Le métier de mourir – Jean-René Van der Plaetsen

Titre : Le métier de mourir
Auteur : Jean-René Van der Plaetsen
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 26 août 2020

 

Nous sommes en 1985, auprès d’un check-point de Ras-el-Bayada, une zone tampon en territoire libanais où les soldats sont chargés de préserver Israël des attaques du Hezbollah. En ce lieu où l’attaque terroriste est une menace permanente, nous assistons à la relation naissante entre Belleface, le responsable du check-point et Favrier, un jeune soldat français nouvellement affecté.

Belleface, un surnom que nous comprendrons au fil de l’histoire, est un juif polonais de cinquante-huit ans, rescapé des camps de Treblinka. Peut-on survivre à la Shoah? Ancien légionnaire, retraité colonel de l’armée israélienne, il renonce à son grade pour intégrer l’Armée du Liban Sud. Énigmatique et secret, peu de gens connaissent réellement son histoire et c’est ce qui fascine Favrier, jeune homme incompris de son propre père.

D’ailleurs que fait-il là, ce jeune français? Fuit-il le confort familial, un amour perdu ou honore-t-il la mémoire d’un ami libanais en venant défendre cette terre si belle et chargée de la présence de Dieu? Comprendre Belleface pourrait lui apporter une réponse.

« Un idéal permet de pousser un homme jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à ses dernières extrémités – et cela, c’était le territoire même des soldats, et leur quotidien en temps de guerre. »

Mais Belleface ne parle pas de lui, même si  il sent en Favrier ce fils qu’il n’a jamais eu et auquel il pourrait transmettre sa mémoire.

 » Il était bien gentil, ce Favrier, mais il ne connaissait encore rien de la vie. Que pouvait-il savoir, à son âge, de la souffrance? Et du désir de survie – ou plutôt de la nécessité de vaincre? »

Au fil des soirées solitaires et opiacées de Belleface, nous découvrons les périodes de son existence dont il ne parvient pas à tourner la page. La drogue lui permet d’atteindre ses souvenirs les plus enfouis, le drame de son enfance, les horreurs de la guerre au Vietnam aux côtés de légionnaires parfois sortis des rangs des nazis. La vie de Belleface est semée de pertes d’êtres chers. La mort se lit dans les yeux de celui qui n’a jamais tenu à la vie. Qui se souviendra de lui après sa mort?

 » Compter aux yeux d’une personne, cela voulait dire qu’on avait servi à quelque chose lors de notre passage sur terre.  »

Favrier peut-il être cette personne pour le soldat qui ne possède qu’une vieille bible et s’obstine à citer en permanence L’Ecclésiaste.

La rencontre des deux hommes est très belle en ce lieu perdu où le danger est imminent. Malgré un récit plutôt lent et lourd, marqué par l’attente et le poids de la guerre, Jean-René Van der Plaetsen maintient le suspense en ne nous dévoilant qu’au fil de l’eau le mystère qui entoure la vie de Belleface et l’issue que l’on sent tragique de cette rencontre.
L’auteur, ancien casque bleu au Liban en 1985, connaît bien ce milieu. Je ne suis pas très réceptive aux métiers de la guerre même si je comprends et respecte l’engagement de certains, risquant leur vie pour sauvegarder les nôtres. Si les personnages sont très beaux, que nous comprenons les motivations de leur engagement, il n’en reste pas moins qu’il y a au fond d’eux ce besoin de vengeance, ce désir de mort, parfois difficile à accepter.

 

Hugo Pratt, trait pour trait – Thierry Thomas

Titre : Hugo Pratt, trait pour trait
Auteur : Thierry Thomas
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 192
Date de parution : 26 février 2020

Thierry Thomas, écrivain et documentariste a réalisé pour Arte en 2016 un portrait d’Hugo Pratt, dessinateur épicurien, père de Corto Maltese . Il nous livre ici un essai fort bien construit qui nous laisse découvrir l’oeuvre d’Hugo Pratt mais aussi les passions de l’auteur pour le cinéma et la bande dessinée.

« J’entends Hugo se récrier : « Qu’est-ce qui fait la différence entre un dessin et un trait? » Je répondrais : « L’intelligence, je crois. Le dessin peut s’en passer. Le trait, c’est ce que devient le dessin lorsque l’esprit s’en mêle. » »

La construction de cet essai est plutôt académique sans pour autant être trop pesante. Les premières parties se focalisent sur la vie d’Hugo Pratt, né Ugo Prat en juin 1927 et mort le 20 août 1995. Influencé par les auteurs de bande dessinée américains, et principalement par Milton Caniff, Hugo comprend rapidement la fusion entre le dessin et l’écriture. Après une période argentine, il s’installe à Londres avant de retourner dans sa Vénétie natale en 1962. Nous le découvrons un instant à bord d’un train qui l’emmène à Paris afin de rencontrer le directeur de Pif gadget. Pour attirer la popularité, il sait qu’il doit trouver son personnage, son héros récurrent. Lors de ce voyage en train, nous suivons ses discussions, ses observations, ses souvenirs et ses digressions. Corto Maltese sera publié de 1970 à 1973 dans la revue Pif Gadget.

L’auteur fait ensuite un parallèle entre deux monstres sacrés qu’il a eu l’occasion de rencontrer : Hugo Pratt et Frederico Fellini, nés tous deux à Rimini et symboles de l’italianité. L’auteur se lance alors dans une analyse de l’art de la bande dessinée.

« Hugo, qui n’était jamais loquace lorsqu’on lui demandait quelles étaient les caractéristiques fondamentales de la bande dessinée, avait été très impressionné par cette déclaration de Fellini : « Le monde de la bande dessinée peut prêter au cinéma ses scénarios, ses personnages, ses histoires, il n’aura pas cet ineffable et secret pouvoir de suggestion qui provient de la fixité, de l’immobilité du papillon transpercé par une épingle. » »

Lorsque l’auteur se lance dans une analyse des albums d’Hugo Pratt, la méconnaissance du domaine est préjudiciable. C’est sans doute ce qui m’a le plus gênée dans cet essai. Il est préférable d’avoir une bonne connaissance de l’oeuvre du dessinateur et du genre pour apprécier le texte inspiré de l’auteur. Même si celui-ci, conscient des lacunes potentielles de certains lecteurs, rédige un glossaire détaillé des nombreux auteurs cités en abondance dans cet essai.

Thierry Thomas vient de recevoir le Prix Goncourt de la biographie pour cet essai qui ravira les spécialistes du domaine.

 

L’école du ciel – Elisabeth Barillé

Titre : L’école du ciel
Auteur : Elisabeth Barillé
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 234
Date de parution : 11 mars 2020

«  De lieux en lieux, d’êtres en êtres, de moments en moments, nous sommes guidés. »

Il est peut-être des lieux pour lesquels nous sommes prédestinés. Elisabeth et Daniel, avocat, vivent à Paris. Depuis les attentats, l’insécurité remet en question les charmes de la capitale.

Daniel, passionné par la peinture de Nicolas de Staël, suit ses traces en espérant y trouver un refuge pour ses vieux jours. Elisabeth, elle aussi, ressent le besoin de quelque chose de durable, une maison avec un jardin où enraciner ce qui lui survivra. Les recherches en Si ile tournent court quand le couple apprend que les permis de construire ne tiennent pas compte des dangers des zones sismiques.

C’est une opportunité professionnelle qui guide Daniel dans la région de Marseille. Elisabeth se souvient d’un petit village où son cousin avait déménagé, trouvé ses repères mais aussi la mort au sommet de Lure.

« Jean-François m’avait attirée jusque chez lui, Jean-François me  dévoilait la beauté qui l’avait saisi et sauvé, il me la dévoilait pour me l’offrir

Le couple trouve la maison de leur rêve dans un village adossé aux collines. Une maison face au ciel, celle où Aimée Castain, une bergère, est devenue peintre. Daniel tombe amoureux de ses tableaux.

La procession à Notre-Dame des Anges. 1978

L’auteur mêle sa quête intime d’un lieu, de l’oeuvre de cette artiste méconnue avec le récit de la vie de la bergère.

Aimée était une enfant sensible, ingénieuse, attirée par la nature et ses bienfaits.

« Ta véritable école reste l’université des collines. Et ton savoir, l’émerveillement

Mariée à un paysan, mère de plusieurs enfants, Aimée peine à se résoudre à cette vie de ménagère. Elle a du caractère. C’est en regardant son voisin, peintre issu des Beaux-arts de Paris, qu’elle commence à dessiner sur des tuiles puis sur des tableaux. Repérée par Serge Fioro, elle fait sa première exposition à Roussillon en 1979.

La construction entremêlée du roman peut dérouter. L’auteur a un double objectif. D’une part, nous faire découvrir une artiste peu connue, un parcours singulier. D’autre part, mener sa quête personnelle, partager son itinéraire pour se débarrasser du superflu et retrouver l’essentiel dans une vie enfin choisie au plus près de la nature, un endroit où l’on peut enraciner une trace de son passage sur terre.

J’ai particulièrement aimé le style lyrique, la découverte de ce peintre naïf. J’aime aussi cette idée de rencontre providentielle, de cheminement vers un lieu auquel on est prédestiné. En cours de lecture, j’ai d’ailleurs pensé au roman de Stefan Hertmans, Le coeur converti auquel j’avais toutefois peu adhéré. Bien plus ancré dans l’histoire d’une région, il laissait aussi la part belle au pensées intimes de l’auteur.

 

 

 

L’ambitieux – Patrick Poivre d’Arvor

 

Titre : L’ambitieux
Auteur : Patrick Poivre d’Arvor
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 240
Date de parution : 26 février 2020

 

L’ambitieux est la suite de La vengeance du loup. Nous retrouvons Charles, jeune trentenaire, dans sa course au pouvoir. Enfant, il se rêvait président. Profondément marqué par la mort de sa mère, il découvre à sa majorité grâce à une lettre qu’elle lui a laissée l’identité de son véritable père. Jean-Baptiste d’Orgel, acteur célèbre voit en ce fils ambitieux l’occasion de venger son propre père, Guillaume, frappé d’indignité suite à un drame amoureux en Algérie.

Dans ce nouveau roman, Charles, à la suite d’un excellent discours sur l’identité française, devient ministre de la culture et de la communication.

« Tu es apparu tout à l’heure en pleine lumière. Ils sont déjà en train d’imaginer comment te couper les jarrets pour t’empêcher de courir trop vite

Résurgences du passé, vie privée, vie publique, toutes les occasions sont utilisées pour barrer la route du jeune loup. En politique, il faut prendre l’habitude de déminer sa route. C’est le prix à payer lorsque l’on s’approche des plus hautes marche du pouvoir.

Malheureusement, nous ne connaissons que trop ces bassesses de la vie politique. Patrick Poivre d’Arvor qui a tant su me toucher avec ses premiers romans inspirés de sa vie privée, ne parvient pas ici à livrer la moindre émotion. Derrière ces lignes, émergent les rancunes contre un système qui l’a évincé de son poste.

Un roman facile à lire qui ne laisse pas une grande empreinte, à part nous confirmer que la célébrité, le pouvoir exposent aux pires calomnies.

 

Morceaux cassés d’une chose – Oscar Coop-Phane

Titre : Morceaux cassés d’une chose
Auteur : Oscar Coop-Phane
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 15 janvier 2020

 

J’ai découvert Oscar Coop-Phane avec Mâcher la poussière. Tout de suite, j’ai été sensible à son style, sa sensibilité. Le procès du cochon prouve que l’auteur a la capacité d’innover, de prendre des risques avec un sujet original toujours emprunt d’humanité.

Une fois de plus, Oscar Coop-Phane interpelle son lecteur en écrivant sur sa vie, son métier alors qu’il a tout juste trente ans. Cette confession confirme ce que je ressens à la lecture des romans de l’auteur. Cet homme a un vécu et l’écriture est son moyen d’e pression.

Peu à l’aise en société, sur les plateaux de télévision, ce jeune homme aime par-dessus tout lire et écrire pour les lecteurs souvent plus sensibles que les journalistes ou les spécialistes du monde de la littérature.

« Je peine à penser que je suis écrivain

Quand on ne peut pas vivre de l’écriture, peut-on dire que c’est son métier?

Dans ce récit fragmenté , non linéaire, l’auteur balaie les salissures de l’enfance, l’abandon familial à l’adolescence, la chute dans l’alcool et la drogue, les exils à Berlin, ville de la défonce ou en Italie, pensionnaire à la villa Médicis, les petits boulots alimentaires.

« Je crois que la dèche a joué un rôle important dans ma construction

Toujours la lecture de Bove, Calet et surtout l’écriture lui tiennent la tête hors de l’eau. Et surtout la promesse que Pauline, celle qui sera sa femme et la mère de sa fille, sera là en ce monde souvent difficile pour l’écrivain insuffisamment reconnu.

Sans jamais s’apitoyer sur son sort, mais en racontant sincèrement son passé, Oscar Coop-Phane séduit par son élégance et donne de la voix à tous les auteurs talentueux qui peinent au quotidien et ne peuvent vivre de leur art.

La femme révélée – Gaëlle Nohant

Titre : La femme révélée
Auteur : Gaëlle Nohant
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 384
Date de parution : 2 janvier 2020

Eliza Bergman, trente-un ans, s’est enfuie de son pays. Elle débarque à Paris, échoue dans un hôtel de passe miteux. Toujours armée de son appareil photo, un Rolleiflex comme celui que son père lui avait offert pour ses onze ans, elle rencontre Anna, une jeune prostituée qui va la guider vers le foyer des Feuillantines dans le quartier latin. Là, elle retrouve une vie plus apaisée travaillant comme nanny, découvrant les caves de jazz avec Brigitte, une jeune française avide de liberté.

Eliza, cachée sous l’identité de Violet Lee, rencontre Sam Brennan, un compatriote américain dont elle tombe amoureuse. Elle apprécie aussi la  compagnie de Robert Cermak, un photographe qui reconnaît son talent et la guide vers la photographie humaniste.

Mais Violet reste hantée par son passé. Son fils, Tim, lui manque et elle craint les représailles de son mari, un nabab de l’immobilier ayant perdu toute moralité par avidité.

Jeune et naïve, elle avait abandonné ses études pour épouser Adam Donnelly. Son couple chavire lorsqu’Adam rentre de la guerre et se lie avec des politiciens. Très vite, Eliza comprend que son mari s’enrichit en exploitant les Noirs du ghetto de Chicago. Elle qui a tant admiré son père, un médecin engagé pour la défense de la  cause noire, ne peut supporter les agissements de son mari.

Dix-huit ans plus tard, après l’assassinat de Martin Luther King puis Bobby Kennedy, deux figures charismatiques de la cause noire, Eliza retourne à Chicago. Pour défendre ses idées et reconquérir l’admiration de son fils, elle n’hésite pas à se lancer dans les émeutes avec les étudiants en marche contre la guerre du Vietnam et la défense des droits civiques.

J’ai retrouvé dans cette dernière partie sur le récit des émeutes de Chicago de 1968, une accroche intéressante, une ouverture vers la réalité historique dans un récit trouvé jusqu’alors bien trop romanesque. Auparavant, je pensais m’ancrer dans cette passion pour la photographie humaniste mais derrière le récit de Gaëlle Josse ( Une femme en contre-jour), le sujet peine à prendre sa place derrière la romance.

Sous un style fluide et agréable à lire, Gaëlle Nohant possède un réel talent de conteuse. J’aime quand elle le met au service du récit historique, même légèrement romancé,  comme dans Légende d’un dormeur éveillé. Je suis moins cliente quand la romance et la forme prennent  le pas sur le fond.

 

Disparaître – Mathieu Menegaux

Titre : Disparaître
Auteur : Mathieu Menegaux
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 216
Date de parution : 8 janvier 2020

A Paris, au début de l’été, une jeune femme de vingt-cinq ans tombe de la fenêtre d’un appartement du sixième étage dans le quartier des Abbesses.

A Saint-Jean Cap Ferrat, un sportif s’entraînant pour le triathlon découvre un cadavre sur la plage des Fosses. Le capitaine Grondin, récemment muté à Nice, mène une enquête qui s’avère difficile puisque le cadavre était nu et avait le bout des doigts brûlés.

Entre-temps, nous suivons dans sa quête de pouvoir au sein d’une banque d’affaires, Etienne Sorbier, la cinquantaine, marié et père d’une fille qui ne lui parle plus. Directeur de la filiale française de Richter&Co, il recrute les meilleurs espoirs de la finance. Même si il leur apprend que, dans ce métier, il y a deux choses à respecter : le client et son équilibre personnel, le système pousse les employés au bord du burn-out.

Esther Goetz, provinciale très douée qui manque toutefois cruellement de confiance en elle, mesure rapidement toute la cruauté du « culte de la performance sacrificielle. »

Qu’est-ce qui relie l’enquête du capitaine Grondin, la défenestration d’une jeune femme et la vie d’Etienne Corbier? C’est tout le mystère de ce roman.

Chaque roman de Mathieu Menegaux déclenche une avalanche de compliments sur les comptes des lecteurs que je suis sur les réseaux sociaux. J’avais hâte de découvrir l’univers de cet auteur. Pour ma première lecture, il me semble ne pas être tombée sur le meilleur de l’auteur. Si le style est particulièrement fluide et agréable à lire, le scénario me paraÎt finalement assez banal. Certes, les sentiments d’Etienne et d’Esther sont bien analysés mais ils restent pourtant classiques dans ce genre d’histoire.
Le capitaine Grondin, insuffisamment présent, est une image basique d’enquêteur. Malgré quelques belles références cinématographiques, elles aussi superficielles mais amusantes, ce roman ne restera pas dans ma mémoire.

J’ai hâte de lire d’autres avis sur ce roman pour savoir si je suis mal tombée en choisissant ce titre pour découvrir l’auteur ou si je suis en dehors de mon univers.

J’ai un début de réponse avec la chronique de Folavril   et celle de Koryfee.

Par contre, Joëlle rejoint mon avis.

Les grands cerfs – Claudie Hunzinger

Titre : Les grands cerfs
Auteur : Claudie Hunzinger
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 192
Date de parution : 29 août 2019

 

« Les livres nous libèrent, l’argent nous enchaîne. »

Ce livre de Claudie Hunzinger est une thérapie naturelle. En acceptant de la suivre dans son repère des Hautes-huttes pour surprendre les cerfs, sentir la nature, la faune et la flore, j’ai ressenti un bien-être profond.

La ferme des Hautes-huttes, dans les Vosges alsaciennes est présente dans de nombreux romans de l’autrice, chaque fois sous des noms différents. Mais, avec Nils, son compagnon, elle est un refuge poétique pour Pamina. Là, dans cet « écart temporel », refuge contre la civilisation, elle oublie que le monde court à sa perte.

Dans ce roman, son obsession est d’observer les cerfs, en faisant tomber la frontière entre l’humain et la nature. Sur les terres ensauvagées autour de la ferme, les animaux peuvent encore parfois  être protégés, loin des chasseurs, des règles des adjudicataires et de l’ONF qui définit le quota de cerfs à tirer pour privilégier le développement des forêts.

En compagnie de Léo, un ouvrier de la région et photographe amateur de cerfs, elle fait la connaissance des plus vieux membres du clan, Wow, Apollon, Géronimo, Arador.

Si Léo comprend la nécessité de la chasse et reproche plutôt la politique de l’ONF, Pamina est « anti-chasse, anti-argent, anti-système. » En écrivaine, elle prône l’éducation, seul remède à nos sociétés.

« Comment la jeunesse, qui n’avait pas appris à écouter les oiseaux, pourrait-il regretter leur musique? Pareil pour les papillons. Ils ne seraient aux yeux des nouveaux enfants rien de plus que les minuscules dinosaures volants du monde qui avait précédé le leur. »

Ces réflexions sont toutefois très secondaires dans le récit. La part belle est laissée à la nature. Quel plaisir de croiser encore quelques papillons, autres que les papillons blancs. De vivre avec les cerfs, connaître leur rythme de vie, leur anatomie.

En plaçant l’animal face au monde social, Claudie Hunzinger tient sa place d’écrivaine, défenseur du monde sauvage. Bien évidemment, ce rôle qu’elle s’attribue, reflet d’une vie en pleine nature, ne peut capter l’émotion, l’attention de tous les lecteurs. Mais, pour moi, l’auteure tient une place essentielle dans la littérature française, m’entraînant dans des lieux apaisants, repos bien nécessaire en rupture du monde moderne.

« Et pourtant, écrire est le seul lieu, même s’il est un terrier, le seul lieu qui échappe au monde autour de nous. »

Rouge impératrice – Leonora Miano

Titre : Rouge impératrice
Auteur : Leonora Miano
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 608
Date de parution : 3 septembre 2019

 

Tout comme Laurent Binet dans Civilizations, Leonora Miano invente le monde pour mieux nous questionner sur notre société.

Avec Rouge impératrice, elle invente Katiopa, une Afrique future, unifiée et prospère. Uchronie politique mais aussi une histoire d’amour qui rapproche les peuples.

Ilunga, membre de l’Alliance est le chef de Katiopa depuis cinq ans.

«  Le Katiopa unifié n’était pas seulement un territoire, il était une vision, trop fragile encore pour se laisser perturber. »

Ilunga doit prendre une décision importante sur l’avenir des Fulasis, ceux que l’on nomme les Sinistrés, descendants des colons européens, de français ayant fui Pongo ( Europe) suite à l’invasion des migrants. Les Sinistrés vivent en vase clos, sauvegardent leurs traditions et continuent à adorer leurs dieux. Représentent-ils un risque pour la paix de Katiopa? Auront-ils un jour l’ambition de reprendre le pouvoir sur ce continent? 

Igazi, le chef de la sécurité intérieure, pense qu’il faut les exterminer. Ilunga, plus modéré, accepterait de les renvoyer ailleurs.

«  Katiopa, tu l’aimes ou tu la quittes. »

Mais sa rencontre et son coup de foudre pour Boya, surnommée la Rouge à cause de sa chevelure flamboyante, risque de le faire changer d’avis au grand dam d’Igazi.

Boya est une universitaire spécialisée dans les pratiques sociales marginales. Elle s’implique dans la protection des filles abandonnées et s’intéresse de près aux Fulasis.

Le roman est l’histoire controversée de la passion d’un chef d’état pour une jeune femme considérée comme une traîtresse par Igazi. Leur amour sera-t-il assez fort pour résister au-delà des manœuvres du démoniaque Igazi?

Au début un peu impénétrable par l’utilisation d’un vocabulaire des dialectes africains, ce roman reste assez complexe par son lien avec le monde des esprits, la perception d’un monde futuriste. Il reste pourtant une vision très intéressante sur notre société. En déplaçant notre situation dans un autre monde, Leonora Miano nous fait réfléchir sur la construction d’un monde idéal qui ne pourra réussir que lorsque chacun admettra la part d’étranger qui le compose. 

Une très belle démonstration, parfois un peu longue et complexe mais rendue plus abordable par une histoire d’amour et de jalousie au sommet du pouvoir et des personnages passionnants.

 

 

Automne – Ali Smith

Titre : Automne
Auteur : Ali Smith
Littérature écossaise
Titre original : Autumn
Traducteur : Lætitia Devaux
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 240
Date de parution : 4 septembre 2019

Les premiers instants d’une rencontre sont essentiels. Ils déterminent souvent l’impression générale. Le premier chapitre du roman d’Ali Smith est remarquable. Il présage de toutes les facettes du roman. La qualité du style, le lien avec la nature et l’art, la présence en toile de fond d’un regard aiguisé sur l’actualité de notre monde, notamment le Brexit.

Daniel Gluck, plus que centenaire, erre dans les limbes du coma. Il se sent échoué sur une plage. En fait, il ne quitte pas le lit de sa maison de retraite où personne ne vient le voir, à part Elisabeth Demand, une enseignante londonienne de trente ans.

Daniel et Elisabeth, c’est une belle et longue histoire d’amitié. D’amour, peut-être pour la jeune femme. Elisabeth a huit ans quand elle demande à sa mère la permission d’aller interviewer son voisin, un vieil homme de quatre-vingt ans, pour un devoir d’école. Sa mère refuse mais c’est Daniel qui abordera la jeune enfant dans la rue à son retour de l’école. Souvent seule, c’est chez le vieil homme que l’enfant curieuse trouve refuge. Elle lui doit son amour pour la littérature et les arts.

«  Il faudrait toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. sinon, comment lirons-nous le monde? Considère ça comme une constante. »

Que sait-elle du passé de cet homme qui jette sa montre dans le courant pour que le temps file? Elle devine les blessures du passé lors d’une rafle en 1943, un amour déçu pour une artiste de talent dont il aime décrire les tableaux, les yeux fermés.

 » C’est possible, dit-il d’être amoureux non pas d’une personne mais de ses yeux. De la façon dont ses yeux qui ne sont pas les vôtres vous permettent de voir vraiment où vous êtes, qui vous êtes. »

En cette période de Brexit où l’Angleterre voit renaître les tensions racistes, Ali Smith fait un parallèle avec une autre époque de flottement pour le pays. En consacrant sa thèse à Pauline Boty, la seule artiste anglaise du pop’art des années 60, décédée à l’âge de vingt-huit ans, Elisabeth évoque par le tableau Scandal63, le procès d’espionnage contre Christine Keeler.

 » Ce genre d’art interroge et permet le réexamen de l’apparence des choses. »

 

 

 

J’ai aimé découvrir cette artiste, Pauline Boty,  » un esprit libre descendu sur Terre avec un talent et une vision capable de faire voler le tragique en éclats pour ensuite le pulvériser dans l’espace, à condition que l’on s’intéresse à la force vitale contenue dans ces tableaux. »
Ne retrouve-t-on pas dans cette phrase l’art d’Ali Smith?

Automne, premier roman d’un quatuor, recèle bien des tableaux qui juxtaposés, enchevêtrés, décrivent la relation exceptionnelle entre Daniel et Elisabeth, leurs vies dans un pays en train de basculer, une saison où la chute infinie des feuilles marque le déclin mais où l’art impose un regard vers la vie.

Sans aucune hésitation, je lirai les trois prochains romans de Ali Smith.