Hiver – Ali Smith

Titre : Hiver

Auteur : Ali Smith

Littérature écossaise

Titre original : Winter

Traducteur : Laetitia Devaux

Editeur : Grasset

Nombre de pages : 320

Date de parution : 10 février 2021

C’est à ça que sert l’hiver : à se souvenir que tout s’arrête, puis revient à la vie.

Nous sommes à l’approche de Noël. Sophia, une vieille dame solitaire, parle avec une tête sans corps. Ce qui n’était qu’une tâche sur la vision est aujourd’hui un fantôme du passé. Elle y voit une tête d’enfant qu’elle nomme Arthur comme son fils.

Justement, Art, son fils s’apprête à venir la voir comme chaque année pour Noël. Il devait amener Charlotte, sa copine mais ils sont un peu fâchés au sujet d’Artennature, le blog plus poétique qu’écologique d’Art. Charlotte à la conscience politique aiguisée trouve le jeune homme trop naïf.

Et où parles-tu des ressources naturelles menacées? avait-elle demandé. De la guerre pour l’eau? Du bloc de la taille du Pays de Galles sur le point de se détacher de l’Antarctique?

Charlotte détruit l’ordinateur portable de son petit ami. Plus tard, elle piratera son blog pour poster des articles perturbants.

Art croise une jeune fille lisant sous un abribus. Il l’aborde et lui demande de jouer le rôle de Charlotte le temps du réveillon chez sa mère. Lux, jeune femme d’origine croate, accepte sans hésiter pour mille livres. Mais lorsqu’ils arrivent à Chei Bres dans les Cornouailles, ils trouvent Sophia figée, le regard fixe, emmitouflée sous des couches de vêtements. Ne sachant quoi faire, Art appelle Iris, la soeur aînée de Sophia bien que les deux soeurs soient fâchées depuis trente ans. Inutile de dire que le réveillon de Noël va être difficile.

Mais Noël n’est-il pas un jour de famille, de souvenirs, de pardon? Lux en avouant sa propre identité donne le ton pour que chacun affirme ce qu’il est en vérité. Les rancoeurs d’adolescence entre une Iris révolutionnaire, autrefois engagée contre l’armement nucléaire et une Sophia devenue femme d’affaires refont surface. Art est pris en otage entre les deux femmes qui revendiquent le souvenir de s’être occupé de lui pendant l’enfance.

Où serions-nous sans notre capacité à voir au-delà de ce que nous sommes censés voir?

D’un milieu, d’une éducation différente, Lux fait réagir les protagonistes avec des discours d’apparence absurde, des comportements naturels. Avec elle, Sophia accepte de se nourrir et de se confier sur l’identité du père d’Art. Tout ce que chacun ne pouvait exprimer s’échappe finalement par bribes.

En parlant de Cymbeline, une tragédie peu connue de Shakespeare, Lux dit « si cet écrivain peut faire surgir de ce bordel, de cette folie, de cette amertume une fin aussi gracieuse, équilibrée, où tous les mensonges sont révélés et les pertes compensées, si c’est ivi, là d’où il vient, l’endroit qui l’a conçu, alors je veux y aller, j’irais là-bas et j’y vivrai. » J’y vois un parallèle avec ce roman d’Ali Smith, second opus de sa tétralogie saisonnière. De ce récit un peu fou, l’auteure écossaise réunit ses personnages vers la poésie, l’espoir de voir une paruline du Canada dans les Cornouailles ou l’empreinte d’une fleur séchée dans un livre de Shakespeare.

Tout comme dans Automne, Ali Smith garde ce regard cinglant sur le monde, la société et la politique actuelle de son pays . Quelques allusions contre la misogynie, la télé-réalité, des piques contre l’ancien président des Etats-Unis ou le premier ministre britannique. De quoi pimenter un roman déjà bien riche! Hâte de passer au Printemps !

La brûlure – Christophe Bataille

Titre : La brûlure
Auteur : Christophe Bataille
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 13 janvier 2021

 

Christophe Bataille nous présente son narrateur ancré dans sa campagne, amoureux de sa femme. Contrairement à beaucoup de jeunes, ils ont choisi de reprendre la maison familiale dans un petit village. Grâce à un texte soigné et sensuel, nous ressentons la chaleur qui dessèche de plus en plus la terre et les végétations et nous vivons la passion fusionnelle qui unit les deux amants.
Le narrateur est élagueur. Mais un élagueur, amoureux et respectueux des arbres. Il peut refuser d’abattre un arbre en bonne santé et soigne les arbres endommagés par le béton des villes.

«  Les arbres, c’est un appel. Ceux de la ville ne peuvent pas comprendre. »

Ce grimpeur d’arbre vit intensément son rapport à la nature. Du haut de ses arbres, il voit les paysages différemment. Il connaît les risques de son métier. Lorsque sa femme était enceinte, il a fait une chute de seize mètres. Aujourd’hui,  perché sur un érable de trente mètres, il se fait attaquer par des frelons asiatiques. Avec des centaines de piqûres sur le visage et le corps, il est emmené aux urgences. La brûlure est insupportable.  Sa femme reste à son chevet, parle, donne la force de son amour à son mari dans le coma. Les voix des deux amants s’entrelacent,toujours rythmées par la passion.

Christophe Bataille montre la fragilité de l’homme face à ces êtres vivants millénaires que sont les arbres. Qui sommes-nous, êtres humains éphémères, pour maltraiter cette nature qui possède une intelligence supérieure à la nôtre?

«  La nature nous tient. La nature nous déséquilibre. »

L’amour des deux amants, le respect de la nature par cet élagueur,  mystique de la nature, semblent les seules forces pour endiguer les ignobles attaques de ceux qui ne voient plus la nature. Dans un style particulièrement beau et poétique, l’auteur nous rappelle la fragilité de l’homme. La brûlure signifie tant de choses dans ce court roman incandescent. Et l’auteur les mêle d’une belle manière.

Tes ombres sur les talons – Carole Zalberg

Titre : Tes ombres sur les talons
Auteur : Carole Zalberg
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 144
Date de parution : 10 février 2021

 

Melissa Carpentier est née dans une famille modeste. Ses parents, peu démonstratifs, ne lui apprennent pas les gestes de l’amour mais lui inculquent que «  continuer l’école est un privilège ». Une leçon bien apprise puisque la jeune fille parvient à intégrer une classe préparatoire et monte à Paris.

Carole Zalberg fait de son personnage un anti-héros. Mélissa n’est pas vraiment belle. Plutôt charpentée et d’allure grossière. Ses premiers pas dans le monde du travail révèlent rapidement une incompétence à la prise de décision. Elle n’est pas embauchée à l’issue de sa période d’essai.
«   Elle avait acquis des compétences impressionnantes mais elle était incapable de les exercer. »

Sans travail, elle retourne chez ses parents. Comme tout jeune actif ayant goûté à la liberté, elle n’y trouve plus à sa place. Ce sera donc un retour à Paris et l’enchaînement de petits boulots alimentaires. La jeune femme est une proie facile pour Marc, un leader charismatique proche du gourou qui l’embarque dans une révolte anti-migrants. Lors d’une manifestation contre l’ouverture d’un centre d’hébergement d’urgence pour les sans-abris, Mélissa est involontairement responsable de la mort de Mehdi, le jeune enfant d’une migrante. Pourtant, amoureuse de Marc, elle s’entête à se croire élue. Jusqu’au jour où Marc la prend sans sentiment pour évacuer sa rage contre son adversaire.

« L’enfant mort gisait sous sa pensée en berne

Melissa a besoin de fuir, de repartir à zéro pour effacer sa honte. Elle suit un ami fortuné à Manhattan puis se perd à Key West au milieu des marginaux. Ses rencontres jalonnent un parcours de rédemption, notamment auprès de Jane, la mère d’un homme qu’elle a accompagné  en voiture jusqu’à Tacoma.  Elle ira toujours plus loin jusqu’en Alaska se guérir au coeur d’un monde sauvage loin du marigot parisien où les combats et les conflits perdurent.

« Tout est abîmé : le débat, les manifestations, la démocratie. Tout est faussé par cette guerre incessante de phrases et d’images sorties de leur contexte, distordues à l’infini, reprises parfois d’un continent à l’autre et commentées jusqu’à l’usure. »

Mais si l’éloignement aide à se réinventer, seul son retour aura valeur de confirmation.

Loin du déterminisme social, le roman de Carole Zalberg montre que chacun peut s’égarer en croisant les mauvaises personnes. Mais les actes commis pèsent sur la conscience et le chemin peut être long avant de retrouver le droit d’aimer le beau. Le roman est le récit de ce chemin. En campant un personnage peu charismatique, avec une narration à la seconde personne, je n’ai ressenti que peu d’empathie pour Mélissa. La rencontre avec Jane était un beau moment qui aurait pu me faire basculer si il avait été plus long et plus profond.  Bien évidemment, je suis toujours sous le charme de la sensibilité et de la poésie de Carole Zalberg mais Mélissa ne m’a pas bouleversée.

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jon Kalman Stefansson

Titre : Lumière d’été, puis vient la nuit
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Littérature islandaise
Titre original : Sumarljós, og svo kemur nóttin
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 320
Date de parution : 26 août 2020

 

Avec poésie et humour, Jon Kalman Stefansson nous ouvre les portes de quelques maisons de ce petit village islandais de quatre-cent âmes. Un village sans particularités sauf qu’il n’y a ni église, ni cimetière. Et pourtant, les morts y sont très présents. Mais on les craint et les respecte. Il ne se passe pas grand chose dans un petit village alors chacun se connaît, se surveille. Augusta, la factrice curieuse qui ouvre toutes les lettres en est le symbole.

« Le moindre coup de fil est un événement, le passage d’une voiture venue d’ailleurs est une telle épopée que nous courons tous à nos fenêtres avec nos jumelles, c’est insupportable. »

Nous entrons dans le village avec le directeur de l’Atelier de tricot. Suite à un rêve en latin, ce trentenaire part à Reykjavik pour apprendre cette langue morte puis finance l’achat de livres anciens et rares de Galilée ou Kepler en vendant sa maison et sa voiture. Abandonné par sa femme et sa fille, celui qu’on appelle désormais l’Astronome vit dans un hangar, observe les étoiles et donne des conférences.

Lors de ces conférences, chacun prête davantage attention à la robe suggestive d’Elisabet qu’aux propos de l’Astronome! Les yeux, les formes sensuelles des habitantes font tourner les têtes. Les aventures extra-conjugales bouleversent les existences. Mais c’est le hasard qui décide de tout.

Jonas, policier malgré lui par respect pour son père, se veut artiste peintre. David et Kjartan, ouvriers à la coopérative affrontent les fantômes de l’entrepôt. Jakob, le routier heureux, regrette les nouveaux aménagements routiers qui raccourcissent ses trajets. Brandur joue aux échecs par cartes postales. Benedikt, le célibataire au long nez osera-t-il répondre aux discrètes avances de Puridur?

« Il faut se garder de trop approcher ses rêves, ils nous privent parfois de tout pouvoir en prenant la place de votre volonté, or qu’est-ce qu’un homme lorsqu’il est dénué d’énergie et de courage? »

Entre ces portraits bienveillants illustrant que la vie peut être intense malgré la petitesse des lieux, Jon Kalman Stefansson glisse ses réflexions sur le monde moderne.

«  si nous ne transformons pas notre mode de vie et notre quotidien, nous courons à notre perte. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons simplement de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie. »

Publié en 2005 en Islande, ce roman n’est peut-être pas le meilleur de l’auteur. Si le nombre de personnages disperse, leurs particularités et le ton du récit donnent une touche fort sympathique au roman.

 

Le métier de mourir – Jean-René Van der Plaetsen

Titre : Le métier de mourir
Auteur : Jean-René Van der Plaetsen
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 26 août 2020

 

Nous sommes en 1985, auprès d’un check-point de Ras-el-Bayada, une zone tampon en territoire libanais où les soldats sont chargés de préserver Israël des attaques du Hezbollah. En ce lieu où l’attaque terroriste est une menace permanente, nous assistons à la relation naissante entre Belleface, le responsable du check-point et Favrier, un jeune soldat français nouvellement affecté.

Belleface, un surnom que nous comprendrons au fil de l’histoire, est un juif polonais de cinquante-huit ans, rescapé des camps de Treblinka. Peut-on survivre à la Shoah? Ancien légionnaire, retraité colonel de l’armée israélienne, il renonce à son grade pour intégrer l’Armée du Liban Sud. Énigmatique et secret, peu de gens connaissent réellement son histoire et c’est ce qui fascine Favrier, jeune homme incompris de son propre père.

D’ailleurs que fait-il là, ce jeune français? Fuit-il le confort familial, un amour perdu ou honore-t-il la mémoire d’un ami libanais en venant défendre cette terre si belle et chargée de la présence de Dieu? Comprendre Belleface pourrait lui apporter une réponse.

« Un idéal permet de pousser un homme jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à ses dernières extrémités – et cela, c’était le territoire même des soldats, et leur quotidien en temps de guerre. »

Mais Belleface ne parle pas de lui, même si  il sent en Favrier ce fils qu’il n’a jamais eu et auquel il pourrait transmettre sa mémoire.

 » Il était bien gentil, ce Favrier, mais il ne connaissait encore rien de la vie. Que pouvait-il savoir, à son âge, de la souffrance? Et du désir de survie – ou plutôt de la nécessité de vaincre? »

Au fil des soirées solitaires et opiacées de Belleface, nous découvrons les périodes de son existence dont il ne parvient pas à tourner la page. La drogue lui permet d’atteindre ses souvenirs les plus enfouis, le drame de son enfance, les horreurs de la guerre au Vietnam aux côtés de légionnaires parfois sortis des rangs des nazis. La vie de Belleface est semée de pertes d’êtres chers. La mort se lit dans les yeux de celui qui n’a jamais tenu à la vie. Qui se souviendra de lui après sa mort?

 » Compter aux yeux d’une personne, cela voulait dire qu’on avait servi à quelque chose lors de notre passage sur terre.  »

Favrier peut-il être cette personne pour le soldat qui ne possède qu’une vieille bible et s’obstine à citer en permanence L’Ecclésiaste.

La rencontre des deux hommes est très belle en ce lieu perdu où le danger est imminent. Malgré un récit plutôt lent et lourd, marqué par l’attente et le poids de la guerre, Jean-René Van der Plaetsen maintient le suspense en ne nous dévoilant qu’au fil de l’eau le mystère qui entoure la vie de Belleface et l’issue que l’on sent tragique de cette rencontre.
L’auteur, ancien casque bleu au Liban en 1985, connaît bien ce milieu. Je ne suis pas très réceptive aux métiers de la guerre même si je comprends et respecte l’engagement de certains, risquant leur vie pour sauvegarder les nôtres. Si les personnages sont très beaux, que nous comprenons les motivations de leur engagement, il n’en reste pas moins qu’il y a au fond d’eux ce besoin de vengeance, ce désir de mort, parfois difficile à accepter.

 

Hugo Pratt, trait pour trait – Thierry Thomas

Titre : Hugo Pratt, trait pour trait
Auteur : Thierry Thomas
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 192
Date de parution : 26 février 2020

Thierry Thomas, écrivain et documentariste a réalisé pour Arte en 2016 un portrait d’Hugo Pratt, dessinateur épicurien, père de Corto Maltese . Il nous livre ici un essai fort bien construit qui nous laisse découvrir l’oeuvre d’Hugo Pratt mais aussi les passions de l’auteur pour le cinéma et la bande dessinée.

« J’entends Hugo se récrier : « Qu’est-ce qui fait la différence entre un dessin et un trait? » Je répondrais : « L’intelligence, je crois. Le dessin peut s’en passer. Le trait, c’est ce que devient le dessin lorsque l’esprit s’en mêle. » »

La construction de cet essai est plutôt académique sans pour autant être trop pesante. Les premières parties se focalisent sur la vie d’Hugo Pratt, né Ugo Prat en juin 1927 et mort le 20 août 1995. Influencé par les auteurs de bande dessinée américains, et principalement par Milton Caniff, Hugo comprend rapidement la fusion entre le dessin et l’écriture. Après une période argentine, il s’installe à Londres avant de retourner dans sa Vénétie natale en 1962. Nous le découvrons un instant à bord d’un train qui l’emmène à Paris afin de rencontrer le directeur de Pif gadget. Pour attirer la popularité, il sait qu’il doit trouver son personnage, son héros récurrent. Lors de ce voyage en train, nous suivons ses discussions, ses observations, ses souvenirs et ses digressions. Corto Maltese sera publié de 1970 à 1973 dans la revue Pif Gadget.

L’auteur fait ensuite un parallèle entre deux monstres sacrés qu’il a eu l’occasion de rencontrer : Hugo Pratt et Frederico Fellini, nés tous deux à Rimini et symboles de l’italianité. L’auteur se lance alors dans une analyse de l’art de la bande dessinée.

« Hugo, qui n’était jamais loquace lorsqu’on lui demandait quelles étaient les caractéristiques fondamentales de la bande dessinée, avait été très impressionné par cette déclaration de Fellini : « Le monde de la bande dessinée peut prêter au cinéma ses scénarios, ses personnages, ses histoires, il n’aura pas cet ineffable et secret pouvoir de suggestion qui provient de la fixité, de l’immobilité du papillon transpercé par une épingle. » »

Lorsque l’auteur se lance dans une analyse des albums d’Hugo Pratt, la méconnaissance du domaine est préjudiciable. C’est sans doute ce qui m’a le plus gênée dans cet essai. Il est préférable d’avoir une bonne connaissance de l’oeuvre du dessinateur et du genre pour apprécier le texte inspiré de l’auteur. Même si celui-ci, conscient des lacunes potentielles de certains lecteurs, rédige un glossaire détaillé des nombreux auteurs cités en abondance dans cet essai.

Thierry Thomas vient de recevoir le Prix Goncourt de la biographie pour cet essai qui ravira les spécialistes du domaine.

 

L’école du ciel – Elisabeth Barillé

Titre : L’école du ciel
Auteur : Elisabeth Barillé
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 234
Date de parution : 11 mars 2020

«  De lieux en lieux, d’êtres en êtres, de moments en moments, nous sommes guidés. »

Il est peut-être des lieux pour lesquels nous sommes prédestinés. Elisabeth et Daniel, avocat, vivent à Paris. Depuis les attentats, l’insécurité remet en question les charmes de la capitale.

Daniel, passionné par la peinture de Nicolas de Staël, suit ses traces en espérant y trouver un refuge pour ses vieux jours. Elisabeth, elle aussi, ressent le besoin de quelque chose de durable, une maison avec un jardin où enraciner ce qui lui survivra. Les recherches en Si ile tournent court quand le couple apprend que les permis de construire ne tiennent pas compte des dangers des zones sismiques.

C’est une opportunité professionnelle qui guide Daniel dans la région de Marseille. Elisabeth se souvient d’un petit village où son cousin avait déménagé, trouvé ses repères mais aussi la mort au sommet de Lure.

« Jean-François m’avait attirée jusque chez lui, Jean-François me  dévoilait la beauté qui l’avait saisi et sauvé, il me la dévoilait pour me l’offrir

Le couple trouve la maison de leur rêve dans un village adossé aux collines. Une maison face au ciel, celle où Aimée Castain, une bergère, est devenue peintre. Daniel tombe amoureux de ses tableaux.

La procession à Notre-Dame des Anges. 1978

L’auteur mêle sa quête intime d’un lieu, de l’oeuvre de cette artiste méconnue avec le récit de la vie de la bergère.

Aimée était une enfant sensible, ingénieuse, attirée par la nature et ses bienfaits.

« Ta véritable école reste l’université des collines. Et ton savoir, l’émerveillement

Mariée à un paysan, mère de plusieurs enfants, Aimée peine à se résoudre à cette vie de ménagère. Elle a du caractère. C’est en regardant son voisin, peintre issu des Beaux-arts de Paris, qu’elle commence à dessiner sur des tuiles puis sur des tableaux. Repérée par Serge Fioro, elle fait sa première exposition à Roussillon en 1979.

La construction entremêlée du roman peut dérouter. L’auteur a un double objectif. D’une part, nous faire découvrir une artiste peu connue, un parcours singulier. D’autre part, mener sa quête personnelle, partager son itinéraire pour se débarrasser du superflu et retrouver l’essentiel dans une vie enfin choisie au plus près de la nature, un endroit où l’on peut enraciner une trace de son passage sur terre.

J’ai particulièrement aimé le style lyrique, la découverte de ce peintre naïf. J’aime aussi cette idée de rencontre providentielle, de cheminement vers un lieu auquel on est prédestiné. En cours de lecture, j’ai d’ailleurs pensé au roman de Stefan Hertmans, Le coeur converti auquel j’avais toutefois peu adhéré. Bien plus ancré dans l’histoire d’une région, il laissait aussi la part belle au pensées intimes de l’auteur.

 

 

 

L’ambitieux – Patrick Poivre d’Arvor

 

Titre : L’ambitieux
Auteur : Patrick Poivre d’Arvor
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 240
Date de parution : 26 février 2020

 

L’ambitieux est la suite de La vengeance du loup. Nous retrouvons Charles, jeune trentenaire, dans sa course au pouvoir. Enfant, il se rêvait président. Profondément marqué par la mort de sa mère, il découvre à sa majorité grâce à une lettre qu’elle lui a laissée l’identité de son véritable père. Jean-Baptiste d’Orgel, acteur célèbre voit en ce fils ambitieux l’occasion de venger son propre père, Guillaume, frappé d’indignité suite à un drame amoureux en Algérie.

Dans ce nouveau roman, Charles, à la suite d’un excellent discours sur l’identité française, devient ministre de la culture et de la communication.

« Tu es apparu tout à l’heure en pleine lumière. Ils sont déjà en train d’imaginer comment te couper les jarrets pour t’empêcher de courir trop vite

Résurgences du passé, vie privée, vie publique, toutes les occasions sont utilisées pour barrer la route du jeune loup. En politique, il faut prendre l’habitude de déminer sa route. C’est le prix à payer lorsque l’on s’approche des plus hautes marche du pouvoir.

Malheureusement, nous ne connaissons que trop ces bassesses de la vie politique. Patrick Poivre d’Arvor qui a tant su me toucher avec ses premiers romans inspirés de sa vie privée, ne parvient pas ici à livrer la moindre émotion. Derrière ces lignes, émergent les rancunes contre un système qui l’a évincé de son poste.

Un roman facile à lire qui ne laisse pas une grande empreinte, à part nous confirmer que la célébrité, le pouvoir exposent aux pires calomnies.

 

Morceaux cassés d’une chose – Oscar Coop-Phane

Titre : Morceaux cassés d’une chose
Auteur : Oscar Coop-Phane
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 15 janvier 2020

 

J’ai découvert Oscar Coop-Phane avec Mâcher la poussière. Tout de suite, j’ai été sensible à son style, sa sensibilité. Le procès du cochon prouve que l’auteur a la capacité d’innover, de prendre des risques avec un sujet original toujours emprunt d’humanité.

Une fois de plus, Oscar Coop-Phane interpelle son lecteur en écrivant sur sa vie, son métier alors qu’il a tout juste trente ans. Cette confession confirme ce que je ressens à la lecture des romans de l’auteur. Cet homme a un vécu et l’écriture est son moyen d’e pression.

Peu à l’aise en société, sur les plateaux de télévision, ce jeune homme aime par-dessus tout lire et écrire pour les lecteurs souvent plus sensibles que les journalistes ou les spécialistes du monde de la littérature.

« Je peine à penser que je suis écrivain

Quand on ne peut pas vivre de l’écriture, peut-on dire que c’est son métier?

Dans ce récit fragmenté , non linéaire, l’auteur balaie les salissures de l’enfance, l’abandon familial à l’adolescence, la chute dans l’alcool et la drogue, les exils à Berlin, ville de la défonce ou en Italie, pensionnaire à la villa Médicis, les petits boulots alimentaires.

« Je crois que la dèche a joué un rôle important dans ma construction

Toujours la lecture de Bove, Calet et surtout l’écriture lui tiennent la tête hors de l’eau. Et surtout la promesse que Pauline, celle qui sera sa femme et la mère de sa fille, sera là en ce monde souvent difficile pour l’écrivain insuffisamment reconnu.

Sans jamais s’apitoyer sur son sort, mais en racontant sincèrement son passé, Oscar Coop-Phane séduit par son élégance et donne de la voix à tous les auteurs talentueux qui peinent au quotidien et ne peuvent vivre de leur art.

La femme révélée – Gaëlle Nohant

Titre : La femme révélée
Auteur : Gaëlle Nohant
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 384
Date de parution : 2 janvier 2020

Eliza Bergman, trente-un ans, s’est enfuie de son pays. Elle débarque à Paris, échoue dans un hôtel de passe miteux. Toujours armée de son appareil photo, un Rolleiflex comme celui que son père lui avait offert pour ses onze ans, elle rencontre Anna, une jeune prostituée qui va la guider vers le foyer des Feuillantines dans le quartier latin. Là, elle retrouve une vie plus apaisée travaillant comme nanny, découvrant les caves de jazz avec Brigitte, une jeune française avide de liberté.

Eliza, cachée sous l’identité de Violet Lee, rencontre Sam Brennan, un compatriote américain dont elle tombe amoureuse. Elle apprécie aussi la  compagnie de Robert Cermak, un photographe qui reconnaît son talent et la guide vers la photographie humaniste.

Mais Violet reste hantée par son passé. Son fils, Tim, lui manque et elle craint les représailles de son mari, un nabab de l’immobilier ayant perdu toute moralité par avidité.

Jeune et naïve, elle avait abandonné ses études pour épouser Adam Donnelly. Son couple chavire lorsqu’Adam rentre de la guerre et se lie avec des politiciens. Très vite, Eliza comprend que son mari s’enrichit en exploitant les Noirs du ghetto de Chicago. Elle qui a tant admiré son père, un médecin engagé pour la défense de la  cause noire, ne peut supporter les agissements de son mari.

Dix-huit ans plus tard, après l’assassinat de Martin Luther King puis Bobby Kennedy, deux figures charismatiques de la cause noire, Eliza retourne à Chicago. Pour défendre ses idées et reconquérir l’admiration de son fils, elle n’hésite pas à se lancer dans les émeutes avec les étudiants en marche contre la guerre du Vietnam et la défense des droits civiques.

J’ai retrouvé dans cette dernière partie sur le récit des émeutes de Chicago de 1968, une accroche intéressante, une ouverture vers la réalité historique dans un récit trouvé jusqu’alors bien trop romanesque. Auparavant, je pensais m’ancrer dans cette passion pour la photographie humaniste mais derrière le récit de Gaëlle Josse ( Une femme en contre-jour), le sujet peine à prendre sa place derrière la romance.

Sous un style fluide et agréable à lire, Gaëlle Nohant possède un réel talent de conteuse. J’aime quand elle le met au service du récit historique, même légèrement romancé,  comme dans Légende d’un dormeur éveillé. Je suis moins cliente quand la romance et la forme prennent  le pas sur le fond.