Le triangle d’incertitude – Pierre Brunet

Titre : Le triangle d’incertitude
Auteur : Pierre Brunet
Éditeur : Calman-Levy
Nombre de pages : 275
Date de parution : 16 août 2017

En terme de navigation, le triangle d’incertitude est cette figure formée sur une carte maritime lorsque le marin a relevé trois points fixes ( amers) et dans lequel son bateau se trouve forcément. Plus ou moins large, il laisse une marge d’incertitude sur la position du navire.

Ancien commando marine, de retour de l’opération Turquoise (opération humanitaire de l’armée française en 1994) au Rwanda, Étienne est perdu dans la plus grande incertitude. Marqué par les visions traumatisantes du massacre des Tutsis mais surtout convaincu de la défaillance de son armée dans le sauvetage possible de milliers d’êtres humains, Étienne ne parvient pas à se réinsérer dans son milieu familial ni dans les commandos maritimes.
« mille deux cent vies perdues par cynisme ou défaillance », l’armée ayant tergiversé pendant trois jours pour assurer la protection demandée par les Tutsis de Bisesero.

Il ne peut supporter les attentes d’amour de sa femme, « nous sommes tous damnés, et il n’y a plus aucun amour dans lequel s’incarner l’un par l’autre. » Thérapeute et sexologue n’y pourront rien.
Mis au placard dans un centre de documentation, tomber sur les archives du massacre de Bisesero le convainc de démissionner et de partir en mer avec Gilliat, ce voilier personnifié qu’il a acheté dès son retour du Rwanda, deux ans plus tôt.
«  Je crois que le soleil ne désire que la mer. La terre est un accident. La terre est incertaine de vouloir se réveiller chaque matin, si pesante de morts. »
Seule la mer peut guérir sa morbidité obsessionnelle. En consignant sa route sur le journal de bord, il rejette chaque jour ce que sa raison ne peut supporter.
«  On m’avait préparé à ça; m’engager dans la zone de mort, et tuer. Je n’étais pas prêt à n’être qu’un figurant impuissant du carnage. Nous n’avons pas tué, là-bas, nous n’avons fait qu’être absents au moment où d’autres tuaient. Cette innocence ne nous sauvera pas. »
Dans les îles anglo-normandes, il s’imprègne de la force de ses rencontres, retrouve les traces de l’auteur qui avec Les travailleurs de la mer ( Gilliat est le pêcheur rêveur qui affronte la pieuvre dans ce célèbre roman de Victor Hugo) lui a donné la passion de l’océan.
C’est un voyage de rédemption. «  Les rayons du soleil couchant sur le bleu-mauve des jacinthes en fleur auraient pu le relever de ses fautes. Il ne se serait pas pardonné. Il aurait juste accepte d’être là, baigné de ces couleurs embrasant la demi-ombre d’une souveraineté éphémère, dans le vent caressant un tapis de bluebells sur une lande perdue en mer. »

J’ai aimé la prise de conscience de cet homme, sa volonté à affronter sa défaillance, son lien d’amitié avec Gilliat, sa force à sauver les hommes refusant cette indifférence qui « est l’ombre qui accompagne chaque pas de la cruauté. »
Certains se perdront dans le vocabulaire très technique du monde de la voile.
«  Étienne coinça la drisse sur le winch, repartit en pied de mât pour s’occuper des coulisseaux puis revint étarquer la drisse. »
J’ai la chance de connaître un peu. J’ai même retrouvé une allusion au célèbre navigateur, Bernard Moitessier dont on m’a conseillé le livre, La longue route lors de ma visite récente du Joshua, un ktech en acier avec lequel il a fait sa course autour du monde en solitaire au Golden Globe challenge en 1968.

J’ai aimé ce livre pour son approche différente sur le génocide du Rwanda, pour ce voyage de rédemption d’un homme perdu en proie à la culpabilité, pour cette navigation dans les îles anglo-normandes, pour cette course effrénée contre la mort. Autant de facettes qui varient les rythmes de ce roman. Dommage que l’univers peut-être trop pointu de la voile empêche de le recommander au plus grand nombre.

Je remercie Babelio et les Éditions Calman-Levy pour la lecture de ce roman dans le cadre de la dernière opération Masse Critique.

 

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Même Dieu ne veut pas s’en mêler – Annick Kayitezi-Jozan

Titre : Même Dieu ne veut pas s’en mêler
Auteur : Annick Kayitesi-Jozan
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 230
Date de parution : 14 septembre 2017

Annick Kayitesi-Jozan avait quinze ans lors du génocide des Tutsis en 1994. Sa mère fut matraquée, son corps jeté aux chiens. Sa soeur et son petit frère tués à coups de machette et jetés dans la fosse commune. Son autre soeur s’en sort malgré un corps et un visage lacérés. Comment survivre à de telles atrocités, sans même pouvoir se recueillir sur une sépulture ? Comment être présente aujourd’hui pour ses deux enfants, Cyaka et Cyeza?
Impossible de répondre à leurs questions!
«  Comment vivre sa vie quand, à la place des parents, on a des cadavres qui collent à la peau. »

Ce livre témoignage est sans doute le meilleur moyen de donner une voix à sa famille, de libérer cette boule de peur, de rage qui l’étouffe, de transmettre à ses enfants la mémoire de leurs racines.

Pour le lecteur, cette confession est difficile car l’auteur revient en boucle sur les massacres parfaitement insoutenables. Malheureusement, sa jeunesse n’est que peine et terreur. Son père et sa soeur ont péri dans un incendie en Belgique. Sa grand-mère est la seule personne de sa famille à mourir de sa belle mort.
Annick Kayitesi-Jozan peine à se reconstruire malgré l’amour de Raphaël et la présence de ses enfants. Cela se ressent dans la construction du témoignage, qui, à l’image des cauchemars qui bousculent le quotidien, mêle présent et passé, revient sans cesse sur les atrocités. Les naissances, les commémorations des vingt ans du génocide ne sont que de cruels rappels de la mort.
Le témoignage, incluant toutefois les brefs éléments historiques indispensables à la compréhension, reste trop personnel. Cette lecture me touche mais me met aussi mal à l’aise devant tant d’atrocités. La distance romanesque apporte davantage d’universalité et les romans de Gaël Faye ( Petit Pays), de Scholastique Mukasonga ( Notre Dame du Nil), de Yasmine Ghata ( J’ai longtemps eu peur de la nuit) ou de Naomi Benaron ( Courir sur la faille) m’ont davantage concernée.

J’ai lu ce document dans le cadre du Jury du Grand Prix des Lectrices Elle 2018.

 

J’ai longtemps eu peur de la nuit – Yasmine Ghata

ghataTitre : J’ai longtemps eu peur de la nuit
Auteur : Yasmine Ghata
Éditeur: Robert Laffont
Nombre de pages : 156
Date de parution : août 2016

Un objet recèle parfois de tendres ou douloureux souvenirs. Nous avons tous chez nous, précieusement gardés des objets de notre enfance ou des choses ayant appartenu à de chers parents. On les oublie parfois dans un tiroir ou un grenier. Mais lorsque nos mains les saisissent ou que nos yeux les croisent, un déferlement de souvenirs, des images, une odeur de nostalgie nous secouent.

Suzanne, écrivain, anime une fois par semaine un atelier d’écriture dans cette école où elle fut autrefois élève. Lors de la première séance, elle demande aux enfants d’apporter un objet de famille. Le décrire sera le point de départ pour illustrer leur vie personnelle.
«  Pour moi, les objets sont des êtres vivants dotés de la vue, de l’ouïe et de la parole. Je vais vous demander de choisir un objet chez vous, l’idéal serait qu’il soit dans votre famille depuis plusieurs générations. Ne prenez pas un objet trop volumineux ou trop précieux, ça risquerait d’être compliqué. Nous allons ensuite faire parler ces objets, pas d’inquiétude, je vous y aiderai. »

Pour Arsène, jeune Tutsi recueilli par un couple d’enseignants français, le sujet réveille une blessure douloureuse. Lorsqu’il a fui son village rwandais sur les conseils de sa grand-mère alors que toute sa famille allait se faire massacrer, il n’emporte qu’une valise ayant appartenu à son grand-père. Sur le chemin de l’exil, cette valise est le seul lien avec son enfance.
 » Vous étiez deux sur ce chemin. Seul, tu n’aurais pas survécu. »
En dormant replié dedans, elle le protège des animaux, des rôdeurs et des morts. S’ enfermer dans cette valise permettait de fuir la cruauté du monde.
Suzanne, elle-même profondément liée aux objets d’un père qui lui manque, aide le jeune Arsène à exorciser ce mal qu’il a enfoui dans le silence.
 » Son récit poignant la guérit de ses propres maux, soulage sa plaie d’abandon. »

En parallèle, les recherches de Suzanne dans l’ancien appartement où elle vécut enfant et où son père est décédé, et les confessions d’Arsène se répondent, guidées par les objets. Une valise, un rasoir, une pipe, ce sont des hommes, des familles, des drames, des odeurs, des voix. Ce sont des cicatrices, des blessures d’enfance, des objets qui aident aussi à faire le deuil, à passer de la douleur à l’émotion.

J’ai revu, il y a peu de temps, Seul au monde, le film de Robert Zemeckis. L’attachement de Arsène pour sa valise m’a fait penser à celui de Tom Hanks pour le ballon Wilson. Cela peut paraître idiot de s’attacher sentimentalement à un objet jusqu’au point de ne plus pouvoir vivre sans lui, de le personnaliser. Mais, seul au monde, le besoin de s’ancrer sur quelque chose est vital.

Yasmine Ghata écrit un texte sensible qui montre que les mots écoutés avec patience et douceur peuvent panser les blessures les plus profondes.