Le grand jeu – Graham Swift

Titre : Le grand jeu
Auteur : Graham Swift
Littérature anglaise
Titre original : Here we are
Traducteur : France Camus-Pichon
Nombre de pages : 192
Date de parution : 7 janvier 2021

Avec Le grand jeu, Graham Swift nous emmène dans l’Angleterre des années 50 avec un trio de personnages, artistes d’un théâtre estival à Brighton. Jack Robinson est le maître de cérémonie. Il est heureux d’y présenter Pablo le Magnifique, un magicien qui n’est autre que Ronnie, son ami rencontré au service militaire. Si Pablo ravit les spectateurs de ses illusions magiques, c’est Evie White, son assistante qui attire leur regard.
Pablo et Eve, un duo qui fonctionne à la scène comme à la ville. Même si Evie est bien plus semblable à Jack. Tous deux élevés par une mère qui les voulait sur scène.

L’auteur évoque et évite l’évènement de cet été 59. Alors, il se tourne vers le passé et le futur. D’un côté, nous vivons l’émergence d’une passion chez le jeune Ronnie, envoyé par sa mère dans l’Oxfordshire chez les Lawrence afin de le protéger des bombardements de la seconde guerre mondiale. Là, l’enfant découvre la présence affective de ceux qu’il considèrera comme ses parents, le grand jeu d’une vie aisée et les illusions d’Eric Lawrence dont il voudra faire son métier. . D’autre part, nous écoutons les confidences d’Evie cinquante ans plus tard, veuve depuis un an. De ces vagues successives dans le temps se dévoilent les sentiments du trio emporté par la magie.

Après Le dimanche des mères, je retrouve l’ambiance très anglaise, la façon de poser l’intrigue dans un décor bien présent, la volonté d’expliquer le chemin qui forge la nature des personnages, la sensualité des personnages et la complexité de leurs relations. Tout le talent de Graham Swift avec peut-être moins de charme et d’attachement aux personnages que dans Le dimanche des mères.a

L’anomalie – Hervé Le Tellier


Titre : L’anomalie
Auteur : Hervé Le Tellier
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 336
Date de parution : 20 août 2020

 

Si l’auteur commence son récit avec l’histoire d’un tueur à gages, c’est bien dans l’intention de multiplier les genres. Nous ne serons pas seulement dans un roman d’anticipation mais bien dans un monde actuel soumis au protocole improbable imaginé par des spécialistes acculés à la suite des attentats du 11 septembre.
En choisissant de mettre en avant une dizaine de personnages, l’auteur plonge d’emblée le lecteur dans une toile d’araignée mais se laisse ainsi l’opportunité de varier les thèmes et les univers. Très vite, au détour du récit de leur vie, nous comprenons que tous ces personnages ont un point commun. Ils étaient dans le vol AF006 reliant Paris à New York le 10 mars 2021. Un vol inoubliable  puisque la traversée d’un orage les a traumatisés au point d’infléchir ensuite le cours de leur vie par un engagement, une rupture, une nouvelle inspiration artistique…Mais aucun ne pouvait prévoir que leur vie serait bien plus perturbée qu’ils ne l’imaginaient.

Je peine à m’intéresser aux scénarios futuristes qui heurtent mon esprit cartésien. Chez moi, cet univers déclenche rarement la passion. Et un prix Goncourt me ferait plutôt fuir.
L’idée est originale et Hervé le Tellier use de nombreuses ficelles pour capter l’intérêt de son lecteur. Dans une première partie, seul un bref souvenir, quelques lignes, nous font penser à ce vol commun. C’est ensuite avec beaucoup de maîtrise qu’il aborde de nombreux sujets en lien avec chacun de ses personnages. L’auteur peut ainsi aborder les thèmes du cancer, de l’inceste, de l’homosexualité en Afrique, de la création littéraire, du couple.

Face à une situation de crise pilotée par deux scientifiques, Adrian et Meredith, nous abordons les sujets techniques, psychologiques, politiques et religieux. Car cet évènement remet en cause nos principes de vie.

Quelques pointes d’humour viennent aussi relever ce scénario original.

Mais tous ces artifices ne me font pas passer au-delà d’une lecture agréable, d’un bon moment de divertissement. Ce n’est déjà pas si mal!

 

Lunch-box – Emilie de Turckheim

Titre : Lunch-box
Auteur : Émilie de Turckheim
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 janvier 2021

 

Sarah Hopkins, animatrice artistique à l’école libre franco-américaine de Zion Heights, sur la baie du détroit de Long Island, emmène dans son van comme chaque jeudi et vendredi, les trois garçons de Kelly Carson, Clovis et Emilie, les enfants de Vanina et Laëtitia, la fille unique de Solène et David. Ce jour-là, garée devant les marches de l’école, une guêpe vient piquer son bras. Un instant d’inattention, elle ne prend pas le temps de vérifier que les six enfants sont en sécurité sur les marches. Elle redémarre et l’on devine l’accident. Un accident qui est comme une ombre sur ce roman qui va d’abord nous présenter cette petite communauté de parents et enfants.

En commençant par Sarah, cette belle jeune femme rousse qui, à défaut d’être une grande musicienne, met sa folie dans la mise en scène de spectacles de fin d’année majestueux, salués par la presse mais quelque peu surprenants pour un univers d’enfants. Sarah est un personnage étonnant, fantasque, comme souvent dans le paysage d‘Émilie de Turckheim. Tellement différente de ces mères coincées qui se montrent dans les garden-parties, oubliant leurs maris absents physiquement ou mentalement.

A tour de rôle, Sarah, Vanina, David et Solène parle de cette journée et de leur vie au sein de cette petite communauté. Vision et éléments personnels qui nous font petit à petit comprendre les causes et les culpabilités de chacun. Et bien-sûr, l’importance de ce petit objet indispensable aux mères et enfants en Amérique, la lunch-box.

Emilie de Turckhein a ce brin de folie, cette originalité qui dédramatisent un accident horrible, nous évitant toute dramaturgie. Même si le drame est présent en sous-plan et parfaitement insupportable. Bien évidemment, cet accident anéantit la folie et la légèreté de Sarah. Bien évidemment, il détruit une mère, brise un couple. Bien évidemment il bouleverse les vies, fait surgir les culpabilités. Mais il y a aussi les amitiés, les rêves, les passions. Parfois improbables comme l’attrait de David pour les livres sur la construction des ponts, ces édifices qui nous permettent de traverser.

« Dans la vie, l’important, c’est de traverser

Avec Émilie de Turckheim, nous traversons cette épreuve avec beaucoup de sensibilité.

 

 

 

Les orages – Sylvain Prudhomme

Titre : Les orages
Auteur : Sylvain Prudhomme
Editeur : Gallimard / L’arbalète
Nombre de pages : 192
Date de parution : 7 janvier 2021

 

Si comme moi, vous avez été touché par la simplicité de l’intrigue, l’évidence de la narration du dernier roman de Sylvain Prudhomme, Par les routes, vous ne manquerez pas d’apprécier ce recueil de treize nouvelles.

Un recueil qui commence fort avec Souvenir de la lumière, une nouvelle intense, sensible qui rappelle de suite que Sylvain Prudhomme possède une puissance de narration exceptionnelle. Le narrateur se souvient d’une rencontre fugace avec Ehlmann, sept ans plus tôt. L’homme sortait de la plus terrible expérience de sa vie, quelques jours dans une chambre d’hôpital avec son bébé de cinq mois entre la vie et la mort. Le narrateur se rend sur les lieux, dans la chambre 817, rencontre une infirmière qui ne se souvient pas puis, petit à petit revit ces jours de drame et de bonheur. L’ensemble est d’une grande précision et d’une incroyable intensité.

Chaque nouvelle relate des moments de vacillement dans la vie de personnages. C’est un grand-père qui refuse d’admettre sa déficience mentale et veut prouver à son petit-fils qu’il peut encore réussir ses travaux d’entretien. Ce sont des moments de nostalgie lors d’un déménagement, des réflexions d’avenir suite à un enterrement, des rêves qui s’enfuient face à la réalité de la vie, des instants de résilience, des coïncidences qui  lient à la mémoire d’un être cher.

Une nouvelle se limite au temps d’un bain tandis qu’une autre, Awa beauté prend la mesure d’un contexte géographique et social au Sénégal et déploie une histoire de vie.

Toutes évoquent les épreuves d’une existence. Une vie que l’on vivrait peut-être différemment si l’on connaissait la date de sa mort comme cet homme qui, lors d’une promenade dans un cimetière, croise sa tombe avec ses années de naissance et de mort.

Mais il faudrait être fou pour penser que l’existence ne peut plus nous surprendre!

La force de ses nouvelles se trouve davantage dans le style intense et évocateur de l’auteur que dans l’art de la chute, même si certaines laissent des ouvertures, mise en abime ou coïncidences. Si les personnages sont plus marquants sur les nouvelles plus longues, chaque récit appelle les sens et capte l’émotion. Un recueil qui confirme l’envie de suivre cet auteur de talent.

 

 

Abraham ou la cinquième alliance – Boualem Sansal

Titre : Abraham ou la cinquième alliance
Auteur : Boualem Sansal
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 288
Date de parution : 1 octobre 2020

 

A Tell al-Muqayyar ( anciennement Ur, la célèbre ville mésopotamienne, patrie d’Abraham), en 1916, Terah voit en son fils Abram la possible réincarnation du prophète Abraham. Son destin est écrit dans la Genèse, il doit suivre la route empruntée par Abraham afin de rencontrer Dieu qui lui dira où conduire son peuple.

Mais les temps ont changé. sur la route de Tell al-Muqayyar à Canaan en passant par Harran, les pèlerins traversent des champs de ruine suite aux conflits entre Européens et Ottomans. Durant leur périple, deux guerres mondiales secouent le Moyen-Orient et les traités redessinent arbitrairement les frontières morcelant les nombreux peuples de la région.

Abraham ou la cinquième alliance est un roman ambitieux particulièrement bien mené par l’auteur qui allie les compositions. Sur fond d’odyssée biblique, avec les passages épiques que cela impose, Boualem Sansal inclut des envolées lyriques suscitées par les lieux traversés, des réflexions philosophiques donnant la parole aux sages qui accompagnent Terah puis Abram, et surtout un apport historique qui aide à comprendre la situation éternellement explosive du Moyen-Orient.

J’ai aimé suivre ce peuple de pèlerins et retrouver régulièrement les échanges entre Terah convaincu qu’il faut aveuglément suivre le récit de la Genèse, Eliezer, le génie tutélaire garant des traditions, Loth, le jeune éclairé qui doute de l’utilité de copier le passé.

« Nous cherchons la Vérité et la Vie, alors que tout autour de nous s’effondre et se reconstruit sur d’autres principes, vulgaires et insignifiants. Nous faisons peut-être fausse route en cherchant Dieu sur le chemin d’Abraham…

je crois que la religion peut attendre, inscrivons-nous dans celui de la politique. Abram vient de le souligner, tout s’effondre autour de nous et va se reconstruire différemment par la main des colonisateurs et du capitalisme mondial, qui ne connaissent que la force de la loi du profit. »

Boualem Sansal explique très clairement comment le monde entier s’est emparé de ce coin de l’univers pour ses richesses en pétrole et son accès à la route des Indes par le canal de Suez. Les Européens, voulant libérer les peuples du joug ottoman ont dépecé cet empire avec les accords de Sykes-Picot en mai 1916.  En 1923, le traité  qui définit les frontières de la Turquie implique le déplacement et l’anéantissement programmé de certains peuples. En 1948, le plan de partage de la Palestine plonge la région dans une guerre éternelle.

« Et l’Éternel dit à Abram : Sache que tes descendants seront étrangers dans un pays qui ne sera point à eux; ils y seront asservis, et on les opprimera pendant quatre cent ans. » Genèse 15,13

En revivant la Genèse, l’auteur nous offre un témoignage historique et une réflexion étayée sur l’évolution des religions. Avec un fond romanesque qui dynamise la lecture,  ce récit est un éclairage simple et précis sur les raisons des convulsions  sporadiques de ce coin du monde, berceau du judaïsme, du christianisme et de l’islam et terre de tant de peuples.

Ce roman est aussi une réflexion osée mais nécessaire sur le devenir des religions.

 « La liberté est ce qui rapproche le plus l’homme de Dieu. Un croyant qui s’enferme dans sa croyance et ses dogmes insulte son Dieu et n’a que mépris pour ses semblables qu’il cherche en vèrité à soumettre

 

Fille – Camille Laurens

 

Titre : Fille
Auteur : Camille Laurens
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 20 août 2020

 

Dès la naissance, tu n’es pas un beau bébé ou Laurence. Non, tu es UNE FILLE. Elle te fait naître en te nommant ainsi. En te collant une étiquette. Et pour tes parents, «  tu n’es pas seulement une fille, tu es encore une fille. »

Nous sommes en 1959, il n’y avait pas encore d’échographie qui vous informait du sexe de l’enfant au bout de quelques mois de grossesse. Les pères voulaient un garçon pour le nom. Les mères, interdites de travail et de compte bancaire sans l’autorisation du mari, cantonnées à leur rôle de mère et de ménagère suivaient les valeurs du chef de famille. Pas de liberté individuelle mais le rangement sous la coupe de la famille qui ne souhaite jamais faire de vagues.

Laurence doit grandir avec les remarques d’un père misogyne, les blessures d’un grand oncle pédophile, les silences d’une famille, les craintes des parents qui mettent les filles en garde contre les garçons. Aucune place pour l’amour, le vrai.

 Quand elles seront grandes, quand elles auront un mari, ce sera différent. Elles auront le droit. Et même le devoir.

Comment devenir une femme de demain avec cette éducation ? C’est le sujet de la seconde partie dans laquelle nous retrouvons Laurence mariée et enceinte d’un garçon. « Une grossesse précieuse ». Les choses évoluent lentement!
La misogynie du père décide une nouvelle fois du destin de Laurence.

Faudra-t-il attendre la génération suivante pour que la fille de Laurence vive pleinement sa liberté ?

La différence, maman, entre hommes et femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si.

De la même génération que Laurence, je me suis sentie pleinement concernée par cette éducation. Sans toutefois en connaître les nombreuses blessures . Il faut dire que Camille Laurens charge au maximum la barque de son personnage.

De nombreux romans, notamment ceux d’Annie Ernaux, traitent de ce sujet. Mais l’essentiel est fort bien vu et la construction du roman est pertinente. Partant d’un récit à la seconde personne, Camille Laurens donne ensuite la parole à Laurence.

« On ne t’a pas appris à te faire entendre

En campant son personnage enfant, adolescent, femme puis mère, l’auteure balaie tous les aspects de la féminité. Elle suit ainsi l’évolution de pensées de son personnage, son éveil face à l’évolution des moeurs.

Un roman fort bien écrit qui, si il ne m’apprend rien,  nous autorise à croire que les mentalités évoluent.

C’est merveilleux, une fille.

Les caves du Potala – Dai Sijie

 

Titre : Les caves du Potala
Auteur : Dai Sijie
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 septembre 2020

 

Mars 1968, de jeunes étudiants des Beaux-arts devenus gardes rouges de la Révolution  culturelle  de Mao Zedong, ont envahi le Palais du Dalaï-lama . Dans les écuries transformées en prison, Bstan Pa, peintre du dalaï-lama, subit les violences du chef des révolutionnaires, surnommé le Loup.

Le Loup veut contraindre Bstan Pa à profaner les reliquaires du dalaï-lama et lui faire avouer les pensées scabreuses des hommes saints.

 Alors que les premières lueurs de l’aube marquaient le début d’un nouveau jour de mars 1968, dans les profondeurs de son cachot, Bstan Pa dressait le bilan de la journée précédente : les gardes rouges avaient découvert son tableau de femme nue et le Loup avait promis de le torturer s’il refusait de calomnier le quatorzième dalaï-lama.

Pour supporter les violences et humiliations, Bstan Pa se réfugie dans son passé et nous conte son histoire.

Entre sept et douze ans, Bstan Pa a fait son apprentissage auprès de Snyung Gnas, peintre du Potala du treizième dalaï-lama dans le bâtiment des tankas ( rouleaux de peinture sur toile, originaires de l’Inde et caractéristiques de la culture bouddhique tibétaine) du monastère de Drepung. L’art des tankas a été interdit à l’enseignement en 1959.

Nous le suivons lors de deux longs exils avec son maître et le treizième dalaï-lama, notamment à Pékin où ils rencontrent l’impératrice Cixi, découvrons les monastères, les temples, les montagnes et lacs sacrés, berceaux de la civilisation tibétaine.

Puis commence, à la mort du treizième dalaï-lama le 22 décembre 1933, la quête du successeur.

A sa mort, son principe conscient quittait son enveloppe corporelle et se transférait dans un autre corps.

Dai Sijie propose ici un récit beaucoup moins romanesque que Balzac et la petite tailleuse chinoise ou L’évangile selon Yong Sheng. Nous découvrons la civilisation tibétaine. De nombreux mots, lieux sont annotés pour rejoindre une note explicative en fin de roman. Mais l’effort est récompensé par une réelle découverte d’un art et d’une culture uniques. Sous le joug de la révolution culturelle, la foi de Bstan Pa est inaltérable. Le dénouement prouve toute la puissance de l’imagination artistique du peintre des tankas.

 

 

 

Les roses fauves – Carole Martinez

Titre : Les roses fauves
Auteur : Carole Martinez
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 352
Date de parution : 20 août 2020

 

Carole Martinez a son univers, qu’elle doit peut-être à sa grand-mère, une femme d’origine espagnole qui l’a élevée dans un monde magique et merveilleux. C’est grâce à elle qu’elle a pu broder sur la vie de son aïeule, Frasquita Carasco, héroïne du Cœur cousu. Et justement ces cœurs cousus espagnols inspirent ce nouveau roman, Les roses fauves.

L’auteure devient un personnage de son livre. En 2009, elle est  hypnotisée par une carte postale sur Internet. Entre une église et un bureau de poste, une silhouette de femme s’éloignait dans la grisaille. Son imagination en fait une boiteuse. Ce village, c’est Trebuailles. Et c’est là, en Bretagne, que l’auteur décide de s’installer pour écrire.

Elle y rencontre Lola Cam, la postière boiteuse. Serait-elle entrée dans la carte postale, comme elle entre dans son roman? La magie de cette merveilleuse conteuse se tient là, explorant les frontières entre réalité et imaginaire. Ce nouveau roman en joue très habilement.

 » Nous faisons nos choix en lisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces. »

Lola est une célibataire solitaire, complexée par sa boiterie. Dans sa chambre trône une grande armoire, celle que les aïeuls prévoient, dès la plantation d’un arbre, pour le mariage de leur arrière-petite-fille.  D’un côté, les vêtements d’hiver, de l’autre, ceux d’été et au centre, derrière un grand miroir, reposent les cœurs cousus de ses ancêtres.
Armoire,  cœur cousu, roman, tout est affaire de transmission, un thème récurrent chez Carole Martinez.
Clin d’œil au roman qui l’a propulsée sur la scène littéraire : en Espagne, les mères confiaient leurs souvenirs sur des petits bouts de papier qu’elles enfermaient ensuite dans un cœur en tissu. Juste avant leur mort, elle cousait le cœur avant de le transmettre à la fille aînée avec interdiction de l’ouvrir sous peine de malédiction.
Lola Cam possède ainsi les cœurs de son arrière- grand-mère, Inès,  sa grand-mère, Carmen et de sa mère, Rosa.

Si Lola ne peut lire le contenu des cœurs, rien n’empêche l’auteure qui souhaite écrire un roman sur la postière boiteuse de s’imprégner de son passé. Faites confiance à Carole Martinez pour vous conter l’histoire fantastique de cette famille où les filles d’une lignée de marcheuses enfantent de fantômes, faisant naître les roses de leurs caresses.

La seconde partie se centre sur la vie de Lola Cam. Mais là aussi le parfum des roses bouscule la réalité. Lola tombe amoureuse d’un acteur si imprégné de son rôle, celui d’un soldat amoureux d’une boiteuse pendant la première guerre mondiale, qu’une fois de plus les personnages et les époques se confondent.

Ce roman est un enchâssement de fictions passionnantes sous le talent de conteuse de Carole Martinez. Tout se percute mais avec brio. Nous sommes presque dans la dimension d’Inception. D’ailleurs l’auteur s’endort parfois sur les genoux de la vieille Mauricette qui en ouvrant un pot de confiture vide lui donne accès à un rêve sur la réalité du passé. Présent, passé, fiction, la dimension temporelle n’existe plus. Nous sommes aussi envoûtés par le parfum des roses fauves, subjugué par le désir ardent de Lola et la sensualité de cette lignée de femmes.

Au-delà de l’impressionnant travail d’auteur, ce nouveau récit illustre une nouvelle fois la transmission des mères mais se veut aussi une réflexion sur l’amour éternel.

 » Je lui dis et je m’en étonne moi-même, que je me suis réfugiée ici, dans cette histoire, pour fuir la mort de l’amour éternel, que j’y croyais pourtant, comme  une enfant croit au merveilleux, mais qu’il me semble que tout finit par crever, l’amour comme le reste. »

Un auteur vit souvent entre deux mondes. Carole insère sa réalité dans ses livres, vit ses récits, écrit ses rêves, s’emballe en composant autour de son imagination fertile. Quand elle plonge dans l’écriture, elle s’imagine entraînée dans les airs par un ballon. Espérant toujours que son mari, Laurent, ne lâche pas « le fil qui retenait la femme-ballon« .

 

 

Le palais des orties – Marie Nimier

Titre : Le palais des orties
Auteur : Marie Nimier
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Mauvaise herbe urticante, l’ortie a une sale réputation. En entrant au palais des orties, vous découvrirez toutes les vertus de cette plante, notamment quand elle attire la belle et énigmatique Frédérica chez Nora et Simon.

Simon a repris l’exploitation agricole de ses parents. Mais il l’a transformée avec l’aide de sa femme et des enfants en la dédiant à la culture de l’ortie. Anaïs , la fille aînée, étant partie en internat pour ses études, le couple fait appel à des woofeurs pour les aider. Ces jeunes gens aident aux travaux agricoles contre le gîte et le couvert.

Frédérica, une clochette à la cheville, lunettes de soleil, blouson et short en jean, un turban bigarré sur la tête ne rate pas son entrée en arrivant avec un jour d’avance.

 » Trop belle pour travailler dans les orties. »

Au lieu de l’installer dans la caravane comme prévu, Nora lui laisse la chambre d’Anaïs. En moins d’une semaine, Fred conquiert tout le monde : couple, enfant animaux, voisins. En plus, elle est travailleuse, bourrée d’énergie et d’idées. En s’installant au palais des orties, elle va bousculer le quotidien de cette petite famille. Sans éclats, tout simplement en jouant de son naturel, de son irrésistible attraction, affichant son bonheur malgré les blessures du passé.

Avec volupté, sensualité, Marie Nimier développe le piquant et la douceur de la relation qui s’installe entre Nora et Fred. Deux corps qui s’attendent, se trouvent. Une histoire d’amour qui donne des ailes au commerce des produits dérivés des orties, qui repositionne aussi les personnes autour d’elles.

Une belle histoire, illuminée par les personnages de Nora et Frédérica.

Impossible – Erri De Luca

Titre : Impossible
Auteur : Erri De Luca
Littérature italienne
Titre original : Impossibile
Traducteur : Danièle Valin
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

 » Impossible c’est la définition d’un évènement jusqu’au moment où il se produit. »

Le nouveau roman d’Erri de Luca se présente comme un huis-clos, un face à face entre un accusé et un jeune magistrat. Mais cette discussion passionnante s’ouvre aussi sur la montagne, lieu de l’accident, sur le passé pendant les années de plomb et sur la correspondance entre l’accusé et sa tendre compagne.

Le narrateur est un grimpeur aguerri. Ce jour-là, dans la vire de Bandiarac, il se retrouve derrière un autre montagnard qui se hâte pour ne pas être rattrapé. Jusqu’au moment où il doit signaler à la police la découverte du corps de cet homme dans une crevasse. Les soupçons se portent tout de suite sur lui. Effectivement, la victime n’est autre que son ancien ami, compagnon révolutionnaire pendant les années de plomb, devenu son pire ennemi suite à la dénonciation du groupe quarante ans plus tôt.

Le magistrat trop jeune pour vraiment comprendre ce temps périmé du XXe siècle, porte des jugements, accuse ouvertement le narrateur. Le débat entre les deux hommes est particulièrement passionnant.

 » Je n’ai rien contre ce magistrat. Avec moi, il tente un dialogue à la Socrate, il veut être l’accoucheur de la vérité. »

Le magistrat veut à la fois faire avouer au vieil homme son crime actuel mais aussi comprendre ce passé incompréhensible pour ceux qui sont venus après. Responsabilité individuelle ou collective. Réflexion sur la fraternité , sur l’engagement politique, sur le communisme. Finalement, le narrateur dévoile un peu de sa personnalité multiple dans une époque agitée. L’interrogatoire devient aussi une occasion de parler de lui, d’un passé qu’il n’aborde même pas avec sa femme à laquelle il écrit régulièrement depuis sa garde à vue.

Le narrateur est très respectueux des mots, la langue est une monnaie d’échange. Le magistrat utilise des ruses pour convaincre le grimpeur de s’accuser du meurtre de son ancien ami.

Impossible est une confrontation passionnante sur la justice et l’engagement politique, entre le révolutionnaire nostalgique et la jeune génération perplexe sur les combats d’une autre époque. Le dialogue est ponctué de bouffée d’air en pleine montagne, de souvenirs et de belles lettres d’un homme captif à sa femme.