Le pays que j’aime – Catarina Bonvicini

Titre : Le pays que j’aime
Auteur : Catarina Bonvicini
Littérature italienne
Titre original : Correva l’anno del nostro amore
Traducteur : Lise Caillat
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 320
Date de parution : 3 octobre 2016

 

«  Notre amour était un fleuve souterrain, mais la sensation était toujours celle d’un commencement. »

Olivia et Valerio sont nés en 1975, pendant les années de plomb en Italie. Elle est la petite-fille d’un riche entrepreneur en bâtiment. Lui est le fils du jardinier et de la bonne.

Mais les enfants n’ont pas conscience des différences de classe. Ils vont à l’école ensemble, accompagnés par Gianni, le grand-père dans sa voiture blindée. Ils sont inséparables.

Pendant quarante ans, de 1975 à 2015, ils vont se croiser, se manquer, s’aimer et se perdre. Mais jamais ils ne s’oublieront, ni ne finiront de s’aimer.

Leur première séparation a lieu en 1981 lorsque Sonia, la mère de Valerio, part à Rome avec son amant, un petit truand, usurier et receleur. Elle emmène son fils. Sonia est prête à tout pour échapper à sa condition, gagner de l’argent, contrairement au père de Valerio, un homme patient et humain.

«  Si tu fais tout dans les règles, tu seras toujours un perdant, disait-elle.»

Valerio qui se croyait aussi bourgeois qu’Olivia tombe de haut dans les quartiers pauvres de Rome. Il joue avec les petits délinquants, découvre un langage, le romanesco  et perçoit le trafic de drogues et d’armes.

Olivia et Valerio se retrouvent en 1993. Ils ont dix-huit ans. L’Italie a entamé son opération Mains propres. Le père d’Olivia est arrêté pour avoir accordé des pots de vin, sa mère sombre dans l’alcoolisme. Valerio rêve de devenir magistrat. Le destin en la personne de son ami d’université, Constantino, fils d’industriel, le fera dirigeant dans l’entreprise Bernasconi. N’est-ce pas le moyen d’entrer dans une de ces bourgeoisies italiennes pour enfin appartenir à tous les mondes dont celui d’Olivia?

« L’excès de richesse est dangereux. »

Olivia et Valerio, chacun de leur vie, passent à côté du bonheur, une évidence difficile à saisir. Il devient corrompu alors qu’il rêvait de justice. Elle, l’héritière, gâche sa vie sur de mauvaises alliances.

Avec sa trilogie, Elena Ferrante a provoqué un raz-de-marée littéraire. J’ai lu le premier tome sans être convaincue. En un seul livre, Catarina Bonvicini joue la sobriété sans pathos. Avec en arrière plan, la société italienne des années de plomb à l’ère Berlusconi, ce roman d’amour impossible trouve le juste ton. A l’image de Manon, la grand-mère inoubliable d’Olivia, le récit a de la grâce et de l’intelligence, jouant avec les codes de la bourgeoisie italienne.

Belle rencontre avec Catarina Bonvicini qui me donne envie de découvrir son dernier roman, Les femmes de.

 

 

Kibogo est monté au ciel – Scholastique Mukasonga

Titre : Kibogo est monté au ciel
Auteur : Scholastique Mukasonga
Littérature rwandaise
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 155
Date de parution : 12 mars 2020

L’évangélisation du Rwanda a commencé avec les missionnaires d’Afrique au début du XXe siècle. Dans ce roman, Scholastique Mukasonga montre toute la difficulté d’imposer les dogmes catholiques aux Rwandais, profondément ancrés dans les croyances ancestrales.

Terrassés par une catastrophe naturelle, les Rwandais se tournent naturellement vers les offrandes païennes. Pendant la dernière guerre mondiale, une terrible période de sécheresse a installé la famine dans le pays. Kibogo est alors monté sur le mont Runani. Foudroyé, il est monté au ciel. Son sacrifice a amené la pluie. Seuls trois hommes du village ont assisté à la scène. Depuis, le mont Runani est une montagne païenne, interdite par les prêtres blancs.

« Vos contes pour les veillées, disaient les pères, nous les conservons pour vos enfants et surtout pour vos petits-enfants quand ils seront évolués, civilisés, lettrés. Alors nous leur expliquerons ce que vos histoires voulaient vraiment dire et que vous étiez incapables de comprendre parce qu’elles annonçaient notre venue pour vous révéler le vrai Dieu. »

Mais on ne dépouille  pas aussi facilement un peuple de sa culture. Akayézu a un destin. Choisi par les missionnaires pour entrer au petit-séminaire, il connaît la Bible. Et il se l’approprie.

« Maintenant, Akayézu en était certain, ce n’était pas l’histoire des juifs que racontait la Bible, pas même celle de Yezu, mais celle des Rwandais

Venu officier dans sa colline, il adapte ses sermons avec les contes locaux. Il distribue le pain aux enfants, s’entoure d’une cour de femmes fidèles telles des apôtres et sa targue même de miracle. Son objectif est de réunir les esprits de Yezu et Kibogo en évangélisant sa dernière disciple, Mukamwezi. Lorsqu’ils montent sur le mont Rumani pour faire revenir Kibogo, un terrible orage frappe durement le bois et les païens. Une fois encore, trois garnements sont témoins du drame.

Les prêtres blancs veulent sauver le mont Runani avec une procession et une statue en l’honneur de Maria.

« On dirait, remarque le professeur, qu’on l’a érigée là pour interdire aux Rwandais de se réapproprier leur passé. »

Mais les tisseuses de conte continuent à croire en Kibogo. Chacun fait valoir son histoire, vieux témoins séniles de la montée au ciel de Kibogo ou jeunes garnements plus instruits, fiers de leur culture.

Un peu court, ce roman utilise l’humour pour montrer les conséquences de la colonisation et de l’évangélisation sur la culture d’un pays. Scholastique Mukasonga nous livre une satire, un conte riche en péripéties très agréable à lire. Et montre fort heureusement que les croyances ne meurent pas aussi facilement.

 

 

 

 

Nos espérances – Anna Hope

Titre : Nos espérances
Auteur : Anna Hope
Littérature britannique
Titre original : Expectation
Traducteur : Elodie Leplat
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 357
Date de parution : 12 mars 2020

Hannah, Cate et Lissa, trentenaires, se connaissent depuis toujours. Nous faisons leur connaissance à un moment charnière de leur vie d’adulte. Si la jeunesse est le temps des rêves, des idéaux, la maturité oblige à composer avec la réalité.

Hannah a un bon boulot, elle est sous directrice d’une grosse ONG mondiale. Mariée à Nathan, maître de conférence, elle mène une vie aisée. Pourtant, il lui manque quelque chose, un enfant. Après plusieurs essais ratés, elle se lance dans une nouvelle aventure de fécondation in vitro.

Cate, elle, a la chance d’être mère d’un petit garçon. Enfin, pour elle, cela semble plutôt une épreuve. Son mari, Sam travaille comme second dans un restaurant et elle gère seule les journées et les nuits difficiles.

Lissa n’a ni enfant, ni métier. Après quelques petits rôles, la trentenaire est contrainte de poser nue pour des écoles de dessin ou de passer des castings pour des publicités.

Entre flash-backs et galères du quotidien, Anna Hope dissèque les rouages de l’amitié de ces trois personnages. Se connaissant depuis l’enfance, elles ont ont vécu ensemble de bons moments, se sont épaulées devant les épreuves. Petit à petit, nous découvrons leurs failles, leurs regrets éclairant ainsi leurs comportements actuels.

Portraits de femmes modernes découvrant que la vie n’est pas toujours celle dont elles rêvaient. Des filles libres et insouciantes, opposées aux idées de leurs parents qui pourraient, une fois adultes,  accepter ce que le destin impose au grand regret de leurs mères. Après la jeunesse, on fait des compromis.

« Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles.  Et qu’est-ce que vous en avez fait? »

Après La salle de bal qui mêlait romantisme et Histoire, Nos espérances manque pour moi d’un contexte structurant. Si j’ai aimé passer quelques temps avec Hannah, Cate et Lissa, leurs déboires ne m’ont pas spécialement touchée.

 

La fille de l’espagnole – Karina Sainz Borgo

Titre : La fille de l’espagnole
Auteur : Karina Sainz Borgo
Littérature vénézuélienne
Titre original : La hija de la española
Traducteur : Stéphanie Decante
Editeur : Gallimard
Nombre de pages :
Date de parution : 3 janvier 2020

 

Adelaïda vient de perdre sa mère, Adelaïda Falcon, une femme cultivée qui, enceinte et abandonnée par son compagnon avait quitté la pension familiale d’Ocumare de la Costa pour s’installer à Caracas.

Les soins en hôpital et l’inhumation lui ont coûté une fortune dans ce pays où la monnaie nationale ne vaut plus rien. Correctrice pour une maison d’édition, Adelaïda ne sait plus où aller. Il lui est impossible de quitter le pays. Retourner à Ocumare chez ses tantes?

« On appartient au lieu où sont enterrés nos morts. »

Mais la vie est-elle encore possible à Caracas? Les fils de la révolution arrêtent, torturent et tuent les opposants au régime, les étudiants révolutionnaires. Lorsqu’un commando d’occupation des domiciles l’exproprie, Adelaïda trouve refuge dans l’appartement voisin, celui d’Aurora Peralto, la fille de l’espagnole. En découvrant le corps inanimé d’Aurora sur le sol de la cuisine, Adelaïda se débarrasse du corps et se terre dans ce nouveau logis.

Depuis ce refuge, elle suit les pillages et manifestations des rues et écoute les mouvements des occupants de son appartement. Prendre l’identité de la fille de l’espagnole semble être le seul moyen de sortir de ce pays en perdition.

Karina Sainz Borgo crée un climat apocalyptique autour d’Adelaïda. Cette femme en proie à la perte de sa mère, est aussi plongée dans un pays à l’agonie. Le Venezuela, pays métisse et étonnant, beau et violent est en pleine révolution. Tout n’est qu’effondrement autour du personnage principal.

Les femmes ont un rôle primordial dans ce roman, à l’image des femmes du pays.

« Le chant des pileuses était une musique de femmes. Elles le composaient dans leurs silences de mères et de veuves, dans la lenteur de celles qui n’attendent rien, parce qu’elles n’ont rien. »

En commençant son roman par un deuil et en plaçant son personnage dans une atmosphère apocalyptique un peu irréelle, l’auteur isole Adelaïda, la place dans une spirale de mort. Avec un schéma un peu brouillé, mêlant souvenirs et plusieurs axes de réflexion, ce premier roman peine à mettre en valeur son personnage, à nous émouvoir et ressentir la réalité des situations. Toutefois cette auteure vénézuélienne a sans aucun doute un vécu journalistique et une puissance d’écriture qui promettent de futurs bons romans. A suivre.

 

 

Une machine comme moi – Ian McEwan

Titre : Une machine comme moi
Auteur : Ian McEwan
Littérature anglaise
Titre original : Machines like me and people like you
Traducteur : France Camus-Pichon
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 386
Date de parution : 9 janvier 2020

 

Ian McEwan fait partie des auteurs qui me fascinent pour son analyse du couple, du rapport à l’enfant. Toujours dans un contexte particulièrement bien travaillé, l’auteur excelle à détailler les sentiments de ses personnages.

Avec Dans une coque de noix, Ian McEwan se plaçait dans la tête d’un foetus. Aujourd’hui, Une machine comme moi explore les sentiments d’un androïde face aux arrangements de la nature humaine.

Charlie, passionné d’anthropologie et de technologie, vivote en boursicotant sur Internet. Il a investi tout l’héritage de sa mère dans l’achat d’un androïde nommé Adam. Alan Turing, toujours vivant en cette année 1982, a mis son génie au service du transhumanisme en travaillant sur l’intelligence artificielle. Douze Adam et treize Eve, première version d’humanoïdes sous différentes ethnies viennent d’être mis sur le marché.

Charlie est fier d’avoir pu acheter un exemplaire. Il propose à Miranda, la voisine du dessus dont il est amoureux, de l’aider à personnaliser son Adam en définissant la moitié des préférences de sa personnalité. Un peu comme leur enfant qui aurait la moitié des gènes de chacun de ses parents. En appliquant le caractère de ce qu’elle considère comme l’homme idéal, Miranda voue Adam à un amour aveugle pour elle-même. Cet amour, s’il pose quelques problèmes au couple, est le seul rempart contre l’autodestruction des humanoïdes de première version.

« On crée une machine possédant l’intelligence et la conscience de soi, et on la précipite dans notre monde imparfait. Un tel esprit conçu selon des principes généralement rationnels, bienveillants envers autrui, se trouve vite aux prises avec un ouragan de contradictions. »

Le passé de Miranda montre comment l’être humain doit composer avec le chagrin, la douleur. Le mensonge, la manipulation, la vengeance sont des leviers, des réactions humaines habituelles. Adam ne peut comprendre comment les émotions peuvent pervertir les actes.

Ian McEwan place cette problématique dans un monde où il bouscule l’Histoire. Margaret Thatcher est en mauvaise position suite à sa défaite dans la guerre des Malouines. Tony Benn, du parti travailliste enclin au désengagement de la course aux armements nucléaires et de l’Union Européenne, lui succèdera. On ne rate pas une petite tacle au Brexit.

« Seuls le IIIe Reich et d’autres tyrannies recouraient au plébiscite pour adopter une politique, et il n’en sortait généralement rien de bon. L’Europe n’était pas simplement une union qui bénéficiait surtout aux grandes entreprises. L’histoire des Etats membres du continent était fort différente de la nôtre. »

On l’a vu, Turing est en vie, les Beatles sont toujours un groupe et Georges Marchais est Président de la France. L’Angleterre croule sous le chômage et les manifestations. Extrapolation et fond de vérité.

« On parla de la chance, de son rôle dans la vie d’un enfant- la famille au sein de laquelle il naît, l’amour qui lui est prodigué ou non, et avec quel discernement. »

Bien évidemment, Ian McEwan ne peut s’empêcher de défendre L’intérêt de l’enfant en invitant dans son récit le petit Mark, enfant malmené par sa famille. Seul l’enfant peut ramener le couple vers l’essentiel.

« Les  humains étaient éthiquement défaillants : inconsistants, émotifs, sujets à la mauvaise foi, à des erreurs cognitives, souvent pour servir leurs propres intérêts. »

Au coeur de ce rêve de vertu robotique rédemptrice, j’ai peiné à saisir une unité au roman. Le regard sur la société en crise est pertinent mais se mêle assez mal avec les phases plus romanesques du passé de Miranda et du présent de Mark. Certains passages plus politiques ou techniques m’ont semblé rébarbatifs et ont cassé mon rythme de lecture. J’en oubliais presque l’essentiel du roman ( enfin ce qui me captivait le plus). Quelque soit le degré d’intelligence d’un humanoïde, jamais il ne pourra intégrer la complexité de la nature humaine. Une complexité parfois bien néfaste quand elle permet de s’accommoder de certaines situations tragiques.

Un roman pertinent, intelligent mais qui m’a un peu tenue à distance de l’essentiel ( enfin de ce que je considérais comme essentiel).

La jeune Vera – Vsevolod Petrov

Titre : La jeune Vera, une Manon Lescaut russe
Auteur : Vsevolod Petrov
Littérature russe
Titre original : Tourdeyskaïa Manon Lescaut
Traducteur : Véronique Patte
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 146
Date de parution : 14 novembre 2019

 

1946, en Union soviétique, une rencontre amoureuse naît à bord d’un train militaire. Le narrateur, soldat intellectuel, grand connaisseur de littérature mondiale, remarque une jeune infirmière aux allures de Marie-Antoinette. Amateur de littérature du XVIIIe siècle, il voit en cette fille simple une Manon Lescaut.

«  Amante, infidèle, imprévisible », Vera multiplie les aventures amoureuses. Rentrant à la nuit, elle aime discuter avec le narrateur, en proie à ses terreurs nocturnes, au coin du poêle, au milieu du wagon. A force de l’adorer, il lui tourne la tête.

«  Elle m’habitait comme une balle habite une blessure. »

Cette femme faite pour l’amour aime le respect, l’amour immense de ce soldat solitaire. Elle succombe elle aussi, sous les ragots des autres occupants du train.

Lors des arrêts forcés du convoi, les amants trouvent refuge dans des chambres chez l’habitant. Le narrateur sait que cet amour n’a aucun avenir.

« Avec elle, le temps ne bouge pas…Avec elle, il n’y a que le présent qui soit possible. »

Mais impossible de résister à l’attirance pour cette fille romantique, désarmante, même si elle est incapable de connaître ses propres attentes. Naïve ou manipulatrice, la jeune femme séduit tous ceux qui l’approchent.

« D’une fille simple, vous avez fait une héroïne. »

Ce huis-clos au bord d’un train en attente de destination a pourtant de nombreuses échappées. Vers la littérature, le jeu théâtral, la nature apaisante et romantique mais aussi la fureur de la guerre.

Une belle découverte de la littérature russe avec un clin d’oeil aux classiques de la littérature française.

 

Paz – Caryl Ferey

Titre : Paz
Auteur : Caryl Ferey
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 544
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Une histoire de famille, reflet de celle d’un pays, voici l’ossature du nouveau roman de Caryl Ferey. Et cette fois, cela se passe en Colombie, où, malgré le processus de paix engagé, la violence dépasse toujours l’entendement. On ose à peine croire que l’auteur fut contraint d’édulcorer face à la réalité ambiante.

Depuis Zulu, en lisant Caryl Ferey, je sais à quoi m’attendre. L’horreur, la sauvagerie au fil des pages, poussées à l’extrême, à tel point qu’on ne la ressent plus, tant elle est difficile à visualiser.

Lautaro, fils aîné de Saul Bagader, procureur général de la Fiscalia, est chef de la police criminelle de Bogota. Ténébreux sans état d’âme, il noie son passé dans de brèves étreintes négociées sur Tinder. En pleine nuit passée avec Diana Duzan, journaliste d’investigation, qui, elle aussi cache son identité pour ses rencontres sexuelles, il est appelé par Diuque, son fidèle lieutenant. Un corps, étrangement mutilé vient d’être découvert sur la plaza de los Periodistas. Si Lautaro a bien nettoyé Bohota depuis la prise de fonction de son groupe anti-corruption, il se retrouve aujourd’hui  face à une trentaine de cadavres, souvent balancés par morceaux dans tout le pays. Une barbarie qui rappelle l’époque de La violencia.

En pleines négociations de processus de paix avec les ex-FARC, Saùl Bagader et Oscar de la Peña, ministre de la justice pressenti pour être le futur Président de la Colombie,  mettent la pression sur Lautaro pour trouver rapidement les coupables.

Les suspects ne manquent pas entre le chef du clan du Golfe, l’un des plus puissant cartel de Colombie, le chef des Farc, les réfractaires aux processus de paix, les cartels de narcotrafiquants et les réseaux de prostitution.

Diana Duzan, surprise par l’identité de son amant d’une nuit, mène aussi son enquête. Très vite, elle tombe sur la piste de Orlando Mercer, le seul rescapé lors de l’éradication du Front 26 mené par Lautaro des années plus tôt. Curieusement, toutes les personnes s’y intéressant sont retrouvées mortes.

Couples abîmés, enfants abandonnés, folie et souffrance sont les résultats d’une époque sur la famille Bagader. Autour règne la même misère, sacrifiant les jeunes filles prêtes à tout pour de l’argent facile, les travailleurs sociaux oeuvrant pour la paix, tous ceux qui dénoncent la corruption.

Caryl Ferey dresse un tableau macabre mais documenté de l’histoire de la Colombie. Une histoire dont il est difficile de sortir, tant sur le terrain que sur le papier.

Je remercie les Editions Gallimard et Babelio pour cette lecture dans le cadre de l’opération Masse critique Mauvais genres.

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Le cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe

Titre : Le cœur de l’Angleterre
Auteur : Jonathan Coe
Littérature anglaise
Titre original : Middle England
Traducteur : Josée Kamoun
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 560
Date de parution : 22 août 2019

Les habitués de Jonathan Coe seront contents de retrouver des personnages de Bienvenue au club et du Cercle fermé. Avec beaucoup de romanesque, l’auteur rend accessible et passionnante son analyse de la société anglaise de 2010 à nos jours, montée et explosion du Brexit.

Benjamin Trotter est le personnage pivot de ce roman. Aux côtés de son père, Colin et de sa sœur, Loïs, il vient d’enterrer sa mère. La fin d’une époque.
Doug, son meilleur ami, journaliste, sera le fil conducteur du regard sur la politique de l’époque. De même que la nièce de Ben, Sophie, une intellectuelle ouverte d’esprit qui rencontre Ian, moniteur d’auto-école, conservateur issu de l’Angleterre profonde.

Nous débutons le récit avec une chanson de Shirley Collins, « Adieu vieille Angleterre« . La bande son de ce roman est riche. Amy Winehouse,  » la voix même des quartiers nord » est retrouvée morte. des émeutes mettent en évidence « une ligne de fracture abyssale dans la société britannique. » La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de 2012 redonne toutefois de l’optimisme et du patriotisme.

Jonathan Coe, par le biais de ses personnages, montre finement l’évolution des états d’esprit d’une population qui vit toujours sous la dictature du « politiquement correct. »
Crise économique, évolution des mœurs, mondialisation, hausse constante du nombre de migrants, le pays évolue. Dave Cameron, en cas de victoire de son parti conservateur en 2015, promet la tenue d’un referendum sur l’Europe. Victorieux, Cameron est contraint de fixer la date du referendum, ce sera  le 23 juin 2016.

 » Cette campagne va se gagner avec des slogans. »

Le débat sur le Brexit, suite à l’austérité du gouvernement de Dave Cameron se place sous les thèmes de l’immigration et du contrôle des frontières.

Benjamin,écrivain, parvient finalement à publier son premier roman. Une fois expurgé de l’histoire politique, il n’en reste que le récit de sa passion avec Cicely. Ce sont les histoires d’amour qui se vendent le mieux. Mais « l’écrivain doit être engagé ». Jonathan Coe, natif de Birmingham, est un témoin essentiel de l’actualité de son pays. Dans Le coeur de l’Angleterre, il compose habilement les histoires de cœur, de famille en dressant un panorama avisé de la société anglaise en crise.

 » Toutes les cinq minutes, on arrive à un carrefour t il faut choisir sa voie. Chaque bifurcation détient le potentiel de changer une vie, parfois du tout au tout. »

Qui peut savoir quel sera le destin de l’Angleterre, de Benjamin et de son cercle d’amis?

 

Par les routes – Sylvain Prudhomme

Titre : Par les routes
Auteur : Sylvain Prudhomme
Editeur : L’Arbalète/ Gallimard
Nombre de pages : 304
Date de parution : 22 août 2019

 

 

Par les routes, on y entre avec un peu de réserve, de doute sur ce que l’on va bien pouvoir y découvrir. Puis l’on s’aventure au-delà du bitume de l’autoroute, du sujet un peu basique de ce roman, pour y découvrir la richesse des paysages français et l’hospitalité de ses habitants, la vraie portée de ce récit.

Sacha est écrivain. La quarantaine sonnée, il souhaite échapper à la vie parisienne et s’installer dans une petite ville du sud-est de la France. Coïncidence ou évidence, il y retrouve celui qui restera anonyme sous le surnom de l’Autostoppeur, son ancien colocataire perdu de vue depuis quinze ans. Très proches, ils étaient pourtant bien différents. Ils partageaient déjà des virées en autostop.  Mais généralement, l’un vivait, l’autre écrivait.

Marié à Marie, père d’un jeune garçon, Agustin, l’Autostoppeur a toujours gardé ce besoin de liberté. Du jour au lendemain, il quitte le foyer pour partir sur les routes. Sac à dos, planté sur une aire d’autoroute, il attend la rencontre éphémère avec un chauffeur, la découverte d’un village choisi pour son nom, son lieu, son originalité.

La vie est-elle dans la découverte de l’autre ou dans la plénitude d’un foyer?

Marie traductrice, sédentaire a pris l’habitude d’emboîter le pas des autres. Même si elle souffre, de moins en moins, des absences de celui qu’elle aime, elle voudrait parfois, elle aussi, être libre.

Sacha n’est pas insensible à la beauté de Marie. Elle apprécie qu’il soit là, une épaule où se reposer, un père de substitution pour Augustin. Bientôt de l’Autostoppeur, ils ne reçoivent plus que des messages, des cartes postales d’un village inconnu au nom évocateur.

Celui qui, déjà, n’avait pas de prénom, celui qui hante le roman sans vraiment y être présent, préfère s’évaporer sur les routes laissant à l’autre la douceur du foyer.

Malgré la modestie du sujet, Sylvain Prudhomme construit un texte qui a la douceur recherchée par Sacha pour son propre roman, La mélancolie des paquebots, réponse à l’ellipse finale du roman de Flaubert, L’éducation sentimentale. Je ne sais si cette douce mélancolie résulte du style, du choix des mots, de l’empathie des personnages, des chaudes ambiances des sites visités ou du foyer de Marie mais l’effet est très charmant.

Les niveaux de lecture de ce roman sont aussi variés que les paysages ou habitants rencontrés. On peut n’y voir qu’un simple trio amoureux, une découverte bucolique ou la complexité de la dualité humaine. La personne est complexe, évoluant sans cesse au fil des expériences, des années. Conscient de sa dualité, l’homme doit trouver son chemin pour accéder au bonheur.

Et si « Famous Blue Raincoat de Léonard Cohen, sa chanson la plus triste, la plus belle, en forme de lettre écrite au milieu de la nuit, fin décembre, à un ami » nous donnait une autre clé de lecture.

Je ne regrette pas d’avoir suivi Sylvain Prudhomme par les routes. C’est un roman original, hommage à la richesse et l’hospitalité de notre pays, qui brille par sa simplicité et sa richesse.

Ce roman fait partie des quatre finalistes pour le Prix Landerneau 2019. Il est aussi dans les premières sélections des Prix Renaudot et Femina.

Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

Titre : Le ciel par-dessus le toit
Auteur : Nathacha Appanah
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 128
Date de parution : 22 août 2019

 

Avec ce titre qui nous rappelle un poème de Verlaine, Nathacha Appanah nous plonge dès les premières pages dans cet univers. Tout commence par une lettre touchante écrite par un jeune anonyme depuis les  murs de sa prison.

«  Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme ! »

Le numéro d’écrou 16587 qui écrit cette lettre n’est autre que Loup, un jeune garçon à la peau cuivrée, un peu sauvage comme le prédestinait son prénom.

«  Je ne suis rien qu’un garçon de l’ombre. »

En voulant rejoindre sa sœur, Paloma, qu’il n’a pas vue depuis dix ans, il a un accident de voiture. Pour avoir conduit sans permis et blessé d’autres personnes, il est jeté en prison. Comment en est-il arrivé là?

Il faut remonter à l’enfance de sa mère, Phenix, pour le comprendre. Eliette, cette enfant si belle que ses parents la poussaient sous les projecteurs, n’en peut plus d’être exposée.

 » Le temps passe, les robes sont toujours aussi ajustées, le rouge à lèvres toujours aussi vif et les regards sur elle se font plus insistants, plus durs, mais jamais ses parents ne relèvent quoi que ce soit. »

Alors, Eliette se révolte. «  il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour arracher à coups de dents sa place au monde. »

Eliette renaît de ses cendres. Elle sera Phenix, cheveux colorés ou rasés, tatouée. Une enfant meurtrie, bien trop cabossée pour être mère. Alcoolique, elle est incapable de donner à ses enfants ce dont ils ont besoin.

Nathacha Appanah met en scène des personnages aux prénoms bien choisis, forts, durs dans leurs traits et leurs actes et pourtant si fragiles en dessous de l’écorce. Le chemin est long pour briser les armures, sortir du déterminisme et faire vibrer les liens familiaux.

Un roman sombre, hypnotique mais si bien écrit qu’on voudrait rester davantage dans ce pays où si l’on «  croit en la réconciliation du passé et du présent. où l’on espère voir le ciel bleu, si calme par-dessus le toit et entendre les rires des enfants sur les vieux chagrins. »

Le ciel est, par-dessus…

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)