Olivier -Jérôme Garcin

Titre : Olivier
Auteur : Jérôme Garcin
Éditeur: Gallimard
Nombre de pages : 158
Date de parution : 2011, version poche en Folio, août 2012

 » J’avais tant attendu pour faire le récit de ce que j’avais toujours gardé pour moi. Et cela venait enfin, comme viennent d’irrépressibles larmes. »

Olivier, le frère jumeau de Jérôme Garcin a perdu la vie, fauché par une voiture en Juillet 1962. Il n’avait pas encore six ans. Depuis, Jérôme fête seul son anniversaire avec un constant sentiment de perte et de culpabilité.
La mort d’un enfant est un scandale, la perte d’un être cher est insurmontable, la séparation de son jumeau est un traumatisme.
Le sort s’acharne parfois sur les familles. Le père de Jérôme se tue lors d’une chute de cheval, il n’avait que quarante cinq ans.
«  Je suis escorté par deux ombres qui se ressemblent. »
A cinquante trois ans, l’auteur se sent prêt à engager une conversation avec son frère. Se souvenir de cette courte période où ils parlaient ce langage codé des jumeaux, et évoquer sa vie d’adulte sans ce frère qui fut son double, son équilibre.
 » Ce texte que je t’écris, poste restante, entrecoupé de longs silences, de rêveries inutiles, de questions en suspens, de sourires invisibles, d’émotions bien camouflées... » est certes une expression du deuil de cet autre part de lui-même mais c’est aussi une plongée dans ce qui le sauve.
C’est pour moi la richesse du livre et la part fragile de l’homme en laquelle je me reconnais.

Jérôme Garcin trouve sa respiration dans la littérature (  » pénétrer seul dans un livre, l’habiter, y vivre une autre vie, respirer un air nouveau… »). Certains auteurs ou personnages politiques touchés par le deuil ou la gémellité l’interpellent particulièrement : Philippe Forest, Michel Tournier, Jacqueline de Romilly, Lech Kaczynski.

Se perdre dans la campagne, celle de sa jeunesse à Bruay-sur-Seine ou Saint-Laurent-sur-mer ou faire de longues ballades à cheval, animal avec lequel on fait corps comme avec avec son double sont des sources d’apaisement.

Et enfin « ma famille est mon unique refuge, mon socle, ma caverne platonicienne. » Sa femme, Anne-Marie Philippe, elle aussi touchée par la mort de son père ( l’acteur Gérard Philippe) est sa force vitale. Tournée vers le futur, forte, douée pour la parole, elle lui  » a épargné cette maladie, dont on peut mourir, le mutisme et sa boule de secrets amalgamés qui grossit avec les années et finit par étouffer. »

Jérôme Garcin se livre avec beaucoup de sincérité et de sensibilité élargissant un travail de deuil à un enrichissement personnel et universel avec ses propres recherches, ses sources de réconfort et de vie. Il y a une telle empathie lorsqu’il parle des autres, notamment sa femme ou Colette, sa nounou que l’on perçoit la douceur, le besoin de chaleur, de repères chez un homme particulièrement touché. Une touchante confession.

 » Chaque expérience de deuil est unique, irréductible, en apparence incomparable, et pourtant, dès qu’elle est couchée sur le papier, elle devient universelle, chacun de nous peut s’y reconnaître. »

Retrouvez l’avis de Joëlle qui m’a accompagnée pour cette lecture.

 

Les deux pigeons – Alexandre Postel

PostelTitre : Les deux pigeons
Auteur : Alexandre Postel
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 25 août 2016

 

 

 

 

 

 » Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre »
Mais dans le couple d’Alexandre Postel, les deux semblent s’ennuyer et pas question de voyage, ou alors dans les rêves visant à combler le manque.
Dorothée et Théodore sont faits l’un pour l’autre. Ils étaient destinés, deux prénoms en anagrammes. Elle est professeur d’histoire, tente une thèse sur Guy Mollet, il est webmestre à temps partiel pour le site d’un organisme public. Elle aurait pu avoir une meilleure carrière, elle avait commencé une Prépa Lettres mais il ne lui en reste que quelques amis qui, peut-être, sont aujourd’hui mieux placés et attisent sa jalousie ou au moins une pointe de regret.
Depuis que Dorothée et Théodore se sont installés ensemble dans un appartement du XIIe arrondissement de Paris, ils se retrouvent confrontés à la vie de couple. Meubler l’appartement en tenant compte du goût de chacun, faire des compromis, s’essayer à la cuisine.
 » peut-être, lui et Dorothée formeraient une famille, un monde clos, avec ses repères, ses références, ses traditions; ce serait doux; on parlerait de choses insignifiantes et on serait heureux. »
Oui, mais en attendant, les copains paraissent plus libres et épanouis. Eux ne profitent même pas de La vie parisienne. Ils « ne s’embrassent plus que chez eux, dans l’intimité de la nuit« .
Ils refusent cette vieillesse prématurée. Pensent à prendre un chat, s’inscrivent dans une salle de sport, essaient le tango, le ping pong, se lancent dans la déco, puis la lecture. Houellebecq, Michon, Modiano. Pourquoi pas l’écriture? Puis tombent dans l’addiction des séries télévisées. Rien que le générique est  » la répétition heureuse d’une liturgie »
«  Narcissiques et connectés« , rien ne leur procure de plaisir durable. Faiblesse, apathie, inertie, leur ennui déteint sur le lecteur.
 » Et la vie de couple, n’est-elle pas, en elle-même, une vie politique? On conduit les affaires courantes; on débat de l’avenir, du passé, des valeurs communes; on fait face à des crises, à des émeutes, parfois à des grèves. On vote des lois et on y ajoute des amendements. Si on est trop mécontent, on élit quelqu’un d’autre. »
Réaliste, pessimiste? En tout cas, pas bien engageant. Ils ne sont que des pigeons et rêvent  » de franchir les portes d’un monde bleu paon, onirique, infini, violent et doux à la fois. »
J’aurais aimé que l’auteur m’accroche davantage avec ce côté positif bien enfoui au cœur de ces deux personnages. Cela reste trop évasif, Dorothée et Théodore ne parviennent pas à m’émouvoir.

 » S’interroger sur le sens de la vie commune, c’était courir le risque de la tristesse. Ne pas le faire, c’était courir le risque de rater sa vie, de se détourner de soi-même, de découvrir au bout du chemin, que la vie à deux n’était en vérité qu’une demi-vie. »

Un couple moderne et en toile de fond un vague parallèle avec la société actuelle et notamment le climat politique. Indignez-vous! Mais rien ne semble décoller vers un réel projet.

J’avais très envie de lire cet auteur suite au bon accueil de son premier roman, Un homme effacé ( Prix Goncourt du Premier Roman en 2013), et ce titre en écho de la fable de La Fontaine me semblait prometteur. J’avoue être un peu déçue même si j’y vois un vrai regard sur le couple bobo parisien ( sans tomber dans le cliché) et sur le désenchantement de la société.

rl2016

L’intérêt de l’enfant – Ian McEwan

McEwanTitre : L’intérêt de l’enfant
Auteur : Ian McEwan
Littérature anglaise
Traducteur : France Camus-Pichon
Titre original : The Children act
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : octobre 2015

Fiona Maye est juge aux affaires familiales. C’est un métier très prenant qui pose souvent des cas de conscience afin de sauvegarder l’intérêt des enfants lors de bouleversements du couple, de différences religieuses ou de problème d’éthique. A cinquante neuf ans, elle a parfois l’impression d’être mariée au droit et regrette de n’avoir pris le temps de devenir mère. Depuis le cas où elle dût trancher sur la mort de deux enfants siamois ou la survie d’un seul au détriment de l’autre, elle peine à retrouver une sérénité d’esprit nécessaire à son couple.
Jack, son mari lui reproche de ne plus s’intéresser à sa vie de couple. Il menace de la quitter alors qu’un nouveau cas difficile se présente à elle. Adam, dix-sept ans est atteint d’une leucémie. Afin de lui administrer un traitement qui peut le sauver, l’hôpital doit envisager une transfusion sanguine, refusée par les parents et le jeune garçon, adeptes des Témoins de Jehovah. Où se trouve l’intérêt de l’enfant? Doit-on accepter sa mort ou la déchéance de son corps au nom d’une religion en laquelle lui et ses parents croient sincèrement ou doit-on faire le choix de la vie l’excluant ainsi de sa famille et de sa religion?
L’auteur, sans imposer de jugement, nous invite à réfléchir sur ce cas de conscience. Il laisse une place aux arguments du père et d’Adam. Il donne aussi un sens très fort à la rencontre du juge et du jeune garçon à l’hôpital, ou peut-être s’installe la poésie comme un sens de la vie, substitut à toute religion.
Mais l’histoire ne s’arrête pas au jugement et les tracas professionnels et personnels de Fiona s’imbriquent habilement. Où s’arrête la responsabilité d’un juge? Fiona, respectueuse de la déontologie ne peut entendre les appels du jeune Adam. Mais
 » aucun adolescent n’est une île. », loin de sa religion, Adam a besoin d’une écoute aux appels lancés dans ses poèmes.La ballade d’Adam Henry est magnifique et tellement révélatrice.
De manière concise et efficace, Ian McEwan s’empare d’un nouveau sujet humain pour ouvrir des portes à notre réflexion. Les thèmes sont nombreux : la foi, l’éthique, la jeunesse, le couple, l’engagement professionnel, l’incursion du droit dans le libre arbitre.
L’auteur fait de Fiona, un portrait de femme remarquable et nous donne à voir ses sentiments, ses interrogations ce qui la rend particulièrement émouvante. L’ensemble de ses sujets délicats se fondent dans une description très juste du monde de la justice et s’agrémentent de moments musicaux ou poétiques très vivants.

L’intérêt de l’enfant est un roman remarquable qui séduit et pose des questions fondamentales. Pour ceux qui n’auraient pas la chance de lire ce livre, un scénario est en cours d’écriture par l’auteur pour une prochaine adaptation cinématographique.

Je remercie Ariane de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Son avis.

RL2015 a yearinEngland New Pal 2016 orsec2016

 

La femme sur l’escalier – Bernhard Schlink

SchlinkTitre : La femme sur l’escalier
Auteur : Bernhard Schlink
Littérature allemande
Titre original : Die frau auf der treppe
Traducteur : Bernard Lortholary
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 258
Date de parution : 3 mars 2016

Lors d’un voyage professionnel à Sydney, un avocat ( le narrateur) reconnaît lors d’une visite à l’Art Gallery, le tableau de Karl Schwind, La femme sur l’escalier. Il ne pensait pas retrouver un jour ce tableau qui, quarante ans plus tôt, fut l’objet d’un contrat loufoque au début de sa carrière d’avocat. Il se souvient encore de ce couple, le peintre Karl Schwind et Irène, venu à son cabinet pour se plaindre de la dégradation du tableau par le riche industriel, Peter Gundlach.
Le peintre avait représenté la femme de Gundlach, Irène, descendant nue un escalier. Celle-ci avait ensuite quitté son mari pour s’installer avec le jeune peintre.
 » Un vieil homme riche fait peindre sa jeune femme par un jeune peintre, ces deux tombent amoureux et partent ensemble. Un cliché, n’est-ce pas? »
Peut-être, si cette affaire s’arrêtait là. Mais ce n’est pas l’intention de l’auteur.
Les deux hommes se querellant pour la propriété du tableau et de son modèle, Gundlach propose à l’avocat de rédiger un contrat en vertu duquel il récupère sa femme en échange du tableau. L’avocat amoureux accepte d’aider Irène à s’échapper avec le tableau. Comment diable se retrouve-t-il aujourd’hui à Sydney? Une rapide enquête permet de retrouver Irène, en situation irrégulière sur une île proche de Rock Harbour. Notre avocat, toujours amoureux de la belle qui lui a fait faux bond dans sa jeunesse, s’empresse de la rejoindre pour comprendre le passé.
Il y retrouve une femme vieillissante, affaiblie par la maladie mais toujours dynamique pour soigner les habitants de l’île et s’occuper des jeunes en détresse. Très vite, avant que son corps ne la lâche, Irène fait aussi venir sur l’île Gundbach et Schwind.
 » Je veux savoir ce qui est resté. Et ce qui, à l’époque…N’étais-je réellement qu’une conquête et une muse, pour eux? Et pour moi, qu’est-ce qu’ils étaient? Je pense que j’ai dû aimer chez eux l’opiniâtreté, l’âpreté avec laquelle Peter voulait devenir toujours plus riche et plus puissant, et Karl voulait peindre le tableau parfait….Je serais déjà contente si je les reconnaissais. Et si je retrouvais en moi pourquoi je les ai aimés. Pourquoi je les ai quittés. Ma vie, je la sens comme un vase qui est tombé par terre et s’est brisé en morceaux. »
Trois hommes, trois conceptions différentes du monde. Réunis comme des « hôtes incompatibles« , maintenant devenus vieux, ils s’opposent sur la nostalgie du passé et le mouvement du monde actuel, un monde sans alternative depuis la fin de la guerre froide selon Gundlach. L’art peut-il figer ce mouvement du monde?
Schwing et Gundlach, incapables une fois de plus de tenir compte des désirs d’Irène, regrettant simplement qu’elle fut l’échec de leur vie.
 » Les grandes défaites d’autrefois ont réorienté notre vie dans une direction nouvelle. Les petites ne nous changent en rien, mais elles nous suivent et nous tourmentent, petits aiguillons obstinés dans notre chair. »
Seul le narrateur est encore ému par le corps vieillissant d’Irène. Pour elle, il invente et raconte la vie qu’ils auraient pu avoir ensemble si les choses avaient été différentes. Oublier le passé et la maladie qui la ronge pour lui créer un autre avenir. Ces moments de complicité entre le narrateur et Irène sont, pour moi, les plus beaux passages de ce roman.

Ce qui démarre comme une situation un peu loufoque se concrétise ensuite en une grande histoire romanesque et lucide sur les regrets du passé, l’envol de la jeunesse et les occasions manquées. Les personnages de Gundlach et Schwind stigmatisent le monde cupide et égoïste, embourbé dans un capitalisme immobile.
Irène représente l’érotisme, le rêve de l’engagement pour une grande cause.
Seulement, comme souvent dans les livres de Bernhard Schlink, il y a une ombre dans le passé d’Irène. Entre le moment où elle fut cette jeune femme pétillante de vie, femme d’un riche industriel, muse d’un jeune peintre, puis princesse en détresse pour l’avocat narrateur et celui où on la retrouve en Robinson Crusoé altruiste sur une île australienne. Qui était cette femme au foulard et lunettes noires recherchée en Allemagne et enfuie en RDA? J’aurais aimé en savoir davantage sur le passé d’Irène.
Mais est-ce là la question? Ne faut-il pas voir simplement dans ce livre le regret d’un instant de jeunesse à jamais figé sur la toile d’un artiste.

 

Challenge-Rentrée-littéraire-janvier-2016-150x134

 

Intérieur nuit – Marisha Pessl

pesslTitre : Intérieur nuit
Auteur : Marisha Pessl
Littérature américaine
Traducteur : Clément Baude
Titre original : Night film
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 720
Date de parution : Août 2015

Auteur :
Née dans le Michigan en 1977, Marisha Pessl est une auteure américaine. Écrit à partir de 2001, son quatrième roman (mais premier publié), La Physique des catastrophes, a été élu comme l’un des meilleurs livres de l’année 2006 par le New York Times.

Présentation de l’éditeur :
Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si lenquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore…
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.

Mon avis :
Jeune auteure prometteuse qui se fit remarquer avec La physique des catastrophes, Marisha Pessl revient avec un roman noir particulièrement bien construit et addictif.
Lorsque Scott Mc Grath, journaliste d’investigation de quarante trois ans, récemment divorcé et père d’une petite fille, croise lors de son jogging nocturne une femme au manteau rouge, il ne se doute pas que cette ombre va changer sa vie.
Quelques jours plus tard, Ashley Cordova est retrouvée morte au bas d’un immeuble. Fille du célèbre réalisateur de films d’horreur, Stanislas Cordova, elle venait de s’enfuir d’un hôpital psychiatrique.
Hasard ou machination, Scott se retrouve confronté au machiavélique Cordova, celui qui a brisé sa carrière et sa vie à l’issue d’un procès pour diffamation. Le monde de Cordova est impénétrable. L’homme « souverain, implacable, parfait » « , reclus dans sa résidence Le Peak, Neverland isolé et maudit construit sur un lieu de massacre de Mohawks, « suscite dévotion et émerveillement chez un grand nombre de gens, un peu comme le gourou d’une secte. » Son art et sa vie ne sont qu’une seule et même chose. Et Scott, dans sa quête de la vérité, au milieu de la magie noire, trouve les indices en se remémorant les films du réalisateur.
Aidé de deux jeunes gens, Hooper et Nora qui ont connu ou croisé Ashley avant sa mort, le journaliste reprend l’enquête sur Cordova, souhaitant prouver sa responsabilité dans la mort de sa fille.
C’est avec ces trois personnages étonnants, dynamiques et densifiés par leur histoire personnelle que nous entrons dans les méandres de la folie des cordovistes.
L’auteur nous emmène à la frontière du réel et de la fiction où la menace est omniprésente, réelle ou nourrie par l’imagination. Comme une quête auprès de sirènes qui vous embrouillent l’esprit, chaque plan en cache un autre.

Un roman passionnant qui m’a entraînée dans une lecture active, grâce notamment à l’insertion des documents trouvés au fur et à mesure par le journaliste.

RL2015 bac

Changer la vie – Antoine Audouard

audouardTitre : Changer la vie
Auteur : Antoine Audouard
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 208
Date de parution : avril 2015

Auteur :
Antoine Audouard, né en 1956, est un écrivain et éditeur français. Né dans une famille littéraire, il a été directeur général des Editions Robert Laffont. Depuis 2004, il partage sa vie entre Paris et New York.

Présentation de l’éditeur :
1981. Les murs de Paris se couvrent des affiches du candidat Mitterrand, avec le slogan socialiste «changer la vie». André et son ami François ont une vingtaine d’années. Par tempérament, fidélité ou rébellion, ils participent à la grande fête du 10 mai.
L’occasion leur étant donnée de passer l’été à New York, les deux amis s’y précipitent, persuadés de croiser Bob Dylan dans le Village ou de rencontrer Lou Reed au Max’s Kansas City. Tandis que François s’éclipse dans les recoins de la scène gay new-yorkaise, André, guidé par la jolie Giulia et par son employeur, Logan, gauchiste devenu patron d’une maison d’édition marginale, découvre le rythme frénétique de la «ville qui ne dort jamais»…
Roman d’apprentissage, roman des illusions, des déceptions, Changer la vie est porté par une allégresse d’écriture nourrie par sa bande-son : un medley de titres rock impeccablement enchaînés, qui communique au lecteur son énergie et son goût de vivre.

Mon avis :
 » La politique, c’est comme l’amour, il y a des cas où c’est encore meilleur si on a attendu! »
Voici à peu près le seul lien entre ces années socialistes, depuis l’avènement de Mitterrand et la période d’entrée dans la vie adulte de notre narrateur André, qui avait vingt et un ans en 1981.
Que reste-t-il vingt ans après quand Dédé retrouve son copain d’antan, François, ce  » grand type, élancé, athlétique et gracieux » devenu « cette molle masse rougeoyante et transpirante » ?
Un présent médiocre fait de compromis, de souvenirs pour ces jeunes gens qui rêvaient de « changer la vie. ».
Pendant la première moitié du livre qui m’a paru décousue et superficielle, Dédé raconte ses débuts difficiles sur le sentier amoureux et sur ses débuts littéraires en tant que nègre de toutes sortes de personnages farfelus mais peu intéressants. Jusqu’au jour, où le père de François demande aux deux jeunes gens de divertir la femme d’un riche ami américain Frank Baylock. Pam ne résiste pas au charme des jeunes français et propose à François de venir goûter au charme du capitalisme financier dans le bureau d’investissement de son mari et à André de faire un stage dans la revue littéraire et maison d’édition financées par la fondation Baylock.
Cette seconde partie aux États-Unis devient plus intéressante en évitant l’éparpillement. André a pour mission de recueillir les souvenirs de Jenny Schwartz, une ancienne espionne auprès des nazis, résistante dans le réseau de Germaine Tillion. Cette vieille dame adorable préfère souvent écouter les détails de la vie amoureuse d’André, qui tient peut-être ici son meilleur roman de nègre avec un futur best-seller. La vie américaine prend tout son charme sous la plume d’un connaisseur (sauf pour le base-ball que je ne comprendrai jamais) avec, en plus une bande son et des phrases de films ou de poèmes bien intégrées.
«  Notre seul vrai choix, c’était de chercher sur quelle bande son nos rêves se briseront un à un. »
Dans un style moderne qui insère tout aussi facilement le parler familier de François, des phrases en anglais ou des citations de poètes, Antoine Audouard écrit un roman d’initiation où les illusions de cette jeunesse des années 80 sombrent finalement dans une vie classique d’adulte.
 » Nous entrons dans la vie décidés à ne rien négocier qui soit en dessous de nos rêves, jusqu’au jour où nous découvrons, avec rage ou amertume, ou un soulagement lâche (et sans doute un peu de tout ça), qu’il existe un espace presque infini pour les compromis pourris. »
Je remercie Babelio et les Éditions Gallimard pour l’attribution de ce livre lors d’une Masse Critique spéciale et Lydie et ses livres qui m’a accompagnée pour cette lecture.

 

tous les livres sur Babelio.com

 

Norte – Edmundo Paz Soldan

paz soldanTitre : Norte
Auteur : Edmundo Paz Soldan
Littérature bolivienne
Titre original : Norte
Traducteur : Robert Amutio
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 352
Date de parution : Octobre 2014

Auteur :
Edmundo Paz Soldán, né à Cochabamba (Bolivie) le 29 mars 1967, est un écrivain et traducteur hispanophone.
Il est professeur associé en littérature hispanique à l’université Cornell (États-Unis). À partir de 1990, il publie à un rythme irrégulier romans et des recueils de nouvelles. Il obtient le « prix national du livre » (Premio Nacional de Novela) en Bolivie pour son roman El delirio de Turing. Il est également lauréat du prestigieux Prix Juan Rulfo 1997 pour sa nouvelle Dochera. Ses œuvres ont été traduites en anglais, en français, en danois, en finnois, en polonais, en grec, en russe, et prochainement en italien et en portugais

Présentation de l’éditeur :
Trois destins, trois époques, une frontière.
Le roman, inspiré de personnages réels, commence en 1984, dans le nord du Mexique, avec Jesús, un adolescent obsédé par la beauté de sa sœur et qui, au fil des années, va devenir le Railroad Killer, l’un des tueurs en série les plus recherchés par le FBI à la fin du XXe siècle. Véritable descente aux enfers, son périple de sang et de sexe dessine une autre carte de la frontière et nous révèle mille routes secrètes pour la traverser.
Nous partons ensuite en Californie où, dans les années 30, Martín Ramírez, un paysan sans papiers, est sur le point d’être envoyé en hôpital psychiatrique. Incapable de parler, il peint inlassablement des hommes à cheval et des scènes de guerre qui finissent par attirer l’attention des médecins mais aussi de la critique. Ramírez est aujourd’hui considéré comme l’un des grands maîtres de l’art brut contemporain aux États-Unis.
Enfin, nous retrouvons, au début des années 2000, Fabián Colamarino, brillant professeur universitaire au Texas. Sa lutte et sa déchéance sont racontées à travers les yeux de Michelle, une ancienne étudiante bolivienne avec qui il entretient une liaison coupable et passionnée.
À travers une langue tantôt onirique et émouvante, tantôt proche du réalisme plus dur d’un Bret Easton Ellis, Edmundo Paz Soldán excelle à décrire ces trois expériences du déracinement et de l’exil, et nous rappelle avec brio que la porte vers le Norte n’est pas toujours celle de l’Eldorado.
Mario Vargas Llosa nous avait prévenus : «Il s’agit de l’une des voix les plus novatrices de la littérature latino-américaine d’aujourd’hui.»

Mon avis :
Norte est le premier roman d’Edmundo Paz Soldan traduit en français. Ecrivain bolivien installé aux Etats-Unis, l’auteur connaît les avantages et inconvénients du passage de cette frontière latino-américaine.
Terre d’exil, l’Amérique est un eldorado pour les boliviens, mexicains et autres sud-américains.
D’un côté, la misère, la colle et le sotol (eau de vie mexicaine), les révoltes et la peur et de l’autre un emploi, la culture, de la vraie drogue mais l’éloignement des racines et surtout des familles.
Jesus, Martin et Fabian et son amie Michelle vivent ce déracinement en plongeant dans la violence, la folie ou la dépression.
Les trois récits s’intercalent, sont indépendants mais tournent autour de la noirceur consécutive au passage de la frontière. L’histoire de Michelle et Fabian, contemporaine insère la mémoire de Jesus, The Railroad killer et de Martin, peintre autodidacte devenu célèbre après sa mort.
L’histoire prépondérante de cet adolescent, Jesus, obsédé par la beauté de sa sœur, détraqué à force de sniffer de la colle et de boire du sotol est d’une grande violence. Lors de sa première peine de prison, il vit la cruauté des autres pensionnaires et entend pour la première fois la voix de l’Innommable.
 » La force qui lui rendait visite avait ni visage ni corps. Elle lui disait qu’il lui appartenait, qu’il avait pas de volonté propre et qu’il devait faire ce qu’on lui dirait. Qu’il était à moitié homme et à moitié ange et qu’il  pouvait pas mourir.. Qu’il se tienne prêt à la pluie de feu et de cendres, et aux inondations qui l’attendaient dès qu’il sortirait de prison. Qu’il se trouvait là seulement pour se préparer à accomplir sa mission purificatrice. C’était la traversée du désert avant l’affrontement final. »
Les âmes sensibles seront choquées par cette description de meurtres sordides, sanguinaires. Aucune compassion ne peut être ressentie pour cet être sauvage même si l’auteur évoque les conditions difficiles de l’enfance et de la prison.
 » Ce contact avec le danger, cette plongée dans l’excitation hors de tout contrôle lui avaient fait connaître le bonheur total. »
Martin Ramirez a laissé sa femme et ses enfants au Mexique sous le joug des fédéraux, pour construire des voies ferrées en Amérique. Retrouvé mutique dans les rues, Martin se retrouve en hôpital psychiatrique à Stockton. Il ne peut communiquer son angoisse qu’au travers de ses dessins et collages. C’est un être touchant dans sa fragilité et son amour pour sa famille et ceux qui le soutiennent.
Fabian Colamarino est professeur de littérature à Landslide, en rupture avec l’autorité des doyens, plongeant facilement dans l’alcool et la drogue pour oublier sa première femme, Mayra, repartie à Saint Domingue et son échec littéraire.
 » Aux States, il y a de la place que pour un seul « grand écrivain étranger » à la fois. »
Fascinée par son professeur, Michelle, étudiante bolivienne devint sa maîtresse avant de quitter ses études pour écrire des bandes dessinées hantées de zombis. Michelle s’épuise dans cette relation avec un homme cynique et désabusé, « Perdus dans l’incertitude de l’amour et de l’absence d’amour« .
Ces trois destins de « latino-américains perdus dans l’immensité des États -Unis » sont d’une grande noirceur. La lecture du roman est certes un choc mais elle nous met face à la violence de l’immigration, à la douleur de l’exil, à l’impossible retour, à la folie germant dans les faibles esprits d’êtres qui se sentent exclus.
La phrase d’une animatrice américaine d’une émission d’information :  » avec des lois laxistes sur l’immigration, le pays serait bientôt non seulement envahi par tous les mexicains, mais il allait être contaminé par la violence impitoyable qui sévissait là-bas. » et la prépondérance du récit violent des actes de Jésus nous incitent à regretter ce flux migratoire. Mais cette phrase généralisatrice peine Rafael Fernandez, policier d’origine mexicaine et parvient à tempérer ces positions trop rapides.
Edmundo Paz Soldan a un style qui retracent la véracité de ces destins perdus. Sa force et sa provocation nous entraînent irrémédiablement vers la descente aux enfers des personnages. Violent, parfois insoutenable mais criant de réalisme.

rentrée New Pal 2015 orsec