Grand union – Zadie Smith

Titre : Grand union

Auteur : Zadie Smith

Littérature anglaise

Titre original : Grand union

Traducteur : Laetitia Devaux

Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 288

Date de parution : 11 mars 2021

Avec Grand Union, Zadie Smith, écrivaine britannique d’origine jamaïcaine, publie son premier recueil de nouvelles. Des nouvelles assez éclectiques , sûrement écrites à des périodes différentes. Autour de ces dix-neuf histoires, l’auteure porte un regard acéré sur nos sociétés multiculturelles.

Sous des univers différents, la plupart du temps à New-York dont elle met en évidence la violence et la gentrification, mais aussi à Londres ou Paris et même pour deux nouvelles dans un lieu futuriste, Zadie Smith raconte des scènes de vie plus ou moins longues pour travailler ses thèmes de prédilection que sont le genre, l’identité, les relations familiales, le racisme et le clivage social.

Enoncer des idées peut paraître incompréhensible, l’écrivain utilise une histoire pour véhiculer son message. Certaines nouvelles sont assez classiques avec une fiction narrative comme Une sacrée semaine, cette histoire d’un chauffeur de taxi, marqué par ses anciennes vies dont il ne peut s’arracher, qui discute avec une architecte ou Bien sous tous rapports qui campe un jeune garçon bègue, fils de marionnettistes devant faire un exposé avec une petite fille de classe sociale bien différente. Certaines nouvelles illustrent plutôt clairement les dérives face aux écrans, les tragédies des migrants, les scandales sexuels ou la fuite du temps. Mais d’autres portant la métaphore assez haut sont moins accessibles .

Fiction, fait réel ou mélange personnel, l’auteur utilise toutes les possibles Ainsi elle invente des histoires autour d’un évènement comme l’attentat du 11 septembre avec la fuite de Michael, Elizabeth et Marlon, trois stars américaines bien connues ou nous projette carrément dans des scenari futuristes. Même procédé pour En ville où se retrouvent une tante et sa nièce caribéenne au moment de la nomination de Brett Kavanaugh à la cour suprême alors qu’il est accusé d’agressions sexuelles.

Dans Déconstruire l’affaire Kelso Cochrane, elle s’empare cette fois d’un fait réel de 1959 à Notting Hill, l’assassinat par de jeunes Blancs, d’un homme noir, rentrant chez lui après s’être fait soigner un pouce fracturé qui l’emmenait au pays de la douleur.

Hommes mais plus souvent femmes noires, les personnages sont façonnés par leur milieu, leur environnement. Ils tentent de sortir de cette rivière paresseuse, d’échapper à leur milieu ou à la fuite du temps. Un sourire, un chien peuvent-ils suffire à trouver le bonheur?

Figure de l’intelligentsia anglo-saxonne, Zadie Smith construit une oeuvre inventive d’une grande acuité. Avec ces tableaux métaphoriques de scènes de vie de notre époque, elle m’a interpellée mais souvent perdue et laissée pantoise en fin de nouvelle.

Douze palais de mémoire – Anna Moï

Titre : Douze palais de mémoire
Auteur : Anna Moï
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 208
Date de parution : 4 février 2021

Avec ce nouveau roman, Anna Moï illustre l’épisode des boat people suite à la guerre du Vietnam. Mais elle choisit un biais intimiste en nous racontant la fuite d’un père et de sa fille, seuls passagers du petit bateau de pêche de Quan et de son fils Tài.
Le récit de la vie sur ce bateau ponctué de quelques aventures comme une attaque de pirates ou un spectacle de baleines, est surtout entrecoupé des souvenirs du père fuyard, Thanh, un mathématicien, fils d’astrologue, bourgeois d’avant la Révolution.
Afin de satisfaire à un double point de vue et surtout de mettre un peu de légèreté dans ce drame, Anna Moï scinde chaque chapitre en deux. Premièrement, le récit du père suivi du regard espiègle de la petite fille souvent ravie du « pestacle ».

Le travail de mémoire donne souvent des récits chaotiques bien que Thanh range ses souvenirs dans ses douze palais de mémoire : « les Finances, l’Immobilier, la Carrière, les Amis, les Parents, les Voyages, la Destinée, la Santé, la Fratrie, le Mariage ( que j’ai renommé l’Amour), les Enfants, les Mathématiques. ». Les conséquences de la Révolution apparaissent en arrière-plan.
« Mes palais de mémoire sont une anthologie insécable, une enclave de scènes indestructibles qui constitue mon fond de bibliothèque . »
Emerge surtout de ces souvenirs la passion pour sa femme, Hoa, disparue quand Tiên avait deux ans. Au fil du récit, nous comprenons les raisons de la fuite. Le village où il a rencontré Hoa et où il fut heureux n’est plus et nous n’en comprendrons les raisons qu’en fin de roman. A part sa mère, plus rien ne retient Thanh dans ce pays où les révolutionnaires ont privé les anciens bourgeois de leur argent et leurs bijoux .

Anna Moï construit un roman intimiste sur l’arrachement, la perte où le drame se dissout dans la mémoire er s’allège grâce à l’innocence de la petite Tiên. Le récit s’anime des aventures du voyage et l’intérêt se tient grâce au mystère des raisons de la fuite du père pour l’Amérique.

Un roman parfois décousu, comme peuvent l’être les souvenirs mais qui recèle grand nombre d’informations sur la vie au Vietnam pendant cette période mouvementée. J’ai particulièrement aimé la manière de fondre l’intimité dans la grande histoire, de jongler entre le moment présent et les souvenirs et surtout la touche agréable du double point de vue.
«  La magie est la meilleure école de la liberté. »
Tiên apporte énormément de fraîcheur à cette histoire.

Je remercie Mimi qui m’a accompagnée pour cette lecture.

Le grand jeu – Graham Swift

Titre : Le grand jeu
Auteur : Graham Swift
Littérature anglaise
Titre original : Here we are
Traducteur : France Camus-Pichon
Nombre de pages : 192
Date de parution : 7 janvier 2021

Avec Le grand jeu, Graham Swift nous emmène dans l’Angleterre des années 50 avec un trio de personnages, artistes d’un théâtre estival à Brighton. Jack Robinson est le maître de cérémonie. Il est heureux d’y présenter Pablo le Magnifique, un magicien qui n’est autre que Ronnie, son ami rencontré au service militaire. Si Pablo ravit les spectateurs de ses illusions magiques, c’est Evie White, son assistante qui attire leur regard.
Pablo et Eve, un duo qui fonctionne à la scène comme à la ville. Même si Evie est bien plus semblable à Jack. Tous deux élevés par une mère qui les voulait sur scène.

L’auteur évoque et évite l’évènement de cet été 59. Alors, il se tourne vers le passé et le futur. D’un côté, nous vivons l’émergence d’une passion chez le jeune Ronnie, envoyé par sa mère dans l’Oxfordshire chez les Lawrence afin de le protéger des bombardements de la seconde guerre mondiale. Là, l’enfant découvre la présence affective de ceux qu’il considèrera comme ses parents, le grand jeu d’une vie aisée et les illusions d’Eric Lawrence dont il voudra faire son métier. . D’autre part, nous écoutons les confidences d’Evie cinquante ans plus tard, veuve depuis un an. De ces vagues successives dans le temps se dévoilent les sentiments du trio emporté par la magie.

Après Le dimanche des mères, je retrouve l’ambiance très anglaise, la façon de poser l’intrigue dans un décor bien présent, la volonté d’expliquer le chemin qui forge la nature des personnages, la sensualité des personnages et la complexité de leurs relations. Tout le talent de Graham Swift avec peut-être moins de charme et d’attachement aux personnages que dans Le dimanche des mères.a

L’anomalie – Hervé Le Tellier


Titre : L’anomalie
Auteur : Hervé Le Tellier
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 336
Date de parution : 20 août 2020

 

Si l’auteur commence son récit avec l’histoire d’un tueur à gages, c’est bien dans l’intention de multiplier les genres. Nous ne serons pas seulement dans un roman d’anticipation mais bien dans un monde actuel soumis au protocole improbable imaginé par des spécialistes acculés à la suite des attentats du 11 septembre.
En choisissant de mettre en avant une dizaine de personnages, l’auteur plonge d’emblée le lecteur dans une toile d’araignée mais se laisse ainsi l’opportunité de varier les thèmes et les univers. Très vite, au détour du récit de leur vie, nous comprenons que tous ces personnages ont un point commun. Ils étaient dans le vol AF006 reliant Paris à New York le 10 mars 2021. Un vol inoubliable  puisque la traversée d’un orage les a traumatisés au point d’infléchir ensuite le cours de leur vie par un engagement, une rupture, une nouvelle inspiration artistique…Mais aucun ne pouvait prévoir que leur vie serait bien plus perturbée qu’ils ne l’imaginaient.

Je peine à m’intéresser aux scénarios futuristes qui heurtent mon esprit cartésien. Chez moi, cet univers déclenche rarement la passion. Et un prix Goncourt me ferait plutôt fuir.
L’idée est originale et Hervé le Tellier use de nombreuses ficelles pour capter l’intérêt de son lecteur. Dans une première partie, seul un bref souvenir, quelques lignes, nous font penser à ce vol commun. C’est ensuite avec beaucoup de maîtrise qu’il aborde de nombreux sujets en lien avec chacun de ses personnages. L’auteur peut ainsi aborder les thèmes du cancer, de l’inceste, de l’homosexualité en Afrique, de la création littéraire, du couple.

Face à une situation de crise pilotée par deux scientifiques, Adrian et Meredith, nous abordons les sujets techniques, psychologiques, politiques et religieux. Car cet évènement remet en cause nos principes de vie.

Quelques pointes d’humour viennent aussi relever ce scénario original.

Mais tous ces artifices ne me font pas passer au-delà d’une lecture agréable, d’un bon moment de divertissement. Ce n’est déjà pas si mal!

 

Lunch-box – Emilie de Turckheim

Titre : Lunch-box
Auteur : Émilie de Turckheim
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 janvier 2021

 

Sarah Hopkins, animatrice artistique à l’école libre franco-américaine de Zion Heights, sur la baie du détroit de Long Island, emmène dans son van comme chaque jeudi et vendredi, les trois garçons de Kelly Carson, Clovis et Emilie, les enfants de Vanina et Laëtitia, la fille unique de Solène et David. Ce jour-là, garée devant les marches de l’école, une guêpe vient piquer son bras. Un instant d’inattention, elle ne prend pas le temps de vérifier que les six enfants sont en sécurité sur les marches. Elle redémarre et l’on devine l’accident. Un accident qui est comme une ombre sur ce roman qui va d’abord nous présenter cette petite communauté de parents et enfants.

En commençant par Sarah, cette belle jeune femme rousse qui, à défaut d’être une grande musicienne, met sa folie dans la mise en scène de spectacles de fin d’année majestueux, salués par la presse mais quelque peu surprenants pour un univers d’enfants. Sarah est un personnage étonnant, fantasque, comme souvent dans le paysage d‘Émilie de Turckheim. Tellement différente de ces mères coincées qui se montrent dans les garden-parties, oubliant leurs maris absents physiquement ou mentalement.

A tour de rôle, Sarah, Vanina, David et Solène parle de cette journée et de leur vie au sein de cette petite communauté. Vision et éléments personnels qui nous font petit à petit comprendre les causes et les culpabilités de chacun. Et bien-sûr, l’importance de ce petit objet indispensable aux mères et enfants en Amérique, la lunch-box.

Emilie de Turckhein a ce brin de folie, cette originalité qui dédramatisent un accident horrible, nous évitant toute dramaturgie. Même si le drame est présent en sous-plan et parfaitement insupportable. Bien évidemment, cet accident anéantit la folie et la légèreté de Sarah. Bien évidemment, il détruit une mère, brise un couple. Bien évidemment il bouleverse les vies, fait surgir les culpabilités. Mais il y a aussi les amitiés, les rêves, les passions. Parfois improbables comme l’attrait de David pour les livres sur la construction des ponts, ces édifices qui nous permettent de traverser.

« Dans la vie, l’important, c’est de traverser

Avec Émilie de Turckheim, nous traversons cette épreuve avec beaucoup de sensibilité.

 

 

 

Les orages – Sylvain Prudhomme

Titre : Les orages
Auteur : Sylvain Prudhomme
Editeur : Gallimard / L’arbalète
Nombre de pages : 192
Date de parution : 7 janvier 2021

 

Si comme moi, vous avez été touché par la simplicité de l’intrigue, l’évidence de la narration du dernier roman de Sylvain Prudhomme, Par les routes, vous ne manquerez pas d’apprécier ce recueil de treize nouvelles.

Un recueil qui commence fort avec Souvenir de la lumière, une nouvelle intense, sensible qui rappelle de suite que Sylvain Prudhomme possède une puissance de narration exceptionnelle. Le narrateur se souvient d’une rencontre fugace avec Ehlmann, sept ans plus tôt. L’homme sortait de la plus terrible expérience de sa vie, quelques jours dans une chambre d’hôpital avec son bébé de cinq mois entre la vie et la mort. Le narrateur se rend sur les lieux, dans la chambre 817, rencontre une infirmière qui ne se souvient pas puis, petit à petit revit ces jours de drame et de bonheur. L’ensemble est d’une grande précision et d’une incroyable intensité.

Chaque nouvelle relate des moments de vacillement dans la vie de personnages. C’est un grand-père qui refuse d’admettre sa déficience mentale et veut prouver à son petit-fils qu’il peut encore réussir ses travaux d’entretien. Ce sont des moments de nostalgie lors d’un déménagement, des réflexions d’avenir suite à un enterrement, des rêves qui s’enfuient face à la réalité de la vie, des instants de résilience, des coïncidences qui  lient à la mémoire d’un être cher.

Une nouvelle se limite au temps d’un bain tandis qu’une autre, Awa beauté prend la mesure d’un contexte géographique et social au Sénégal et déploie une histoire de vie.

Toutes évoquent les épreuves d’une existence. Une vie que l’on vivrait peut-être différemment si l’on connaissait la date de sa mort comme cet homme qui, lors d’une promenade dans un cimetière, croise sa tombe avec ses années de naissance et de mort.

Mais il faudrait être fou pour penser que l’existence ne peut plus nous surprendre!

La force de ses nouvelles se trouve davantage dans le style intense et évocateur de l’auteur que dans l’art de la chute, même si certaines laissent des ouvertures, mise en abime ou coïncidences. Si les personnages sont plus marquants sur les nouvelles plus longues, chaque récit appelle les sens et capte l’émotion. Un recueil qui confirme l’envie de suivre cet auteur de talent.

 

 

Abraham ou la cinquième alliance – Boualem Sansal

Titre : Abraham ou la cinquième alliance
Auteur : Boualem Sansal
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 288
Date de parution : 1 octobre 2020

 

A Tell al-Muqayyar ( anciennement Ur, la célèbre ville mésopotamienne, patrie d’Abraham), en 1916, Terah voit en son fils Abram la possible réincarnation du prophète Abraham. Son destin est écrit dans la Genèse, il doit suivre la route empruntée par Abraham afin de rencontrer Dieu qui lui dira où conduire son peuple.

Mais les temps ont changé. sur la route de Tell al-Muqayyar à Canaan en passant par Harran, les pèlerins traversent des champs de ruine suite aux conflits entre Européens et Ottomans. Durant leur périple, deux guerres mondiales secouent le Moyen-Orient et les traités redessinent arbitrairement les frontières morcelant les nombreux peuples de la région.

Abraham ou la cinquième alliance est un roman ambitieux particulièrement bien mené par l’auteur qui allie les compositions. Sur fond d’odyssée biblique, avec les passages épiques que cela impose, Boualem Sansal inclut des envolées lyriques suscitées par les lieux traversés, des réflexions philosophiques donnant la parole aux sages qui accompagnent Terah puis Abram, et surtout un apport historique qui aide à comprendre la situation éternellement explosive du Moyen-Orient.

J’ai aimé suivre ce peuple de pèlerins et retrouver régulièrement les échanges entre Terah convaincu qu’il faut aveuglément suivre le récit de la Genèse, Eliezer, le génie tutélaire garant des traditions, Loth, le jeune éclairé qui doute de l’utilité de copier le passé.

« Nous cherchons la Vérité et la Vie, alors que tout autour de nous s’effondre et se reconstruit sur d’autres principes, vulgaires et insignifiants. Nous faisons peut-être fausse route en cherchant Dieu sur le chemin d’Abraham…

je crois que la religion peut attendre, inscrivons-nous dans celui de la politique. Abram vient de le souligner, tout s’effondre autour de nous et va se reconstruire différemment par la main des colonisateurs et du capitalisme mondial, qui ne connaissent que la force de la loi du profit. »

Boualem Sansal explique très clairement comment le monde entier s’est emparé de ce coin de l’univers pour ses richesses en pétrole et son accès à la route des Indes par le canal de Suez. Les Européens, voulant libérer les peuples du joug ottoman ont dépecé cet empire avec les accords de Sykes-Picot en mai 1916.  En 1923, le traité  qui définit les frontières de la Turquie implique le déplacement et l’anéantissement programmé de certains peuples. En 1948, le plan de partage de la Palestine plonge la région dans une guerre éternelle.

« Et l’Éternel dit à Abram : Sache que tes descendants seront étrangers dans un pays qui ne sera point à eux; ils y seront asservis, et on les opprimera pendant quatre cent ans. » Genèse 15,13

En revivant la Genèse, l’auteur nous offre un témoignage historique et une réflexion étayée sur l’évolution des religions. Avec un fond romanesque qui dynamise la lecture,  ce récit est un éclairage simple et précis sur les raisons des convulsions  sporadiques de ce coin du monde, berceau du judaïsme, du christianisme et de l’islam et terre de tant de peuples.

Ce roman est aussi une réflexion osée mais nécessaire sur le devenir des religions.

 « La liberté est ce qui rapproche le plus l’homme de Dieu. Un croyant qui s’enferme dans sa croyance et ses dogmes insulte son Dieu et n’a que mépris pour ses semblables qu’il cherche en vèrité à soumettre

 

Fille – Camille Laurens

 

Titre : Fille
Auteur : Camille Laurens
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 20 août 2020

 

Dès la naissance, tu n’es pas un beau bébé ou Laurence. Non, tu es UNE FILLE. Elle te fait naître en te nommant ainsi. En te collant une étiquette. Et pour tes parents, «  tu n’es pas seulement une fille, tu es encore une fille. »

Nous sommes en 1959, il n’y avait pas encore d’échographie qui vous informait du sexe de l’enfant au bout de quelques mois de grossesse. Les pères voulaient un garçon pour le nom. Les mères, interdites de travail et de compte bancaire sans l’autorisation du mari, cantonnées à leur rôle de mère et de ménagère suivaient les valeurs du chef de famille. Pas de liberté individuelle mais le rangement sous la coupe de la famille qui ne souhaite jamais faire de vagues.

Laurence doit grandir avec les remarques d’un père misogyne, les blessures d’un grand oncle pédophile, les silences d’une famille, les craintes des parents qui mettent les filles en garde contre les garçons. Aucune place pour l’amour, le vrai.

 Quand elles seront grandes, quand elles auront un mari, ce sera différent. Elles auront le droit. Et même le devoir.

Comment devenir une femme de demain avec cette éducation ? C’est le sujet de la seconde partie dans laquelle nous retrouvons Laurence mariée et enceinte d’un garçon. « Une grossesse précieuse ». Les choses évoluent lentement!
La misogynie du père décide une nouvelle fois du destin de Laurence.

Faudra-t-il attendre la génération suivante pour que la fille de Laurence vive pleinement sa liberté ?

La différence, maman, entre hommes et femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si.

De la même génération que Laurence, je me suis sentie pleinement concernée par cette éducation. Sans toutefois en connaître les nombreuses blessures . Il faut dire que Camille Laurens charge au maximum la barque de son personnage.

De nombreux romans, notamment ceux d’Annie Ernaux, traitent de ce sujet. Mais l’essentiel est fort bien vu et la construction du roman est pertinente. Partant d’un récit à la seconde personne, Camille Laurens donne ensuite la parole à Laurence.

« On ne t’a pas appris à te faire entendre

En campant son personnage enfant, adolescent, femme puis mère, l’auteure balaie tous les aspects de la féminité. Elle suit ainsi l’évolution de pensées de son personnage, son éveil face à l’évolution des moeurs.

Un roman fort bien écrit qui, si il ne m’apprend rien,  nous autorise à croire que les mentalités évoluent.

C’est merveilleux, une fille.

Les caves du Potala – Dai Sijie

 

Titre : Les caves du Potala
Auteur : Dai Sijie
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 septembre 2020

 

Mars 1968, de jeunes étudiants des Beaux-arts devenus gardes rouges de la Révolution  culturelle  de Mao Zedong, ont envahi le Palais du Dalaï-lama . Dans les écuries transformées en prison, Bstan Pa, peintre du dalaï-lama, subit les violences du chef des révolutionnaires, surnommé le Loup.

Le Loup veut contraindre Bstan Pa à profaner les reliquaires du dalaï-lama et lui faire avouer les pensées scabreuses des hommes saints.

 Alors que les premières lueurs de l’aube marquaient le début d’un nouveau jour de mars 1968, dans les profondeurs de son cachot, Bstan Pa dressait le bilan de la journée précédente : les gardes rouges avaient découvert son tableau de femme nue et le Loup avait promis de le torturer s’il refusait de calomnier le quatorzième dalaï-lama.

Pour supporter les violences et humiliations, Bstan Pa se réfugie dans son passé et nous conte son histoire.

Entre sept et douze ans, Bstan Pa a fait son apprentissage auprès de Snyung Gnas, peintre du Potala du treizième dalaï-lama dans le bâtiment des tankas ( rouleaux de peinture sur toile, originaires de l’Inde et caractéristiques de la culture bouddhique tibétaine) du monastère de Drepung. L’art des tankas a été interdit à l’enseignement en 1959.

Nous le suivons lors de deux longs exils avec son maître et le treizième dalaï-lama, notamment à Pékin où ils rencontrent l’impératrice Cixi, découvrons les monastères, les temples, les montagnes et lacs sacrés, berceaux de la civilisation tibétaine.

Puis commence, à la mort du treizième dalaï-lama le 22 décembre 1933, la quête du successeur.

A sa mort, son principe conscient quittait son enveloppe corporelle et se transférait dans un autre corps.

Dai Sijie propose ici un récit beaucoup moins romanesque que Balzac et la petite tailleuse chinoise ou L’évangile selon Yong Sheng. Nous découvrons la civilisation tibétaine. De nombreux mots, lieux sont annotés pour rejoindre une note explicative en fin de roman. Mais l’effort est récompensé par une réelle découverte d’un art et d’une culture uniques. Sous le joug de la révolution culturelle, la foi de Bstan Pa est inaltérable. Le dénouement prouve toute la puissance de l’imagination artistique du peintre des tankas.

 

 

 

Les roses fauves – Carole Martinez

Titre : Les roses fauves
Auteur : Carole Martinez
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 352
Date de parution : 20 août 2020

 

Carole Martinez a son univers, qu’elle doit peut-être à sa grand-mère, une femme d’origine espagnole qui l’a élevée dans un monde magique et merveilleux. C’est grâce à elle qu’elle a pu broder sur la vie de son aïeule, Frasquita Carasco, héroïne du Cœur cousu. Et justement ces cœurs cousus espagnols inspirent ce nouveau roman, Les roses fauves.

L’auteure devient un personnage de son livre. En 2009, elle est  hypnotisée par une carte postale sur Internet. Entre une église et un bureau de poste, une silhouette de femme s’éloignait dans la grisaille. Son imagination en fait une boiteuse. Ce village, c’est Trebuailles. Et c’est là, en Bretagne, que l’auteur décide de s’installer pour écrire.

Elle y rencontre Lola Cam, la postière boiteuse. Serait-elle entrée dans la carte postale, comme elle entre dans son roman? La magie de cette merveilleuse conteuse se tient là, explorant les frontières entre réalité et imaginaire. Ce nouveau roman en joue très habilement.

 » Nous faisons nos choix en lisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces. »

Lola est une célibataire solitaire, complexée par sa boiterie. Dans sa chambre trône une grande armoire, celle que les aïeuls prévoient, dès la plantation d’un arbre, pour le mariage de leur arrière-petite-fille.  D’un côté, les vêtements d’hiver, de l’autre, ceux d’été et au centre, derrière un grand miroir, reposent les cœurs cousus de ses ancêtres.
Armoire,  cœur cousu, roman, tout est affaire de transmission, un thème récurrent chez Carole Martinez.
Clin d’œil au roman qui l’a propulsée sur la scène littéraire : en Espagne, les mères confiaient leurs souvenirs sur des petits bouts de papier qu’elles enfermaient ensuite dans un cœur en tissu. Juste avant leur mort, elle cousait le cœur avant de le transmettre à la fille aînée avec interdiction de l’ouvrir sous peine de malédiction.
Lola Cam possède ainsi les cœurs de son arrière- grand-mère, Inès,  sa grand-mère, Carmen et de sa mère, Rosa.

Si Lola ne peut lire le contenu des cœurs, rien n’empêche l’auteure qui souhaite écrire un roman sur la postière boiteuse de s’imprégner de son passé. Faites confiance à Carole Martinez pour vous conter l’histoire fantastique de cette famille où les filles d’une lignée de marcheuses enfantent de fantômes, faisant naître les roses de leurs caresses.

La seconde partie se centre sur la vie de Lola Cam. Mais là aussi le parfum des roses bouscule la réalité. Lola tombe amoureuse d’un acteur si imprégné de son rôle, celui d’un soldat amoureux d’une boiteuse pendant la première guerre mondiale, qu’une fois de plus les personnages et les époques se confondent.

Ce roman est un enchâssement de fictions passionnantes sous le talent de conteuse de Carole Martinez. Tout se percute mais avec brio. Nous sommes presque dans la dimension d’Inception. D’ailleurs l’auteur s’endort parfois sur les genoux de la vieille Mauricette qui en ouvrant un pot de confiture vide lui donne accès à un rêve sur la réalité du passé. Présent, passé, fiction, la dimension temporelle n’existe plus. Nous sommes aussi envoûtés par le parfum des roses fauves, subjugué par le désir ardent de Lola et la sensualité de cette lignée de femmes.

Au-delà de l’impressionnant travail d’auteur, ce nouveau récit illustre une nouvelle fois la transmission des mères mais se veut aussi une réflexion sur l’amour éternel.

 » Je lui dis et je m’en étonne moi-même, que je me suis réfugiée ici, dans cette histoire, pour fuir la mort de l’amour éternel, que j’y croyais pourtant, comme  une enfant croit au merveilleux, mais qu’il me semble que tout finit par crever, l’amour comme le reste. »

Un auteur vit souvent entre deux mondes. Carole insère sa réalité dans ses livres, vit ses récits, écrit ses rêves, s’emballe en composant autour de son imagination fertile. Quand elle plonge dans l’écriture, elle s’imagine entraînée dans les airs par un ballon. Espérant toujours que son mari, Laurent, ne lâche pas « le fil qui retenait la femme-ballon« .