Coyote – Colin Winnette

Titre : Coyote
Auteur : Colin Winnette
Littérature américaine
Titre original : Coyote
Traducteur : Sarah Gurcel
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 120
Date de parution : mai 2017

 

Dès les premières lignes, le décor est installé. Une maison isolée, une famille qui prend son repas sur la galerie de la maison, les parents qui boivent plus que de raison et une fillette qui gratte les têtes de clou des planches de la terrasse. Des coyotes au loin. Parfois, il y en a un qui s’approche et le père le tue à coups de pelle.
La mère met l’enfant au lit. Le lendemain, la fillette a disparu.
On ne saura rien de ce qui s’est passé.
La mère raconte les jours qui suivent, évoquent le passé de sa fille, son couple. Elle s’accroche aux espoirs fugitifs, celui d’une émission télé, celui d’un détective irlandais. Mais au fil des mois, tout le monde les oublie. La mère s’accroche pour tenter de faire parler de sa fille.
Celui qu’elle appelle  » le père de ma fille« ,  » un type moche, violent, idiot et faible » est plus résigné mais, en dehors des périodes où il se bat avec sa femme qui n’hésite pas à lui rendre les coups, il semble la soutenir.
Dans ce court récit, rien n’est évident. Chaque lecteur trouvera les signes qui le portent vers une version de ce qui a pu se passer.
Tout est vu du point de vue de la mère. Sa folie est-elle plus large que la conséquence de la douleur? Le père violent est-il capable de tuer autre chose qu’un coyote ou un sanglier?

L’ambiance est sombre. Le style est percutant avec l’authenticité, le naturel des êtres simples, des êtres torturés par la douleur. C’est un court récit marquant mais qui peut laisser un lecteur sur l’attente, l’incompréhension.
Personnellement, j’ai aimé ce ton, cette ambiance, ce personnage de la mère qui vous entraîne dans sa folie, dans ses espoirs, dans son monde.

 

 

 

 

 

 

 

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Profession du père – Sorj Chalandon

chalandonTitre : Profession du père
Auteur : Sorj Chalandon
Éditeur: Grasset
Nombre de pages : 316
Date de parution : 19 août 2015

Émile Choulans, aujourd’hui « réparateur » de tableaux, marié à Fadila et père du petit Clément retourne sur les traces de son enfance lors de la crémation de son père en avril 2011.

Ce père qui, cinquante ans plus tôt a brisé son enfance par sa violence et sa folie.
Enfant, Émile n’a jamais su remplir la case  » Profession du père » sur les documents scolaires lors de la rentrée des classes.
André Choulans, autrefois pasteur pentecôtiste, se dit agent secret avec pour mission l’assassinat du Général de Gaulle. Il embarque son fils, comme son petit soldat dans ses délires l’utilisant comme messager pour poster des lettres de menace à un député ou écrire à la craie sur les murs le sigle de l’OAS.
Malgré les coups, les menaces, les humiliations, Émile cherche à tout prix la reconnaissance du père. Comment ne pas être ébloui par un père agent secret quand on est un gamin de treize ans. Il croit à toutes ses histoires, est fier de ses missions et reproduit avec Luca, un nouvel élève de son école le même schéma, s’étonnant lui-même d’une telle naïveté.
 » J’avais espéré qu’enfin il ne me croirait plus. Qu’il éclaterait de rire, qu’il cognerait son doigt sur sa tempe, qu’il le frapperait, qu’il me tournerait le dos. Mais il ne réfléchissait plus. Il acceptait tout de moi. »
Jusqu’où le mensonge peut-il conduite les hommes?
Emile est vite entraîné dans une tragique spirale pour faire face à ses tromperies. Son comportement est de plus en plus risqué, son bulletin scolaire désastreux, les représailles du père sont violentes. Coups, privations, enfermement, Emile subit tout sans pleurer, sous l’oeil résigné de sa mère.
 » Je pleurais avant les coups, à cause de la frayeur. Après les coups, à cause de la douleur. Mais jamais pendant. Lorsque mon père me frappait, je fixais un point dans la chambre… »

La mère, qui pourtant subit elle aussi les violences et punitions du père, ne se rebelle jamais et répète pour toute consolation  » Tu connais ton père ! » Sa passivité en fait un personnage aussi détestable que le père qui, lui a peut-être l’excuse de la folie.

Une fois adulte, André continue d’envoyer des lettres délirantes à son fils où il se met en scène avec des personnalités dont il relève le nom dans le journal ou le dictionnaire. Mais Émile n’est plus dupe. Si il n’a pas vraiment coupé les ponts, jamais, lors de ses visites, il ne sera reçu comme un fils. Désormais, sa mère semble soumise au point d’entrer dans le monde de son mari en acceptant toutes ses conditions.

Émile adulte garde cette cicatrice au fond de l’âme. C’est avec cette pensée qu’il dit souvent «  je t’aime » à son fils et lui lit des histoires. La mort du père permet enfin de livrer ce qu’il a contenu pendant des années.
Dans un récit sobre et sans jugement, Sorj Chalandon montre comment cette spirale de violence peut entraîner un fils sur le mauvais chemin, comment femme ou enfant peuvent subir une folle dictature par peur ou besoin de reconnaissance. Pourtant, le récit reste optimiste avec le bonheur au bout du chemin pour ce fils brimé et le soulagement par la parole pour le fils auteur qui fait face à son enfance. Un roman fort et touchant.

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Roman de Linda Lê

LêTitre : Roman
Auteur : Linda Lê
Éditeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 175
Date de parution : janvier 2016

Ce livre aurait dû être dédié «  aux déjantés qui n’en mènent pas large. »

L. a frôlé la mort suite à une rupture d’anévrisme. Elle subira deux embolisations mais s’en sortira indemne sans aucune séquelle intellectuelle. Sauf peut-être une part d’elle-même qui meurt.
Écrivain, elle vit avec B., un peintre très cartésien qui ne veut pas entendre ses souffrances au sujet d’un frère mort à la naissance. Toutefois, ce « sans-nom » a toujours hanté L., elle n’a de cesse de le retrouver dans chaque homme qu’elle aime.
Et c’est peut-être en Roman qu’elle trouve quelqu’un susceptible d’entrer dans sa fiction.
Ce jeune homme, né à Montevideo d’une jeune fille abandonnée par son amant marié et morte en couches, a été élevé à Paris par une famille française aisée. Ce pays de naissance qu’il ne veut pas connaître est pour Roman une fêlure qui brise son âme.
 » Sa vie avait commencé le jour où il s’était pris de passion pour les livres et n’avait plus eu pour horizon qu’une certaine littérature, celle, âpre, des écrivains qui ne mâchaient pas leurs mots, celle poignante de ceux qui cherchaient leur chemin dans la mélancolie, des auteurs qui pourtant ne manquaient pas d’humour noir. »
Quand il découvre les livres de L., il se reconnaît en ses personnages et commence à écrire à l’auteur. S’en suivent une correspondance soutenue et une longue amitié. C’est Roman qui fera découvrir à L. « les aimantes inouïes » que furent Taos Amrouche, Catherine Pozzi et Camille Claudel. Trois femmes amoureuses de grands hommes égocentriques ( Jean Giono, Paul Valéry et Rodin) étouffées par leur passion amoureuse et qui resteront toujours des clandestines.
Roman, cet inconsolé, parle à la face nocturne de L.. Il sait comprendre ce qu’elle écrit et peut aller jusqu’à jouer la figure du frère perdu. B., s’il en avait su davantage sur Roman, l’aurait éloigné de L.
 » L. se trouvait aussi prise entre, d’un côté, un cartésien qui ne manquait jamais de rappeler à quel point il se différenciait de ceux qu’il nommait les illuminés, faute d’un qualificatif plus désobligeant, d’un autre côté, un imaginatif qui voulait toujours aller voir ce qui se passait au-delà du visible, s’exposant de cette manière au danger de ne plus savoir quel chemin emprunter pour revenir parmi les siens. »
Si B. Est aussi un exilé, il n’en tire aucun regret. L., non plus n’a pas le mal du pays qu’elle a quitté à l’âge de onze ans. Seul Roman en refusant d’entendre parler de Montevideo, en reniant Paris et en allant chercher la sérénité en Asie erre à la recherche de lui-même.

Linda Lê, vivant en France depuis ses plus jeunes années, tout comme sa narratrice, sait manier la langue française et joue avec l’ « Idyllique Royaume des Mots » que lui suggère l’IRM subie à l’hôpital. Elle sonde l’âme de L., cette jeune femme meurtrie par l’absence d’un frère, qui vacille d’homme en homme à la recherche de son double. Si fidèle au fonctionnement d’une âme perturbée, les pensées reviennent en boucle entre le cartésianisme de B. qui refuse de tomber dans les errements de sa femme et la fragilité mentale de Roman si proche de L. mais si dangereux pour son état mental.
Heureusement, les échappées sur les « aimantes inouïes » permettent parfois de sortir de cette boucle obsessionnelle qui frôle souvent la répétition.

Je remercie dialogues pour la découverte de ce roman.

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Jerusalem – Gonçalo M. Tavares

tavaresTitre : Jerusalem
Auteur : Gonçalo M. Tavares
Littérature portugaise
Traducteur : Marie-Hélène Piwnik
Éditeur : Points
Nombre de pages : 263
Date de parution : 2012 chez Points, 2008 chez Viviane Hamy

Auteur :
Gonçalo M. Tavares est né 1970, au Portugal. Professeur d’épistémologie à Lisbonne, il est considéré comme une figure importante de la littérature contemporaine portugaise. Son œuvre a été récompensée par de nombreux prix, dont le prix Saramago en 2005.

Présentation de l’éditeur :
La folie rode dans une cité sans nom. Six ombres menaçantes errent dans les rues. Deux amants schizophrènes, un psychiatre spécialiste de la peur, un ex-soldat aux pulsions meurtrières, un enfant débile à la recherche de son père, une prostituée défraîchie. Jetés dans un monde sans salut, au bord de la folie, ils n’ont qu’un moyen pour abolir la souffrance : assouvir leurs pulsions

Mon avis :
Le challenge Destination de Voyage et Vagabondages me donne ici l’occasion de lire Gonçalo M. Tavares, auteur portugais qu’il me tardait de découvrir.
Le fil conducteur du roman est le déroulement de cette nuit du 29 mai. A quatre heures du matin, Mylia angoissée par sa mort annoncée sort de chez elle à la recherche d’une église. Proche du malaise, elle appelle son ancien amant, Enst Spengler. Dans une autre rue, Theodor Busbeck, médecin et ex-mari de Mylia, erre à la recherche d’une prostituée qui pourra calmer ses pulsions. Il trouvera Hanna, la femme d’Hinnerck, un ancien militaire à la tête d’assassin et à la gâchette facile, toujours hanté par la peur. Tous ces personnages se retrouvent liés par Kaas, jeune garçon handicapé de douze ans qui,lui aussi se retrouvera dans la rue cette nuit-là.
Entre temps, l’auteur nous dévoile petit à petit le passé de chaque personnage, expliquant ainsi les liens qui les unissent. Theodor, médecin à l’asile dirigé par le détesté Gomperz, mène depuis plusieurs années une recherche  » du fou individuel à la folie du mal à travers l’Histoire. »
 »
Je veux parvenir à la formule qui résume les causes du mal qui existe sans intervention de la peur, mal terrible, qui n’est presque pas humain car il n’est pas justifié. »
En analysant le mal dans l’Histoire, il espère détecter et prévenir les conditions futures d’autres souffrances et distingue les pays persécuteurs et les pays récepteurs de souffrance. L’oisiveté semble mère de tous les vices et chacun peut être successivement persécuteurs ou persécutés.
«  Un individu qui se passionne pour une activité quelconque peut-il se transformer du jour au lendemain en bourreau. »
Gonçalo M.Tavares amorce ainsi une réflexion sur la folie. Qui peut être considéré comme fou? Ceux qui sont considérés comme dangereux pour eux-mêmes comme Mylia, Ernst ou les autres internés de l’asile. Un médecin comme Gomperz qui persécute les malades et pense que l’inconscience est criminelle, que « 
la santé mentale d’un individu ne résidait pas dans ce qu’il faisait mais bien plutôt dans ce qu’il pensait. ». Un ancien militaire qui pense que «  le besoin de tuer-qu’il avait vécu- lui paraissait plus noble, pour l’espèce humaine que le besoin de manger. »
Les personnages sont suffisamment complexes pour osciller entre le bien et le mal sans jamais se complaire dans leur état. J’ai particulièrement apprécié la scène de confrontation entre les deux médecins, Gomperz et Theodor. La jalousie pousse chacun à détruire l’autre illustrant ainsi l’alternance entre persécutés et persécuteurs.
L’auteur parvient à trouver un équilibre intéressant entre réflexion philosophique et fiction romanesque donnant ainsi au récit profondeur et intérêt de lecture due à l’intrigue.
Malgré un univers sombre et un récit non linéaire, l’auteur a réussi à capter mon intention tout au long du roman.
Un roman que je recommande à ceux qui souhaiteraient découvrir la littérature portugaise.
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