Serge – Yasmina Reza

Titre : Serge

Auteur : Yasmina Reza

Editeur : Flammarion

Nombre de pages : 240

Date de parution : 6 janvier 2021

Fresque familiale racontée par Jean, le cadet de la famille Popper. Une famille comme beaucoup d’autres avec ses joies et ses peines, sa fraternité et ses rivalités. Peut-être un peu plus marquée par ses racines juives.

On n’a jamais pensé qu’on devait s’embarrasser de l’histoire familiale. D’un autre côté, mes parents eux-mêmes n’imposaient-ils pas le silence sans le dire? Toutes ces histoires dépassées, qui les voulait?

Edgar Popper, le père, peut-être. Lui seul était un passionné d’Israël, accusant même parfois sa femme , Marta, juive hongroise, d’antisémitisme parce qu’elle ne vouait pas la même passion au pays.

Marta tenait avant tout à sa famille. Anne, dite Nana, est la fille aînée. Si belle et pleine de promesses, ses frères la voient aujourd’hui diminuée par sa mésalliance avec Ramos, un ouvrier gauchiste espagnol. Mais n’a-t-elle pas réussi mieux que Serge, cet égocentrique qui se vante de belles relations mais ne peut construire un couple durable. Ou même que Jean, le narrateur, incapable de se mettre en couple malgré son attachement à Luc, le fils de son ex-compagne, un petit garçon attachant, timide et différent.

Joséphine, la fille de Serge et de sa première femme, réunit la fratrie pour un voyage à Auschwitz, un devoir de mémoire sur la tombe de la famille hongroise maternelle.

Ils étaient morts parce que juifs, ils avaient connu le sort funeste d’un peuple dont nous portions l’héritage et dans un monde ivre du mot mémoire il paraissait déraisonnable de s’en laver les mains.

Comment se comporter sur ce lieu empreint d’histoire, de souffrance, de mort? La juxtaposition de « vacanciers » en shorts colorés prenant des photos sur les lieux paraît malsaine. Tout ça pour le souvenir, mais cela empêchera-t-il d’autres massacres? L’actualité ne semble pas aller dans ce sens.

Nana et Joséphine sont émues, elles veulent tout voir, tout supporter. Serge attend dehors, boude, à jamais soutenu par son frère soumis. Alors les rancoeurs explosent. Nana, exacerbée par les constantes moqueries de ses frères au sujet de son mari étranger, n’épargne pas Serge. Suite à une altercation entre Serge et le fils de Nana, cette dernière soulage son coeur en assénant à ses frères, et surtout à Serge tout ce qu’elle pense d’eux. Ce sont des moments forts du livre.

Le récit de Jean sur le temps présent autour des errements de Serge, de la vieillesse de leur oncle Maurice, de ce voyage à Auschwitz est entrecoupé de souvenirs qui éclairent le destin de cette famille. Yasmina Reza réussit un roman nostalgique et plein d’humour autour du lourd passé d’une famille juive. J’ai beaucoup aimé certains personnages secondaires comme le petit Luc ou le vieux Maurice. Ils sont tous deux très touchants, l’un dans sa fragilité et l’autre dans sa fin de vie supportée à coup de champagne et d’autres choses qu’il ne soupçonne pas.

Et puis, malgré les inévitables disputes, le sens de la famille l’emporte.

A la folie – Joy Sorman


Titre : A la folie

Auteur : Joy Sorman
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 288
Date de parution : 3 février 2021

Joy Sorman est une autrice à part dans le paysage littéraire français. En s’emparant de sujets marginaux comme l’animalité, les abattoirs ou ici, la folie, elle les transcende par son style, son intelligence et son originalité.

Pour produire ce témoignage, l’auteur a passé tous les mercredis pendant un an au pavillon 4B d’un hôpital psychiatrique. Dans ce récit rigoureusement construit, elle dresse le portrait de patients et soignants en ayant l’humilité de s’effacer pour leur laisser une libre parole. Ces parties plus romanesques équilibrent les déductions informatives sur l’ambiance de l’hôpital, l’évolution des traitements, le jargon médical, le manque accru de moyens, la place de la folie dans la société.

Joy Sorman livre une large consultation avec des patients de tous âges et souffrant de diverses pathologies, schizophrénie, dépression, bipolarité…
Franck a quarante ans. Depuis l’âge de dix-neuf ans, il revient régulièrement en hôpital psychiatrique. Il peine à être privé de sa part de magie et ne supporte pas de vivre dans une société aux dimensions réduites.
Julia souffrant de délire de persécution ou Esther, issue d’une secte ont tout juste la vingtaine.
De la même manière, côté  soignants, nous rencontrons Léa, une jeune interne ou Adrienne, agent de service depuis vingt ans et Fabrice qui a quarante ans de pratique en tant que psychiatre.
L’analyse se veut la plus large et réaliste possible.

De cette étude ressortent les maux de notre société et leurs évolutions ainsi que la baisse de qualité et de moyens des hôpitaux.

« On a coutume de dire qu’un schizophrène naît avec des gènes de prédisposition qui, à la faveur d’un accident de la vie, d’une enfance maltraitée, d’une overdose, éclosent, s’expriment, éclatent à la surface... »

En 1950, l’invention des neuroleptiques a mis fin aux hurlements et aux traitements électriques. Avec le manque de moyens grandissant dans les hôpitaux psychiatriques, on pallie toujours avec davantage de chimie. On ne soigne pas la folie, on tente de la stabiliser, on diminue la souffrance. Hors de l’hôpital, la maladie redevient abstraite. Le retour à la vie normale incite souvent à l’arrêt des traitements qui cause inévitablement la rechute.

Dès leur arrivée, les patients sont dépossédés de leurs biens personnels et revêtent l’informe pyjama. La rupture est claire et nette.
« La patient qui veut manifester un peu d’amour-propre, d’indépendance, de liberté…ne pourra le faire qu’en s’opposant à l’institution, et alors cet éclat, considéré comme une rebellion ne restera pas impuni. »

Les hôpitaux n’ont pas besoin d’être accueillant. Il faut éviter que les malades ne reviennent trop souvent. D’autant plus que certains sont dorénavant  internés pour des problèmes sociaux plus que médicaux. Des parents ou même la Présidence demandent l’internement de ceux qui ne savent plus faire face.

« de moins en moins de lits et de plus en plus de violence sociale, davantage de jeunes désabusés et suicidaires qu’on prend pour des psychotiques quand ils sont en réalité ravagés par les réseaux sociaux. Les maladies aussi ont évolué…» nous dit Fabrice, infirmier psychiatrique depuis quarante ans.

Les soignants regrettent la codification, le grand nombre de procédures au détriment de l’humanité et de l’écoute. Pourtant les patients ont surtout besoin d’attention. Ce qu’ils ne peuvent trouver dans une société qui dénigre tout ce qui n’entre pas dans la normalité. Mais la société ne devrait-elle pas s’occuper de ses fous? D’ailleurs qu’est-ce que la folie?

 « Nous sommes tous doués de folie, le seuil d’apparition des symptômes varie seulement d’un individu à l’autre en fonction des caractères biologiques, familiaux et sociaux» pense Barnabé, moine bouddhiste du soin.

Ce document d’une grande richesse et humanité se lit comme un roman grâce aux parcours de vie des patients et soignants que l’auteur nous présente. Un roman qui nous fait aussi réfléchir sur la folie et notre société qui la rend de plus en plus prégnante.

 

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris

Titre : Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Auteur : Gilles Paris
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 224
Date de parution : 27 janvier 2021

 

« Certains coeurs lâchent pour trois fois rien.» Cette phrase d’un médecin urgentiste réveille la conscience de Gilles Paris qui vient de faire une ultime tentative de suicide. Même en prenant les plus grandes précautions, il joue avec la mort et la chance ne sera pas toujours au rendez-vous.

En trente ans, l’auteur a écrit huit livres et fait huit dépressions. Ce n’est pas tout à fait un hasard. Ecrire est une douce thérapie comme une réponse à la violence et l’absence du père mais une fois le livre paru, il reste l’épuisement et le vide.

Dans ce récit, Gilles Paris tente de comprendre la mélancolie qui emprisonne sa vie le conduisant régulièrement dans les hôpitaux psychiatriques pour des périodes plus ou moins longues. Un terrain génétique peut-être mais surtout une enfance sans tendresse avec un père violent et infidèle et une mère absente, toujours plus après le divorce en 1977.

Après sa rupture avec Pascaline, Gilles passe ses nuits dans les night-clubs, abusant de l’alcool et des stupéfiants. A vingt ans, à l’issue d’une soirée au restaurant, son père le bat et lui assène des mots bien plus rudes que les coups.
« Tu es une merde, tu ne feras jamais rien de ta vie. »

L’auteur fait sa première dépression à trente-trois ans en 1992. Son séjour dans une clinique de Montpellier est bénéfique. Il reprend son travail d’attaché de presse et se promet d’écrire un roman. Les visites et entretiens dans une maison d’accueil pour enfants près de Fontainebleau lui donnent matière pour écrire Autobiographie d’une courgette. Le livre paraît en 2002 chez PLON et devient un succès. C’est aussi à cette période qu’il rencontre Laurent, l’homme de sa vie qu’il épousera en 2014.

Mais l’équilibre est toujours instable. Sa vie est une alternance de périodes en hôpitaux psychiatriques et de lentes remontées. Au fil du temps, Gilles reconnaît les prémices et sait gérer l’angoisse en faisant du sport et se protégeant auprès de Laurent, de Jeanine, sa meilleure et fidèle amie ou de Franklin, son beagle.

« Ne pas laisser son esprit trop vagabonder, ne pas s’écouter sans cesse, s’obliger à une vie équilibrée, si équilibrée qu’elle en devient presque indigeste. »

Avec ce récit particulièrement courageux, l’auteur n’occulte aucun travers. Il nous confie ses blessures, ses doutes. Nous comprenons ce qui a inspiré ses romans. L’écriture est un remède qui ne bouscule pas comme l’analyse. Je pense qu’il ne va pas aimer ce ressenti mais j’ai éprouvé de la peine pour cet homme si sensible, humain, aimable. De son enfance difficile, il a su inventer les couleurs qui illuminent d’humanité ses romans. J’espère qu’elles sauront aussi colorer son quotidien.

 

Je reviendrai avec la pluie – Takuji Ichikawa

Titre : Je reviendrai avec la pluie
Auteur : Takuji Ichikawa
Littérature japonaise
Titre original : Ima, ai ni yukimasu
Traducteur : Mathilde Bouhon
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 321
Date de parution : 15 février 2012

 

Les japonais de religion shinto-bouddhiste ont une vision particulière de la mort. Le bouddhisme la considère non pas comme la fin de la vie mais la fin de l’incarnation. La religion shintoïste amène de la sagesse et de la sérénité à ce passage de la vie à la mort, acceptant la superstition d’esprits et de fantômes. Les morts continuent à vivre quelque part tant qu’un vivant pense à eux.

C’est ce qu’inculque Takumi à son fils de six ans, Yûji. Mio, sa maman est désormais sur la planète Archevie, la planète archive « où toutes les personnes contenues dans le cœur des habitants de ce monde se réunissent pour vivre. Tant qu’il reste quelqu’un pour penser à une personne, celle-ci continue d’y résider. »

Depuis le décès de Mio, il y a un an, Takumi mène une vie sans joie. Atteint d’une « anomalie au cerveau« , il ne peut voyager, aller au cinéma, prendre un ascenseur, se rappeler les choses simples de la vie. Il fait son travail mécaniquement dans un cabinet juridique, se promène en forêt avec Yûji qui ramasse des boulons près de l’ancienne usine, discute au parc avec le vieux Nombre.

Lors d’une balade en forêt, le père et l’enfant voient Mio, ou son fantôme. Heureux, ils la ramènent à la maison. Elle lui avait promis de revenir au début de la saison des pluies pour voir comment ses deux amours s’en sortaient sans elle. Mio n’a plus aucun souvenir, ni aucune expérience.

Poco poco, Takumi lui rencontre leur vie depuis leur rencontre alors qu’ils n’étaient que deux adolescents jusqu’à sa mort brutale. Pendant six semaines, le couple revit cette belle histoire d’amour sous l’œil de Yûji, qui peut enfin entendre qu’il n’est pas responsable de la mort de sa mère. Les amants se redécouvrent avec une infinie tendresse, avec la même lenteur et la même pudeur.

 » Tout bien considéré, il peut sembler comique pour un couple, après six ans de vie commune, de rougir au simple fait de se donner la main… »

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit mais surtout une infinie douceur. Nous sommes au cœur de cette littérature japonaise d’où émanent simplicité, évidence et poésie avec des personnages profondément humains, sensibles à la nature, au surnaturel.

Le dénouement, étonnant, donne une dimension supplémentaire au récit. Ce roman sentimental qui évoque la difficulté de la séparation et la mémoire nous questionne sur le sens d’une vie. Serions-nous prêts à revivre un amour pur même si c’est au prix d’une vie éphémère?

 » Avec ce souvenir enfoui dans mon cœur, jamais je n’aurai pu supporter une autre vie. »

Je remercie Lisa (Petit pingouin vert)  de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune.

Amrita – Patricia Reznikov

Titre : Amrita
Auteur : Patricia Reznikov
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 384
Date de parution : 11 mars 2020

Hasards de lecture, plusieurs romans m’ont récemment permis d’allier littérature et peinture en découvrant des peintres  ( Walter Spies, Aimée Castain) et maintenant Amrita  Sher-Gil.

« Une comète hongroise, indienne, juive, mais aussi sikhe, française, enfin une biographie improbable. Une grande artiste. Elle a cherché à faire dialoguer l’art moderne occidental et l’art traditionnel de l’Inde. Morte trop tôt. »

C’est en dénichant une petite toile indienne chez Drouot qu’Iris, la narratrice, peintre en manque d’inspiration depuis sa rupture sentimentale, se passionne pour la vie d’Amrita Sher-Gil.

Grâce à ses toiles, et aux photographies prises par le père d’Amrita, Iris retrace la vie de l’artiste de son enfance à sa mort.

Amrita est née le 30 janvier 1913 à Buda en Hongrie de Marie-Antoinette issue de la noblesse hongroise et d’Umrao Sher-Gil, un sikh érudit, ascète et philosophe. Ces deux êtres d’origine bien différente auront deux filles, Amrita et Indira.

A l’issue de la première guerre mondiale, la Hongrie passant sous un régime fasciste, la famille repart s’installer en Inde, à Simla dans les contreforts de l’Himalaya. C’est une petite ville coloniale marquée par le goût occidental. Marie-Antoinette, chanteuse lyrique donne à ses filles une éducation artistique. Amrita aurait pu devenir une excellent pianiste mais elle a une attirance et un don pour le dessin. La peinture permet à la jeune fille timide et introvertie de s’extérioriser.

De ses voyages en Hongrie, en France, en Italie, Amrita puise une large inspiration mais après cinq ans aux Beaux-arts de Paris, la jeune femme veut définitivement rentrer en Inde en 1934. Mais c’est une femme libre, jugée scandaleuse par ses parents qui revient de l’occident.

« Toutes ces années fécondes à Paris, elle aimera, en réaction, beaucoup d’hommes, mais aussi sans doute des femmes. Elle électrise ceux qu’elle approche. Tous, ils évoqueront son charme, son pouvoir de séduction, cette lumière particulière qui émane d’elle. »

En visitant son pays, et notamment les grottes sacrées d’Ellora, Amrita découvre la peinture indienne ancienne. Elle sait dorénavant ce qu’elle veut faire de son art.

«  Que lui a murmuré cet art tout infusé de spiritualité que ne lui a pas dit celui de Paris? Un message essentiel sur notre passage sur terre, sur sa beauté, sa violence, sa sensualité, entre l’Accompli et l’Inachevé? »

Elle décide de vivre enfin au grand jour sa passion secrète et taboue pour son cousin, au grand désespoir de son père et malgré la colère sauvage de sa mère. Elle parvient à faire quelques expositions, vendre quelques toiles mais le couple peine à vivre dignement. Si Amrita sait que la marginalité est souvent le prix à payer pour créer une oeuvre, elle souffre d’anxiété et de dépression face au rejet de ses parents.

Patricia Reznikov choisit de passer par une narratrice actuelle, peintre elle aussi, séparée et sans enfants pour dresser le portrait de l’artiste indienne talentueuse aux moeurs scandaleuses pour l’époque et le pays. Ce biais, soutenu par la description de tableaux ou photos peut rompre le récit. Mais la sensibilité d’Iris, cette soif de connaître le parcours créatif d’une artiste hors norme donnent de la cohérence à la construction. La vie d’Amrita dans un monde en proie aux guerres, à la colonisation est passionnante, la création artistique passe devant tous les drames. Car Amrita est une amoureuse de l’art et de la vie. Cette artiste de talent, femme libre à la vie tourmentée m’a vite fait oublier les écueils qui ont pu me gêner comme par exemple une trop grande richesse de style sur les premiers paragraphes.

Si vous souhaitez admirer le talent d’Amrita Sher-Gil, je vous conseille cet article. Vous y trouverez aussi certaines photographies prises par Umrao, décrites par la narratrice du roman.

 

A l’ombre des loups – Alvydas Slepikas

Titre : A l’ombre des loups
Auteur : Alvydas Slepikas
Littérature lituanienne
Titre original : Mano vardas – Maryté
Traducteur : Marija-Elena Baceviciute
Nombre de pages : 238
Date de parution : 8 janvier 2020

 

En 1946, la Prusse d’après-guerre est écrasée, dévastée par l’avancée des soldats russes. Des familles allemandes, il ne reste que les femmes et les enfants. Les hommes ne sont pas revenus de la guerre. Les soldats russes occupent les maisons reléguant dans le meilleur des cas les habitants dans les remises sans chauffage ni confort. Eva ramasse les restes de la cantine militaire jetés à même le sol pour nourrir ses cinq enfants et sa belle-soeur. En ces jours de malheur, elle peut compter sur le rire de son amie Marta. Un rire qui ne résonnera pas longtemps, tant les conditions de vie sont atroces.

« La faim et le froid viennent à bout des gens, les brisent. Ils deviennent tels des mécanismes métalliques vides et n’espèrent plus rien, n’ont peur de rien et ne s’étonnent plus de rien

Chaque virée est dangereuse, les soldats russes n’hésitent pas à battre et violer ces femmes prêtes à risquer leur vie pour ramener quelques épluchures à leurs enfants. Heinz, le fils le plus âgé passe en fraude vers la Lituanie, de l’autre côté du fleuve Niemen, pour quémander un peu de pain, de pomme de terre et de lard. Mais ils ne sont que des gamins d’une dizaine d’années sur lesquels les soldats n’hésitent pas à tirer.

Toujours plus acculés vers la famine, chacun des enfants essaie de tenter sa chance pour ramener quelque chose. Ils bravent les forêts sombres, se vendent à qui pourra les emmener et les nourrir.

Nous les suivons sur les chemins hostiles jusqu’à s’attarder sur la petite Renate, six ans. Elle aussi, a voulu s’éloigner de la famille agonisante pour trouver à manger. Son petit minois attire les sympathies, certains prennent des risques pour lui venir en aide. Mais, là aussi, la peur, celle d’être dénoncé pour aide à une enfant allemande, suscite méchanceté et delation.

Alvydas Slepikas traite ici d’un sujet peu connu, l’histoire des enfants-loups, ces petits allemands arrivés en Lituanie après la guerre pour mendier. C’est en s’inspirant du témoignage de deux survivantes qu’est né le personnage de Renate.

L’auteur compose une fiction sombre mais poignante surtout lorsque se détache le personnage de la petite Renate. Une petite fille en danger que l’on voudrait protéger de ces hordes de loups.

Un bon premier roman qui lève le voile sur un volet moins connu de la fin de la seconde guerre mondiale.

 

 

Les méduses – Frédérique Clémençon

Titre : Les méduses
Auteur : Frédérique Clémençon
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 192
Date de parution : 15 janvier 2020

 

Originalité de composition, prégnance des lieux, fragilité des instants, instinct animal, ce roman de Frédérique Clémençon possède de nombreux atouts pour capter l’intérêt du lecteur. Pour peu que vous ne soyez pas réfractaire à cette forme qui rappelle la nouvelle.

L’auteur construit son récit autour d’un lieu, un hôpital d’une commune entre Niort et Poitiers, à quelques dizaines de kilomètres de l’océan.

Hélène Laurentin, infirmière au service des urgences, ouvre cette ronde d’histoires. Nous la rencontrons dans une petite station balnéaire. En ce mois de juillet 2017, elle est seule avec son fils de six ans. Dans ce lieu typique et estival, elle convoque ses souvenirs avec le patron du bar d’où est parti son mari, trois ans plus tôt pour une urgence professionnelle. Victime d’un accident de voiture, Hélène l’a retrouvé dans le coma au service de réanimation de l’hôpital où elle travaille. Cet été-là, l’océan était infesté de méduses.

Les animaux auraient-ils l’intuition des catastrophes imminentes? Pourquoi tant d’oiseaux morts tombent-ils du ciel dans ce petit village des Ecluses? Delphine Müller, originaire de l’Est de la France, embauchée au service des urgences quand Hélène était indisponible, se pose la question même si Robin, son fils de onze ans, n’y voit qu’un souvenir de son grand-père passionné d’ornithologie.

Et pourtant, le drame couve dans autre village à trente minutes de là, au coeur d’une bande de quelques enfants. Cette fois les personnages principaux se retrouveront comme patients et accompagnateurs dans ce lieu tournant qu’est l’hôpital.

Olivier Peyrat, ambulancier. Samir Djabri, un malade. Camille, une jeune femme qui délivre des médicaments. Pierre Milan ou Remi Lévèque, neurochirurgiens. Nous entrons dans l’intimité de chacun lié de près ou de loin à Hélène ou Delphine. Tous appartenant à cette sphère hospitalière où l’on vibre à la frontière de la vie et de la mort.

Ronde de destins fragiles en lien direct avec la mort, ce roman garde pourtant la lumière des lieux, celle des criques de l’Atlantique ou de la Crète, la force des personnages marqués par le malheur mais tenus par leurs liens réciproques et l’espérance de rester vivant.

Ce sixième roman de Frédérique Clémençon figurait dans la première liste pour le Prix RTL/Lire 2020. C’est sans aucun doute, un roman original et sensible à découvrir en cette rentrée littéraire.

10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange – Elif Shafak

Titre : 10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange
Auteur : Elif Shafak
Littérature turque
Titre original : 10 minutes 38 seconds in this strange world
Traducteur : Dominique Goy-Blanquet
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 400
Date de parution : 8 janvier 2020

 

Si les grands moments de la vie, naissance, mariage, retraite, mort sont marqués d’une date précise, l’esprit met du temps à s’accommoder du nouvel état. Rien n’est aussi instantané. A l’instant t où le coeur s’arrête, il reste 10 minutes et 38 secondes pendant lesquelles les circuits cérébraux continuent à fonctionner. C’est dans ce monde étrange que nous croisons Tequila Leila, prostituée, assassinée et jetée dans une poubelle d’Istanbul. Au fil de ces 10 minutes 38 secondes, Leila convoque les moments importants de sa vie. Ces moments de l’enfance qui ont figé son destin, ces moments de rencontre avec cinq personnes, les cinq amis qui l’accompagneront au-delà de la mort.

Leyla Afife Kamike est née le 6 janvier 1947 dans la ville de Van. Sa vraie mère, Binnaz, seconde et jeune épouse du tailleur Haroun, est contrainte de donner son enfant à Suzan, la première épouse stérile. La vie de Leyla commence dans le mensonge, le silence qu’obligent les traditions et superstitions.

Quand, à seize ans, enceinte, elle annonce à son père avoir été régulièrement abusée sexuellement par son oncle depuis l’âge de six ans, ce dernier privilégie la sauvegarde de l’honneur à la défense de sa fille. Pour échapper à un mariage forcé, aidée par Sinan, son meilleur et seul ami, Leyla prend le bus pour Istanbul, ville de la liberté. Elle troque « le « y » de yesterday contre le « i » d’infini » et devient Tequila Leila. Jeune et naïve, elle est vendue à un bordel par un couple qui l’avait aidée à la gare.

« Cette ville la surprendrait toujours; des moments d’innocence se dissimulaient dans ses coins les plus sombres

Les rencontres avec Nalan, un ouvrier qu’elle retrouve des années plus tard en femme dans une prison, avec Jameelah, une africaine ayant fui son pays, avec Zaynab122, une naine adepte de tasséomancie, puis avec Humeyra, une chanteuse qui a fui un mari violent, sont des moments d’innocence et de grâce dans cette ville cosmopolite pleine de contradictions.

« Istanbul n’était pas une ville pleine d’opportunités, mais pleine de cicatrices. »

Leila y découvre aussi les rivalités politiques avec D/Ali, un étudiant trotskiste qui l’entraîne en mai 1977 sur la place Taksim où des snipers tirent sur une foule de manifestants. Istanbul est une ville de troubles et de chaos où le taux de criminalité est important.

Après une longue première partie intitulée L’esprit, qui balaie le passé de Leila, nous suivons avec Le corps, l’action du groupe des cinq amis ; incapables d’accepter que le corps de leur amie, non réclamé par une famille qui l’a bannie, soit enterré anonymement dans le cimetière des Abandonnés.

Ce lieu, situé dans le village de Kilyos, près d’une station balnéaire existe réellement. On y enterre tous les non-désirés, les indignes, les non-identifiés, plus récemment les corps des migrants ramassés  sur les plages, avec au mieux une planchette en bois portant un numéro.

Le groupe des cinq commence une folle aventure pour sauver l’âme de leur amie.

Avec ce roman, aux reflets d’Istanbul, Elif Shafak raconte l’histoire de la Turquie d’aujourd’hui. Superstitions, prophéties, croyances maintiennent les hommes sous contrôle. L’honneur, la religion contraignent les femmes à une soumission totale au pouvoir des pères ou maris. Leyla a grandi avec la honte et le remords, la culpabilité qu’on lui a ancrée dans la tête. «  Istanbul, la ville où finissaient par aboutir tous les mécontents et les rêveurs » ne pourra l’en guérir. Fort heureusement, Elif Shafak, offre aux laissés pour compte la force de l’amitié.

Fidèle à son univers, Elif Shafak, nous offre une belle histoire de femme, bafouée par sa famille mais entourée de belles personnes dans une Turquie pleine de contrastes.

La maison – Emma Becker

Titre : La maison
Auteur : Emma Becker
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 384
Date de parution : 21 août 2019

« Et que Calaferte me pardonne de l’avoir si mal compris en le lisant à quinze ans; ce n’est ni un caprice ni un fantasme d’écrire sur les putes, c’est une nécessité. C’est le début de tout. Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d’amour, de vie ou de survie.  »

On parle mieux de ce qu’on a vécu. Mais quel courage insensé de rejoindre pendant plusieurs années une maison close afin de parler de ce qu’y vivent les femmes. A vingt-trois ans, auteure de deux romans, Emma Becker part à Berlin où la prostitution est encore légale. Elle commence à travailler au Manège, un endroit sans âme où le client est rare et les patrons inquiétants. C’est là qu’elle initie son livre.

« si j’étais restée au Manège aux côtés de Milo et de son harem aux yeux blessés, j’aurais écrit un livre terrible, déjà lu mille fois. »

Par contre, à la Maison, elle trouve une famille et y reste deux ans. Emma Becker nous parle de ces femmes, très jeunes ou mères de famille, sensuelles, sculpturales ou généreuses. L’idée est de découvrir quelle femme se cache derrière la prostituée.

« Ce sont les filles qui me retiennent ici, leur histoire. Je reste accrochée à l’envie de les déchiffrer. »

Les hommes, les clients sont moins à l’honneur. Laid, timide, père de famille en manque, habitués, violent, amoureux, chaque homme vient expulser ses fantasmes de violence, de domination  ou vivre ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs.

« le bordel, au fond, ce n’est qu’un miroir grossissant où tous les défauts, tous les vices des hommes tempérés par le quotidien deviennent assourdissants.  »

Ce roman, sans faire l’apologie de la prostitution, reconnaît sa valeur de soupape de sécurité dans la société. Et on peut ici l’admettre tant les prostituées semblent épanouies et libres de choisir leur condition de travail. La violence et le non-choix sont largement édulcorés.

Fort heureusement, l’auteur précise bien que son roman « n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie, c’est celle de la Maison, celles des femmes qui y travaillaient, celle de la bienveillance. »

Avec quelques longueurs et un flou sur le passé amoureux d’Emma, ce roman reste un témoignage remarquable, « un livre où elles seront toutes belles, toutes héroïques, où l’ordure deviendra noblesse. »

La maison a obtenu les prix Blù Jean-Marc Roberts, Romannews Publicis drugstore 2019 et Prix du roman des Etudiants France Culture Telerama 2019.

Ni poète, ni animal – Irina Teodorescu

Titre : Ni poète, ni animal
Auteur : Irina Teodorescu
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 224
Date de parution : 28 août 2019

Il me reste un souvenir amusé de la lecture du premier roman d’Irina Teodorescu, La malédiction du bandit moustachu. Le titre et la couverture de ce nouveau livre ont amplifié mon envie de renouer avec cette auteure espiègle. Et finalement, nous restons dans cet univers où les images d’enfance cachent la réalité sombre de la vie.

Carmen, double de l’auteur, est née à Bucarest en 1979. Elle vit aujourd’hui à Paris où elle est avocate. Lorsqu’elle apprend la mort du Grand Poète dissident qui fut son ami, elle noie son chagrin au volant de sa voiture, fonçant au travers de la forêt de Sologne. Elle percute alors un renard, « mort par un éblouissement ». La poésie et le monde animal propulsent son esprit en 1989, année de la chute du mur de Berlin et des mouvements à l’Est, année où ce poète joua un rôle important dans sa vie. 

En 1989, Carmen a dix an. Elle vit dans un appartement à Bucarest avec ses parents, proche de la nature apaisante de ses grands-parents paternels et de la folie de sa grand-mère maternelle. Elle est la dernière, tardivement née après cinq ou six frères et soeurs. 

Pendant que sa mère enregistre des K7, moins contrôlées que les courriers, racontant à son amie partie vivre aux Etats-Unis toutes les banalités de sa vie et quelques propos subversifs, que son père, directeur financier dans une usine de savons se fait peur dans son bolide, que sa grand-mère déraille dans un hôpital psychiatrique et que son grand-père vole des chats, Carmen écrit des poèmes pour sa maîtresse et se lamente au sujet de cigognes gelées sur le lac du Moulin.

Derrière les évènements anodins perçus par une petite fille, la révolution est en marche. Nous la suivrons avec Carmen de mars à décembre 1989 avec cette image télévisée qui marque encore les esprits, la fusillade du couple Ceausescu.

A l’image du titre de ce roman, le récit oscille entre poésie et réalité historique, naïveté de l’enfance et prise de conscience de l’adulte. Sensible à la poésie et au monde animal, Carmen grandit en cette année charnière qui la propulse de l’enfance à la réalité adulte.

J’aime beaucoup le côté décalé d’Irina Teodorescu. Sa vitalité, son espièglerie donnent du souffle, de la luminosité à ses récits. Le regard de l’enfance, le biais tragicomique donnent en apparence moins de profondeur au témoignage de l’auteur. Mais faut-il toujours être sombre et pesant pour évoquer les dictatures ?