L’année la plus longue – Daniel Grenier

GrenierTitre : L’année la plus longue
Auteur : Daniel Grenier
Littérature canadienne
Éditeur: Flammarion
Nombre de pages : 395
Date de parution : 17 août 2016

Couvrir quatre siècles d’histoire du grand continent américain est un défi ambitieux surtout pour un premier roman. Mais la quatrième de couverture présentant Daniel Grenier comme un immense conteur, je frémissais déjà à lire les récits de la prise de Québec, de la capitulation des Indiens, de la guerre de Sécession, de la Prohibition, des débuts du cinéma et des attentats du 11 septembre.

Partir sur une étrange interprétation du vieillissement particulier des gens nés le 29 février en créant l’ordre des Twentyniners n’était pas vraiment pour me plaire. Thomas Langlois a cette particularité ( né le 29 février 1980) tout comme son aïeul, Aimé Bolduc ( né le 29 février 1760).
 » Aimé Bolduc, l’homme de l’année bissextile, celui qui ne vieillissait pas comme les autres, parce que son âme était en phase avec des planètes différentes. »
Bon, allez, pourquoi pas. Aimé vivra donc quatre fois plus longtemps.
 » Le 29 février était la date la plus importante de l’univers. Pourquoi? Parce qu’elle permettait de vivre éternellement. »
Thomas est le fils de Laura et Albert Langlois. Albert, originaire de Québec y retourne abandonnant femme et enfant afin de retrouver les traces de son ancêtre, Aimé. Lorsque Laura perd la vie dans un accident d’avion, Thomas est recueilli par ses grands-parents maternels et se lie avec Mary, une amie noire de sa mère.
Entre temps, l’auteur jongle avec les siècles pour retracer le parcours d’Aimé. C’est grâce à lui que nous vivons les grands moments de l’Amérique.
Les histoires de vie de Thomas et d’Aimé sont intéressantes mais l’enchevêtrement des époques alourdit la lecture. Le récit en devient un peu brouillon. Et quel dommage de ne pas tirer davantage partie de cette formidable occasion de réellement raconter la grande Histoire. Je fus finalement frustrée de ne pas plonger davantage dans ces grands moments mémorables. Les épisodes ne sont qu’effleurés ou vécus par un passage relativement anodin. L’ensemble manque ainsi d’accroche et je suis restée une insensible spectatrice devant ces quatre siècles d’histoire pour finalement sombrer dans l’épilogue.
L’année la plus longue n’est visiblement pas un roman pour moi.

L’avis guère plus enthousiaste d’ Alex.

Je suis de celles qui restent – Bernadette Pecassou

PécassouTitre : Je suis de celles qui restent
Auteur : Bernadette Pecassou
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 336
Date de parution: 13 avril 2016

Alice, la cinquantaine vient de perdre brutalement son mari, Michel, 62 ans, victime d’une crise cardiaque. A l’enterrement, la famille de Michel brille par son absence. Michel était brouillé avec son frère Yves depuis longtemps et sa jeune sœur, Laurence souffre de dépression.
En quittant sa région natale du Sud-Ouest, Michel l’intellectuel semblait avoir renié ses origines paysannes. Alice, en femme soumise, n’avait eu alors d’autres choix que de suivre son mari en région parisienne dans les années 70.
Quelques jours après l’enterrement, Alice reçoit un mystérieux colis pour son mari. La paquet contient un briquet Dupont de grande valeur, apparemment acheté d’occasion sur Le Bon Coin. En enquêtant sur cet achat, Alice découvrira une facette inconnue de son mari et le secret familial de son enfance.
Cet aspect du roman, avec une enquête sur un secret de famille, est certes le plus vendeur mais je le relègue volontairement au second plan.
Le fil conducteur qui oppose l’ancrage familial à l’époque moderne soumise à la mondialisation est, à mon sens bien plus intéressant. D’ailleurs, le titre du roman confirme que l’auteur voit en ce thème le sujet principal.
 » L’exil commence le premier jour où on quitte sa terre d’enfance. »
Alice tire une grande force de ses racines paysannes, notamment avec les leçons de sa grand-mère. Mais, de cette éducation, elle a aussi gardé un sens de la soumission au mari et une capacité d’abnégation. Dans son discours, parfois répétitif et plaintif, elle se raisonne en permanence face aux défauts de son mari. Michel était râleur MAIS Alice met en avant le bel équilibre et la joie de son foyer. Les soirées, chacun dans son coin, n’étaient pas bien terribles, MAIS ça lui convenait.
Michel, cadre supérieur dans la distribution, voulait absolument sortir de sa condition natale. En critiquant les réflexes de pauvre, Michel a poussé leurs deux enfants, Paul et Juliette vers de hautes études et des carrières internationales.  » on est ce qu’on a la volonté de devenir. »
Paul travaille à Boston et Juliette fait une croix sur ses amours pour obtenir un poste à Hong Kong.
Alice, en mère inquiète, souffre de cet éloignement. Et davantage encore depuis la mort de son mari. Le temps des familles où l’on ne quittait pas sa terre natale pour travailler est révolu.
Et pourtant, le monde semble changer. Aux États-Unis, les grands centre commerciaux déclinent. En France, de nombreux magasins remettent en avant le monde de l’intime avec des services et du linge de maison à l’ancienne. Le succès des maison d’hôtes n’est-il pas le reflet d’un besoin d’une harmonie familiale.
Juliette avait senti, elle aussi, un commencement de doute dans les derniers propos de son père.
 » Mais comment aurait-il pu prévoir que le monde perverti de la finance virtuelle l’emporterait sur celui des bâtisseurs qu’il avait connu, et que de jeunes et brillants inconscients, dont son propre fils, en changeraient la face en s’enfermant dans des hangars depuis lesquels ils piloteraient des sommes astronomiques qui mettraient les États à genoux? »
Sommes-nous arriver au moment où l’on commence à cerner le cynisme et l’ennui d’une société où tout est prétexte à s’évaluer?
Même, si il faut savoir se débarrasser des querelles du passé, l’importance des repères s’accroît dans le monde actuel qui bouge en permanence.

Derrière une intrigue de roman, que je qualifierais plutôt de grand public ( sans aspect péjoratif), Bernadette Pecassou ouvre une réflexion, un peu trop secondaire, sur la limite de notre société actuelle où le virtuel et la mondialisation perdent notre essence.

Comment j’ai tué mon père – Frédéric Vion

VionTitre : Comment j’ai tué mon père
Auteur : Frédéric Vion
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 180
Date de parution : 7 octobre 2015

Auteur :
Né en Lorraine en 1976, Frédéric Vion est aujourd’hui journaliste à France 2. Comment j’ai tué mon père est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
 » Avec les boulets et les fardeaux intimes, il y a plusieurs solutions. En général on se contente de les traîner : on souffre tout seul et ça n’avance à rien. Ou alors on peut grimper dessus, pour au moins être vu. Il y a enfin la possibilité de les renvoyer à la figure de l’agresseur : c’est lourd et ça fait mal à tous les protagonistes, mais c’est efficace... »
Comment s’en sortir quand on est un petit garçon dans une famille apparemment très ordinaire, mais que son père est un tyran domestique et qu’un monde s’écroule autour de soi?
Un père violent, une époque qui l’est aussi, et l’Histoire qui s’en mêle : tout concourait à démolir le narrateur…à moins qu’il n’arrive à se montrer plus résistant qu’eux. »

Mon avis :
Des récits autobiographiques d’enfance difficile sous la violence familiale, j’en ai lu plusieurs. Je me souviens du premier roman d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule qui relate aussi une enfance difficile en Picardie. C’était un récit coup de poing un peu polémique. J’ai lu aussi dernièrement le récit de Marc Lavoine sur son père volage ( L’homme qui ment) , un souvenir entre affliction et respect.
Frédéric Vion s’inscrit dans la sincérité, la nostalgie et la détermination. Il met lui aussi au centre de son récit une région, La Moselle, une époque et surtout un père violent et tyrannique.
En retraçant les vies de sa famille paternelle, c’est toute l’histoire de la Lorraine qui est survolée. L’annexion d’une partie de l’Alsace Lorraine après la défaite de 1871, la récupération des mosellans issus des plaines de l’est après la guerre 14-18, la suprématie de la sidérurgie. Gabriel, l’arrière grand-père épousera ainsi Esther, fille de l’est ne parlant pas le français, employée comme bonne dans l’auberge familiale. Il sera alors le premier à travailler dans la sidérurgie à Longwy, ville entièrement pilotée par l’usine.
Leur fils aîné, Marcel épouse Odette, une catholique odieuse qui élèvera ses quatre fils en leur inculquant la dominance masculine. Odette adule particulièrement Daniel, ce fils qui devient policier et sera le père tyrannique du narrateur.
 » Tout comme sa mère, mon père considérait que l’ensemble de l’humanité se compose de supérieurs et d’inférieurs. Les inférieurs, il faut les mater. Quant aux quelques supérieurs plus ou moins légitimes que l’on révère pour l’instant, patience : un jour peut-être on les dépassera, et alors on les brisera. »
Quand Daniel se marie avec la belle et élancée Danièle, fille d’immigrés italiens, il voit surtout une jeune fille timide et modeste facile à dominer.
Professeur de français, Danièle subit tous les diktats de son mari. Il lui interdit de conduire, ne lui laisse aucun accès au compte bancaire, l’humilie, lui impose ses choix de vie et la bat.
Les deux enfants vivent sous le « sentiment permanent de terreur sous-jacente, d’alerte » qui n’a pas quitté l’auteur depuis et qui a valu un handicap au plus jeune.
Comme pour Eddy Bellegueule, les études seront une porte de sortie.
 » J’avais l’impression, sans doute justifiée, que ma vie en dépendait, que je ne pourrais sortir de mon milieu et de mon enfance ratée que grâce à la réussite scolaire. »
Si j’ai perçu un manque de structure dans le début du récit, j’ai ensuite apprécié le ton de cette confession et la nostalgie d’une époque et d’une région proches de mes origines. Avec beaucoup de naturel, sans accablement, l’auteur confie son histoire familiale. Sa voix donne beaucoup de douceur et de mérite à une mère soumise qui, pourtant parfois trouve des arrangements pour contourner les ordres de son dictateur de mari. Le jeune frère, peu évoqué n’en demeure pas moins le plus affligé dans cette histoire. Mais l’auteur a le bon goût de ne pas en faire un martyr, il lui donne juste une douceur attachante.
Avec sans doute les imperfections d’un premier roman, Frédéric Vion trouve ici le bon équilibre entre humour, colère et nostalgie pour faire de cette confession un roman sensible et sincère.

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Le renversement des pôles – Nathalie Côte

CoteTitre : le renversement des pôles
Auteur : Nathalie Côte
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 192
Date de parution : 19 août 2015

Auteur :
Nathalie Côte est née à Rouen en 1971. Musicologue et compositrice de musiques d’illustration et d’œuvres électro-acoustiques, elle vit aujourd’hui en Savoie. Le renversement des pôles est son premier roman.

Quatrième de couverture :
Couple : deux personnes de la même espèce considérées ensemble.Couples en vacances avec enfants : spécimen d’un genre particulier qui attend l’été avec impatience mais qui risque fort de finir la tête dans le sable.Les Bourdon et les Laforêt ont loué deux appartements voisins dans une résidence avec piscine en bord de mer. Chacun est arrivé avec la même envie : consacrer ce temps béni aux enfants, au repos, aux projets. Et tous sont rattrapés par leurs obsessions propres : fuir un mari ennuyeux, gagner vite plus d’argent, faire oublier qu’on a pris dix kilos, faire semblant que tout va bien. Passée l’euphorie de l’échappée belle, ils ne tarderont pas à découvrir que changer de vie a un prix, que la liberté exige du souffle et qu’elle ne s’achète jamais à bon compte.Avec un humour acide et une implacable clairvoyance, Nathalie Côte se fait entomologiste de la classe moyenne et pavillonnaire. En filigrane, elle dénonce le monde du travail, véritable machine à tuer, et le monde matérialiste, qui propose vainement de se consoler en consommant à crédit. On regarde ces personnages ni aimables ni détestables se débattre et renoncer. On les regarde, en espérant ne pas leur ressembler.
Mon avis :
Avec beaucoup de légèreté et de drôlerie, Nathalie Côte nous donne à observer deux couples désabusés. La quarantaine, la routine de vies moyennes et ennuyeuses, chacun rêve d’autre chose en s’adonnant à ses plaisirs solitaires.
Les vacances, loin de toute activité professionnelle ou des occupations traditionnelles plongent les deux couples face à leur intimité.
Chez les Laforêt, même si Arnaud est pour tous le mari idéal qui cuisine et s’occupe d’Erwan, il ennuie Claire. Sportive et mince, elle rêve du prince charmant qui l’emmènera au septième ciel.
 » Cette existence morne et routinière où l’extase consiste à boire un bol de chicorée dans un champ de maïs en attendant l’arrivée du facteur, elle en a soupé. »
Arnaud, patient, s’occupe de son blog consacré à la macrophotographie et se console avec les sites pornographiques.
Les Bourdon, eux, souffrent surtout d’un manque d’argent. Les heures supplémentaires de Vincent, technicien en informatique ne suffisent pas à acheter un nouveau véhicule. Virginie, adepte du développement personnel complexe sur son poids et craint l’éloignement de son mari accroc aux Pepito et aux cigarettes.
 » Ne pas contrôler son poids la rend folle, c’est comme si elle ne contrôlait pas sa vie. »
 » Le renversement des pôles est un phénomène récurrent au cours duquel le champ magnétique de la Terre s’inverse…à l’issue de la phase de déplacement, soit le pôle revient à sa configuration initiale et on parle d' »excursion » soit il se maintient dans sa nouvelle position, on parle alors d »inversion«  »
Ces vacances seront-elles pour les Laforêt et les Bourdon une excursion ou une inversion?
Dans un style simple et fluide, Nathalie Côte signe une comédie douce amère, un roman léger et agréable qui détend mais touche aussi parfois par la fragilité de ses personnages.

Toutefois ce genre de récit à la façon « Camping Paradis » n’est pas vraiment ma lecture de prédilection. Cela permet de passer un moment sympathique de repos neuronal mais il me reste peu de souvenirs de ce type d’histoires.

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Voyageur malgré lui de Minh Tran Huy

tran huyTitre : Voyageur malgré lui
Auteur : Minh Tran Huy
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 230
Date de parution : 20 août 2014

Auteur :
Minh Tran Huy est une écrivain française d’origine vietnamienne,  née en 1979 dans la région parisienne. Elle est l’auteur de deux romans, La Princesse et le Pêcheur et La Double Vie d’Anna Song (Actes Sud, 2007 et 2009).

Présentation de l’éditeur :
En 2012 Line découvre l’existence d’Albert Dadas. Le destin de ce premier cas de touriste pathologique, recensé au XIXe siècle, lui remet en mémoire l’histoire de sa famille, en particulier celle de Thinh, cousin de son père, rendu fou par l’exil, et celle de sa cousine Hoai disparue depuis sa tentative de fuite du Vietnam communiste par la mer.

Mon avis :
 » Nous avons essayé de vous donner l’enfance dont nous avons été dépouillés, loin de la pauvreté, de la terreur et des deuils. Je ne vous ai jamais rien confié de ce que j’avais vécu avant. A quoi bon charger vos épaules d’une pénible mémoire. »

Deux mois après la mort de son père, lorsque Line se retrouve pour son travail à New-York, elle flâne dans de nombreux musées et découvre l’histoire d’Albert Dadas, un homme ayant souffert de dromomanie (la maladie du fugueur).
Le voyage peut résulter d’une maladie ou du besoin de quitter un pays en guerre. Maladie ou nécessité, l’exil, comme celui vécu par les émigrés d’Ellis Island reste toujours un traumatisme. Certains n’arrivent jamais à destination, d’autres vivent avec le silence des absents, sans jamais savoir à quel pays ils appartiennent.

Dans une première partie, Minh Tran Huy évoque les étranges voyages d’Albert Dadas, puis ceux plus entravés de Samia, jeune athlète somalienne qui voit en la gloire olympique la possibilité de quitter un pays de famine et de guerre. Elle fait le parallèle avec son père, petit campagnard vietnamien qui n’avait pour objectif que l’excellence scolaire afin de partir étudier dans un école d’ingénieurs parisienne. Son cousin, Linh est parti avec lui pour la France dans la même école. L’accueil aux Etats-Unis pour le frère de Linh, Thinh, fut plus difficile avec le début de la guerre du Vietnam, entraînant irrémédiablement le jeune homme vers l’exil mental et la folie.
 » Mais là où Albert avait traversé les frontières les unes après les autres suivant une route à la fois chaotique et fluide, Samia s’était heurtée à toutes celles qu’elle avait tenté de franchir, encore et encore. Elle s’était vue opposer des barrières physiques, financières, administratives, sociales, et malgré son souffle et son énergie, elle en était restée captive. Prisonnière, comme Thinh l’avait été de son exil géographique et mental. »

La seconde partie intitulée Retours, se concentre sur le témoignage inattendu de Huong, le père de Line. « Le silence était son élément naturel » mais il finit par se confier à sa fille qui cherche à connaître le passé. La confession est complète et poignante de sa naissance en 1954, au début de la guerre d’Indochine jusqu’ à sa mort. Son père et son grand-père appartenaient aux rares Viêt-minhs non communistes. Huong et sa mère ont dû s’enfuir à Saïgon en 1954 chez le juge Tan, oncle maternel qui finira tristement dans un camp de rééducation. Tant de proches disparus hantent la mémoire de Huong qui ne pourra voyager en son pays (mais l’est-il encore?) qu’en 1972.

Minh Tran Huy rend hommage à son père et à tous ceux qui ont disparu dans l’exode ou dans les camps. Tant de meurtres et d’assassinats dont il ne fallait parler qu’à demi- mots en évoquant des disparitions, des absences. Se taire devient un automatisme alors qu’il faudrait laisser des traces de toutes ces vies perdues, de tous ces voyages involontaires.

Si le lien entre les histoires d’Albert Dadas et de Samia de la première partie intitulée Allers et celle du père de Line n’est pas évident, il permet toutefois d’éviter de se focaliser sur une évocation classique et romanesque de l’histoire familiale en élargissant l’exil à d’autres sources, d’autres pays, d’autres voyages.

Coïncidence de lecture : Après la lecture du dernier roman de Gaëlle Josse, Le dernier gardien d’Ellis Island, j’ai retrouvé ici l’évocation d’ Ellis Island  » lieu de l’exil, c’est à dire de l’absence de lieu, du non-lieu, du nulle part. »

Je remercie la LNO pour le prêt de ce livre.

rentrée Vietnam

 

 

Une enfance de rêve – Catherine Millet

Titrmillete : Une enfance de rêve
Auteur : Catherine Millet
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 283
Date de parution : avril 2014

Auteur :
Catherine Millet, née en 1948 à Bois-Colombes, est critique d’art, commissaire d’exposition et écrivain français. Fondatrice de la revue Art Press, personnalité de l’art contemporain, elle s’est fait connaître du « grand public » avec son livre La Vie sexuelle de Catherine M..

Présentation de l’éditeur :
Catherine Millet a entrepris ce récit où elle raconte son enfance, son père et sa mère, pour essayer de comprendre comment on peut grandir sans se fabriquer une morale, et comment peut naître le désir d’écrire.

Mon avis :

«  Car la vie dédoublée suppose non pas de s’absenter du monde pour rejoindre un monde imaginaire, mais au contraire d’être hyper-présent dans le monde, sensible au plus petit détail qui le constitue, au moindre phénomène qui le traverse. »

Pour écrire ses romans autobiographiques et surtout celui-ci, Catherine Millet s’est imprégnée de l’ambiance familiale, des premiers jours d’école, de ses lieux de vie et de vacances, de ses lectures. Mais elle va au-delà de son expérience personnelle pour donner un éclairage psychanalytique très intéressant sur l’enfance et l’adolescence.
Enfant d’un couple désuni : sa mère Simone a rejeté son père Louis dès son retour d’un camp de prisonniers . Sœur aînée de Philippe, un garçon violent et capricieux né d’une relation adultère. Vivant à cinq dans un deux pièces de Bois Colombes. A défaut d’une enfance de rêve, Catherine a dû grandir très vite et vivre dans les « rêvasseries » et les décors de la littérature ou du cinéma.
 » Si les enfants des couples ratés grandissent plus vite que les autres, c’est bien sûr parce qu’ils ont accès au versant noir de la réalité conjugale, c’est parce qu’ils sont propulsés de plain-pied dans la vie des adultes, dont ils deviennent en quelque sorte les égaux. »
Les mots, la poésie, les livres sont très vite des fenêtres sur d’autres horizons.
 » Quand le goût des livres vient tôt, il tient à sa fonction de fenêtre sur d’autres horizons plus ou moins extraordinaires, mais s’y ajoute le statut de l’objet livre, de propriété facile à acquérir; il est le premier bien que l’on peut avoir pour soi, égal aux biens des adultes, et non pas leur imitation, comme le sont les jouets. »
De l’enfance où imaginaire et réel cohabitent à l’adolescence où les acteurs ou le succès de la jeune Françoise Sagan la font rêver. Tout s’imbrique entre réalité et littérature de ses visites à la mer ou dans un château à la littérature de Victor Hugo ou de Chateaubriand. Car, depuis son plus jeune âge, même si elle n’ose l’avouer, elle se sent écrivain comme si  » supporter ces maux était la promesse d’une vie extraordinaire. »

Ce qui m’a le plus touchée dans ce « documentaire« , comme l’appelle l’auteure, c’est cette intelligente et perspicace façon de comprendre l’enfance et l’adolescence. L’auteure met en évidence simplement le fossé entre la perception d’un adulte et celle d’un enfant souvent lié à l’apprentissage du langage ou des conventions sociales. De même, les doutes, la solitude, la découverte du corps, la recherche permanente de la reconnaissance des adolescents sont clairement explorés.
«  Rien ne manque autant, au seuil de l’adolescence, que l’ami qui soit à la hauteur des ambitions que nous portons en nous sans être capables de les décrire, l’ami qui comprendra sans qu’il y ait à lui donner des explications. »
Quelques touches de souvenir, mais surtout la perception d’une enfant et d’une adolescente face aux violences conjugales, au désarroi du père, à la folie obsessionnelle de la mère, à l’accident de son frère. Comprendre comment elle grandit avec une maturité précoce, un désir d’écrire et un corps qui se révèle entre masturbation et premières règles.

Une enfance de rêve est à la fois un récit personnel sur ce qui orientera la vie et le métier de l’auteure mais aussi et surtout un documentaire d’initiation bien analysé qui servira plus généralement à comprendre les peurs de l’enfance et les doutes de l’adolescence.

Je remercie babelio et les Éditions Flammarion pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse Critique.

tous les livres sur Babelio.com

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Dernières nouvelles du martin-pêcheur – Bernard Chambaz

chambazTitre : Dernières nouvelles du martin-pêcheur
Auteur : Bernard Chambaz
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 318
Date de parution : janvier 2014

Auteur :
Bernard Chambaz est né à Boulogne-Billancourt en 1949. Professeur d’histoire, sportif il est notamment l’auteur de L’Arbre de vies (François Bourin, prix Goncourt du premier roman 1993).

Présentation de l’éditeur :
L’auteur a traversé les États-Unis vingt ans après la mort de son fils Martin. Seul sur sa bicyclette, la vie continue autour de lui à chaque coup de pédale. Au fil de ses méditations, il propose au lecteur de partager d’autres destins et pose la question de savoir ce qui se trouve au bout du chemin.

Mon avis :
 » La grand-route nous absorbe, Anne et moi. Elle nous tire en avant et, plus nous sommes tirés en avant, plus nous pouvons regarder en arrière sans y rester empêtrés. »

Dix neuf ans après la mort de son fils, Bernard Chambaz reprend cette route des États-Unis qu’il avait faite en famille avec ses trois fils. Trente cinq étapes de la côte Est à Los Angelès, parce que Martin aurait eu trente cinq ans en 2011. Lui sur son vélo parce que chaque coup de pédale est un effort pour aller de l’avant et sa femme le suit en Cadillac de location.

Sur ce chemin, l’auteur nous fait découvrir non seulement les paysages mais aussi des anecdotes sur chaque endroit traversé et parfois s’appesantit un peu plus sur la vie de grands hommes comme Théodore Roosevelt ou Anne Morrow, la femme de Charles Lindberg. Ces rencontres ne sont pas anodines. Célèbres ou anonymes, chacun a perdu un ou plusieurs fils.

 » A la mort de son petit-fils … Anne Morrow dit à sa fille :  » L’horreur passera, je puis te l’assurer. L’horreur passe toujours. Mais la tristesse, c’est autre chose. La tristesse demeure. »  »

Ce roman n’est pas triste. Martin reste vivant dans la mémoire. Il apparaît au souvenir d’un lieu ou dans l’image d’un martin-pêcheur. Chaque petite chose est une manière de le retrouver comme ce 11 juillet fatidique qui fut aussi la date où Charlie Chaplin a enterré son fils de trois jours,ou simplement une pointure de chaussures commune entre Lincoln et Martin.

Ce récit impose le respect pour ce couple durement touché par la mort accidentelle d’un fils, un couple qui s’impose de persévérer sur cette route, de croiser d’autres destins qui prouvent l’universalité de leur expérience.

Évidemment, ce n’est pas une lecture rythmée qui déclenche le coup de cœur, mais une force tranquille sûrement entretenue par l’effort physique nécessaire et la volonté de continuer à être vivant et de faire vivre Martin.

 » Que nous ressentions le deuil comme un état intangible n’empêche pas de vivre.
Du simple sentiment de la vie, il résulte la possibilité d’être joyeux. Le deuil est compatible avec la joie. Le tout était de l’écrire une bonne fois pour toutes et d’en faire la démonstration. Cette traversée et ce roman en sont le corollaire
. »

rentrée 14