Le chemisier – Bastien Vivès

Titre : Le chemisier
Auteur : Bastien Vivès
Éditeur : Casterman
Nombre de pages : 208
Date de parution : 12 septembre 2018

Bastien Vivès…Deux fois récompensé au Festival d’Angoulême, il me tardait de découvrir ce petit génie de la bande dessinée. Son talent, me semble-t-il, est de mettre en dessins à la fois rapides et travaillés dans le mouvement un monde moderne aux personnages féminins un peu désenchantés. L’auteur attire par la sensualité, voire provoque par sa limite avec la pornographie. Dans Le chemisier, Séverine m’a quelque peu désarçonnée par son comportement.

Étudiante en Lettres modernes assez banale, effacée, Séverine vit à Paris avec son petit ami plus attiré par les écrans et ses sorties entre copains que par sa vie de couple. Alors qu’elle faisait du baby-sitting, la petite fille qu’elle gardait est malade et salit son tee-shirt. Le père lui prête un chemisier en soie de sa femme. Ce vêtement va la transformer. 

D’une jeune fille éteinte, repliée sur elle-même…

Elle devient, avec le chemisier, une pin-up à la taille fine et à la poitrine opulente.

Quand elle le porte, elle sent le regard des hommes. Elle se sent en confiance, ose et réussit. Elle qui paraissait si effacée reçoit des déclarations d’amour, monte dans la voiture d’inconnus, fait l’amour avec le premier venu. 

Comme elle n’a aucune réponse du propriétaire du chemisier, elle le porte en permanence jusqu’à le salir, l’arracher.

J’avoue avoir eu beaucoup de mal à comprendre cette fille. Certes, de beaux vêtements, inhabituels peuvent vous faire sentir plus sensuelle, différente. Mais de là à bousculer tous les tabous. Enfin, inutile d’essayer de comprendre cette métamorphose si spectaculaire. L’essentiel est d’apprécier comment Bastien Vivès met Séverine en scène. Et là, c’est particulièrement remarquable. Ce petit air triste, mélancolique est particulièrement bien mis en dessins. Sans de longs discours, le désœuvrement de cette jeune fille est évident. Insatisfaite de sa vie de couple, le chemisier de soie lui ouvre des portes.

J’aime aussi le regard de l’artiste sur une société très actuelle, envahie par les écrans, soumise à la violence urbaine et au terrorisme. Une société qui déroute certains idéalistes. Et il faut parfois bouleverser les codes pour trouver le chemin du bonheur. 

La folie Elisa – Gwenaëlle Aubry

Titre : La folie Elisa
Auteur : Gwenaëlle Aubry
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 144
Date de parution : 23 août 2018

Elles sont quatre femmes qui parlent toutes les langues devant la porte de la maison de L., Folia, la maison des feuilles. Elles y trouveront chacune une chambre, un asile pour se reconstruire après les évènements de 2015.

Emy Manifold est une rock-star anglaise, habituée des concerts au Bataclan, en pleine descente lors du massacre. Hantée par les images et les cris de l’attentat, elle quitte la scène. Elle pense aux hommes de sa vie et surtout à Hans qui tague sur les murs un message énigmatique.

Irini Sentoni est une sculptrice grecque. Elle souffre de la folie des hommes, bien pire que celle dont on accuse sa mère. Les fous sont ceux qui veulent vendre sa maison d’enfance et ceux qui ignorent ces déchets, possessions et corps de migrants que l’on ramasse en mer. Aujourd’hui, elle peint avec la peinture la plus noire du monde et sculpte avec du barbelé.

Sarah Zygalski est une danseuse berlinoise. Elle a un olivier tatoué sur le bras pour cacher la cicatrice, dommage collatéral d’un attentat-suicide au Lion’s Gate. Quittant son professeur, elle part faire carrière à Berlin et rencontre Jan. Les tatouages marquent les grands instants de sa vie.

Ariane Sile est une actrice française. Le soir de la dernière, alors qu’elle joue Ysé, le rôle de sa vie, Ariane déclame sa colère contre ceux qui ferment les yeux face à ces jeunes comme la petite Morgane qui partent en Syrie.

Ce sont quatre « filles de la fuite et de la perte » qui quittent la scène, terrassées par la violence du monde et cherchent l’ultime asile.

«  Elles n’avaient connu ni guerres ni misère, ni murs ni barbelés, elles n’avaient rien perdu, rien d’autre qu’un peu d’elles-même. »

Depuis leur chambre, j’écoute leur voix, leur chemin. On y entend l’intimité et la voix du monde. Toujours originale dans la construction de ses récits, Gwenaëlle Aubry fait aussi sortir les échos du monde d’une chambre obscure, la montée du terrorisme et les menaces de l’extrême-droite .

Pour rassembler son récit, l’auteur aime aussi glisser des liens entre les quatre femmes comme un ancien amant ou le tag SMA,

Pour avoir parlé de plusieurs romans de Gwenaëlle Aubry, je ne reviens pas sur la qualité du style. Cette langue travaillée, poétique est faite pour de belles lectures à voix haute. Et ce titre est une fois de plus un regard éclairé sur le monde d’aujourd’hui.

Autres romans de l’auteur : Personne –  Partages Lazare, mon amourPerséphone 2014

Je dansais – Carole Zalberg

ZalbergTitre : Je dansais
Auteur : Carole Zalberg
Éditeur: Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1 février 2017

 

Puissance et poésie sont les deux atouts de l’écriture de Carole Zalberg. Ceux qui m’ont séduite dans Feu pour feu où elle oppose la rage d’une adolescente écorchée face à la résignation muette d’un père en exil. Ceux du très bel album illustré L’invention du désir.

Avec Je dansais, l’auteur continue avec ses thèmes de prédilection sur l’enfermement, le poids du passé sur la transmission filiale et la violence faite aux femmes.

 » Je dansais. Du matin au soir je dansais. C’est ce que je faisais. Avant lui. »
C’est la première phrase de ce récit, le récit d’un enlèvement et d’une séquestration. Marie, treize ans est enlevée par un homme défiguré suite à une explosion. Le regard sûr de l’enfant, un regard de compassion donne à Édouard, ce monstre défiguré l’espoir d’une possible réparation.
 » Je dirais que tu n’as pas dix ans mais tu as saisi en un instant ce que c’est d’être moi. Tu as décelé le reclus derrière le masque d’horrible et douloureuse chair et déjà tu me délivres. Quelque chose d’encore vivant et fier en moi s’échappe. Que tu recueilles. Que tu sauras aimer, je le comprends aussitôt. »
Marie sera séquestrée pendant trois ans, subissant les assauts d’Édouard, enfermé das son délire amoureux;  s’il croit l’aimer d’un amour pur, il n’en fait pas moins sa chose. Elle lui oppose un silence absolu et s’évade dans les livres, les seuls endroits où elle peut respirer loin de lui.
A l’issue de ce faux dialogue entre la Belle et la Bête, les parents de Marie associent leurs voix. Comment garder l’espoir de revoir cette enfant disparue depuis tant de mois? Comment une mère, privée de liberté dans sa jeunesse, pouvait-elle mettre en garde une enfant si libre et heureuse de vivre? La mort ne vaut-elle pas mieux parfois que la souffrance?
 » Je crains autant de ne pas la revoir que de lire en elle sa disparition? »

En très peu de pages, Carole Zalberg parvient à complexifier ses personnages, en les lestant d’un passé qui, inévitablement, leur donne plusieurs dimensions. Sans lui accorder de circonstances atténuantes, Édouard a sa part de souffrances intimes qui, au-delà du visage meurtri lui laisse espérer une vie meilleure avec le regard de cette enfant. Marie porte en elle un souvenir d’enfance qui lui fait croire à l’inéluctable punition faite aux femmes. La mère de Marie, enfant caché, a traversé tant de menaces, comment peut-elle faire son deuil sans «  cadavre à coucher parmi les morts pour le repos des vivants. »

De ce fait divers, Carole Zalberg universalise son récit en insérant des paragraphes sur les violences faites aux femmes dans le monde entier. Les voix des femmes yézidies enlevées par les combattants de l’État Islamique, des femmes disparues de Ciudad Juarez, des petites filles  » donnée en pâture au sexe violent des soldats« , des  » belles ou même pas, sifflées sur les trottoirs, collées, palpées, suivies, complimentées comme on insulte ou couvertes sans détour d’injures par l’animal que nous faisons sortir de l’homme. », toutes ces voix s’unissent sous la plume de Carole Zalberg pour déclamer:
 » Quelle faute nous fait-on payer depuis la nuit des temps? »

Une fois de plus, Carole Zalberg signe un roman puissant et poétique sur des thèmes forts qui lui sont chers. Fille d’une enfant caché, son œuvre est marquée par la résilience. Ses romans sont souvent l’occasion de montrer le poids de la transmission filiale, de porter la féminité, de disséquer la part d’humanité ou de monstruosité enfermée en chacun de nous et de donner une voix aux exilés et aux femmes.
Mon avis peut être partial parce que je suis, à chaque fois, subjuguée par la langue magnifique de cette auteure qui, en quelques pages, me bouleverse par ses mots et ses messages.

 

Flora et les sept garçons – Dominique Dussidour

DussidourTitre : Flora et les sept garçons
Auteur : Dominique Dussidour
Éditeur: Éditions de la Table Ronde
Nombre de pages : 173
Date de parution : 1 avril 2016

C’est avec beaucoup d’élégance et de naturel que Dominique Dussidour, poétesse avant tout, nous conte les moments de vie de ces jeunes femmes, adolescentes ou fillettes.
En partant d’un conte, de la mythologie ou d’une rencontre, l’auteur extrait un instant de basculement qui défie le temps et dépasse les frontières.
Dominique Dussidour saisit l’événement qui renvoie les jeunes femmes comme Anna, Sarah ou Antoinette à la douceur de la jeunesse, qui leur fait retrouver la voix de l’adolescence.
Pour échapper à l’instant, certaines construisent un monde parallèle comme Lynne qui refuse la disparition de Mathilde, Fatima qui cesse de rêver pour retourner à sa vie de mère et d’épouse, l’enfant aux yeux rouges ( un des plus beaux textes de ce recueil) qui s’éloigne des bombes ou cette jeune enfant qui occulte le visage de sa mère malade pour garder celui de la mère aimante.
Même si Cronos et Rhéa se déjouent du temps en vivant dans un monde moderne, pour d’autres  » jamais le temps ne revient en arrière. »
Certaines nouvelles ouvrent aussi les frontières, celles qui amènent de jeunes enfants ou jeunes filles dans les rues d’un pays qui ne les accueillent pas vraiment. Noujoud et Lucy, deux jeunes migrantes venues d’Aden, errent dans les rues de la capitale avec ce tragique vers de Rimbaud  » Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. »

Avec beaucoup de retenue, Dominique Dussidour parvient avec Louise à faire de la poésie avec le vulgaire, à nous ouvrir les yeux sur la maturité et la lucidité des enfants perdus, à capter notre regard sur la violence conjugale, la guerre, la mort, l’exil sans jamais tomber dans le sordide.
Conteuse et poétesse, l’auteur use des mots et des pensées, s’adresse à notre âme d’enfant pour nous sortir de l’affairement et de la bousculade et percevoir enfin les regards de ceux qui souffrent dans l’indifférence.
Pour ces dix-neuf nouvelles, pas de chutes inattendues mais un voile pudique et quelques images délicates qui font réfléchir sur des faits de société de notre monde moderne.

 

Lady Scarface – Diane Ducret

DucretTitre : Lady Scarface
Auteur : Diane Ducret
Éditeur : Perrin
Nombre de pages : 330
Date de parution : 18 avril 2016

 » Derrière chaque grand homme, se cache une femme« . C’est peut-être ce vieil adage qui a poussé Diane Ducret à écrire deux livres consacrés aux femmes de dictateurs qui furent des best-sellers mondiaux.
Et d’enchaîner cette fois avec Lady Scarface, le récit des  » fiancées de la poudre« , ces femmes qui côtoyèrent les pires gangsters de Chicago aux débuts des années folles. Avec en principale vedette, Mae, la femme d’Al Capone. A vrai dire, cette irlandaise est sûrement la plus douce et la plus discrète de toutes ces effrontées présentées dans ce livre. Et son histoire d’amour avec Al Capone est même assez touchante.
Mais l’objectif n’étant pas le romantisme, l’auteur dresse un panorama complet de cette époque avec ses plus grandes figures des gangs mafieux de Chicago, des Incorruptibles avec Elliott Ness et John Edgar Hoover et aussi des débuts d’Hollywood ( Marlon Brando, Gary Cooper) et de Las Vegas.
Nous sommes au début des années 30, de nombreuses femmes veulent se libérer du carcan de la ménagère.
 » Au début des années 1930, la Grande Dépression pousse nombre de femmes sur le marché du travail. Alors que beaucoup découvrent la difficulté de tenir leur maison tout en conservant leur emploi, une minorité entrent en rébellion contre les obligations sociales qui incombent à leur faible sexe. Elles décident de mener une autre vie, faite de plaisirs et de dangers, de fêtes, d’alcool, d’amour libre et de bijoux. »
Les mauvais garçons sont séducteurs, grands princes. Ils sont les hommes idéaux leur offrant sorties, cadeaux luxueux et aventure. Elles ne font que tomber amoureuses. Est-ce un crime?
«  Comment l’instinct de cœur peut-il être condamnable? » Avec de tels arguments, leur charme et leur effronterie, elles s’en sortent plutôt bien lorsqu’elles se font arrêter sauf quand Hoover, homme brisé par une femme, décide de partir en guerre contre ces « fiancées de la poudre »
En pleine prohibition, les irlandais et les italiens se partagent Chicago avec le gang nord dirigé par l’irlandais Dean O’Banion et le gang sud de Johnny Torrio repris par Al Capone.
Si l’on connaît assez bien le couple Bonnie and Clyde auquel l’auteur consacre un chapitre, les femmes et amantes de John Dillinger ( Billie Frechette, Polly Hamilton), de Lester Gillis alias Babby face Nelson ( Helen Gillis), de Dandy Jack ( Margaret Collins), de Bugsy ( Virginia Hill, Dorothy Di Frasso et Wendy Barrie) sont moins connues ( en tout cas pour moi) mais n’en sont pas moins des femmes de caractères.  » L’on n’est pas femme de gangster sans avoir quelque caractère. »
Elles sont prêtes à tout pour défendre leurs hommes, elles sont pleinement engagées avec eux dans ce combat mortel.

Diane Ducret dresse un panorama complet de cette ambiance avec les attaques à main armées, les enlèvements, les rivalités entre gangs, la corruption du maire de Chicago, les privilèges des gangsters emprisonnés qui font de leur geôle des chambres de luxe, les débuts d’Alcatraz, les époques glorieuses puis les fins tragiques.
Le style fluide, les descriptions précises facilitées par un travail d’archives sûrement minutieux nous plongent dans les meilleures scènes des grands films sur cette période. Diane Ducret glisse quelques pointes d’humour notamment dans ses titres de chapitres ( « J’irais bien refaire un tour du côté de chez Al » ou « Les flamants roses se cachent pour mourir« ) tous illustrés d’une superbe citation.
Ce récit est une mine d’informations. J’en retiendrais quelques figures principales avec Billie Frechette, Margaret Collins alias « la fille au baiser mortel« , cette pauvre Dorothy di Frasso abandonnée par Gary Cooper et Bugsy. Mais je me serais bien contentée de la belle histoire de Mae et Al Capone. Celle-ci entame et termine le récit, elle reste le fil conducteur mais il m’aurait plu d’en savoir encore davantage sur ce couple.

Retrouvez l’avis de Fanny ( Dans le manoir aux livres) qui m’a accompagnée pour cette lecture.

La confession de la lionne – Mia Couto

coutoTitre : La confession de la lionne
Auteur : Mia Couto
Littérature Africaine
Traducteur : Elisabeth Monteiro Rodrigues
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 234
Date de parution : janvier 2015

Auteur :
Mia Couto est né au Mozambique en 1955.
Après avoir étudié la médecine et la biologie à Maputo, il devient, en 1974, journaliste d’abord au quotidien Noticias de Maputo, puis à l’hebdomadaire Tempo. Actuellement il vit à Maputo où il est biologiste, spécialiste des zones côtières, et il enseigne l’écologie à l’université.
Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ».
Ces romans sont traduits dans plus de 22 pays.

Présentation de l’éditeur :
Lorsque le chasseur Arcanjo Baleiro arrive à Kulumani pour tuer les lions mangeurs d’hommes qui ravagent la région, il se trouve pris dans des relations complexes et énigmatiques, où se mêlent faits, légendes et mythes. Une jeune femme du village, Mariamar, a sa théorie sur l’origine et la nature des attaques des bêtes. Sa sœur, Silência, en a été la dernière victime. L’aventure est racontée par ces deux voix, le chasseur et la jeune fille, au fil des pages on découvre leurs histoires respectives. La rencontre avec les bêtes sauvages amène tous les personnages à se confronter avec eux-mêmes, avec leurs fantasmes et leurs fautes. La crise met à nu les contradictions de la communauté, les rapports de pouvoir, tout autant que la force, parfois libératrice, parfois oppressive, de leurs traditions et de leurs croyances. L’auteur a vécu cette situation de très près lors d’un de ses chantiers. Ses fréquentes visites sur le théâtre du drame lui ont suggéré l’histoire inspirée de faits et de personnages réels qu’il rapporte ici. Clair, rapide, déconcertant, Mia Couto montre à travers ses personnages forts et complexes la domination impitoyable sur les femmes, la misère des hommes, la dureté de la pénurie et des paysages. Un grand roman dans la lignée de L’Accordeur de silences.

Mon avis :
 » Nous n’avons même pas besoin d’ennemis. Nous nous suffisons toujours à nous-mêmes pour nous anéantir. »

En 2008, Kulumani, petit village du Nord Mozambique est depuis peu la cible des lions affamés. Mariamar, soeur de la dernière victime et Arcanjo Baleiro, chasseur vont tour à tour raconter leur perception des évènements.
Mariamar connaît bien le village, elle y est née. Elle a déjà rencontré Arcanjo le chasseur seize ans plus tôt, en est tombée amoureuse mais il n’est jamais venue la libérer. Alors, elle se replie sur elle-même avec la mémoire de ses trois soeurs mortes, emportées par la lionne, la peur d’un père violent sous l’effet de l’eau de vie et l’abandon d’une mère qui la rejette. Son seul ami était Adjiru, le frère de sa mère communément appelé grand-père.
 » Je ne suis pas sorcier, je suis uniquement vieux. » Il a la sagesse de l’âge et protège Miriamar en lui apprenant la lecture et les secrets du fleuve Lideia.
Arcanjo, le mulâtre reste l’étranger au village. La chasse semble être avant tout une recherche de lui-même.
 » C’est bien d’être perdu. Cela signifie qu’il y a des chemins. C’est quand il n’y a plus de chemins que c’est grave. »
Pourquoi ne peut-il tirer lorsqu’il se retrouve face au lion? Orphelin à onze ans, il a vu le sang de son père tué par Rolando son frère, muré désormais dans le silence de la folie. Accompagné lors de sa chasse au lion par un écrivain photographe, il trouvera peut-être le salut des mots.
L’auteur nous perd entre la folie et la raison, entre le rêve et la réalité, entre la superstition et la vérité.
 » Il y a dans ce village un serpent qui circule dans le silence des toits et le long des chemins. Cette créature venimeuse cherche les gens heureux pour les mordre et les empoisonner, sans qu’ils ne s’en aperçoivent jamais. Voilà pourquoi à Kulumani, tout le monde souffre du même malheur. »
Les hommes prennent les armes face aux lions et les femmes tentent de faire entendre leurs voix. Mariamar rêve de la liberté du vautour,  » que revienne le temps où, nous les femmes étions des divinités ». Mais la plus virulente et perspicace est sans doute Naftalinda, la femme de l’administrateur, bravant les interdits et poussant les femmes à dire non.
 » Vous faites semblants d’être inquiets des lions qui nous ôtent la vie. Moi, en tant que femme, je me demande : mais quelle vie peut-on encore nous ôter? »
Mia Couto construit une fable qui dénonce les coutumes patriarcales des sociétés africaines, la force des superstitions.
 » C’est cette lionne, délicate et féminine comme une danseuse, majestueuse et sublime comme une déesse, c’est cette lionne qui a semé autant de terreur dans tous les alentours. »
Mais Kulumani a-t-il besoin de la peur animale pour effrayer ses âmes ou l’homme est-il son propre ennemi?
Un roman remarquable qui m’a rappelé La saison de l’ombre de Leonora Miano.

Merci à Victoire pour la découverte de ce livre. Sa chronique est ici

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La pensionnaire du bourreau – Olivier Dutaillis

dutaillisTitre : La pensionnaire du bourreau
Auteur : Olivier Dutaillis
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 432
Date de parution : janvier 2014

Auteur :
Olivier Dutaillis est romancier, scénariste, dramaturge et metteur en scène.
Il a publié Le jour où les chiffres ont disparu (Albin Michel, 2012), Bientôt de retour (Flammarion). Le Simulateur (Gallimard), Billets d’absence (Mercure de France).

Présentation de l’éditeur :
Rien ne destinait la jeune Manon à devenir une héroïne de la Révolution française. Rien, si ce n’est un tempérament rebelle qui la pousse à quitter sa Vendée natale pour fuir un passé douloureux. Propulsée dans le tourbillon des événements de 1789, elle découvre avec émerveillement un Paris en pleine effervescence. Serveuse au cœur du Palais Royal, modèle pour le peintre David, pensionnaire chez les Sanson, le célèbre bourreau qui arrondit ses fins de mois en louant des chambres, elle tombe amoureuse de Benjamin, un député aux états généraux qui l’initie à la politique et lui présente les grandes figures de l’époque. D’abord convaincue que l’ordre ancien ne changera jamais, tout particulièrement pour les femmes, Manon voit ses certitudes vaciller. Entre exaltation et terreur, elle nous entraîne dans les coulisses de la Révolution…
À travers la voix de cette fille du peuple, combative et passionnée, l’auteur fait revivre avec fougue et, pour la première fois d’un point de vue féminin, cette période fondatrice de notre histoire. De la prise de la Bastille à l’abolition de l’esclavage, du droit au divorce à la guerre civile, une vaste fresque originale et ambitieuse, portée par le talent de romancier d’Olivier Dutaillis.

Mon avis :
A 19 ans, Manon Deschaumes fuit la Vendée, une terre où la noblesse profite de ses privilèges jusqu’à abuser d’une enfant et soumettre ses parents. Elle voyage jusqu’à Paris avec Benjamin Lecerf, un  jeune avocat anticlérical, député, fier de rejoindre les États généraux avec son cahier de doléances.
C’est lui qui lui donnera l’adresse d’une auberge tenue par Morel, un vendéen lui aussi ou elle trouvera finalement un emploi de serveuse.
A Paris, elle découvre la misère, la prostitution à laquelle elle échappe en trouvant une location chez Sanson, le bourreau de Paris où elle vivra un peu comme la fille de la famille au cœur de la Révolution puis de la Terreur.
Cette proximité mettra le lecteur en première loge des nombreuses victimes de la guillotine.
Chez Morel et grâce à Benjamin, elle rencontre les jeunes hommes de la Révolution, Camille Desmoulins, Danton, Robespierre. Elle pose pour David, croise le marquis de Sade.
Certes l’auteur en choisissant de parler de cette époque avec le regard de Manon, personnage de fiction, oriente les points de l’Histoire qu’il traite. On croise davantage Lucile Desmoulins, Charlotte David, Charlotte Robespierre (sœur de Maximilien), Gabrielle puis Louise Danton. Manon, en grande humaniste, a foi en la Révolution mais prend aussi des risques pour aider un prêtre antirévolutionnaire ou une noble par reconnaissance ou sympathie. En femme volontaire, elle dénonce dans La gazette de Manon qu’elle crée avec Benjamin, les injustices faites aux femmes. La révolution apporte la légalisation du divorce, le droit d’héritage des femmes.
Sa jeunesse et sa beauté la sauveront plus d’une fois de situations désespérées.
Olivier Dutaillis choisit de montrer dans cette révolution quelques points qui ont encore aujourd’hui un écho dans nos sociétés comme la moralisation de la politique, le pouvoir de la religion, le racisme et l’esclavage, le poids du journalisme, le rôle des femmes.
Au travers de cette romance d’une jeune femme courageuse et marquée par les évènements, j’ai retrouvé les grands moments et les grands noms de la Révolution de la prise de la Bastille au déclin de Robespierre.
Ce n’est pas un roman pour apprendre l’Histoire car les grandes figures  y sont peu développées mais pour reconstituer le climat de cette époque sous les yeux d’une jeune provinciale et peut-être aussi ceux du bourreau.

Un roman historique d’aventures que j’ai pris plaisir à lire.

rentrée 14  melangedesgenres8