La seconde vie de Rachel Baker – Lucie Brémeault

Titre : La seconde vie de Rachel Baker
Auteur : Lucie Brémeault
Editeur : PLON
Nombre de pages : 275
Date de parution : 6 février 2020

Rachel Baker est serveuse dans un diner en Alabama. Sa vie bascule le jour où trois hommes débarquent et fusillent dix-sept personnes dont son fiancé, son amie serveuse et six enfants. Rachel est l’unique rescapée.

« De la chance? C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de pire. Maintenant, elle devra vivre avec ça jusqu’à la fin de sa vie

Très rapidement, Sam Forrest, un suprémaciste blanc est arrêté avec ses deux associés.

Malgré sa psychologue et la bienveillance de l’enquêteur Nick Follers, Rachel, vingt-neuf ans, ne pense qu’à se venger. Elle trouve une arme chez son voisin et abat Sam Forrest le jour où il doit comparaître au tribunal.

Rachel, paralysée suite à un accident de voiture lors de sa fuite, est incarcérée pour sept ans à la prison de Monk.

Commence alors le récit de sa vie en prison, rythmée par les visites de Nick Follers, ténébreux et amoureux. Nous apprenons à connaître les co-détenues, des femmes de tous âges, tombées parce que la vie n’a pas toujours été tendre avec elles.

« On aurait pu penser que la taule n’accueillait que des filles tatouées, la gueule en biais, les muscles saillants et un air de bouledogue affamé, mais la plupart d’entre elles étaient juste des femmes comme on en voit tous les jours dans les rues et les restaurants. »

Sauf, peut-être, celles qu’on appelle « les putes à Poutine », des russes qui viennent mettre un peu de violence dans ce milieu plutôt fraternel.

Il y a quelques belles rencontres mais elles sont assez convenues et bienveillantes. Rachel, petite blondinette sympathique, s’endurcit tout de même un peu. Depuis un an, elle ne voit plus Nick Follers, intégré à la DEA et en mission d’infiltration dans les milieux de la drogue.

A sa sortie, Rachel hante le bar où il lui écrivait ses petits mots d’amour. Un bar, lieu qui lui rappelle aussi la violence du passé. Y trouvera-t-elle un peu de sérénité et de bonheur?

J’ai choisi ce premier roman d’une jeune bretonne pour son sujet, étrangement installé en  Alabama. Lucie Brémeault a une écriture fluide, facile et agréable à lire. Ses personnages sont sympathiques et attachants. Peut-être trop pour ce milieu, trop lisses. Pour moi, un tel sujet demande de la force, de la profondeur. Je regrette de rester ici dans la demi-teinte, frôlant parfois le sentimentalisme ou le pathos.

L’auteur propose une playlist Spotify pour rythmer la lecture. J’y ai fait de belles découvertes musicales.

Je remercie Babelio et les Éditions PLON pour la réception de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse critique.

 

 

Nos espérances – Anna Hope

Titre : Nos espérances
Auteur : Anna Hope
Littérature britannique
Titre original : Expectation
Traducteur : Elodie Leplat
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 357
Date de parution : 12 mars 2020

Hannah, Cate et Lissa, trentenaires, se connaissent depuis toujours. Nous faisons leur connaissance à un moment charnière de leur vie d’adulte. Si la jeunesse est le temps des rêves, des idéaux, la maturité oblige à composer avec la réalité.

Hannah a un bon boulot, elle est sous directrice d’une grosse ONG mondiale. Mariée à Nathan, maître de conférence, elle mène une vie aisée. Pourtant, il lui manque quelque chose, un enfant. Après plusieurs essais ratés, elle se lance dans une nouvelle aventure de fécondation in vitro.

Cate, elle, a la chance d’être mère d’un petit garçon. Enfin, pour elle, cela semble plutôt une épreuve. Son mari, Sam travaille comme second dans un restaurant et elle gère seule les journées et les nuits difficiles.

Lissa n’a ni enfant, ni métier. Après quelques petits rôles, la trentenaire est contrainte de poser nue pour des écoles de dessin ou de passer des castings pour des publicités.

Entre flash-backs et galères du quotidien, Anna Hope dissèque les rouages de l’amitié de ces trois personnages. Se connaissant depuis l’enfance, elles ont ont vécu ensemble de bons moments, se sont épaulées devant les épreuves. Petit à petit, nous découvrons leurs failles, leurs regrets éclairant ainsi leurs comportements actuels.

Portraits de femmes modernes découvrant que la vie n’est pas toujours celle dont elles rêvaient. Des filles libres et insouciantes, opposées aux idées de leurs parents qui pourraient, une fois adultes,  accepter ce que le destin impose au grand regret de leurs mères. Après la jeunesse, on fait des compromis.

« Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles.  Et qu’est-ce que vous en avez fait? »

Après La salle de bal qui mêlait romantisme et Histoire, Nos espérances manque pour moi d’un contexte structurant. Si j’ai aimé passer quelques temps avec Hannah, Cate et Lissa, leurs déboires ne m’ont pas spécialement touchée.

 

Le mars club – Rachel Kushner


Titre : Le mars club
Auteur : Rachel Kushner
Littérature américaine

Titre original :  The mars room
Traducteur : Sylvie Schneiter
Editeur : Stock
Nombre de pages : 480
Date de parution : 22 août 2018

 

J’apprécie particulièrement les récits qui se passent en prison ( comme L’université de Rebbibia de Goliarda Sapienza). Non par voyeurisme malsain. Mais parce que les personnages ont la complexité des âmes torturées. Reclus, exclus de la société, ils ont de la colère, de la force parfois du désespoir mais aussi beaucoup d’humanité ( en tout cas pour ces héros littéraires); ils survivent grâce aux autres et à l’espoir. Particulièrement dans les prisons pour femmes.

C’est à celle de Stanville en Californie que nous emmène Rachel Kushner avec son héroïne Romy Leslie Hall. Sa mère lui avait donné le prénom de l’actrice qui jouait Sissi impératrice. Une actrice qui sera brisée par la mort brutale de son fils. N’est-ce-pas le souvenir de son fils, Jackson, laissé à sa mère à l’âge de cinq ans quand elle est incarcérée, qui brise l’âme de Romy, condamnée à la prison à vie.

« Jackson était le grain de réalité au coeur de mes pensées. »

Mais qu’a bien pu faire Romy pour obtenir une telle peine? De quoi est-elle coupable?  Peut-être simplement d’avoir été une enfant délaissée, une adolescente rebelle traînant dans les mauvais quartiers de San Francisco. N’avoir eu d’autre horizon que de travailler comme streap-teaseuse au Mars club et de subir le harcèlement d’un client.

Sans argent, avec un avocat commis d’office incompétent, comment se défendre face à une justice partiale?

Alors quand il n’y a plus d’espoir de sortir de cette prison, quand on la déchoit de son autorité parentale, il faut continuer à vivre grâce aux autres détenues, aux cours d’un universitaire soucieux de les aider à vivre leur passe-temps en leur apportant de la laine, des livres, des crayons. Et puis toujours rêver d’une évasion.

Rachel Kushner décrit avec brio les liens qui unissent les prisonnières, leurs querelles racistes, leur quotidien en atelier, dans le couloir de la mort ou dans la cour. Mais elles nous éclairent aussi sur le passé de quelques-unes.

Et puis, surtout, il y a ce regard de l’auteur sur une certaine Amérique. Notamment sur San Francisco des années 80 et 90 avec la délinquance, la drogue et la violence surtout envers les femmes. Des femmes comme Sammy Fernandez, Betty LaFrance, Geronima ou Sanchez qui ne pouvaient échapper à leur destin.

«  Je rêvais de mondes anciens là-haut, d’un peuple d’une civilisation perdue qui me donnerait une chance. »

Un roman fort, humain sur la réalité de la loi dans des quartiers comme ceux de San Francisco dans les années 90.

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture . Retrouvez son avis ici.

 

Tous tes enfants dispersés – Beata Umubyeyi Mairesse

Titre : Tous tes enfants dispersés
Auteur : Beata Umubyeyi
Éditeur : Autrement
Nombre de pages : 256
Date de parution :  21 août 2019

 

Blanche, née de père français et de mère Tutsi, a quitté Butare ( petite ville rwandaise à la frontière du Burundi) en 1994, à la veille du génocide rwandais. Aujourd’hui adulte, mariée et mère d’un jeune garçon, elle retrouve une mère murée dans le silence. 

Pourtant, pour grandir, élever son fils, Blanche a besoin de connaître l’histoire d’Immaculata. Cette femme est son continent, son pays, sa raison.

L’histoire de la mère se livre peu à peu, mêlée parmi les pensées et les recherches de Blanche. Mais on ne livre pas sereinement les douleurs d’un génocide, les peurs d’une mère pour un fils parti deux fois faire la guerre et revenu transfiguré, ses rêves d’adolescente terrorisée la première fois qu’elle vit un Blanc puis mère de deux enfants de père différent, un blanc et un rwandais.

«  Dieu savait ce qui se tramait et ne l’empêcha pas. Les puissances étrangères étaient informées de l’existence de listes de personnes à tuer, de caches d’armes. Elles ne firent rien pour arrêter notre extermination. Nous entendions les discours haineux à peine déguisés à la radio et nous restâmes cependant longtemps accrochés à l’espoir qu’ils ne mettraient jamais leurs menaces à exécution. Pas devant le monde entier, pas après toutes ces années de progrès. Dieu et le monde assistèrent à notre élimination les yeux fermés. »

Par sa naissance, son éducation, ses mariages, le destin de son fils, la vie d’Immaculata, «  une longue étoffe déchirée par endroits, précieuse », reflète l’histoire du pays. 

Mais en centrant aussi son témoignage sur la transmission des mères, l’auteur évite l’écueil du sordide. Le récit est l’histoire d’une famille. De la grand-mère à Blanche, la culture européenne prend de plus en plus de place. Si la grand-mère ne parlait que le dialecte local et n’avait jamais vu un Blanc dans sa jeunesse, Immaculata reçoit l’éducation de professeurs blancs, se marie avec un Blanc. Blanche, elle, s’efforce de garder les deux langages, les deux cultures, qu’elle souhaite aussi transmettre à son fils. Le circuit des douleurs invisibles se transmettent jusque dans le sang. Seuls les mots peuvent guérir les blessures.

«  Entre les mots et les morts, il n’y a qu’un air, il suffit de le cueillir avec ta bouche et de veiller à composer chaque jour un bouquet de souvenance. »

Beata Y Mairesse compose si bien les mots qui ont tant d’importance dans la transmission de valeurs d’une génération à l’autre. Lorsque les mots se disent, les secrets se révèlent, les nouvelles générations peuvent enfin vivre en paix. Après un récit enchevêtré entre passés et présent, le style s’impose vraiment en fin de roman. Le dénouement reste une bouffée d’espoir pour la survivance des racines.

«  N’oubliez pas qui vous êtes, ni d’où vous venez. »

 

Swing time – Zadie Smith

Titre : Swing time
Auteur : Zadie Smith
Littérature anglaise
Titre original : Swing time
Traducteur : Emmanuelle et Philippe Aronso

Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 480
Date de parution : 16 août 2018

Swing time, Sur les ailes de la danse est un film de George Stevens sorti en 1936, un hommage à Bojangles, danseur de claquettes noir américain, dans lequel jouait Fred Astaire, acteur américain qui a vécu plusieurs années à Londres. Danse, origines, Londres, sont les bases de ce roman d’initiation, ce roman sur l’amitié bouleversée par le destin, de deux jeunes filles métisses du nord-ouest multiculturel de Londres.

La narratrice, dont on ne connaîtra pas le prénom mais au passé proche de l’auteur, est la fille unique d’une femme ambitieuse d’origine jamaïcaine et d’un père blanc plutôt tranquille. En 1982, dans un cours de danse, elle rencontre Tracey, une fillette de son âge à la peau marron, fille d’une mère blanche plutôt sophistiquée et d’un père peu recommandable souvent absent. Les deux enfants deviennent des amies inséparables. 

Si la narratrice souffre de l’absence de sa mère trop occupée à devenir une intellectuelle et à s’investir en politique, Tracey vit dans le mensonge, s’inventant un père aimant, danseur auprès de Michael Jackson. Alors que Tracey entre dans une école d’arts du spectacle, la narratrice suit une formation dans la communication et devient l’assistante d’Aimée, une star mondiale de la chanson.

Zadie Smith alterne le présent de la narratrice auprès d’Aimée dans un monde où l’argent permet de se donner bonne conscience et le récit de sa jeunesse où les relations familiales et les retrouvailles épisodiques avec une Tracey sur la mauvaise pente expliquent son malaise.

Effectivement, et c’est peut-être ce qui m’a empêchée d’entrer pleinement dans ce récit, la narratrice ne semble ni heureuse, ni malheureuse. Elle vit auprès des gens, observe sans vraiment s’engager, aimer, s’opposer. Et pourtant,  elle vit une aventure fantastique puisque Aimée décide d’utiliser son succès pour construire une école de filles dans un village africain.

La narratrice passe son temps entre Londres, les États-Unis et l’Afrique. De quoi intensifier son questionnement sur ses origines.

Cette richesse multiculturelle liée à l’environnement des personnages puis au contraste saisissant entre la culture européenne et africaine donne tout l’intérêt à cette lecture. 

«  Chaque pays a ses propres luttes. »

L’ Occident a ses luttes de classes et la mère de la narratrice s’emploie à défendre les droits des plus démunis. L’Afrique a ses rivalités de castes, le joug de la dictature, la montée de l’islam radical. Mais elle parvient peut-être à y bannir le mépris.

J’ai particulièrement aimé rencontrer Hawa, africaine de classe moyenne, une femme dynamique toujours soucieuse des autres, souriante quelque soit son destin. Elle semble un point de repère pour la narratrice au caractère si différent. 

Le roman se veut aussi une réflexion sur le bonheur. Quel sens donner à sa vie pour y accéder. L’engagement politique comme la mère de la narratrice. Le succès, le bonheur d’être mère pour Aimée. 

La danse, passion initiale des deux jeunes filles est un fil conducteur de ce roman. En Afrique, tout est prétexte à la danse. La narratrice, douée pour le chant et le danse, n’y fait pas sa carrière mais c’est bien là qu’elle inscrit son identité en regardant danser Jeni LeGon et Bojangles.

Swing time est un roman dense, plutôt difficile à lire, sur la difficulté de trouver le bonheur dans un monde où chacun, dans sa bulle, lutte suivant sa condition, son éducation, son lieu de vie. Pour cette auteure féministe, l’éducation des femmes prend ici une part importante.

Finalement, un roman intermédiaire entre Swing time, très travaillé et le trop romanesque, L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante que Zadie Smith admire particulièrement aurait tout pour me plaire. Mais lire est une quête incessante de la perle rare, celle qui correspond parfaitement à nos univers très personnels.

Lu dans le cadre du mois anglais.

Bon genre – Inès Benaroya

Titre : Bon genre
Auteur : Inès Benaroya
Éditeur : Fayard
Nombre de pages : 256
Date de parution : 9 janvier 2019

A l’heure où l’on parle tant du harcèlement sexuel dans les entreprises, Inès Benaroya crée un personnage qui accepte, voire profite de cette situation. Claude est la seule femme de la Direction de l’entreprise où elle travaille depuis bientôt vingt ans. Elle est toujours très soucieuse de son apparence. Pas pour plaire mais pour le respect d’elle-même!

 » De temps en temps, son patron la pelote un peu. Il ne dépasse jamais les bornes, alors elle le laisse faire, ce n’est pas méchant, affectueux même. »

Claude a une fille, Thaïs, d’un premier mariage. Elle vit avec Paul, un journaliste, père de deux enfants. C’est elle qui soutient financièrement le foyer.
Son patron, Baudouin, lui confie un dossier sensible où il faut avoir « des couilles » : licencier deux cents personnes d’un site de l’entreprise.
Plusieurs fois, Claude se surprend à avoir des pulsions sexuelles. Dans un bar, elle aguiche un client en lui offrent une vue érotique sur sa petite culotte rouge. En visite à l’hôpital, au chevet de sa mère atteinte d’un cancer, elle se laisse prendre par un inconnu dans un placard à balais. Très vite, cette autre part d’elle-même, elle lui donne un visage en achetant une perruque et un nom, Crystale.

 » Crystale est une autre qui n’appartient à personne. »

Dans la peau de ce personnage, Claude va toucher le fond. Perverse jusqu’à tout perdre. Sa meilleure amie part en Inde, son mari la quitte, sa fille part rejoindre son père en Australie et ses parents quittent ce monde en un double suicide.  Alors qu’on lui propose de prendre le poste de Baudouin, compromis dans une affaire de mœurs,Claude prend la fuite.

Sur un parking , elle se faufile à l’arrière d’un poids lourd qui part vers l’Est. Le chauffeur est une femme, enfin presque. Ricky ne se définit pas par un genre. Solaire, souriante, attentionnée, naturelle, elle a « la passivité fertile« . Elle enseigne à Claude une autre façon de vivre, un lâcher-prise.

«  Ne t’arrête jamais de chercher. C’est ce qui fait la beauté du monde. »

D’une femme détestable à la sexualité débridée que j’ai peiné à supporter dans la première partie, Inès Benaroya nous laisse ensuite entrevoir un autre personnage, une fois dépouillé de ses obligations de femme de pouvoir.  retrouvant sa place de femme, de mère, de sœur, de confidente, Claude gagne en sincérité, en naturel. Elle refuse alors de reproduire avec sa fille la pression qu’avait pu lui mettre sa propre mère. Le message qu’elle adresse finalement à Thaïs est très beau, me faisant oublier les comportements outranciers de la femme arriviste, la rupture un peu radicale et le scénario attendu d’une rencontre providentielle avec son contraire.

Mon avis sur cette lecture a finalement évolué avec son personnage.

La femme et le sacrifice – Anne Dufourmantelle

Titre : La femme et le sacrifice
Auteur : Anne Dufourmantelle 
Editeur : Denoël 
Nombre de pages : 364
Date de parution : 8 novembre 2018 (réédition)

Psychanalyste et docteur en philosophie, Anne Dufourmantelle a écrit cet essai en 2007. A la lueur de figures emblématiques telles Antigone, Iphigénie, Hélène de Troie, Jeanne d’Arc et tant d’autres, l’auteur s’interroge sur le destin des femmes en Occident.

«  Sacrifier, c’est à l’origine sacrifier aux dieux pour obtenir leur grâce. » 

Mais c’est surtout ici une forme d’espérance adressée à l’Autre, en lequel on croit devoir quelque chose. Dans notre société actuelle, les femmes modernes veulent tout. Mais ne sont-elles pas « présentes partout, sauf à elles-mêmes. »?

Le récit est structuré avec des parties ciblées sur les jeunes filles, les amantes, les mères et les créatrices parfaitement liées par d’habiles transitions. 

Chaque chapitre commence toujours par un récit assez précis de l’exemple choisi. Antigone, Iphigénie  sacrifiées pour l’ordre du nom, Médée sacrifiante. Hélène, captive de sa beauté, Iphigénie de sa filiation. Les analyses sont parfois très fouillées. Ce sont les moments les plus narratifs où l’on découvre ou redécouvre les mythes. Des figures mythiques mais aussi parfois des romans ( Les hauts de Hurlevent, Anna Karénine, Aurélien d’Aragon, Une fée de Frédéric Boyer, Bord de mer de Véronique Olmi…) ou des films ( Breaking the waves de Lars von Tier) plus contemporains. Dans le chapitre des créatrices, on retrouve bien évidemment le suicide de Virginia Woolf.

«  Toute femme qui crée opère un sacrifice qui la retranche de la communauté et en même temps la dédie à cette communauté qui ne l’attend pas et la reconnaîtra difficilement… »

S’inscrit ensuite une partie d’analyse plutôt philosophique. Expliquant pourquoi la féminité est souvent associée au sacrifice. 

«  Qu’elle soit sainte ou putain, mère meurtrière ou martyre, la femme sacrificielle se place toujours « à la limite », limite d’un ordre qu’elle récuse, limite du pensable, du supportable, de la morale, limite que fait le corps même face à la mise à mort. »

Distinguer sacrifice, considéré comme un sur-désir (« être prêt à tout perdre pour ne pas perdre l’essentiel ») et renoncement qui n’est que la défaite du désir. 

Comprendre comment le sacrifice en réitérant le trauma, permet au sujet de revenir sur un souvenir traumatisant et d’enfin l’assumer.

Le rôle du père, refusant parfois la féminité de leurs filles. Celui des mères, liées par le corps à leurs enfants et reprochant parfois la nécessité de leur sacrifice.

«  La valeur suprême d’une mère, sa fierté, sa raison de vivre et son alibi pour ne pas assumer sa vie de femme, c’est son enfant. »

L’analyse amène  l’auteur à élargir rapidement aux inconnues, celle qui affame leur corps, le perce, le tatoue, le vend, les femmes battues et le mères infanticides. Des femmes ordinaires actuelles, mais leur image a-t-elle changé depuis des siècles ? Nous sommes loin désormais des pressions religieuses ou claniques mais dans une société de consommation qui devance tout désir avant qu’il ne s’ébauche.

La femme et le sacrifice est un essai très dense, intéressant, très philosophique. Comme toute démarche philosophique, elle présente la vision de son auteur, sans contre argument. J’ai trouvé l’analyse souvent pessimiste, parfois tranchée, notamment sur la responsabilité des pères.