Antoine des Gommiers – Lyonel Trouillot

Titre : Antoine des Gommiers
Auteur : Lyonel Trouillot
Littérature haïtienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 208
Date de parution : janvier 2021

 

Dans un corridor débouchant sur la Grand-Rue vivent Franky et Ti Tony, deux frères, sans autre famille depuis la mort de leur mère Antoinette. Elle les disait descendants d’Antoine des Gommiers, un devin qui attirait étrangers, notables et stars, bravant la seule route chaotique entre Point-à-Pitre et Jeremie.
Franky a le goût des mots et des figures de style. Sans un sou, il n’a pourtant pas fait d’études mais il passe son temps dans les livres d’histoire, ressuscitant les morts du passé pour en faire des héros.
Ti Toni, lui, est un bagarreur. Avec son ami Danilo, il apprend à sur ivre dans le présent de cette terre violente de débauche et de mensonges. Il travaille à la banque de borlette, un espace de vente de loterie populaire. Antoinette, comme bon nombre d’habitants des corridors y tentait sa chance à l’issue de rêves prémonitoires.

Le roman alterne les confidences de Ti Tony sur le quotidien rythmé d’angoisse et d’espérance et le récit de la vie d’Antoine des Gommiers. D’un côté, nous affrontons les accidents d’Antoinette, de Franky, les rivalités de gangs, les premiers amours, les humiliations, l’indigence. De l’autre, nous suivons les exploits d’un charlatan ou d’un génie doté d’une sagesse présocratique.

Je ne suis pas entrée facilement dans le récit de vie d’Antoine des Gommiers préférant le réel de Ti Tony malgré sa façon de tourner en rond.  Jusqu’à cet instant où Ti Tony se démène pour faire reconnaître auprès du Président de l’Institution les valeurs du manuscrit de son frère. C’est un passage particulièrement intense qui donne tout son sens au récit de la vie d’Antoine des Gommiers, un récit que Franky a écrit pour échapper à son immobilité, pour plonger dans un passé qui peint en bleu la noirceur quotidienne, qui rappelle, à la faveur d’Antoine des Gommiers, qu’il ne faut pas se soumettre à l’inévitable ni occulter le beau.

Une fois de plus, Lyonel Trouillot nous conte une fable poétique nous menant sur le chemin de la vie, de l’amour, de l’espérance malgré la noirceur de la réalité.

« tous vos beaux livres rangés, reliés, toutes ces petites merveilles de votre salle des trésors, qu’est-ce qu’on s’en fout de la véracité des faits, si ça ne mène pas sur un chemin. »

 

 

Division avenue – Goldie Goldbloom

Titre : Division avenue
Auteur : Goldie Goldbloom
Littérature australienne
Titre original : On division
Traducteur : Eric Chédaille
Éditeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 360
Date de parution : 21 janvier 2021

 

Si je n’avais pas vu la mini-série Unorthodox, je me serais sans doute poser beaucoup de questions sur les règles de vie de cette communauté juive hassidique du quartier de Williamsburg à New-York. Non pas qu’elles soient mal abordées dans ce roman mais tant elles semblent inconcevables pour un étranger. Mariées au plus jeune âge, les femmes n’ont aucun droit à l’éducation. Elles ne sont là que pour enfanter; les enfants sont la véritable et seule richesse du peuple juif comme une réponse à ceux qui voulaient les exterminer. Une enfance prédestinée sans aucune ouverture vers l’extérieur. Mais contrairement à Esther, l’héroïne d’Unorthodox, Surie semble accepter son sort. Elle aime son mari,  Yidel qui la respecte et l’entoure d’affection.

Pourtant, à 57 ans, alors qu’elle se pensait ménopausée, Surie se découvre enceinte de jumeaux. Peut-être une conséquence hormonale à la suite de son traitement pour un cancer du sein. Ce sera son onzième accouchement. La vieille femme ne peut se résoudre à dévoiler son état. Son obésité la protège des regards. Elle craint les réactions, l’incompréhension  de sa famille, le bannissement de la communauté. Une honte supplémentaire que les Eckstein ne peuvent endosser après ce qui est arrivé à Lipa, un des fils rejeté pour son comportement.
 » Comme lui, elle voulait se confier à quelqu’un mais avait une peur bleue de le faire. »

De fêtes en fêtes ( elles sont nombreuses dans la communauté) au milieu de ses beaux-parents, ses dix enfants et trente-deux petits enfants, Surie se tourmente. La seule qui entend par la force des choses son secret est Val, la sage-femme qui a mis au monde tous ses enfants. Elle lui apportera compréhension, un bref instant de liberté et de sentiment d’utilité, une soif de l’étude, la poussant à aider d’autres jeunes femmes hassidiques. Peut-être une manière de se racheter face à Lipa, ce fantôme qu’elle aperçoit et qui la  hante.

Surie est un personnage magnifique. Prisonnière d’un corps énorme, déformé par les maternités puis le cancer, entravée par les règles strictes de la communauté hassidique, elle rayonne de cet amour porté à sa famille et aux autres femmes. On ne peut qu’être choqué par les pressions, les étouffements de la communauté qui exclut les renégats, protègent les pédophiles et bâillonnent les femmes. Mais des femmes, comme Surie ou Dead Onyu, sa belle-mère, une femme « posée,pétrie de sagesse, honnête et bourrue » ouvrent une brèche de liberté et de bonheur possible au sein d’une grande famille aimante.

 

Le neveu d’Anchise – Maryline Desbiolles

Titre : Le neveu d’Anchise
Auteur : Maryline Desbiolles
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 144
Date de parution : 7 janvier 2021

 

 

Aubin peine à trouver ses marques au sein de sa famille. Il y a déjà ce prénom, un peu trop chic pour son milieu. Et puis sa corpulence. Il est le seul à ne pas avoir d’embonpoint dans cette famille de « gros ». Toutefois, les rondeurs de sa mère étaient apaisantes dans l’enfance, surtout après l’abandon du père. Aujourd’hui, Laurence a tant maigri depuis son opération. Elle n’est plus si attentionnée. Elle ne s’occupe que de Maxence, son nouveau compagnon.

Rien n’est plus comme avant. Depuis la mort d’Anchise, son grand-oncle, un apiculteur taiseux, vivant dans une maison délabrée depuis le décès de sa femme, son grand amour.

Aubin traîne dans la colline, sur les lieux de la maison d’Anchise rasée pour construire une déchèterie. Là, il rêve qu’il court derrière le gros chien noir de sa tante, un Bas-rouge qui doit rester en cage.

« Nous sommes au temps des déchets. »

Les maisons sont à vendre, les magasins ferment mais il y a la déchèterie. Et surtout, Adel, son gardien. Il habite la banlieue de Nice et il est si différent des habitants du village.

Avec lui, Aubin découvre le jazz, Chet Baker et l’émoi amoureux. Il apprend à jouer de cette trompette retrouvée chez Anchise, seul, dans le silence des collines, attendant Adel.

« L’enfance ne passe pas, l’été non plus

C’est le temps ultime de glaner les traces du passé, de se découvrir grâce à Adel, de sentir aussi le racisme des gens du village. Le temps des prises de conscience, de l’apprentissage mais la douceur est-elle possible dans cette maison de l’enfance?

J’ai beaucoup aimé le style de Maryline Desbiolles. Le lyrisme, la simplicité procurent une émotion naturelle, de la nostalgie. Les sentiments effleurent un texte imprégné de la nature des lieux, de l’évolution lente de la vie de village. Un roman tout en nuances, une belle découverte d’auteur.

 

 

Là d’où je viens a disparu – Guillaume Poix

 

Titre : Là d’où je viens a disparu
Auteur : Guillaume Poix
Éditeur : Verticales
Nombre de pages : 288
Date de parution :3 septembre 2020

 

Dans un autre monde, comment je serais? Une fille de quinze ans, ça ressemble à quoi quand elle n’est pas d’ici? est-ce qu’elle brûle? Est-ce qu’elle court, trace, est-ce qu’elle tombe? Écouteurs enfoncés dans les oreilles, trop profondément, à toucher les tympans, presque le cerveau, les idées s’y fracassent comme une bombe, volume maximal, ça fait mal,basses vibrant le long des cartilages, irradiant la mâchoire, mes dents grésillent, zips et courbes, accélérations et hurlements de vampires, voiture qui saute, coups de fouet ça pardonne pas, bruit de lance-flammes résonnant dans le bas-ventre, fauchée, lacérée, électrocutée par l’intro – j’ai lancé Run the world.

Partir parce qu’ici,en Somalie ou au Salvador, il n’y a pas d’espoir, pas de liberté, pas d’avenir. c’est le vœu de la somalienne Angie, de la libyenne Giantou de Luis qui veut sauver de la violence du Salvador sa femme et sa fille. Ils ont tous une connaissance qui a réussi à passer aux Etats-Unis comme Litzy, mère clandestine d’un enfant né sur le sol américain ou Sahra, celle que l’on croit professeur mais qui doit se contenter de faire le ménage chez les riches américains. Ils représentent l’espoir mais il y a aussi la peur de cette aventure dangereuse. Les images choc d’un bébé échoué sur une plage, les listes d’anonymes morts en exil le prouvent.

Avec ce roman choral, Guillaume Poix part avec beaucoup de personnages dont on sait peu de choses, si ce n’est leurs peurs, leur indignation. Puis, au fil de l’eau, les personnages prennent de l’étoffe, les liens se font entre ces étrangers de tous pays. Tous unis dans l’espoir et la désillusion. Les liens familiaux se précisent. On vibre avec les mères inquiètes pour la sécurité, la  survie de leurs enfants. Quels qu’ils soient!
Pascal et Hélène, couple lyonnais, pourront-ils comprendre leur fils Jérémy enrôlé par une association qui lutte activement contre l’immigration?

Si des scènes de ce genre ne nous font pas réfléchir – si elles n’émeuvent pas nos dirigeants – alors notre société ne va pas bien.

Derrière les listes de noms inlassablement répertoriés par Hélène, derrière les images qui choquent, de manière trop éphémère,  la communauté internationale, Guillaume Poix concrétise des vies. Toutes les familles sont égales devant la douleur, la perte ou la dérive d’un enfant. Ce roman va crescendo, partant d’un regard multiple, rapide sur des personnages de tous pays pour petit à petit entrer dans leur intimité.
Un roman superbement écrit qui ne peut laisser indifférent.
Une très belle découverte de cette rentrée littéraire en lice pour le Prix Landerneau 2020.

Ensemble, on aboie en silence – Gringe

 

Titre : Ensemble, on aboie en silence
Auteur : Gringe
Editeur : Harper Collins
Nombre de pages : 176
Date de parution : 9 septembre 2020

 

 

Dès les premières lignes, le ton de ce récit est donné.

D’une part, avec la citation d’ouverture de Jiddu Krishnamurti

Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade.

D’autre part, avec l’aveu de cupidité en acceptant une proposition financière d’un éditeur pour écrire un récit émouvant avec son frère Thibault atteint de schizophrénie.

Mais si Guillaume ( Gringe) convainc son frère de livrer ses visions, ses voyages réels et imaginaires, ses folles histoires dans ce livre, il ne joue pas la carte de l’émotion gratuite. Bien loin de là. Guillaume Tranchant fait partie de ces jeunes artistes anti-conformistes, sans complaisance, sans filtres.

Bien évidemment on y trouve cet amour fraternel du grand frère qui a toujours été protecteur, notamment lors des premières expériences scolaires. Mais aussi les périodes plus agressives de l’adolescence.

L’auteur se confie un peu sur le milieu familial avec plusieurs déménagements. Il ne fait pas l’impasse sur la douleur et les méthodes des hôpitaux psychiatriques. Il évoque la culpabilité familiale un peu adoucie par la mise en évidence d’éventuels facteurs génétiques.

Mais, en alternant sa voix et celle de son frère, il montre la grande liberté et humanité de Thibault, toujours en quête d’aventures. Et il se découvre en miroir, montrant comment lui aussi a perdu l’équilibre. Avec une célébrité grandissante, il a quelque peu peu oublié son frère, se sabotant lui-même.

Finalement, ce récit, plus qu’un gain facile, n’est-il pas une merveilleuse façon de retrouver ce frère hors du commun et terriblement humain. Une confession libératrice des sentiments de culpabilité qui peut enfin permettre aux deux frères de se projeter en avant.

Si le sujet de la schizophrénie et de son impact sur le milieu familial est assez courant dans la littérature actuelle, Gringe en parle à sa manière. Elle peut déplaire par sa franchise, son style plutôt brut chez Gringe en opposition aux variations oniriques de Thibault. Mais c’est aussi pour cela qu’elle se démarque des autres confessions. Alors peut-être vous laisserez-vous  convaincre par la frimousse des deux frères enfants en couverture!

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Titre : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Auteur : Jean-Paul Dubois
Editeur : L’Olivier
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 août 2019

 

Paul Hansen est incarcéré au pénitencier de Montréal depuis le 4 novembre 2008 pour une peine de deux ans ferme. Il partage ses six mètres carrés avec Patrick Horton, accusé du meurtre d’un Hells Angel.

Patrick est plutôt sanguin, il est prêt à découper en deux tous ceux qui se mettent sur son passage. Mais il est aussi très humain, notamment avec son co-détenu. C’est sans aucun doute le personnage qui m’a le plus marquée.

« Il y a parfois quelque chose de noble dans la sauvagerie animale d’Horton, quelque chose qui le place au-dessus de ses juges et de ses gardiens, au-dessus de son père qui a passé sa vie à enseigner mais qui n’a rien appris. Au moment où on l’attend le moins et où la situation ne s’y prête guère, il émet un éclair, une fulgurance d’humanité. »

Paul, lui, est d’un naturel calme. Plongé dans ses souvenirs, il s’entoure mentalement de ses proches : son père, le pasteur Johanes Hansen d’origine danoise, sa femme, Winona, mi algonquine, mi irlandaise et sa chienne Nouk.

Entre les épisodes mouvementés et digestifs de Patrick, Paul nous dévoile son passé. Nous ne connaîtrons le motif de son incarcération que plus tard dans le récit. Né à Toulouse en 1955 d’une mère plutôt révolutionnaire, gérante d’un petit cinéma et d’un père pasteur danois qui a suivi sa femme en France, Paul grandit harmonieusement jusqu’à un voyage en famille dans le Jutland, province natale de son père. Johanes perd son emploi quand sa femme, plus communiste que religieuse, décide de produire des films pornographiques dans son cinéma. L’homme d’église ne peut plus supporter les fantaisies de sa femme, il trouve un poste à Thetford Mines, une petite ville du Canada entre Québec et Sherbrooke. Paul, délaissé par sa mère, ne tarde pas à l’y rejoindre.

Après quelques emplois dans une entreprise de construction, Paul est engagé comme homme à tout faire pour la résidence L’Excelsior, une copropriété regroupant des personnes d’un certain âge. Il s’y sent bien, réparant, entretenant, jardinant et aidant les locataires dans le besoin. C’est une période plutôt heureuse malgré les frasques de son père parce qu’il rencontre Winona, pilote d’hydroglisseur et recueille  la chienne Nouk. Mais le vent a tourné puisque Paul se retrouve en prison. Cette envie de savoir donne un peu de mystère à ce récit plutôt languissant.

Jean-Paul Dubois, écrivain toulousain, continue à explorer avec humanité et mélancolie les liens familiaux. Ses personnages ont souvent la nostalgie d’un lieu, d’un temps. Ils sont ici, une fois de plus très travaillés. Tout comme le style. J’ai beaucoup aimé ses phrases longues, rythmées. Tantôt lyrique quand elle touche la nature du Danemark et surtout du Canada, tantôt très précise et professionnelle lorsqu’elle évoque une activité sportive.

«  La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une conscience pâteuse, vaguement écoeurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse d’où il faut s’extraire à chaque pas, batailler pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. »

L’auteur a son univers, sa patte mais ce roman, quoique très travaillé au niveau du style, n’était peut-être pas le meilleur pour se voir attribué un Prix Goncourt.

 

 

 

 

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.

Paz – Caryl Ferey

Titre : Paz
Auteur : Caryl Ferey
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 544
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Une histoire de famille, reflet de celle d’un pays, voici l’ossature du nouveau roman de Caryl Ferey. Et cette fois, cela se passe en Colombie, où, malgré le processus de paix engagé, la violence dépasse toujours l’entendement. On ose à peine croire que l’auteur fut contraint d’édulcorer face à la réalité ambiante.

Depuis Zulu, en lisant Caryl Ferey, je sais à quoi m’attendre. L’horreur, la sauvagerie au fil des pages, poussées à l’extrême, à tel point qu’on ne la ressent plus, tant elle est difficile à visualiser.

Lautaro, fils aîné de Saul Bagader, procureur général de la Fiscalia, est chef de la police criminelle de Bogota. Ténébreux sans état d’âme, il noie son passé dans de brèves étreintes négociées sur Tinder. En pleine nuit passée avec Diana Duzan, journaliste d’investigation, qui, elle aussi cache son identité pour ses rencontres sexuelles, il est appelé par Diuque, son fidèle lieutenant. Un corps, étrangement mutilé vient d’être découvert sur la plaza de los Periodistas. Si Lautaro a bien nettoyé Bohota depuis la prise de fonction de son groupe anti-corruption, il se retrouve aujourd’hui  face à une trentaine de cadavres, souvent balancés par morceaux dans tout le pays. Une barbarie qui rappelle l’époque de La violencia.

En pleines négociations de processus de paix avec les ex-FARC, Saùl Bagader et Oscar de la Peña, ministre de la justice pressenti pour être le futur Président de la Colombie,  mettent la pression sur Lautaro pour trouver rapidement les coupables.

Les suspects ne manquent pas entre le chef du clan du Golfe, l’un des plus puissant cartel de Colombie, le chef des Farc, les réfractaires aux processus de paix, les cartels de narcotrafiquants et les réseaux de prostitution.

Diana Duzan, surprise par l’identité de son amant d’une nuit, mène aussi son enquête. Très vite, elle tombe sur la piste de Orlando Mercer, le seul rescapé lors de l’éradication du Front 26 mené par Lautaro des années plus tôt. Curieusement, toutes les personnes s’y intéressant sont retrouvées mortes.

Couples abîmés, enfants abandonnés, folie et souffrance sont les résultats d’une époque sur la famille Bagader. Autour règne la même misère, sacrifiant les jeunes filles prêtes à tout pour de l’argent facile, les travailleurs sociaux oeuvrant pour la paix, tous ceux qui dénoncent la corruption.

Caryl Ferey dresse un tableau macabre mais documenté de l’histoire de la Colombie. Une histoire dont il est difficile de sortir, tant sur le terrain que sur le papier.

Je remercie les Editions Gallimard et Babelio pour cette lecture dans le cadre de l’opération Masse critique Mauvais genres.

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Le cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe

Titre : Le cœur de l’Angleterre
Auteur : Jonathan Coe
Littérature anglaise
Titre original : Middle England
Traducteur : Josée Kamoun
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 560
Date de parution : 22 août 2019

Les habitués de Jonathan Coe seront contents de retrouver des personnages de Bienvenue au club et du Cercle fermé. Avec beaucoup de romanesque, l’auteur rend accessible et passionnante son analyse de la société anglaise de 2010 à nos jours, montée et explosion du Brexit.

Benjamin Trotter est le personnage pivot de ce roman. Aux côtés de son père, Colin et de sa sœur, Loïs, il vient d’enterrer sa mère. La fin d’une époque.
Doug, son meilleur ami, journaliste, sera le fil conducteur du regard sur la politique de l’époque. De même que la nièce de Ben, Sophie, une intellectuelle ouverte d’esprit qui rencontre Ian, moniteur d’auto-école, conservateur issu de l’Angleterre profonde.

Nous débutons le récit avec une chanson de Shirley Collins, « Adieu vieille Angleterre« . La bande son de ce roman est riche. Amy Winehouse,  » la voix même des quartiers nord » est retrouvée morte. des émeutes mettent en évidence « une ligne de fracture abyssale dans la société britannique. » La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de 2012 redonne toutefois de l’optimisme et du patriotisme.

Jonathan Coe, par le biais de ses personnages, montre finement l’évolution des états d’esprit d’une population qui vit toujours sous la dictature du « politiquement correct. »
Crise économique, évolution des mœurs, mondialisation, hausse constante du nombre de migrants, le pays évolue. Dave Cameron, en cas de victoire de son parti conservateur en 2015, promet la tenue d’un referendum sur l’Europe. Victorieux, Cameron est contraint de fixer la date du referendum, ce sera  le 23 juin 2016.

 » Cette campagne va se gagner avec des slogans. »

Le débat sur le Brexit, suite à l’austérité du gouvernement de Dave Cameron se place sous les thèmes de l’immigration et du contrôle des frontières.

Benjamin,écrivain, parvient finalement à publier son premier roman. Une fois expurgé de l’histoire politique, il n’en reste que le récit de sa passion avec Cicely. Ce sont les histoires d’amour qui se vendent le mieux. Mais « l’écrivain doit être engagé ». Jonathan Coe, natif de Birmingham, est un témoin essentiel de l’actualité de son pays. Dans Le coeur de l’Angleterre, il compose habilement les histoires de cœur, de famille en dressant un panorama avisé de la société anglaise en crise.

 » Toutes les cinq minutes, on arrive à un carrefour t il faut choisir sa voie. Chaque bifurcation détient le potentiel de changer une vie, parfois du tout au tout. »

Qui peut savoir quel sera le destin de l’Angleterre, de Benjamin et de son cercle d’amis?

 

Estuaire – Lidia Jorge

Titre : Estuaire
Auteur : Lidia Jorge
Littérature portugaise
Titre original : Estuario
Traducteur : Marie-Hélène Piwnik
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240

Date de parution : 29 août 2019

Lidia Jorge est une grande romancière portugaise, témoin de l’histoire de son pays. Quelle aubaine d’avoir pu lire ce roman pendant mon voyage à Lisbonne. Si Lidia Jorge est née en Algarve, elle aime la capitale portugaise et parvient dans ses romans qui privilégient l’ambiance à nous plonger dans son atmosphère.

Edmundo Galeano, de retour d’un voyage humanitaire dans le camp de réfugiés de Dadaab, revient s’installer dans la maison familiale du Largo do Corpo Santo. Là-bas, en voulant récupérer le bébé qu’une jeune coureuse somalienne venait de jeter dans une poubelle, il s’est tranché la main droite. Malgré sa main mutilée, il souhaite désormais écrire un livre, le roman de sa vie, le roman de la transition. En attendant, il s’entraîne à recopier des textes et redécouvre les membres de sa famille, tous revenus dans la maison familiale.

Son père, veuf depuis vingt-sept ans, est un armateur. Autrefois, il possédait de nombreux bateaux. Aujourd’hui il ne lui reste que deux navires, bloqués au large d’Abidjan, dans l’attente du verdict d’un procès. Toute cette famille qui n’a jamais connu la privation angoisse devant la faillite annoncée. 

Dans ce roman choral, chacun vit son drame assez égoïstement.

«  Tous vivants et bien nourris se lamentent sur la perte de deux bateaux alors qu’il y a tant d’horreurs à Dadaad ou ailleurs. »

Alexandre, le frère aîné, ingénieur hydraulique s’en remet à contre cœur aux conseils d’une voyante consultée par sa femme. 

Silvio regrette d’avoir dû vendre son appartement, son yacht. Il reprend son travail d’avocat et tente de sauver son dernier cheval qu’il ne peut plus entretenir.

Joâo Vasco s’installe avec sa nouvelle femme enceinte, une jeune prostituée russe. Il compte bien déloger la vieille tante et obtenir ainsi les plus belles pièces de la maison pour sa belle.

Charlotte, la seule fille de la famille, est revenue depuis quelques temps chez son père. Son agence de voyages a fait faillite et elle s’est séparée du père de son fils. Sa torture est aujourd’hui morale. Son ancien amant détient le pouvoir dans le procès qui menace la famille. Elle seule peut peut-être changer le cours des choses mais pourra-t-elle affronter son passé?

Les récits de Lidia Jorge, alternant les points de vue sont assez labyrinthiques. Aucun personnage ne se détache, chacun imposant ses attentes, ses plus intimes pensées.

Edmundo, dans son projet d’écriture, permet à Lidia Jorge de traiter de la création littéraire. Alors que ses frères et soeurs s’enlisent dans les problèmes concrets, Edmundo privilégie l’invisible, l’imaginaire. Il s’enferme « dans la sphère bleue, ce corps fascinant qui allait lui donner un livre sur le futur proche de l’Humanité. »

Appartient-il à un monde qui a pris fin? Sa passion pour la littérature lui donne un espoir loin des perfidies qui se jouent entre les humains.

Lidia Jorge dit ne pas écrire pour divertir le lecteur mais pour lui donner à réfléchir. Avec ce roman, bien ancré dans la beauté naturelle d’un lieu, elle oppose le créateur littéraire influencé par sa récente expérience humanitaire aux matérialistes nantis craignant de perdre leurs privilèges. Elle glisse quelques réflexions sur la pollution des océans et sur la nouvelle société à deux vitesses.
Un très beau roman aux grandes qualités littéraires.