Le déclin de l’empire Whiting – Richard Russo

Titre : Le déclin de l’empire Whiting
Auteur : Richard Russo
Littérature américaine
Titre original : Empire Falls

Traducteur : Jean-Luc Piningre
Éditeur : 10/18, La Table Ronde
Nombre de pages : 633
Date de parution : 2004 en version poche, La Table Ronde 2002

Lors de ma chronique de A Malin malin et demi, des lecteurs avisés m’avaient conseillé de lire Le déclin de l’empire Whiting. Un petit pavé que Ingamnic m’a aidé à sortir de ma bibliothèque grâce à une lecture commune. Je ne peux que remercier tout ce petit monde car j’ai aimé passer quelques jours à Empire Falls.

Avec Richard Russo, il s’agit bien de cela. Avec un style précis émaillé d’un léger humour, une façon très particulière de mettre à nu l’âme de ses personnages, l’auteur plonge le lecteur dans son univers. Vous êtes presque assis au comptoir de l’Empire Grill, servi par la pulpeuse Charlène, amusé des conversations entre Horace et Walt et attendri par le regard débonnaire de Miles Roby.

Empire Falls est une petite ville du Maine, en pleine décrépitude. Fini le dynamisme d’antan quand Elijah puis Honus Whiting faisait tourner leurs trois usines. Charles Beaumont, dit CB, le fils d’Honus n’avait pas le sens des affaires. Son seul point commun avec ses ancêtres fut d’épouser une femme qu’il finira par détester, Francine . 

C’est elle qui dirige aujourd’hui tout ce qu’il reste d’Empire Falls. Les usines ont fermé mais elle possède tous les commerces dont l’Empire Grill que gère aujourd’hui Miles Roby.

Revenant d’une semaine de vacances avec sa fille, Tick, sur l’île de Martha’s Vineyard, Miles mesure l’ampleur du désastre de sa vie. Cette île qu’il a connue enfant avec sa mère, Grace, lui rappelle le virage qu’il n’a pas su prendre alors qu’il rêvait d’être professeur. Pour accompagner les derniers jours de sa mère, Miles a arrêté la fac pour travailler à l’Empire Grill. Depuis, la gentillesse héritée de sa mère le pousse à faire les mauvais choix.

Aujourd’hui, en plein divorce, il se bat avec son frère handicapé pour sauver l’Empire Grill, confronté aux volontés de Francine Whiting, aux frasques de son père, à la crise d’adolescence de sa fille, aux fanfaronnades du futur mari de son ex-femme et aux coups fourrés d’un flic véreux et jaloux.

Entre souvenirs qui dévoilent petit à petit des secrets de famille et quotidien des habitants d’Empire Falls, Richard Russo nous plonge dans les tourments d’une ville en déclin. C’est passionnant, foisonnant, empreint d’humanité avec les regrets et les espoirs de chacun.

Je remercie Ingamnic de m’avoir accompagnée pour la lecture de ce roman qui a obtenu en 2002 le prix Pulitzer. Retrouvez ici son excellente chronique.

Bon genre – Inès Benaroya

Titre : Bon genre
Auteur : Inès Benaroya
Éditeur : Fayard
Nombre de pages : 256
Date de parution : 9 janvier 2019

A l’heure où l’on parle tant du harcèlement sexuel dans les entreprises, Inès Benaroya crée un personnage qui accepte, voire profite de cette situation. Claude est la seule femme de la Direction de l’entreprise où elle travaille depuis bientôt vingt ans. Elle est toujours très soucieuse de son apparence. Pas pour plaire mais pour le respect d’elle-même!

 » De temps en temps, son patron la pelote un peu. Il ne dépasse jamais les bornes, alors elle le laisse faire, ce n’est pas méchant, affectueux même. »

Claude a une fille, Thaïs, d’un premier mariage. Elle vit avec Paul, un journaliste, père de deux enfants. C’est elle qui soutient financièrement le foyer.
Son patron, Baudouin, lui confie un dossier sensible où il faut avoir « des couilles » : licencier deux cents personnes d’un site de l’entreprise.
Plusieurs fois, Claude se surprend à avoir des pulsions sexuelles. Dans un bar, elle aguiche un client en lui offrent une vue érotique sur sa petite culotte rouge. En visite à l’hôpital, au chevet de sa mère atteinte d’un cancer, elle se laisse prendre par un inconnu dans un placard à balais. Très vite, cette autre part d’elle-même, elle lui donne un visage en achetant une perruque et un nom, Crystale.

 » Crystale est une autre qui n’appartient à personne. »

Dans la peau de ce personnage, Claude va toucher le fond. Perverse jusqu’à tout perdre. Sa meilleure amie part en Inde, son mari la quitte, sa fille part rejoindre son père en Australie et ses parents quittent ce monde en un double suicide.  Alors qu’on lui propose de prendre le poste de Baudouin, compromis dans une affaire de mœurs,Claude prend la fuite.

Sur un parking , elle se faufile à l’arrière d’un poids lourd qui part vers l’Est. Le chauffeur est une femme, enfin presque. Ricky ne se définit pas par un genre. Solaire, souriante, attentionnée, naturelle, elle a « la passivité fertile« . Elle enseigne à Claude une autre façon de vivre, un lâcher-prise.

«  Ne t’arrête jamais de chercher. C’est ce qui fait la beauté du monde. »

D’une femme détestable à la sexualité débridée que j’ai peiné à supporter dans la première partie, Inès Benaroya nous laisse ensuite entrevoir un autre personnage, une fois dépouillé de ses obligations de femme de pouvoir.  retrouvant sa place de femme, de mère, de sœur, de confidente, Claude gagne en sincérité, en naturel. Elle refuse alors de reproduire avec sa fille la pression qu’avait pu lui mettre sa propre mère. Le message qu’elle adresse finalement à Thaïs est très beau, me faisant oublier les comportements outranciers de la femme arriviste, la rupture un peu radicale et le scénario attendu d’une rencontre providentielle avec son contraire.

Mon avis sur cette lecture a finalement évolué avec son personnage.

Maison des rumeurs – Colm Toibin

Titre : Maison des rumeurs
Auteur : Colm Toibin
Littérature irlandaise
Titre original : House of names
Traducteur : Anna Gibson
Nombre de pages : 288
Date de parution : 3 janvier 2019

 

Colm Toibin nous a habitué à de belles histoires familiales dans l’histoire irlandaise ( Brooklyn) mais s’intéresse parfois aussi à des moments mythiques afin de les réinterpréter sous un autre biais ( Le testament de Marie). Avec Maison des rumeurs, il propose sa version d’une partie du mythe des Atrides, l’histoire familiale d’Agamemnon, Clytemnestre et leurs enfants, Iphigénie,  Electre et Oreste.

Tout commence sur une odeur de mort avec le récit de Clytemnestre. Agamemnon, pour changer le cours des vents qui fracassent ses navires sur les falaises et conduit son armée à sa perte, implore les Dieux en leur offrant en sacrifice sa fille Iphigénie. Clytemnestre, pensant assister au mariage de sa fille avec Achille, un valeureux guerrier, assiste impuissante à sa mort.
De retour au palais, elle libère Egisthe, ennemi d’Agamemnon emprisonné depuis cinq ans, elle en fait son amant et son allié pour tuer Agamemnon.
 » Egisthe est comme un animal… tout en lui n’est que griffes, crocs, instinct. »

Pour museler l’opposition des Anciens, elle fait enlever leur fils ou petit-fils et les séquestre loin de la ville. Mais Egisthe enlève aussi Oreste, le fils de Clytemnestre.

C’est lui qui nous conte ensuite sa détention, sa souffrance puis son évasion avec Léandre, le petit-fils de théodote, le plus respecté des Anciens.

Electre, de son côté, cherche les conseils sur la tombe de son père.elle mesure la traitrise de sa mère mais se méfie d’Egisthe. elle attend le retour d’Oreste comme une possible renaissance.

Dans ce récit polyphonique, on assiste à un drame familial où règlements de compte, volonté de pouvoir, balayent tous les liens filiaux. Dans l’ombre des couloirs où glissent les âmes des morts, où les rumeurs brouillent toutes les pistes, aucun personnage ne semble serein et sûr de lui.

Si Colm Toibin reste fidèle aux grandes lignes du mythe, je regrette un peu l’humanisation de cette grande histoire et le dénouement qui laisse planer le flou sur les nouvelles forces en présence. C’est toujours un plaisir de revivre une grande tragédie classique mais, tout comme pour Le testament de Marie, la perte de sacralité nuit un peu à mon plaisir de lecture.

 

Une affaire comme les autres – Pasquale Ruju

Titre : Une affaire comme les autres
Auteur : Pasquale Ruju
Littérature italienne
Titre original : Un caso como gli altri
Traducteur : Delphine Gachet
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 288
Date de parution : 7 février 2019

 

Si le roman s’annonce comme un huis clos entre Annamaria, veuve de Marcello Nicotra, chef de clan de la mafia et Silvia Germano, substitut du procureur,la suite se révèle être un roman noir addictif au cœur des rivalités entre les familles mafieuses italiennes.

Annamaria, que l’on sait veuve, confie son histoire depuis sa rencontre avec Marcello alors qu’elle n’avait que quinze ans jusqu’à son témoignage dans cette pièce sous écoute. Silvia vient combler les blancs du récit grâce au travail des enquêteurs.

Rivalités des familles, omnipotence sage de Battista, le plus ancien,sang-froid à toute épreuve, corruption, infiltration, le milieu de la mafia est ici parfaitement décrit. On y retrouve les classiques des romans de ce type avec l’importance de la famille, la nécessité de prouver son appartenance au clan en défiant les lois.

«  J’étais sur le point de tuer mon ami. Je l’aurais fait, oui. Je l’aurais fait par obéissance à cette Société, que j’estime plus importante que mon père et ma mère, plus que les enfants qui un jour me naîtront. Plus que ma vie même! »

Seulement,ce roman se différencie grâce au point de vue d’Annamaria. D’amoureuse bien naïve, elle découvre rapidement l’autre face de Marcello.
«  Elle faisait partie de son statut, dans ce monde qu’elle connaissait si peu. »

L’isolement dans le nord de l’Italie et la fausse-couche qui la laissera stérile rendent plus prégnantes la peur qui s’installe peu à peu dans sa tête. Si elle est consciente de ne pouvoir s’échapper, elle brave toutefois les interdits par amour.
On ne quitte pas une telle famille et le retour de Paolo, le frère de Marcello qui avait rompu avec les siens pour travailler à Londres dans le milieu bancaire, en est la preuve.  Jusqu’où peut-on aller pour la famille?

Ce roman noir addictif ne laisse aucun répit, à part les courtes respirations pendant les chapitres où l’on rejoint le huis clos. Pasquale Ruju brouille les cartes avec les sentiments des protagonistes, capte l’intérêt par de nombreux rebondissements jusqu’à un dénouement parfaitement inattendu qui montre bien que l’on n’est peut-être pas dans une affaire comme les autres.

 

 

Nous aurons été vivants – Laurence Tardieu

Titre : Nous aurons été vivants
Auteur : Laurence Tardieu
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 272
Date de parution  : 2 janvier 2019

 

Au mitan d’une vie qui passe de plus en plus vite,Hannah, un matin, croit apercevoir, de l’autre côté de la rue, la silhouette de sa fille, lorette, disparue depuis sept ans. Quelques secondes d’espoir, vite effacées par le passage d’un bus. Les souvenirs viennent alors envahir l’esprit d’Hannah. Pour enfin, s’autoriser à se souvenir.

Laurence Tardieu sait parfaitement s’installer dans les pensées mélancoliques des femmes. Pour elle, l’écriture comme la peinture pour Hannah, est une forme de thérapie. La création permet d’évacuer les peurs,les souvenirs sont un refuge. J’ai apprécié retrouver ici cette maison familiale, point d’ancrage nécessaire au beau milieu de la vague d’attentats, dans A la fin le silence.

Cette vision fugitive de Lorette,réelle ou imaginaire est le point de départ d’une ultime rencontre avec le passé.

 » Depuis toujours,  la peur est son empreinte au monde. »

Déjà enfant, Hannah avait des états d’âme, peur de la mort. Elle aimait se réfugier dans le lit de son frère aîné, aujourd’hui cancérologue. La mort et le néant appartenait aussi à l’histoire de son père,  cet homme secret qui s’enfermait de plus en plus dans le silence.

C’est au moment de la chute du mur de Berlin, qu’Hannah prend conscience de sa grossesse et de sa crainte de devenir mère. La petite Lorette saura pourtant faire découvrir à la jeune femme l’amour maternel, celui qui vous fait craindre à chaque instant la perte.
A dix-neuf ans, Lorette a choisi de  partir sans un mot, de quitter le cocon familial.
 » Que sait-on de ce qui se passe dans la tête d’un adolescent, que sait-on de ses révoltes, de sa faculté d’empathie, de son sentiment de peur… »

Depuis, Hannah ne peint plus. Pourtant, la peinture a été le combat et la joie de trente années de sa vie. Son mari, Philippe, l’a quittée, son père est mort. Il ne reste plus que la fidèle Lydie, son amie depuis trente ans.

Cette vision fugace de Lorette qui lui manque tant, l’anéantit mais elle convoque dans son esprit les morts,  les instants de bonheur passé, la conscience du temps qui passe, peut-être de plus en plus vite quand on vieillit. Pour assumer la réalité du monde,  chacun a besoin de sentir qu’il appartient à une histoire, à une famille.

Des états d’âme que Laurence Tardieu sait si bien partager depuis La confusion des peines, roman plus autobiographique. Des pensées qui révèlent la souffrance des corps, qui vont chercher au plus profond de soi cette part d’invincibilité qui aide à surmonter toutes les épreuves.

Dans cette quête intime, l’auteur a toujours un regard éclairé sur notre environnement, sur les inquiétudes qui nous poursuivent au quotidien, sur notre rapport au temps et aux différentes étapes de la vie.

C’est en puisant dans l’intime que Laurence Tardieu donne toute la puissance à ses romans.

Je remercie Myriam de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Retrouvez ici son avis.

Ce qui nous revient – Corinne Royer

Titre : Ce qui nous revient
Auteur : Corinne Royer
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 270
Date de parution : janvier 2019

 

Marthe Gautier, surnommée la découvreuse oubliée a mis en évidence en 1958 le chromosome surnuméraire responsable de la trisomie 21. Alors qu’elle a investi argent et temps pour la mise en culture de cellules, c’est Jérôme Lejeune qui, en lui proposant de photographier la lame expérimentale grâce à un photomicroscope qu’elle ne possédait pas qui lui vole la vedette en s’appropriant toute la paternité de cette découverte.

Je trouvais ce sujet très intéressant mais Corinne Royer construit une fiction autour de ce personnage remarquable qui illustre une fois de plus l’effet Mathilda ( fait de minimiser la contribution des femmes scientifiques). Ce biais plus romanesque me déçoit un peu mais il est plutôt bien amené et construit.

Pour rehabiliter le rôle de Martha, l’auteur crée le personnage de Louisa, une jeune femme médecin qui a de nombreux points communs avec la vieille dame qu’elle rencontre à Paris.

Louisa est la fille unique d’un couple farfelu squattant dans des maisons à vendre et tirant au sort le mois où ils fêteront Noël. Nicolaï Gorki, le père, est un peintre faussaire, qui, sous l’influence de l’oncle Ferguson, crée de faux tableaux de Cocteau. Elena Paredes, la mère, est une cantatrice d’origine espagnole. Nicolaï perd les pédales le jour où sa femme disparaît. Enceinte d’un bébé trisomique, elle partit pour se faire avorter, en accord avec son mari mais elle ne revint jamais.

Etudiante en médecine, Louisa prépare une thèse sur la mise en évidence d’un chromosome surnuméraire dans le syndrome de Down. Ce travail la conduira sur le chemin de Martha et de son passé.

Corinne Royer possède un style particulier avec une grande richesse de vocabulaire. Cette qualité tient un peu les sentiments à distance. La famille de Louisa éclipse la grandeur du personnage de Martha. C’est un peu dommage mais plus romanesque.

 

 

Le diable emporte le fils rebelle – Gilles Leroy

Titre : Le diable emporte le fils rebelle
Auteur : Gilles Leroy
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 144
Date de parution : 10 janvier 2019

 

Lorraine, mère blessée est entrain de brûler toutes les affaires de son fils aîné.

«  Comme d’autres versent des larmes, moi je pleure du feu. »

Elle n’avait que dix-sept ans quand elle mit au monde ce prématuré. Adam,cheveux jaunes et tâches de rousseur, lion ascendant lion a toujours été un enfant difficile.
Arrêté à quatorze ans pour participation à une bande ayant brûlé des voitures sur les avenues, ami avec d’autres adolescents rebelles, Adam brise le cœur de sa mère quand elle apprend son homosexualité de la bouche jalouse de ses belles-sœurs.
Les mots dépassent peut-être leur pensée mais Lorraine, en rage,  met son fils dehors au grand désarroi de Fred, le père qui aimait particulièrement son aîné.

 » On ne met pas son môme à la porte. Même si on est déçu et fou de colère, même si on rêve de lui arracher la tête, on ne le jette pas dehors et encore moins  par une nuit de février. »

Devant son feu, Lorraine fait face à ses souvenirs, évoquent les signes d’une éducation ratée.
 » Je veux bien porter la faute de celui qui a mal tourné mais Seigneur, faites que nos jumeaux restent de bons garçons. Je ne dis pas des héros ni des saints, seulement des gars normaux. Des gars réglo. »

Dans cette famille carencée, chacun a sa responsabilité.des problèmes de chômage, de justice pour le père, addictions pour la mère, une famille maternelle jalouse, un grand-père paternel déglingué par le Vietnam mais seul refuge pour Adam. Une vie en ruine, suite de mauvais choix, Adam, celui qu’elle appelle « l’escroc » oblige Lorraine à regarder là où elle ne veut pas, à contempler la preuve qu’elle a  été une mauvaise mère.

Entre culpabilité et circonstances atténuantes, Lorraine donne un ton tragique à cette histoire de famille. Et c’est ce que Gilles Leroy maîtrise le mieux. je l’avais déjà beaucoup apprécié dans Zola Jackson.

Un très bon roman proche du coup de cœur.