La part des flammes – Gaëlle Nohant

Titre : La part des flammes
Auteur : Gaëlle Nohant
Éditeur: Le livre de Poche
Nombre de pages : 545
Date de parution : mars 2016, Heloïse d’Ormesson en mars 2015

Gaëlle Nohant s’empare d’un fait divers du XIXe siècle, l’incendie du Bazar de la Charité pour créer une fiction autour de trois femmes et peindre avec talent la société de l’époque.
Dans cette société foncièrement inégalitaire, les nobles ne sont pas les plus heureux.
 » Dans ce monde, il n’est pas de bonheur possible. Le croire est une illusion. » dit Sophie d’Alençon, duchesse et sœur de l’impératrice d’Autriche. Déçue par son couple, ne pouvant vivre un amour perdu, la duchesse prend d’énormes risques pour sauver les malheureux atteints de tuberculose.
Elle trouve en Violaine de Raezal, une jeune veuve cherchant à se faire accepter par la noblesse, une fêlure semblable à la sienne et l’invite dans ses bonnes œuvres et notamment sur son stand très couru au Bazar de la Charité.
Être admise au Bazar de la Charité était un souhait de Violaine afin d’entrer dans le sérail de l’aristocratie. Mais la Marquise de Fontenilles, une noble au cœur dur, l’en avait éconduit.
La jeune Constance d’Estingel, élevée durement par ses parents puis chez les Dominicaines, se retrouve sur le même stand. S’engager en ce domaine lui permet de renouer avec la foi, et de s’éloigner de son amour pour Laszlo renié à la demande de son guide spirituel, la mère dominicaine.
Le jour où le nonce apostolique vient bénir le Bazar, un incendie lié aux premiers essais du cinématographe se déclare, brûlant vives une centaine de personnes, essentiellement des femmes de la haute société.
Les rescapées sont marquées dans leur chair et leur âme.
 » Et Amélie, qui savait à quelle vitesse la valeur sociale d’une femme chute dès lors que son physique est atteint, sentit ses paroles de réconfort mourir sur ses lèvres. »
Mais une amitié scellée par la providence se noue entre Violaine, Constance et l’américaine Mary Holgart, amie de Sophie d’Alençon.
Avec ce récit tragique où les femmes se débattent entre leurs pressions régissant leurs amours, leur dévotion à la religion qui les pousse à aider les pauvres, les bassesses des nobles bornés, Gaëlle Nohant balaye aussi les débuts du cinématographe ou de l’aliéniste, le journalisme, la défense de l’honneur.
Avec un style qui se déploie aisément au profit d’une intrigue et de la description bien documentée d’un fait historique, Gaëlle Nohant ferre ses lecteurs. Souvent annoncé comme un coup de cœur pour de nombreux lecteurs, ce roman sera pour moi une agréable lecture mais insuffisamment marquée pour sortir d’une grande et belle histoire romanesque. Ce qui est déjà un atout.

Retrouvez l’avis d’Eimelle qui a eu la gentillesse de m’accompagner pour cette lecture.

Ce que j’appelle oubli – Laurent Mauvignier

mauvignierTitre : Ce que j’appelle oubli
Auteur : Laurent Mauvignier
Éditeur : Éditions de Minuit
Nombre de pages : 64
Date de parution : 2011

Auteur :
Laurent Mauvignier est né en 1967. Prix Wepler 2000 et Prix Livre Inter 2001 pour Apprendre à finir. Prix du roman Fnac 2006 pour Dans la foule.

Présentation de l’éditeur :
Quand il est entré dans le supermarché, il s’est dirigé vers les bières. Il a ouvert une canette et l’a bue. À quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas.
Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l’ont arrêté, personne n’aurait imaginé qu’il n’en sortirait pas.

Cette fiction est librement inspirée d’un fait divers, survenu à Lyon, en décembre 2009.

Mon avis :

J’avais déjà beaucoup apprécié la plume de Laurent Mauvignier quand il s’empare des douleurs de faits divers ( Dans la foule) ou de la guerre d’Algérie ( Des hommes).
Ici, dans une longue phrase de soixante pages, il crie la douleur, l’espoir brisé d’un pauvre homme battu à mort par quatre vigiles pour avoir volé et consommé une bière dans un supermarché.
Le livre commence avec l’errance d’un pauvre type, la dérive d’un passage à tabac, l’étonnement puis la culpabilité reniée des vigiles  » éberlués de leur propre violence », et enfin les sentiments du frère de la victime surpris puis peiné de comprendre la fin d’un homme déchu qui allait peut-être enfin sortir de l’oubli.
C’est bien sûr, un livre qu’il faut lire en une seule fois. On ne peut suspendre cette narration faite de consternation, de violence mais aussi de souvenirs et d’espoir. C’est la dernière pensée accordée à un homme auquel plus personne ne prêtait attention.
Ce que j’appelle oubli est avant tout un exercice de style mais aussi un cri contre les violences perpétrées par des hommes  » de pouvoir » contre de pauvres gens.
 » Est-ce que celui-là a pensé qu’ils allaient trop loin ou que leur idée de faire peur à un pauvre type pour le voir chialer avait déjà duré trop longtemps. »
Mais derrière chaque être, il y a une vie, une douleur et des espoirs que personne n’a le pouvoir de briser.
Avec un texte aussi court et intense, j’ai souvent le désir d’en savoir davantage sur les personnages et je reste frustrée de ne pas mieux les connaître.
La lecture de ce livre me donne bien sûr envie de découvrir le prochain roman de Laurent Mauvignier, Autour du monde qui sortira le 4 septembre aux Editions de Minuit.

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Claustria – Régis Jauffret

jauffret1Titre : Claustria
Auteur : Régis Jauffret
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 544
Date de parution : 12 janvier 2012

Présentation de l’éditeur :
Platon, le mythe de la caverne. Des prisonniers qui ne verront jamais de la réalité que des ombres d humains projetées sur la paroi de la grotte où ils sont enchaînés. Dans le souterrain les enfants n ont vu de l extérieur que les images tombées du ciel qui leur parvenaient par le câble de l antenne.

Le mythe a traversé vingt-quatre siècles avant de s incarner dans cette petite ville d Autriche avec la complicité d un ingénieur en béton et celle involontaire de l Écossais John Baird qui inventa le premier téléviseur en 1926.
R. J.
Claustria est le roman de cette incarnation.

Mon avis :
J’ai longtemps hésité avant de lire ce roman. A priori, je ne suis pas attirée par les faits divers scabreux et je n’aime pas que mon rôle de lecteur se transforme en voyeur. Puis, j’ai entendu Régis Jauffret parler de son livre à La Grande Librairie.
Si l’auteur parvient à me faire comprendre comment un être humain peut en arriver à de telles extrémités, cette lecture m’intéresse. L’évocation de l’allégorie de la caverne m’a incitée à découvrir ce roman fiction.
Car, certes, les faits ont réellement existé et le nom du père bourreau est conservé, par contre, l’enquête et l’analyse sont une pure fiction de l’auteur.
Le style et la construction m’ont particulièrement convaincue de continuer cette lecture jusqu’à son dénouement. L’auteur ne peut éviter l’atrocité des actes mais il se contente heureusement de les citer sans tomber dans le voyeurisme et l’étalage pornographique. Le style très fluide et les incursions métaphoriques,
romanesques aident à supporter l’horreur de la situation. La construction qui allie l’enquête de l’auteur, le récit du jugement et les pensées d’Angelika, la fille séquestrée est aussi une manière d’alléger (si cela est toutefois possible) la narration.
L’auteur a satisfait mon besoin de comprendre la nature humaine jusque dans ses perversités les plus complexes.
Josef Fritzl est un tortionnaire inhumain qui considère les femmes comme des objets de plaisir et de satisfaction de ses moindres désirs. Il me semble que cet être sans remords et même fier de ce rêve accompli, est parfaitement analysé. De sa jeunesse  où il voue une amour incestueux non réalisé à sa mère jusqu’à l’âge adulte où il commence avec la séquestration de sa mère, l’homme évolue vers une brutalité, un sadisme de plus en plus poussé. Il n’y a chez cet homme aucune trace de remords, de folie et c’est ce qui est particulièrement insoutenable.
Ensuite, l’analyse des réactions d’Angelika, quoique choquante dans le besoin de séduire son père, est elle aussi parfaitement décortiquée. Comment peut-on encore avoir des réactions humaines après tant d’années d’enfermement dans une grotte où l’on ne perçoit que les ombres de l’humanité? Bien sûr, la jeune femme était heureuse de voir apparaître son bourreau quand il venait de lui couper eau, électricité et vivres pendant des jours. La télé et cet homme abject étaient pour « le peuple de la cave » le seul lien humain, la seule source de plaisir. C’est très choquant mais c’est malheureusement très compréhensible.
Et je pense que Régis Jauffret a réussi à me faire réfléchir, à me faire comprendre ces mécanismes de dérive
comportementale en situation extrême.
Si les allusions à l’Autriche responsable, au nazisme ne m’ont pas choquées, je ne pense pas qu’elles apportent d’informations complémentaires à la compréhension du comportement de Fritzl. L’auteur a voulu tout simplement s’insurger contre la légèreté de la peine pour ce crime incestueux. Malheureusement, de telles barbaries n’ont pas de nation, de religion ou d’appartenance idéologique et elles peuvent surgir dans n’importe quel cerveau humain.
L’image finale de l’oiseau qui retourne dans sa cage, dans son bercail est assez perturbante et ouvre en fin de livre une grande perplexité. C’est un livre qui dérange mais qui est remarquablement développé par l’auteur pour  m’interpeller sur la nature humaine et sa complexité.