Les larmes noires sur la terre – Sandrine Collette

ColletteTitre : Les larmes noires sur la terre
Auteur : Sandrine Collette
Editeur : Denoël
Nombre de pages : 336
Date de parution : 2 février 2017

Quitter son île sans avenir, espérer une vie meilleure en suivant Rodolphe, un français de quarante ans en région parisienne, voilà le rêve de Moe, jeune tahitienne de vingt ans.
Malgré les avertissements de sa grand-mère, la jeune femme est persuadée que l’herbe sera plus verte ailleurs. Elle ne pouvait imaginer que cette décision la ferait tomber de Charybde en Scylla.
Pas de soleil, pas de mer bleue dans cette banlieue parisienne grise et raciste, un homme qui devient violent, une belle-mère exigeante à soigner. Moe enchaîne les petits boulots mal payés pour économiser un billet retour vers son île. Quelques heures d’amusement au bal, Moe se retrouve enceinte.
 » Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. »
Sous les conseils de Réjane, la fille d’une vieille dame qu’elle soigne, Moe quitte Rodolphe. Que peut espérer une jeune femme sans qualification flanquée d’un nourrisson. Se faire violer par les patrons pour garder un boulot mal payé. Moe finit à la rue et se fait embarquer par les services sociaux. Pour tomber dans l’enfer de La Casse. Un espace de vieilles carcasses de voiture. « des voitures comme des tombes aux portes ouvertes. » louées à un prix exorbitant au pied d’un barrage.
C’est pourtant là que Moe trouve le plus d’humanité auprès d’Ada, de Poule, de Nini-peau-de-chien, de Jaja de de Marie-Thé. Au fil du récit, chacune lui confiera son passé et les raisons de leur chute dans La Casse.
 » un agrégat de destins rognés, de trajectoires atrophiées, des existences qui auraient pu être belles et que quelque chose, à un moment, a obligées à dérailler. »
Dans cet enfer quotidien, Moe a son enfant, « quelqu’un pour qui se battre« . Elle est prête à tout pour amasser les quinze milles euros réclamés pour sortir du camp.
Dans un style d’une grande richesse qui véhicule les émotions, l’auteur extrapole ce que pourrait être un ghetto où la société tire encore parti des plus démunis. Les parcours de chacune prouvent qu’il suffit d’un écart, souvent d’une enfance brisée, pour se retrouver au ban de la société et qu’il faut alors encore et toujours payer pour espérer s’en sortir.
L’espoir se retrouve dans les yeux d’un enfant, qui pourtant risque dans ce milieu de finir plus proche des bêtes que des hommes, dans un milieu où règne la loi du plus fort. Et dans les sourires, les attentions de ces femmes. Dans le lien entre ces six filles, « qu’une seule bouge, et toutes le ressentent. »
Comme le titre de ce roman le laisse augurer, c’est un roman très sombre où seuls les sourires et les espoirs des six femmes de ce quartier laissent apparaître un brin d’humanité. Où un rocher au chocolat volé est le seul plaisir de vies vouées à l’échec. Tant de malheur est peut-être le seul point qui place ce nouveau roman juste en-dessous du génial Il reste la poussière. En maître du roman noir, Sandrine Collette maîtrise son scénario, nous laissant dans l’expectative jusqu’au dénouement, que personnellement je n’attendais pas et regrette un peu.

En tout cas, Sandrine Collette confirme son talent. En commençant cette lecture, j’ai pensé à Toni Morrison. Belle référence, n’est-ce pas?

Premières neiges sur Pondichery – Hubert Haddad

haddadTitre : Premières neiges sur Pondichéry
Auteur : Hubert Haddad
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 janvier 2017

 

A la fin d’un concert à Tel-Aviv, Hochéa Meintzel, violoniste virtuose, déclare ne plus vouloir «  être juif, ni homme, ni rien qui voudrait prétendre à un héritage. »
Sifflé, hué, le vieil homme quitte Israël  » sans idée de retour après une vie d’espoir et de colère. » Il accepte de partir en Inde, invité à un festival de musique carnatique à Chennai.
Il y est accueilli par une jeune interprète, Mutuswami, jeune femme délicieuse au timbre musical qui n’est pas sans lui rappeler Samra, sa protégée, presque sa fille adoptive.
Mutuswami l’accompagne sur les routes de l’Inde jusqu’à Pondichéry pour le laisser sur la côte du Malabar où, pendant un cyclone, Hochéa sera le participant inespéré de la prière au sein de la synagogue bleue.
Les légendes et la musique accompagnent ce voyage. Elles sont le visage de l’exil et de l’espoir.
Le vieux hazzan bègue de la synagogue raconte les légendes des naufrages qui ont amené le peuple juif en Inde. Adonias, échoué sur la côte du Malabar, peuple le sud de Kochi de juifs mariés aux basses castes, en créant la Jérusalem de l’Est.
 » Le mélande des langues en temps de paix est la plus belle musique. »
La musique, souvenir personnel d’Hochéa, celle d’un vieux rabbin dans le ghetto de Lodz. Là où périrent ses parents et sa soeur.
Hochéa est un  » curieux personnage au beau visage triste« , un vieil homme usé sous le poids de la mémoire, un rescapé du ghetto et de l’attentat sur la route du Carmel où il était avec Samra.
 » Samra était son dernier regard et la limite de sa raison. ».
 » Depuis l’attentat, le monde lui parvenait à peu près exclusivement par les voies auditives, sous forme d’architectures et de paysages mêlés tout en vibrations internes. »
Hubert Haddad excelle en ce domaine. Il nous donne à voir et à entendre la beauté des paysages, le mélange des cultures, la puissance du cyclone et la force des légendes. Le chemin et le passé de Hochéa sont semés de rencontres, des personnages qui ont une histoire, une origine et un havre de paix.

Dans ce récit hautement travaillé, riche de culture, Hubert Haddad fait vibrer l’usure d’un vieil, à l’image de tant d’exilés, qui n’attend plus qu’un tourbillon l’emporte au ciel.
« On aimerait mourir débarrassé de toute croyance. »

Les amoureux de la plume de Hubert Haddad seront conquis par ce nouveau roman. La construction et la culture de l’auteur peuvent décontenancer les lecteurs peu habitués à cet univers. Personnellement, j’ai beaucoup aimé la sensibilité d’Hochéa Meintzel.
 » Juifs ou Palestiniens, la haine est un suicide. Nous sommes une même âme, un même chant d’avenir. »

Celui qui est digne d’être aimé – Abdellah Taïa

Taïa


Titre : Celui qui est digne d’être aimé

Auteur : Abdellah Taïa
Littérature marocaine
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 136
Date de parution : 5 janvier 2017

Celui qui est digne d’être aimé est un roman violent, fort sur la volonté et la possibilité de vivre dignement son identité de musulman homosexuel au Maroc ou en France.

Le récit est constitué de quatre lettres, trois sont écrites, la dernière ne le fut pas mais elle reflète la pensée de son auteur. Quatre lettres qui nous font remonter dans le temps ( août 2015, juillet 2010, Juillet 2005, Mai 1990) et nous donnent à comprendre le mal être d’Ahmed.

Ahmed a quinze ans en 1990, il vit à Salé dans un milieu pauvre. Sa mère voulait le tuer dans son ventre craignant d’enfanter une nouvelle fille. C’est la prémonition du frère aîné, le préféré qui l’arrêta. Est-ce pour cette raison qu’il sera homosexuel?
Un jeune garçon homosexuel au Maroc rêve de rencontrer un riche français qui le sortira de sa misère. Pour Ahmed, ce sera Emmanuel. Emmanuel qui va le « coloniser« , l’éduquer, l’amener à effacer toutes ses racines, à renier son identité.

La première lettre est celle d’Ahmed à Malika, sa mère morte en 2010. C’est une lettre de haine et de reproche.
 » J’ai 40 ans et je suis devenu un jaloux calculateur et froid. »
Pour l’adulte blessé qu’il est devenu, Malika n’était qu’une femme cruelle, autoritaire qui usait de ses charmes pour assujettir son mari, un brave homme ensorcelé par le sexe prêt à tout accepter pour un regard de sa femme.
 » Et malheureusement pour moi, je suis comme toi…Je suis froid et tranchant comme toi. Malin, calculateur, terrifiant parfois. Dans le cri, dans le pouvoir, dans la domination. Exactement comme toi. »

La seconde lettre est celle d’un amant à Ahmed. Vincent vient de découvrir ses racines marocaines. Dans le métro parisien, il tombe sous le charme d’Ahmed. Ahmed, l’homme qui emmènerai Les lettres portugaises dans la mort, un livre qui parle d’amour et d’abandon. Sombre prémonition.

Vient ensuite une lettre de rupture adressée à Emmanuel écrite en juillet 2005 par Ahmed. En treize ans de vie commune, Emmanuel a sorti Ahmed de son village, de son pays, il a fait son éducation mais il l’a aussi débaptisé, contraint à renier ses origines, à oublier sa culture. Comment ne pas faire le parallèle entre cet homme et le pays?
 » Confronté, tu ne cessais de te dérober, Emmanuel. Tu n’es ni un raciste ni un conservateur, tu votes toujours à gauche et tu ne caches rien aux impôts. Pourtant, tu n’as eu aucun scrupule à reproduire sur moi, dans mon corps, dans mon coeur, tout ce que la France refuse de voir : du néo-colonialisme. »

La dernière partie est sans aucun doute la poignante confession qui aide à comprendre le comportement torturé d’Ahmed.

Ce récit fortement inspiré de l’histoire de l’auteur est fort et violent parce que le jeune Ahmed est à ce point de révolte où il ne supporte plus cette liberté acquise, ne supporte plus ce que l’on a fait de lui. Avec des phrases simples de l’écriture épistolaire et les mots crus, Abdellah Taïa fait parfaitement ressentir la complexité de son personnage. Ahmed a cru en la liberté offerte grâce à l’attention de ce riche parisien, il a profité de cette aubaine se soumettant à la fois par amour et par intérêt. Avec le décès de sa mère, il perd son assurance, se rappelle comment les techniques de séduction, de possession de Malika ont causé le malheur de son père.
Ce roman est un cri de révolte mais aussi une façon de montrer comment un homme peut perdre sa dignité en acceptant de renier ses racines pour s’intégrer dans un autre monde.
 » Non seulement il faut s’intégrer de force dans la société française, mais si, en plus, on réussissait à faire oublier notre peau, notre origine, ça serait parfait. »

Style, construction, sujet, je recommande cette lecture.

Voici venir les rêveurs – Imbolo Mbue

MbueTitre : Voici venir les rêveurs
Auteur : Imbolo Mbue
Littérature camerounaise
Titre original : Behold the dreamers
Traducteur : Sarah Tardy
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 420
Date de parution : 18 août 2016

L’Amérique, ils en rêvent comme une terre de tous les possibles. Jende, qui à Limbé n’aura jamais d’autre avenir que son métier peu payé d’employé pour le conseil municipal et ne sera jamais reconnu comme gendre acceptable. Neni qui ne pourra jamais en tant que fille accéder aux études. Enfants sans aucun autre avenir que la misère de leurs parents.

 » la possibilité d’une vie meilleure était l’apanage d’une poignée de gens bien nés, dans une ville que fuyaient quotidiennement les rêveurs comme lui. »

Grâce à Winston, un cousin devenu avocat d’affaire à New York, Jende est parti tenter sa chance aux Etats-Unis avec l’envie de devenir quelqu’un. Après des années de galère, toujours en situation irrégulière mais recommandé par un ami de Winston, il décroche un emploi de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier chez Lehman Brothers. Il peut enfin faire venir Neni et son fils Liomi du Cameroun.
Après un début un peu plat où la riche famille Edwards, toujours très gentille n’en reste pas moins le cliché des riches Blancs profitant de la servitude de travailleurs immigrés trop contents de gagner un peu d’argent, le roman prend un aspect intéressant avec les cas de conscience que suggèrent certaines situations scabreuses.
Certes, le célèbre adage  » l’argent ne fait pas le bonheur » ne fait ici aucun doute. La famille de Jende, malgré un appartement exigu dans Harlem, des soucis avec le service de l’immigration n’en est pas moins heureuse. Neni peut suivre ses cours pour intégrer une formation de pharmacienne, Jende peut aider toute sa famille camerounaise qui ne se prive pas de le solliciter.
Par contre, Cindy Edwards, en riche femme parfaite souffre d’un manque d’amour, terrible sentiment déjà vécu dans sa jeunesse. Clark ne pense qu’à son travail en pleine crise des subprimes. Vince, son fils aîné abandonne études et monde consumériste pour trouver la Vérité en Inde. Mighty, son plus jeune fils est encore trop jeune et passe davantage de temps avec sa gouvernante.

Imbolo Mbue accroche alors son lecteur avec les destins de ces deux couples pris dans la tourmente d’une Amérique en pleine crise. Pour sauver ce qu’elles ont de plus cher, les femmes ne reculent devant rien. Les valeurs profondes et le fonctionnement d’un mariage se révèlent très différentes chez les américains et les africains.

 » Le mariage entre les gens dans ce pays est une chose très étrange, Bo. Ce n’est pas comme chez nous, où un homme fait comme bon lui semble et la femme lui obéit. »

Ce qui a largement retenu mon intérêt, ce sont ces face à face : la relation de respect, d’écoute, de confiance entre Clark et son chauffeur, la connivence féminine entre Neni et Cindy puis leur opposition pour défendre leurs intérêts personnels.

J’ai aimé l’attachement aux valeurs simples de Jende, sa naïveté parfois et les idées folles de Neni, prête à tous les sacrifices pour défendre son rêve.

Dans une Amérique qui n’a plus de place pour les gens comme Jende, peut-on tout envisager pour garder ses illusions ou n’y a-t-il d’autres choix que l’acceptation?

Pour son premier roman, Imbolo Mbue propose un récit romanesque très agréable à lire sur ce rêve américain qui pousse des milliers d’étrangers à tenter leur chance dans ce pays signe de félicité. Dans un contexte bien marqué par la crise économique et l’élection de Barack Obama, avec une vision éclairée des modes de vie des deux pays, ce roman illustre parfaitement la chute des illusions du rêve américain. On parle déjà d’une adaptation cinématographique, la construction, les rebondissements, les cas de conscience en feront un film dynamique et attachant.

Je remercie Babelio et les Editions Belfond pour cette lecture

tous les livres sur Babelio.com

« >Lire-le-monde-300x413

tous les livres sur Babelio.com