La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.

Envoyée spéciale de Jean Echenoz

echenozTitre : Envoyée spéciale
Auteur : Jean Echenoz
Éditeur : Les Éditions de Minuit
Nombre de pages : 320
Date de parution : janvier 2016

Cette chronique va être très difficile à faire parce que l’on ne peut que se délecter d’un tel style au service d’une brillante parodie d’espionnage mais finalement je n’ai que peu adhéré à l’intrigue.
Et personnellement, surtout dans ce style burlesque, j’ai besoin d’une vraie histoire et si possible d’un brin de tendresse au moins chez un personnage. Ici, ils sont surtout déjantés et burlesques.
Constance est une jeune oisive, épouse de Lou Tausk, homme riche depuis son seul succès musical planétaire ( genre Born to be alive de Patrick Hernandez).
 » vie matérielle facile, vie maritale pas. »
Elle se fait kidnapper par Victor et ses deux acolytes ( face de lamantin et d’autruche un peu empotés mais sympathiques). L’histoire n’est finalement pas très importante. Demande de rançon auprès de Lou Tausk, qui, conseillé par son avocat et cousin Hubert, ne réagit pas. Et finira même par se consoler avec la secrétaire de l’avocat pendant que Constance apprécie sa captivité améliorée par ses deux geôliers amoureux.
Puis changement de décor. On passe de la campagne française à la Corée du Nord avec ses carences alimentaires, ses restrictions, ses mises en scènes, ces chemins balisés interdisant certaines villes de Province.
Constance doit séduire le premier conseiller de Kim Jong-un, Ce qui sera relativement facile pour cette belle femme (  » coupe à la Louise Brooks et courbes à la Michèle Mercier-ce qui n’a pas l’air d’aller très bien ensemble mais si, ça colle tout à fait. »)
Cette partie me rappelle le film The interview de Seth Roger et Evan Goldberg ( au moins sur le fond, mais sans comparaison sur la forme). Les occidentaux ne sont pas dupes des mises en scène, et l’auteur utilise aussi l’ironie comme dénonciation.
Jean Echenoz ne se limite toutefois pas à cette intrigue puisque l’on suit aussi bon nombre de personnages, tous aussi bizarres. Lorsqu’on force des êtres peu scrupuleux à devenir espion, il faut s’attendre à tout et à n’importe quoi. Plusieurs points de vue dont celui de l’auteur qui guide et motive son lecteur.

Mais la performance de ce roman est essentiellement dans le ton et le style. L’auteur s’amuse avec ses personnages, dérive sur une image pour notre plus grand plaisir ( truculent parallèle entre les papillons et les phéromones d’éléphante, décrit à merveille rues, paysages et frontière entre Corée du Nord et Corée du Sud.

 » Dans de telles conditions, l’entretien des forêts sur cette terre étant bien sûr hors de question, celles-ci font preuve d’une densité exceptionnelle et, dans leur opulence, se développe une flore rare et disparue du reste de la péninsule. Il en va de même pour la faune: débarrassée de toute présence humaine, la DMZ est devenue en soixante ans un parc naturel involontaire-destin semblable à celui, entre autres et pour d’autres raisons, du site de Tchernobyl ou de l’archipel Montebello. Soit un sanctuaire où se reproduisent en paix des espèces quasi introuvables ailleurs telles que l’ours noir, le cerf tacheté, la chèvre sauvage angora, la panthère de Chine ou le léopard de l’Amour. »

On en prend plein les yeux avec humour et élégance.

 » On oublie trop souvent que les jambes des femmes leur sont également utiles pour avancer : on les tient tellement pour des objets d’art qu’on tend à négliger cet usage fonctionnel. »

Même si je préfère largement les biographies romancées de l’auteur telles Courir, Des éclairs, je ne peux que conseiller Envoyée spéciale pour son style et son ton.

Je remercie Babelio et Les Éditions de Minuit pour l’attribution de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse Critique.

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« Sauvez Adolf Hitler! » de Jean-François Bouchard

BouchardTitre :  » Sauvez Adolf Hitler ! »
Auteur : Jean-François Bouchard
Éditeur : Thaddée
Nombre de pages : 350
Date de parution : septembre 2015

Auteur :
Jean-François Bouchard est l’auteur de thrillers (L’homme qui torpilla Wall Street, Cent millions pour Al Qaïda), d’un roman (Sombre tango d’un maître d’échecs), d’essais (Sept leçons de sortie de crise pour Monsieur Hollande et autres monarques européens ; L’empereur illicite de l’Europe) et d’une biographie consacrée à Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank puis ministre de l’Économie du Troisième Reich (Hjalmar Schacht, le banquier du diable).

 

Présentation de l’éditeur :
A la conférence de Téhéran, en novembre 1943, Roosevelt et Staline se rallient au point de vue sidérant de Churchill : hors de question de supprimer Hitler ! Diabolique meneur d’hommes, le Führer est un stratège militaire incohérent, aveuglé par l’idéologie nazie et en proie à la démence, au grand dam de ses généraux qui, par servilité, en viennent à collectionner les défaites. Aussi, pour vaincre le Troisième Reich au plus vite, il ne faut surtout pas l’assassiner, mais au contraire laisser Hitler commettre erreur sur erreur. C’est sur la base de ce fait historique méconnu qu’est construite l’intrigue étourdissante de ce thriller à multiples rebonds, richement documenté, une plongée au cœur de la Deuxième Guerre mondiale.
Les espions de Churchill sont confrontés à un impossible défi : Staline a déjà donné ordre à Lavrenti Beria, le sinistre chef du NKVD, de liquider Hitler. Des agents triés sur le volet ont infiltré les rangs des SS et approchent petit à petit du dictateur nazi. Impossible de les neutraliser ? Pas si sûr pour le comité « Double Cross » du MI-5, présidé par le so british professeur, Sir John Cecil Masterman, et ses as de la désinformation créative..

Mon avis :
Entre 1933 et 1943, de nombreuses tentatives d’assassinat ont été dirigées vers Adolf Hitler.
 » Adolf Hitler était protégé par la force du diable qui le rendait invulnérable. »
Jean-François Bouchard, en excellent historien, nous conte ici l’opération Lune noire.
Lors du sommet à Téhéran réunissant les chefs d’état russe, américain et anglais, Staline apprend à Roosevelt et Churchill qu’il a en 1939 créé un commando de dix russes d’origine allemande pour infiltrer les réseaux proches d’Hitler afin de le supprimer.
Churchill s’oppose à l’assassinat d’Hitler. Sa folie et son incompétence militaire sont les meilleures chances d’abréger la guerre.  » Débarrassez-vous d’Hitler et vous aurez Rommel!  » général plus expérimenté.
Sur les dix soldats russes infiltrés, huit sont morts, un est disparu et le dernier semble proche du but. Staline, incapable de joindre son assassin charge Churchill d’intervenir à Berlin.
John Cecil Masterman, professeur d’histoire et responsable de la désinformation des services d’espionnage allemand au sein du MI-5, se voit confier cette mission. Aidé de son bras droit, Peter Landsdowne, John envoie Milena, jeune et lascive bessarabienne ( deux personnages fictifs) proche du gratin nazi à Berlin afin d’identifier l’espion russe infiltré dans la garde rapprochée d’Hitler.
Sur place, elle trouve un allié en la personne de Canaris, chargé du Renseignement à la Wehrmacht, homme prévoyant trop intellectuel, trop raffiné pour être un nazi convaincu.
Malgré des anecdotes parfois « bon enfant », l’auteur construit un récit bien rythmé, enrichi de vérités historiques avec des personnages bien campés et attachants quelque soit leur camp.
J’ai beaucoup apprécié les dialogues piquants et surtout les bons mots prêtés au truculent Churchill.
 » Quand deux hommes sont toujours d’accord entre eux, c’est que l’un d’eux ne sert à rien. »
 » Quant à l’alcool…C’est le pire ennemi de l’homme! Mais la Bible nous apprend qu’il faut aimer ses ennemis. Or je suis profondément chrétien, sachez-le!  »
Derrière cette histoire traitée de manière un peu légère, j’ai découvert des anecdotes historiques de la seconde guerre mondiale et apprécié quelques réflexions, quelques analyses psychologiques notamment les états d’âme de Canaris partagé entre l’amour de son pays, son devoir de soldat et sa conscience humaine.
 » Je suis si fatigué! Je vis depuis dix ans au milieu de la lie de l’humanité…En vérité, Professeur…je suis terrifié! L’Allemagne est dirigée par un bataillon de déments, de tueurs fous, pour qui la réalité de la situation ne compte plus. Ils vont mener le pays tout entier à une destruction totale…Trahir mon pays? Au service duquel j’ai passé toute ma vie? …Je suis un soldat, Professeur! Avec nos nationalités, c’est une autre chose qui nous différencie! »
Avec un style fluide, une narration simple, Jean-François Bouchard nous instruit et nous divertit avec cette mission visant à arrêter l’assassin d’Hitler envoyé par Staline.
Un roman léger malgré les circonstances, divertissant, riche d’informations et teinté d’humour grâce à la bonhomie des personnages.

RL2015

L’attente de l’aube – William Boyd

BoydTitre : L’attente de l’aube
Auteur : William Boyd
Littérature anglaise
Traducteur : Christiane Besse
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 412
Date de parution : 3 Mai 2012

Auteur :
William Boyd, né à Accra (Ghana) en 1952, a étudié à Glasgow, Nice et Oxford, où il a également enseigné la littérature. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, de recueils de nouvelles, récits et essais. Il vit avec son épouse entre Londres et la Dordogne.

Présentation de l’éditeur :
En cette fin d’été 1913, le jeune comédien anglais Lysander Rief est à Vienne pour tenter de résoudre, grâce à cette nouvelle science des âmes qu’est la psychanalyse, un problème d’ordre intime. Dans le cabinet de son médecin, il croise une jeune femme hystérique d’une étrange beauté qui lui prouvera très vite qu’il est guéri, avant de l’entraîner dans une histoire invraisemblable dont il ne sortira qu’en fuyant le pays grâce à deux diplomates britanniques, et ce au prix d’un marché peu banal. Dès lors, Lysander, espion malgré lui, sera contraint de jouer sur le théâtre des opérations d’une Europe en guerre les grands rôles d’une série de tragi-comédies. Sa mission : découvrir un code secret, dont dépend la sécurité des Alliés, et le traître qui en est l’auteur. Sexe, scandale, mensonges ou vérités multiples aux frontières élastiques, chaque jour et chaque nuit apportent leur tombereau d’énigmes et de soupçons. L’aube finira-t-elle par se lever sur ce monde de l’ombre, et par dissiper enfin les doutes que sème avec une délectation sournoise chez le lecteur fasciné l’auteur de cet étonnant roman du clair-obscur ?

Mon avis :
William Boyd nous entraîne dans une large épopée entre Vienne réputée pour ses maîtres de la psychanalyse, la Suisse et Londres aux débuts de la Première guerre mondiale. Lysander Rief, fils d’un grand acteur et d’une mère autrichienne, se rend à Vienne pour consulter un disciple anglais du célèbre Freud, le Docteur Bensimon pour un problème sexuel avant de s’engager dans le mariage avec une jeune actrice. Lors de sa première consultation, il rencontre deux personnages qui vont bouleverser sa vie : Hettie Bull, une jeune femme sculpteur un peu extravagante ou déséquilibrée et Alwyn Munro, un militaire de l’ambassade anglaise. De hasards en contingences, sa vie prendra de nombreux détours, faisant de la vie réelle une scène de théâtre où il excellera dans son métier d’acteur.
Comme pour tout bon roman d’espionnage, je ne vais pas vous dévoiler les différentes péripéties mais sachez que l’auteur réserve de nombreuses surprises, entraînant le lecteur dans l’action tout en gardant la main sur le contexte familial et les événements de la première guerre mondiale.
William Boyd maîtrise son intrigue, même si je ne savais plus parfois qui était le chasseur ou le chassé ( mais c’est le principe du roman d’espionnage).  Comme dans les bonnes enquêtes britanniques, Lysander Rief détecte finalement le petit indice qui dénouera l’intrigue finale.

Même si la construction est parfaite, les péripéties nombreuses et inattendues, les personnages complexes, je n’ai pas vraiment été passionnée par cette histoire. Peut-être parce que Rief en bon comédien reste assez insaisissable ou parce que l’auteur mêle les récits à la première et troisième personne. Ou parce que l’espionnage n’est pas vraiment mon genre de roman préféré.

Je remercie Ariane de m’avoir accompagnée pour cette lecture dans le cadre du mois anglais.

New Pal 2015 orsec mois anglais

 

Dissidences – Hannah Michell

michellTitre : Dissidences
Auteur : Hannah Michell
Littérature anglaise
Traducteur : Paul Benita
Titre original : The Defections
Éditeur : Les Escales
Nombre de pages : 368
Date de parution : 12 février 2015

Auteur :
Née dans le Yorkshire en 1983, Hannah Michell a grandi à Séoul. Elle étudie la philosophie et l’anthropologie à Cambridge avant d’obtenir un diplôme d’écriture créative à City University. Elle enseigne aujourd’hui à l’ Université de Berkeley en Californie. Dissidences est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Fille d’une Anglaise qu’elle a peu connue, Mia se sent étrangère à la société coréenne ; elle se rebelle contre les valeurs traditionnelles de l’épouse de son père en travaillant à l’ambassade britannique de Séoul.
Son oncle, directeur d’une école controversée pour transfuges nord-coréens, a convaincu la belle-mère de Mia d’héberger un de ses élèves. La jeune femme est trop préoccupée pour prêter attention à l’étrange comportement du transfuge qui partage sa maison et aux dangereux secrets qu’il cache : elle nourrit un amour obsessionnel pour Thomas, un diplomate au comportement autodestructeur.
Quand Thomas est chargé d’un audit de sécurité sur le personnel de l’ambassade, il apprend les liens qui unissent Mia aux transfuges. Il est alors obligé d’examiner dans les moindres détails la vie de la femme qui le fascine.

Mon avis :
Partir en Corée du Sud fut ma première motivation en choisissant ce roman. Ensuite, est l’attrait de découvrir un nouvel auteur avec un premier roman.
Ayant grandi à Séoul, Hannah Michell a assouvi ma soif de connaissances sur l’histoire d’un pays et la mentalité de ses habitants. Sans toutefois trop s’appesantir sur les notions historiques, les différences entre Corée du Nord et Corée du Sud s’expliquent avec la présence de transfuges. L’auteur évoque avec l’histoire du père de Mia la dictature de Park Chung-hee ( assassiné en 1979, année de naissance de Mia) et présente l’actuel grognement du peuple contre la trop grande soumission aux Etats-Unis. Le contexte est donc bien ancré.
Mais c’est la construction du récit et la complexité des personnages qui m’ont vraiment fait tourner les pages avec beaucoup d’envie et d’intérêt.
Hannah Michell distille des faits inquiétants ( mutisme du père de Mia, cicatrices sur le corps de Mia, mort du fils de sa belle-mère, éviction de Thomas sur son ancien poste à Phnom Penh…) mais ne nous délivre les explications qu’au fil des pages.
Comme dans tout bon roman d’espionnage, les personnalités sont suffisamment ambiguës et floues pour donner envie de comprendre enfin les objectifs de chacun. Mais, pas d’inquiétude, nous ne sommes pas vraiment dans la complexité de certains romans d’espionnage parce que l’intrigue est plus subtile que cela.
Mia est certes une « femme aux nombreux visages » mais sa pâleur de métisse, les gifles de sa belle-mère, la condition de son père la tourmentent davantage que la politique de son pays.
Si les Coréens du Nord affamés voient en la Corée du Sud un eldorado, la douleur de l’exil, le poids des regrets les hantent très vite. Et le jeune transfuge Hyun-min le traduit très bien, faisant ainsi comprendre à Mia que son Angleterre n’est peut-être pas son rêve.
 » Je croyais que j’allais être riche. Que parce que nous parlons la même langue, je e sentirais chez moi. Mais il y avait des choses que je ne pouvais imaginer. Avoir soudain le choix, porter le fardeau de la responsabilité. Être jugé.là-bas, les gens ont peur d’être vus, ils ont peur de leurs voisins et de ce qu’ils peuvent raconter aux autorités. Ici aussi, les gens t’observent. Ils cherchent les étiquettes qu’ils peuvent te coller. Où tu habites, les vêtements que tu portes, à quelle université tu vas, et, si tu n’es pas au bon endroit, avec la bonne étiquette, tu es rejeté, tu es nulle part….Le pire, c’est le remords…j’avais honte…Comment pourrait-on m’aimer alors que j’avais abandonné ceux que j’aimais?. »
Chaque personnage a une identité forte. Thomas se débat avec ses problèmes de couple et sa dépendance à l’alcool pour tenter de retrouver la reconnaissance de ses chefs et ainsi une prochaine affectation plus sympathique. La belle-mère de Mia tente difficilement de se faire pardonner d’un passé qui la hante.

Dissidences est un roman captivant, dense où chaque personnage a une histoire personnelle structurante donnant ainsi un tissage subtil de l’intrigue.

Un premier roman passionnant à découvrir.

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Opération Sweet Tooth – Ian Mc Ewan

mcEwanTitre : Opération Sweet Tooth
Auteur : Ian Mc Ewan
Littérature anglaise
Traducteur : France Camus-Pichon
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 448
Date de parution : janvier 2014

Auteur :
Ian McEwan, né le 21 juin 1948 à Aldershot, est un romancier et scénariste britannique.
Il a passé une grande partie de sa jeunesse en Extrême-Orient, en Afrique du Nord (en Libye), et en Allemagne, où son père, officier dans l’armée britannique, était envoyé. Insolite et insolente, provocatrice, hautement originale, l’œuvre de Ian McEwan surprend par ses tours de force de concision et d’humour. L’auteur joue avec les énigmes qui sont l’essence de la narration. Tous ses romans affichent une parenté lointaine, sous forme de simulacre, avec l’énigme policière.

Présentation de l’éditeur :
En Grande-Bretagne, au début des années 1970, la guerre froide est loin d’être finie. Diplômée de Cambridge, belle et intelligente, Serena Frome est la recrue idéale pour le MI5. La légendaire agence de renseignements anglaise est en effet bien décidée à régner sur les esprits en subvenant aux besoins d’écrivains dont l’idéologie s’accorde avec celle du gouvernement. L’opération en question s’intitule Sweet Tooth et Serena, lectrice compulsive, semble être la candidate tout indiquée pour infiltrer l’univers de Tom Haley, un jeune auteur prometteur. Tout d’abord, elle tombe amoureuse de ses nouvelles. Puis c’est de l’homme qu’elle s’éprend, faisant de lui l’autre personnage central de cette histoire.
Mêlant finement réalité et fiction, le romancier souligne l’influence de la littérature sur nos existences, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui finira par comprendre que toute cette histoire était avant tout… un grand roman d’amour.

Mon avis :
Serena Frome est la fille d’un évêque anglican de l’est de l’Angleterre. Passionnée de littérature, sa mère, résignée à servir son mari et l’Église, lui conseille pourtant de se démarquer en choisissant des études de mathématiques.
A l’université, elle rencontre Jéremy Mott qui lui présente son professeur d’histoire, Tony Canning. Elle succombe facilement au charme de cet intellectuel de cinquante quatre ans qui lui permettra d’être embauchée comme sous officier stagiaire au MI5.
Jeune, belle, un peu romantique et naïve, déboussolée par la disparition de Tony, elle se rapproche de Max Greatorex, officier de son service. Très vite, ses patrons lui confient une mission dans l’opération Sweet Tooth. Elle doit convaincre un jeune auteur, Tom Haley d’accepter une bourse   pour écrire un roman que l’on espère dans la lignée du gouvernement, soit anticommuniste.
Dans ce climat de fin de guerre froide et de début de mouvement de l’IRA, l’auteur crée une fiction basée sur des faits réels où l’on ne s’ennuie pas une seule seconde avec le suspense du roman d’espionnage et le romantisme de Serena.
De la première à la dernière ligne j’ai été sous le charme de Serena et le dénouement m’en a expliqué la raison.
Dans un style enveloppant, rythmé, je me suis laissée séduire par les multiples facettes de ce roman. Témoignage social et politique de l’Angleterre des années 70, l’auteur aborde aussi les ressorts de la manipulation des services d’espionnage, les contraintes potentielles de la création littéraire, le rôle des auteurs engagés. Tout cela réorchestré sous fond de comédie romantique très attachante.

Un coup de cœur et une lecture qui se finit sur un grand « Oui », enfin je l’espère.

rentrée 14 moisanglais