La vérité sur l’affaire Harry Québert – Joël Dicker

dickerTitre : La vérité sur l’affaire Harry Québert
Auteur : Joël Dicker
Littérature suisse
Éditeur : Éditions du Fallois
Nombre de pages : 670
Date de parution : Septembre 2012

Toujours méfiante vis à vis de ces bombes littéraires relayées par la presse, j’avais tout de même succombé devant ce pavé de Joël Dicker, jeune auteur suisse propulsé sur toutes les sélections des Prix Littéraires de 2012. Ce roman a tout de même raflé le Prix de l’Académie Française et le Prix Goncourt des Lycéens ( une référence pour moi).
Tant de chroniques sur ce roman, tant d’autres romans à lire et je l’avoue ma peur de me lancer dans un pavé ont fait dormir ce livre au fond de ma PAL pendant plus de trois ans.
Je remercie Moglug de m’avoir proposé une lecture commune pour enfin l’en sortir.

Ce roman a largement été qualifié de page turner irrésistible. Je confirme…Grâce à une écriture très fluide, cet auteur disert nous entraîne dans une enquête très rebondissante sur la mort d’une jeune fille de quinze ans, Nola Kellergan dont le corps vient d’être retrouvé dans le jardin d’Harry Québert trente trois après les faits.
Un an après la sortie d’un roman à succès, Marcus Goldman est en proie avec l’évanescence de la célébrité et la panne de l’écriture. Il se rapproche donc de son ancien professeur d’université, Harry Québert devenu un écrivain célèbre après la parution de Les origines du mal, roman inspiré de sa relation amoureuse avec Nola.
Ce long récit est ponctué de leçons d’écriture du mentor à son ancien élève et l’auteur, Joël Dicker semble aussi appliquer certaines de ces règles.
Une dose de sulfureux avec une Nola allumeuse qui à quinze ans s’éprend d’Harry, professeur et écrivain de trente quatre ans, une enfance énigmatique de cette belle Lolita, une dose minime ( bien trop minime) d’événements historiques, quelques clichés sur les métiers de l’édition, une petite ville américaine où chacun se connaît, et des rebondissements en changeant  » de coupable comme de chemise » pour aviver le suspense.
Et pour lier tout cela, du texte et encore du texte. Des discours d’une platitude extrême lorsque les mères s’expriment. Pourquoi diable, l’auteur dénigre autant les mères ( la sienne, celle de Nola, de Jenny)
Les deux prix obtenus par ce roman restent pour moi une énigme.

 » Pourquoi faudrait-il être un écrivain célèbre pour être un bon écrivain? »
Voilà peut-être le sujet de réflexion de ce roman.

Et la bonne nouvelle dans tout ça est que je n’aurais pas besoin d’acheter Le livre des Baltimore.

L’avis de Moglug

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Intérieur nuit – Marisha Pessl

pesslTitre : Intérieur nuit
Auteur : Marisha Pessl
Littérature américaine
Traducteur : Clément Baude
Titre original : Night film
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 720
Date de parution : Août 2015

Auteur :
Née dans le Michigan en 1977, Marisha Pessl est une auteure américaine. Écrit à partir de 2001, son quatrième roman (mais premier publié), La Physique des catastrophes, a été élu comme l’un des meilleurs livres de l’année 2006 par le New York Times.

Présentation de l’éditeur :
Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si lenquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l’œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore…
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.

Mon avis :
Jeune auteure prometteuse qui se fit remarquer avec La physique des catastrophes, Marisha Pessl revient avec un roman noir particulièrement bien construit et addictif.
Lorsque Scott Mc Grath, journaliste d’investigation de quarante trois ans, récemment divorcé et père d’une petite fille, croise lors de son jogging nocturne une femme au manteau rouge, il ne se doute pas que cette ombre va changer sa vie.
Quelques jours plus tard, Ashley Cordova est retrouvée morte au bas d’un immeuble. Fille du célèbre réalisateur de films d’horreur, Stanislas Cordova, elle venait de s’enfuir d’un hôpital psychiatrique.
Hasard ou machination, Scott se retrouve confronté au machiavélique Cordova, celui qui a brisé sa carrière et sa vie à l’issue d’un procès pour diffamation. Le monde de Cordova est impénétrable. L’homme « souverain, implacable, parfait » « , reclus dans sa résidence Le Peak, Neverland isolé et maudit construit sur un lieu de massacre de Mohawks, « suscite dévotion et émerveillement chez un grand nombre de gens, un peu comme le gourou d’une secte. » Son art et sa vie ne sont qu’une seule et même chose. Et Scott, dans sa quête de la vérité, au milieu de la magie noire, trouve les indices en se remémorant les films du réalisateur.
Aidé de deux jeunes gens, Hooper et Nora qui ont connu ou croisé Ashley avant sa mort, le journaliste reprend l’enquête sur Cordova, souhaitant prouver sa responsabilité dans la mort de sa fille.
C’est avec ces trois personnages étonnants, dynamiques et densifiés par leur histoire personnelle que nous entrons dans les méandres de la folie des cordovistes.
L’auteur nous emmène à la frontière du réel et de la fiction où la menace est omniprésente, réelle ou nourrie par l’imagination. Comme une quête auprès de sirènes qui vous embrouillent l’esprit, chaque plan en cache un autre.

Un roman passionnant qui m’a entraînée dans une lecture active, grâce notamment à l’insertion des documents trouvés au fur et à mesure par le journaliste.

RL2015 bac

Les jeunes mortes – Selva Almada

almadaTitre : Les jeunes mortes
Auteur : Selva Almada
Littérature argentine
Titre original : Chicas muertas
Traducteur : Laura Alcoba
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 144
Date de parution : 8 octobre 2015

Auteur :
Selva Almada est née en 1973 à Villa Elisa (Entre Ríos) et a suivi des études de littérature à Paraná, avant de s’installer à Buenos Aires, où elle anime des ateliers d’écriture. Son premier roman, Après l’orage (Métailié), a reçu un excellent accueil critique
Présentation de l’éditeur :
Années 80, dans la province argentine : trois crimes, trois affaires jamais élucidées qui prennent la poussière dans les archives de l’histoire judiciaire. Des “faits divers”, comme on dit cruellement, qui n’ont jamais fait la une des journaux nationaux.
Les victimes sont des jeunes filles pauvres, encore à l’école, petites bonnes ou prostituées : Andrea, 19 ans, retrouvée poignardée dans son lit par une nuit d’orage ; María Luisa, 15 ans, dont le corps est découvert sur un terrain vague ; Sarita, 20 ans, disparue du jour au lendemain.
Troublée par ces histoires, Selva Almada se lance trente ans plus tard dans une étrange enquête, chaotique, infructueuse ; elle visite les petites villes de province plongées dans la torpeur de l’après-midi, rencontre les parents et amis des victimes, consulte une voyante… Loin de la chronique judiciaire, avec un immense talent littéraire, elle reconstitue trois histoires exemplaires, moins pour trouver les coupables que pour dénoncer l’indifférence d’une société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. En toute impunité.
À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008), ce livre est un coup de poing, nécessaire, engagé, personnel aussi. Mais c’est surtout un récit puissant, intense, servi par une prose limpide.

Mon avis :
Un dimanche matin de novembre 1986, après une nuit d’orage dans sa maison natale de Villa Elisa, Selva apprend la mort d’une jeune fille de dix neuf ans, Andrea Danne.
 » J’avais treize ans et, ce matin-là, la nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n’était pas l’endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L’horreur pouvait vivre sous ton toit. »
Deux autres disparitions vont marquer la mémoire de Selva : celle de Maria Luisa Quevedo retrouvée violée et étranglée dans un terrain vague plusieurs jours après sa disparition en décembre 1983 et celle de Sarita Mundin, jeune fille de vingt ans disparue en mars 1988.
 » Trois adolescentes de province assassinées dans les années 80, trois crimes restés impunis perpétrés à l’époque où, dans notre pays, nous ne connaissions pas encore le terme « féminicide ».
En nous racontant brièvement ce que pouvait être la vie de ces victimes, en enquêtant auprès de leurs proches, Selva Almada met en évidence les conditions de vie des jeunes femmes de condition modeste.
Les adolescentes travaillent souvent dès le plus jeune âge, se marient ou sont enceintes très tôt. Sarita, enceinte à quinze ans fut forcée à la prostitution par son mari.
 » Rendre visite à un homme seul qui en échange donne un coup de main avec un peu d’argent est une forme de prostitution très courante dans les villages de province. »
La domination masculine est violente mais les femmes en parlent à voix basse.
En rencontrant des membres de la famille ou des amis, en allant même consulter La Dame, une voyante tireuse de cartes, Selva tente de dénouer les fils de ces enquêtes inachevées et de sortir ces jeunes victimes de l’oubli.
 » Telle est peut-être ta mission : rassembler les os des jeunes filles, les recomposer, leur donner une voix pour les laisser ensuite courir librement quelque soit l’endroit où elles doivent se rendre. »

Sous un biais davantage journalistique que romanesque, Selva Almada témoigne de la condition des jeunes femmes en Argentine dans les années 80 et de l’impunité qui en résulte.
« Début juin 2015, les Argentins se sont mobilisés massivement contre les violences faites aux femmes » titre le Courrier International en faisant paraître un diagramme avec le nombre de femmes assassinées par pays en Amérique Latine en 2014.
Brésil 4719 en 2012, Mexique 2000 en 2013, Argentine 277 en 2014, Pérou 115 en 2014, Colombie 115 en 2014, Equateur 97 en 2014, Chili 40 en 2014, Uruguay 13 en 2014)

J’avais aimé la force et la précision de l’écriture de Selva Almada dans Après l’orage. Elle met ici ces qualités littéraires au service d’une cause personnelle, témoigner et alerter sur les assassinats impunis de femmes en Argentine.

RL2015

Le cri de l’oiseau de pluie – Nadeem Aslam

aslamTitre : Le cri de l’oiseau de pluie
Auteur : Nadeem Aslam
Littérature pakistanaise
Traducteur : Claude Demanuelli, Jean Demanuelli
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 288
Date de parution : 5 février 2015

Auteur :
Nadeem Aslam, né au Pakistan en 1966, a quatorze ans lorsque sa famille fuit le régime du général Zia et s’installe en Angleterre. Après des études à l’université de Manchester, il se consacre à l’écriture. Avant Le Cri de l’oiseau de pluie, le Seuil a publié La Cité des amants perdus (2006), finaliste du Booker Prize, La Vaine Attente (2009) et Le Jardin de l’aveugle (2013), sélectionnés par plusieurs prix littéraires français et étrangers. L’œuvre de Nadeem Aslam est publiée dans une douzaine de pays. L’auteur partage aujourd’hui son temps entre l’Angleterre et le Pakistan.

Présentation de l’éditeur :
Une bourgade anonyme du Pakistan, à l’ombre de deux mosquées concurrentes, est secouée par deux événements simultanés : le meurtre du puissant juge Anwar, et la réapparition mystérieuse d’un sac postal égaré dix-neuf ans plus tôt dans un accident de chemin de fer. Quels secrets enfouis depuis longtemps ces lettres vont-elles révéler ? Alors que la mousson approche et que la touffeur moite devient de plus en plus écrasante, les passions se déchaînent au sein de la petite communauté, menaçant de la faire éclater, laissant ses différents acteurs troublés et désemparés.
Chronique sociale, portrait du paysage politique et religieux du Pakistan au début des années 1980, Le Cri de l’oiseau de pluie, premier roman de Nadeem Aslam, vient compléter l’œuvre publiée et saluée d’un auteur qui compte désormais parmi les grands de la littérature. On y trouve déjà la prose assurée et poétique, la voix forte d’un écrivain qui n’a de cesse de dénoncer l’intolérance.

Mon avis :
Ce premier roman de Nadeem Aslam comporte déjà les points forts qui me font apprécier ses récits. L’auteur met en valeur son pays en décrivant les lieux avec le climat (nous sommes ici en pleine mousson), la végétation, les oiseaux, la nourriture et nous immerge dans la vie au quotidien des personnages.
En citant James Joyce, un journaliste rappelle que  » le quotidien, c’est l’affaire du romancier…Le journaliste, lui, a pour tâche de traiter l’extraordinaire. »
Nous entrons dans ce quartier musulman ( ancien quartier hindou avant la partition) à la mort du juge Anwar, assassiné suite à la réception d’une lettre vieille de dix-neuf ans.
Lors d’un accident de chemin de fer, des sacs de courrier furent perdus. Des années plus tard, elles vont enfin être distribuées inquiétant ceux qui ont des choses à se reprocher.
Cette nouvelle échauffe un peu plus les esprits des habitants déjà brimés par les événements lors des précédentes élections qui a remis au poste de Premier Ministre ce général inquiétant, la peur que fait régner le puissant propriétaire terrien Mujeeb Ali, l’éclatement entre les deux mosquées et surtout la vie en concubinage du commissaire musulman Azhar avec une chrétienne, Elizabeth Massih.
Chacun vit mal cet outrage aux bonnes mœurs et à la religion, surtout venant d’un homme intelligent qui se doit de donner l’exemple.
Si l’imam Hafeez est prompt à reprendre les pauvres gens qui sortent du droit chemin en oubliant d’entretenir une sépulture, en regardant la télévision, il rechigne à s’opposer aux dérives du riche Mujeeb ou du commissaire.
«  Moi ce que j’aimerais savoir, dit M. Kasmi en lui coupant pratiquement la parole, c’est qui dirige en réalité le pays. L’armée? Les politiques? Les industriels? Les propriétaires terriens?…
A moins que ce soit Dieu? dit Yusuf Rao. »

Si ce premier roman excelle à nous décrire le quotidien d’un quartier musulman avec l’appel des mosquées, le rôle des femmes, les superstitions, les interdits de la religion et les pouvoirs de certains nantis, la censure de l’information, il peine un peu à maîtriser une réelle intrigue.
Des chapitres en italiques restent sibyllins, le sujet de fond reste partagé entre plusieurs événements sans vraiment prendre une dimension suffisante et la fin s’effiloche en créant un sentiment d’insatisfaction.

Le cri de l’oiseau de pluie est un premier roman qui installe l’univers de Nadeem Aslam. L’auteur a par la suite amélioré son sens de l’intrigue et du romanesque.

Je  remercie dialogues pour la lecture de ce roman.

bac2015

Le royaume – Emmanuel Carrère

carrereTitre : Le royaume
Auteur : Emmanuel Carrère
Éditeur : P.O.L.
Nombre de pages : 640
Date de parution : septembre 2014

Auteur :
Né à Paris, le 9 décembre 1957. Emmanuel Carrère a reçu pour ce livre le Prix Littéraire  Le Monde et a été élu Meilleur Livre de l’année pour le magazine Lire.

Quatrième de couverture :
A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans, c’est passé.
Affaire classée alors? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir.
Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier? en historien?
Disons en enquêteur.

Mon avis :
A plusieurs titres, Le royaume était le roman que j’attendais le plus dans cette rentrée littéraire 2014. Premièrement, parce que j’aime la façon dont l’auteur conduit ses enquêtes historiques en y insérant son propre parcours et deuxièmement parce que la quatrième de couverture m’a fortement interpellée. Croire, c’est douter. Et Emmanuel Carrère me promettait ici d’éclairer par son expérience personnelle mon propre questionnement.
L’auteur confirme une fois de plus ce besoin de personnaliser son enquête par sa propre expérience, d’éclairer l’Histoire avec des perspectives actuelles. Ici certains anachronismes, certaines comparaisons avec des faits contemporains
permettent de désacraliser l’enseignement souvent ésotérique de la Bible. Emmanuel Carrère a une volonté de rendre humains des êtres qui nous paraissent souvent comme des dieux, des figures mythologiques.
Pourtant, sous cette ironie moderne, le travail d’historien ne peut nous échapper.
 » J’ai refait pour mon compte ce que font depuis bientôt deux mille ans tous les historiens du christianisme: lire les lettres de Paul  et les Actes, les croiser, recouper ce qu’on peut recouper avec de maigres sources non chrétiennes. »
Tout d’abord, l’auteur nous raconte comment en 1990, il est devenu croyant. Suite à une dépression, inspiré par une marraine chrétienne puis pas Hervé, plutôt bouddhiste, l’auteur se tourne vers la religion et la psychanalyse. Mais la religion n’est pas qu’une réponse à l’angoisse et la pratiquer de manière aussi frénétique ne  redonne pas  « la musique en soi qui fait danser la vie. » De manière aussi spontanée qu’il entre en religion comme on attrape une maladie, il en sort trois ans après. J’avoue ne pas reconnaître ici une vraie croyance mais plutôt un essai hasardeux pour retrouver un goût de vivre.
Pourtant, indéniablement, cette période l’a hanté pour qu’il revienne vingt ans plus tard sur une enquête des débuts du christianisme.
Avec de nombreuses sources ( la Bible de Jérusalem, la traduction œcuménique de la Bible, le livre Q, La vie de Jésus écrit par Renan, un historien ancien séminariste, les épîtres, les Actes des apôtres, le Nouveau testament…), Carrère reconstitue le parcours de Paul, transformé lors d’une rencontre avec Jésus sur la route de Damas, homme ambigu qui ne supporte pas que l’on écoute quelqu’un d’autre que lui, mais renié par les vrais disciples de Jérusalem. Puis la vision de Luc, médecin non juif, possédant de grands talents de romanciers, écrivant ainsi sa version à partir de son expérience avec Paul, les paroles de Jésus que lui a confiées Philippe (livre Q), le récit de Marc et le récit de Flavius Josephe, émissaire de l’empereur Titus qui a détruit Jérusalem.
Toutes ces parties sur Paul, l’enquête et Luc sont assez denses et parfois laborieuses même si elles sont activées par l’esprit ironique et moderne de Carrère. Mais, chacun y trouvera nécessairement des enseignements.
 » J’ai appris beaucoup de choses en l’écrivant, celui qui le lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir. »
Si je connaissais l’essentiel des Ecritures ( souvenirs de cathéchisme), j’ai apprécié d’en apprendre davantage sur certains points nébuleux et surtout de comprendre  l’histoire d’Israël (destruction du Temple par les Romains, la création de la Palestine…).
«  Il n’y a dans l’histoire des hommes aucun autre exemple d’un peuple qui a persévéré dans son existence de peuple, si longtemps, en étant privé de territoire et de pouvoir temporel. »
Finalement, après tout de même une lecture laborieuse, j’aime la fin qui montre qu’Emmanuel Carrère a enfin  » entrevu ce que c’est que le Royaume. » Être croyant n’est-il pas simplement  comme Jean Vanier, créateur des communautés de l’Arche, nous le propose de s’aimer les uns les autres. Tout comme Jésus aurait laver les pieds de ses apôtres pour leur montrer qu’il ne leur était pas supérieur, chacun doit pouvoir laver les pieds d’autrui et se réjouir du sourire des plus faibles enfin reconnus.
 » Affaire classée, alors? » Personnellement, il me semble qu’ Emmanuel Carrère est resté fidèle au jeune croyant qu’il était.

Merci à Nathalie et Kincaid pour cette lecture commune. Rosemonde fera paraître sa chronique un peu plus tard mais je la remercie d’ores et déjà de nous avoir accompagnées.

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Mademoiselle B. – Maurice Pons

ponsTitre : Mademoiselle B.
Auteur : Maurice Pons
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 272
Date de parution : 1973, réédition préfacée par Hippolyte Girardot octobre 2014

Auteur :
Maurice Pons, né à Strasbourg en 1927, est un écrivain français. Romancier et nouvelliste, il est également l’auteur de traductions depuis l’anglais.

Présentation de l’éditeur :
Du village où il vit, Maurice Pons raconte les étranges rumeurs qui entourent une certaine Mademoiselle B. : une créature sans âge, toujours vêtue de blanc, qui attirerait les hommes et les pousserait au suicide. Maurice Pons, alors en mal d’écriture, se retrouve pris au cœur de l’enquête. Tout aussi méfiant que fasciné, il se passionne pour le cas de Mademoiselle B.
«On frissonne, on s’émerveille du savoir-faire de l’auteur, de son aptitude à raconter le surnaturel avec naturel, le fantastique avec une trompeuse bonhomie : c’est du superbe travail de romancier.»
François Nourissier.
Des racontars, des bruits, des on-dit que, ta-ta-ta. C’est du vent tout ça… dans ta tête. Tu ferais mieux d’aller la sauter cette donzelle, et on en parlerait plus!

Mon avis :
Je n’ai pas choisi par hasard de lire Mademoiselle B., Maurice Pons m’avait déjà séduite avec Paul Klee, L’île engloutie paru aux Editions Invenit en 2011.
Maurice Pons est un grand amateur de ce peintre qui disait « dans sa conférence de presse d’Iéna en 1924 :  » Ce sont les tableaux qui nous regardent. »
Hippolyte Girardot prévient le lecteur dès la préface. « les réponses se trouvent disséminées », « Et c’est en suivant ce que je croyais être le fil de l’intrigue que j’en ai découvert un autre. »

Maurice Pons est un artiste qui parvient à créer une atmosphère, celle d’un petit village où l’on cancane, où l’on parle avec des expressions inattendues ( « ça sera toujours ça de plus que j’aurais de moins à faire« ), où le quotidien devient vite incroyable. Et pour cause, on a tout de même retrouvé un cadavre dans la Flanne, puis un pendu dans la forêt et d’autres hommes ont mystérieusement disparu. Leur point commun : ils avaient tous rencontré cette étrange Mademoiselle B., cette dame sans âge toujours gantée qui fait faire le signe de croix à tous ceux qu’elle croise.
 » Quel était donc le pouvoir étrange de cette demoiselle B. pour susciter ainsi, à travers tout le canton, la réprobation impuissante des gendarmes, la fureur des fermières, l’effarement de ma femme de ménage? »
Maurice Pons, le narrateur homonyme de l’auteur, lui-même écrivain mène plus ou moins l’enquête.
Une sœur jamais née, une demoiselle née sans mère ni père connus, on flirte avec le fantastique mais aussi avec le roman noir avec des descriptions de cadavres pas piquées des vers (enfin, plutôt si) et un goût pour les accidents assez morbide. Mais le sordide bascule très vite dans l’humour avec l’œil et l’esprit de notre écrivain « fortement occupé à ne rein faire« .

Maurice Pons, l’auteur, s’amuse et assume ses écrits, « car le prix de la vérité dans un livre, se jauge à l’étalon des mensonges. Et la vérité d’un livre se jauge aussi au poids de ses faiblesses, de ses lacunes, de ses fautes. »

Si vous ajoutez à ce ton caustique, une plume qui peut vous faire rêver dans des espaces bucoliques, vous atteignez un plaisir de lecture qu’il serait dommage de rater.

«  Au début, il me semble en effet que la chambre, dans mon esprit, se confondait avec la rivière. L’onde était transparente, et le courant la traversait de part en part, remuant doucement sur le tapis toutes sortes d’algues et de plantes aquatiques, de longues sargasses aux épines douces, des callophyles de corail, des characées aux larges feuilles de platane. Mêlée aux arabesques rutilantes du tapis, cette étrange végétation composait un étrange paysage, à mi-chemin entre le végétal et l’organique. »

On ne peut que remercier les Éditions Denoël de republier cet auteur.
 » L’écrivain est une sorte d’enfant irresponsable, vivant en dehors des lois, aux frontières de la délinquance. Et par dessus tout, c’est un séducteur, briseur de foyers et détourneur de demoiselles. »

Retrouvez ici la chronique de Kyradieuse.