Le magicien sur la passerelle – Wu Ming-Yi

Titre : Le magicien sur la passerelle
Auteur : Wu Ming-yi
Littérature taïwannaise
Traducteur: Gwennaël Gaffric
Titre original : Tianqiao shang de moshushi
Éditeur: L’Asiathèque
Nombre de pages : 272
Date de parution : 15 février 2017

 » Dans ce monde, il y a des choses que personne ne saura jamais. Les choses qu’on voit avec les yeux ne sont pas les seules qui existent. »

Lorsqu’il était enfant, le narrateur vivait dans le quartier de Taipei. Pour ses parents, il vendait des lacets et de semelles sur la passerelle qui reliait les différents bâtiments. Si à cet âge l’imagination est fertile, un magicien à l’œil de verre entretenait les penchants naturels des enfants pour l’illusion.
Devenu adulte, le narrateur rencontre ses anciens camarades de jeu et leur demande de lui raconter une histoire sur le magicien de la passerelle, ce qui devient surtout une histoire de leur enfance. Ce sont ainsi quelques nouvelles sur le souvenir d’un quartier mémorable aujourd’hui disparu que collectionne dans ce livre Wu Ming-yi.
Ce quartier est composé de plusieurs petites boutiques tenues principalement par des taïwanais de souche venus de la campagne lors du développement du commerce.
 » Les compagnons de jeu de mon enfance représentent pour le romancier que je suis une caverne remplie de trésors étranges, un sac de billes étincelantes venues mystérieusement rouler jusqu’au coin de ma maison. »

Comme dans l’imaginaire des enfants, les nouvelles souvent concrètes et marquées par les difficultés familiales laissent une part à la fantaisie. Le dessin d’une plaque d’ascenseur sur le mur des toilettes envoie dans un monde irréel, un zèbre sort des toilettes, un chat se cache dans le plafond, un lion de pierre se venge sur un enfant, des néons explosent en une ribambelle de couleurs, une silhouette découpée dans du papier noir danse seule sur la passerelle. Car, ce que le magicien veut inculquer aux enfants, c’est que tout arrive si l’on y croit vraiment très fort.

En évoquant ces souvenirs, les lieux de l’enfance, l’auteur redonne de la vie à ce quartier détruit en 1992 et déterre en même temps la nostalgie et la magie de l’enfance.

 » Les portes du marché regorgeait de rumeurs et de récits extraordinaires, d’ordre plus ou moins intime, on y entendait les habitants raconter comme si c’étaient des feuilletons des histoires publiques et privées concernant leurs voisins. »

Un recueil de nouvelles sur Taipei, un labyrinthe où se sont côtoyés de jeunes enfants devenus aujourd’hui des taïwanais citadins nostalgiques d’un lieu particulier empreint d’humanité et de fantastique qui les ont façonnés.
Si la construction en forme de nouvelles, le fantastique mêlé aux souvenirs, les changements de narrateur ne donnent pas toujours une impression d’unité et de fluidité, la postface, signée de l’excellent traducteur, Gwenaël Gaffric, très éclairante permet de bien comprendre la finalité de l’auteur.

Voici une belle occasion de découvrir la littérature taïwanaise et cet auteur, Wu Ming-Yi,  » un des écrivains taïwanais majeurs de la génération actuelle »

La vie magnifique de Frank Dragon – Stéphane Arfi

ArfiTitre : La vie magnifique de Frank Dragon
Auteur : Stéphane Arfi
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 11 janvier 2017

Frank Dragon a six ans quand la France est aux mains du Maréchal, le  » salopard » qui baise les pieds du diable Hitler. Son père, Tateh est rabbin. Ona, sa mère lui conte l’histoire de Dieu fâché contre Ish et Isha qui ont mangé le fruit interdit du jardin délicieux.
Difficile ensuite pour cet enfant de renouer avec ce Dieu-fâché qui lui envoie tant de misères.
Ona est arrêtée en croyant à la convocation des « képis« , Tateh est dénoncé par l’horrible concierge et emmené dans un camp. Frank reste seul, caché dans la grande armoire avec ses poupées de chiffon et le grand livre rempli d’ordres de Tateh.
Madame Bonaventure, la voisine, récupère l’enfant et le confie à une grand-mère de l’arrière-pays, un peu revêche mais elle aussi marquée par la guerre. Là-bas, Frank retrouve Beata Blumenfeld, son amour secret de son immeuble parisien. Beata et Frank sont les deux seuls enfants juifs de l’école, des enfants effacés qui  » ont mal tout au fond d’eux. »
En août 44, le village est anéanti par les Allemands. Frank parvient à s’échapper avec Sauveur, le fils du facteur âgé de quatorze ans. D’autres enfants ne survivront pas.
Un mois plus tard, Frank est recueilli dans une maison de pensionnaires gérée par les Pères André et Pierre, à Villedieu. Là, il fait la connaissance de Jésus sur sa croix et se retrouve confronté la différence des religions.
En 1946, Tateh retrouve son fils et lui raconte l’horreur de sa déportation. Son récit atroce prend plusieurs pages sans aucune ponctuation, comme le vomissement d’années d’horreur. Frank ne reconnaît plus son père, ne comprend pas qu’il ait pu souffrir davantage que lui. Chacun sa souffrance, Tateh lui remet le livre, « l’histoire de leur peuple » avant de disparaître.
A 19 ans, Frank ne croit plus en Dieu mais peut-être en son fils qui, lui, sait ce que c’est de souffrir.
Frank quitte le pensionnat pour échouer à Meudon dans une ratière où il découvre le racisme. Il se retrouve finalement dans les rues de Paris en plein hiver 54, le plus froid, celui où l’abbé Pierre s’insurgera.
Curieusement, il retrouve Sauveur qui le conduira à l’hôpital.
Fiévreux et délirant, Frank nous transporte dans ses souvenirs cauchemardesques, ses visions théâtrales et ses explications avec un Dieu qui ne veut pas de lui.
 » Je crains en effet qu’un jour prochain, Je doive M’occuper personnellement des hommes dans leur ensemble, bien que j’y rechigne comme Je viens de te le rappeler, et que de ce fait, la majorité paiera pour le comportement d’un petit nombre qui mène les hostilités. Les hommes n’ont, semble-t-il, pas compris tout l’intérêt qu’il y a à exister avec des êtres différents d’eux. »

La première partie, certes sur un sujet déjà maintes fois traité, est remarquable par son style, celui d’un jeune enfant qui ne s’exprime pas, qui a une compréhension enfantine de ce qui se passe autour de lui. La naïveté et l’innocence se heurtent à la violence du moment, qui de fait est atténuée dans l’esprit de l’enfant. Mais les évènements racontés sont bien ceux qui nous ont tant de fois touchés avec la peur des uns, la méchanceté des dénonciateurs et la sympathie de certains.
En grandissant, Frank, sans jamais dire un mot, perçoit davantage de choses. Se réfugiant toujours auprès de ses poupées de chiffon, il est pourtant contraint de devenir acteur et de prendre en main sa survie. Mais le monde est toujours aussi cruel pour un jeune juif orphelin, et comme le dit Camus, «  il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre. »
Ses fièvres nous entraînent parfois trop loin, sans véritable interêt pour l’histoire. Mais pour l’adolescent l’irréel est un refuge nécessaire pour évacuer les angoisses. Quelques bonnes rencontres inespérées en fin de roman peuvent paraître improbables. Mais, sans exagération, ces deux points ne viennent pas compromettre l’attachement que l’on peut avoir envers le jeune Frank, qui reste toutefois le seul personnage marquant de ce premier roman.

 

Profession du père – Sorj Chalandon

chalandonTitre : Profession du père
Auteur : Sorj Chalandon
Éditeur: Grasset
Nombre de pages : 316
Date de parution : 19 août 2015

Émile Choulans, aujourd’hui « réparateur » de tableaux, marié à Fadila et père du petit Clément retourne sur les traces de son enfance lors de la crémation de son père en avril 2011.

Ce père qui, cinquante ans plus tôt a brisé son enfance par sa violence et sa folie.
Enfant, Émile n’a jamais su remplir la case  » Profession du père » sur les documents scolaires lors de la rentrée des classes.
André Choulans, autrefois pasteur pentecôtiste, se dit agent secret avec pour mission l’assassinat du Général de Gaulle. Il embarque son fils, comme son petit soldat dans ses délires l’utilisant comme messager pour poster des lettres de menace à un député ou écrire à la craie sur les murs le sigle de l’OAS.
Malgré les coups, les menaces, les humiliations, Émile cherche à tout prix la reconnaissance du père. Comment ne pas être ébloui par un père agent secret quand on est un gamin de treize ans. Il croit à toutes ses histoires, est fier de ses missions et reproduit avec Luca, un nouvel élève de son école le même schéma, s’étonnant lui-même d’une telle naïveté.
 » J’avais espéré qu’enfin il ne me croirait plus. Qu’il éclaterait de rire, qu’il cognerait son doigt sur sa tempe, qu’il le frapperait, qu’il me tournerait le dos. Mais il ne réfléchissait plus. Il acceptait tout de moi. »
Jusqu’où le mensonge peut-il conduite les hommes?
Emile est vite entraîné dans une tragique spirale pour faire face à ses tromperies. Son comportement est de plus en plus risqué, son bulletin scolaire désastreux, les représailles du père sont violentes. Coups, privations, enfermement, Emile subit tout sans pleurer, sous l’oeil résigné de sa mère.
 » Je pleurais avant les coups, à cause de la frayeur. Après les coups, à cause de la douleur. Mais jamais pendant. Lorsque mon père me frappait, je fixais un point dans la chambre… »

La mère, qui pourtant subit elle aussi les violences et punitions du père, ne se rebelle jamais et répète pour toute consolation  » Tu connais ton père ! » Sa passivité en fait un personnage aussi détestable que le père qui, lui a peut-être l’excuse de la folie.

Une fois adulte, André continue d’envoyer des lettres délirantes à son fils où il se met en scène avec des personnalités dont il relève le nom dans le journal ou le dictionnaire. Mais Émile n’est plus dupe. Si il n’a pas vraiment coupé les ponts, jamais, lors de ses visites, il ne sera reçu comme un fils. Désormais, sa mère semble soumise au point d’entrer dans le monde de son mari en acceptant toutes ses conditions.

Émile adulte garde cette cicatrice au fond de l’âme. C’est avec cette pensée qu’il dit souvent «  je t’aime » à son fils et lui lit des histoires. La mort du père permet enfin de livrer ce qu’il a contenu pendant des années.
Dans un récit sobre et sans jugement, Sorj Chalandon montre comment cette spirale de violence peut entraîner un fils sur le mauvais chemin, comment femme ou enfant peuvent subir une folle dictature par peur ou besoin de reconnaissance. Pourtant, le récit reste optimiste avec le bonheur au bout du chemin pour ce fils brimé et le soulagement par la parole pour le fils auteur qui fait face à son enfance. Un roman fort et touchant.

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Zinzin – Sophie Benastre

benastreTitre : Zinzin
Auteur : Sophie Benastre
Dessins : Anne Junker
Éditeur: Oskar
Nombre de pages : 84
Date de parution : juin 2016

Ange, onze ans est amoureux de Zoé. Elle est la fille la plus originale de sa classe de CM2.
 » Elle fait tout pour ne ressembler à personne. Elle n’est jamais vêtue comme les autres. »
Elle zézaye et est un peu foldingue mais ils s’adorent.

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Avec Simon, un garçon cool, parfois « un peu bébête » et Jeanne et Louis, ils forment une bonne équipe.
Une nouvelle élève, Rose Paradis vient troubler cette sympathique ambiance. Elle est une vraie poupée. Elle est calme, ne dit jamais de gros mots, ressemble à un top model.

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Au fil des jours, toutes les filles veulent lui ressembler. Elles s’habillent et se coiffent comme elle.
Même Zoé…
 » avant…j’étais unique…mais seule. »
Ange ne le supporte pas. Il veut à tout prix lui ouvrir les yeux et retrouver sa vraie Zoé.

Cette histoire s’adresse à des enfants du début de l’école primaire. L’écriture est facile, les caractères assez gros, quelques illustrations coupent le texte. Les histoires de cour d’école avec l’ambiance copains-copines et quelques touches de magie raviront les petits écoliers.
Bien évidemment, les parents pourront en tirer une morale. Et c’est un peu ce que fait la maîtresse Lætitia dans cette histoire.
 » La maîtresse a tenté, tant bien que mal, d’apaiser les esprits. Elle a parle de la richesse, de la diversité et de l’importance de la tolérance. Elle a dit aussi que chacun doit avoir sa propre personnalité, mais que cela prend du temps. »

Sophie Benastre aborde un vrai sujet de cour d’école: S’habiller comme les « leaders » pour être accepté dans un groupe, suivre les effets de mode au risque de perdre sa personnalité.
Ce livre peut aider certains jeunes enfants à assumer leurs différences ou au moins à comprendre que l’on peut être aimé pour ce que l’on est vraiment.

Je remercie Babelio et les Éditions Oskar pour ce petit livre qui fera le bonheur d’une toute jeune lectrice.

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Jeux de vilains – Iben Mondrup

mondrupTitre : Jeux de vilains
Auteur : Iben Mondrup
Littérature danoise
Titre original : Godhavn
Traducteur : Caroline Berg
Editeur : Denoël
Nombre de pages : 330
Date de parution : août 2016

 

Trois enfants d’une même famille délivrent tour à tour leur perception d’une même période, celle où la famille de retour des vacances d’été passées au Danemark, leur pays d’origine reprend sa vie dans ce village groenlandais pour la rentrée scolaire. La mère est enseignante dans l’ école aux classes à plusieurs niveaux où sont aussi scolarisés les enfants.

La plus jeune, Bjork, commence cet exercice. Le style s’adapte au narrateur et je peine un peu avec le style des jeunes enfants. Phrases courtes, perceptions enfantines. Bjork est une jeune fille curieuse, espiègle qui cherche l’attention. Comme toutes les petites filles, elle traîne avec sa meilleur amie Karline, puis cherche d’autres amitiés parmi les nouvelles de la classe. Elle espionne sa grande sœur qui entre dans l’adolescence. Un peu jalouse du lien entre sa sœur et son père, elle a pourtant tout l’amour de son frère et de sa sœur.

Knut, le garçon est beaucoup plus secret. Intéressé par les insectes, la biologie, il ne semble pas à sa place dans ce monde sauvage. Avec son visage pâle et ses cheveux noirs, il se sent différent. Souvent il s’interroge sur ses origines. Depuis que son meilleur ami, René est reparti au Danemark chez sa mère, Knut déprime et se sent seul.  » Knut n’est pas de la race des vainqueurs »

Hilde, la plus âgée, est la préférée du père car elle a ce même sens du pays avec la connaissance des chiens de la meute et le goût de la chasse.
«  Tu es sensible, tu ressens le monde. »
Mais elle devient une adolescente qui rêve de liberté et d’amour. Avec son amie Olga, elle sort de plus en plus et tombe amoureuse de Johannes, un adolescent orphelin perturbé souvent violent.
 » Certains enfants ont vécu des choses douloureuses dans leur vie, ensuite ils ont du mal à faire la différence entre ce qui est bien et ce qui ne l’est pas.  »

Dans ce roman, tout est vu successivement par les yeux de trois enfants d’une même famille. Ils entendent ou voient des choses et livrent leurs sentiments, leurs perceptions. Mais, j’aurais aimé avoir aussi la vision d’un adulte afin de comprendre certains sous-entendus.

Par contre, ils perçoivent parfaitement la violence des situations. Les chiens de meute sont des bêtes sauvages traitées comme des outils par leur propriétaire. Le racisme est aussi une composante forte des relations sociales dans le village. Les danois restent toujours entre eux, ils ne s’intègrent pas vraiment dans le corps des groenlandais.
Pour cela, Johannes, fils d’un danois déjà marié au Danemark et d’une très jeune groenlandaise, est le type même du sang-mêlé interdit.
Les conditions de vie sont très difficiles.  » La nuit polaire rend fou quand on n’a rien à faire. » Les problèmes de consanguinité et d’alcool dérangent le cerveau.
 » Tout le monde part à un moment ou un autre. »
Pour cette vision d’un pays que je connais peu, le roman est intéressant même si il ne me donne pas du tout envie d’y vivre.
Pour l’intrigue, je reste un peu ma faim bien qu’elle soit relatée trois fois par des personnages différents.

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Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

olafsdottirTitre : Le rouge vif de la rhubarbe
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Littérature islandaise
Titre original : Upphaekud jörd
Traducteur : Catherine Eyjolfsson
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Ceux qui ont eu le bonheur de lire Rosa Candida, L’embellie ou L’exception savent que Audur Ava Olafsdottir a ce don de créer de la légèreté, de la douceur dans des instants de vie d’une nature parfois sauvage.
Dans ses romans, « ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas« , ce qui se ressent, ce qui relie les choses entre elles.

Son premier roman, Le rouge vif de la rhubarbe plantait déjà les bases de son univers d’auteur.
Nous sommes ici en Islande, pays aux plages noires, aux journées de nuit continue ou aux nuits d’été inexistantes, pays où les conditions climatiques, les saisons marquent les activités des habitants, où les animaux surgissent sur les routes.

Agustina, jeune fille aux jambes mortes a une volonté de fer, une âme rêveuse et la nostalgie des ses parents absents. Sa mère court le monde à photographier les oiseaux et communiquent avec sa fille par de courtes lettres souvent insignifiantes mais toujours terminées par des mots d’amour.
«  C’en était un, à sa façon d’oiseau migrateur…C’était une âme errante. »
Derrière ses mots gentils, je ressens toutefois l’égoïsme et le lâche abandon de ce vilain petit canard. Mais ce ne sont pas les propos de l’auteur ou Agustina, juste une perception personnelle tant la douceur et le courage de cette jeune fille me touche.

Son père ne fut sur l’île qu’une semaine, scientifique étudiant les animaux marins à bord d’un bateau océanographe. De cette passion sauvage et éphémère au pied de la forêt de rhubarbe naît Agustina. Elle lui lance des bouteilles à la mer, avec l’espoir et la naïveté de l’enfance.
«  Il n’a sans doute jamais su qu’il laissait la couleur de ses yeux sur cette île. »

Au bord de la mer, au pied de la montagne, dans cette maison rose saumon, Agustina vit avec la vieille Nina, amie de sa grand-mère. Sa seule figure masculine est Vermundur, celui qui aide toutes les femmes esseulées de ce pays de marin.
Tel le Pinocchio de bois, Agustina a une sensibilité particulière. Mais elle sait qu’elle ne sera jamais ce jeune garçon de chair et d’os, libre de ses mouvements.
 » Il faut admettre qu’Agustina aborde souvent les devoirs que l’école lui soumet de manière bien étrange. Elle commence par les bords, si j’ose dire et, de là, se perd dans des digressions et des détails sans aucun rapport….Sa pensée semble s’orienter dans plusieurs directions en même temps. Il lui manque une vue d’ensemble. »
A part Nina, seul Salomon, le fils de la nouvelle chef de coeur, comprend que, sans ses pieds, elle ressemble à un ange ou une sirène. Il l’accompagne sur les chemins enneigés, la fait chanter dans son groupe de musique, rêve avec elle au cinéma et lui donne peut-être le courage de réaliser son rêve, gravir seule cette montagne de huit cent quarante quatre mètres, même si elle doit s’arrêter tous les quatre pas. Son optimisme lui donne tant de courage.
«  C’est fou comme elle a changé depuis l’été dernier. Elle n’est plus le phoque gisant sur un écueil, mais une sirène qui traîne après elle sa fascinante queue de poisson menant les gens de mer à leur perte. »

Audur Ava Olafsdottir crée des personnages d’une grande sensibilité, nous donne à lire des moments simples de l’existence dans une nature qui forge l’âme de ses personnages. Ce sont des moments de grâce, de douceur et d’optimisme malgré la rudesse de la vie.

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Flora et les sept garçons – Dominique Dussidour

DussidourTitre : Flora et les sept garçons
Auteur : Dominique Dussidour
Éditeur: Éditions de la Table Ronde
Nombre de pages : 173
Date de parution : 1 avril 2016

C’est avec beaucoup d’élégance et de naturel que Dominique Dussidour, poétesse avant tout, nous conte les moments de vie de ces jeunes femmes, adolescentes ou fillettes.
En partant d’un conte, de la mythologie ou d’une rencontre, l’auteur extrait un instant de basculement qui défie le temps et dépasse les frontières.
Dominique Dussidour saisit l’événement qui renvoie les jeunes femmes comme Anna, Sarah ou Antoinette à la douceur de la jeunesse, qui leur fait retrouver la voix de l’adolescence.
Pour échapper à l’instant, certaines construisent un monde parallèle comme Lynne qui refuse la disparition de Mathilde, Fatima qui cesse de rêver pour retourner à sa vie de mère et d’épouse, l’enfant aux yeux rouges ( un des plus beaux textes de ce recueil) qui s’éloigne des bombes ou cette jeune enfant qui occulte le visage de sa mère malade pour garder celui de la mère aimante.
Même si Cronos et Rhéa se déjouent du temps en vivant dans un monde moderne, pour d’autres  » jamais le temps ne revient en arrière. »
Certaines nouvelles ouvrent aussi les frontières, celles qui amènent de jeunes enfants ou jeunes filles dans les rues d’un pays qui ne les accueillent pas vraiment. Noujoud et Lucy, deux jeunes migrantes venues d’Aden, errent dans les rues de la capitale avec ce tragique vers de Rimbaud  » Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. »

Avec beaucoup de retenue, Dominique Dussidour parvient avec Louise à faire de la poésie avec le vulgaire, à nous ouvrir les yeux sur la maturité et la lucidité des enfants perdus, à capter notre regard sur la violence conjugale, la guerre, la mort, l’exil sans jamais tomber dans le sordide.
Conteuse et poétesse, l’auteur use des mots et des pensées, s’adresse à notre âme d’enfant pour nous sortir de l’affairement et de la bousculade et percevoir enfin les regards de ceux qui souffrent dans l’indifférence.
Pour ces dix-neuf nouvelles, pas de chutes inattendues mais un voile pudique et quelques images délicates qui font réfléchir sur des faits de société de notre monde moderne.