Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

VielTitre : Article 353 du code pénal
Auteur : Tanguy Viel
Éditeur: Éditions de Minuit
Nombre de pages : 176
Date de parution : 31 janvier 2017

Voici certainement le roman de la rentrée d’hiver 2017 le plus commenté et salué dans la presse et le plus apprécié des blogueurs. A sa lecture, je ne peux que me rallier à la majorité.

Martial Kermeur, ouvrier licencié suite à la fermeture de l’arsenal de Brest, abandonne en mer Antoine Lazenec,, lui assurant une mort certaine sous le seul regard compréhensif des mouettes.
 » Cinq milles, c’est sûr, ça ne sa fait pas à la nage, encore moins dans une eau fraîche comme elle l’est sur nos côtes au mois de juin, et quand bien même, cinq milles nautiques, ça fait dans les neuf kilomètres. »
Arrêté le lendemain , Kermeur se laisse emmener calmement par la police.
Le roman est la longue confession de Kermeur auprès du juge. De la simplicité d’un ouvrier confiant et honnête, de la rage d’un homme enlisé dans un avenir sombre, le récit puissant, direct s’intensifie au fil des pages.
Et s’il en fallait davantage pour ferrer le lecteur, Tanguy Viel lance des  » flèches comme autant de récits futurs » intensifiant l’intrigue et donnant l’envie de percer tous les mystères.

Un homme comme Kermeur ne devient pas un assassin du jour au lendemain.
Facile de voir en fin de parcours les coups durs qui convergent vers ce point où tout bascule, ce moment où l’on ne peut plus faire marche arrière.
Opportunité ratée, divorce, chômage, se retrouver seul avec un jeune fils dans une demeure délabrée du parc du château en attendant la prime de licenciement comme un espoir de pouvoir enfin acheter un bateau et pêcher. Tout aurait pu s’arranger si Antoine Lazenec n’était pas arrivé avec sa Porsche dans ce petit bourg breton voué à la morosité depuis la fermeture de l’arsenal.

 » Comme un marseillais » ( dit le breton Tanguy Viel mais je dirais comme un politique nanti), Antoine Lazenec est familier, chaleureux, promet monts et merveilles, inspire confiance. Il représente la promesse d’avenir pour un village en perte de vitesse. Mais comment supporter cette façon d’ afficher sa richesse acquise avec l’argent volé aux crédules travailleurs sans aucune conscience, aucun remords.
Des excuses, un jugement, personne n’en veut.

Ce long monologue ( ou presque car le juge intervient très peu) est parfaitement travaillé dévoilant tous les sentiments de ce père finalement transformé  » en rocher absent » pour un adolescent qui, pourtant voudrait l’empêcher de tomber face au manque d’humanité de beaux parleurs.
Difficile de ne pas être indigné, révolté, touché par ce récit.
 » Même, à force de cette noirceur ou nuisance ou maléfice dont les gens comme ça enferrent le monde autour d’eux, à force je ne saurais pas vous expliquer comment, mais ils parviennent à ôter aux autres ce qui leur reste de dignité ou simplement de logique. »

Je remercie Babelio et les Éditions de Minuit pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse Critique.

 

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Continuer – Laurent Mauvignier

mauvignierTitre : Continuer
Auteur : Laurent Mauvignier
Editeur : Editions de Minuit
Nombre de pages : 240
Date de parution : août 2016

L’adolescence est une période de révolte, peut-être encore davantage quand les parents démissionnent. Benoît a quitté Sibylle qui vieillit attablée dans la cuisine, dans son peignoir, une cigarette à la main, un cendrier plein sur la table. Samuel s’isole sous son casque, la musique dans les oreilles ou part avec ses copains boire et draguer voire forcer les filles.
Quand Sibylle doit aller le chercher au poste de police après une nuit bien arrosée, elle comprend qu’  » elle n’avait pas su écouter son fils, elle n’avait pas su voir comment il allait mal ni qu’il avait besoin d’aide. »
Benoît veut mettre Samuel dans une pension catholique, Sibylle décide de partir plusieurs mois avec son fils au Kirghizistan, lui apprendre les vraies valeurs.
 » les autres, le respect des autres, écouter les autres, la simplicité de la lenteur, du contact avec la vie, qu’on balance ce putain de monde qui nous sépare les uns des autres et qu’on arrête de prendre pour inéluctable ce qui n’était que notre passivité, notre docilité, notre résignation. »

Seuls dans cette nature sauvage, face aux voleurs de chevaux ou aux marécages, le périple est rude. La mère et le fils parlent peu. Sibylle écrit dans son journal, son passé cache des blessures, des rêves avortés. Samuel écoute sa musique. Les jeunes se sentent nus sans musique.
Ils rencontrent des gens accueillants, nomades ou touristes, des musulmans qui ont le sens de l’hospitalité. Samuel peine à se libérer de sa peur des autres.
 » aimer et accepter est plus difficile que haïr et rejeter. »
La mère et le fils se connaissent si peu. Et pourtant, ils ont le même amour des chevaux. Samuel écoute une des chansons préférées de Sibylle. Il faut apprendre à connaître et livrer ses secrets. La fragilité de Sibylle a ses sources qu’il faudra découvrir.

L’auteur nous fait vivre cette rupture et cette reconquête d’une mère et d’un fils. Au fil des étapes dans le Kirghizistan, le lecteur vit une aventure rythmée dans une nature grandiose et sauvage mais découvre aussi par petites touches le passé de Sibylle.

Apprendre à connaître, la philosophie de ce roman se décline sur plusieurs thèmes. Apprendre à connaître son fils, ses peurs, ses réactions, ses passions. Apprendre à connaître sa mère, son passé qui a largement teinté son humeur, son divorce, sa vie de femme. Apprendre à connaître les kirghizes, les nomades accueillants ou les touristes étranges. Il faut apprendre à regarder autour de soi, cette nature qui apaise.  » Prendre le temps de regarder un ciel de nuit, de s’émerveiller devant une montagne », apprendre à respirer, souffler. Redonner du sens à la vie. Aller vers les autres sans renoncer à soi.
Avec un style incomparable, Laurent Mauvignier nous livre une belle histoire rythmée, passionnante, prenante qui distille un message de tolérance. Au contact de la nature sauvage, en lien avec Starman et Sidious, les deux chevaux qui occupent une place importante dans l’éclosion des sentiments, d’une mère et d’un fils qui se découvrent.

J’ai lu ce roman dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2016 avec Price Minister. A cette occasion, je devais faire une création artistique autour de cette lecture sur instagram.
Retrouvez là ici.
Je remercie Price Minister, les Editions de Minuit et les quatre marraines de l’opération.

rl2016

Loin d’eux – Laurent Mauvignier

mauvignierTitre : Loin d’eux
Auteur : Laurent Mauvignier
Éditeur: Les Éditions de Minuit
Nombre de pages : 121
Date de parution : 1999

Trouver le bon niveau de dialogue au sein d’une famille n’est pas chose facile. Les parents ne peuvent s’empêcher de prodiguer des conseils qui sonnent parfois comme des reproches aux oreilles des enfants. Les jeunes peinent à trouver des conversations avec ceux qui ne sont plus de leur génération, se sentent mal dans leur petite vie étriquée de province.
De l’amour, il y en a. Là n’est pas le problème. Mais le quotidien et la peur de paraître faible empêchent de le montrer simplement.
Quand le malheur arrive, il est trop tard pour se demander ce que l’on n’a pas su faire.
Jean et Marthe ne supportent plus le flegme de leur fils, Luc. Passer ses journées dans sa chambre à admirer ces affiches de cinéma qui défigurent les murs, sans jamais s’inquiéter de trouver un travail.
Luc, lui, se refuse à vivre comme eux avec un petit travail dans cette ville morte de La Bassée.
Alors, il finit par trouver un emploi de serveur à Paris dans le bar du père d’un de ses amis. Quand il rentre voir ses parents, les discussions deviennent superficielles. Si il évoque ses peurs, sa fatigue, le père ne comprend rien de ce qu’il vit.
Sa seule confidente reste sa cousine, Céline. Il y a toujours eu un lien très fort entre eux. Céline sait la douleur de son cousin. Elle est la seule à alerter la famille, en vain. Luc, lui la soutiendra contre leurs deux familles quand, après le décès de son mari, Céline veut refaire sa vie.

Comment Jean, Marthe, Céline et ses parents peuvent-ils surmonter le suicide de Luc après tant de silence, de refus de comprendre l’autre?
Chacun s’exprime comme dans une ronde autour de ce malheur, évoquant sa réaction et celle des autres. Mais, une fois de plus, ce ne sont que des monologues intérieurs, et chacun garde au plus profond de soi ses élans d’amour.

Le sujet du deuil, de la responsabilité et les longues phrases lancinantes de l’auteur donnent inévitablement un côté tragique et une certaine lourdeur à ce texte, premier roman de l’auteur. Mais le sujet de l’incommunicabilité, du fossé génération dans ce milieu modeste où les silences étouffent les sentiments est magistralement traité.

Il ne me reste plus qu’à Continuer avec le dernier roman de l’auteur qui a déjà de très bons échos.

Ce que j’appelle oubli – Laurent Mauvignier

mauvignierTitre : Ce que j’appelle oubli
Auteur : Laurent Mauvignier
Éditeur : Éditions de Minuit
Nombre de pages : 64
Date de parution : 2011

Auteur :
Laurent Mauvignier est né en 1967. Prix Wepler 2000 et Prix Livre Inter 2001 pour Apprendre à finir. Prix du roman Fnac 2006 pour Dans la foule.

Présentation de l’éditeur :
Quand il est entré dans le supermarché, il s’est dirigé vers les bières. Il a ouvert une canette et l’a bue. À quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas.
Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l’ont arrêté, personne n’aurait imaginé qu’il n’en sortirait pas.

Cette fiction est librement inspirée d’un fait divers, survenu à Lyon, en décembre 2009.

Mon avis :

J’avais déjà beaucoup apprécié la plume de Laurent Mauvignier quand il s’empare des douleurs de faits divers ( Dans la foule) ou de la guerre d’Algérie ( Des hommes).
Ici, dans une longue phrase de soixante pages, il crie la douleur, l’espoir brisé d’un pauvre homme battu à mort par quatre vigiles pour avoir volé et consommé une bière dans un supermarché.
Le livre commence avec l’errance d’un pauvre type, la dérive d’un passage à tabac, l’étonnement puis la culpabilité reniée des vigiles  » éberlués de leur propre violence », et enfin les sentiments du frère de la victime surpris puis peiné de comprendre la fin d’un homme déchu qui allait peut-être enfin sortir de l’oubli.
C’est bien sûr, un livre qu’il faut lire en une seule fois. On ne peut suspendre cette narration faite de consternation, de violence mais aussi de souvenirs et d’espoir. C’est la dernière pensée accordée à un homme auquel plus personne ne prêtait attention.
Ce que j’appelle oubli est avant tout un exercice de style mais aussi un cri contre les violences perpétrées par des hommes  » de pouvoir » contre de pauvres gens.
 » Est-ce que celui-là a pensé qu’ils allaient trop loin ou que leur idée de faire peur à un pauvre type pour le voir chialer avait déjà duré trop longtemps. »
Mais derrière chaque être, il y a une vie, une douleur et des espoirs que personne n’a le pouvoir de briser.
Avec un texte aussi court et intense, j’ai souvent le désir d’en savoir davantage sur les personnages et je reste frustrée de ne pas mieux les connaître.
La lecture de ce livre me donne bien sûr envie de découvrir le prochain roman de Laurent Mauvignier, Autour du monde qui sortira le 4 septembre aux Editions de Minuit.

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