Les pêcheurs – Chigozie Obioma

ObiomaTitre : Les pêcheurs
Auteur : Chigozie Obioma
Littérature nigériane
Titre original : The fishermen
Traducteur : Serge Chauvin
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 298
Date de parution: 7 avril 2016
C’est à Akure, petite ville de l’ouest du Nigeria que vit le narrateur, Ben, jeune garçon de neuf ans. Sa famille est relativement aisée car son père, Eme, travaille à la Banque centrale du Nigeria.
Lorsque le père est muté à Yola, ville situé au Nord à quinze heures de route, la mère peine à maintenir l’éducation stricte de ses six enfants. Les quatre garçons plus âgés ( Ikenna, 15 ans, Boja, 14 ans, Obembe, 11 ans et Ben) désobéissent en allant pêcher avec leurs copains dans le Omi-Ala, fleuve autrefois considéré comme un Dieu devenu aujourd’hui un lieu dangereux et malsain. La sanction du père, de retour pour le week-end sera lourde. Ikenna, l’aîné et le guide de ses frères sera le plus lourdement fouetté.
 » D’un autre côté, je veux que vous sachiez, tous autant que vous êtes, que, même, si ce que vous avez fait était mal, cela prouve une fois de plus que vous avez le courage de vous lancer dans des entreprises aventureuses. Cet esprit aventureux, c’est l’esprit des vrais hommes. C’est pourquoi, à dater de ce jour, je veux que vous canalisiez cet esprit vers des entreprises plus fécondes. Je veux que vous soyez des pêcheurs d’un autre ordre. »
Eme, père autoritaire a toujours souhaité une éducation occidentale pour ses enfants, souhaitant les envoyer étudier chez un ami au Canada. Les aînés doivent être des exemples pour leurs frères et sœur. C’est ce qu’a toujours ressenti Ikenna jusqu’au jour où il croise Abulu, un mendiant prophète un peu fou qui lui annonce qu’il sera tué par un pêcheur.  » Ikena, tu mourras comme meurent les coqs. »
Cette prophétie distille la peur dans l’âme d’Ikenna.
«  J’ai entendu dire que lorsque la peur prend possession d’un cœur, la personne s’en trouve amoindrie. On aurait pu le dire de mon frère, car, lorsque la peur prit possession de son cœur, elle le dépouilla de bien des choses: sa sérénité, son équilibre, ses relations , sa santé, et même sa foi »
Le garçon devient rebelle, violent. Il abandonne la religion et rejette désormais son frère Boja qu’il aimait tant. La fratrie, pourtant très soudée par différents événements politiques communs, des jeux d’enfants, des liens fraternels solides vole en éclats.
Je ne souhaite pas trop en dire sur l’intrigue que vous découvrirez avec les réactions de chaque personnage au travers des yeux de Ben. Mais, une chose est certaine, avec ce sens de la tragédie, ce pouvoir romanesque et l’exotisme de l’ethnie igbo à laquelle appartient l’auteur et les personnages, vous serez happés par cette vibrante histoire.
 » La haine est une sangsue. Cette créature qui vous colle à la peau, se nourrit de vous et vide votre esprit de sa sève. Elle vous transforme, et ne vous laisse pas avant d’avoir aspiré votre dernière goutte de paix. Elle s’accroche à la peau, s’enfouit toujours plus profond dans l’épiderme, au point que l’arracher vous déchire aussi la chair, et que la tuer, c’est vous flageller. »

Avec ce roman fort sur la fraternité, Chigozie Obioma, jeune auteur de 29 ans fait une très belle entrée sur la scène littéraire internationale.

Je remercie dialogues pour la découverte de cet auteur que je vous recommande particulièrement.

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Jacob, Jacob – Valérie Zénatti

zenattiTitre : Jacob, Jacob
Auteur : Valérie Zénatti
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 168
Date de parution : 21 août 2014

Auteur :
Valérie Zenatti est née à Nice en 1970. En 1983 elle part vivre avec sa famille en Israël. De retour en France en 1990, elle étudie la langue et littérature hébraïque, exerce différentes activités, dont le journalisme et l’enseignement. Elle publie des livres pour la jeunesse à l’École des loisirs (dont Quand j’étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, prix Tam-Tam 2005), traduit les œuvres d’Aharon Appelfeld, et a publié trois ouvrages aux éditions de l’Olivier : En retard pour la guerre (2006), Les Âmes sœurs (2010) et Mensonges (2011).

Présentation de l’éditeur:
« Le goût du citron glacé envahit le palais de Jacob, affole la mémoire nichée dans ses papilles, il s’interroge encore, comment les autres font-ils pour dormir. Lui n’y arrive pas, malgré l’entraînement qui fait exploser sa poitrine trop pleine d’un air brûlant qu’elle ne parvient pas à réguler, déchire ses muscles raides, rétifs à la perspective de se tendre encore et se tendant quand même. »
Jacob, un jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France. De sa guerre, les siens ignorent tout. Ces gens très modestes, pauvres et frustes, attendent avec impatience le retour de celui qui est leur fierté, un valeureux. Ils ignorent aussi que l’accélération de l’Histoire ne va pas tarder à entraîner leur propre déracinement.
L’écriture lumineuse de Valérie Zenatti, sa vitalité, son empathie pour ses personnages, donnent à ce roman une densité et une force particulières.

Mon avis :
Jacob, un même prénom répété par ce jeune tirailleur algérien enrôlé pour défendre la France lors de la seconde guerre mondiale, pour apaiser  » l’angoisse du jour qui se lèvera sur une nuit blanche ».
Jacob, ce prénom redonné à un fils après la mort du nourrisson précèdent comme un destin qui se répète.
Jacob, Jacob comme deux facettes d’une vie basculée à cause d’une guerre.
Jacob Melki est le plus jeune fils de Rachel et Haïm, le petit dernier d’une mère déjà vieille, le plus doux, le plus intelligent de la famille.
Ce jeune garçon qui a  » quelque chose en plus par rapport à ses autres enfants, c’est indéniable, une gentillesse qui n’est jamais de la soumission, une faculté à être aimé de tous, à réussir là où les trois autres ont échoué, dans les études bien sûr, mais aussi dans la vie, tout simplement, privilégiant des relations aimantes et douces, contrairement à ses frères qui ont toujours l’air d’être en guerre les uns contre les autres, contre eux-mêmes... »
Sans rancune pour cette France qui l’a exclu de l’école française des juifs d’Algérie, Jacob part en juin 44 servir l’armée française. Ses nouveaux amis, Bonnin, Attali, Ouabedssalam, Haddad seront les seuls liens avec son pays au cœur des conflits dans le Sud de la France puis dans les Vosges.
 » Ils disent d’où ils viennent, ils ne savent pas où ils vont, ils jouent à être des soldats fringants, mais la chaleur sous la bâche les alourdit et leur impose le silence qui a déjà gagné ceux qui se taisent, ceux qui savent qu’ici n’est pas leur place, pas parmi ces jeunes gens, pas dans l’armée, qu’elle soit française ou non, mais ils ont honte même de le penser, ils roulent plusieurs heures entre le ciel et les rochers, dans un pays désolé qui les assigne à leur solitude nouvelle. »
En chantant les airs de Cheikh Raymond, en récitant des vers de Victor Hugo, en découvrant l’amour, il va toutefois voir surgir en lui une haine inattendue et tirer pour la première fois sur des êtres humains pour simplement essayer de rester en vie.

Valérie Zénatti élargit le récit d’un jeune algérien parti servir une France qui le refuse dans un conflit armé, à la découverte d’une famille de 1944 à la guerre d’Algérie. Les horreurs de la guerre côtoie aussi les violences familiales avec l’exploitation de Madeleine, la femme du fils aîné et l’éducation au fouet du jeune Gabriel.
Dans un style passionné, lumineux (comme l’annonce la quatrième de couverture) l’auteur montre combien les guerres peuvent anéantir la fraîcheur et l’innocence des jeunes hommes ( la photo de ce militaire en couverture en est un exemple touchant) et la paix de leur famille. Jacob et le jeune Gabriel ont cette candeur, cet appétit de vie ( Jacob vers l’altruisme et Gabriel vers l’indépendance) qui donnent à la fois espoir mais aussi le vertige comme sur la passerelle du pont Sidi M’cid de Constantine.

Pour terminer, je recopie ces vers de Victor Hugo cités par Jacob :
 » Vous qui ne savez pas combien l’enfance est belle.
Enfant! N’enviez point notre âge de douleurs
Où le cœur est tour à tour esclave et rebelle
Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs. »

Retrouvez l’avis de Mimi pour cette lecture commune.

rentrée bac2014

 

 

Le roman du mariage – Jeffrey Eugenides

eugenidesTitre : Le roman du mariage
Auteur : Jeffrey Eugenides
Littérature américaine
Traducteur : Olivier Deparis
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 560
Date de parution : janvier 2013

Auteur :
Jeffrey Eugenides est né à Detroit en 1960. Son premier roman, Virgin Suicides, a connu un succès international avant d’être adapté au cinéma par Sofia Coppola.
Middlesex (Éditions de l’Olivier, 2003) a été traduit dans une trentaine de pays et a obtenu le prix Pulitzer.

Présentation de l’éditeur :
Le Roman du mariage est l’histoire de trois étudiants américains, une fille et deux garçons, qui se rencontrent à l’université de Brown, au début des années 80. Ensemble, ils découvrent avec exaltation la littérature, le sexe, Roland Barthes et les Talking Heads. Madeleine tombe sous le charme de Leonard, Mitchell tombe sous le charme de Madeleine.
Tel un personnage de Jane Austen, la jeune femme se retrouve au cœur d’un dilemme, entre l’amant maniaco-dépressif et le gendre idéal attiré par la spiritualité.
Mais l’Amérique de Reagan n’est pas l’Angleterre victorienne, et l’amour n’a plus le même sens.
Le vrai sujet de ce livre est peut-être celui du passage à l’âge adulte. Madeleine, Leonard et Mitchell sont les héros d’une nation d’adolescents hypersexués et idéalistes.
Comme les soeurs Lisbon de Virgin Suicides ou l’hermaphrodite de Middlesex, Madeleine fait l’apprentissage de la féminité en perdant son innocence, sans renoncer pour autant à toutes ses illusions.
Acclamé dans le monde entier, ce nouveau livre de Jeffrey Eugenides, dix ans après Middlesex, réinvente l’idée même d’intrigue conjugale. D’un classique triangle amoureux, Eugenides tire un roman magistral, une comédie dramatique étincelante qui est aussi le portrait d’une génération.

Mon avis :
Il est des histoires dans lesquelles je tombe sous le charme, que ce soit un film ou un roman. Parce que je me sens complètement immergée dans le récit, la vie des personnages. Est-ce le souvenir des villes de l’Inde que j’ai pu traverser, la proximité craintive du monde des maniaco-dépressifs ou cet environnement si riche et plaisant des universités américaines? Mais, pendant ma lecture, j’étais au coeur de ce triangle amoureux constitué par Madeleine, Léonard et Mitchell.
La première partie dévoile les personnages, ces jeunes garçons et filles de l’université de Brown : découverte de l’amour, références littéraires, insouciance de la jeunesse, discussions animées notamment sur le discours amoureux et les religions.
Puis chaque partie détaille un peu plus la vie de chacun à l’issue de la remise de diplômes : voyage en Europe et en Inde pour Mitchell, enfer de la dépression pour Léonard et choix amoureux de Madeleine.
Chaque récit est une histoire en elle-même, bien sentie, analysée avec les impressions et espoirs de chacun. Ce sont des mondes que l’on découvre et des personnages que l’on apprend à connaître et à apprécier au sein de leur famille et de leur environnement.
Madeleine est une jeune fille stable issue d’une famille bourgeoise tandis que Léonard est fortement déstabilisé par des parents divorcés et alcooliques. Léonard est un garçon intelligent, plutôt scientifique tandis que Mitchell est un spécialiste en théologie à la recherche d’un idéal spirituel. Madeleine, elle, se spécialise sur les auteurs victoriens.
Des mondes différents qui pourtant vont se rejoindre sur une même trajectoire et vont vivre difficilement cette difficile transition de l’adolescence à l’âge adulte.
Si vous cherchez une lecture passionnante, attachante, ce roman psychologique comblera  votre été.
Et si vous aimez, je vous conseille sur le même thème le premier roman d’Hilel Halkin, Mélisande! Que sont les rêves (autre triangle amoureux) ou le très bon roman de Tom Wolfe, Moi, Charlotte Simmons ( ambiance  « plus chaude » des universités américaines).

Ce roman a obtenu le Prix Fitzgerald 2013, Le grand Prix de l’héroïne Madame Figaro et  le Prix Rive Gauche en juin dernier.

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Trop de bonheur – Alice Munro

munroTitre : Trop de bonheur
Auteur : Alice Munro
Littérature canadienne
Traducteurs : Jacqueline Huet, Jean-Pierr Carasso
Éditeur: Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 317
Date de parution : avril 2013

Auteur :
Alice Munro est née en 1931 au Canada. Elle est l’auteur d’une douzaine de recueils de nouvelles et d’un roman, traduits dans le monde entier. Lauréate de nombreux prix, dont le Man Booker International Prize, elle a notamment publié, aux Éditions de l’Olivier, Fugitives (2008) et Du côté de Castle Rock (2009).

Présentation de l’éditeur :
«Sur le quai de la gare, un chat noir croise obliquement leur chemin. Elle déteste les chats. Plus encore les chats noirs. Mais elle ne dit rien et réprime un frisson. Comme pour récompenser cette retenue, il annonce qu’il fera le voyage avec elle jusqu’à Cannes, si elle le veut bien. C’est à peine si elle peut répondre tant elle éprouve de gratitude
Les personnages d’Alice Munro courent après le bonheur. Quête vaine, éperdue, étourdissante, mais qu’ils poursuivent sans relâche. Dans ce recueil de nouvelles, on croise une étudiante qui accepte les propositions indécentes d’un vieillard, une mère en deuil qui change d’identité ou une femme affrontant enfin sa part de cruauté. D’une écriture précise et sensible, Alice Munro met en évidence les lignes de force invisibles guidant chaque destin.

Mon avis :
Dans ce recueil de dix nouvelles, Alice Munro met en scène des femmes, mères, jeunes filles ou épouses. Dans chacune, un drame se cache : infanticides, meurtres, accident, maladies, séparations. Mais l’auteur possède un art particulier de ne pas s’attarder sur l’évènement dramatique mais d’en détourner la blessure en décochant finalement une issue étrange, inattendue.Ainsi, dans la première nouvelle, Dimensions, Doree qui change d’identité suite au meurtre de ses trois enfants par son mari, perçoit un chemin, une compréhension lors d’un accident de voiture dont elle est témoin.
Ou dans Radicaux libres, Nita, veuve, fait entrer par mégarde un assassin chez elle. Au lieu de céder à la panique, l’auteur décrit une rencontre autour d’un thé qui dévoilera de sombres secrets.
 » Dans la vie il y a peu d’endroits et parfois peut-être un unique endroit, où il s’est passé quelque chose, et puis il y a tous les autres. »
L’auteur, dans chaque nouvelle, dans chaque vie de femme, tente de trouver cet endroit, ce moment où il s’est passé la chose importante qui mène au destin.
Certaines nouvelles rappellent des souvenirs d’enfance très marquants comme un accident qui met en évidence le rejet d’un père, une tâche de naissance qui défigure mais suscite une amitié irraisonnée, une expérience qui dévoile le corps et l’âme, une coalition deux adolescentes face à une jeune handicapée.
Les sentiments les plus refoulés remontent à la surface lorsque le personnage vieillit ou approche de la mort. Des plus simples comme le questionnement de l’enfant de la maîtresse du mari au plus grave comme le meurtre.
Dans la dernière nouvelle, Trop de bonheur, l’auteur raconte un étrange voyage de Sofia Kovalevskaïa, une célèbre mathématicienne russe. Sofia contracte un mariage blanc avec  Vladimir Kovalevski afin de pouvoir partir étudier en Europe. C’est une nouvelle très riche et intéressante qui dépeint le milieu difficile pour les femmes érudites, la vie de sa sœur Anna, aimée de Dostoïevski mais qui épousera un communard. Par un étrange destin, Sofia rencontre  un médecin dans un train qui la ramène chez elle, il devinera sa mort prochaine et lui fera faire un détour pour éviter une épidémie fictive. La vie de Sofia mérite sans aucun doute un récit plus complet (et si possible chronologique) et si un tel roman existe, je suis prête à le lire de suite.
Ces nouvelles sont intéressantes car elles sont centrées sur des femmes simples et exceptionnelles à la fois. Elles sont surprenantes car l’histoire est au départ prenante grâce au don de narration de l’auteur puis la fin étonne par cet étrange détournement. Cette manière de faire m’a quelque peu déroutée, me laissant souvent frustrée par le dénouement. Mais, Alice Munro nouvelliste célèbre maîtrise ainsi cet art d’intéresser, d’étonner et de faire réfléchir en peu de pages.

Trop de bonheur, je ne l’ai pas vraiment ressenti dans ces nouvelles tout de même assez sombres, même si finalement, l’auteur parvient à finir chaque fois sur une note d’espoir.

Je remercie Les Éditions de l’Olivier pour la découverte de cette auteure.

plume

La faille – Mary Gaitskill

gaitskillTitre : La faille
Auteur : Mary Gaitskill
Littérature américaine
Traducteur : Madeleine Nasalik
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 267
Date de parution : février 2013

Auteur :
Née en 1954, Mary Gaitskill est considérée par plusieurs générations d’auteurs américains comme une icône littéraire et une nouvelliste de talent. Elle a également publié deux romans, dont Veronica, paru aux Éditions de l’Olivier en 2008.

Présentation de l’éditeur :
Un homme et une femme se rencontrent dans un avion. La conversation tourne à la confidence, voire à l’aveu. Un père découvre qu’il ne comprendra jamais sa fille, tout comme son propre père était resté pour lui une énigme. Un soldat à peine revenu d’Irak cherche obstinément son chien : la nuit, il traverse les champs l’arme au poing, se protégeant ainsi d’ennemis imaginaires. D’une écriture précise, Mary Gaitskill met à nu le malaise latent dans chaque situation, la tension sexuelle, la domination sociale qui affleurent sous le vernis de l’apparence. « Pensée et émotion, chair et flux électrique » se mêlent dans ce recueil de neuf nouvelles. Proche de Joyce Carol Oates ou de Joan Didion, son style incisif révèle des personnages en équilibre instable, qui tentent de négocier avec leurs failles.

Mon avis :
Pour avoir lu Veronica, je connaissais le côté un peu sulfureux de Mary Gaitskill. Dans ce recueil de nouvelles, il est encore plus marqué. Les personnages oscillent entre perversité et tendresse. Mais derrière cette vision crue et réaliste des relations humaines, il y a une complexité étonnante des personnages.
Ce sont tous des « fêlés », des marginaux qui expriment assez clairement leurs instincts, leurs fantasmes.
Les deux  premières nouvelles restent assez sobres. L’une traite de l’incompréhension d’un père face à l’homosexualité de sa fille et l’autre de la relation et de souvenirs de deux copains. Ensuite, les narrateurs sont plus complexes. Chaque personnage garde un trouble mental soit à cause du divorce de parents, soit
d’une expérience de jeunesse ou des atrocités d’une guerre à laquelle il a participé.
Quand ils évoquent de manière très directe leurs expériences, le regard de l’autre surprend. Peut-on dire à un inconnu que l’on est un ancien alcoolique, que l’on a participé à un viol collectif ou raconter ses fantasmes à son dentiste ? Qui est le plus fou entre l’assassin d’une mère et sa fille ou une femme qui veut
battre le record du nombre de relations sexuelles à la suite?
 » Vous avez dû connaître la même expérience vous aussi, dit-elle, ses traits exprimant une détermination étrange,
comme s’il était capital qu’elle se fasse comprendre. Faire des choses pour répondre aux attentes des autres ou juste pour sentir qu’on a sa place dans la société, tant on est convaincu que sa véritable identité
n’a aucune valeur. »
Derrière les comportements débridés, l’auteur fait apparaître la fragilité humaine, la pureté d’un sentiment comme par exemple cet amour sincère qui naît entre Valérie et Michaël dans la nouvelle intitulée  » La couverture » ou cette responsabilité qui entrave Élise, une jeune fille qui se retrouve seule avec les
trois enfants que leur mère lui a confiés.
Ces neufs nouvelles explorent le rapport aux autres de ces personnages troublés par leur passé, des êtres gênés par une expérience amorale et qui éprouvent le besoin de se normaliser dans le regard d’autrui.

Je remercie dialogues qui m’a permis de retrouver cette auteure.

plume

Vie animale – Justin Torres

torresTitre : Vie animale
Auteur : Justin Torres
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 141
Date de parution : 12 janvier 2012

 

Auteur :
Justin Torres est né en 1981 dans l’Etat de New York. Il a publié des textes dans la revue Granta ou dans le New Yorker. Vie animale, son premier roman, vient de paraître aux États-Unis et s’annonce comme une des sensations de la rentrée américaine.

 

Quatrième de couverture :
« On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre
nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d’oiseau creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore.
»

La famille, c’est la jungle. Les parents s’aiment, se battent. Au milieu du chaos, trois enfants tentent de grandir. La meute observe les fauves. Quand le père danse, les petits l’imitent. Quand la mère dort, ils apprennent à rester silencieux. La vie animale est âpre. Mais l’imaginaire est sans limite. Avec ce premier
roman impressionnant, Justin Torres impose une langue, un rythme, un lyrisme électrique.

Mon avis :
Décidément, cette rentrée littéraire d’hiver affiche de très bons premiers romans. Justin Torres décrit avec sauvagerie et tendresse une vie de famille particulière. L’atmosphère m’a rappelé le roman La route de McCarthy avec des conditions difficiles mais un esprit de famille très fort, proche de l’instinct de meute.

Trois jeunes enfants métis de 10 à 7 ans vivent auprès de leurs parents, une mère qui a eu son premier enfant à 14 ans et un père porto-ricain attentionné et violent à la fois. La vie est décalée puisque la mère travaille de nuit, le père quand il peut. Les enfants mangent, jouent et rêvent au milieu de ce cloaque. Les trois frères sont très liés. L’imaginaire ou la tentative de fugue sont des fuites vers un monde meilleur. Chacun leur tour un membre de la famille tente de quitter le domicile mais toujours revient au sein de lieu familial. Malgré ses difficultés quotidiennes, cette famille connaît aussi de grands moments de joie partagée, de complicité. C’est tout l’art de l’auteur de fusionner ces périodes de violence et de joie.
Puis, le ton change. Le narrateur, dernier des garçons dont on ne connaissait pas le prénom se révèle. Il parle à la première personne, on connaît son prénom. Les trois frères ont grandi en affirmant leur personnalité. Une telle enfance provoque irrémédiablement des failles. Les aînés héritent de la violence du père et
le petit dernier affirme sa particularité.

La fin est inattendue et pourtant prévisible, toujours dans une succession de violence et de tendresse.
Le récit est court mais complet, enrichi par sa force et son rythme. L’écriture est simple, belle et imagée et permet au lecteur de sentir l’atmosphère de cette vie de famille, l’intensité des sentiments entre les personnages.
Je remercie chaleureusement Les Éditions de l’Olivier pour la découverte de cet auteur que je ne manquerais pas de suivre.

premier roman

Des vies d’oiseaux – Véronique Ovaldé

ovalde2Titre : Des vies d’oiseaux
Auteur : Véronique Ovaldé
Editeur :Edition de l’Olivier
Nombre de pages : 235
Date de parution : août 2011

Résumé :
« On peut considérer que ce fut grâce à son mari que madame Izarra rencontra le lieutenant Taïbo ». Car c’est lui, Gustavo Izzara, qui, revenant de vacances un soir d’octobre 1997, appelle la police pour qu’elle vienne constater que sa somptueuse villa de Villanueva avait été cambriolée. Un vol pour le moins étrange puisqu’aucun objet n’a été dérobé et que les intrus, apparemment familiers des lieux, se sont contentés d’habiter la maison en l’absence du couple. Vida Izzara va peu à peu sortir de son silence et dévoiler au lieutenant Taïbo la vérité : Paloma, sa fille unique de 18 ans, s’est évaporée du jour au lendemain avec Adolfo, un mystérieux (dangereux?) jardinier, et elle la soupçonne d’être revenue, par effronterie, insolence, nostalgie ? hanter la demeure familiale. Les vies d’oiseaux, ce sont celles que mènent ces quatre personnages dont les trajets se croisent sans cesse. Chacun à sa manière, par la grâce d’un nouvel amour, est conduit à se défaire de ses anciens liens, conjugaux, familiaux, sociaux, pour éprouver sa liberté d’exister. Sans plus se soucier d’où il vient ni de là où la vie le mène. Avec Des vies d’oiseaux, Véronique Ovaldé continue à explorer les rapports qui lient les hommes et les femmes.

Mon avis :
J’ai retrouvé dans ce dernier roman de Véronique Ovaldé les points forts habituels de l’auteur, c’est à dire l’ambiance d’une ville étrange et imaginaire d’Amérique latine et la force des personnages.
Vida, originaire des bas-fonds d’Irigoy, est sortie du ghetto grâce à son riche mariage avec Gustavo. Mais à 40 ans, elle s’ennuie dans sa cage dorée ( » désoeuvrement liztaylorien ») et plus personne ne prête attention à elle.
Paloma, sa fille, manque, elle aussi d’attentions face à un père rigide et une mère qui s’efface complètement derrière lui. A la suite du décès de sa meilleure amie, Chili, elle quitte la maison avec le bel Adolfo, un squatter marginal originaire d’Irigoy.
Vida et Paloma cherchent toutes deux la liberté, la reconnaissance et l’attention d’un homme ce qu’elles vont trouver respectivement auprès du lieutenant Taïbo et d’Adolfo.
J’ai aimé retrouver dans ce livre l’ambiance des villes imaginaires, chaudes et sauvages de l’univers de Véronique Ovaldé. Les personnages sont forts et sensibles et on retrouve le destin de deux femmes à la recherche de liberté, d’émotions vers un retour essentiel à leurs origines.
Même si l’histoire me semble moins intéressante que celle du dernier roman Ce que je sais de Vera Candida, l’univers de Véronique Ovaldé est bien présent et toujours aussi envoûtant.