Frères d’âme – Edgar Morin et Pierre Rabhi

Titre : Frères d’âme

Auteurs : Edgar Morin, Pierre Rabhi, Denis Lafay

Editeur : L’aube

Nombre de pages : 176

Date de parution : 21 janvier 2021

A l’issue du premier confinement, Denis Lafay organise une rencontre entre Edgar Morin, 99 ans, sociologue et Pierre Rabhi, 82 ans, agro-écologiste. Suivre l’entretien de ces deux sages qui défendent ce que nous avons de plus précieux sur terre est à la fois angoissant parce que je me demande si nous ne sommes pas allés trop loin et si le progrès est réversible et rassurant parce qu’il nous laisse croire à la force de la solidarité, de la jeunesse et de l’amour.

Leur constat de la situation actuelle, gouvernée par le profit, la mondialisation, le capitalisme numérique avec l’enrichissement des GAFAM est assez sombre. La pandémie n’est que l’amplificateur des symptômes de l’époque moderne.

Cette épreuve pandémique, c’est nous qui l’avons provoquée. Elle nous remet à notre place : celle de la responsabilité et même de la culpabilité. 

Elle démontre notre vulnérabilité mais elle n’est pas la seule démonstration de l’échec de nos comportements.

Toutes les onze secondes un enfant de moins de cinq ans meurt de faim. 

Peut-elle être un évènement déclencheur pour l’évolution de nos mentalités ?

Certes nous assistons à des démonstrations de solidarité et les gouvernements n’ont-ils pas fait le choix de la survie des plus fragiles aux dépens de l’économie?

Mais on constate aussi que la PDG de Pfizer en profite pour surfer sur le cours de son action, que la Turquie tente d’étendre son hégémonie sur la Méditerranée ou que Bolsonaro soutient les ravageurs de forêts.

Edgar Morin et Pierre Rabhi dressent un constat sombre de notre époque. Mais ils proposent aussi des pistes optimistes grâce au renouveau des valeurs. Premièrement réapprendre le beau pour respecter la nature.

La Terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la Terre. 

Il faut apprendre aux enfants à admirer, à avoir le regard poétique.

Nous perdons notre capacité à contempler, à admirer, et ce dépérissement nous détourne de nos responsabilités, de nos devoirs à l’égard de la nature. 

Eduquons nos enfants avec moins d’écrans et davantage de nature. Inscrivons l’écologie au programme scolaire. Aménageons des jardins, des espaces avec des animaux dans les écoles.

Toutefois, reporter les actions à la génération future risque d’être trop tardif. Il faut aussi conscientiser les adultes. L’acheteur a un pouvoir à exercer.

30 à 40% de la production des sociétés dites avancées n’est composé que de superflu. 

Bien évidemment, il faut aussi introduire davantage d’éthique dans la politique, l’économie. Stopper la cacophonie des valeurs et revisiter la démocratie.

Amour, solidarité, intelligence, responsabilité, juste équilibre du « je » et du « nous ». Des évidences qui ne peuvent fonctionner qu’avec l’engagement de tous.

Douce utopie?

On ne peut pas concevoir l’avenir sans envisager l’utopie. dit Albert Jacquard, biologiste généticien, ingénieur et essayiste français ( 1925-2013)

Un livre à mettre entre toutes les mains de nos politiques. Mais sans attendre leur mouvement, rappelons-nous que notre bien commun qu’est la Terre est l’affaire de tous.

Le sûr n’est jamais certain, l’improbable n’est jamais impossible. 

Je remercie Babelio et les Editions de l’aube pour cette lecture particulièrement éclairante.

tous les livres sur Babelio.com

Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs – Mathias Enard

Titre : Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs
Auteur : Mathias Enard
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 432
Date de parution : octobre 2020

 

 

 

 

Avec son personnage principal, David Mazon, étudiant parisien venu enrichir une thèse pour lancer sa carrière universitaire, Mathias Enard nous plonge dans la France profonde, La Pierre-Saint-Christophe, village des Deux-Sèvres de 649 habitants.

Confiant, David s’installe à La pensée sauvage, pièce louée par Mathilde et Gary, un couple d’agriculteurs. Mathilde sera la première personne interviewée pour les besoins de sa thèse «  ce que signifie vivre à la campagne aujourd’hui. »

Et cela, David va vite s’en rendre compte. Confort sommaire, besoin d’un moyen de locomotion pour aller faire les courses, comprendre le patois local, fréquenter locaux étranges et exilés farfelus.

En côtoyant le café-pêche de Thomas où l’étudiant se laisse vite enivrer par le blanc-cassis local, la vie sociale du jeune homme avance plus vite que sa thèse. Il faut bien se divertir, se réchauffer hors de la chambre où escargots et vers rouges pullulent, où ses seuls divertissements sont la lecture de Victor Hugo, de Malinovski, le Tetris, les deux chats de la maison et les visios coquines avec sa copine Lara, restée à Paris pour bûcher sur ses concours administratifs.

Après des débuts difficiles, l’apprenti ethnologue se plonge de plus en plus dans son milieu d’étude. En lisant son journal, nous suivons son attachement pour les habitants de ce lieu baigné d’une nature généreuse.

Après le soutien de ses logeurs, David s’attache particulièrement à Arnaud, un benêt trentenaire capable de citer tous les grands évènements historiques quand on lui donne une date, à son grand-père lubrique et incompréhensible et surtout à sa cousine Lucie, une divorcée impliquée dans la défense de l’environnement. Mais il ne faut pas oublier Martial, le maire et fossoyeur du village qui nous fera participer au banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, deux jours où la mort s’arrête pour céder la place à une table pantagruélique où nos papilles se réveillent sous le flot des mets et des vins de la région et nos esprits se réjouissent à l’évocation des histoires racontées par les convives.

David nous entraîne dans l’histoire mouvementée des familles du village et celle des parents du grand-père de Lucie est particulièrement tragique. Mais il nous parle aussi des étrangers au village comme Max, un ancien professeur des Beaux-arts installé depuis une dizaine d’années pour développer son art pornographique ou un couple d’anglais, représentant cette nouvelle population venue réveiller un lieu déserté par les enfants des paysans locaux.

Ce roman imposant, foisonnant, tout à fait dans l’esprit de Mathias Enard, nous plonge dans une multitude d’histoires sous une multiplicité de formes. L’auteur sait particulièrement bien enchâsser les trames narratives ( je constate toujours un rapprochement fort entre Mathias Enard et Jaume Cabré en lisant chacun de ces deux auteurs).

Le fil conducteur utilisé ici est une réflexion sur la mort, mais de façon assez burlesque. Dans ce pays rural, on croit facilement aux réincarnations des âmes en toute espèce vivante selon le chemin parcouru. « La Roue » fait son travail, projetant les âmes dès la mort du corps dans le passé ou le futur.

« On ne sort pas facilement des plus horribles réincarnations, quand on y a été conduit par des vies entières de crimes et de bassesses. »

Ces réincarnations sont aussi un moyen de nous plonger dans l’Histoire de la région en convoquant Clovis, Agrippa d’Aubigné, Napoléon où François Villon.

« Cette région regorge vraiment de grands hommes oubliés

Avec ce roman rural, Mathias Enard nous rappelle aussi la beauté de la nature en nous emmenant sur les canaux des marais, à la chasse ou sur les terres agricoles. En écrivain engagé, il sait nous alerter sur les incohérences des décisions politiques comme la PAC ou la guerre des bassines. « La réélection, le grand drame de la démocratie. »

« L’idée complètement délirante au XXIe siècle de l’absence de conséquence des activités humaines sur la nature est tout à fait frappante. »

Sous une langue imagée, travaillée, Mathias Enard livre une fois de plus un roman d’une grande richesse. Hommage à Rabelais, Hugo et Villon, cette lecture est drôle, enrichissante, gourmande . Partant d’une vision ironique largement partagée du monde rural, l’auteur sait nous faire entrevoir toute sa richesse, son engagement, son passé, sa présence dans les chansons du patrimoine.

« J’ai changé depuis que je suis à la campagne, je perçois mieux les choses importantes, la planète, le climat, la nature, la mort, alors qu’elle, elle reste ( pardon Lara, excuse-moi) une Parisienne engoncée dans son confort, sans comprendre ce à quoi l’humanité doit faire face aujourd’hui. Désolé, mais oui, nous avons plus besoin d’agriculteurs engagés pour affronter les défis du contemporain que de diplomates en liquettes dans des salons

Belle conclusion! Un livre qui, en vous amusant, changera peut-être aussi, si besoin est, votre avis sur la campagne.

Le grand vertige – Pierre Ducrozet

Titre : Le grand vertige
Auteur : Pierre Ducrozet
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 368
Date de parution : 19 août 2020

 

Chez Pierre Ducrozet, le roman se veut multiple et en mouvement à  l’image de nos sociétés contemporaines, métissées, mondialisées , fulgurantes.

Le grand vertige est à la fois un roman d’aventures, d’amour, d’espionnage, roman historique et écologique. L’auteur va du regard sur le monde aux analyses que peut en faire chaque personnage.

Dans la lignée de L’invention des corps qui illustrait la façon  d’habiter le corps, ce nouveau roman explore la manière d’habiter le monde. June, une jeune femme des années 2000, en est le questionnement.

«  Elle veut s’arracher à tout ce qui l’a faite. Elle voudrait la guerre et l’accord. Elle ne hait ni sa famille ni ses amis, ils lui sont simplement devenus indifférents. Cette fois-ci elle est prête, personne ne viendra l’arrêter ou essayer de faire d’elle quelqu’un d’autre. Les flammes s’élèvent. Elle ne sait pas par quel bout prendre l’espace qu’on lui a donné. Elle n’a pas l’intention de nous ennuyer longtemps. Elle est simplement l’enfant de son siècle : égocentrique, inconstante, embrouillée. Elle a tout, pourtant. Les siècles passés lui ont offert sur un plateau le savoir, la technique, la maîtrise. Elle a la possibilité de dire qu’elle n’en veut pas parce qu’elle a pu en jouir. Elle veut devenir personne. Capable de tout, faiseuse de rien. »

Elle n’hésite pas une seconde à répondre à l’appel d’Adam Thobias, le père de sa meilleure amie.

Adam Thobias, professeur franco-anglais et écrivain, est sollicité par le Parlement européen pour prendre la direction d’une commission internationale sur le changement climatique. Après une longue hésitation, il accepte à condition de pouvoir mettre en œuvre son réseau Telemaque, une entité de spécialistes envoyés aux quatre coins du monde pour dresser un état des lieux.

Thomas Régnier, un botaniste vivant au Canada, Mia Casal, anthropologue, Tomas Groben, Arthur Bailly, un photographe, June et des dizaines de scientifiques répondent à l’appel de ce génie ou ce fou qui a publié en 2009 Tremblements.

 » La loi du capital aboutit naturellement, comme l’écrivait Marx, à la destruction de la valeur d’origine, à savoir dans ce cas, la Terre et le vivant. »

Le passage du nomadisme à la sédentarité et la découverte du pétrole sont deux facteurs  influant gravement sur l’évolution de nos sociétés.

«  Le sédentaire invente la hiérarchie sociale, la religion à laquelle tous devront se soumettre, il invente le pouvoir politique et économique, il institutionnalise la guerre. Il assoit son règne. .. La légitimité change de camp. Les nomades sont rejetés hors de la cité. Ils portent dès lors la malédiction  des pauvres et des damnés. On les appellera tour à tour Gitans, Juifs, Touaregs, tous également sans terre et responsables de tous les crimes. Cette malédiction ne cessera plus jusqu’aux migrants de demain, porteurs eux aussi des maux de la terre dont ils hantent les bas-fonds. »

En rappelant rapidement l’histoire de la découverte du pétrole, l’or noir qui enrichit américains et russes, suscite la conquête des pays du golfe, on touche du doigt l’un des fléaux de notre monde. Une énergie tant attendue, déjà en voie de disparition qui par ses émanations est cause du réchauffement climatique et de la disparition de la nature.

Les politiques n’ont pas ou ne veulent pas de réponse. Adam Thobias et son équipe dont nous suivons les projets en Birmanie, en Chine, en Patagonie et ailleurs pourront-ils trouver une solution à ce défi bio écologique.

N’est-ce pas une utopie?

«  Nous savons tout à présent de la destruction des écosystèmes, mais rien n’y fait, notre fonctionnement économique demeure exactement le même, et nous continuerons à produire, consommer et dégrader jusqu’à ce que les mers montent tant qu’elles nous empêchent finalement de le faire. »

Déjà époustouflée par L’invention des corps, je retrouve le même souffle, la même intelligence. Non seulement, chaque phrase nous fait réfléchir sur notre monde mais l’auteur nous embarque dans des aventures vertigineuses, dans les forêts birmanes, en Chine, dans les fonds marins ou sur une île lointaine. C’est bien sûr un grand coup de cœur et j’ai l’impression que c’est ce que me réservera chaque roman de cet auteur.

 

A crier dans les ruines – Alexandra Koszelyk

Titre : A crier dans les ruines
Auteur : Alexandra Koszelyk
Éditeur : Aux forges de Vulcain
Nombre de pages : 240
Date de parution : 23 août 2019

 

Lena est née en 1973 à Pripiat. Elle est la fille unique d’un couple de scientifiques ukrainiens. Elle y vit une enfance paisible, bercée par les contes de sa grand-mère Zenka. Ses meilleurs moments, elle les passe avec Ivan, le fils d’un paysan taiseux. Ils s’aiment comme deux gosses avec cette impression qu’ils ne forment qu’un pour toujours.

Le 26 avril 1986, l’explosion d’un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl bouleverse le monde et sépare les deux amoureux. Le père de Lena, haut scientifique obtient des visas pour quitter l’Ukraine avec sa famille. La famille d’Ivan, confiante et proche de la nature, est une des rares à rester sur place.

Lena et sa famille s’installent en Normandie, autre terre de  légendes. Épaulée par sa grand-mère et une bibliothécaire du collège, Lena se console dans la littérature. Son père ne lui a laissé aucun espoir quant à la survie d’Ivan.
 » Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader; ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. »

Pendant qu’elle crie dans les ruines face à l’océan, qu’elle trouve la force sur le sentier des douaniers ou au Jardin botanique, Ivan lui écrit des lettres qu’il ne peut envoyer. Chaque année, le 26 avril, il retourne auprès de leur arbre repasser un cœur contenant leurs deux initiales.

Même après la chute du mur de Berlin, le père de Lena refuse de repartir à l’Ouest. Lena grandit, s’émancipe, devient une femme. Son métier la conduit sur les sites archéologiques, sur les traces de villes détruites. Elle déterre les trésors mais continue à enfouir son passé. Pourtant, Ivan est toujours là, si proche de la nature, murmurant à son oreille.
 » La  nature enseigne tout à celui qui la regarde vraiment. »

Alexandra Koszelyk nous conte une belle histoire d’amour, celle qui  naît au plus jeune  âge  pour ne jamais s’éteindre. Son récit est particulièrement travaillé, tant sur le fond que la forme. En prenant pour toile de fond, la catastrophe de Tchernobyl, sujet peu présent dans mes lectures, elle traite de l’amour mais aussi de l’exil, de l’effondrement de l’ouest avec la chute du mur de Berlin et l’indépendance de l’Ukraine, et bien-sûr de la  nature outragée. Précise, enrichie de faits historiques, de mythologie, d’écologie, l’histoire s’élève au-delà de la romance et prend une autre dimension, à mi-chemin entre le conte et la réalité. Lena a cette douceur attachante. Ivan, même si  il est moins présent, reste touchant. Et puis, j’ai aimé cette grand-mère, Zenka, lien indispensable avec les racines de la jeune femme.
 » les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. »

En entrant dans ce roman, J’ai personnellement trouvé le style trop appuyé, travaillé pour en faire de jolies phrases. Mais cette impression de richesse superflue s’est ensuite envolée, soit parce que je fus happée par l’histoire, soit parce que le style s’est épuré au fil des pages.

Appréciant la qualité littéraire des chroniques de son blog, je souhaitais absolument lire le premier roman d’Alexandra. Sélectionnée pour le prix Stanislas 2019 et parmi les talents littéraires de Cultura, Alexandra Koszelyk fait une belle entrée, méritée,  en littérature.

« …Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L’amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie... »
Extrait du poème d’Aragon, A crier dans les ruines.

Eldorado – Damien Cuvillier et Hélène Ferrarini

Titre : Eldorado
Illustrateur : Damien Cuvillier
Textes : Hélène Ferrarini
Éditeur : Futuropolis
Nombre de pages : 176
Date de parution : 23 août 2018

 

La couverture de cette bande dessinée est évocatrice de l’ampleur romanesque de cette histoire et de la qualité graphique de l’album.

Marcello est le porte-parole des grévistes de l’aciérie Wandel. Deux semaines de grève, le mouvement s’essoufle mais Marcello est un idéaliste tenace. Et un romantique qui écrit des poèmes à Louisa, son amour caché puisque les parents de la jeune fille veulent la marier à un autre homme.

Les deux amoureux veulent s’enfuir. Mais le soir précédent l’envol, le frère de Louisa fait boire Marcello et le fait embarquer sur le bateau emmenant des ouvriers naïfs vers l’Eldorado. Les américains construisent sur ce territoire indien un canal n’hésitant pas à polluer les lieux, à immerger des villages et à saccager la faune et la flore.

De ce coin perdu où Marcello travaille comme un forcené, il envoie des lettres sans retour à Louisa. Elle seule lui donne le courage de survivre.

«  Qui a pris le contrôle de nos vies, de ma vie? Moi qui ai toujours clamé qu’il fallait prendre la liberté pour qu’on veuille bien nous la donner, me voila bien enchaîné. »

Marcello ignore qu’en cet enfer, une autre personne souffrant de solitude retrouve goût à la vie en interceptant et lisant ses lettres.

Les auteurs donnent une grande puissance à cette histoire romanesque bien campée dans les rêves et les désillusions de l’Amérique du XXe siècle.

La précision des dessins, la palette de couleurs  plongent le lecteur dans l’ambiance. L’alternance des formats des illustrations donnent du rythme au récit. Des gros plans pour fixer les émotions, des plans larges pour prendre conscience de l’environnement.

Damien Cuvillier utilise tous les outils pour immerger le lecteur dans cette histoire.

Hélène Ferrarini ajoute encore de la précision et du romanesque grâce à un ancrage social, l’usage de dialectes indiens et la dimension poétique et mélancolique des personnages .

Dès les premières pages, je me suis passionnée pour cette histoire et les auteurs sont parvenu à fixer mon attention et garder mon intérêt jusqu’ à la fin.

 

L’arbre monde – Richard Powers

Titre : L’arbre monde
Auteur : Richard Powers
Littérature américaine
Titre original : The overstory
Traducteur : Serge Chauvin
Editeur : Cherche-Midi
Nombre de pages : 550
Date de parution : 6 septembre 2018

«  Personne ne voit les arbres. Nous voyons des fruits, nous voyons des noix, nous voyons du bois, nous voyons de l’ombre. Nous voyons des ornements ou les jolies couleurs de l’automne. Des obstacles qui bloquent la route ou qui obstruent la piste de ski. Des lieux sombres et menaçants qu’il faut défricher. Nous voyons des branches qui risquent de crever notre toit. Nous voyons une poule aux oeufs d’or. Mais les arbres…les arbres sont invisibles. »

Avec ce roman, Richard Powers nous donne à voir et à ressentir les arbres. Il rappelle avec force que l’environnement est vivant, que l’homme dont l’existence représente une minute dans la journée du monde parvient pourtant à détruire la terre boisée pour ses envies de prospérité et qu’il est temps de prendre conscience que pour résoudre le futur, il convient de sauver le passé.

L’homme et l’arbre sont issus du même ancêtre et possèdent encore aujourd’hui des gènes communs. En zoomant sur le passé de chacun des neuf personnages, l’auteur montre que nous sommes forts de nos racines, qu’elles se ramifient dans l’espace. Le roman commence comme un recueil de nouvelles, le temps de faire connaissance avec les personnages et l’importance des arbres dans leur vie.

Nicholas Hoels a des racines irlandaises. Sa famille possède un des rares châtaigniers sauvé d’une maladie qui a décimé toutes les châtaigneraies du sud de l’Amérique.

Mimi est de descendance chinoise. Associée au mûrier et à l’avenir par son père, elle emmène aux Etats-Unis l’héritage d’une lignée avec une bague et un manuscrit ancestral.

Adam est le plus jeune enfant, le plus sensible de la famille Appich. A sa naissance, son père plante un érable. L’arbre reste pour lui un passage entre terre et ciel.

Ray Brinkman est un célèbre avocat. Grâce au théâtre, il rencontre Dorothy. A chaque anniversaire de leur rencontre, ils plantent un arbre. A défaut d’enfant, la nature les sauvera-t-elle du délitement de leur couple?

Douglas Pavlicek a testé la prison, s’est engagé dans l’armée. Il lit de la philosophie à son cheval jusqu’à la découverte de terres dépouillées par les coupes claires. Depuis, il passe ses jours à replanter des sapins de Douglas.

Neelay Mehta est originaire d’Inde. Son père l’initie à l’informatique. Quand tombé d’un chêne, il se retrouve gravement handicapé, il passe ses journées à concevoir un jeu video dans un monde animiste.

Patricia Westerford commence sa vie avec un problème de langage. Protégée par son père, elle vit dans un monde forêt, bercée par les lectures d’Ovide. Très vite, ses découvertes sur la communication entre les arbres la propulse violemment sur la scène mondiale.

Enfin, Olivia Vandergriff est une étudiante en dernière année de science actuarielle. Un expérience de mort imminente l’investit d’un étrange pouvoir. Elle est choisie par des êtres lumière pour sauver les arbres. C’est autour d’elle que vont se réunir une partie des personnages dans le tronc de cette histoire.

«  Le monde comptait six billions d’arbres quand les humains sont apparus. Il en reste la moitié. Dont la moitié encore aura disparu dans cent ans. »

Comme les arbres communiquent dans les airs, Olivia, Nick, Adam, Douglas, et Mimi, militants pour la sauvegarde du patrimoine forestier se retrouvent sur les mêmes champs d’action. Nous les suivrons sur des dizaines d’années allant du sit-in à l’écoterrorisme. 

Pendant ce temps, Neelay s’investit dans le monde virtuel avec des jeux de prophéties sylvestres, Ray et Dorothy se raccrochent aux branches et Patricia revient en force en créant une arche de Noé pour les arbres.

«  Etre humain, c’est confondre une histoire satisfaisante et une histoire pleine de sagesse. Si le monde échoue c’est justement parce qu’aucun roman ne peut rendre le combat pour le monde aussi captivant que les luttes entre quelques humains égarés. »

Richard Powers réussit ce tour de force. L’arbre monde est un roman passionnant qui ouvre les yeux sur l’urgence de réagir contre la déforestation, «  un plus puissant changeur de climat que tous les moyens de transport réunis. »

Les personnages sont investis d’une croyance folle mais «  qu’est-ce qui est le plus fou? Croire qu’il peut y avoir des présences toutes proches dont nous ne savons rien? Ou abattre les derniers séquoias séculaires de la planète pour en faire des planches et des bardeaux? »

Mais des racines, du tronc, de la cime et des graines – titres des différentes parties du livre- l’arbre dans ses immenses variétés, ses innombrables ressources naturelles est le personnage principal de cet immense roman. Le moment le plus poignant n’est-il pas la mort de Mimas, un séquoia géant? 

Un roman ambitieux, passionnant parfaitement construit qui, je l’espère, permettra d’avoir un autre regard sur ces vénérables bienfaiteurs que sont les arbres.

Je remercie Léa et les Editions du Cherche Midi qui m’ont permis de lire ce roman dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

La princesse de l’aube – Sophie Benastre et Sophie Lebot

Titre : La princesse de l’aube
Auteur : Sophie Benastre
Illustrateur : Sophie lebot
Éditeur : La Martinière
Nombre de pages : 32
Date de parution : 4 mai 2017

 

Quelle merveilleuse manière d’attirer l’attention des plus jeunes sur le « beau » !
La couverture laisse entrevoir la beauté des illustrations, la grandeur du récit avec un format inhabituel, le regard sur le monde avec cette opposition de la lumière et du sombre.

Elyséa, gouverné par le roi Alcménon et la reine Radamenta est un pays heureux, gâté par la nature et la lumière du ciel. Mais une catastrophe naturelle plonge ce royaume dans les ténèbres.
Contraints de vivre dans les entrailles sombres de la terre, le peuple s’adapte et la reine s’assombrit. Jusqu’à la naissance de sa fille, Lucia, aux « yeux de la teinte du ciel d’Elyséa au lever du jour« .

Pour tous, elle devient signe d’espérance, habillée de tenues d’organdi créées avec du fil de toiles d’araignée par le jeune tisserand Organd.

Sophie Benastre conte une très jolie fable écologique qui sensibilise les enfants au respect de la nature, à l’appréciation des belles choses qui nous entourent. Les illustrations de Sophie Lebot illumine ce récit, insistant sur l’esthétique, la lumière de la nature et de l’espoir sans jamais toutefois faire peur avec le côté sombre.

Il faut savoir saisir toutes les belles choses et les préserver. En lisant ce livre à un enfant, j’insisterai aussi sur la nécessité de préserver  l’objet livre, qui sous cette forme doit rester un véritable joyau pour les futures générations.