Apprendre à parler avec les plantes – Marta Orriols

Titre  : Apprendre à parler avec les plantes
Auteur : Marta Orriols
Littérature catalane
Titre original : Aprendre a parlar amb les plantes
Traducteur : Eric Reyes Roher
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 256
Date de parution : 1 octobre 2020

 

L’année de la pensée magique , superbe récit sans pathos de Joan Didion, inspire de nombreux auteurs. Mais nous ne sommes pas ici sur une fade version catalane, même si nous suivons Paula Cid, médecin en néonatologie de quarante-deux ans, pendant une année après le deuil de Mauro, son compagnon.

L’originalité de ce récit tient en la dualité de la perte. Quelques heures avant sa mort dans un accident de la route, Mauro déjeunait avec Paula pour lui annoncer qu’il la  quittait pour une autre femme. « La douleur d’une épouse est différente de celle d’une femme que l’on vient de quitter. »

Deux balles coup sur coup : la mort et le mensonge.

La mort, Paula l’a côtoyée dans son enfance. Sa mère est morte d’un cancer quand elle avait sept ans. Elle en garde une blessure, un refus de s’engager dans le mariage et de faire des enfants, au grand regret de Mauro. Les enfants, ce sont ceux de  son métier, ces prématurés qu’elle arrache à la mort.

Son père, ses collègues, la famille et les amis de Mauro la plaignent d’un deuil qu’elle ne ressent pas comme eux. L’abandon de Mauro, elle n’en parlera à personne, sauf à sa meilleure amie Lidia.

«  Je suis tellement repliée sur moi-même, ressassant mes plaidoyers intimes, que j’en perds de vue le monde. »

Au travail , elle devient agressive envers des collègues. Elle ne supporte plus la présence affective de son père. Elle même lutte contre son besoin de rester en vie, d’être désirée. Si elle prend un amant, est-ce par amour ou pour se prouver qu’elle peut encore plaire, pour se venger de Mauro?

Elle sait que la solution n’est pas de trouver l’amour mais de se reconstruire. Et cela ne peut se faire qu’en affrontant la trahison de Mauro.

J’ai lu de nombreux livres sur le deuil avec chaque fois une appréhension. En lisant la chronique de Mumu, je craignais de lire une énième histoire de deuil et de reconstruction. Mais je me suis sentie proche de Paula. J’ai compris sa souffrance devant la trahison et sa frustration face à un dialogue devenu impossible.
Le roman commence avec l’accident de Mauro et le sauvetage de Mahavir, un prématuré que Paula tire du néant à force de caresses et de mots doux. En miroir, après un an de deuil, Paula doit laisser partir un prématuré de vingt-sept semaines. J’ai aimé cette image qui illustre le parcours de Paula, l’acceptation du deuil.
Le parcours est long et difficile mais en un an les plantes du balcon, celles que Mauro entretenaient avec amour, peuvent enfin refleurir.

Sans un réconfort tactile, il ne peut y avoir de développement physique et émotionnel complet.

Marta Orriols analyse avec précision les sentiments de son personnage. L’écriture est belle et le style très fluide. L’auteur soigne son environnement avec de belles descriptions de lieux, de souvenirs et des personnages secondaires peu présents mais rayonnants. Une lecture qui a  su me toucher.

 

Saturne – Sarah Chiche

Titre : Saturne
Auteur : Sarah chiche
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 208
Date de parution : 20 août 2020

 

Première lecture de Sarah Chiche. Et je suis tout d’abord impressionnée par le ton, le style chaotique, l’urgence de l’écriture. En psychanalyste, l’auteur nous plonge dans l’esprit mélancolique d’une jeune femme en deuil. La narratrice a perdu son père alors qu’elle n’avait que quinze mois. Cet évènement, elle le revit à l’âge adulte, à partir de quelques éléments hérités de sa grand-mère Louise, celle qui l’a élevée et dont la mort fait ressurgir un passé tourmenté.

Louise était l’héritière d’un père juif, propriétaire d’une clinique. Elle a épousé Joseph, un médecin qui avait sauvé la vie de son père. Ensemble, ils ont bâti un empire en multipliant les cliniques privées. Si Armand, le fils aîné perpétue la tradition en devenant gynécologue, Harry est un rêveur qui se voudrait cinéaste.
Louise adore Armand qu’elle a failli perdre  à la naissance. Joseph soutient Harry,  « il adore son cadet comme on aime férocement la part perdue de soi-même, celle dont on s’est amputé pour réussir. »

Harry se perd dans le jeu et tombe éperdument amoureux d’Eve, une fille excentrique et perturbée.

 » il va l’aimer malgré toute cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour. »

Nous retrouvons la narratrice à l’âge de vingt-six ans en plein délire de négations. « En ce temps-là, je n’étais que défaites et laideur. » Elle a rompu avec sa grand-mère, avec cette famille mortifère.Elle a fui à l’étranger, s’est mariée puis a tout quitté. Quand elle rentre en France, c’est pour entendre les accusations de son oncle au sujet de sa grand-mère qui attendait en vain son appel. Elle sombre alors dans l’auto-accusation, dans la folie, « triste d’avoir perdu une grand-mère qu’on n’aimait pas, triste pour un père qu’on n’a pas connu. »

Et pourtant, il suffit d’un déclic pour revenir à la vie.

J’ai beaucoup aimé le style vif de l’auteur, quelques personnages ( Louise, Eve). Le récit de la  passion éphémère mais intense entre Harry et Eve, un peu édulcoré est très beau. Par contre, le récit m’a semblé chaotique, sûrement à l’image d’une psychanalyse. Il faut bien remonter dans le passé, expurger le mal et franchir les barrières. Mais je ne suis pas parvenue à intégrer le récit  des violences en Algérie et l’exil qui en a découlé dans l’histoire de la narratrice.
Suite à la rencontre d’une femme qui avait connu Harry enfant en Algérie, je m’attendais à une autre histoire. Mais tout se centre sur la douleur de la narratrice, occultant celle de la génération précédente.

Du style, sans aucun doute, de belles évocations mais un récit qui se complait dans le côté sombre, dans la mémoire douloureuse de la narratrice. Ce roman largement plébiscité par la presse ne devait pas être la lecture qu’il me fallait à ce moment-là.

 

Je reviendrai avec la pluie – Takuji Ichikawa

Titre : Je reviendrai avec la pluie
Auteur : Takuji Ichikawa
Littérature japonaise
Titre original : Ima, ai ni yukimasu
Traducteur : Mathilde Bouhon
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 321
Date de parution : 15 février 2012

 

Les japonais de religion shinto-bouddhiste ont une vision particulière de la mort. Le bouddhisme la considère non pas comme la fin de la vie mais la fin de l’incarnation. La religion shintoïste amène de la sagesse et de la sérénité à ce passage de la vie à la mort, acceptant la superstition d’esprits et de fantômes. Les morts continuent à vivre quelque part tant qu’un vivant pense à eux.

C’est ce qu’inculque Takumi à son fils de six ans, Yûji. Mio, sa maman est désormais sur la planète Archevie, la planète archive « où toutes les personnes contenues dans le cœur des habitants de ce monde se réunissent pour vivre. Tant qu’il reste quelqu’un pour penser à une personne, celle-ci continue d’y résider. »

Depuis le décès de Mio, il y a un an, Takumi mène une vie sans joie. Atteint d’une « anomalie au cerveau« , il ne peut voyager, aller au cinéma, prendre un ascenseur, se rappeler les choses simples de la vie. Il fait son travail mécaniquement dans un cabinet juridique, se promène en forêt avec Yûji qui ramasse des boulons près de l’ancienne usine, discute au parc avec le vieux Nombre.

Lors d’une balade en forêt, le père et l’enfant voient Mio, ou son fantôme. Heureux, ils la ramènent à la maison. Elle lui avait promis de revenir au début de la saison des pluies pour voir comment ses deux amours s’en sortaient sans elle. Mio n’a plus aucun souvenir, ni aucune expérience.

Poco poco, Takumi lui rencontre leur vie depuis leur rencontre alors qu’ils n’étaient que deux adolescents jusqu’à sa mort brutale. Pendant six semaines, le couple revit cette belle histoire d’amour sous l’œil de Yûji, qui peut enfin entendre qu’il n’est pas responsable de la mort de sa mère. Les amants se redécouvrent avec une infinie tendresse, avec la même lenteur et la même pudeur.

 » Tout bien considéré, il peut sembler comique pour un couple, après six ans de vie commune, de rougir au simple fait de se donner la main… »

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit mais surtout une infinie douceur. Nous sommes au cœur de cette littérature japonaise d’où émanent simplicité, évidence et poésie avec des personnages profondément humains, sensibles à la nature, au surnaturel.

Le dénouement, étonnant, donne une dimension supplémentaire au récit. Ce roman sentimental qui évoque la difficulté de la séparation et la mémoire nous questionne sur le sens d’une vie. Serions-nous prêts à revivre un amour pur même si c’est au prix d’une vie éphémère?

 » Avec ce souvenir enfoui dans mon cœur, jamais je n’aurai pu supporter une autre vie. »

Je remercie Lisa (Petit pingouin vert)  de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Titre : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Auteur : Jean-Paul Dubois
Editeur : L’Olivier
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 août 2019

 

Paul Hansen est incarcéré au pénitencier de Montréal depuis le 4 novembre 2008 pour une peine de deux ans ferme. Il partage ses six mètres carrés avec Patrick Horton, accusé du meurtre d’un Hells Angel.

Patrick est plutôt sanguin, il est prêt à découper en deux tous ceux qui se mettent sur son passage. Mais il est aussi très humain, notamment avec son co-détenu. C’est sans aucun doute le personnage qui m’a le plus marquée.

« Il y a parfois quelque chose de noble dans la sauvagerie animale d’Horton, quelque chose qui le place au-dessus de ses juges et de ses gardiens, au-dessus de son père qui a passé sa vie à enseigner mais qui n’a rien appris. Au moment où on l’attend le moins et où la situation ne s’y prête guère, il émet un éclair, une fulgurance d’humanité. »

Paul, lui, est d’un naturel calme. Plongé dans ses souvenirs, il s’entoure mentalement de ses proches : son père, le pasteur Johanes Hansen d’origine danoise, sa femme, Winona, mi algonquine, mi irlandaise et sa chienne Nouk.

Entre les épisodes mouvementés et digestifs de Patrick, Paul nous dévoile son passé. Nous ne connaîtrons le motif de son incarcération que plus tard dans le récit. Né à Toulouse en 1955 d’une mère plutôt révolutionnaire, gérante d’un petit cinéma et d’un père pasteur danois qui a suivi sa femme en France, Paul grandit harmonieusement jusqu’à un voyage en famille dans le Jutland, province natale de son père. Johanes perd son emploi quand sa femme, plus communiste que religieuse, décide de produire des films pornographiques dans son cinéma. L’homme d’église ne peut plus supporter les fantaisies de sa femme, il trouve un poste à Thetford Mines, une petite ville du Canada entre Québec et Sherbrooke. Paul, délaissé par sa mère, ne tarde pas à l’y rejoindre.

Après quelques emplois dans une entreprise de construction, Paul est engagé comme homme à tout faire pour la résidence L’Excelsior, une copropriété regroupant des personnes d’un certain âge. Il s’y sent bien, réparant, entretenant, jardinant et aidant les locataires dans le besoin. C’est une période plutôt heureuse malgré les frasques de son père parce qu’il rencontre Winona, pilote d’hydroglisseur et recueille  la chienne Nouk. Mais le vent a tourné puisque Paul se retrouve en prison. Cette envie de savoir donne un peu de mystère à ce récit plutôt languissant.

Jean-Paul Dubois, écrivain toulousain, continue à explorer avec humanité et mélancolie les liens familiaux. Ses personnages ont souvent la nostalgie d’un lieu, d’un temps. Ils sont ici, une fois de plus très travaillés. Tout comme le style. J’ai beaucoup aimé ses phrases longues, rythmées. Tantôt lyrique quand elle touche la nature du Danemark et surtout du Canada, tantôt très précise et professionnelle lorsqu’elle évoque une activité sportive.

«  La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une conscience pâteuse, vaguement écoeurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse d’où il faut s’extraire à chaque pas, batailler pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. »

L’auteur a son univers, sa patte mais ce roman, quoique très travaillé au niveau du style, n’était peut-être pas le meilleur pour se voir attribué un Prix Goncourt.

 

 

 

 

La fille de l’espagnole – Karina Sainz Borgo

Titre : La fille de l’espagnole
Auteur : Karina Sainz Borgo
Littérature vénézuélienne
Titre original : La hija de la española
Traducteur : Stéphanie Decante
Editeur : Gallimard
Nombre de pages :
Date de parution : 3 janvier 2020

 

Adelaïda vient de perdre sa mère, Adelaïda Falcon, une femme cultivée qui, enceinte et abandonnée par son compagnon avait quitté la pension familiale d’Ocumare de la Costa pour s’installer à Caracas.

Les soins en hôpital et l’inhumation lui ont coûté une fortune dans ce pays où la monnaie nationale ne vaut plus rien. Correctrice pour une maison d’édition, Adelaïda ne sait plus où aller. Il lui est impossible de quitter le pays. Retourner à Ocumare chez ses tantes?

« On appartient au lieu où sont enterrés nos morts. »

Mais la vie est-elle encore possible à Caracas? Les fils de la révolution arrêtent, torturent et tuent les opposants au régime, les étudiants révolutionnaires. Lorsqu’un commando d’occupation des domiciles l’exproprie, Adelaïda trouve refuge dans l’appartement voisin, celui d’Aurora Peralto, la fille de l’espagnole. En découvrant le corps inanimé d’Aurora sur le sol de la cuisine, Adelaïda se débarrasse du corps et se terre dans ce nouveau logis.

Depuis ce refuge, elle suit les pillages et manifestations des rues et écoute les mouvements des occupants de son appartement. Prendre l’identité de la fille de l’espagnole semble être le seul moyen de sortir de ce pays en perdition.

Karina Sainz Borgo crée un climat apocalyptique autour d’Adelaïda. Cette femme en proie à la perte de sa mère, est aussi plongée dans un pays à l’agonie. Le Venezuela, pays métisse et étonnant, beau et violent est en pleine révolution. Tout n’est qu’effondrement autour du personnage principal.

Les femmes ont un rôle primordial dans ce roman, à l’image des femmes du pays.

« Le chant des pileuses était une musique de femmes. Elles le composaient dans leurs silences de mères et de veuves, dans la lenteur de celles qui n’attendent rien, parce qu’elles n’ont rien. »

En commençant son roman par un deuil et en plaçant son personnage dans une atmosphère apocalyptique un peu irréelle, l’auteur isole Adelaïda, la place dans une spirale de mort. Avec un schéma un peu brouillé, mêlant souvenirs et plusieurs axes de réflexion, ce premier roman peine à mettre en valeur son personnage, à nous émouvoir et ressentir la réalité des situations. Toutefois cette auteure vénézuélienne a sans aucun doute un vécu journalistique et une puissance d’écriture qui promettent de futurs bons romans. A suivre.

 

 

Le rêve d’un fou – Nadine Monfils

Titre : Le rêve d’un fou
Auteur : Nadine Monfils
Editeur : Fleuve Editions
Nombre de pages : 128
Date de parution : 26 septembre 2019

 

Alors que Fabienne Juhel glisse de l’imaginaire et de la poésie dans son roman, La femme murée, hommage à Jeanne Devidal et sa maison étonnante, Nadine Monfils prête au Facteur Cheval des pensées philosophiques.

«  La passion, quelle qu’elle soit, nous sauve de tout. »

Ferdinand Cheval a perdu sa mère alors qu’il n’avait que onze ans. Ce fut la première disparition d’une longue série qui marquera son destin. Marié à Rosalie, il perd son premier garçon. C’est à la mort de cet enfant que la tête du facteur Cheval commence à être envahie de ce rêve fou de ramasser des pierres et d’en construire un château dans son jardin.

Cinq ans après la mort de sa femme, il épouse Claire-Philomène. La naissance d’Alice lui redonne de l’espoir. Oh, il ne croit plus en rien, surtout pas en Dieu, contrairement à Joseph, son nouvel ami. Mais il aime discuter avec ce peintre ermite,  un homme désespéré depuis que sa femme est partie avec sa seule enfant. A la mort d’Alice, les deux hommes se comprennent.

« Nous sommes tous prisonniers de quelque chose, surtout de nous-mêmes. »

Perdre Alice, sa fille chérie, belle comme le jour, terrasse Ferdinand Cheval. Il laisse même tomber la construction de son palais, ce livre de pierres.

Le tableau d’une petite fille face à la mer, seul héritage de Joseph, mort seul dans sa cabane, donne une nouvelle vision à Ferdinand. Une lettre de Marthe, arrivée juste après la mort du vieil homme, lui redonne espoir. Pour elle, pour Alice, les deux filles se superposent en son esprit, il va reprendre la construction de son palais.

En 1969, André Malraux classe ce château, seule oeuvre de cette taille en art brut naïf, aux monuments historiques. Il est «  l’oeuvre d’un travailleur qui, à force de volonté, est arrivé au bout de ses rêves. »

Nadine Monfils laisse parfois son langage, ses mots à cet homme incroyable qui se fit architecte en lisant des revues d’inspiration lointaine. Elle reprend la main pour lui donner  une lumière, une émotion qui guident ce projet fou. S’investir, s’inventer des fables pour ne pas s’effondrer. Et croire en ses rêves jusqu’au bout, quitte à échouer.

« La seule chose qu’on peut regretter à la fin de sa vie, et c’est la pire, c’est de ne pas avoir essayé. »

Ferdinand Cheval est allé au bout de son rêve. Le Palais Idéal, monument unique au monde, construit de 1879 à 1912 par un seul homme, se visite toute l’année à Hauterives dans la Drôme.

Nadine Monfils lui rend ici un bel hommage.

Ouvre les yeux – Matteo Righetto

Titre : Ouvre les yeux
Auteur : Matteo Righetto
Littérature italienne
Titre original : Apri gli occhi
Traducteur : Anne-Laure Gonin-Marquer
Editeur : Points
Nombre de pages : 144
Date de parution : 18 avril 2019
Date de parution originale : La dernière goutte, janvier 2017

 

Qui n’a jamais demandé à quelqu’un de fermer les yeux pour mieux révéler l’effet de surprise lorsque l’autorisation « Ouvre les yeux. » est lancée. Plaisir de découvrir la joie dans les yeux d’un enfant face au cadeau tant désiré ou face à une merveille de la nature.

Giulio est le fuit d’un coup de foudre entre Luigi et Francesca. Le couple aimait arpenter la montagne avec leur fils. Le point culminant de leur bonheur à trois fut cet instant où la famille se retrouve au sommet du Schenon. Les grands espaces et le vol d’un aigle.

A treize ans, l’adolescent se replie sur lui-même face à un couple qui perd pied jusqu’au divorce.

« Il cesse de rire et nous ne nous en aperçûmes même pas. »

Luigi comble l’absence et lui offre une moto pour ses dix-huit ans. C’est peut-être la dernière fois qu’il pourra lui faire une surprise en lui disant « Ouvre les yeux. »

J’ai beaucoup aimé la construction de ce court roman. Le présent se conjugue au futur quand Luigi et Francesca se retrouvent pour une ultime rencontre avec le passé de leur fils. Cela ne peut se faire que dans la montagne, «  un lien où grimper mais surtout où descendre en soi-même pour mieux se connaître. »

S’y mêlent les autres chapitres, au passé. Le récit d’un couple qui part de la passion jusqu’au divorce, laissant sur le quai un enfant.

Un enfant, c’est comme un feu, il a besoin d’une attention constante.

Un très beau roman, où la nature et les silences donnent de la douceur, là où le destin peut se promettre violent.

La vie en chantier – Pete Fromm

Titre : La vie en chantier
Auteur : Pete Fromm
Titre original : A job you mostly won’t know how to do
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 384
Date de parution : 5 septembre 2019

 

 

Taz et Marnie vivent heureux dans leur modeste maison du Montana qu’ils essaient lentement de remettre en état. Taz est menuisier, un ouvrier minutieux qui aime le travail bien fait. Évidemment, les fins de mois sont difficiles. Mais il leur suffit d’aller dans leur endroit secret près de la rivière pour reprendre courage. Cet endroit est le lieu de leur amour. C’est là que Taz a rencontré Marnie, là qu’ils sont allés la veille de l’accouchement. Car il ne manquait qu’un enfant à leur bonheur.

Seulement, la vie est parfois cruelle. Marnie meurt en couches d’une embolie pulmonaire. Taz est dévasté et il rentre seul chez lui, avec Midge, sa petite fille. Le mari doit faire face au deuil, le père doit assurer la charge d’un nourrisson. Les nuits cauchemardesques sont courtes, l’argent ne rentre plus.

Quand Taz doit se remettre au travail, il est contraint de trouver une solution pour faire garder Midge. Elmo, étudiante et serveuse, accepte de faire du baby-sitting. Quand l’auteur précise qu’elle a vingt-deux ans, à peine sept ans de moins que Taz, il n’y a aucun doute sur l’issue de l’histoire.

Seulement, ce n’est pas si simple de se remettre d’une telle blessure. Il faut du temps, de la patience. Et avec le compte des jours pour titre de chapitre, nous suivons tout doucement, l’évolution des émotions de Taz et Elmo.

Je n’avais jamais lu Pete Fromm et je ne m’attendais pas à ce style de romance. L’histoire est belle, touchante mais assez prévisible. Heureusement, l’humour de Rudy, le meilleur ami de Taz, donne un petit côté sympathique au récit.

L’année de la pensée magique – Joan Didion

Titre : L’année de la pensée magique
Auteur : Joan Didion
Littérature américaine
Titre original : The year of magical thinking

Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur : Livre de Poche
Nombre de pages : 278
Date de parution : 2 mai 2019 pour ce format Poche
Première parution : Grasset, 2007

Proposé parmi les lectures poche d’été par le Picabo River Book Club, L’année de la pensée magique m’avait déjà été conseillé par mon entourage. Faisceau de concordances, Bret Easton Ellis encense Joan Didion dans White, et nous sommes sur le mois américain.

Joan Didion perd brutalement son mari, l’écrivain John Gregory Dunne le 30 décembre 2003. Alors qu’ils revenaient de l’unité de soins intensifs du Beth Israël Medical Center où leur fille unique, Quintana est dans le coma, le couple s’apprête à dîner. John succombe d’une attaque coronarienne foudroyante.

«  La vie change dans l’instant
L’instant ordinaire. »

Cette phrase me restera en mémoire. Joan Didion la répète plusieurs fois. Face à la mort brutale de son mari ou les accidents de santé de sa fille. Nous le savons tous, il suffit d’une seconde pour changer le cours d’une vie. Mais nous ne le percevons réellement que lorsqu’il est trop tard pour revenir en arrière.

Aux dires des soignants de l’hôpital où le corps de son mari est transféré, Joan Didion est une « patiente pas difficile« . Parce qu’elle ne réalise pas. Comment affronter l’absence après quarante ans de vie commune, de travail commun autour de la littérature et du cinéma?

Ce n’est qu’en octobre 2004 qu’elle commence à écrire les premières lignes de ce récit. Un récit pour comprendre. Une exploration minutieuse de son évolution pendant une année à tenter de vivre dans un monde différent, un monde où règne l’absence. Passée la douleur, il faut affronter le deuil. Accepter « la frustration de toutes ces impulsions qui étaient devenues coutumières« .

 » Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais eu toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment. »

Au-delà de cette année magique, l’auteur sait qu’elle ne peut plus garder en vie l’image de son mari auprès d’elle.

 » Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. »

Joan Didion a cette retenue incroyable face à la douleur, d’autant plus remarquable qu’en cette année de deuil, la santé de sa fille se dégrade fortement. Nous en connaissons tous l’issue et ne pouvons que saluer le courage de cette femme que la vie n’a pas épargnée.

Après ce sujet intime et difficile, j’ai hâte de lire d’autres titres de cette auteure.

A Juliette – Fabienne Le Clauze

Titre : A Juliette
Auteur : Fabienne Le Clauze
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 256
Date de parution : 9 mai 2018

Juliette, la plus jeune fille de Fabienne Le Clauze a décidé d’en finir avec la vie le 2 janvier 2016. A quatorze ans, elle s’est jetée sous un train.

Comment peut-on aborder ce récit quand on est une mère de trois filles et que l’on connaît si bien cette réplique «  T’inquiète maman! ».

Ce n’est ni par voyeurisme, ni par masochisme. 

Si je comprends qu’il était important pour cette mère d’écrire ce récit, je crois qu’il est encore plus essentiel pour elle d’être lue et écoutée. Écrire est une thérapie mais c’est aussi le moyen de rester avec sa fille en parlant d’elle, de la faire vivre.

Si son mari préfère noyer son chagrin en refusant de communiquer, en s’occupant ailleurs, Fabienne a besoin de parler de Juliette. Elle trouve une oreille attentive en la personne de Patrick Poivre d’Arvor qui a vécu le même drame avec Solenn. Son soutien est remarquable.

Chaque drame est personnel mais on retrouve ici les douloureuses étapes du deuil. Tout d’abord ne pas y croire, s’effondrer, être en colère, s’isoler, se poser des questions, se culpabiliser, se dire que l’on doit continuer pour soutenir les autres, se plonger dans les souvenirs puis les occupations pour parler d’elle encore et toujours jusqu’à une certaine forme d’acceptation.

Fabienne Le Clauze a suivi de nombreux ateliers d’écriture pour donner le meilleur écrin possible au souvenir de Juliette. 

C’est évidemment un récit qu’on lit avec la boule au ventre, les larmes dans les yeux car il n’y a pas de pire douleur au monde que de perdre un enfant.

J’ai accepté de lire ce témoignage pour que Juliette, Camille ( Camille mon envolée de Sonie Daull) ou Solenn ( Lettre à l’absente de Patrick Poivre d’Arvor) continuent à vivre dans les mémoires.