La vie en chantier – Pete Fromm

Titre : La vie en chantier
Auteur : Pete Fromm
Titre original : A job you mostly won’t know how to do
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 384
Date de parution : 5 septembre 2019

 

 

Taz et Marnie vivent heureux dans leur modeste maison du Montana qu’ils essaient lentement de remettre en état. Taz est menuisier, un ouvrier minutieux qui aime le travail bien fait. Évidemment, les fins de mois sont difficiles. Mais il leur suffit d’aller dans leur endroit secret près de la rivière pour reprendre courage. Cet endroit est le lieu de leur amour. C’est là que Taz a rencontré Marnie, là qu’ils sont allés la veille de l’accouchement. Car il ne manquait qu’un enfant à leur bonheur.

Seulement, la vie est parfois cruelle. Marnie meurt en couches d’une embolie pulmonaire. Taz est dévasté et il rentre seul chez lui, avec Midge, sa petite fille. Le mari doit faire face au deuil, le père doit assurer la charge d’un nourrisson. Les nuits cauchemardesques sont courtes, l’argent ne rentre plus.

Quand Taz doit se remettre au travail, il est contraint de trouver une solution pour faire garder Midge. Elmo, étudiante et serveuse, accepte de faire du baby-sitting. Quand l’auteur précise qu’elle a vingt-deux ans, à peine sept ans de moins que Taz, il n’y a aucun doute sur l’issue de l’histoire.

Seulement, ce n’est pas si simple de se remettre d’une telle blessure. Il faut du temps, de la patience. Et avec le compte des jours pour titre de chapitre, nous suivons tout doucement, l’évolution des émotions de Taz et Elmo.

Je n’avais jamais lu Pete Fromm et je ne m’attendais pas à ce style de romance. L’histoire est belle, touchante mais assez prévisible. Heureusement, l’humour de Rudy, le meilleur ami de Taz, donne un petit côté sympathique au récit.

L’année de la pensée magique – Joan Didion

Titre : L’année de la pensée magique
Auteur : Joan Didion
Littérature américaine
Titre original : The year of magical thinking

Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur : Livre de Poche
Nombre de pages : 278
Date de parution : 2 mai 2019 pour ce format Poche
Première parution : Grasset, 2007

Proposé parmi les lectures poche d’été par le Picabo River Book Club, L’année de la pensée magique m’avait déjà été conseillé par mon entourage. Faisceau de concordances, Bret Easton Ellis encense Joan Didion dans White, et nous sommes sur le mois américain.

Joan Didion perd brutalement son mari, l’écrivain John Gregory Dunne le 30 décembre 2003. Alors qu’ils revenaient de l’unité de soins intensifs du Beth Israël Medical Center où leur fille unique, Quintana est dans le coma, le couple s’apprête à dîner. John succombe d’une attaque coronarienne foudroyante.

«  La vie change dans l’instant
L’instant ordinaire. »

Cette phrase me restera en mémoire. Joan Didion la répète plusieurs fois. Face à la mort brutale de son mari ou les accidents de santé de sa fille. Nous le savons tous, il suffit d’une seconde pour changer le cours d’une vie. Mais nous ne le percevons réellement que lorsqu’il est trop tard pour revenir en arrière.

Aux dires des soignants de l’hôpital où le corps de son mari est transféré, Joan Didion est une « patiente pas difficile« . Parce qu’elle ne réalise pas. Comment affronter l’absence après quarante ans de vie commune, de travail commun autour de la littérature et du cinéma?

Ce n’est qu’en octobre 2004 qu’elle commence à écrire les premières lignes de ce récit. Un récit pour comprendre. Une exploration minutieuse de son évolution pendant une année à tenter de vivre dans un monde différent, un monde où règne l’absence. Passée la douleur, il faut affronter le deuil. Accepter « la frustration de toutes ces impulsions qui étaient devenues coutumières« .

 » Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais eu toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment. »

Au-delà de cette année magique, l’auteur sait qu’elle ne peut plus garder en vie l’image de son mari auprès d’elle.

 » Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. »

Joan Didion a cette retenue incroyable face à la douleur, d’autant plus remarquable qu’en cette année de deuil, la santé de sa fille se dégrade fortement. Nous en connaissons tous l’issue et ne pouvons que saluer le courage de cette femme que la vie n’a pas épargnée.

Après ce sujet intime et difficile, j’ai hâte de lire d’autres titres de cette auteure.

A Juliette – Fabienne Le Clauze

Titre : A Juliette
Auteur : Fabienne Le Clauze
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 256
Date de parution : 9 mai 2018

Juliette, la plus jeune fille de Fabienne Le Clauze a décidé d’en finir avec la vie le 2 janvier 2016. A quatorze ans, elle s’est jetée sous un train.

Comment peut-on aborder ce récit quand on est une mère de trois filles et que l’on connaît si bien cette réplique «  T’inquiète maman! ».

Ce n’est ni par voyeurisme, ni par masochisme. 

Si je comprends qu’il était important pour cette mère d’écrire ce récit, je crois qu’il est encore plus essentiel pour elle d’être lue et écoutée. Écrire est une thérapie mais c’est aussi le moyen de rester avec sa fille en parlant d’elle, de la faire vivre.

Si son mari préfère noyer son chagrin en refusant de communiquer, en s’occupant ailleurs, Fabienne a besoin de parler de Juliette. Elle trouve une oreille attentive en la personne de Patrick Poivre d’Arvor qui a vécu le même drame avec Solenn. Son soutien est remarquable.

Chaque drame est personnel mais on retrouve ici les douloureuses étapes du deuil. Tout d’abord ne pas y croire, s’effondrer, être en colère, s’isoler, se poser des questions, se culpabiliser, se dire que l’on doit continuer pour soutenir les autres, se plonger dans les souvenirs puis les occupations pour parler d’elle encore et toujours jusqu’à une certaine forme d’acceptation.

Fabienne Le Clauze a suivi de nombreux ateliers d’écriture pour donner le meilleur écrin possible au souvenir de Juliette. 

C’est évidemment un récit qu’on lit avec la boule au ventre, les larmes dans les yeux car il n’y a pas de pire douleur au monde que de perdre un enfant.

J’ai accepté de lire ce témoignage pour que Juliette, Camille ( Camille mon envolée de Sonie Daull) ou Solenn ( Lettre à l’absente de Patrick Poivre d’Arvor) continuent à vivre dans les mémoires. 

La nuit passera quand même – Emilie Houssa

Titre : La nuit passera quand même
Auteur : Émilie Houssa
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 256
Date de parution : 11 janvier 2018

Émilie Houssa s’empare d’un personnage secondaire du film de Blake Edwards, Victor Victoria et décide d’inventer une vie à Squash Bernstein, ce garde du corps que l’on voit à peine dans le film, si ce n’est sur des arrière-plans ou lors de cette scène où il patiente sous la neige sur un balcon.

«  Ce personnage garde les corps des autres mais ne sait pas se garder lui-même »

L’auteur change une lettre au prénom et fait naître Squatsh Bernstein dans une ferme française en 1942, là où la famille s’est cachée chez Marie-Josée.
En 1945, les Bernstein s’installent à Belleville. Simon, le père ouvre un commerce de toiles cirées aidée par sa femme Martha. Ils ont trois enfants, Ludovic, Squatsh et Marie.
Depuis la mort en couches de Marie-Josée, Squatsch est mélancolique. Il aime s’isoler, surprotège sa petite soeur. Il fait de la danse puis de la boxe et surprend son corps à réagir anormalement face aux beaux garçons.
Mobilisé en Algérie, Ludovic confie sa fiancée, Geneviève à Squatsh. Il sera le porteur de nouvelles et le témoin de sa descendance. Mais, on ne peut pas être mère célibataire à cette époque. Geneviève se marie et quitte le quartier. Squatsh invente une vie pour protéger son frère.
Protéger les autres pour ne pas penser à soi-même, voilà son objectif. Malheureusement, il n’empêchera pas la mort de jalonner sa vie.
« Il ne s’agit pas de s’en remettre
Non, il s’agit de vivre, c’est bien plus compliqué. »
Oui, la vie est compliquée pour Squatsh Bernstein. Altruiste, émotif et déterminé à la fois, il porte son monde pour oublier ce qu’il ne comprend pas chez lui, ce qui lui fait peur.
Ce qu’il conseille à sa sœur est la façon dont il doit lui même envisager sa vie. Même si il peine à vivre son homosexualité.
«  Tu seras toujours ici dans cette tristesse et cet amour, mais tu seras ailleurs aussi. Et tu seras forte de ce décalage, ce sera ton histoire. »
A défaut de comprendre son corps, il sera garde du corps.

Emilie Houssa s’inspire d’un personnage de comédie, en débutant par le monde de l’enfance. Son ton reflète la naïveté de la jeunesse et l’humour de son personnage. Dans un style fluide et narratif, elle nous entraîne dans le quotidien perturbé de cette famille sous l’œil d’un jeune garçon en proie à la compréhension de son corps et de la vie. L’auteur insiste peut-être un peu trop sur la force du destin en fin de roman mais la sensibilité et le sourire, toujours présents m’ont fait oublier cet acharnement.
Un premier roman original agréable à lire.

 

 

Cette nuit – Joachim Schnerf

Titre : Cette nuit
Auteur : Joachim Schnerf
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 4 janvier 2018

Au matin de la Pâque juive (Pessah), Salomon se réveille seul dans son lit. Sa femme Sarah est morte depuis deux mois.
«  Sarah que j’ai aimée chaque jour davantage depuis notre rencontre, un amour façonné au rythme des rides se creusant, gravé dans nos chairs comme un sillon qui prolonge le regard. Ses yeux bleus et ses longs cils dont Samuel a hérité. »

Ce soir, il devra accueillir ses deux filles, leurs maris et enfants, transmettre une fois de plus aux jeunes générations les rites du Seder ( témoignage de la sortie d’Egypte du peuple juif).
A cette perspective, il revit ces soirées des années précédentes avec Sarah et projettent ainsi ce qu’il ne manquera pas de se produire.
«  Toute la Knesset était représentée dans la salle à manger. »
L’an dernier, il y avait même une correspondante allemande d’origine turque, amie de sa petite fille.

Les blagues concentrationnaires de Salomon, seul rescapé de sa famille lors de la Shoah sont du plus bel effet.
Mais de cela, on en parle difficilement. L’humour est une armure.
«  Est-il seulement possible de faire le deuil d’une plaie mémorielle? »

L’ambiance est toujours explosive lors de ces nuits familiales. Si Denise est devenue radieuse depuis qu’elle a épousé le séfarade Pinhas, elle n’en reste pas moins brimée par son agressive soeur, Michelle.
«  Les verres d’alcool de Denise répondaient aux cris de Michelle. »

Les adolescents, enfants de Michelle, oscillent entre intérêt et opposition. Les années se suivent et se ressemblent sauf que, cette fois, Sarah sera absente.

Joachim Schnerf construit un roman instructif sur les rites de la Pâque juive, y glissant les émotions subtiles de ses personnages. Derrière l’humour grinçant et sa force apparente, Salomon cache cette blessure intime de rescapé des camps et cette douleur de vieil homme veuf réduit à la solitude et au manque cruel de l’être aimé. Un roman sensible et intéressant.

Coyote – Colin Winnette

Titre : Coyote
Auteur : Colin Winnette
Littérature américaine
Titre original : Coyote
Traducteur : Sarah Gurcel
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 120
Date de parution : mai 2017

 

Dès les premières lignes, le décor est installé. Une maison isolée, une famille qui prend son repas sur la galerie de la maison, les parents qui boivent plus que de raison et une fillette qui gratte les têtes de clou des planches de la terrasse. Des coyotes au loin. Parfois, il y en a un qui s’approche et le père le tue à coups de pelle.
La mère met l’enfant au lit. Le lendemain, la fillette a disparu.
On ne saura rien de ce qui s’est passé.
La mère raconte les jours qui suivent, évoquent le passé de sa fille, son couple. Elle s’accroche aux espoirs fugitifs, celui d’une émission télé, celui d’un détective irlandais. Mais au fil des mois, tout le monde les oublie. La mère s’accroche pour tenter de faire parler de sa fille.
Celui qu’elle appelle  » le père de ma fille« ,  » un type moche, violent, idiot et faible » est plus résigné mais, en dehors des périodes où il se bat avec sa femme qui n’hésite pas à lui rendre les coups, il semble la soutenir.
Dans ce court récit, rien n’est évident. Chaque lecteur trouvera les signes qui le portent vers une version de ce qui a pu se passer.
Tout est vu du point de vue de la mère. Sa folie est-elle plus large que la conséquence de la douleur? Le père violent est-il capable de tuer autre chose qu’un coyote ou un sanglier?

L’ambiance est sombre. Le style est percutant avec l’authenticité, le naturel des êtres simples, des êtres torturés par la douleur. C’est un court récit marquant mais qui peut laisser un lecteur sur l’attente, l’incompréhension.
Personnellement, j’ai aimé ce ton, cette ambiance, ce personnage de la mère qui vous entraîne dans sa folie, dans ses espoirs, dans son monde.

 

 

 

 

 

 

 

Personne n’a oublié – Stéphanie Exbrayat

Titre : Personne n’a oublié
Auteur : Stéphanie Exbrayat
Éditeur: Terra Nova
Nombre de pages : 272
Date de parution : 1 février 2017

Nous sommes au début des années 60, période où les femmes étaient soumises aux décisions de leur mari. Elles ne pouvaient ni travailler ni ouvrir de compte en banque sans l’autorisation de leur époux. Ce qui, lorsque l’on est marié par nécessité à un homme violent au passé sombre, est une véritable prison.
Colette, enceinte d’un amoureux de jeunesse mort dans un accident, est contrainte d’épouser un homme rapidement. Les filles mères étaient mal vues en 1954. Le docteur Verdier lui propose deux prétendants : François Guillot, un étranger au village, balafré et taiseux ou Robert, un ami de son père, bedonnant et aviné.

 » Souvent, Colette s’était demandé comment sa mère, si cultivée et intelligente, s’était retrouvée à partager son lit avec ce butor qu’était son père. Quand elle s’était mariée avec François, elle avait compris que les femmes ne décidaient pas de leurs vies et que parfois l’histoire se répétait. Elle aussi avait épousé un rustre. »

Cantonnée à un rôle de femme au foyer, Colette trouve son bonheur auprès de son fils, Sam. L’enfant, pour échapper à la violence de François se réfugie souvent dans sa cabane dans les bois.
Un dimanche où Colette laisse Sam à la maison avec François pour aller à la messe, l’enfant se tue en tombant du deuxième étage de la grange, un endroit où sa mère lui avait pourtant interdit d’aller.
«  Je ne saurais faire mon travail de deuil sans connaître la vérité. » Colette promet sur la tombe de son fils d’enquêter sur les circonstances de sa mort.

Avec l’aide de sa voisine et seule amie, Madeleine, Colette tente de mettre en évidence la culpabilité de François.
Stéphanie Exbrayat développe une enquête bien ficelée. En dévoilant petit à petit le passé des différents protagonistes, en multipliant les péripéties, l’auteur accroche le lecteur, suscite l’envie de tourner les pages et de suivre l’enquête vitale de cette mère déterminée à tenir la promesse faite à son fils.
Si je regrette un passage de romance ( je suis toujours un peu allergique à ce côté « fleur bleue »), je dois avouer que l’auteur maîtrise sa construction et nous emmène vers des sombres passés assez inattendus et réalistes.

Un style simple et un scénario efficace font de ce premier roman une lecture aisée mais qui accroche son lecteur.