Le diable emporte le fils rebelle – Gilles Leroy

Titre : Le diable emporte le fils rebelle
Auteur : Gilles Leroy
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 144
Date de parution : 10 janvier 2019

 

Lorraine, mère blessée est entrain de brûler toutes les affaires de son fils aîné.

«  Comme d’autres versent des larmes, moi je pleure du feu. »

Elle n’avait que dix-sept ans quand elle mit au monde ce prématuré. Adam,cheveux jaunes et tâches de rousseur, lion ascendant lion a toujours été un enfant difficile.
Arrêté à quatorze ans pour participation à une bande ayant brûlé des voitures sur les avenues, ami avec d’autres adolescents rebelles, Adam brise le cœur de sa mère quand elle apprend son homosexualité de la bouche jalouse de ses belles-sœurs.
Les mots dépassent peut-être leur pensée mais Lorraine, en rage,  met son fils dehors au grand désarroi de Fred, le père qui aimait particulièrement son aîné.

 » On ne met pas son môme à la porte. Même si on est déçu et fou de colère, même si on rêve de lui arracher la tête, on ne le jette pas dehors et encore moins  par une nuit de février. »

Devant son feu, Lorraine fait face à ses souvenirs, évoquent les signes d’une éducation ratée.
 » Je veux bien porter la faute de celui qui a mal tourné mais Seigneur, faites que nos jumeaux restent de bons garçons. Je ne dis pas des héros ni des saints, seulement des gars normaux. Des gars réglo. »

Dans cette famille carencée, chacun a sa responsabilité.des problèmes de chômage, de justice pour le père, addictions pour la mère, une famille maternelle jalouse, un grand-père paternel déglingué par le Vietnam mais seul refuge pour Adam. Une vie en ruine, suite de mauvais choix, Adam, celui qu’elle appelle « l’escroc » oblige Lorraine à regarder là où elle ne veut pas, à contempler la preuve qu’elle a  été une mauvaise mère.

Entre culpabilité et circonstances atténuantes, Lorraine donne un ton tragique à cette histoire de famille. Et c’est ce que Gilles Leroy maîtrise le mieux. je l’avais déjà beaucoup apprécié dans Zola Jackson.

Un très bon roman proche du coup de cœur.

 

Six jours – Ryan Gattis

GattisTitre : Six jours
Auteur : Ryan Gattis
Littérature américaine
Titre original : All involved
Traducteur : Nicolas Richard
Éditeur : Fayard
Nombre de pages : 432
Date de parution : 2 septembre 2015

Auteur :
Ryan Gattis est un romancier américain qui vit à Los Angeles. Cofondateur de la société d’édition Black Hill Press, il est également intervenant à la Chapman University de Californie du Sud et membre du collectif d’arts urbains UGLAR

Présentation de l’éditeur :
29 avril-4 mai 1992.
Pendant six jours, l’acquittement des policiers coupables d’avoir passé à tabac Rodney King met Los Angeles à feu et à sang.
Pendant six jours, dix-sept personnes sont prises dans le chaos.
Pendant six jours, Los Angeles a montré au monde ce qui se passe quand les lois n’ont plus cours.
Le premier jour des émeutes, en plein territoire revendiqué par un gang, le massacre d’un innocent, Ernesto Vera, déclenche une succession d’événements qui vont traverser la ville.
Dans les rues de Lynwood, un quartier éloigné du foyer central des émeutes, qui attirent toutes les forces de police et les caméras de télévision, les tensions s’exacerbent. Les membres de gangs chicanos profitent de la désertion des représentants de l’ordre pour piller, vandaliser et régler leurs comptes.
Au cœur de ce théâtre de guerre urbaine se croisent sapeurs pompiers, infirmières, ambulanciers et graffeurs, autant de personnages dont la vie est bouleversée par ces journées de confusion et de chaos.
Six jours est un roman choral magistral, une sorte de The Wire (Sur Écoute) transposé sur la côte Ouest, un texte provocant à la croisée de Short Cuts et Boyz N the Hood.
Un récit épique fascinant, une histoire de violence, de vengeance et de loyautés.

Mon avis :
La polémique renaît encore ces jours-ci, faut-il supprimer le droit du port d’armes aux États-Unis. La lecture du premier roman traduit en France de Ryan Gattis, même si là n’est pas son objectif, incite à répondre positivement.
«  Il n’y a rien de plus américain que de se défendre quand on menace de vous brutaliser. C’est quasiment l’éthique fondatrice de ce pays. »
En 1992, pendant les émeutes  de Los Angeles, les gangs du quartier hispanique de Lynwood en profitent pour régler leurs comptes. Joker assassine Ernesto, le brave frère de Lil Mosco, un détraqué drogué très violent qui avait abattu sa sœur.
Vengeances en chaîne, Ray et Payasa, frère et sœur d’Ernesto partent en commando contre le gang de Joker. Payasa deviendra ensuite la cible à abattre.
Pendant ces jours d’apocalypse, chacun en profite pour se venger, mettre du grabuge ou ajouter un incendie et bénéficier de l’assurance.
Même la garde nationale, souvent composée d’anciens du Vietnam devient le gang suprême, et joue au justicier avant la fin du couvre-feu.
Los Angeles,  » capitale mondiale des gangs » est une ville explosive où s’opposent noirs et latinos, où les plus jeunes sont initiés aux armes à feu, où tuer devient un business.
La relaxe des policiers blancs ayant abattu le jeune noir ( Rodney King) est le point de départ qui transforme Los Angeles en zone de guerre.
«  Ce qu’il y a, à Los Angeles, c’est un mélange particulièrement toxique de citoyens aux histoires culturelles et aux systèmes de croyances singulièrement disparates, mais ce qu’il y a par-dessus tout c’est une population affiliée à des gangs hautement fragmentés dont le nombre est évalué à cent deux milles individus. »
C’est en donnant la parole successivement à tous ceux qui sont impliqués de près ou de loin dans ces règlements de compte que Ryan Gattis nous livre la violence d’une ville aux fortes tensions sociales et raciales.
Des descriptions très réalistes, des recoupements entre les différents témoignages, l’emploi des mots hispaniques ( définis dans un glossaire en fin de livre), nous plongent dans cet univers de violence d’où émergent pourtant quelques sursauts d’humanité en la personne d’un pompier ou d’une infirmière.
Avec ce roman coup de poing, Ryan Gattis reconstruit les lieux de cette terre brûlée après ces six jours d’émeutes et nous fait vivre la guerre des gangs dans ce pays de liberté où chacun doit payer son dû.

RL2015moisaméricain (lu en septembre)

La petite barbare – Astrid Manfredi

manfrediTitre : La petite barbare
Auteur : Astrid Manfredi
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 162
Date de parution : août 2015

Auteur :
Astrid Manfredi a créé le blog de chroniques littéraires Laisse parler les filles. Elle intervient ponctuellement pour le Huffington Post, toujours autour de la littérature. La Petite Barbare est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
« Moi, monsieur, je suis pleine du bruit assourdissant de vivre. »
En détention on l’appelle la Petite Barbare ; elle a vingt ans et a grandi dans l’abattoir bétonné de la banlieue. L’irréparable, elle l’a commis en détournant les yeux. Elle est belle, elle aime les talons aiguilles et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l’ennui. Avant, les hommes tombaient comme des mouches et elle avait de l’argent facile.
En prison, elle écrit le parcours d’exclusion et sa rage de survivre. En jetant à la face du monde le récit d’un chaos intérieur et social, elle tente un pas de côté. Comment s’émanciper de la violence sans horizon qui a fait d’elle un monstre ? Comment rêver d’autres rencontres et s’inventer un avenir ?
La Barbare est un bâton de dynamite rentré dans la peau d’une société du néant. Un roman brut et stupéfiant.

Mon avis :
En commençant ce récit, j’ai adhéré de suite au ton de cette petite barbare. Une gagnante que l’on ne peut faire taire, une haine qui éclate à chaque phrase,  » une déferlante de haine en apnée« . L’auteur traduit une urgence, une violence emmagasinée par cette jeune fille née dans une zone urbaine, au milieu des tours dans une famille qui a depuis longtemps baissé les bras. Très vite, elle comprend que son seul atout est la beauté héritée de sa mère. Mais elle, elle saura s’en servir.
 » Sur ces trottoirs qui nous bannissent ma haine éclôt comme une fleur sauvage, écarlate et douce. »
Attirée très jeune par la lecture, son chemin bifurque vers une bande de jeunes drogués violents. Une soirée qui tourne mal et elle se retrouve en prison où elle écrit sa colère.
Une colère brute compréhensible pour cette enfant née au mauvais endroit.  » Des gens qu’on parque sans une thune dans des endroits sans un arbre, il ne peut pas leur pousser des ailes. »
Toutefois, l’auteur ne joue pas la carte des circonstances atténuantes et enferme son personnage dans une spirale du vice. Aucune reconnaissance pour une société qui aide à sa réinsertion, aucune « empathie pour la famille du bourge » qu’elle a laissé mourir, mais un amour intact pour Ezra le meurtrier et une moquerie envers ces humbles travailleurs qui se fatiguent pour gagner leur vie.
Mais dans ce cas, pourquoi lui prêter des réflexions poétiques, des semblants de culture littéraire. Ce mélange de vulgarité et de poésie m’a semblé créer une incohérence sur le personnage.
Le doute m’envahit sur la finalité du roman.
Puis quelques expressions m’ont fait hausser les sourcils  » ma vie stagne comme un jaune d’œuf trop cuit« . Le doute se renforce. Ne joue-t-on pas sur les effets?
C’est peut-être en cela que réside la performance de l’auteur, créer un être détestable, incapable de reconnaissance et de regret. Dans ce cas, le pari est réussi et j’ai profondément détesté ce personnage.

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Les lois de la frontière – Javier Cercas

cercasTitre : Les lois de la frontière
Auteur : Javier Cercas
Littérature hispanique
Traducteur :Aleksandar Grujicic, Elisabeth Beyer
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 352
Date de parution : 8 janvier 2014

Auteur :
Javier Cercas est né en 1962 à Caceres. Ses romans, traduits dans une vingtaine de langues, ont tous connu un large succès international. Anatomie d’un instant a été consacré livre de l’année 2009 par El Pais.

Présentation de l’éditeur :
À l’été 1978, un adolescent de la classe moyenne en délicatesse avec son milieu croise la route du charismatique Zarco et de son amie Tere et devient un habitué de leur QG, un bar interlope dans un quartier malfamé de Gérone. Bientôt ils l’entraînent de l’autre côté de la “frontière”, au pays de ceux qui ne sont pas bien nés, l’initiant au frisson des braquages et au plaisir des tripots. Le garçon navigue entre les deux rives pendant tout l’été, irrésistiblement attiré par les lois de cette jungle dont il préfère continuer d’ignorer les codes, jusqu’au coup qui tourne mal.
Vingt ans plus tard, avocat établi, il assure la défense de son ancien camarade multirécidiviste et doit plaider. Pour le symbole vivant d’une rébellion salutaire, la victime expiatoire d’un système frelaté, ou les zones d’ombre de sa propre jeunesse ? Un écrivain, chargé de raconter l’histoire, recueille au cours d’entretiens divers les souvenirs et impressions des protagonistes. Lui-même cherche la vérité inattendue et universelle du romancier : l’ambiguïté.
C’est dans cette ambiguïté qu’excelle Javier Cercas, qui démystifie ici le romantisme de la délinquance comme celui de la rédemption, la démocratie espagnole et son miroir aux alouettes, les tourments qui toujours gouvernent l’exercice de la liberté.

Mon avis :
Adolescents, ils grandirent avec le feuilleton La frontière bleue, version asiatique de Robin des bois. Lin Chung, le justicier et sa compagne Hu San-Niang se rebellaient contre le méchant favori de l’empereur Kao Chiu. Une rivière, le Liang Shan Po les séparait.
Lorsque Ignacio Cañas , jeune adolescent d’une famille de classe moyenne, brutalisé par Batista traverse la frontière nord est de la ville et y rencontre Zarco et son amie Tere, il a l’impression de rejoindre un clan de justicier. Très vite, il tombe amoureux de Tere, cette jeune femme intrigante et libérée et vénère l’emblématique Zarco.
 » pendant trois mois dans mon adolescence, j’ai admiré Zarco – j’ai admiré sa sérénité, son courage, son audace- et je n’ai jamais cessé de l’admirer. »Zarco devient très vite une figure médiatique, symbole de la délinquance de cette période de passage du franquisme à la démocratie.
Le récit est en fait celui des interviews d’un écrivain avec Ignacio devenu avocat, l’inspecteur Cuenca qui fut le premier policier à arrêter Zarco et le directeur de la prison de Gérone, Eduardo Requena. Chacun va tenter d’expliquer les liens entre les trois personnages, ce qui les a conduit vers la délinquance et comment ils ont ensuite évolué.
Au-delà de l’histoire de ce trio infernal, l’auteur évoque dans un premier temps les circonstances qui peuvent conduire à la délinquance (quartiers défavorisés, milieu familial, sentiment d’insécurité, drogue) ou l’éviter ( soutien du père d’Ignacio, éducation, classe sociale) puis  la machine à broyer du système carcéral et les difficultés de réinsertion.
 » Pour lui, la prison était sa maison, alors que la vie en liberté était comme s’exposer aux intempéries. »
Devenu avocat, Ignacio retrouve Zarco vingt ans plus tard lorsqu’il est transféré à la prison de Gérone. A la demande de Tere, ou sous l’effet d’une culpabilité résiduelle, il sera le défenseur du célèbre délinquant sur lequel pèsent plus de 150 années de prison.
Malgré un style très linéaire et passif lié à la technique d’interviews, le récit se révèle passionnant. D’ailleurs, il me semble même que ce rythme permet de mieux s’installer dans l’histoire, de disséquer calmement les sentiments des différents protagonistes. Enfin, plutôt tenter de disséquer parce que les personnages de Zarco et de Tere sont suffisamment énigmatiques pour ne pas en appréhender toutes les facettes. C’est une merveilleuse façon de me laisser avec cette impression d’avoir écouté une légende, celle de Zarco et Tere.
Je garderai longtemps en mémoire les personnages d’Ignacio, alias Le Binoclard, de Tere et de Zarco, l’histoire de cette rencontre improbable qui marque les destins de chacun.
« Vous étiez son dernier admirateur, le dernier compagnon de Lin Chung. »

L’image de couverture (photo d’ Alberto Garcia Alix) est particulièrement belle avec une évocation de Tere, jeune héroïne naturelle et frondeuse.

rentrée 14 New Pal 2014