Les deux pigeons – Alexandre Postel

PostelTitre : Les deux pigeons
Auteur : Alexandre Postel
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 25 août 2016

 

 

 

 

 

 » Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre »
Mais dans le couple d’Alexandre Postel, les deux semblent s’ennuyer et pas question de voyage, ou alors dans les rêves visant à combler le manque.
Dorothée et Théodore sont faits l’un pour l’autre. Ils étaient destinés, deux prénoms en anagrammes. Elle est professeur d’histoire, tente une thèse sur Guy Mollet, il est webmestre à temps partiel pour le site d’un organisme public. Elle aurait pu avoir une meilleure carrière, elle avait commencé une Prépa Lettres mais il ne lui en reste que quelques amis qui, peut-être, sont aujourd’hui mieux placés et attisent sa jalousie ou au moins une pointe de regret.
Depuis que Dorothée et Théodore se sont installés ensemble dans un appartement du XIIe arrondissement de Paris, ils se retrouvent confrontés à la vie de couple. Meubler l’appartement en tenant compte du goût de chacun, faire des compromis, s’essayer à la cuisine.
 » peut-être, lui et Dorothée formeraient une famille, un monde clos, avec ses repères, ses références, ses traditions; ce serait doux; on parlerait de choses insignifiantes et on serait heureux. »
Oui, mais en attendant, les copains paraissent plus libres et épanouis. Eux ne profitent même pas de La vie parisienne. Ils « ne s’embrassent plus que chez eux, dans l’intimité de la nuit« .
Ils refusent cette vieillesse prématurée. Pensent à prendre un chat, s’inscrivent dans une salle de sport, essaient le tango, le ping pong, se lancent dans la déco, puis la lecture. Houellebecq, Michon, Modiano. Pourquoi pas l’écriture? Puis tombent dans l’addiction des séries télévisées. Rien que le générique est  » la répétition heureuse d’une liturgie »
«  Narcissiques et connectés« , rien ne leur procure de plaisir durable. Faiblesse, apathie, inertie, leur ennui déteint sur le lecteur.
 » Et la vie de couple, n’est-elle pas, en elle-même, une vie politique? On conduit les affaires courantes; on débat de l’avenir, du passé, des valeurs communes; on fait face à des crises, à des émeutes, parfois à des grèves. On vote des lois et on y ajoute des amendements. Si on est trop mécontent, on élit quelqu’un d’autre. »
Réaliste, pessimiste? En tout cas, pas bien engageant. Ils ne sont que des pigeons et rêvent  » de franchir les portes d’un monde bleu paon, onirique, infini, violent et doux à la fois. »
J’aurais aimé que l’auteur m’accroche davantage avec ce côté positif bien enfoui au cœur de ces deux personnages. Cela reste trop évasif, Dorothée et Théodore ne parviennent pas à m’émouvoir.

 » S’interroger sur le sens de la vie commune, c’était courir le risque de la tristesse. Ne pas le faire, c’était courir le risque de rater sa vie, de se détourner de soi-même, de découvrir au bout du chemin, que la vie à deux n’était en vérité qu’une demi-vie. »

Un couple moderne et en toile de fond un vague parallèle avec la société actuelle et notamment le climat politique. Indignez-vous! Mais rien ne semble décoller vers un réel projet.

J’avais très envie de lire cet auteur suite au bon accueil de son premier roman, Un homme effacé ( Prix Goncourt du Premier Roman en 2013), et ce titre en écho de la fable de La Fontaine me semblait prometteur. J’avoue être un peu déçue même si j’y vois un vrai regard sur le couple bobo parisien ( sans tomber dans le cliché) et sur le désenchantement de la société.

rl2016

Nos âmes la nuit – Kent Haruf

HarufTitre : Nos âmes la nuit
Auteur : Kent Haruf
Littérature américaine
Titre original : Our souls at night
Traducteur : Anouk Neuhoff
Editeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 168
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Le récit commence de manière assez abrupte,  » Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters. C’était un soir de mai juste avant qu’il fasse complètement nuit. »
Parce qu’à soixante dix ans, Addie a décidé d’en finir avec les conventions, les  » qu’en dira-t-on » si présents à Holt, leur petite ville de province.
Fatiguée de passer « le cap des nuits » seule, elle fait une proposition directe à son voisin, Louis.
 » Je me demande si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. »
Ce veuf un peu grisé par la proposition ne se fait pas prier.
Voilà un petit grain de fantaisie et d’audace qui m’accroche d’emblée à cette lecture.
La première soirée est un peu tendue à l’image de deux adolescents qui se découvrent. Mais ces soirées deviennent vite l’occasion de longues conversations sur le passé de chacun. Chacun a eu ou causé sa part de souffrance, et ces drames ont inévitablement eu des répercussions sur les familles.
 » C’est l’éternelle histoire de deux êtres qui avancent à l’aveuglette et se cognent sans arrêt l’un contre l’autre en cherchant à se conformer à de vieilles idées, de vieux rêves et à des notions erronées. »
Mais à leur âge, Addie et Louis ne sont plus dans ce schéma. Ils entendent prendre du bon temps et l’arrivée de Jamie, le petit-fils d’Addie, ne fait que renforcer l’envie de sortir de leur routine. Il faut redonner le goût de s’amuser à ce jeune garçon attristé par la séparation de ses parents qui ne s’inquiètent pas beaucoup de lui.
Nous sommes certes dans un roman gentillet qui illustre les difficultés de couple et la solitude de la vieillesse. Mais la lecture est aisée et chaleureuse.

Kent Haruf construit avec beaucoup de délicatesse et de simplicité un roman plein de tendresse. Addie et Louis sont très touchants, un peu troublés par cette belle possibilité de vivre pleinement le crépuscule de leur vie. Espiègles, ils aiment provoquer les provinciaux coincés de Holt. Mais les jalousies, l’étroitesse d’esprit de certaines personnes peuvent gâcher la liberté de ceux qui ont résolument décidé de privilégier le bonheur aux convenances étriquées. C’est toutefois une belle leçon de constater que ces gens libres et heureux créent bien plus de bonheur autour d’eux que les provinciaux coincés de Holt ( ou d’ailleurs).

rl2016

Une nuit, Markovitch – Ayelet Gundar-Goshen

gundarTitre : Une nuit, Markovitch
Auteur : Ayelet Gundar-Goshen
Littérature israélienne
img_1509

Traducteur : Ziva Avran, Arlette Pierrot, Laurence Sendrowicz
Éditeur: Presses de la Cité
Nombre de pages : 480
Date de parution : 25 août 2016

Ce grand roman est celui du destin de deux amis sionistes, embarqués dans les tourments de la guerre et ceux de leur vie familiale dans un petit village de Palestine.

Yaacov Markovitch est un jeune homme effacé au physique transparent. Personne ne le remarque, ne s’intéresse à lui. A tel point qu’il est l’homme idéal pour faire passer des armes clandestinement. Son seul ami est Zeev Feinberg, un homme solaire à la moustache frétillante qui, lui, est une « sentinelle hors pair, le doigt toujours sur la détente« , prêt à « tuer des arabes » ou à trousser une belle fille.
Poursuivi par le boucher Abraham Mandelbaum pour avoir séduit sa femme Rachel, Zeev se fait envoyer en Europe avec son ami Yaacov par Froike, le numéro 2 de l’Organisation sioniste. Leur mission est de sauver vingt jeunes femmes juives européennes en les épousant et les ramenant en Eretz-Israël ( terme employé avant la création de l’État d’Israël en 1948).
Mais, si une fois revenus, Zeev divorce comme prévu pour épouser Sonia, Yaacov rompt le contrat en refusant de divorcer avec Bella, une jeune femme sublime.
«  il m’est enfin arrivé un miracle, et je n’ai pas le temps de me retourner qu’on veut m’en priver. J’ai rencontré la femme la plus belle que j’ai vue de ma vie, elle devient ma femme et, une seconde plus tard, on m’oblige à m’en séparer. Moi, je dois garder cette merveille près de moi. »
Dès l’instant où Bella entra dans la maison de Yaacov, le froid s’y installa.
On ne garde pas une femme de force, et un jour Bella part vivre son rêve, rencontrer son poète de Tel Aviv. Pour en revenir, déçue, enceinte et contrainte à accepter l’hospitalité de Yaacov sans jamais lui accorder la moindre attention.

Les enfants prennent aussi une place importante dans cette fresque familiale. En accouchant d’un garçon qui ressemble à son boucher de père et non d’une belle petite fille aux yeux bleus, Rachel sombre dans la folie, ressassant le bruit du crâne fracassé d’un vieux juif sur un trottoir de Vienne. Lorsque naît Zvi, le fils de Bella, Zeev rêve d’avoir un enfant et s’étonne de ne pas avoir encore de progéniture malgré ses nombreuses aventures et ses nuits de folie avec Sonia. Et pourtant, neuf mois plus tard, naît Yaïr qui sera le meilleur ami de Zvi.
La guerre éclate. «  Une guerre? Un mot presque oublié au milieu des langes, des casseroles d’eau chaude et des berceuses. » Zeev part sur les champs de bataille et Yaacov est envoyé en Galillée.
«  Est-il possible de traverser une guerre en préservant son âme pure et en continuant à dormir du sommeil du juste? »
Sur les champs de bataille, au village, chacun vit ses combats, ses peurs et ses douleurs. Bella s’accroche à la poésie, Sonia devient responsable de la condition féminine à Tel Aviv, Zeev cherche la rédemption dans le regard d’une enfant et Yaacov attend désespérément le regard de Bella.
 » Un homme peut-il perdre ce qu’il n’a jamais possédé? »

Avec un ton typique de l’humour juif assez surprenant sur les premières pages, Ayelet Gundar-Goshen nous embarque avec ses personnages sympathiques dans des histoires d’amour et d’amitié avec une toile de fond sur la culture et l’histoire d’Israël.
Peu habituée à ce ton, je suis restée sur l’expectative au départ pour me laisser séduire par ces personnages et leurs aventures parfois rocambolesques. J’aurais juste aimé une plus grande présence du contexte historique et culturel du pays.
Un premier roman maîtrisé, original qui conjugue aventures et sentiments où les drames sont atténués par le ton enjoué de l’auteur.

rl2016 Lire-le-monde-300x413

Voici venir les rêveurs – Imbolo Mbue

MbueTitre : Voici venir les rêveurs
Auteur : Imbolo Mbue
Littérature camerounaise
Titre original : Behold the dreamers
Traducteur : Sarah Tardy
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 420
Date de parution : 18 août 2016

L’Amérique, ils en rêvent comme une terre de tous les possibles. Jende, qui à Limbé n’aura jamais d’autre avenir que son métier peu payé d’employé pour le conseil municipal et ne sera jamais reconnu comme gendre acceptable. Neni qui ne pourra jamais en tant que fille accéder aux études. Enfants sans aucun autre avenir que la misère de leurs parents.

 » la possibilité d’une vie meilleure était l’apanage d’une poignée de gens bien nés, dans une ville que fuyaient quotidiennement les rêveurs comme lui. »

Grâce à Winston, un cousin devenu avocat d’affaire à New York, Jende est parti tenter sa chance aux Etats-Unis avec l’envie de devenir quelqu’un. Après des années de galère, toujours en situation irrégulière mais recommandé par un ami de Winston, il décroche un emploi de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier chez Lehman Brothers. Il peut enfin faire venir Neni et son fils Liomi du Cameroun.
Après un début un peu plat où la riche famille Edwards, toujours très gentille n’en reste pas moins le cliché des riches Blancs profitant de la servitude de travailleurs immigrés trop contents de gagner un peu d’argent, le roman prend un aspect intéressant avec les cas de conscience que suggèrent certaines situations scabreuses.
Certes, le célèbre adage  » l’argent ne fait pas le bonheur » ne fait ici aucun doute. La famille de Jende, malgré un appartement exigu dans Harlem, des soucis avec le service de l’immigration n’en est pas moins heureuse. Neni peut suivre ses cours pour intégrer une formation de pharmacienne, Jende peut aider toute sa famille camerounaise qui ne se prive pas de le solliciter.
Par contre, Cindy Edwards, en riche femme parfaite souffre d’un manque d’amour, terrible sentiment déjà vécu dans sa jeunesse. Clark ne pense qu’à son travail en pleine crise des subprimes. Vince, son fils aîné abandonne études et monde consumériste pour trouver la Vérité en Inde. Mighty, son plus jeune fils est encore trop jeune et passe davantage de temps avec sa gouvernante.

Imbolo Mbue accroche alors son lecteur avec les destins de ces deux couples pris dans la tourmente d’une Amérique en pleine crise. Pour sauver ce qu’elles ont de plus cher, les femmes ne reculent devant rien. Les valeurs profondes et le fonctionnement d’un mariage se révèlent très différentes chez les américains et les africains.

 » Le mariage entre les gens dans ce pays est une chose très étrange, Bo. Ce n’est pas comme chez nous, où un homme fait comme bon lui semble et la femme lui obéit. »

Ce qui a largement retenu mon intérêt, ce sont ces face à face : la relation de respect, d’écoute, de confiance entre Clark et son chauffeur, la connivence féminine entre Neni et Cindy puis leur opposition pour défendre leurs intérêts personnels.

J’ai aimé l’attachement aux valeurs simples de Jende, sa naïveté parfois et les idées folles de Neni, prête à tous les sacrifices pour défendre son rêve.

Dans une Amérique qui n’a plus de place pour les gens comme Jende, peut-on tout envisager pour garder ses illusions ou n’y a-t-il d’autres choix que l’acceptation?

Pour son premier roman, Imbolo Mbue propose un récit romanesque très agréable à lire sur ce rêve américain qui pousse des milliers d’étrangers à tenter leur chance dans ce pays signe de félicité. Dans un contexte bien marqué par la crise économique et l’élection de Barack Obama, avec une vision éclairée des modes de vie des deux pays, ce roman illustre parfaitement la chute des illusions du rêve américain. On parle déjà d’une adaptation cinématographique, la construction, les rebondissements, les cas de conscience en feront un film dynamique et attachant.

Je remercie Babelio et les Editions Belfond pour cette lecture

tous les livres sur Babelio.com

« >Lire-le-monde-300x413

tous les livres sur Babelio.com