Nous aurons été vivants – Laurence Tardieu

Titre : Nous aurons été vivants
Auteur : Laurence Tardieu
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 272
Date de parution  : 2 janvier 2019

 

Au mitan d’une vie qui passe de plus en plus vite,Hannah, un matin, croit apercevoir, de l’autre côté de la rue, la silhouette de sa fille, lorette, disparue depuis sept ans. Quelques secondes d’espoir, vite effacées par le passage d’un bus. Les souvenirs viennent alors envahir l’esprit d’Hannah. Pour enfin, s’autoriser à se souvenir.

Laurence Tardieu sait parfaitement s’installer dans les pensées mélancoliques des femmes. Pour elle, l’écriture comme la peinture pour Hannah, est une forme de thérapie. La création permet d’évacuer les peurs,les souvenirs sont un refuge. J’ai apprécié retrouver ici cette maison familiale, point d’ancrage nécessaire au beau milieu de la vague d’attentats, dans A la fin le silence.

Cette vision fugitive de Lorette,réelle ou imaginaire est le point de départ d’une ultime rencontre avec le passé.

 » Depuis toujours,  la peur est son empreinte au monde. »

Déjà enfant, Hannah avait des états d’âme, peur de la mort. Elle aimait se réfugier dans le lit de son frère aîné, aujourd’hui cancérologue. La mort et le néant appartenait aussi à l’histoire de son père,  cet homme secret qui s’enfermait de plus en plus dans le silence.

C’est au moment de la chute du mur de Berlin, qu’Hannah prend conscience de sa grossesse et de sa crainte de devenir mère. La petite Lorette saura pourtant faire découvrir à la jeune femme l’amour maternel, celui qui vous fait craindre à chaque instant la perte.
A dix-neuf ans, Lorette a choisi de  partir sans un mot, de quitter le cocon familial.
 » Que sait-on de ce qui se passe dans la tête d’un adolescent, que sait-on de ses révoltes, de sa faculté d’empathie, de son sentiment de peur… »

Depuis, Hannah ne peint plus. Pourtant, la peinture a été le combat et la joie de trente années de sa vie. Son mari, Philippe, l’a quittée, son père est mort. Il ne reste plus que la fidèle Lydie, son amie depuis trente ans.

Cette vision fugace de Lorette qui lui manque tant, l’anéantit mais elle convoque dans son esprit les morts,  les instants de bonheur passé, la conscience du temps qui passe, peut-être de plus en plus vite quand on vieillit. Pour assumer la réalité du monde,  chacun a besoin de sentir qu’il appartient à une histoire, à une famille.

Des états d’âme que Laurence Tardieu sait si bien partager depuis La confusion des peines, roman plus autobiographique. Des pensées qui révèlent la souffrance des corps, qui vont chercher au plus profond de soi cette part d’invincibilité qui aide à surmonter toutes les épreuves.

Dans cette quête intime, l’auteur a toujours un regard éclairé sur notre environnement, sur les inquiétudes qui nous poursuivent au quotidien, sur notre rapport au temps et aux différentes étapes de la vie.

C’est en puisant dans l’intime que Laurence Tardieu donne toute la puissance à ses romans.

Je remercie Myriam de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Retrouvez ici son avis.

Les imparfaits – Sandrine Yazbeck

Titre : Les imparfaits
Auteur : Sandrine Yazbeck
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 160
Date de parution : 2 janvier 2019

 

Nous sommes tous des imparfaits, prompts à s’investir sur le lointain et incapables de sauvegarder le fragile bonheur de proximité.

Howard et Gamal sont deux anciens journalistes, amis depuis des décennies. Howard, fils unique d’un père qui l’a rejeté, humilié et n’a jamais cru en lui, reporte son admiration sur Gamal, reporter de guerre. Gamal lui a pourtant tant de fois reproché sa couardise, son manque d’engagement, à lui le planqué du service politique d’un grand quotidien.
Entre ces deux hommes, il y a ou il y avait Clara, une femme douce, blessée d’avoir perdu ses parents à l’adolescence et de n’avoir eu l’enfant que Gamal lui a refusé. Depuis cinq ans, Gamal n’a plus de nouvelles de sa femme.

Après trente ans de mariage, atteinte d’un mal qu’elle sait incurable, Clara retourne à Positano dans la maison de son enfance. Elle fait dire à Gamal de ne pas chercher à la retrouver. Mais elle laisse dans ses affaires un message en arabe, une phrase trouvée à l’intérieur de la montre de son mari qu’elle recopie sur une carte postale représentant un tableau de Magritte, La trahison des images. Ce tableau est un souvenir commun, témoin du début et de la fin d’un amour que Gamal, qui avait perdu toute capacité d’empathie, n’a pas su protéger. Gamal la trouvera bien trop tard.
Howard, qui a toujours été amoureux de Clara reproche à Gamal sa résignation. Pourquoi n’a-t-il jamais essayé de reconquérir Clara? Pourquoi lui a-t-il caché la signification de cette phrase?

Sandrine Yazbek laisse simultanément la parole aux trois personnages, dévoilant leurs failles, leurs blessures, leurs rancœurs. Les sentiments, les caractères sont très bien abordés dans toute leur complexité, dressant un tableau nuancé du rapport entre les trois personnages.
L’ombre de Clara est douce, apportant une lumière sur un mariage raté par le manque de confiance, de communication d’un Gamal drapé dans sa certitude à défendre la parole d’un monde perdu, à s’enliser dans la culpabilité sans se soucier des doutes de celle qui l’accompagne.

 » Gamal était convaincu qu’un reportage pouvait changer le monde. »

Clara n’y trouve pas sa place, aux côtés d’un homme qui refuse de se livrer.

 » J’ai senti le besoin irrépressible de ne plus être là, physiquement, dans la pièce où j’étais, dans la maison que tu habitais. De ne plus vivre aux côtés d’un homme qui me cantonnait à l’organisation de  son quotidien : réserver les places d’opéra,faire la liste des courses pour l’employée, mais qui ne remarquait pas que la couleur de mes cheveux avait changé. »

Belle réussite pour ce premier roman, très intimiste, qui illustre l’agonie d’un amour,faute de ne pas avoir su parler au présent d’un passé traumatisant vécu par l’autre comme  une trahison.

Des raisons de se plaindre – Jeffrey Eugenides

Titre : Des raisons de se plaindre
Auteur : Jeffrey Eugenides
Littérature américaine
Titre original : Fresh complaint
Traducteur : Olivier Deparis
Éditeur : L’Olivier
Nombre de pages : 302
Date de parution :  13 septembre 2018

En lisant la quatrième de couverture, je ne m’attendais pas à ces nouvelles. Présenté comme les raisons de se plaindre de la gent masculine, je perçois davantage ce recueil sur le thème, non moins ironique, de « l’agréable absurdité de l’Amérique. »

Ces dix nouvelles écrites entre 1988 et 2017 mettent en scène des personnages, hommes ou femmes, en proie à leurs désillusions face aux aléas de la vie. Vieillesse, vie à l’étranger, désir d’enfant, assouvissement de sa passion, divorce, rêve américain, mariage forcé.

Je m’attarderais ici sur mes trois nouvelles préférées. Avec tout d’abord la première nouvelle, Les râleuses.

«  Parfois, les livres n’entrent pas dans la vie des gens par hasard. »

Celui qui a scellé l’amitié de Cathy et Della reste le point de repère de la marginalité de ces deux vieilles dames. Cathy refuse l’internement de son amie, de dix ans plus âgée, dans une maison de retraite pour démence sénile. Un livre, ce cadeau venu du froid, isolera nos deux râleuses comme les deux indiennes héroïnes du roman, jusque dans une fin poétique et énigmatique.

Autre coup de cœur pour la neuvième nouvelle, Fondements nouveaux. Kendall travaille à Chicago pour une maison d’édition détenue par un homme richissime,  ancien producteur de pornographie . Il doit fournir une version abrégée du livre de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.

«  Qu’y-a-t-il de moins présent, dans l’Amérique de Bush, que l’égalité des conditions? »

Intellectuel sous payé, Kendall est soumis à la tentation de l’argent facile pour vivre dignement. Escroquerie, misogynie, tous les travers de l’Amérique ( qui malheureusement s’universalisent).

Enfin, la dernière nouvelle, Sujet de plainte, illustre un thème bien actuel avec toutefois une circonstance atténuante qui complique le jugement. Prakrti, jeune étudiante d’origine indienne, promise à un mariage arrangé, accuse un professeur américain de viol. 

Utilisant un langage sans tabou, Jeffrey Eugenides met en évidence la complexité de la mentalité américaine. Toujours prêt à toutes les turpitudes, envieux de liberté et d’aisance, le personnage trouve face à lui la désillusion engendrée par la pudibonderie implacable de la société américaine. 

Je remercie La librairie Dialogues pour cette lecture.

Dans les angles morts – Elizabeth Brundage

Titre : Dans les angles morts
Auteur : Elizabeth Brundage
Littérature américaine
Titre original : All things cease to appear
Traducteur : Cécile Arnaud
Éditeur : Quai Voltaire
Nombre de pages : 528
Date de parution : 11 janvier 2018

Certains lieux sont maudits ou sont-ce les âmes des épouses trompées et frustrées qui y habitent qui attirent le malheur?
Cal et Ella Hale vivotaient dans leur ferme avec leur trois fils, Eddy, Wade et Cole. La vie n’était pas facile pour Ella et les trois garçons sous la violence et les interdits de Cal. Quand les fils retrouvent leurs parents allongés côte à côte dans leur lit, asphyxiés par les gaz d’échappement de la voiture, ils ne croient pas au suicide de leur mère. Sous la pression des huissiers, la ferme est mise en vente et les trois garçons sont accueillis à proximité chez leur oncle.
Catherine, étudiante en arts rencontre George qui effectue une thèse sur George Innes, peintre influencé par le philosophe et théologien suédois Swedenborg. Elle tombe amoureuse mais George reste fuyant.
«  Il rejetait la religion alors qu’elle était dévote. »
Lorsque Catherine tombe enceinte, il se résout toutefois à l’épouser. George obtient un poste à l’université de Chosen, il achète pour une bouchée de pain la ferme des Hale dont personne ne veut.
« La maison avait quelque chose d’étrange. »

Quelques temps plus tard, en rentrant du travail, George découvre sa femme assassinée, le crâne fendu par une hache. Leur fille, Franny, dormait dans la chambre à côté.

Maîtrise de la construction. Elizabeth Brundage va alors reprendre les quelques mois de vie commune du couple dans la ferme des Hale accordant la voix à tous les protagonistes. Chosen est une petite ville, tout se sait mais se tait. Nous suivons bien entendu le ressenti de Catherine, les faits et gestes de George mais aussi ceux des frères Hale, notamment Cole qui garde souvent la jeune Franny. Au risque de longueurs, l’auteur nous invite à connaître les Sokolov, un couple de bohèmes dont la femme, Justine, travaille avec George puis le couple du shérif Lawton et de sa femme agent immobilière et de la jeune Willis, adolescente un peu paumée amoureuse d’Eddy Hale mais incapable de résister au « genre d’amour pervers qu’elle croyait mériter. »
L’auteur entre peut-être un peu trop précisément dans la vie de chacun mais cela donne immanquablement de la substance à chaque personnage.
Que de personnages fracturés, prisonniers de leurs actes, de leur éducation, de leur ambition, de leurs souvenirs!

«  La beauté dépend de ce qu’on ne voit pas, le visible de l’invisible. »
Le chemin sera long pour que les âmes errantes puissent dormir en paix et que les enfants prennent en main leur destin. La vengeance est un plat qui se mange froid, très froid pour Elizabeth Brundage.

Roman bien construit, addictif, proche du roman noir psychologique. Pour l’élire au premier plan dans la catégorie Romans, il m’aurait fallu une composante supplémentaire, le contexte instructif qui le démarquerait d’une bonne histoire.

Lu dans le cadre du Jury du Grand Prix des lectrices Elle 2018.

 

L’enlèvement des Sabines – Emilie de Turckheim

Titre : L’enlèvement des Sabines
Auteur : Emilie de Turckheim
Editeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages : 208
Date de parution : 11 janvier 2018

Après mon coup de coeur pour Popcorn Melody, je poursuis ma découverte de l’univers original d’Emilie de Turckheim.
L’enlèvement des Sabines s’inscrit dans cette veine novatrice tant par le patchwork de genres littéraires ( narration, théâtre, poésie…) que par le traitement du thème du roman.
Sabine démissionne de cette entreprise spécialisée dans la confection de livres factices pour écrire de la poésie. Lors de son pot de départ, alors qu’elle s’attend à recevoir une classique plante verte, ses collègues lui offrent une poupée gonflable qui porte aussi le prénom de Sabine.
Seconde fille d’une ancienne mannequin envahissante, Sabine a manqué dans sa jeunesse d’amour et de confiance. Elle est aujourd’hui une femme effacée contrairement à sa soeur avocate et à son compagnon, célèbre metteur en scène qui a produit plus de trente versions de Titus Andronicus, manière pour cet homme sanguin et tyrannique de dénoncer la violence.
Face à la poupée gonflable, tous les fantasmes s’expriment. Dans le train la ramenant chez elle, une bande de jeunes agresse la Sabine de plastique. La narratrice est terrorisée par cette violence faite aux femmes. Très vite, elle s’attache à sa colocataire en silicone qui devient la confidente de ses propres blessures. Souvenir d’un amour de jeunesse, expression d’une douceur maternelle qui n’a pas encore pu s’exprimer, confiance en une présence qui ne peut pas la juger, Sabine a une force curative auprès de la jeune femme trop effacée.

Derrière cette histoire originale et ironique, Emilie de Turckheim cible la difficulté des relations de couple, « le plus bizarre des groupes humains. ». Tout comme ce japonais, Takemoto, qui vit depuis des années une relation paisible de couple avec sa poupée, Sabine trouve sa place dans sa nouvelle vie. Elle se libère des contraintes pour s’adonner enfin à la poésie.
«  C’est tout un art dans la vie de s’adresser à la bonne personne. Les grandes rencontres, celles qui changent une vie, portent les habits du hasard. »

Si cette histoire ne suscite pas chez moi le même enthousiasme que Popcorn Melody, elle confirme mon attirance pour l’univers de Emilie de Turckheim. Cette auteure met brillamment en scène des sujets majeurs sous des histoires originales et passionnantes de personnages atypiques et attachants.

Les furies – Lauren Groff

Titre : Les furies
Auteur : Lauren Groff
Littérature américaine
Traducteur: Carine Chichereau
Titre original : Fates and Furies
Éditeur: Éditions de L’Olivier
Nombre de pages : 432
Date de parution : 5 janvier 2017

 » Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la pointe s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elles s’étaient produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tâche sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords effrangés. »

Voilà bien ce qui définit les deux personnages de ce roman, récit successif de Lancelot (Lotto) et Mathilde de leur vision du couple. Les blessures d’enfance bien recouvertes d’une volonté de réussite sont inévitablement le terreau de leur vie d’adulte.
Le roman est composé de deux parties. La première est la vision de Lancelot, un homme  heureux, égocentrique, avide d’amour, de reconnaissance et d’amour. Lotto est comblé par mariage qui tourne bien sexuellement, une femme toujours dévouée et présente. Si il évoque quelques bribes du passé ou de la vie de sa femme, il ne semble pas s’y intéresser davantage. La version de Mathilde comblera les blancs évoqués par Lotto, dévoilant la réalité du quotidien de cette femme et de ce couple. C’est sans aucun doute la partie la plus explosive, intéressante du roman.

Lancelot est né à la fin des années 60 en Floride. Après la mort de son père, riche entrepreneur, Lotto se laisse entraîner par Chollie et Gweenie dans l’alcool, la drogue et la délinquance.Sa mère, Antoinette l’envoie en pension dans le New Hampshire. Grand, beau, même si des traces d’acné le dévisagent, Lotto, acteur dans les pièces de Shakespeare montées à l’Université de Vassar, séduit toutes les filles jusqu’au jour où il rencontre la longiligne, blonde, magnifique Mathilde. Coup de foudre, mariage éclair au grand dam d’Antoinette qui le déshérite.
Mathilde subviendra aux besoins du couple pendant que Lotto tente désespérément de lancer sa carrière d’acteur. Jusqu’au jour où il se met à écrire une tragédie, devient un dramaturge reconnu.

Mathilde est un personnage que je compare à Claire Underwood ( House of cards). Je ne sais pas si je dois l’aimer ou la détester. Elle est prête à tout pour que son mari obtienne ce qui l’intéresse le plus, l’attention des autres. Une femme qui ne cesse jamais de lutter, la femme dragon qui veille sur la carrière de son mari, la femme de l’ombre qui est pourtant le pilier de la carrière du dramaturge. Avec la confession de Mathilde, les passés se dévoilent, expliquant les raisons de l’implosion d’un couple fusionnel qui semblait si heureux pour Lotto.

«  Le mariage est un tissu de mensonges. gentils pour la  plupart. Des omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. »

Gros succès aux États-Unis, en partie parce que  salué par Barack Obama, ce roman a pour titre original, Fates and Furies ( Fortunes et Furies). La traduction française confirme mon ressenti. La version de Mathilde est la partie essentielle de ce livre, celle qui m’a tenu en alerte après la vision égocentrique et assez fade de Lotto dans un style qui demande concentration. Ce qui rend fade cette version est peut-être aussi dévoilé par Mathilde  » Ce sommeil paisible, quand on est né homme, riche, blanc, américain, en ces temps de prospérité, à une époque où les guerres se déroulent au loin. » Dommage que cette réflexion soit la seule réflexion qui nous mène au-delà de la scène du couple.

Les deux pigeons – Alexandre Postel

PostelTitre : Les deux pigeons
Auteur : Alexandre Postel
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 25 août 2016

 

 

 

 

 

 » Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre »
Mais dans le couple d’Alexandre Postel, les deux semblent s’ennuyer et pas question de voyage, ou alors dans les rêves visant à combler le manque.
Dorothée et Théodore sont faits l’un pour l’autre. Ils étaient destinés, deux prénoms en anagrammes. Elle est professeur d’histoire, tente une thèse sur Guy Mollet, il est webmestre à temps partiel pour le site d’un organisme public. Elle aurait pu avoir une meilleure carrière, elle avait commencé une Prépa Lettres mais il ne lui en reste que quelques amis qui, peut-être, sont aujourd’hui mieux placés et attisent sa jalousie ou au moins une pointe de regret.
Depuis que Dorothée et Théodore se sont installés ensemble dans un appartement du XIIe arrondissement de Paris, ils se retrouvent confrontés à la vie de couple. Meubler l’appartement en tenant compte du goût de chacun, faire des compromis, s’essayer à la cuisine.
 » peut-être, lui et Dorothée formeraient une famille, un monde clos, avec ses repères, ses références, ses traditions; ce serait doux; on parlerait de choses insignifiantes et on serait heureux. »
Oui, mais en attendant, les copains paraissent plus libres et épanouis. Eux ne profitent même pas de La vie parisienne. Ils « ne s’embrassent plus que chez eux, dans l’intimité de la nuit« .
Ils refusent cette vieillesse prématurée. Pensent à prendre un chat, s’inscrivent dans une salle de sport, essaient le tango, le ping pong, se lancent dans la déco, puis la lecture. Houellebecq, Michon, Modiano. Pourquoi pas l’écriture? Puis tombent dans l’addiction des séries télévisées. Rien que le générique est  » la répétition heureuse d’une liturgie »
«  Narcissiques et connectés« , rien ne leur procure de plaisir durable. Faiblesse, apathie, inertie, leur ennui déteint sur le lecteur.
 » Et la vie de couple, n’est-elle pas, en elle-même, une vie politique? On conduit les affaires courantes; on débat de l’avenir, du passé, des valeurs communes; on fait face à des crises, à des émeutes, parfois à des grèves. On vote des lois et on y ajoute des amendements. Si on est trop mécontent, on élit quelqu’un d’autre. »
Réaliste, pessimiste? En tout cas, pas bien engageant. Ils ne sont que des pigeons et rêvent  » de franchir les portes d’un monde bleu paon, onirique, infini, violent et doux à la fois. »
J’aurais aimé que l’auteur m’accroche davantage avec ce côté positif bien enfoui au cœur de ces deux personnages. Cela reste trop évasif, Dorothée et Théodore ne parviennent pas à m’émouvoir.

 » S’interroger sur le sens de la vie commune, c’était courir le risque de la tristesse. Ne pas le faire, c’était courir le risque de rater sa vie, de se détourner de soi-même, de découvrir au bout du chemin, que la vie à deux n’était en vérité qu’une demi-vie. »

Un couple moderne et en toile de fond un vague parallèle avec la société actuelle et notamment le climat politique. Indignez-vous! Mais rien ne semble décoller vers un réel projet.

J’avais très envie de lire cet auteur suite au bon accueil de son premier roman, Un homme effacé ( Prix Goncourt du Premier Roman en 2013), et ce titre en écho de la fable de La Fontaine me semblait prometteur. J’avoue être un peu déçue même si j’y vois un vrai regard sur le couple bobo parisien ( sans tomber dans le cliché) et sur le désenchantement de la société.

rl2016