Les échoués – Pascal Manoukian

manoukianTitre : Les échoués
Auteur : Pascal Manoukian
Éditeur : Don Quichotte
Nombre de pages : 304
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Les Échoués est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
« Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »
1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Mon avis :
«  Tu es blanc et je suis noir, tu es orthodoxe, je suis musulman, j’ai survécu à deux déserts en dévorant des oiseaux crus, tu as traversé la moitié de l’Europe cloué dans le plancher d’un camion, et on est là, tous les deux comme des idiots, toi loin de ta famille, moi loin de ma fille, dans le lit d’une vieille qui dessinait pour gagner sa vie. »
Les échoués sont trois exilés, trois personnages parmi tant d’autres qui dans les années 90 ont fui la misère et la violence de leur pays pour rejoindre la France.
Virgil vient de Moldavie, il a craint le communisme mais c’est sous le régime du nouveau président pluraliste qu’il fuit le pays pour que sa famille échappe à la misère.
Assan quitte la Somalie après l’assassinat de sa femme et de ses enfants par les « mooryaans », des gosses drogués armés qui sèment la terreur. Il cache avec lui Iman, sa fille de 17 ans qu’il déguise en garçon afin de lui éviter de mauvais traitements. En France, il pourra peut-être la délivrer de ce qu’elle a subi à sept ans et lui permettre enfin une vie de femme.Chanchal, jeune homme bangalais doit être un survivant dès sa naissance. Son nom veut dire « sans repos » et c’est ce qu’il doit être pour quitter le pays et sauver sa famille de la misère.
Tous les trois se retrouvent à Villeneuve-le-Roi, dans un pays qui leur urine dessus mais qui, pour eux, est le symbole de l’espoir.
Pascal Manoukian installe parfaitement son récit en nous faisant comprendre les raisons du départ, les conditions difficiles des chemins qui les mènent en France.
 » Comment témoigner de ces neuf mois de route, de ces blessures à jamais ouvertes, des humiliations, de ce monde empreint de lâcheté, de violence, du manque d’humanité, de cette négation de la vie… »
Parce que derrière les chiffres qui encore aujourd’hui nous effraient lorsque l’on parle des naufrages au large de Lampedusa, il y a des vies, des hommes et des femmes qui souffrent, qui espèrent sauver les leurs même en perdant quelques grammes d’humanité. Ils ont une forte volonté de vivre parce qu’ils sont porteur d’espoir pour leurs familles qui attendent encore sous la peur et la famine, parce qu’ils se sont endettés pour ce sacrifice de l’exil.
Pour trouver quoi ?  Vivre dans un trou creusé en forêt ou dans un squat, s’user à la tâche pour presque rien dans des conditions dangereuses pour le profit des entrepreneurs, se faire arnaquer par les profiteurs de misère, être rejeté par la majorité d’une population. Car ils sont rares les gens comme Julien qui essaient de comprendre la misère des échoués, qui les aident et les accueillent dans une famille qui pense  » que tout ce qui n’était pas partagé perdait de son goût. »
En journaliste averti, l’auteur glisse aussi quelques données sur les débuts de l’immigration, sur les habitudes de vie de chacun, sur la condition des femmes, la récupération de la misère par les jihadistes et trafiquants, le cercle vicieux de l’immigration.
 » Même ce qui semble terne chez vous brille à nos yeux! Plus vous vous rendez la vie belle et plus vous nous attirez comme des papillons. Et ça ne fait que commencer, nous sommes les pionniers, les plus courageux. Vous verrez, bientôt des milliers d’autres suivront notre exemple et se mettront en marche de partout où l’on traite les hommes comme des bêtes. Il n’y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir. Parce que ce qu’il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu’il y a de meilleur chez nous. »

Les échoués est un récit empli d’humanité dans lequel l’auteur glisse des regards grinçants, des notes d’humour avec le regard naïf d’hommes peu habitués à nos styles de vie.  Un récit sur des chemins de vie où parfois la providence est inattendue, où souvent chaque acte de solidarité aide à avancer, où l’on perd la foi mais jamais l’amitié, où le sacrifice reste le seul moyen de sauver des vies.

Les échoués est un premier roman majeur qui en situant son action en 1992 reste pourtant d’une cruelle actualité. Avec un sujet fort particulièrement bien amené, des personnages entiers et touchants,  un style clair et percutant et une fin symbolique, ce roman se classe dans mes coups de cœur de la rentrée littéraire.

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Hanoï – Adriana Lisboa

lisboaTitre : Hanoï
Auteur : Adriana Lisboa
Littérature brésilienne
Traducteur : Geneviève Leibrich
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 175
Date de parution : 12 mars 2015

Auteur :
Adriana Lisboa est née en 1970 à Rio de Janeiro. Elle a vécu en France et partage aujourd’hui son temps entre le Brésil et les États-Unis. Après des études de musique et de littérature, elle devient enseignante puis auteur et traductrice. En 2001, elle publie Des roses rouge vif. Salué par la critique, ce roman l’élève au rang des auteurs les plus importants de la nouvelle génération littéraire brésilienne, Elle a reçu en 2003, le prestigieux prix José Saramago. En 2007, en commémoration de l’élection de l’UNESCO de Bogotá comme ville capitale mondiale du livre, le Bogotá 39 Project l’a choisie comme l’un des trente-neuf écrivains latino-américains âgés de moins de trente-neuf ans les plus importants.
Elle sera présente au Salon du Livre de Paris 2015.

Présentation de l’éditeur :
Alex est mère célibataire, elle essaie de concilier les études et le travail dans une épicerie asiatique. Elle vient d’une lignée de femmes vietnamiennes qui ont aimé des Américains, d’abord pendant la guerre du Vietnam puis aujourd’hui à Chicago, où Alex a toujours vécu sans jamais avoir mis les pieds à Hanoï. Fils d’une mère mexicaine et d’un père brésilien, David est passionné de jazz, il joue de la trompette et le futur devrait s’ouvrir à lui sans cette nouvelle inattendue : il est atteint d’une maladie au stade terminal. Mais il est aussi amoureux d’Alex qu’il regarde de loin. Ces enfants d’émigrants vivent dans un mélange de cultures et de coutumes, une véritable mosaïque d’identités. L’urgence de sa situation décide David à liquider toute sa vie et à partir mourir ailleurs. Il demande à Alex où elle aimerait aller, elle répond Hanoï. Il lui propose de l’accompagner. En entrelaçant des vies aussi différentes, Adriana Lisboa construit, avec profondeur et légèreté, autour de personnages fragiles et attachants, une histoire d’amour et de détermination, mais aussi d’acceptation et de renoncement, dans laquelle les choix des personnes peuvent changer le destin de ceux qui les entourent.

Mon avis :
En 2013, j’ai eu un coup de cœur pour Bleu corbeau, découvrant ainsi Adriana Lisboa cette auteure brésilienne que je ne pouvais que retrouver avec ce nouveau roman.
A l’époque, j’évoquais un ton, un style différents mais surtout des personnages tellement touchants, des jeunes gens mais avec des racines familiales fortes et structurantes.
Avec Hanoï, l’intrigue est plus simple, le passé des parents se fond davantage dans l’histoire actuelle, tout en restant un élément essentiel, constitutif des personnages principaux.
David a trente deux ans, largué par sa copine, il vient d’apprendre qu’il n’a plus que quelques mois à vivre. L’histoire pourrait être larmoyante, mais même si l’émotion devient finalement et inévitablement très forte, Adriana Lisboa ne donne pas dans le romanesque et l’apitoiement.
 » Quand on te dit que c’est la dernière gorgée, pensa David, tu t’arrêtes, tu aiguises tes sens et tu sens le goût de la boisson pour la première fois. »
Parce que cette histoire est lumineuse grâce à ses rencontres. Que ce soit avec les jeunes enfants de son immeuble, avec ce vieil homme rencontré sur un banc du parc, avec Trung, le moine bouddhiste propriétaire de l’épicerie asiatique, David donne de son temps si compté, de sa gentillesse de manière si naturelle.
Le seul bien qu’il souhaite garder est sa trompette. N’ayant plus son groupe de musique, il partage la musique qu’il aime tant avec ses dernières rencontres. Il pense souvent à ses parents, à son passé puisqu’il n’a plus d’avenir. Même si il s’attache un peu égoïstement à Alex, son but reste de trouver son cimetière des éléphants.
 » Et ce serait tout, un peu d’été, de musique, de compagnie et un être humain n’a pas besoin de plus, vraiment. »
Il y a beaucoup de douceur et de richesse dans les personnages d’Adriana Lisboa. Ils se retrouvent comme posés là, tentant de composer avec leur passé sans vraiment savoir ce qu’ils vont faire de leur avenir, si avenir il y a. Alors, ils profitent de la richesse de leurs rencontres.
L’auteur (ou le traducteur, je ne sais pas) utilise parfois des répétitions au sein des phrases ce qui peut étonner mais finalement, je trouve ce petit défaut charmant. Cela donne une musicalité et une naïveté au style qui cadre parfaitement avec l’ambiance du roman.
Je suis une nouvelle fois enchantée par l’auteur, je classe ce roman dans mes coups de cœur et j’ai dans la foulée commandé son premier roman, Des roses rouge vif.

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Le voyage d’Octavio – Miguel Bonnefoy

le voyage d octavio.inddTitre : Le voyage d’Octavio
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditeur : Payot&Rivages
Nombre de pages : 128
Date de parution : janvier 2015

Auteur :
Lauréat du prix du jeune écrivain de langue française en 2013 pour sa nouvelle Icare, Miguel Bonnefoy est de nationalité vénézuélienne. Il vit actuellement à Paris. Le voyage d’Octavio est son premier roman.

Quatrième de couverture:
Le voyage d’Octavio est celui d’un analphabète vénézuélien qui, à travers d’épiques tribulations, va se réapproprier son passé et celui de son pays. Le destin voudra qu’il tombe amoureux de Venezuela, une comédienne de Maracaibo, qui lui apprend l’écriture. Mais la bande de brigands « chevaleresques », menée par Rutilio Alberto Guerra, pour laquelle il travaille, organisera un cambriolage précisément au domicile de sa bien-aimée. Avant que ne débute un grand voyage dans le pays qui porte son nom. Octavio va alors mettre ses pas dans ceux de saint Christophe, dans ceux d’un hôte mystérieux, dans ceux d’un peuple qu’il ignore.
Car cette rencontre déchirante entre un homme et un pays, racontée ici dans la langue simple des premiers récits, est d’abord une initiation allégorique et amoureuse, dont l’univers luxuriant n’est pas sans faire songer à ceux de Gabriel García Márquez ou d’Alejo Carpentier.

Mon avis :
Le voyage d’Octavio est le premier roman d’une jeune auteur vénézuélien de vingt sept ans qui écrit en français. Est-ce pour cela qu’il parvient à nous plonger dans un univers si particulier ?
Le roman commence par l’évocation de l’Histoire avec une épidémie de peste arrivée avec ce bateau en provenance de LaTrinidad en août 1908 à La Guaira au Venezuela pour de suite embrayer avec le mythe de la procession avec la statue de Saint Paul et du citronnier d’un habitant créole qui donna le nom au village, Saint Paul du Limon.
Plus tard, lorsque le village s’est agrandi, que l’église fut abandonnée et le citronnier abattu, nous faisons la connaissance de Don Octavio, un habitant analphabète des bidonvilles.
 » Simple, il vivait cette simplicité comme une identité. Il avait cet air d’oubli, ou peut-être de tendre mégarde, qu’ont souvent les rêveurs. Il ignorait la sensation du grain de papier et le parfum des vieux livres. Il avait appris à deviner les horaires de bus à leurs heures de pointe, les marques aux motifs des emballages, l’argent à la couleur des billets. Il calculait le montant d’un achat en lisant dans les yeux du vendeur la confiance qu’il mettait dans les siens. »
Octavio, sous sa rude charpente, cueille de suite le lecteur avec sa honte de l’illettrisme, ses ruses pour la cacher et sa façon un peu sauvage et déconcertante d’emmener sa table où le médecin a écrit sa prescription chez le pharmacien.
 » Personne n’apprend à dire qu’il ne sait ni lire ni écrire. Cela ne s’apprend pas. Cela se tient dans une profondeur qui n’a pas de structure, pas de jour. C’est une religion qui n’exige pas d’aveu. »
Même si Venezuela, une femme à la voix puissante lui apprend quelques rudiments, Octavio est davantage un lecteur de la nature.
 » La terre était noire, lourde et grasse…Octavio y lisait là l’oiseau à la trace de ses pattes, la souris à ses débris, la mule à l’empreinte du sabot. »
C’est lors de son voyage forcé, contraint à l’exil suite à un cambriolage, que le personnage d’Octavio va révéler sa force mythique.
Compagnon d’un enfant débrouillard, puis passeur d’un torrent tumultueux, « enseignant » dans un village de familles créoles et indigènes, Octavio renoue avec les éléments pour trouver enfin la force de retourner à Saint Paul du Limon, là où il n’a plus de maison mais encore une église restaurée en théâtre.
«  Dans sa marche, il avait pour le monde un dévouement presque poétique. Certains parlaient d’un géant né d’un torrent, d’autres d’un esclave arraché à la liberté. Quand on lui demandait, il répondait qu’il venait de la terre. »
Octavio avec sa puissance et sa sincérité est l’ami de tous ceux qui le croisent,  » le mystère de servitude où ce géant puisait sa force » oblige au respect.
 » Chaque peuple a sa plaie fondatrice : la nôtre est dans l’effondrement de notre histoire. Nous avons dû nous tourner vers le mythe pour la reconstruire. »
Le mythe est à la fois dans la reconstruction de l’église en théâtre et dans la force tranquille de ce colosse analphabète mais si riche de la connaissance de la nature.
 » Ainsi, à Campanero, l’écriture n’était pas née de l’homme. Elle était née de cette nature sans raison, où rien ne vient empêcher la soif tropicale de grandir, de s’étendre, de s’élargir dans une ivresse sans mesure. Elle était née de cette frénésie, qui fait plier le genou à toutes les abondances, à toutes les démesures. »
Les personnages haut en couleurs comme Guerra, le voleur poète, les descriptions très précises qui suggèrent si facilement les images et l’ambiance un peu « baroque tropicale » des lieux et surtout cette vision de la nature qui peut guérir tous les maux ajoutent une dimension supplémentaire à ce personnage symbolique de Don Octavio.
J’aime beaucoup les personnages comme Don Octavio, force de la nature mais d’une grande sensibilité, prêt à servir son prochain sans jamais porter de jugement, menant sa route imperturbable jusqu’à sa vérité profonde, son osmose avec la nature.
Miguel Bonnefoy conclut son roman avec une fin inattendue qui boucle parfaitement le sens du voyage initiatique d’Octavio.

Le style d’une grande richesse, le récit teinté d’humour, de poésie et d’émotion font de ce premier roman un texte incontournable de cette rentrée d’hiver.

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L’étrange cabaret…des fées désenchantées- Hélène Larbaigt

larbaigtTitre : L’étrange cabaret des fées désenchantées
Auteur : Hélène Larbaigt
Éditeur : Mnémos
Nombre de pages : 144
Date de parution : novembre 2014

Auteur :
Hélène Larbaigt est née à Pau en 1984. Passionnée d’histoire, d’histoire des arts et de littérature ancienne, elle est diplômée en Histoire Médiévale à la Sorbonne. Ses récits fantastiques en clair-obscur, réunissent la tradition et la modernité, le merveilleux et les peurs de l’enfance, ondulant entre poésie, humour anglais et cruauté. Férue de dessin, mais sans formation aux Beaux-Arts, elle se lance en autodidacte dans l’illustration de son univers entre ombres et lumières, sous l’incitation de ses proches. Elle a publié en 2011 un premier livre illustré : Les Aventures d’un goubelin en pays de Broe. N’hésitez pas à consulter le site de l’auteur.

Présentation de l’éditeur :
Grouillant et grinçant, tel un concert de voix dissonantes, il s’avance.
L’Étrange Cabaret, le cirque des curiosités, le spectacle de monstres chimériques, le music-hall des fées désenchantées.
Oserez-vous franchir ses lourdes tentures pourpres pour assister au plus dangereux et déli­cieux des spectacles ?
Voyagez avec les fées de la Belle Époque, dans les cités du Vieux et du Nouveau Monde, mais méfiez-vous, le Cabaret  recèle des secrets qui vous envoûteront… Que s’est-il passé dans la loge 633 que l’on dit hantée, où une fée fut assassinée ? Que cherche réellement Morte Vanité, elle qui fait errer le Cabaret à travers le monde entier ?Dans une ambiance steampunk, Art nouveau et burlesque, Hélène Larbaigt nous livre une  œuvre étonnante entre Lewis Caroll et Tim Burton.
À la fois récits, portraits et contes, ce livre dévoile 12 fées sombres et mystérieuses  au travers de plus de 80 magnifiques illustrations, affiches, menus et documents facsimilés.
Helène Larbaigt nous montre son immense talent dans ce très beau livre enchanteur. Une prouesse et la révélation d’une artiste complète qu’ont immédiatement salués dans leurs préface et postface, Claudine Glot et Pierre Dubois, les deux grands spécialistes des fées.
L’Étrange cabaret est un magnifique livre illustré, cartonné.

Mon avis :
On ouvre L’étrange cabaret…des fées désenchantées comme un écrin. Un bel écrin qui vous offre en premier lieu de superbes illustrations, riches, détaillées, majestueuses comme un avant-goût des textes qui n’en sont pas moins travaillés.
Avec Hélène Larbaigt  » l’effrayant devient charmant, où la terreur se fond en nostalgie ambrée de compassion. »
Morte Vanité fonde ce cabaret en 1884. Elle recrute de part le monde des fées rescapées, chassées, oubliées, proche
fée2s des grandes figures légendaires de jadis. Avec ses bottines au rubans verts et parfumés, elle assure la magie nécessaire à l’enrôlement de ses amies.
baronne-samedi-coulisse-BDUne fiche signalétique et une courte histoire nous donne à connaître les origines et caractéristiques de chacune.
Autant d’histoires surannées, effrayantes mais touchantes qui nous plongent dans un univers fantastique où se mélangent la cruauté et le rêve.
Dans l’étrange cabaret, fée féline, gorgone borgne, banshie mulâtre, sorcière russe, dame blanche retrouvent leur essence aménageant chacune leur loge à sa convenance, attirant les spectateurs toujours avides de merveilles au risque de leur vie.
Croire aux contes de fées est aussi une échappatoire, une alternative à diverses drogues de nos sociétés modernes.

 » Ils ne prêtent plus foi aux contes de fées…Ils s’abrutissent de diverses drogues, qui permettent à certains de retrouver un peu de ce fascinant et doux état, que quelques enfants connaissent encore, celui de la foi affranchie de ce que la raison fustige : la foi en nous. En tout ce que nous représentons. L’odyssée vers d’autres possibilités ! « 

Avec un registre lexical particulier (mésavenance, vastité, pertinacité, souquenilles…), un rappel des grands mythes légendaires, une richesse de documents ( affiches, menus, programmes du cabaret…), l’auteur nous plonge dans l’ambiance des lieux.

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Mais il ne s’agit pas d’une simple collection de témoignages et de fiches, puisque Hélène Larbaigt construit une véritable histoire sur la genèse de ce cabaret, sur les relations entre ces fées parfois ennemies, soumises mais reconnaissantes.
Je me suis laissée emporter, « coincé entre deux mondes » dans cette danse macabre, au son d’une douce mélopée, écoutant avec effroi les frasques des fées ou sorcières, rêvant avec leurs belles histoires d’amour et d’amitié.

Hélène Larbaigt écrit comme elle dessine avec ampleur, richesse, couleur, ce qui donne au livre une belle harmonie et en fait un objet rare et précieux.

Je remercie Babelio ( Masse Critique) et les Editions Mnémos pour ce beau voyage dans l’étrange cabaret des fées désenchantées.

 

Mes coups de coeur 2014

coeur

En cette fin d’année, je partage avec vous mes meilleurs moments de lecture de 2014.

Des romans foisonnants, enrichissants ou poignants, des hommes et l’Histoire :

padura  vuillard josse zenattiHarchi

Des personnages inoubliables :

mcEwan reinhardt

Des romans qui me plongent au coeur de l’humain :

kerangal tardieu

Des histoires passionnantes :

wood

Vous retrouvez toutes mes lectures classées par impression de lecture dans les onglets (2014, 2013…) du menu.
Pour d’autres coups de coeur de lecteurs de divers horizons, je vous conseille aussi la chronique de Fragments de Lecture.

Tristesse de la terre – Eric Vuillard

vuillardTitre : Tristesse de la terre
Auteur : Eric Vuillard
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 176
Date de parution : août 2014

Auteur :
Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009), récompensé par le Grand prix littéraire du Web – mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d’Occident et Congo.

Présentation de l’éditeur :
Alors, le rêve reprend. Des centaines de cavaliers galopent, soulevant des nuages de poussière. On a bien arrosé la piste avec de l’eau, mais on n’y peut rien, le soleil cogne. L’étonnement grandit, les cavaliers sont innombrables, on se demande combien peuvent tenir dans l’arène. C’est qu’elle fait cent mètres de long et cinquante de large ! Les spectateurs applaudissent et hurlent. La foule regarde passer ce simulacre d’un régiment américain, les yeux sortis du crâne. Les enfants poussent pour mieux voir. Le cœur bat. On va enfin connaître la vérité.

Mon avis :
Tristesse de la terre est un récit superbement construit. La construction classique un peu scolaire est relevée par un style narratif et poétique faisant de la démonstration une histoire intéressante et touchante.
Eric Vuillard évoque dans un premier temps l’art du spectacle pour ensuite nous faire comprendre les risques d’un tel succès et élargir enfin le débat en philosophant sur la beauté de l’éphémère.

Si je connaissais Buffalo Bill en tant que chasseur de bisons engagé par la société de chemins de fer pour nettoyer et profiter des terres indiennes, je ne savais pas qu’il était créateur de spectacles et avec son associé John Burke inventeur du show-business.
De 1883 à fin 1916, le Wild West Show sillonna les États-Unis et l’Europe dévoilant quotidiennement à des milliers de spectateurs l’histoire des affrontements entre américains et indiens avec notamment les batailles de Little Big Horn et de Wounded Knee. Sur le principe du reality-show, de vrais indiens (et Sitting Bull lui-même avant sa mort lors de Wounded Knee) jouaient leur propre rôle.
 » Il fallait stupéfier le public par une intuition de la souffrance et de la mort qui ne le quitterait plus….Il fallait de la consternation et de la terreur, de l’espoir, et une sorte de clarté, de vérité extrême jetées sur toute la vie…Et pour attirer le public, pour provoquer chez lui ce désir de venir voir toujours plus nombreux le Wild West Show, il fallait qu’on lui raconte une histoire, celle que des millions d’Américains d’abord, puis d’Européens avaient envie d’entendre… »

Mais ces spectacles arrangés pour attirer les foules sont parfois source de désinformation. Buffalo Bill a par exemple inventé le cri des sioux avant la bataille, aujourd’hui connu mondialement. Ses spectacles invitaient les américains à haïr ce peuple sauvage omettant d’aborder les tristes pièges et massacres de l’histoire américaine. Heureusement, Eric Vuillard pour contrer ce faux pouvoir éducatif du spectacle, nous conte la vraie bataille de Wounded Knee sous une tempête de neige.
«  Les flocons tourbillonnaient autour des morts, légers, sereins. Ils se posaient sur les cheveux, sur les lèvres. Les paupières étaient toutes constellées de givre. Que c’est délicat un flocon! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable. »
Le public est exigeant. Il veut du grandiose. Le matraquage du Wild West Show finira par lasser, cherchant d’autres nouveautés comme le Lunar Park créé par Elmer Dundy bien inspiré par le succès de Buffalo Bill.
 » A présent, le public veut autre chose. C’est cela le public..Il faut lui inventer des trucs sans cesse. Il veut une représentation jamais donnée, un spectacle fou, et qui n’existe pas. Il veut la vie elle-même, toute la vie. »
Buffalo Bill a inventé le divertissement de masse en mettant  » en route l’implacable culture commerciale. » Mais qui aujourd’hui verra sur les photos le sourire triste de ces indiens déguisés?

Pendant ce temps, Wilson Alwyn Bentley observait et photographiait les choses éphémères comme ce petit flocon de neige témoin du massacre de Wounded Knee. Cet artiste cherchait  » juste le sentiment du temps qui meurt, des formes qui défaillent. »
Répétition d’un spectacle commercial arrangé à la gloire des américains ou unicité d’un flocon de neige qui disparaît comme une civilisation anéantie.
Rires des spectateurs avides de nouveautés contre le sourire triste d’un peuple désormais sans terres et sans souvenirs.

 » La destruction d’un peuple se fait toujours par étapes, et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. Le spectacle, qui s’empara des Indiens aux derniers instants de leur histoire, n’est pas la moindre des violences. Il fixe dans l’oubli notre assentiment initial. Partout, le premier amour n’a duré qu’une minute. Puis chaque fois, se produisit la même incontrôlable destruction. Et aucun monde de mots ne créa son monde de choses. »

Un livre à ne surtout pas manquer en cette rentrée littéraire.

 

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Un paradis trompeur – Henning Mankell

mankellTitre : Un paradis trompeur
Auteur : Henning Mankell
Littérature suédoise
Traducteur : Rémi Cassaigne
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 384
Date de parution : 10 octobre 2013

Auteur :
Henning Mankell, né en 1948, partage sa vie entre la Suède et le Mozambique. Lauréat de nombreux prix littéraires, outre la célèbre « série Wallander » il est dramaturge et auteur de romans sur l’Afrique et pour la jeunesse.

Présentation de l’éditeur :
Le froid et la misère ont marqué l’enfance de Hanna Renström dans un hameau au nord de la Suède. En avril 1904, à l’âge de dix-huit ans, elle s’embarque sur un vapeur en partance pour l’Australie dans l’espoir d’une vie meilleure. Pourtant aucune de ses attentes ? ou de ses craintes ? ne la prépare à son destin. Deux fois mariée brièvement, deux fois veuve, elle se retrouve à la tête d’une grosse fortune et d’un bordel au Mozambique, dans l’Afrique orientale portugaise. Elle se sent seule en tant que femme au sein d’une société coloniale régie par la suprématie machiste des Blancs, seule de par la couleur de sa peau parmi les prostituées noires, seule face à la ségrégation, au racisme, à la haine, et à la peur de l’autre qui habite les Blancs comme les Noirs, et qui définit tout rapport humain. Ce paradis loin de son village natal n’est-il qu’un monde de ténèbres ?

Mon avis :
« Un ange sale« , voilà comment son père la définissait et c’est le début de toute l’ambiguïté du personnage d’Hanna. Lorsque Elin, sa mère lui fait fuir la disette, l’envoie en ville chercher une vie meilleure, elle n’a que dix huit ans et commence son long voyage sur le traîneau de l’armateur suédois Forsman.
De là, il lui propose d’embarquer comme cuisinière à  bord du Lovisa, un bateau en route vers l’Australie. Son destin s’accélère. Mariée au second du bateau, puis veuve, elle décide de débarquer lors d’une escale en Afrique orientale portugaise. Elle sera soignée d’une fausse couche dans un hôtel qui se révèle être un bordel géré par Attimilio Vaz, un portugais.
Désœuvrée, seule, elle s’installe en cette baie de la Bonne Mort et devient la tenancière du bordel.
L’auteur parvient magistralement à faire ressentir cette peur réciproque des deux populations, l’abîme entre les deux façons de vivre. Les Blancs méprisent et avilissent ceux qu’ils sont venus déposséder. Mais ils craignent l’émeute inévitable des Noirs soumis, silencieux mais informés et prompts à réagir.
Les choix précipités et comportements surprenants d’Hanna, les croyances des Noirs montrent toute l’incompréhension qu’il peut régner entre ces deux mondes. C’est vraiment ce qui m’a séduit dans ce roman, l’art de l’auteur à susciter l’étonnement pour mieux appréhender ce gouffre entre deux cultures.
Avec le destin incroyable de cette jeune suédoise, Henning Mankell nous plonge avec force et mystère au cœur de cette incompréhension entre autochtones et colons.
Un « ange sale » avec « un pied dans chaque camp » montre les conséquences de la colonisation, les effets racistes malheureusement toujours d’actualité.
 » Dieu est blanc. Je l’ai toujours imaginé ainsi. Mais jamais aussi clairement qu’aujourd’hui. »

Un roman fort, passionnant, émouvant écrit par un maître du suspense grand connaisseur de l’Afrique où il réside partiellement.  Je le classe dans la catégorie Coup de cœur de la rentrée 2013.

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Nemesis – Philip Roth

rothTitre : Nemesis
Auteur : Philip Roth
Éditeur : Gallimard
Littérature américaine
Traducteur : Marie-Claire Pasquier
Nombre de pages : 240
Date de parution : octobre 20112

Auteur :
Philip Roth est un écrivain américain né le 19 mars 1933 à Newark, dans le New Jersey. Il vit aujourd’hui dans le Connecticut.

Présentation de l’éditeur :
Situé dans les environs de Newark, à l’époque où éclate une terrible épidémie de polio, Némésis décrit avec précision le jeu des circonstances sur nos vies.
Pendant l’été 1944, Bucky Cantor, un jeune homme de vingt-trois ans, vigoureux, doté d’un grand sens du devoir, anime et dirige un terrain de jeu. Lanceur de javelot, haltérophile, il a honte de ne pas avoir pris part à la guerre aux côtés de ses contemporains en raison de sa mauvaise vue. Tandis que la maladie provoque des ravages parmi les enfants qui jouent sur le terrain, Roth nous fait sentir chaque parcelle d’émotion que peut susciter une telle calamité : peur, panique, colère, perplexité, souffrance et peine.
Des rues de Newark au camp de vacances rudimentaire, haut dans les Poconos, Némésis dépeint avec tendresse le sort réservé aux enfants, le glissement de Cantor dans la tragédie personnelle et les effets terribles que produit une épidémie de polio sur la vie d’une communauté de Newark, étroitement organisée autour de la famille.

Mon avis :
Eugène, dit Bucky, Cantor a vingt trois ans. C’est un grand sportif, spécialiste du lancer de javelot et de plongeons. Il est professeur de gymnastique et directeur du terrain de jeux de Chancellor dans le quartier juif de Newark. Élevé par des grands-parents très affectueux suite à la mort de sa mère et l’emprisonnement de son père, il possède un grand sens moral. Déçu de ne pouvoir suivre ses deux amis, Jake et Dave à la guerre à cause de sa myopie, il mettra un point d’honneur à se rendre utile auprès des jeunes en cet été 1944.
Ses qualités humaines vont être fortement sollicitées avec l’arrivée de l’épidémie de poliomyélite, une guerre injuste qui frappe les jeunes du quartier.
A l’annonce des deux premières victimes, deux jeunes du terrain de jeu, les esprits s’enflamment, les habitants du quartier cherchent des boucs émissaires. Qui a transmis ce virus? Sont-ce les italiens venus se venger sur le quartier juif, ce marchand de hot-dog, les chats, les mouches, Horace le « dingo » du quartier ou Bucky qui regroupe les jeunes au stade sous ce soleil insoutenable ?
Bucky cherche à comprendre pourquoi ce Dieu envoie les jeunes gens se faire tuer à la guerre, terrasse de jeunes enfants avec ce microbe injuste. Ses états d’âme s’accroissent lorsque Marcia, sa petite amie lui demande de le rejoindre au camp d’été d’ Indian Hill comme responsable des sports nautiques, un lieu privilégié loin de l’épidémie. Peut-il une fois de plus s’éloigner du combat ou rester au risque de décevoir Marcia qu’il aime tant ?
C’est un de ses élèves, Arnold, lui aussi touché par la polio qui raconte l’été 44 de Mr Cantor. Un été qui anéantira cet homme responsable, d’une grande bonté, déjà bien marqué par un début de vie difficile mais heureusement aimé de tous.
Philip Roth fait de chaque évènement un fait essentiel pour la réflexion de Bucky. Cette belle histoire se met en place pour illustrer le sens du devoir et de la responsabilité mais surtout le sentiment de culpabilité et la remise en question de la foi en Dieu.
«  Parfois on a de la chance, et parfois on n’en a pas. Toute biographie tient du hasard et, dès le début de la vie, tout relève du hasard, de la tyrannie de la contingence. Le hasard, je crois que c’est ce que Mr Cantor voulait dire quand il accusait ce qu’il appelait Dieu. »

Je sais que ma PAL contient un certain nombre de très bons romans et celui-ci en faisait partie.

New Pal 2013

Et quelquefois j’ai comme une grande idée – Ken Kesey

keseyTitre : Et quelquefois j’ai comme une grande idée
Auteur : Ken Kesey
Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture
Littérature américaine
Traducteur : Antoine Cazé
Nombre de pages : 800
Date de parution : 3 octobre 2013

Auteur :
Ken Kesey, né Kenneth Elton Kesey en 1935 dans le Colorado et mort à Eugène dans l’Oregon en 2001 , est un écrivain américain. Il a écrit Vol au-dessus d’un nid de coucou (1962), Et quelquefois j’ai comme une grande idée (1963) (adapté au cinéma par Paul Newman sous le titre Le Clan des irréductibles).

Présentation de l’éditeur :
Alors que la grève installée à Wakonda étrangle cette petite ville forestière de l’Oregon, un clan de bûcherons, les Stampers, bravent l’autorité du syndicat, la vindicte populaire et la violence d’une nature à la beauté sans limite. Mené par Henry, le patriarche incontrôlable, et son fils, l’indestructible Hank, les Stampers serrent les rang… Mais c’est sans compter sur le retour, après des années d’absence, de Lee, le cadet introverti et toujours plongé dans les livres, dont le seul dessein est d’assouvir une vengeance. Au-delà des rivalités et des amitiés, de la haine et de l’amour, Ken Elton Kesey (1935-2001), auteur légendaire de Vol au-dessus d’un nid de coucou, réussit à bâtir un roman époustouflant qui nous entraîne aux fondements des relations humaines. C’est Faulkner. C’est Dos Passos. C’est Truman Capote et Tom Wolfe. C’est un chef-d’œuvre.

Mon avis :
Chaque parution chez Monsieur Toussaint Louverture me paraissait être un évènement et chaque fois je ratais l’occasion de cette découverte.
Lorsque j’ai repéré ce titre dans La voie des Indés, je me suis dit, cette fois, ne passe pas à côté. Surtout que Ken Kesey est tout de même l’auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou, une histoire marquée par l’interprétation remarquable de Jack Nicholson.
J’entame donc ce pavé de 800 pages et ma peur initiale se renforce devant la complexité de la narration.  » Cette foutue technique narrative moderne » alterne les points de vue, fait des parallèles avec des situations anciennes si bien que l’on peut se retrouver avec quatre  plans narratifs sur un même récit ( heureusement différenciés par une graphie différente).
Mais devant les descriptions des lieux, les analyses de personnage, le style merveilleusement maîtrisé, je me suis accrochée. Agrippée à ma grume dévalant la  Wakonda Auga, j’ai ralenti ma lecture en fin de récit de peur d’avoir à quitter la famille Stamper.
A la fin du XIX e, une famille de l’est des Etats-Unis ( Kansas) migre vers le grand Ouest. L’ancêtre Jonas Stamper s’installe en Oregon avec sa femme et ses trois fils. Dure région et situation difficile qui fera fuir Jonas, laissant sur place sa femme et ses trois fils ( Henry, Ben et Aaron). Alors que tous les habitants leur conseillent de retourner chez eux, le clan s’installe avec pour devise « LÂCHE RIEN DE RIEN »
A la mort de la mère, les fils ont constituer une vraie entreprise familiale menée par Henry. Ils habitent une des rares maisons ayant résisté aux assauts de la Wakonda Auga, isolée de l’autre côté du fleuve.
La famille Stamper va pourtant se mettre toute la ville sur le dos lorsque Hank Stamper, le fils aîné d’Henry décide de passer un contrat avec la Wakonda Pacific, brisant ainsi la grève des bûcherons.
Pour honorer ce contrat, Joe Ben, le cousin de Hank décide de faire revenir de l’Est Lee, le demi-frère de Hank, car seul un Stamper peut leur prêter main forte.
Si Lee accepte cette proposition, ce n’est que pour se venger de ce demi-frère qui lui a volé sa mère Myra. Entre Lee, presque diplômé d’université et Hank, le bûcheron invincible,  » l’un des dix durs à cuire les plus coriaces à l’Ouest des rocheuses« , ce sera le combat de  » l’esprit et du muscle« .
Au fil des pages, l’auteur nous fait entrer dans l’intimité de chaque personnage, ceux de la  nombreuse famille Stamper mais aussi les habitants de cette ville désœuvrée suite à la grève.
Grâce à la magie du style, lire ce livre,  » c’est un peu habiter la maison » des Stamper, s’installer au Snag, le bar de Wakonda, chasser l’ours et le renard, tronçonner les arbres et balancer les grumes dans la rivière, entendre les vols d’oies sauvages.
Chaque plan, chaque personnage sont analysés à la loupe pour faire surgir chez le lecteur les images comme au cinéma.
Si vous osez affronter cet énorme roman, vous ne le regretterez pas.

Je remercieencartLibFly  et les Editions Monsieur Toussaint Louverture pour la découverte de ce superbe roman

 

Les évaporés – Thomas B. Reverdy

reverdyTitre : Les évaporés
Auteur : Thomas B. Reverdy
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 300
Date de parution : 21 août 2013

Auteur :
Né en 1974, Thomas B. Reverdy est l auteur de quatre romans aux éditions du Seuil : La Montée des eaux (2003), Le Ciel pour mémoire (2005), Les Derniers Feux (2008) et L Envers du monde (2010).

Présentation de l’éditeur :
A San Francisco, Richard B est recontacté par son ancien amour, Yukiko. Celle-ci sollicite le détective privé pour l’aider à retrouver son père. Tous deux partent au Japon… Ce roman suit quatre personnages en parallèle : Richard B, Yukiko, son père Kaze, et Akaïnu, un enfant des rues dont la famille a disparu dans un tsunami.

 

Mon avis :
Thomas B. Reverdy, en grand connaisseur du Japon, construit son roman autour d’un phénomène étrange de ce pays, les « johatsu ».
Des personnes, criblées de dettes ou témoins de sombres magouilles sont contraintes de disparaître, de s’évaporer, de devenir clandestin en leur pays.
Kaze, marié à Kazumi depuis trente cinq ans, travaillant dans une société d’investissement comprend les profits des investisseurs sur le site dévasté de Fukushima. Licencié, il doit disparaître. Sa fille, Yukiko, revient des Etats-unis avec son ami Richard B., détective et poète afin de retrouver Kaze.
Avec ces trois personnages et le jeune Akainu, un garçon de quatorze ans séparé de ses parents depuis le tsunami, nous découvrons ce Japon magnifique, ancestral mais brisé par la crise, l’omnipotence des yakuzas et par les récurrentes catastrophes naturelles.
L’auteur a su m’émerveiller par ses descriptions de sites naturels, m’interpeller par sa connaissance du pays et surtout m’émouvoir par son témoignage des conséquences du tsunami sur la nature et les hommes et grâce à ses personnages.
Yukiko a un charme fou entre son attachement au pays natal et son vécu aux Etats-Unis. Richard B. a le flegme, le naturel du cowboy et la rêverie d’un poète. Kaze est un homme intègre, gentil et soucieux des autres. Akainu est mon personnage fétiche avec la fragilité de l’enfance, sa solitude enfouie sous une volonté de faire face. Ses pensées et la retenue de ses larmes devant le paysage cauchemardesque de son village d’enfance nous valent un passage d’une grande émotion.
 » Ses yeux se sont emplis de larmes en une seconde, comme si elles attendaient derrière ses paupières, depuis dix mois, la moindre fissure, l’occasion de s’enfuir. »
 » Et peu à peu s’effacent les traces des hommes de la côte, comme s’ils n’avaient jamais existé. La décharge est tout ce qui en reste. Des vies réduites à leurs ordures, comme de la merde, tout juste bonne à engraisser les plantes, parce que la nature s’en fout bien de nous. Voilà ce que vous en pensez. C’est un mélange de rage et d’écœurement qui vous saisit à ce spectacle. Que voulez-vous y faire? L’impuissance, c’est peut-être cela , la honte. »
Un sujet original et intéressant, un pays, des personnages et un style remarquable, une émotion, tous les ingrédients du coup de cœur.

RL2013  Challengedelete