Le vent reprend ses tours – Sylvie Germain

Titre : Le vent reprend ses tours
Auteur : Sylvie Germain
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 224
Date de parution : 24 avril 2019

On me demande parfois comment je choisis mes lectures.
Le sujet, l’univers, la promesse d’une découverte sont pour moi les éléments essentiels. Parfois, cela transparaît dans le titre ou sur la photo de couverture. Souvent, quelques mots dans le résumé en quatrième de couverture m’interpellent.
Et puis quelquefois, seul le nom de l’auteur m’assure tous ces critères. Sylvie Germain fait partie de ces écrivains. Depuis mes lectures de Magnus ou Tobie des marais, j’ai l’assurance d’être en parfaite adéquation avec ce que j’aime lire. Non pas que l’auteur ne se renouvelle pas, mais depuis de nombreuses années, elle construit une œuvre cohérente semblable à une quête spirituelle grâce à ses personnages profondément humains et porteurs de la mémoire de l’Histoire.

Sylvie Germain, c’est d’abord une écriture. L’auteur maîtrise les mots, les agence pour former des phrases à la fois mélodieuses et lourdes de sens. Je viens de lire une phrase significative dans un livre de Céline Lapertot qui s’applique aussi parfaitement au style de Sylvie Germain.
 » C’est toute la difficulté de l’écriture, quand on ne souhaite pas seulement qu’elle donne à voir, mais qu’elle donne aussi à sentir. »
Sylvie Germain, Jeanne Benameur, Gaëlle Josse, Gwenaëlle Aubry, Carole Zalberg, Céline Lapertot…font partie de ces écrivaines qui me donnent à sentir en plus de voir.
Sylvie Germain a aussi ce côté mystique, fantastique plus prononcé, une dimension qui me séduit particulièrement et déclenche souvent chez moi le coup de cœur.
Le dernier point, thème récurrent chez Sylvie germain, qui me touche est l’humanité de ses histoires et de ses personnages. et ce ne sont pas de légers scénarios qui délivrent une petite morale. Non, les personnages ont tout le poids du monde sur leurs épaules et ils s’allègent du mal pour trouver la lumière en faisant un pas vers l’autre, vers l’humain.

En 2015,  Nathan, de passage à Paris, voit sous un abribus, un rectangle de papier avec les photos de sept disparus. Il reconnaît le plus âgé, Gavril Kranz.
Pendant plus d’un quart de siècle, il s’est cru responsable de la mort de cet homme, rencontré dans les rues de Paris en 1980. Nathan avait alors neuf ans. Il est intrigué par ce saltimbanque déguisé en ibis qui souffle des mots, des morceaux de poèmes dans des instruments improbables. Pour cet enfant solitaire, moqué pour ses problèmes d’élocution, Gavril devient un mentor, le père qu’il n’a jamais eu. Avec lui, il découvre les mementos et les stigmates cachés dans les rues de Paris, la poésie, l’art de vivre.

Trop jeune, il ne comprend pas les silences, les blessures de cet émigré roumain qui a connu la déportation et la prison.
Hawa, assistante sociale, avec  » son art du patchwork inspiré par ses origines mêlées et qu’elle applique aux autres afin de rassembler les morceaux de leurs vies disloquées« , permet à Nathan, grâce à l’enregistrement des dernières confessions de Gavril, de saisir l’histoire de cet homme qui cherchait « des coups de paradis » dans les rues de Paris.

C’est toute l’histoire du Banat, région germanophone de la  Roumanie où est né Gavril qui s’installe en toile de fond de la rencontre vitale entre Nathan et Gavril.

 » La place des poètes est depuis si longtemps marginale, minuscule, négligée. »
Sylvie Germain nous donne une part de cette poésie aussi vitale que l’air, l’eau, la lumière et le pain pour les prisonniers « pour simplement, répondre à la laideur de la méchanceté et du malheur par un geste de beauté. »

 

 

La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk

Titre : La femme aux cheveux roux
Auteur : Orhan Pamuk
Littérature turque
Titre original : Kirmizi saçli kadin
Traducteur : Valérie Gay-Aksoy
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 304
Date de parution : 14 mars 2019

Première lecture d’Orhan Pamuk,écrivain turc, Prix Nobel de Littérature en 2006. Et je ne m’arrêterai sûrement pas là.

Ce magnifique récit en trois parties sur les relations père/fils tisse sa trame autour des mythes légendaires que le premier narrateur, Cem, découvre dans les livres anciens.

Enfant, Cem, voulait devenir écrivain. lorsque son père, pharmacien et anarchiste, quitte le foyer, Cem doit travailler pour payer ses droits d’inscription à l’université de Besiktas.
En 1985, l’adolescent travaille dans une librairie où il découvre l’histoire d’Oreste qui tua son père, épousa sa mère et finit par se crever les yeux.
Maître Mahmut, un puisatier qui repère l’intérêt du jeune homme pour son travail, lui propose de l’accompagner pour l’aider à forer un puits dans le village voisin d’Öngören. Chaque soir, sous les nuits étoilées, le puisatier conte des histoires souvent empruntées au Coran au jeune apprenti.

 » Dans la nuit noire et lugubre d’Öngören, vieux livres, légendes, images anciennes et antiques civilisations luisaient d’un éclat si lointain ...  »

Souvent, le soir, ils se rendent au village où Cem découvre le Chapiteau des légendes édifiantes et sa troupe de théâtre dont la femme aux cheveux roux. L’adolescent tombe immédiatement amoureux de cette femme de quinze ans son aînée. Un soir de représentation, il découvre la mise en scène de l’histoire d’un filicide.

Rentré à Gebze auprès de sa mère, Cem reste hanté par son admiration pour Mahmut, père de remplacement et son amour pour Gülcihan, la femme aux cheveux roux.

«  Nous avons tous plusieurs pères dans ce pays : la patrie, Dieu, les militaires, les chefs de la mafia…Personne ne peut survivre sans père ici. »

Devenu ingénieur géologue, marié à Ayse, Cem voyage beaucoup. Le couple ne peut pas avoir d’enfant, ils comblent ce manque en cherchant dans les bibliothèques, les musées, les témoignages sur le Livre des rois et l’histoire de Rostam et de son fils, Sohrâh.
Absence de père, absence de fils et ardeur d’en trouver d’autres de substitution. Cem et Ayse créent leur entreprise qu’ils baptisent Sohrâh.
Des calomnies contre son père, une exposition publicitaire trop fastueuse ramènent le passé à la surface, sur la route de Cem.

Ce roman puissant, superbement construit joue des mythes et légendes pour déteindre sur la vie des personnages en quête d’identité. Les liens tentaculaires, cycliques rendent envoûtant cette construction où les destins s’imbriquent. Cette figure de femme aux cheveux roux qui prend la parole en dernière partie donne de la flamboyance, de la majesté à cette histoire d’ adolescents en recherche de figure paternelle.
Ce grand roman possède tous les arguments pour figurer dans mes coups de cœur.

 

Le cri de l’aurore – Hoai Huong Nguyen

Titre : Le cri de l’aurore
Auteur : Hoai Huong Nguyen
Éditeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 250
Date de parution : 7 février 2019

Voile rouge ou noire sur cette barque qui transpercera l’aurore de son cri de vie ou de mort?
Dans le royaume imaginaire d’An Linh,  Thanh est arrêté puis emmené à la prison du Phare pour « participation à des activités visant à renverser l’État. » Sa femme, Isey, enceinte de plusieurs mois est désemparée. Elle parvient, avec l’aide des relations d’une ancienne nourrice à faire parvenir des lettres à son époux.

«  Grâce à cet enfant, je n’ai pas le droit au désespoir. »

Le cri de l’aurore est un roman épistolaire. Se succèdent les missives secrètes des deux époux séparés et les lettres d’Isey à sa mère retirée dans un monastère, à Mê lan,une ancienne amie de pensionnat et à Nam, l’amant de son frère disparu qui fait aussi partie des opposants de l’État.

Thanh, jeune professeur,  orphelin élevé par des moines, servira d’exemple pour mater la rébellion. Le gouvernement veut forcer le tribunal d’exception à condamner à mort le  dissident.
Nam propose à Isey de faire évader Thanh pour ensuite l’exiler sur l’île démocratique d’Helthen. Pour le couple, cette solution dangereuse est une promesse de vie mais aussi une séparation définitive.

Les échanges épistolaires entre Thanh et Isey traduisent la passion amoureuse qui les brûle et l’urgence à témoigner de leur amour absolu. Isey,  grâce à ses descriptions précises et vivantes donne au prisonnier des sensations de liberté.

 » Comme il ne nous est pas permis de nous voir, je m’invente en rêve un lieu où je peux venir te retrouver. Je l’ai placé sur une montagne inaccessible, dans une clairière où s’écoule un ruisseau qui serpente sur un lit de pierres. »

Elle lui permet aussi de voir son enfant, sa petite fille, Liley, née peu de temps après son arrestation.

 » Il n’y aura pas un jour où je ne lui parlerai de son père. »

Thanh aime écrire des poèmes à son épouse.

 »       Là nous mêlerons notre sang à la neige
nos âmes à la mer –
aimer et mourir
 sera notre seul langage –
      mourir et renaître
 sera notre seul voyage

Vers ce pays qui n’existe pas
  mais fièrement se dresse
          Palais de mots,  nuage de lettres
                   où palpitent le mystère des jours
                            les musiques inouïes

Le pays qui a ton visage, Isey,
             et l’odeur
                   des plaisirs
            de la nuit. »

D’une grande qualité littéraire, leurs lettres sont émouvantes tant l’intensité de leurs sentiments est perceptible.

 » Les mots sont pauvres, mais ils sont tout ce que j’ai pour aller jusqu’à toi. Ils nous relient; ce n’est pas tant qu’ils servent à dire les choses,mais ils les rendent présentes d’une mystérieuse façon. »
La correspondance entre Isey et ses amis, Mê Lan et Nam, donnent du rythme, du suspense en réservant de nombreux rebondissements dans les tentatives d’évasion.

Hoai Huong Nguyen ( déjà remarquée dans Sous le ciel qui brûle) parvient avec ce genre difficile du roman épistolaire à traduire tant de sentiments. par le biais de cette correspondance, l’auteur transmet un regard avisé sur un pays gangréné par le gouvernement en place, une société où les femmes sont davantage des ornements que des têtes pensantes comme Isey. Les lettres associent poésie, narration descriptive, action, suspense, passion amoureuse exacerbée par la séparation et la proximité de la mort.

Un moment de passion, de pure littérature  , d’évasion avec ce texte de toute beauté qui restera sans aucun doute une de mes meilleures lectures de l’année.

Une longue impatience – Gaëlle Josse

Titre : Une longue impatience
Auteur : Gaëlle Josse
Editeur : Notabilia
Nombre de pages : 192
Date de parution :  4 janvier 2018

Après la mort d’Yvon, Anne se retrouve seule et misérable avec son fils Louis. Etienne, le pharmacien, amoureux d’elle depuis l’enfance lui propose le mariage. Il aimera Louis comme son fils, promet-il.
Le couple a deux enfants qui relèguent un peu Louis dans le coeur d’Etienne. L’adolescent peine à se trouver. Un soir d’avril, Etienne le frappe à coups de ceinture. Louis s’enfuit.
Anne apprend qu’il s’est embarqué sur un navire et reviendra en décembre.
Commence alors pour cette mère blessée une longue attente.
«  Je suis seule, face à l’immense de l’océan, face à l’immense de mon amour absent, face à l’océan vide, face au trop-plein de mon coeur. Je marche, et je cherche ma place dans ma propre histoire. »
Elle s’occupe de ses deux autres enfants, en veut presque silencieusement à Etienne qui l’a sauvée et détruite et se promène chaque jour sur la lande guettant le retour des bateaux.
Elle écrit de longues lettres à son fils lui décrivant successivement ingrédient par ingrédient le repas qu’elle préparera pour le retour du fils, ce roi en exil. Elle détaille avec gourmandise les crêpes, fruits de mer, poissons, légumes nous faisant miroiter cette journée exceptionnelle avec ses couleurs, ses goûts, ses parfums.
C’est sa manière à elle de dire combien elle sera heureuse de l’accueillir, «  le goût de nourrir, de rendre heureux de cette façon-là »

Quelle douceur dans ce récit! Comme Etienne, j’aime cette femme, « habitée d’absents, cousue d’attentes, de cauchemars et de désirs impossibles ». Cette mère qui court sur la lande, s’inquiète au plus profond de son coeur muselant ses craintes pour ne pas peiner son entourage. Cette femme d’une grande simplicité qui souffre en silence des regards envieux des habitants aux vies étriquées de ce village de province.

Comme Anne, attendant son roi en exil, Gaëlle Josse tisse cette toile avec tous les petits éléments de vie qui ont construit cette femme, cette mère débordant d’amour maternel. Au fil des pages, la douleur de l’absence grandit mais avec tant de pudeur, de retenue que l’émotion monte graduellement. Alors un simple mot de pardon d’Etienne me fait chanceler et la boule d’émotion finit par éclater lors du dénouement.
Il y a tant de grâce dans ce récit qu’il est impossible d’en parler sans être dégoulinant d’émotion.

Un des plus beaux textes qu’il m’a été donné de lire.

 

Transcolorado – Catherine Gucher

Titre : Transcolorado
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur: Gaïa
Nombre de pages : 176
Date de parution : janvier 2017

Gaïa Éditions saurait-il dénicher de superbes premiers romans, en tout cas des nouveaux auteurs qui me séduisent par leur univers? Après mon coup de cœur pour le premier roman de Liliana Lazar, Terre des affranchis, voici celui de Catherine Gucher, Transcolorado.

Dan, l’héroïne du roman est un être exceptionnel, naïve et volontaire. De son lourd passé, elle garde des blessures et une connaissance des couleurs du ciel. Orpheline, dotée d’une petite pension, elle boit chaque matin un café whisky chez Joe, le bar du bout de la route. Puis, elle fuit le ciel bleu qu’elle appréhende et monte dans le Transcolorado, ce bus qui file vers Grand Junction puis Montrose.
A part glaner un peu dans les champs, c’est tout ce qu’elle peut faire de sa journée. C’est le seul remède contre les araignées dans sa tête et le grand ciel bleu.
 » Ces journées sans nuage, chaudes, juste faites pour les gens très heureux, dont les pensées limpides reposent tranquillement dans leurs têtes. Pour les autres, c’est vraiment un calvaire de se sentir regardé par le ciel sans défaut. Dans ces moments-là, on sait forcément tout ce qui ne va pas dans sa vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’on trouve la manière de dénouer l’écheveau tout emmêlé des peurs et des envies. »
Lorsqu’elle rencontre Tommy, elle sent qu’il n’est pas un homme qu’elle doit craindre. Apache, Cheyenne ou Comanche, il était « le seul à soulever des nuages de silence quand il marchait. »
Pourtant, en croisant une femme qui lui parle comme Tommy du péché d’Adam et Eve, elle le quitte pour rejoindre une ferme Amish.
Si elle se réjouit de retrouver les travaux de la ferme et surtout les chevaux et notamment un superbe Appaloosa, elle refuse que les Amish la remette à sa place de femme. Dan, avec ses dents noires et cassées, ne se sent bien qu’avec sa tenue d’homme et le stetson de Tommy.
 » Je n’aurais jamais voulu ressembler à ma mère, à cause de ses crises. Et j’étais sûre que tout cet attirail de fille, qu’elle voulait me voir porter, m’aurait écorché la peau et que je n’aurais plus jamais trouvé la paix. »
Elle attend la bonne couleur du ciel pour rejoindre Tommy, au milieu de sa nouvelle forêt de Douglas. Elle sent qu’auprès de cet homme balafré la chance peut enfin lui sourire.

Dan, meurtrie par ses drames d’enfance, forte des conseils de son père et de son ami Harry, ne se laisse pas facilement influencer. Même si, par naïveté ces histoires d’Adam et Eve la perturbent, son instinct animal la pousse à se battre pour saisir sa chance.
Catherine Gucher crée un univers aux ciels changeants dans ces grands espaces du Colorado avec des personnages fracassés, idéalistes, attachants.
Un grand premier roman et une héroïne que je ne suis pas prête d’oublier.

Le château des Pyrénées – Jostein Gaarder

gaarderTitre : Le château des Pyrénées
Auteur : Jostein Gaarder
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 220
Date de parution: février 2010

Avec Le monde de Sophie, Jostein Gaarder m’a mise sur le chemin de la lecture. Ce livre m’a révélé que lire était ouvrir sans cesse des portes sur d’autres mondes, d’autres cadres de réflexion. C’est depuis ce titre que je suis tombée dans la marmite et des années plus tard, j’en ai fait le titre de mon blog.
Bien sûr, j’ai ensuite lu beaucoup d’autres titres de l’auteur. Lorsque Le château des Pyrénées, avec pour couverture ce célèbre tableau de Magritte, est paru, je me suis ruée dessus. Curieusement, je ne l’ai pas lu de suite comme une friandise que l’on hésite à manger. Mon récent voyage en Norvège et peut-être le fait de savoir qu’un prochain roman de l’auteur viendrait prochainement en France ont forcé le destin.
La friandise n’avait pas passé la date limite de consommation et ce fut un pur régal.
Certes, certains pourront trouver ce livre empesé, voire ennuyeux puisqu’il s’agit d’une correspondance entre deux anciens amants. Mais, quelle matière!
«  Notre conscience est-elle seulement un produit de la chimie du cerveau ainsi que des stimuli de cet organe – en incluant ce que nous appelons la mémoire- ou bien sommes-nous, pour abonder dans ton sens, des âmes plus ou moins souveraines, qui, ici et maintenant, utilisons notre cerveau comme maillon entre une dimension spirituelle et l’environnement matériel de ce monde. »
Steinn est un scientifique. Il croit en la cosmologie, l’astrophysique, les lois naturelles. Solrun a la certitude de l’au-delà.
Tous deux se sont connus lorsqu’ils étaient étudiants dans les années 70 et ont vécu cinq ans ensemble. Un accident et une divergence d’interprétation les ont séparés.
Coïncidence, hasard….trente ans plus tard, Solrun et Steinn se retrouvent au même endroit, un même jour, même heure, sur la terrasse de cet hôtel en bois où leur divergence était née.
 » Ne me dis pas que c’est une pure coïncidence! Ne vois-tu pas que nous avons été guidés par une force supérieure. »
La preuve n’en est-elle pas cette image de femme d’un conte populaire, la femme aux airelles rouges.
Plus âgés, la conversation virtuelle entre les deux anciens amants est beaucoup plus constructive et intéressante. Qu’est-ce que la conscience? Existe-t-il quelque chose de divin?
Steinn déploie, avec brio, toutes ses connaissances sur l’origine du monde, le big-bang, les expériences qui prouvent parfois l’égarement des sens face aux phénomènes surnaturels.
 » Contrairement aux animaux, nous cherchons souvent à trouver une raison cachée, par exemple le signe d’une destinée, d’une providence ou de tout autre principe directeur, alors même qu’il n’y a rien à chercher. »
Mais si le big-bang a créé la vie,  » Est-ce que la conscience est un accident cosmique? »
 » S’il existe quelque chose de « divin », il faut que ce soit pendant ou avant le big-bang. »
Solrun lui remémore tout ce qu’ils ont vécu trente ans plus tôt et en esprit réceptif lui parle de ses rêves prémonitoires.
 » Je trouve plus facile de concevoir que deux âmes qui autrefois ont été très proches l’une de l’autre ont la faculté de communiquer à distance quand il s’agit de quelque chose qui les implique profondément sur le plan émotionnel. »
Steinn refuse de se laisser abuser par le paranormal ou la religion. Et sa mise en garde peut incessamment être rappelée.
 » J’ai écrit que les conceptions religieuses peuvent être  » utilisées à mauvais escient »…Pour les fondamentalistes – et il y en a dans tous les coins du monde- tout ce qui est écrit dans les vieux textes sacrés révélés constitue la norme. C’est la raison pour laquelle nous avons en permanence besoin d’une critique de la religion! »
Emportés par leur conversation, chacun en oublie parfois leur conjoint actuel, tant ce besoin de comprendre une histoire qui a marqué leurs vies est nécessaire.
Le fil conducteur de cette passion perdue donne un peu de « suspense » au débat. Qui a raison, qui a tort? Chaque lecteur y retiendra ce qu’il veut y voir.

Non seulement, le discours est passionnant mais le cadre m’a permis aussi de retrouver les lieux magiques récemment visités. Ceci a sûrement augmenté mon intérêt lors de la lecture.
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J’attends avec impatience la traduction française de ce roman repéré dans une librairie norvégienne.

 

 

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Enfants du diable – Liliana Lazar

LazarTitre : Enfants du diable
Auteur : Liliana Lazar
Littérature francophone
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution: 3 mars 2016

«  Un pays fort est un pays peuplé. » Cette devise a guidé la politique nataliste de Ceausescu pendant sa dictature de 1965 à 1989. La contraception et l’avortement étaient interdits à toute femme ayant moins de quatre enfants ( la limite passera à cinq enfants en février 1984). Les familles pauvres ou les femmes ne voulant pas d’enfants les abandonnaient  en nurserie puis les enfants étaient regroupés dans des orphelinats dès leur troisième année.
Ces dizaines de milliers d’enfants abandonnés étaient appelés les enfants du diable.
Elena Cosma, célibataire de trente cinq ans un peu disgracieuse exerçait dans les années soixante-dix,le métier de  sage-femme à Bucarest. Elle était une des rares à pratiquer des interruptions de grossesse pour les épouses des cadres du Parti. Mais, lorsque Zelda P., cette belle et jeune veuve rousse déjà mère de deux enfants, se présente à elle enceinte, la sage-femme en mal d’enfants voit une opportunité d’avoir enfin pour elle une bel enfant sain. Elle signe un pacte avec Zelda, simule une grossesse et devient ainsi la mère de Damian le premier juillet 1978.
Mais Zelda ne se laisse pas  écarter aussi facilement. En 1984, Elena fuit Bucarest en acceptant une mutation à Prigor, village moldave proche de Iasi.
Dans ce coin reculé où la nature est généreuse, la misère est moins visible et l’oppression politique moins forte. Toutefois, le maire, Miron Ivanov, vétérinaire et homme violent, y impose sa loi. Avec ses connaissances médicales, Elena parvient à affirmer ses talents et fait rapidement office de médecin en ce lieu assez rustre. Très vite, sa présence entraîne l’obligation de contrôler la fécondité des habitantes, de dénoncer les tentatives d’interruption de grossesse.
Elle s’oppose à la volonté d’avortement de Rona Ferman, la femme du tonnelier. Cette décision causera la perte de cette sympathique famille.

Pour obtenir plus d’avantages, Elena souhaite se rapprocher du Parti en proposant la création d’un orphelinat à Prigor.
« Les effectifs des orphelinats grimpaient d’année en année. Mais peu de gens savaient que les vrais orphelins y étaient rares. On trouvait là des enfants non désirés, nés hors mariage, dans des familles décomposées, de parents divorcés, de malades, de délinquants, de prisonniers ou de vagabonds. Le plus souvent, ils étaient issus de familles trop pauvres pour nourrir une bouche de plus. Des pères et des mères en détresse se tournaient vers l’État pour lui confier un bambin le temps que leur situation s’améliore. Des saisons passaient, puis des années, d’autres enfants naissaient et les parents ne revenaient pas chercher celui qu’ils avaient laissé. »
Toute l’horreur de ces maisons d’enfant est alors étalée avec cet exemple de Prigor. Violences, faim, abus sexuels, manque de médicaments, abus de tranquillisants, micro-transfusions en guise de vitamines, humiliations et obligation de reconnaissance au père de la Nation devant le portrait de Ceausescu entraînent un taux de mortalité élevé et des effets secondaires irréversibles.
 » C’est lui ton père! C’est grâce à lui qu’on t’a donné un abri, c’est lui qui te nourrit ! »
Ces passages sont poignants d’autant plus que nous suivons dans cette horreur les deux enfants de Rona Ferman. Et que face à ce destin cruel, Damian reste protégé par l’amour très protecteur d’Elena.
«  Le cocon que sa mère avait patiemment construit pour le protéger des dangers du monde était en train de se transformer en tombeau incandescent. »

Enfants du diable est un roman fort qui dénonce les conséquences à court et long termes de la politique nataliste de la Roumanie, pays touché aussi par la proximité de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Ce témoignage s’insère dans l’histoire d’Elena et le récit du destin de Damian. Les personnages et les relations humaines sont complexes et riches. Elena est une femme déterminée, contrainte à une alliance tacite avec Ivanov mais aussi parfois empreinte de doutes qui la pousseraient à réagir si elle ne craignait tant pour son fils. Supporte-t-elle toutes ces horreurs par fidélité au Parti, par nature ou par crainte pour son fils? Il est difficile de l’aimer ou de la détester. Comme si le diable faisait peser sur tous ses sujets des tendances morbides.

Après le succès de son premier roman, Terre des affranchis, Liliana Lazar traite ici un sujet fort de la Roumanie où elle a grandi. A la fois un éclairage vibrant des méfaits de la dictature de Ceausescu et une histoire solide et sensible d’une femme au cœur de ces exactions, ce livre confirme le talent de Liliana Lazar. Si le côté ténébreux est moins présent ( on retrouve toutefois l’étang tentateur et la peur des fantômes), la force narrative et la densité des personnages font de ce roman une lecture marquante.

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