Transcolorado – Catherine Gucher

Titre : Transcolorado
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur: Gaïa
Nombre de pages : 176
Date de parution : janvier 2017

Gaïa Éditions saurait-il dénicher de superbes premiers romans, en tout cas des nouveaux auteurs qui me séduisent par leur univers? Après mon coup de cœur pour le premier roman de Liliana Lazar, Terre des affranchis, voici celui de Catherine Gucher, Transcolorado.

Dan, l’héroïne du roman est un être exceptionnel, naïve et volontaire. De son lourd passé, elle garde des blessures et une connaissance des couleurs du ciel. Orpheline, dotée d’une petite pension, elle boit chaque matin un café whisky chez Joe, le bar du bout de la route. Puis, elle fuit le ciel bleu qu’elle appréhende et monte dans le Transcolorado, ce bus qui file vers Grand Junction puis Montrose.
A part glaner un peu dans les champs, c’est tout ce qu’elle peut faire de sa journée. C’est le seul remède contre les araignées dans sa tête et le grand ciel bleu.
 » Ces journées sans nuage, chaudes, juste faites pour les gens très heureux, dont les pensées limpides reposent tranquillement dans leurs têtes. Pour les autres, c’est vraiment un calvaire de se sentir regardé par le ciel sans défaut. Dans ces moments-là, on sait forcément tout ce qui ne va pas dans sa vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’on trouve la manière de dénouer l’écheveau tout emmêlé des peurs et des envies. »
Lorsqu’elle rencontre Tommy, elle sent qu’il n’est pas un homme qu’elle doit craindre. Apache, Cheyenne ou Comanche, il était « le seul à soulever des nuages de silence quand il marchait. »
Pourtant, en croisant une femme qui lui parle comme Tommy du péché d’Adam et Eve, elle le quitte pour rejoindre une ferme Amish.
Si elle se réjouit de retrouver les travaux de la ferme et surtout les chevaux et notamment un superbe Appaloosa, elle refuse que les Amish la remette à sa place de femme. Dan, avec ses dents noires et cassées, ne se sent bien qu’avec sa tenue d’homme et le stetson de Tommy.
 » Je n’aurais jamais voulu ressembler à ma mère, à cause de ses crises. Et j’étais sûre que tout cet attirail de fille, qu’elle voulait me voir porter, m’aurait écorché la peau et que je n’aurais plus jamais trouvé la paix. »
Elle attend la bonne couleur du ciel pour rejoindre Tommy, au milieu de sa nouvelle forêt de Douglas. Elle sent qu’auprès de cet homme balafré la chance peut enfin lui sourire.

Dan, meurtrie par ses drames d’enfance, forte des conseils de son père et de son ami Harry, ne se laisse pas facilement influencer. Même si, par naïveté ces histoires d’Adam et Eve la perturbent, son instinct animal la pousse à se battre pour saisir sa chance.
Catherine Gucher crée un univers aux ciels changeants dans ces grands espaces du Colorado avec des personnages fracassés, idéalistes, attachants.
Un grand premier roman et une héroïne que je ne suis pas prête d’oublier.

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Le château des Pyrénées – Jostein Gaarder

gaarderTitre : Le château des Pyrénées
Auteur : Jostein Gaarder
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 220
Date de parution: février 2010

Avec Le monde de Sophie, Jostein Gaarder m’a mise sur le chemin de la lecture. Ce livre m’a révélé que lire était ouvrir sans cesse des portes sur d’autres mondes, d’autres cadres de réflexion. C’est depuis ce titre que je suis tombée dans la marmite et des années plus tard, j’en ai fait le titre de mon blog.
Bien sûr, j’ai ensuite lu beaucoup d’autres titres de l’auteur. Lorsque Le château des Pyrénées, avec pour couverture ce célèbre tableau de Magritte, est paru, je me suis ruée dessus. Curieusement, je ne l’ai pas lu de suite comme une friandise que l’on hésite à manger. Mon récent voyage en Norvège et peut-être le fait de savoir qu’un prochain roman de l’auteur viendrait prochainement en France ont forcé le destin.
La friandise n’avait pas passé la date limite de consommation et ce fut un pur régal.
Certes, certains pourront trouver ce livre empesé, voire ennuyeux puisqu’il s’agit d’une correspondance entre deux anciens amants. Mais, quelle matière!
«  Notre conscience est-elle seulement un produit de la chimie du cerveau ainsi que des stimuli de cet organe – en incluant ce que nous appelons la mémoire- ou bien sommes-nous, pour abonder dans ton sens, des âmes plus ou moins souveraines, qui, ici et maintenant, utilisons notre cerveau comme maillon entre une dimension spirituelle et l’environnement matériel de ce monde. »
Steinn est un scientifique. Il croit en la cosmologie, l’astrophysique, les lois naturelles. Solrun a la certitude de l’au-delà.
Tous deux se sont connus lorsqu’ils étaient étudiants dans les années 70 et ont vécu cinq ans ensemble. Un accident et une divergence d’interprétation les ont séparés.
Coïncidence, hasard….trente ans plus tard, Solrun et Steinn se retrouvent au même endroit, un même jour, même heure, sur la terrasse de cet hôtel en bois où leur divergence était née.
 » Ne me dis pas que c’est une pure coïncidence! Ne vois-tu pas que nous avons été guidés par une force supérieure. »
La preuve n’en est-elle pas cette image de femme d’un conte populaire, la femme aux airelles rouges.
Plus âgés, la conversation virtuelle entre les deux anciens amants est beaucoup plus constructive et intéressante. Qu’est-ce que la conscience? Existe-t-il quelque chose de divin?
Steinn déploie, avec brio, toutes ses connaissances sur l’origine du monde, le big-bang, les expériences qui prouvent parfois l’égarement des sens face aux phénomènes surnaturels.
 » Contrairement aux animaux, nous cherchons souvent à trouver une raison cachée, par exemple le signe d’une destinée, d’une providence ou de tout autre principe directeur, alors même qu’il n’y a rien à chercher. »
Mais si le big-bang a créé la vie,  » Est-ce que la conscience est un accident cosmique? »
 » S’il existe quelque chose de « divin », il faut que ce soit pendant ou avant le big-bang. »
Solrun lui remémore tout ce qu’ils ont vécu trente ans plus tôt et en esprit réceptif lui parle de ses rêves prémonitoires.
 » Je trouve plus facile de concevoir que deux âmes qui autrefois ont été très proches l’une de l’autre ont la faculté de communiquer à distance quand il s’agit de quelque chose qui les implique profondément sur le plan émotionnel. »
Steinn refuse de se laisser abuser par le paranormal ou la religion. Et sa mise en garde peut incessamment être rappelée.
 » J’ai écrit que les conceptions religieuses peuvent être  » utilisées à mauvais escient »…Pour les fondamentalistes – et il y en a dans tous les coins du monde- tout ce qui est écrit dans les vieux textes sacrés révélés constitue la norme. C’est la raison pour laquelle nous avons en permanence besoin d’une critique de la religion! »
Emportés par leur conversation, chacun en oublie parfois leur conjoint actuel, tant ce besoin de comprendre une histoire qui a marqué leurs vies est nécessaire.
Le fil conducteur de cette passion perdue donne un peu de « suspense » au débat. Qui a raison, qui a tort? Chaque lecteur y retiendra ce qu’il veut y voir.

Non seulement, le discours est passionnant mais le cadre m’a permis aussi de retrouver les lieux magiques récemment visités. Ceci a sûrement augmenté mon intérêt lors de la lecture.
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J’attends avec impatience la traduction française de ce roman repéré dans une librairie norvégienne.

 

 

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Enfants du diable – Liliana Lazar

LazarTitre : Enfants du diable
Auteur : Liliana Lazar
Littérature francophone
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution: 3 mars 2016

«  Un pays fort est un pays peuplé. » Cette devise a guidé la politique nataliste de Ceausescu pendant sa dictature de 1965 à 1989. La contraception et l’avortement étaient interdits à toute femme ayant moins de quatre enfants ( la limite passera à cinq enfants en février 1984). Les familles pauvres ou les femmes ne voulant pas d’enfants les abandonnaient  en nurserie puis les enfants étaient regroupés dans des orphelinats dès leur troisième année.
Ces dizaines de milliers d’enfants abandonnés étaient appelés les enfants du diable.
Elena Cosma, célibataire de trente cinq ans un peu disgracieuse exerçait dans les années soixante-dix,le métier de  sage-femme à Bucarest. Elle était une des rares à pratiquer des interruptions de grossesse pour les épouses des cadres du Parti. Mais, lorsque Zelda P., cette belle et jeune veuve rousse déjà mère de deux enfants, se présente à elle enceinte, la sage-femme en mal d’enfants voit une opportunité d’avoir enfin pour elle une bel enfant sain. Elle signe un pacte avec Zelda, simule une grossesse et devient ainsi la mère de Damian le premier juillet 1978.
Mais Zelda ne se laisse pas  écarter aussi facilement. En 1984, Elena fuit Bucarest en acceptant une mutation à Prigor, village moldave proche de Iasi.
Dans ce coin reculé où la nature est généreuse, la misère est moins visible et l’oppression politique moins forte. Toutefois, le maire, Miron Ivanov, vétérinaire et homme violent, y impose sa loi. Avec ses connaissances médicales, Elena parvient à affirmer ses talents et fait rapidement office de médecin en ce lieu assez rustre. Très vite, sa présence entraîne l’obligation de contrôler la fécondité des habitantes, de dénoncer les tentatives d’interruption de grossesse.
Elle s’oppose à la volonté d’avortement de Rona Ferman, la femme du tonnelier. Cette décision causera la perte de cette sympathique famille.

Pour obtenir plus d’avantages, Elena souhaite se rapprocher du Parti en proposant la création d’un orphelinat à Prigor.
« Les effectifs des orphelinats grimpaient d’année en année. Mais peu de gens savaient que les vrais orphelins y étaient rares. On trouvait là des enfants non désirés, nés hors mariage, dans des familles décomposées, de parents divorcés, de malades, de délinquants, de prisonniers ou de vagabonds. Le plus souvent, ils étaient issus de familles trop pauvres pour nourrir une bouche de plus. Des pères et des mères en détresse se tournaient vers l’État pour lui confier un bambin le temps que leur situation s’améliore. Des saisons passaient, puis des années, d’autres enfants naissaient et les parents ne revenaient pas chercher celui qu’ils avaient laissé. »
Toute l’horreur de ces maisons d’enfant est alors étalée avec cet exemple de Prigor. Violences, faim, abus sexuels, manque de médicaments, abus de tranquillisants, micro-transfusions en guise de vitamines, humiliations et obligation de reconnaissance au père de la Nation devant le portrait de Ceausescu entraînent un taux de mortalité élevé et des effets secondaires irréversibles.
 » C’est lui ton père! C’est grâce à lui qu’on t’a donné un abri, c’est lui qui te nourrit ! »
Ces passages sont poignants d’autant plus que nous suivons dans cette horreur les deux enfants de Rona Ferman. Et que face à ce destin cruel, Damian reste protégé par l’amour très protecteur d’Elena.
«  Le cocon que sa mère avait patiemment construit pour le protéger des dangers du monde était en train de se transformer en tombeau incandescent. »

Enfants du diable est un roman fort qui dénonce les conséquences à court et long termes de la politique nataliste de la Roumanie, pays touché aussi par la proximité de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Ce témoignage s’insère dans l’histoire d’Elena et le récit du destin de Damian. Les personnages et les relations humaines sont complexes et riches. Elena est une femme déterminée, contrainte à une alliance tacite avec Ivanov mais aussi parfois empreinte de doutes qui la pousseraient à réagir si elle ne craignait tant pour son fils. Supporte-t-elle toutes ces horreurs par fidélité au Parti, par nature ou par crainte pour son fils? Il est difficile de l’aimer ou de la détester. Comme si le diable faisait peser sur tous ses sujets des tendances morbides.

Après le succès de son premier roman, Terre des affranchis, Liliana Lazar traite ici un sujet fort de la Roumanie où elle a grandi. A la fois un éclairage vibrant des méfaits de la dictature de Ceausescu et une histoire solide et sensible d’une femme au cœur de ces exactions, ce livre confirme le talent de Liliana Lazar. Si le côté ténébreux est moins présent ( on retrouve toutefois l’étang tentateur et la peur des fantômes), la force narrative et la densité des personnages font de ce roman une lecture marquante.

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La huitième reine de Bina Shah

ShahTitre : La huitième reine
Auteur : Bina Shah
Lettres indiennes
Titre original : A season for Martyrs
Traducteur : Christine Le Bœuf
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 368
Date de parution : 3 février 2016

«  Le Sindh, lui, est une terre d’intrigue et de suspicion, où nous avons dû recourir à un mélange d’influence et de force pour maintenir la Loi et l’Ordre, délicat équilibre qui demande à la fois un poing d’acier et un cœur ferme. »

Le Sindh, une des quatre régions du Pakistan, est le personnage principal de ce roman de Bina Shah. Avec ses légendes, le désert du Thar, sa vallée baignée par l’Indus, cette région qui a pour capitale Karachi a intégré le Pakistan après la partition de 1947. C’est une région qui est le berceau de la civilisation pakistanaise et la terre qui a vu naître la famille Bhutto.

La force de ce roman est d’alterner une fiction actuelle, reflet du Pakistan d’aujourd’hui et un éclairage par l’histoire de la région depuis 984 après J.C., l’ensemble se rejoignant en 2007, date à laquelle Benazir Bhutto reprend sa campagne électorale après huit ans d’exil.

Ali Sikandar, musulman de vingt-cinq ans, est documentaliste pour la chaîne City 24 News. Après une année d’université à Dubaï, il fut contraint de suspendre ses études pour prendre en charge sa famille après le départ de son père vers une nouvelle vie.
Mais son rêve reste d’obtenir un diplôme universitaire américain comme son collègue Jehangir.
Ali est un garçon très discret, conscient des choses qu’il faut taire, parfois même aux êtres les plus proches. Aux yeux de tous, son père est mort. Cela vaut mieux que d’avouer qu’il est un zamindar ( féodal, propriétaire terrien détesté par les Pakistanais), qu’il a quitté sa famille pour aller vivre avec une seconde épouse et qu’il est partisan du PPP, le parti du peuple pakistanais crée par Bhutto.
Ali doit aussi cacher sa relation avec Sunita, une jeune hindoue car leur mariage est impossible en raison de leur confession différente et son intention de poursuivre ses études aux États-Unis.

En octobre 2007, Ameena, la productrice de City24 News envoie Ali couvrir le retour de Benazir Bhutto au Pakistan. Un attentat coûtera la vie d’Haroon, le cameraman. Ali, qui  » n’avait pas confiance en Benazir parce que son père l’avait tant aimée » prend conscience du charisme et du courage de cette femme. Cet attentat suicide marque le début de la prise de conscience politique d’Ali.Et il retrouvera cette grande dame en décembre 2007 à Rawalpindi lors du meeting qui lui fut fatal. Mais l’auteur, avec beaucoup de délicatesse, n’en dit rien afin de rester sur une vision puissante et pleine d’espoir de Benazir Bhutto.

Ce roman est d’une grande richesse pour celui qui veut découvrir et comprendre un pays comme le Pakistan. Grâce aux chapitres consacrés au passé, le lecteur comprend tout l’ancrage de cette région. L’importance des Pirs zamindars, descendants des saints soufis, dotés de nombreux privilèges par les Britanniques, les débuts politiques de Zulfikar Ali Bhutto, l’histoire des sept reines qui amène le titre de ce roman et couronne le charisme de Benazir Bhutto.

 » Pour eux, elle était un mélange de plusieurs choses: sœur, fille, héroïne, reine. Elle était comme les sept Reines de Shah Abdul Latif Bhittai, ce poète soufi qui avait décrit avec tant d’émotion les femmes du Sindh qui avaient combattu les oppresseurs, conduit des guerres, perdu la vie pour leurs amants.« 

C’est avec les douleurs et les ambitions d’Ali que nous comprenons ce pays tel qu’il est en 2007, fort de ce regard sur ce passé et porteur d’un espoir ancré en cette première femme pakistanaise prompte à se battre contre les abus d’un pouvoir qui tente encore de truquer les élections. Il faut toutefois noter que l’auteur sait aussi citer les reproches que le pays a pu faire aux Bhutto ( partage des terres par Ali Bhutto au grand dam des féodaux, corruption présumée et riche train de vie de Benazir Bhutto).

 » elle se tenait droite et fière, la tête haute, toisant de son long nez les hommes qui se bousculaient pour la saluer, une main posée sur le cœur en signe de respect.« 

La huitième reine est un roman passionnant, riche d’un éclairage historique teinté de la force des légendes et actualisé par la grandeur de personnages réels et fictifs nous donnant à voir le quotidien d’une région du Pakistan actuel.
Un coup de cœur que je conseille à tous ceux qui veulent en savoir davantage sur cette région du Sindh.

Retrouvez Bina Shah sur son blog ou son site Internet.

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Otages intimes – Jeanne Benameur

BenameurTitre : Otages intimes
Auteur : Jeanne Benameur
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 208
Date de parution : 19 août 2015

Auteur :
Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture.
Elle a déjà publié chez Actes Sud : Laver les ombres (2008 ; Babel n° 1021), Les Reliques (Babel n° 1049), Ça t’apprendra à vivre (Babel n° 1104), Les Insurrections singulières (2013 ; Babel n° 1152), Profanes (2013 ; Babel n° 1249), et Otages intimes (2015).
Elle a également publié pour la jeunesse, essentiellement chez Thierry Magnier.

Présentation de l’éditeur :
Photographe de guerre, Étienne a toujours su aller au plus près du danger pour porter témoignage. En reportage dans une ville à feu et à sang, il est pris en otage. Quand enfin il est libéré, l’ampleur de ce qu’il lui reste à réapprivoiser le jette dans un nouveau vertige, une autre forme de péril.
De retour au village de l’enfance, auprès de sa mère, il tente de reconstituer le cocon originel, un centre depuis lequel il pourrait reprendre langue avec le monde.
Au contact d’une nature sauvage, familière mais sans complaisance, il peut enfin se laisser retraverser par les images du chaos. Dans ce progressif apaisement se reforme le trio de toujours. Il y a Enzo, le fils de l’Italien, l’ami taiseux qui travaille le bois et joue du violoncelle. Et Jofranka, “la petite qui vient de loin”, devenue avocate à La Haye, qui aide les femmes victimes de guerres à trouver le courage de mettre en mots ce qu’elles ont vécu.
Ces trois-là se retrouvent autour des gestes suspendus du passé, dans l’urgence de la question cruciale : quelle est la part d’otage en chacun de nous ?
De la fureur au silence, Jeanne Benameur habite la solitude de l’otage après la libération. Otages intimes trace les chemins de la liberté vraie, celle qu’on ne trouve qu’en atteignant l’intime de soi.
 » Pour que j’ouvre un chantier d’écriture, il faut que je sois traversée par une question qui insiste, s’impose.[…] Le roman est une quête qui m’est nécessaire au moment où je l’écris. Avec Otages intimes, le questionnement était : quelle part de nous est toujours prose en otage? »

Mon avis :
 » Il se laisse emporter par l’inconnu. Peu à peu dans sa poitrine ça se desserre. La musique pénètre, les images refluent. »
Comment parler d’un roman de Jeanne Benameur sans paraphraser l’auteur ou délirer bêtement sur sa beauté. Comment expliquer que l’agencement de ses mots, la profondeur de ses personnages pénètrent au plus profond de moi, vers  » cette part à l’intérieur » de moi que je n’atteins que rarement, ma part d’otage? Celle qui me relie à l’intime, à mon origine qui a fait de moi l’adulte que je suis.
 » Ces paroles-là, c’est par la peau qu’elles trouvent leur chemin. »
Étienne, Enzo, Jofranka sont « définis » par leur naissance et construisent inconsciemment leur vie d’adulte en conséquence. Ce sont les images de guerre, la vision d’un mur d’otage, un visage dans un cauchemar pour Étienne ou les plaintes des femmes qui n’ont plus de racines, des rescapés pour Jofranka, des morceaux de vie intimes entraperçus pour Enzo, un déclencheur qui insidieusement fait émerger cet espace inexploré de l’âme.
Bien sûr les images de guerre fracassent, Etienne et Jofranca les cherchent et n’en ressortent pas indemnes.  » Les atrocités vues dans le monde vous prennent une part de vous. »
Mais les attentes d’Irène, la mère d’Étienne ou d’Emma, son amie peuvent aussi être des souffrances.
 » A chaque fois que tu pars, jusqu’à ton retour, je ne vis plus, je t’attends. Je ne m’appartiens plus. Je me sens prise en otage, moi, ici! Tu comprends ça?. »
Chaque personnage porte en lui la question qui définit sa vie.
Lorsqu’Enzo parle d’un écrivain italien, je trouve une grande ressemblance avec ce que je pense être la façon d’écrire de Jeanne Benameur.
 » C’est un livre aux phrases courtes et simples. Et Enzo se disait que cet homme travaillait les mots comme lui, le bois. Il devait les sentir d’abord, savoir bien d’où ils venaient, suivre leur trajet à l’intérieur de lui-même avant de les écrire sur le papier. »

Cette passion d’écrivain, cette sensualité produisent une fois de plus un roman coup de cœur inoubliable.

L’avis de Jérôme, de Bricabook, de Noukette

RL2015

Les échoués – Pascal Manoukian

manoukianTitre : Les échoués
Auteur : Pascal Manoukian
Éditeur : Don Quichotte
Nombre de pages : 304
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Les Échoués est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
« Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »
1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Mon avis :
«  Tu es blanc et je suis noir, tu es orthodoxe, je suis musulman, j’ai survécu à deux déserts en dévorant des oiseaux crus, tu as traversé la moitié de l’Europe cloué dans le plancher d’un camion, et on est là, tous les deux comme des idiots, toi loin de ta famille, moi loin de ma fille, dans le lit d’une vieille qui dessinait pour gagner sa vie. »
Les échoués sont trois exilés, trois personnages parmi tant d’autres qui dans les années 90 ont fui la misère et la violence de leur pays pour rejoindre la France.
Virgil vient de Moldavie, il a craint le communisme mais c’est sous le régime du nouveau président pluraliste qu’il fuit le pays pour que sa famille échappe à la misère.
Assan quitte la Somalie après l’assassinat de sa femme et de ses enfants par les « mooryaans », des gosses drogués armés qui sèment la terreur. Il cache avec lui Iman, sa fille de 17 ans qu’il déguise en garçon afin de lui éviter de mauvais traitements. En France, il pourra peut-être la délivrer de ce qu’elle a subi à sept ans et lui permettre enfin une vie de femme.Chanchal, jeune homme bangalais doit être un survivant dès sa naissance. Son nom veut dire « sans repos » et c’est ce qu’il doit être pour quitter le pays et sauver sa famille de la misère.
Tous les trois se retrouvent à Villeneuve-le-Roi, dans un pays qui leur urine dessus mais qui, pour eux, est le symbole de l’espoir.
Pascal Manoukian installe parfaitement son récit en nous faisant comprendre les raisons du départ, les conditions difficiles des chemins qui les mènent en France.
 » Comment témoigner de ces neuf mois de route, de ces blessures à jamais ouvertes, des humiliations, de ce monde empreint de lâcheté, de violence, du manque d’humanité, de cette négation de la vie… »
Parce que derrière les chiffres qui encore aujourd’hui nous effraient lorsque l’on parle des naufrages au large de Lampedusa, il y a des vies, des hommes et des femmes qui souffrent, qui espèrent sauver les leurs même en perdant quelques grammes d’humanité. Ils ont une forte volonté de vivre parce qu’ils sont porteur d’espoir pour leurs familles qui attendent encore sous la peur et la famine, parce qu’ils se sont endettés pour ce sacrifice de l’exil.
Pour trouver quoi ?  Vivre dans un trou creusé en forêt ou dans un squat, s’user à la tâche pour presque rien dans des conditions dangereuses pour le profit des entrepreneurs, se faire arnaquer par les profiteurs de misère, être rejeté par la majorité d’une population. Car ils sont rares les gens comme Julien qui essaient de comprendre la misère des échoués, qui les aident et les accueillent dans une famille qui pense  » que tout ce qui n’était pas partagé perdait de son goût. »
En journaliste averti, l’auteur glisse aussi quelques données sur les débuts de l’immigration, sur les habitudes de vie de chacun, sur la condition des femmes, la récupération de la misère par les jihadistes et trafiquants, le cercle vicieux de l’immigration.
 » Même ce qui semble terne chez vous brille à nos yeux! Plus vous vous rendez la vie belle et plus vous nous attirez comme des papillons. Et ça ne fait que commencer, nous sommes les pionniers, les plus courageux. Vous verrez, bientôt des milliers d’autres suivront notre exemple et se mettront en marche de partout où l’on traite les hommes comme des bêtes. Il n’y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir. Parce que ce qu’il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu’il y a de meilleur chez nous. »

Les échoués est un récit empli d’humanité dans lequel l’auteur glisse des regards grinçants, des notes d’humour avec le regard naïf d’hommes peu habitués à nos styles de vie.  Un récit sur des chemins de vie où parfois la providence est inattendue, où souvent chaque acte de solidarité aide à avancer, où l’on perd la foi mais jamais l’amitié, où le sacrifice reste le seul moyen de sauver des vies.

Les échoués est un premier roman majeur qui en situant son action en 1992 reste pourtant d’une cruelle actualité. Avec un sujet fort particulièrement bien amené, des personnages entiers et touchants,  un style clair et percutant et une fin symbolique, ce roman se classe dans mes coups de cœur de la rentrée littéraire.

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Hanoï – Adriana Lisboa

lisboaTitre : Hanoï
Auteur : Adriana Lisboa
Littérature brésilienne
Traducteur : Geneviève Leibrich
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 175
Date de parution : 12 mars 2015

Auteur :
Adriana Lisboa est née en 1970 à Rio de Janeiro. Elle a vécu en France et partage aujourd’hui son temps entre le Brésil et les États-Unis. Après des études de musique et de littérature, elle devient enseignante puis auteur et traductrice. En 2001, elle publie Des roses rouge vif. Salué par la critique, ce roman l’élève au rang des auteurs les plus importants de la nouvelle génération littéraire brésilienne, Elle a reçu en 2003, le prestigieux prix José Saramago. En 2007, en commémoration de l’élection de l’UNESCO de Bogotá comme ville capitale mondiale du livre, le Bogotá 39 Project l’a choisie comme l’un des trente-neuf écrivains latino-américains âgés de moins de trente-neuf ans les plus importants.
Elle sera présente au Salon du Livre de Paris 2015.

Présentation de l’éditeur :
Alex est mère célibataire, elle essaie de concilier les études et le travail dans une épicerie asiatique. Elle vient d’une lignée de femmes vietnamiennes qui ont aimé des Américains, d’abord pendant la guerre du Vietnam puis aujourd’hui à Chicago, où Alex a toujours vécu sans jamais avoir mis les pieds à Hanoï. Fils d’une mère mexicaine et d’un père brésilien, David est passionné de jazz, il joue de la trompette et le futur devrait s’ouvrir à lui sans cette nouvelle inattendue : il est atteint d’une maladie au stade terminal. Mais il est aussi amoureux d’Alex qu’il regarde de loin. Ces enfants d’émigrants vivent dans un mélange de cultures et de coutumes, une véritable mosaïque d’identités. L’urgence de sa situation décide David à liquider toute sa vie et à partir mourir ailleurs. Il demande à Alex où elle aimerait aller, elle répond Hanoï. Il lui propose de l’accompagner. En entrelaçant des vies aussi différentes, Adriana Lisboa construit, avec profondeur et légèreté, autour de personnages fragiles et attachants, une histoire d’amour et de détermination, mais aussi d’acceptation et de renoncement, dans laquelle les choix des personnes peuvent changer le destin de ceux qui les entourent.

Mon avis :
En 2013, j’ai eu un coup de cœur pour Bleu corbeau, découvrant ainsi Adriana Lisboa cette auteure brésilienne que je ne pouvais que retrouver avec ce nouveau roman.
A l’époque, j’évoquais un ton, un style différents mais surtout des personnages tellement touchants, des jeunes gens mais avec des racines familiales fortes et structurantes.
Avec Hanoï, l’intrigue est plus simple, le passé des parents se fond davantage dans l’histoire actuelle, tout en restant un élément essentiel, constitutif des personnages principaux.
David a trente deux ans, largué par sa copine, il vient d’apprendre qu’il n’a plus que quelques mois à vivre. L’histoire pourrait être larmoyante, mais même si l’émotion devient finalement et inévitablement très forte, Adriana Lisboa ne donne pas dans le romanesque et l’apitoiement.
 » Quand on te dit que c’est la dernière gorgée, pensa David, tu t’arrêtes, tu aiguises tes sens et tu sens le goût de la boisson pour la première fois. »
Parce que cette histoire est lumineuse grâce à ses rencontres. Que ce soit avec les jeunes enfants de son immeuble, avec ce vieil homme rencontré sur un banc du parc, avec Trung, le moine bouddhiste propriétaire de l’épicerie asiatique, David donne de son temps si compté, de sa gentillesse de manière si naturelle.
Le seul bien qu’il souhaite garder est sa trompette. N’ayant plus son groupe de musique, il partage la musique qu’il aime tant avec ses dernières rencontres. Il pense souvent à ses parents, à son passé puisqu’il n’a plus d’avenir. Même si il s’attache un peu égoïstement à Alex, son but reste de trouver son cimetière des éléphants.
 » Et ce serait tout, un peu d’été, de musique, de compagnie et un être humain n’a pas besoin de plus, vraiment. »
Il y a beaucoup de douceur et de richesse dans les personnages d’Adriana Lisboa. Ils se retrouvent comme posés là, tentant de composer avec leur passé sans vraiment savoir ce qu’ils vont faire de leur avenir, si avenir il y a. Alors, ils profitent de la richesse de leurs rencontres.
L’auteur (ou le traducteur, je ne sais pas) utilise parfois des répétitions au sein des phrases ce qui peut étonner mais finalement, je trouve ce petit défaut charmant. Cela donne une musicalité et une naïveté au style qui cadre parfaitement avec l’ambiance du roman.
Je suis une nouvelle fois enchantée par l’auteur, je classe ce roman dans mes coups de cœur et j’ai dans la foulée commandé son premier roman, Des roses rouge vif.

bac2015