Le cri de l’aurore – Hoai Huong Nguyen

Titre : Le cri de l’aurore
Auteur : Hoai Huong Nguyen
Éditeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 250
Date de parution : 7 février 2019

Voile rouge ou noire sur cette barque qui transpercera l’aurore de son cri de vie ou de mort?
Dans le royaume imaginaire d’An Linh,  Thanh est arrêté puis emmené à la prison du Phare pour « participation à des activités visant à renverser l’État. » Sa femme, Isey, enceinte de plusieurs mois est désemparée. Elle parvient, avec l’aide des relations d’une ancienne nourrice à faire parvenir des lettres à son époux.

«  Grâce à cet enfant, je n’ai pas le droit au désespoir. »

Le cri de l’aurore est un roman épistolaire. Se succèdent les missives secrètes des deux époux séparés et les lettres d’Isey à sa mère retirée dans un monastère, à Mê lan,une ancienne amie de pensionnat et à Nam, l’amant de son frère disparu qui fait aussi partie des opposants de l’État.

Thanh, jeune professeur,  orphelin élevé par des moines, servira d’exemple pour mater la rébellion. Le gouvernement veut forcer le tribunal d’exception à condamner à mort le  dissident.
Nam propose à Isey de faire évader Thanh pour ensuite l’exiler sur l’île démocratique d’Helthen. Pour le couple, cette solution dangereuse est une promesse de vie mais aussi une séparation définitive.

Les échanges épistolaires entre Thanh et Isey traduisent la passion amoureuse qui les brûle et l’urgence à témoigner de leur amour absolu. Isey,  grâce à ses descriptions précises et vivantes donne au prisonnier des sensations de liberté.

 » Comme il ne nous est pas permis de nous voir, je m’invente en rêve un lieu où je peux venir te retrouver. Je l’ai placé sur une montagne inaccessible, dans une clairière où s’écoule un ruisseau qui serpente sur un lit de pierres. »

Elle lui permet aussi de voir son enfant, sa petite fille, Liley, née peu de temps après son arrestation.

 » Il n’y aura pas un jour où je ne lui parlerai de son père. »

Thanh aime écrire des poèmes à son épouse.

 »       Là nous mêlerons notre sang à la neige
nos âmes à la mer –
aimer et mourir
 sera notre seul langage –
      mourir et renaître
 sera notre seul voyage

Vers ce pays qui n’existe pas
  mais fièrement se dresse
          Palais de mots,  nuage de lettres
                   où palpitent le mystère des jours
                            les musiques inouïes

Le pays qui a ton visage, Isey,
             et l’odeur
                   des plaisirs
            de la nuit. »

D’une grande qualité littéraire, leurs lettres sont émouvantes tant l’intensité de leurs sentiments est perceptible.

 » Les mots sont pauvres, mais ils sont tout ce que j’ai pour aller jusqu’à toi. Ils nous relient; ce n’est pas tant qu’ils servent à dire les choses,mais ils les rendent présentes d’une mystérieuse façon. »
La correspondance entre Isey et ses amis, Mê Lan et Nam, donnent du rythme, du suspense en réservant de nombreux rebondissements dans les tentatives d’évasion.

Hoai Huong Nguyen ( déjà remarquée dans Sous le ciel qui brûle) parvient avec ce genre difficile du roman épistolaire à traduire tant de sentiments. par le biais de cette correspondance, l’auteur transmet un regard avisé sur un pays gangréné par le gouvernement en place, une société où les femmes sont davantage des ornements que des têtes pensantes comme Isey. Les lettres associent poésie, narration descriptive, action, suspense, passion amoureuse exacerbée par la séparation et la proximité de la mort.

Un moment de passion, de pure littérature  , d’évasion avec ce texte de toute beauté qui restera sans aucun doute une de mes meilleures lectures de l’année.

Une longue impatience – Gaëlle Josse

Titre : Une longue impatience
Auteur : Gaëlle Josse
Editeur : Notabilia
Nombre de pages : 192
Date de parution :  4 janvier 2018

Après la mort d’Yvon, Anne se retrouve seule et misérable avec son fils Louis. Etienne, le pharmacien, amoureux d’elle depuis l’enfance lui propose le mariage. Il aimera Louis comme son fils, promet-il.
Le couple a deux enfants qui relèguent un peu Louis dans le coeur d’Etienne. L’adolescent peine à se trouver. Un soir d’avril, Etienne le frappe à coups de ceinture. Louis s’enfuit.
Anne apprend qu’il s’est embarqué sur un navire et reviendra en décembre.
Commence alors pour cette mère blessée une longue attente.
«  Je suis seule, face à l’immense de l’océan, face à l’immense de mon amour absent, face à l’océan vide, face au trop-plein de mon coeur. Je marche, et je cherche ma place dans ma propre histoire. »
Elle s’occupe de ses deux autres enfants, en veut presque silencieusement à Etienne qui l’a sauvée et détruite et se promène chaque jour sur la lande guettant le retour des bateaux.
Elle écrit de longues lettres à son fils lui décrivant successivement ingrédient par ingrédient le repas qu’elle préparera pour le retour du fils, ce roi en exil. Elle détaille avec gourmandise les crêpes, fruits de mer, poissons, légumes nous faisant miroiter cette journée exceptionnelle avec ses couleurs, ses goûts, ses parfums.
C’est sa manière à elle de dire combien elle sera heureuse de l’accueillir, «  le goût de nourrir, de rendre heureux de cette façon-là »

Quelle douceur dans ce récit! Comme Etienne, j’aime cette femme, « habitée d’absents, cousue d’attentes, de cauchemars et de désirs impossibles ». Cette mère qui court sur la lande, s’inquiète au plus profond de son coeur muselant ses craintes pour ne pas peiner son entourage. Cette femme d’une grande simplicité qui souffre en silence des regards envieux des habitants aux vies étriquées de ce village de province.

Comme Anne, attendant son roi en exil, Gaëlle Josse tisse cette toile avec tous les petits éléments de vie qui ont construit cette femme, cette mère débordant d’amour maternel. Au fil des pages, la douleur de l’absence grandit mais avec tant de pudeur, de retenue que l’émotion monte graduellement. Alors un simple mot de pardon d’Etienne me fait chanceler et la boule d’émotion finit par éclater lors du dénouement.
Il y a tant de grâce dans ce récit qu’il est impossible d’en parler sans être dégoulinant d’émotion.

Un des plus beaux textes qu’il m’a été donné de lire.

 

Transcolorado – Catherine Gucher

Titre : Transcolorado
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur: Gaïa
Nombre de pages : 176
Date de parution : janvier 2017

Gaïa Éditions saurait-il dénicher de superbes premiers romans, en tout cas des nouveaux auteurs qui me séduisent par leur univers? Après mon coup de cœur pour le premier roman de Liliana Lazar, Terre des affranchis, voici celui de Catherine Gucher, Transcolorado.

Dan, l’héroïne du roman est un être exceptionnel, naïve et volontaire. De son lourd passé, elle garde des blessures et une connaissance des couleurs du ciel. Orpheline, dotée d’une petite pension, elle boit chaque matin un café whisky chez Joe, le bar du bout de la route. Puis, elle fuit le ciel bleu qu’elle appréhende et monte dans le Transcolorado, ce bus qui file vers Grand Junction puis Montrose.
A part glaner un peu dans les champs, c’est tout ce qu’elle peut faire de sa journée. C’est le seul remède contre les araignées dans sa tête et le grand ciel bleu.
 » Ces journées sans nuage, chaudes, juste faites pour les gens très heureux, dont les pensées limpides reposent tranquillement dans leurs têtes. Pour les autres, c’est vraiment un calvaire de se sentir regardé par le ciel sans défaut. Dans ces moments-là, on sait forcément tout ce qui ne va pas dans sa vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’on trouve la manière de dénouer l’écheveau tout emmêlé des peurs et des envies. »
Lorsqu’elle rencontre Tommy, elle sent qu’il n’est pas un homme qu’elle doit craindre. Apache, Cheyenne ou Comanche, il était « le seul à soulever des nuages de silence quand il marchait. »
Pourtant, en croisant une femme qui lui parle comme Tommy du péché d’Adam et Eve, elle le quitte pour rejoindre une ferme Amish.
Si elle se réjouit de retrouver les travaux de la ferme et surtout les chevaux et notamment un superbe Appaloosa, elle refuse que les Amish la remette à sa place de femme. Dan, avec ses dents noires et cassées, ne se sent bien qu’avec sa tenue d’homme et le stetson de Tommy.
 » Je n’aurais jamais voulu ressembler à ma mère, à cause de ses crises. Et j’étais sûre que tout cet attirail de fille, qu’elle voulait me voir porter, m’aurait écorché la peau et que je n’aurais plus jamais trouvé la paix. »
Elle attend la bonne couleur du ciel pour rejoindre Tommy, au milieu de sa nouvelle forêt de Douglas. Elle sent qu’auprès de cet homme balafré la chance peut enfin lui sourire.

Dan, meurtrie par ses drames d’enfance, forte des conseils de son père et de son ami Harry, ne se laisse pas facilement influencer. Même si, par naïveté ces histoires d’Adam et Eve la perturbent, son instinct animal la pousse à se battre pour saisir sa chance.
Catherine Gucher crée un univers aux ciels changeants dans ces grands espaces du Colorado avec des personnages fracassés, idéalistes, attachants.
Un grand premier roman et une héroïne que je ne suis pas prête d’oublier.

Le château des Pyrénées – Jostein Gaarder

gaarderTitre : Le château des Pyrénées
Auteur : Jostein Gaarder
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 220
Date de parution: février 2010

Avec Le monde de Sophie, Jostein Gaarder m’a mise sur le chemin de la lecture. Ce livre m’a révélé que lire était ouvrir sans cesse des portes sur d’autres mondes, d’autres cadres de réflexion. C’est depuis ce titre que je suis tombée dans la marmite et des années plus tard, j’en ai fait le titre de mon blog.
Bien sûr, j’ai ensuite lu beaucoup d’autres titres de l’auteur. Lorsque Le château des Pyrénées, avec pour couverture ce célèbre tableau de Magritte, est paru, je me suis ruée dessus. Curieusement, je ne l’ai pas lu de suite comme une friandise que l’on hésite à manger. Mon récent voyage en Norvège et peut-être le fait de savoir qu’un prochain roman de l’auteur viendrait prochainement en France ont forcé le destin.
La friandise n’avait pas passé la date limite de consommation et ce fut un pur régal.
Certes, certains pourront trouver ce livre empesé, voire ennuyeux puisqu’il s’agit d’une correspondance entre deux anciens amants. Mais, quelle matière!
«  Notre conscience est-elle seulement un produit de la chimie du cerveau ainsi que des stimuli de cet organe – en incluant ce que nous appelons la mémoire- ou bien sommes-nous, pour abonder dans ton sens, des âmes plus ou moins souveraines, qui, ici et maintenant, utilisons notre cerveau comme maillon entre une dimension spirituelle et l’environnement matériel de ce monde. »
Steinn est un scientifique. Il croit en la cosmologie, l’astrophysique, les lois naturelles. Solrun a la certitude de l’au-delà.
Tous deux se sont connus lorsqu’ils étaient étudiants dans les années 70 et ont vécu cinq ans ensemble. Un accident et une divergence d’interprétation les ont séparés.
Coïncidence, hasard….trente ans plus tard, Solrun et Steinn se retrouvent au même endroit, un même jour, même heure, sur la terrasse de cet hôtel en bois où leur divergence était née.
 » Ne me dis pas que c’est une pure coïncidence! Ne vois-tu pas que nous avons été guidés par une force supérieure. »
La preuve n’en est-elle pas cette image de femme d’un conte populaire, la femme aux airelles rouges.
Plus âgés, la conversation virtuelle entre les deux anciens amants est beaucoup plus constructive et intéressante. Qu’est-ce que la conscience? Existe-t-il quelque chose de divin?
Steinn déploie, avec brio, toutes ses connaissances sur l’origine du monde, le big-bang, les expériences qui prouvent parfois l’égarement des sens face aux phénomènes surnaturels.
 » Contrairement aux animaux, nous cherchons souvent à trouver une raison cachée, par exemple le signe d’une destinée, d’une providence ou de tout autre principe directeur, alors même qu’il n’y a rien à chercher. »
Mais si le big-bang a créé la vie,  » Est-ce que la conscience est un accident cosmique? »
 » S’il existe quelque chose de « divin », il faut que ce soit pendant ou avant le big-bang. »
Solrun lui remémore tout ce qu’ils ont vécu trente ans plus tôt et en esprit réceptif lui parle de ses rêves prémonitoires.
 » Je trouve plus facile de concevoir que deux âmes qui autrefois ont été très proches l’une de l’autre ont la faculté de communiquer à distance quand il s’agit de quelque chose qui les implique profondément sur le plan émotionnel. »
Steinn refuse de se laisser abuser par le paranormal ou la religion. Et sa mise en garde peut incessamment être rappelée.
 » J’ai écrit que les conceptions religieuses peuvent être  » utilisées à mauvais escient »…Pour les fondamentalistes – et il y en a dans tous les coins du monde- tout ce qui est écrit dans les vieux textes sacrés révélés constitue la norme. C’est la raison pour laquelle nous avons en permanence besoin d’une critique de la religion! »
Emportés par leur conversation, chacun en oublie parfois leur conjoint actuel, tant ce besoin de comprendre une histoire qui a marqué leurs vies est nécessaire.
Le fil conducteur de cette passion perdue donne un peu de « suspense » au débat. Qui a raison, qui a tort? Chaque lecteur y retiendra ce qu’il veut y voir.

Non seulement, le discours est passionnant mais le cadre m’a permis aussi de retrouver les lieux magiques récemment visités. Ceci a sûrement augmenté mon intérêt lors de la lecture.
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J’attends avec impatience la traduction française de ce roman repéré dans une librairie norvégienne.

 

 

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Enfants du diable – Liliana Lazar

LazarTitre : Enfants du diable
Auteur : Liliana Lazar
Littérature francophone
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution: 3 mars 2016

«  Un pays fort est un pays peuplé. » Cette devise a guidé la politique nataliste de Ceausescu pendant sa dictature de 1965 à 1989. La contraception et l’avortement étaient interdits à toute femme ayant moins de quatre enfants ( la limite passera à cinq enfants en février 1984). Les familles pauvres ou les femmes ne voulant pas d’enfants les abandonnaient  en nurserie puis les enfants étaient regroupés dans des orphelinats dès leur troisième année.
Ces dizaines de milliers d’enfants abandonnés étaient appelés les enfants du diable.
Elena Cosma, célibataire de trente cinq ans un peu disgracieuse exerçait dans les années soixante-dix,le métier de  sage-femme à Bucarest. Elle était une des rares à pratiquer des interruptions de grossesse pour les épouses des cadres du Parti. Mais, lorsque Zelda P., cette belle et jeune veuve rousse déjà mère de deux enfants, se présente à elle enceinte, la sage-femme en mal d’enfants voit une opportunité d’avoir enfin pour elle une bel enfant sain. Elle signe un pacte avec Zelda, simule une grossesse et devient ainsi la mère de Damian le premier juillet 1978.
Mais Zelda ne se laisse pas  écarter aussi facilement. En 1984, Elena fuit Bucarest en acceptant une mutation à Prigor, village moldave proche de Iasi.
Dans ce coin reculé où la nature est généreuse, la misère est moins visible et l’oppression politique moins forte. Toutefois, le maire, Miron Ivanov, vétérinaire et homme violent, y impose sa loi. Avec ses connaissances médicales, Elena parvient à affirmer ses talents et fait rapidement office de médecin en ce lieu assez rustre. Très vite, sa présence entraîne l’obligation de contrôler la fécondité des habitantes, de dénoncer les tentatives d’interruption de grossesse.
Elle s’oppose à la volonté d’avortement de Rona Ferman, la femme du tonnelier. Cette décision causera la perte de cette sympathique famille.

Pour obtenir plus d’avantages, Elena souhaite se rapprocher du Parti en proposant la création d’un orphelinat à Prigor.
« Les effectifs des orphelinats grimpaient d’année en année. Mais peu de gens savaient que les vrais orphelins y étaient rares. On trouvait là des enfants non désirés, nés hors mariage, dans des familles décomposées, de parents divorcés, de malades, de délinquants, de prisonniers ou de vagabonds. Le plus souvent, ils étaient issus de familles trop pauvres pour nourrir une bouche de plus. Des pères et des mères en détresse se tournaient vers l’État pour lui confier un bambin le temps que leur situation s’améliore. Des saisons passaient, puis des années, d’autres enfants naissaient et les parents ne revenaient pas chercher celui qu’ils avaient laissé. »
Toute l’horreur de ces maisons d’enfant est alors étalée avec cet exemple de Prigor. Violences, faim, abus sexuels, manque de médicaments, abus de tranquillisants, micro-transfusions en guise de vitamines, humiliations et obligation de reconnaissance au père de la Nation devant le portrait de Ceausescu entraînent un taux de mortalité élevé et des effets secondaires irréversibles.
 » C’est lui ton père! C’est grâce à lui qu’on t’a donné un abri, c’est lui qui te nourrit ! »
Ces passages sont poignants d’autant plus que nous suivons dans cette horreur les deux enfants de Rona Ferman. Et que face à ce destin cruel, Damian reste protégé par l’amour très protecteur d’Elena.
«  Le cocon que sa mère avait patiemment construit pour le protéger des dangers du monde était en train de se transformer en tombeau incandescent. »

Enfants du diable est un roman fort qui dénonce les conséquences à court et long termes de la politique nataliste de la Roumanie, pays touché aussi par la proximité de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Ce témoignage s’insère dans l’histoire d’Elena et le récit du destin de Damian. Les personnages et les relations humaines sont complexes et riches. Elena est une femme déterminée, contrainte à une alliance tacite avec Ivanov mais aussi parfois empreinte de doutes qui la pousseraient à réagir si elle ne craignait tant pour son fils. Supporte-t-elle toutes ces horreurs par fidélité au Parti, par nature ou par crainte pour son fils? Il est difficile de l’aimer ou de la détester. Comme si le diable faisait peser sur tous ses sujets des tendances morbides.

Après le succès de son premier roman, Terre des affranchis, Liliana Lazar traite ici un sujet fort de la Roumanie où elle a grandi. A la fois un éclairage vibrant des méfaits de la dictature de Ceausescu et une histoire solide et sensible d’une femme au cœur de ces exactions, ce livre confirme le talent de Liliana Lazar. Si le côté ténébreux est moins présent ( on retrouve toutefois l’étang tentateur et la peur des fantômes), la force narrative et la densité des personnages font de ce roman une lecture marquante.

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La huitième reine de Bina Shah

ShahTitre : La huitième reine
Auteur : Bina Shah
Lettres indiennes
Titre original : A season for Martyrs
Traducteur : Christine Le Bœuf
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 368
Date de parution : 3 février 2016

«  Le Sindh, lui, est une terre d’intrigue et de suspicion, où nous avons dû recourir à un mélange d’influence et de force pour maintenir la Loi et l’Ordre, délicat équilibre qui demande à la fois un poing d’acier et un cœur ferme. »

Le Sindh, une des quatre régions du Pakistan, est le personnage principal de ce roman de Bina Shah. Avec ses légendes, le désert du Thar, sa vallée baignée par l’Indus, cette région qui a pour capitale Karachi a intégré le Pakistan après la partition de 1947. C’est une région qui est le berceau de la civilisation pakistanaise et la terre qui a vu naître la famille Bhutto.

La force de ce roman est d’alterner une fiction actuelle, reflet du Pakistan d’aujourd’hui et un éclairage par l’histoire de la région depuis 984 après J.C., l’ensemble se rejoignant en 2007, date à laquelle Benazir Bhutto reprend sa campagne électorale après huit ans d’exil.

Ali Sikandar, musulman de vingt-cinq ans, est documentaliste pour la chaîne City 24 News. Après une année d’université à Dubaï, il fut contraint de suspendre ses études pour prendre en charge sa famille après le départ de son père vers une nouvelle vie.
Mais son rêve reste d’obtenir un diplôme universitaire américain comme son collègue Jehangir.
Ali est un garçon très discret, conscient des choses qu’il faut taire, parfois même aux êtres les plus proches. Aux yeux de tous, son père est mort. Cela vaut mieux que d’avouer qu’il est un zamindar ( féodal, propriétaire terrien détesté par les Pakistanais), qu’il a quitté sa famille pour aller vivre avec une seconde épouse et qu’il est partisan du PPP, le parti du peuple pakistanais crée par Bhutto.
Ali doit aussi cacher sa relation avec Sunita, une jeune hindoue car leur mariage est impossible en raison de leur confession différente et son intention de poursuivre ses études aux États-Unis.

En octobre 2007, Ameena, la productrice de City24 News envoie Ali couvrir le retour de Benazir Bhutto au Pakistan. Un attentat coûtera la vie d’Haroon, le cameraman. Ali, qui  » n’avait pas confiance en Benazir parce que son père l’avait tant aimée » prend conscience du charisme et du courage de cette femme. Cet attentat suicide marque le début de la prise de conscience politique d’Ali.Et il retrouvera cette grande dame en décembre 2007 à Rawalpindi lors du meeting qui lui fut fatal. Mais l’auteur, avec beaucoup de délicatesse, n’en dit rien afin de rester sur une vision puissante et pleine d’espoir de Benazir Bhutto.

Ce roman est d’une grande richesse pour celui qui veut découvrir et comprendre un pays comme le Pakistan. Grâce aux chapitres consacrés au passé, le lecteur comprend tout l’ancrage de cette région. L’importance des Pirs zamindars, descendants des saints soufis, dotés de nombreux privilèges par les Britanniques, les débuts politiques de Zulfikar Ali Bhutto, l’histoire des sept reines qui amène le titre de ce roman et couronne le charisme de Benazir Bhutto.

 » Pour eux, elle était un mélange de plusieurs choses: sœur, fille, héroïne, reine. Elle était comme les sept Reines de Shah Abdul Latif Bhittai, ce poète soufi qui avait décrit avec tant d’émotion les femmes du Sindh qui avaient combattu les oppresseurs, conduit des guerres, perdu la vie pour leurs amants.« 

C’est avec les douleurs et les ambitions d’Ali que nous comprenons ce pays tel qu’il est en 2007, fort de ce regard sur ce passé et porteur d’un espoir ancré en cette première femme pakistanaise prompte à se battre contre les abus d’un pouvoir qui tente encore de truquer les élections. Il faut toutefois noter que l’auteur sait aussi citer les reproches que le pays a pu faire aux Bhutto ( partage des terres par Ali Bhutto au grand dam des féodaux, corruption présumée et riche train de vie de Benazir Bhutto).

 » elle se tenait droite et fière, la tête haute, toisant de son long nez les hommes qui se bousculaient pour la saluer, une main posée sur le cœur en signe de respect.« 

La huitième reine est un roman passionnant, riche d’un éclairage historique teinté de la force des légendes et actualisé par la grandeur de personnages réels et fictifs nous donnant à voir le quotidien d’une région du Pakistan actuel.
Un coup de cœur que je conseille à tous ceux qui veulent en savoir davantage sur cette région du Sindh.

Retrouvez Bina Shah sur son blog ou son site Internet.

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Otages intimes – Jeanne Benameur

BenameurTitre : Otages intimes
Auteur : Jeanne Benameur
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 208
Date de parution : 19 août 2015

Auteur :
Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture.
Elle a déjà publié chez Actes Sud : Laver les ombres (2008 ; Babel n° 1021), Les Reliques (Babel n° 1049), Ça t’apprendra à vivre (Babel n° 1104), Les Insurrections singulières (2013 ; Babel n° 1152), Profanes (2013 ; Babel n° 1249), et Otages intimes (2015).
Elle a également publié pour la jeunesse, essentiellement chez Thierry Magnier.

Présentation de l’éditeur :
Photographe de guerre, Étienne a toujours su aller au plus près du danger pour porter témoignage. En reportage dans une ville à feu et à sang, il est pris en otage. Quand enfin il est libéré, l’ampleur de ce qu’il lui reste à réapprivoiser le jette dans un nouveau vertige, une autre forme de péril.
De retour au village de l’enfance, auprès de sa mère, il tente de reconstituer le cocon originel, un centre depuis lequel il pourrait reprendre langue avec le monde.
Au contact d’une nature sauvage, familière mais sans complaisance, il peut enfin se laisser retraverser par les images du chaos. Dans ce progressif apaisement se reforme le trio de toujours. Il y a Enzo, le fils de l’Italien, l’ami taiseux qui travaille le bois et joue du violoncelle. Et Jofranka, “la petite qui vient de loin”, devenue avocate à La Haye, qui aide les femmes victimes de guerres à trouver le courage de mettre en mots ce qu’elles ont vécu.
Ces trois-là se retrouvent autour des gestes suspendus du passé, dans l’urgence de la question cruciale : quelle est la part d’otage en chacun de nous ?
De la fureur au silence, Jeanne Benameur habite la solitude de l’otage après la libération. Otages intimes trace les chemins de la liberté vraie, celle qu’on ne trouve qu’en atteignant l’intime de soi.
 » Pour que j’ouvre un chantier d’écriture, il faut que je sois traversée par une question qui insiste, s’impose.[…] Le roman est une quête qui m’est nécessaire au moment où je l’écris. Avec Otages intimes, le questionnement était : quelle part de nous est toujours prose en otage? »

Mon avis :
 » Il se laisse emporter par l’inconnu. Peu à peu dans sa poitrine ça se desserre. La musique pénètre, les images refluent. »
Comment parler d’un roman de Jeanne Benameur sans paraphraser l’auteur ou délirer bêtement sur sa beauté. Comment expliquer que l’agencement de ses mots, la profondeur de ses personnages pénètrent au plus profond de moi, vers  » cette part à l’intérieur » de moi que je n’atteins que rarement, ma part d’otage? Celle qui me relie à l’intime, à mon origine qui a fait de moi l’adulte que je suis.
 » Ces paroles-là, c’est par la peau qu’elles trouvent leur chemin. »
Étienne, Enzo, Jofranka sont « définis » par leur naissance et construisent inconsciemment leur vie d’adulte en conséquence. Ce sont les images de guerre, la vision d’un mur d’otage, un visage dans un cauchemar pour Étienne ou les plaintes des femmes qui n’ont plus de racines, des rescapés pour Jofranka, des morceaux de vie intimes entraperçus pour Enzo, un déclencheur qui insidieusement fait émerger cet espace inexploré de l’âme.
Bien sûr les images de guerre fracassent, Etienne et Jofranca les cherchent et n’en ressortent pas indemnes.  » Les atrocités vues dans le monde vous prennent une part de vous. »
Mais les attentes d’Irène, la mère d’Étienne ou d’Emma, son amie peuvent aussi être des souffrances.
 » A chaque fois que tu pars, jusqu’à ton retour, je ne vis plus, je t’attends. Je ne m’appartiens plus. Je me sens prise en otage, moi, ici! Tu comprends ça?. »
Chaque personnage porte en lui la question qui définit sa vie.
Lorsqu’Enzo parle d’un écrivain italien, je trouve une grande ressemblance avec ce que je pense être la façon d’écrire de Jeanne Benameur.
 » C’est un livre aux phrases courtes et simples. Et Enzo se disait que cet homme travaillait les mots comme lui, le bois. Il devait les sentir d’abord, savoir bien d’où ils venaient, suivre leur trajet à l’intérieur de lui-même avant de les écrire sur le papier. »

Cette passion d’écrivain, cette sensualité produisent une fois de plus un roman coup de cœur inoubliable.

L’avis de Jérôme, de Bricabook, de Noukette

RL2015