La tendresse du crawl – Colombe Schneck

Titre : La  tendresse du crawl
Auteur : Colombe Schneck
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 112
Date de parution :  6 mars 2019

 

«  Pendant le crawl, l’épaule s’avance, bras étendu le plus loin possible, la main lâchée – le principe est d’oublier toute force quand l’action est inutile, le bras est dans l’air, il ne permet pas d’avancer, il est au repos, prend des forces afin d’agir quand il est dans l’eau, qu’il propulse le corps – j’apprends l’abandon. »

Adolescente, refusée dans une école de danse, Colombe ne fait plus confiance à son corps. Sa mère, la belle Hélène, malgré la force de son amour, ne savait ni caresser, ni embrasser. Est-ce pour cela que Colombe vit dans la peur, imaginant sans cesse le pire, refusant de s’engager? A cinquante ans, elle craint l’abandon.

Six mois après avoir vu le tableau de Klimt ( L’hymne à la joie, Le baiser au monde entier) dans un musée de Vienne, Colombe rencontre Gabriel. Il s’était croisé à l’adolescence et se retrouve trente-cinq après. Elle reconnaît en lui, ce grand homme protecteur.

«  Il est grand, je suis si petite, et je n’ai aucun effort à faire pour être en harmonie avec lui. »

Pendant neuf mois, ils vivent une grande histoire d’amour. Mais leur ennemi est à l’intérieur d’eux-mêmes. Colombe a vécu de nombreuses aventures difficiles. Ses parents, trop tôt disparus, un mariage raté, une aventure homosexuelle difficile. Peut-il y avoir des amours heureux?

Gabriel ressent la trop grande différence entre eux. Colombe est trop cérébrale, toujours dans le contrôle et la réflexion. Lui, cet homme immense, aime la légèreté, la douceur de vivre, le naturel.

 » Je devais m’habituer à l’incertitude de notre amour. »

Colombe égrène les mois suivant leur rupture. Dans cette mélancolie,  il y a aussi un chemin qui se dessine.

 » Il m’a appris que j’avais un corps. »

J’aime beaucoup l’écriture sensible de Colombe Schneck. Elle livre ici une très belle et intime réflexion sur le bonheur d’aimer, la crainte de l’abandon et la renaissance suite à la rupture.

L’insoumise de la Porte de Flandre – Fouad Laroui

Titre : L’insoumise de la Porte de Flandre
Auteur : Fouad Laroui
Éditeur : Julliard
Nombre de pages : 131
Date de parution : 17 août 2017

Vêtue du hijad sur une ample djellaba noire, Fatima sort du domicile familial dans un quartier de Molenbeek, elle va traverser le pont de Flandre, celui qui enjambe le canal qui sépare les Marocains des Belges, et rejoindre le centre de Bruxelles. Jeune fille cultivée, intelligente, elle est en proie à un conflit d’identité entre celle qu’on l’oblige à être et celle qu’elle se sent être. Comme plusieurs femmes en forme de poupées gigogne. Elle refuse la place de la femme soumise à un mariage programmé avec Fawzi. Pourquoi n’aurait-elle pas droit de s’asseoir en terrasse, de faire de la politique? Comme une provocation, avec ses pensées qu’elle doit taire, elle va se dénuder pour être enfin elle-même.

Ce chemin de Molenbeek à cette rue de Bruxelles où Fatima se rend en secret, nous le refaisons avec Fawzi. Il suit sa promise pour veiller sur son corps.
«  Il l’enveloppe du regard pour la soustraire à celui des autres. »
Fawzi n’était pas un bon élève, il ne sait pas grand chose. Il a surtout retenu les «  quelques certitudes frisant le dogme, indiscutables. Il sait que l’honneur se lave dans le sang. »

Troisième point de vue sur cette filature, celui d’Eddy, un journaliste free-lance qui perçoit le manège de Fatima et Fawzi. Déformation professionnelle, vigilance citoyenne, Eddy flaire le scoop, pourquoi pas l’attentat.

Ce regard ironique et cynique sur la différence de culture touche à son paroxysme lorsque des intellectuels débattent de l’évènement. D’un drame personnel, ils en font un plaidoyer contre Daech.
«  Nous sommes tombés dans le piège de Daech, faute de ne pas connaître l’Histoire, ou plutôt de ne connaître que celle des vainqueurs. »
Un débat intéressant mais bien trop court. J’en retiendrais un dialogue de sourd d’une élite qui ne veut pas mettre les pieds à Molenbeek et qui dresse trop rapidement des généralités.

Par contre, je n’oublierai pas cette jeune femme qui se veut insoumise. C’est elle qui a le pouvoir de changer les choses. Elle est le symbole d’une femme qui ne veut pas être réduite à son corps, ce corps qu’elle doit pouvoir libérer sans aucune entrave, sans aucun risque de susciter la concupiscence.

Ce court roman est une belle image qui ouvre sur un vaste débat.

Jupe et pantalon – Julie Moulin

MoulinTitre : Jupe et pantalon
Auteur : Julie Moulin
Éditeur : Alma
Nombre de pages : 304
Date de parution : 4 février 2016

Pour ce premier roman, Julie Moulin a trouvé un biais très original pour traiter le sujet pourtant assez classique du burn-out d’une femme moderne proche de la quarantaine coincée entre ses missions de mère, d’épouse et de cadre d’entreprise.
La narratrice de la première partie n’est autre que la jambe gauche, nommée Marguerite d’une femme tronquée à son initiale A..Marguerite est très proche de sa jumelle, la jambe droite, Mirabelle. Elles sont très liées par l’histoire; Mirabelle a donné sa peau pour faire une greffe sur Marguerite ébouillantée dans sa jeunesse. Ce qui ne les empêche pas d’avoir des visions différentes sur le mari de A., Paul. Ce qui ne facilite pas la marche.
Déplacements professionnels, varicelle des enfants, indifférence du mari, ces circonstances cumulées ébranlent le courage de A..
 » Nous sommes les éléments disparates d’une personne éclatée.  »
Chacun s’exprime, tente de sauver les meubles. Brice et Boris, les bras assurent les tâches quotidiennes. Mirabelle et Marguerite s’emportent parfois la nuit en somnambulisme.
 » Babette est ferme et drôle, fantasque, susceptible, généreuse. » Elles sont les fesses qui rêvent encore de moments coquins avec un mari un peu usé après douze ans de mariage. Tout cela commandé par Camille, le cerveau qui dérape de plus en plus. AVC, «  arrêt de vigilance de Camille« , le corps perd son unité.
Au sommet de la crise, A. s’effondre et devient Agathe. Il est temps de passer à la seconde partie avec les états d’âme d’Agathe qui doit enfin s’exprimer, devenir femme en dehors de chez elle, de ses missions de mère, d’épouse et de  » working-girl ».
«  on nous demande de choisir entre notre carrière, nos enfants, notre couple. Et nous, alors? »

Ce thème qui parlera à bon nombre de femmes est ici traité avec justesse et humour. Agathe veut à la fois la jupe et le pantalon, être une femme séduisante, libre et désirée et une personne reconnue qui assume pleinement ses engagements professionnels.
Mais  » peut-on changer sa vie sans la bouleverser? » Juste pouvoir s’aérer l’esprit sans ressentir de la culpabilité.
Malgré un petit bémol sur la fin, j’ai trouvé ce premier roman bien construit, original, drôle, et pertinent. Les femmes s’y reconnaîtront et peut-être que certains hommes (maris, chefs ou collègues) les comprendront mieux.