Mais leurs yeux dardaient sur Dieu – Zora Neale Hurston

Titre : Mais leurs yeux dardaient sur Dieu
Auteur : Zora Neal Hurston
Littérature américaine
Titre original : Their eyes were watching God
Traducteur : Sika Fakambi
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 320
Date de parution : 13 septembre 2018

 

 

Tout le village est là pour se moquer de Janie vêtue de sa vieille salopette quand elle revient des années plus tard, seule, sans son jeune amant. Pheoby, sa meilleure amie est envoyée en messagère pour recueillir son histoire.

Janie a été élevée par sa grand-mère, ancienne esclave, dans une maison de Blancs. Elle n’a jamais connu son père et sa mère a disparu. Grand-Ma, pour lui épargner les souffrances de sa condition, avait ratatiné son horizon en la mariant à Logan, un petit propriétaire terrien. Mais elle ne pouvait aimer cet homme. A seize ans, elle veut briller de sa propre lumière, rêver du grand amour en regardant les bourgeons et les fleurs.

«  Le mariage ne faisait pas l’amour…Ainsi mourut le premier rêve de Janie. »

Mais elle ne baisse pas les bras et suit Joe Starcks, un beau parleur qui lui conte fleurette. Il l’emmène à Eatonville, la ville des gens de couleur. Joe est ambitieux et débrouillard. Très vite, il s’impose maire de la ville, crée une Poste, un magasin et règne avec Janie sur son empire. La belle et jeune Janie devient la femme la plus convoitée du village.

« Pouvait pas être plus belle à voir et plus majestale que si elle soye reine d’Angleterre »

Pourtant, Janie se sent enfermée dans cette prison dorée. Son seul amusement est d’écouter les parleries des gens du village sur la véranda, de ceux qui pensent parfois être les esclaves de Joe.

« Y voulait juste que je reste m’asseoir là avec mes mains croisées. »

Joe devient vite jaloux, dévalorise sa femme et devient violent.

A sa mort, Janie a presque quatante ans. Et elle se laisse finalement séduire par Tea Cake, jeune homme de vingt-cinq ans.

«  Il ressemblait aux pensées d’amour des femmes. »

Malgré les ragots et la mise en garde de son amie, elle quitte tout pour suivre son jeune amant dans les Everglades.

 « Fut un temps moi j’ai jamais compté d’arriver à rien, Tea Cake, sauf à étre morte de toujours rester tranquille à ma place et me forcer de rire. Mais toi t’es venu et t’as fait quèque chose de moi. Alors moi chuis bien heureuse de n’importe quelle chose qu’on traverse ensemble. »

L’auteur donne la parole à ses personnages dans leur langage commun ( je n’ose imaginer la complexité du travail de la traductrice). Ce style est particulièrement déstabilisant. Il faut une à deux pages d’adaptation à chaque reprise de lecture. Mais une fois le rythme pris, l’histoire prend le pas sur le langage. Elle en est même subblimée en lui donnant un accent d’authenticité.

Ne vous arrêtez pas à cette originalité car l’histoire de Janie est palpitante. Du romanesque, bien sûr, mais aussi un regard sur le racisme. Celui à l’égard des gens de couleur, bien évidemment de la part des Blancs mais aussi parfois de certains Noirs.

Et surtout une belle héroïne qui ne perd pas de vue cette lueur, cette pierre précieuse qu’il y a en elle et qui souhaite par dessus tout vivre SA vie.

 

 

La nuit aux étoiles – Shobhaa Dé

DéTitre : La nuit aux étoiles
Auteur : Shobhaa Dé
Lettres Indiennes
Titre original : Starry nights
Traducteur : Sophie Bastide-Foltz
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 400
Date de parution : mars 2010, Babel, juin 2016

Shobhaa Dé est une auteure et journaliste très populaire en Inde. Même si Starry nights est le premier roman traduit en France, Shobhaa Dé a écrit 13 ouvrages qui ont tous un grand succès en Inde. Elle a fondé et dirigé trois magazines dont un consacré au cinéma. Née dans le sud de l’Inde et habitant à Bombay, elle nous parle dans ce roman d’un monde, celui de Bollywood qu’elle connaît bien.

Aasha Rani, jeune fille ravissante à la peau très noire est propulsée dans le monde du cinéma par ses parents. Son père, célèbre propriétaire d’un studio à Madras était déjà marié quand il a rencontré sa mère Gheetha ( Amma), jeune fille de quinze ans qui voulait devenir danseuse. Amma élèvera seule ses deux filles.  » Que peut bien faire une femme seule et sans ressources comme moi? » Vendre ses filles au « monde tapageur du cinéma indien. » Pour atteindre son objectif, elle n’hésite pas à pousser sa fille dès son plus jeune âge à faire des photos dénudées et des tournages porno et à la mettre dans le lit des producteurs comme Kishenbai qui lui fera faire son premier film.
Son succès fait très vite de Aasha Rani une star protégée par Sheth Amirchand, un membre du Parlement aux activités douteuses. Si elle connaît le grand amour dans ce monde-là avec Akshay, un acteur déjà marié, elle n’y voit aucun mariage heureux et ne vivra que des passions intenses mais passagères avec des acteurs, metteurs en scènes ou producteurs.
Le monde du cinéma est  » un monde complètement à part, qui n’avait rien à voir avec la réalité. Un monde fondé sur des illusions et des rêves en technicolor. »

C’est en Nouvelle-Zélande, loin de son pays et du monde surfait du cinéma qu’elle rencontrera son futur mari à Wellington. Jamie Jay Philips, néo-zélandais, féru de cinéma indien l’a toujours admirée. Jay lui montre qu’une nouvelle vie est possible. La naissance de leur fille Sasha les comble.

Lors d’un voyage avec Jay et Sasha à Londres puis en Inde, Aasha Rani constate qu’elle est toujours reconnue par son public. Mais en Inde, les choses ont bien changé. Son père est malade et abandonné. Sa mère a fait de sa sœur Sudha une star odieuse qui s’accapare les biens de la famille.
Pourtant là où son mari et sa fille ne voient que saleté, misère dans les rues de Bombay, Aasha s’amuse des regards joyeux de ces gens qui se jettent des couleurs pour la fête du printemps. Très vite, elle se laisse reprendre par l’ambiance des studios.  » C’est ton public. Ils t’adorent. Ils te veulent. »

Comment être respectée quand on est une femme, surtout dans cette profession  » qui grouillait de gens sans scrupules, de requins, de voleurs, de maîtres chanteurs, et de traîtres. » Aasha n’a que sa beauté, son charme pour vivre. Loin de Jay et de sa fille repartis en Nouvelle Zélande, peut-être trop âgée pour un cinéma qui ne parie que sur des adolescentes, spoliée par sa mère et sa sœur, toujours prête à écouter ses instincts de séduction, Aasha verra-t-elle encore que  » l’Inde peut aussi être très belle. »?

Avec cette histoire romanesque, Shodhaa Dé illustre parfaitement le milieu du cinéma indien où les stars font partie des symboles de la réussite sociale, non sans y perdre leur innocence. Une réussite pourtant éphémère dans un milieu corrompu et dans un pays où les femmes restent les obligées des hommes et de ceux qui ont de l’argent.

 » Les hommes sont cruels. Très cruels. Il n’y a pas de justice en ce monde. Et aucune égalité entre hommes et femmes. Ne va pas croire que le mariage y change quoi que ce soit. Ça ne fait même parfois qu’aggraver les choses. Qui a l’argent détient le pouvoir – n’oublie jamais ça. Il est le maître du jeu. Quand tu repenseras à ton propre mariage, tu verras que j’avais raison. La seule différence, c’est que certains hommes arrivent à ne pas montrer leur sentiment de supériorité. Ce sont ceux qu’on dit « cultivés ». Les autres ne s’en cachent pas. Ils font en sorte que leur femme se sente leur obligée. C’est la meilleure façon de les faire taire. »

Ce roman dépaysant et passionnant, même si la dernière partie à Londres me semble superflue, montre un personnage ambigu, capable de sentiments de respect envers sa famille et d’amour profond pour Akshay mais superficielle quant à sa volonté d’être adulée et faible vis à vis de ses besoins sexuels. Là repose sûrement toute l’ambiguïté d’une société puritaine en pleine révolution sexuelle où les gens prennent les bains de mer habillés, où les filles sont encore vues comme des fardeaux par leur père mais où par exemple les danseuses de Bollywood affichent sans complexe des poses lascives très suggestives.
Malheureusement, les mères se révèlent ici une fois de plus les vecteurs d’un système qui les écrase.

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Les putes voilées n’iront jamais au paradis ! – Chahdortt Djavann

DjavannTitre : Les putes voilées n’iront jamais au paradis
Auteur : Chahdortt Djavann
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 208
Date de parution : 6 avril 2016

 » Beaucoup de filles ont été abusées sexuellement très jeunes, souvent par l’oncle maternel ou paternel, et presque toutes ont été battues par leur père et humiliées dans leur féminité. Sans parler du fait que leur mère elle-même les a traitées de pute dès l’enfance. »

Une enfant née fille en Iran n’a-t-elle d’autre avenir que celui de vendre son corps? C’est ce que tend à montrer Chadortt Djavann avec les destins croisés de Zahra et Soudabeh et les témoignages de ces femmes de différents milieux assassinées, lapidées ou pendues pour prostitution.

«  Être une fille dans la pauvreté est une malédiction. Un garçon, même drogué et trafiquant, prend au moins plaisir à vivre certaines choses, par exemple la sexualité. »

A dix ans, les filles sont vendues en mariage à un homme trois fois plus âgé qu’elles. La seule question est déjà « combien? » pour la dot.  » il n’y a qu’un pas entre se prostituer et se marier. »

Les femmes semblent alors se soumettre à ce qui est leur destin. Lorsqu’elles se retrouvent seules avec des enfants à élever, elles deviennent prostituées ou bonnes « à tout faire et à tout sucer« .

Le pays est devenu si misérable,  » trop de pauvres, trop de miséreux, trop de drogués« , seul dix pour cent de la population détient les richesses.

Alors, même avec une licence ou une maîtrise, par nécessité, par plaisir, par évidence, par obligation, les femmes se prostituent, deviennent escort-girl pour les plus belles ou contractent des « CDD sexuels », ces sigheh ou mariages temporaires autorisés aux hommes qui ont déjà quatre épouses.

Chahdortt Djavann ne nous épargne rien avec des scènes particulièrement sordides, un langage cru qui est toutefois nécessaire pour comprendre l’humiliation. Les parcours de Zahra et Soudabeh que nous suivons de l’enfance à l’âge adulte permettent de mesurer l’inévitable destin. L’attachement à ces deux personnages suscite l’émotion. Les témoignages d’autres femmes, prostituées, assassinées, pendues ou lapidées confirment les propos en les généralisant. Certaines, plus instruites, permettent d’avoir un regard plus large sur la société iranienne.

Je ressors de cette lecture avec un profond dégoût pour cette société où les femmes ne sont  » plus que des proies sacrifiées à des maîtres indifférents et salaces, des sadiques que notre humiliation et notre souffrance excitaient« , je peine encore à croire que de telles choses soient possibles.

Je remercie l’auteur de nous laisser croire que finalement c’est  » l’ignorance qui crée l’espérance. »
Une lecture choc, une écriture courageuse qu’il est difficile de faire partager mais qu’il faut lire absolument.
Avec cette lecture, je participe à la découverte commune de cette auteure courageuse qu’est Chahdort Djavann dans le cadre du challenge Lire le monde.

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Jupe et pantalon – Julie Moulin

MoulinTitre : Jupe et pantalon
Auteur : Julie Moulin
Éditeur : Alma
Nombre de pages : 304
Date de parution : 4 février 2016

Pour ce premier roman, Julie Moulin a trouvé un biais très original pour traiter le sujet pourtant assez classique du burn-out d’une femme moderne proche de la quarantaine coincée entre ses missions de mère, d’épouse et de cadre d’entreprise.
La narratrice de la première partie n’est autre que la jambe gauche, nommée Marguerite d’une femme tronquée à son initiale A..Marguerite est très proche de sa jumelle, la jambe droite, Mirabelle. Elles sont très liées par l’histoire; Mirabelle a donné sa peau pour faire une greffe sur Marguerite ébouillantée dans sa jeunesse. Ce qui ne les empêche pas d’avoir des visions différentes sur le mari de A., Paul. Ce qui ne facilite pas la marche.
Déplacements professionnels, varicelle des enfants, indifférence du mari, ces circonstances cumulées ébranlent le courage de A..
 » Nous sommes les éléments disparates d’une personne éclatée.  »
Chacun s’exprime, tente de sauver les meubles. Brice et Boris, les bras assurent les tâches quotidiennes. Mirabelle et Marguerite s’emportent parfois la nuit en somnambulisme.
 » Babette est ferme et drôle, fantasque, susceptible, généreuse. » Elles sont les fesses qui rêvent encore de moments coquins avec un mari un peu usé après douze ans de mariage. Tout cela commandé par Camille, le cerveau qui dérape de plus en plus. AVC, «  arrêt de vigilance de Camille« , le corps perd son unité.
Au sommet de la crise, A. s’effondre et devient Agathe. Il est temps de passer à la seconde partie avec les états d’âme d’Agathe qui doit enfin s’exprimer, devenir femme en dehors de chez elle, de ses missions de mère, d’épouse et de  » working-girl ».
«  on nous demande de choisir entre notre carrière, nos enfants, notre couple. Et nous, alors? »

Ce thème qui parlera à bon nombre de femmes est ici traité avec justesse et humour. Agathe veut à la fois la jupe et le pantalon, être une femme séduisante, libre et désirée et une personne reconnue qui assume pleinement ses engagements professionnels.
Mais  » peut-on changer sa vie sans la bouleverser? » Juste pouvoir s’aérer l’esprit sans ressentir de la culpabilité.
Malgré un petit bémol sur la fin, j’ai trouvé ce premier roman bien construit, original, drôle, et pertinent. Les femmes s’y reconnaîtront et peut-être que certains hommes (maris, chefs ou collègues) les comprendront mieux.

A l’origine notre père obscur – Kaoutar Harchi

HarchiTitre : A l’origine notre père obscur
Auteur : Kaoutar Harchi
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2014

Auteur :
Née à Strasbourg en 1987, de parents marocains, Kaoutar Harchi, titulaire d’une licence de lettres modernes, d’un master de socio-anthropologie et d’un master de socio-critique est, depuis 2010, doctorante-monitrice à la Sorbonne, où elle assure des enseignements en littérature et sociologie. Elle vit aujourd’hui dans la région parisienne.
Elle est l’auteur des deux romans : Zone cinglée (Sarbacane; 2009) et L’Ampleur du saccage (Actes Sud ; 2011).

Présentation de l’éditeur :
Enfermée depuis son plus jeune âge dans la “maison des femmes”, une bâtisse ceinte de hauts murs de pierre où maris, frères et pères mettent à l’isolement épouses, sœurs et filles coupables – ou soupçonnées – d’avoir failli à la loi patriarcale, prise en otage par les mystères qui entourent tant de douleur en un même lieu rassemblée, une enfant a grandi en témoin impuissant de l’inéluctable aliénation de sa mère qu’un infini désespoir n’a cessé d’éloigner d’elle.
Menacée de dévoration par une communauté de souffrance, meurtrie par l’insondable indifférence de sa génitrice, mais toujours aimante, l’abandonnée tente de rejoindre enfin ce “père obscur” dont elle a rêvé en secret sa vie durant. Mais dans la pénombre de la demeure du père, où sévit le clan, la guette un nouveau cauchemar où l’effrayant visage de l’oppression le dispute aux monstrueux délires de la névrose familiale dont il lui faudra s’émanciper pour découvrir le sentiment d’amour.
Entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable aussi cruelle qu’universelle de qui s’attache à conjurer les legs toxiques du passé pour s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière, corps et âme habitable.

Mon avis :
Après deux romans privilégiant les personnages masculins, Kaoutar Harchi donne ici la voix à une femme. Toujours fidèle aux problématiques de son pays d’origine, elle s’est nourrie des combats, des blessures et des sourires des femmes pour construire un roman de souffrance mais aussi d’espoir.
La narratrice est née dans la maison des femmes, cette bâtisse aux chambres sans fenêtres qui enferment simplement par leur soumission des femmes jugées fautives par leur mari ou leur famille. Elle vit sa jeunesse et son adolescence auprès d’une mère bafouée mais toujours amoureuse du Père, sans jamais recevoir la tendresse espérée d’une femme qui est une mère pour toutes les autres sauf pour sa fille.
Des conversations, des carnets intimes, elle reconstruit toutefois l’ombre de ce Père  » qui avait fait de notre quotidien une succession d’instants suspendus. »
Et l’on écoute les voix de ces femmes en une seule prière de soumission à l’homme idolâtré et souverain dans cette  » maison des délits du corps où l’on ne châtie ni ne violente mais rééduque« .
Puis, orpheline de tendresse, la jeune fille ne peut que remonter à la source du malheur pour comprendre ou tenter de trouver cet amour idolâtré, cette famille mondaine qui les a rejetées par jalousie, pour provoquer à travers elle le retour de l’homme vers la femme châtiée qui n’a cessé d’attendre.
Des phrases courtes parfois tronquées donnent une respiration haletante à ce récit. L’auteur nous transporte parfois dans une irréalité volontaire, transformant l’histoire en un mythe qui montre que ce pays n’est pas réduit à la réalité avec  » les soldats qui combattent et les femmes qui se sacrifient » mais peut aussi espérer la force et la beauté d’une scène d’amour entre un père et sa fille.

Kaoutar Harchi, très jeune romancière, a le style et l’univers d’une tragédienne.

 

rentrée

Les nuits de Karachi – Maha Khan Philips

philipsTitre : Les nuits de Karachi
Auteur : Maha Khan Phillips
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages :
Date de parution : avril 2012

Auteur :
Maha Khan Phillips est née à Karachi en 1976. Elle est spécialiste de l’analyse des conflits internationaux, diplômée de l’Université du Kent (Canterbury). Depuis 1994, elle travaille à Londres comme journaliste économique et financier. Les nuits de Karachi est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Diplômée d’Oxford, la riche, belle et brillante Amynah Farooqui tient une rubrique people dans un quotidien de Karachi où, sous couvert d’anonymat, elle multiplie les ragots sur la jet set pakistanaise. Avec ses amies d’enfance Mumtaz (fille d’un baron de la drogue) et Henna (fille unique d’un politicien qui lui a imposé
un mariage de raison), Amynah symbolise mieux que personne cette élite parfaitement indifférente à la réalité d’un pays dont la population est tout à la fois pauvre, ignorante, et attirée par
l’intégrisme religieux. Mais quand les trois amies décident de réaliser un documentaire sur la violence faite aux femmes, le film échappe bientôt à leur contrôle et leurs vies partent en vrille. Ecrit avec brio et plein d’humour noir, ce premier roman étincelant et subversif dynamite la sage image de soumission de la femme dans les sociétés islamiques. Rien de tel que ce cocktail Chanel, sexe et cocaïne pour comprendre la décadence qui s’est emparée de l’un des pays les plus instables du monde.

Mon avis :
Maha Khan Philips a pris un grand risque avec ce premier roman. Car, il me semble qu’elle a voulu écrire un roman satirique sur la commercialisation de la douleur des femmes battues pakistanaises et sur le ridicule des médias. Toutefois, il est difficile de prendre ce roman au second degré et le traitement ironique de deux sujets aussi importants et délicats m’a un peu surprise.
D’autant plus, qu’en contexte, elle campe une vision de Karachi assez dépravée avec, pour principal exemple, le personnage principal, Amynah Farooqui. Cette jeune chroniqueuse, issue d’un milieu très aisé, passe sa vie dans les soirées branchées où règnent alcool et drogues. Ses deux meilleures amies, Muntaz et Henna
sont aussi deux privilégiées même si l’une est un peu coincée et l’autre prête à se soumettre à la purdah (pratique de la ségrégation de la femme par le confinement dans les maisons et le port de vêtements couvrant le corps). Oui, l’auteur utilise quelques mots en ourdou expliqués dans un glossaire final. Mais ce côté exotique me semble superflu, quoiqu’il évite certaines répétitions à l’auteur qui utilise ainsi le mot étranger et sa traduction dans la même phrase.
J’aurais préféré que l’auteur traite ce sujet avec moins d’ironie car il est intéressant. Elle ébauche ici la perversité des médias qui manipule l’information pour en faire du spectaculaire. Le besoin de succès du créateur devient alors égoïstement l’objectif premier    de l’information. Mumtaz, pourtant fragile au départ, devient une carriériste redoutable et fait passer son avenir avant le bien-être de la pauvre Nilofer, femme battue du documentaire qu’elle produit avec ses amies, Amynah et Henna. L’auteur exprime parfaitement cette manipulation de l’information et montre tout l’opportunisme des acteurs à tous les niveaux.
Seulement, le problème crucial de la condition féminine me paraît ici trop ridiculisé. D’une part, avec ces extraits du roman ébauché par Amynah et d’autre part avec l’exemple de Nilofer, personnage odieux, hautain qui semble plus menteuse que battue.
J’ai choisi ce roman pour en apprendre davantage sur le Pakistan mais cette version jet-set, même si elle ébauche des problèmes cruciaux, m’a semblé très réductrice.

 Je remercie les Éditions Albin Michel pour la découverte de ce premier roman.

 Vous pouvez lire un avis plus positif chez Mélopée, ou un avis plus proche du mien, chez Yv.