Paz – Caryl Ferey

Titre : Paz
Auteur : Caryl Ferey
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 544
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Une histoire de famille, reflet de celle d’un pays, voici l’ossature du nouveau roman de Caryl Ferey. Et cette fois, cela se passe en Colombie, où, malgré le processus de paix engagé, la violence dépasse toujours l’entendement. On ose à peine croire que l’auteur fut contraint d’édulcorer face à la réalité ambiante.

Depuis Zulu, en lisant Caryl Ferey, je sais à quoi m’attendre. L’horreur, la sauvagerie au fil des pages, poussées à l’extrême, à tel point qu’on ne la ressent plus, tant elle est difficile à visualiser.

Lautaro, fils aîné de Saul Bagader, procureur général de la Fiscalia, est chef de la police criminelle de Bogota. Ténébreux sans état d’âme, il noie son passé dans de brèves étreintes négociées sur Tinder. En pleine nuit passée avec Diana Duzan, journaliste d’investigation, qui, elle aussi cache son identité pour ses rencontres sexuelles, il est appelé par Diuque, son fidèle lieutenant. Un corps, étrangement mutilé vient d’être découvert sur la plaza de los Periodistas. Si Lautaro a bien nettoyé Bohota depuis la prise de fonction de son groupe anti-corruption, il se retrouve aujourd’hui  face à une trentaine de cadavres, souvent balancés par morceaux dans tout le pays. Une barbarie qui rappelle l’époque de La violencia.

En pleines négociations de processus de paix avec les ex-FARC, Saùl Bagader et Oscar de la Peña, ministre de la justice pressenti pour être le futur Président de la Colombie,  mettent la pression sur Lautaro pour trouver rapidement les coupables.

Les suspects ne manquent pas entre le chef du clan du Golfe, l’un des plus puissant cartel de Colombie, le chef des Farc, les réfractaires aux processus de paix, les cartels de narcotrafiquants et les réseaux de prostitution.

Diana Duzan, surprise par l’identité de son amant d’une nuit, mène aussi son enquête. Très vite, elle tombe sur la piste de Orlando Mercer, le seul rescapé lors de l’éradication du Front 26 mené par Lautaro des années plus tôt. Curieusement, toutes les personnes s’y intéressant sont retrouvées mortes.

Couples abîmés, enfants abandonnés, folie et souffrance sont les résultats d’une époque sur la famille Bagader. Autour règne la même misère, sacrifiant les jeunes filles prêtes à tout pour de l’argent facile, les travailleurs sociaux oeuvrant pour la paix, tous ceux qui dénoncent la corruption.

Caryl Ferey dresse un tableau macabre mais documenté de l’histoire de la Colombie. Une histoire dont il est difficile de sortir, tant sur le terrain que sur le papier.

Je remercie les Editions Gallimard et Babelio pour cette lecture dans le cadre de l’opération Masse critique Mauvais genres.

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Retourner dans l’obscure vallée – Santiago Gamboa

Titre : Retourner dans l’obscure vallée
Auteur : Santiago Gamboa
Littérature colombienne
Titre original: Volver al oscuro valle
Traducteur : François Gaudry
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 448
Date de parution : 24 août 2017

Je ne m’attendais pas à lire la vie passionnante d’un des plus grands poètes français dans le roman d’un auteur colombien. Et pourtant, le narrateur glisse dans son histoire, les passages de son livre sur la vie de Rimbaud. Le poète, ce jeune diable des Ardennes, éternel migrant, sur les traces d’un père absent ne rêve finalement que de revenir à Harar, ville d’Abyssinie. «  Cette lointaine vallée était son seul endroit au monde. »
N’est-ce pas finalement le destin de chacun : « juste revenir »?

«  En fin de compte,nous recherchions tous avec anxiété quelque chose qui nous protège, même lointain et invisible. Tout ce qu’on peut faire, c’est raconter des histoires et croire qu’un jour elles nous sauveront. »

Dans ces histoires, on peut reprocher à l’auteur de se disperser, de toucher un peu à tout. Mais finalement, tout se tient, et surtout tout est passionnant sous la plume de Gamboa.

Le narrateur fut consul en Inde pendant sept ans. Là, il s’était occupé du frère de Juana, emprisonné à Bangkok ( Prières nocturnes). Depuis, plus aucune nouvelle de cette fille et de son fils. Jusqu’à ce message reçu en Italie lui demandant de la rejoindre à Madrid.
En parallèle, nous suivons la psychanalyse de Manuela Beltrán. Elle nous conte une enfance douloureuse puis son émancipation grâce à la mère d’une riche amie. Elle a accepté d’endosser une peine de prison pour elle en échange d’une nouvelle vie. Nous suivons ensuite sa rencontre avec une poétesse délaissée par son mari, séduite par le talent poétique d’une Manuela déchirée, brûlée par la vie, rongée par le désir de vengeance envers Freddy, celui qui lui avait volé son enfance.
Quelle similitude avec la vie de Rimbaud, violé lui aussi, amoureux d’un autre poète ( Verlaine) qui l’entraîne vers l’alcool et les drogues, éternel voyageur vers des villes mystérieuses qui abritent des histoires passionnantes.
 » Les héros naissent de la haine et de la rage. »

D’autres personnages viennent s’inscrire dans ce récit, notamment Carlitos, un philosophe messianique populiste et violent et le prêtre Palacios rencontré à l’hôpital. Leurs insertions peuvent déstabiliser certains lecteurs mais faites confiance à Santiago Gamboa, il sait parfaitement où il emmène son lecteur. Et vous ne regretterez pas ce beau voyage.

«  Partir loin, de plus en plus loin, parce que tout voyage est au fond une recherche de sens. »

D’autant plus que l’auteur s’inscrit parfaitement dans l’évolution mondiale avec, bien sûr la récente progression de la Colombie dans l’heure du Pardon depuis l’accord signé entre la guérilla et le  gouvernement  mais aussi la métamorphose de l’Europe, clivée entre riches et chômeurs. L’ arrivée à Madrid se fait d’ailleurs en plein attentat terroriste.

De l’action, de la réflexion, de la poésie, un regard sur le monde. De quoi passer un excellent moment de lecture!

 » Dans notre République, la lecture des œuvres de Shakespeare sera obligatoire.Elles contiennent ce qu’il y a de plus profond et de plus noble : l’honneur, la dignité et les valeurs anciennes de la condition humaine en lutte contre l’ambition,la trahison, le mensonge et l’envie. Et plus grave encore : l’ignorance qui est la mère de tous les maux. »