La tristesse des femmes en mousseline – Jean-Daniel Baltassat

Titre : La tristesse des femmes en mousseline
Auteur : Jean-Daniel Baltassat
Éditeur : Calman Levy
Nombre de pages : 330
Date de parution : 16 août 2018

Jean-Daniel Baltassat drape son récit d’une belle tristesse. Celle d’une époque puisque nous sommes à la fin de la seconde guerre mondiale, lorsque le monde découvre l’horreur des camps de concentration et celle qui émane d’une artiste peintre peu diserte, Berthe Morisot.

Paul Valéry rencontre pour la première fois Berthe Morisot aux Mardis de Mallarmé en 1894. Il avait tout juste vingt ans. Berthe, mariée à Eugène Manet était en deuil. Peu expressive, en dehors de son regard de malachite, elle ne peut répondre à la question de son hôte sur le sens de sa peinture.

«  Auriez-vous pour nous, m’aviez-vous demandé en mars, un mot, une phrase qui dirait le poème de votre peinture? »

Alors qu’il doit préparer un papier pour l’exposition des œuvres de Berthe Morisot au musée de l’Orangerie, Paul Valéry est absorbé par cet énigme au point de ne pas entendre les craintes de son amie Mathilde sur la situation des juifs.

«  L’art, selon le mot de Nietzsche, n’est-il pas la seule présence qui permit de survivre à la réalité? »

C’est en lisant les lignes que Berthe Morisot consignait dans un petit carnet à la couverture jaune offert par son amie, la Duchesse Adèle que Paul Valéry va tenter de comprendre la personnalité discrète et obscure de Berthe Morisot et peut-être trouver la lumière en cette période obscure de guerre.

«  Souvent, j’ai pensé que nos peintres (Degas, Renoir, Monet surtout) ne cherchaient qu’à lutter contre ce temps qui passe et nous accable de la ruine perpétuelle qui est à l’œuvre en nous comme en tout ce qui nous entoure. Mais cette peinture-ci ne lutte pas. Elle est la couleur du présent. Ou peut-être du passage, comme dit Monet. »

Ce carnet jaune, son contenu, les propos de Paul Valéry, Mallarmé, Degas ou autres sont de pure fiction. Il en reste l’atmosphère d’une époque mouvementée, d’un milieu d’artistes où les femmes peinaient à se faire une place, le portrait énigmatique de Berthe Morisot qui posa pour Édouard Manet mais épousa son frère. 

Et surtout, une réflexion sur l’art. 

La technique de Manet, bien évidemment, «  qui fait chatoyer ce qui ne peut être vu et ce que nous ne pouvons caresser de la main. » La théorie sexiste de Blanc qui associe le dessin à la virilité masculine et la couleur comme expression du féminin sans oublier tout ce qu’une femme ne doit pas peindre. L’opposition courtoise entre gens de lettres et peintres. On y croise Mallarmé, Baudelaire, Degas, Duret, Manet.

Les descriptions de tableaux combleront les amateurs d’art. Je suis pour ma part restée très dubitative sur l’analyse du tableau de Manet ( Le repos) où Berthe Morisot pose en robe de mousseline. 

L’ensemble du récit manque d’unité pour réellement capter mon intérêt. 

Si le roman commence et termine par l’effarante découverte de la condition des juifs pendant la seconde guerre mondiale, on effleure à peine ce thème lors du développement.

La vie passionnante de Berthe Morisot, certes personnage assez énigmatique, s’effiloche par bribes noyées dans les considérations assez pointues sur l’Art.

Tous les personnages, toutefois suffisamment connus, manquent pourtant d’ancrage dans ce récit.

Une lecture à réserver aux amateurs d’Art.

 

La fièvre de l’aube – Péter Gardos

GardosTitre : La fièvre de l’aube
Auteur : Peter Gardos
Littérature hongroise
Titre original : Hajnali láz
Traducteur : Jean-Luc Moreau
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 270
Date de parution : 11 avril 2016
«  Laissez-nous rêver! »
Myklós Gárdos, poète et journaliste hongrois, a vécu l’enfer des camps pendant la seconde guerre mondiale. De ce qu’il y a subi, le lecteur en saura peu mais suffisamment pour comprendre qu’ en juillet 1945, en centre de traitement suédois il se tourne vers la vie.
 » Vous avez traversé des épreuves terribles, et vous avez survécu. Oui, vous avez survécu, Miklós. Ne lâchez rien, c’est la dernière ligne droite. »
Quand il est arrivé à Lärbo, sur l’île de Gotland, il ne pesait plus que 29 kilos, avait perdu 12 dents remplacés par des dents de métal, avait le typhus et la tuberculose. Chaque matin,à l’aube, une forte fièvre le terrasse. Lorsque le médecin du camp, Lindholm lui annonce qu’il lui reste six mois à vivre, il recense les femmes hongroises de sa région natale recueillies dans les centres de traitement suédois et leur écrit une lettre.
 » Ces cent dix-sept lettres, il aurait pu les multiplier au papier carbone. Elles ne différaient les unes des autres que par un seul mot : le nom de la destinataire. »
Sur les dix-huit réponses, celle de Lili Reich, retient son attention. Sans nouvelles de sa mère, Lili, dix-huit ans, est de santé très fragile. Elle aussi, a vécu le cauchemar des camps de concentration. Parrainée par une famille suédoise catholique, elle souffre d’avoir renié sa judéité. Sur les conseils d’une de ses amies, elle répond à Myklós.
De lettres en lettres, d’espoirs de rencontre en visites surveillées, Myklós et Lili vont mettre tous leurs espoirs l’un en l’autre. Ils ont tant besoin de chaleur humaine.
Péter Gárdos est son fils, c’est lui qui raconte cette histoire à partir des lettres retrouvées à la mort de son père. Des échanges épistolaires, il raconte la vie dans les centres de traitement, les amitiés, la joie de recevoir enfin des nouvelles de Hongrie, les doutes et problèmes de santé de chacun, l’espoir socialiste.
La douceur de Lili, la volonté de Myklós, la preuve que l’obstination est une promesse d’espoir sont des points forts de ce récit, qui, toutefois, par le biais du fils perd de sa spontanéité et de sa profondeur.
Péter Gardós a lui-même adapté ce premier roman au cinéma.

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Blond cendré – Eric Paradisi

paradisiTitre : Blond cendré
Auteur : Eric Paradisi
Éditeur : J.C. Lattès
Nombre de pages : 205
Date de parution : août 2014

Auteur :
Éric Paradisi est l’auteur de plusieurs romans dont La Peau des autres et En retard sur la vie.

Présentation de l’éditeur :
Si les morts parlent aux vivants, c’est pour leur apprendre comment vivre et ne se souvenir que de l’amour.
Alba et Maurizio se rencontrent à Rome pendant la guerre. Elle transmet les messages de la Résistance, il est coiffeur dans le ghetto. Déporté à Auschwitz, Maurizio survit en devenant le barbier de sa baraque, sans jamais renoncer au souvenir d’Alba, à la délicatesse de son visage dessiné sur du papier volé.
Ce portrait, comme sa souffrance, Maurizio l’a confié à sa petite-fille.
Des années plus tard, au cours d’une interminable nuit, elle raconte à l’homme qu’elle aime cette histoire qui est son héritage. Mais à mesure que la nuit avance, le drame resurgit…

Mon avis :
 » Mourir ne sert à rien, ici tout le monde finit par mourir, chuchota-t-il. Mais les nazis vont perdre la guerre et ils ne pourront pas tous nous tuer. Ceux qui survivront auront le devoir de raconter les atrocités que nous avons subies. Tu dois rester vivant, et moi aussi je resterai vivant. »

Vivant, peut-être…mais marqué non seulement d’un matricule mais d’une mémoire cruelle. Comment raconter lorsque les mots sont dérisoires, comment ne pas regretter d’être un survivant alors que tant d’autres sont partis, comment continuer ce métier de coiffeur avec cette main qui devait couper les nattes des cadavres de fillettes avant de les brûler dans les fours?

 » A Auschwitz, il n’y avait qu’une seule couleur, murmura-t-il, celle de la cendre.
Le peintre le considéra avec émotion, puis lui dit avec douceur :
Chaque homme a le droit à une couleur, celle de sa liberté, il existe une infinie de couleurs pour chacun d’entre nous. Un jour, tu trouveras la tienne... »

Maurizio finit par refaire sa vie en Argentine, s’installe comme coiffeur coloriste. Le succès rapide lui vaudra de coiffer Evita Peron et de lui créer cette sublime teinte blonde. Plus tard, il s’occupera beaucoup de sa petite-fille qui a les cheveux blond cendré comme le premier amour de sa vie, Alba, cette jeune résistante communiste italienne arrêtée en même temps que lui . Lui parce qu’il est juif, elle pour ses activités avec la Bandiera rossa.

L’auteur alterne le récit de Maurizio depuis le début de la seconde guerre mondiale à sa vieillesse en Argentine avec celui de Flor, une femme qui parle à son amant. Le départ est assez confus et énigmatique puis quelques points communs comme la neige, la cendre et la force de l’amour créent les liens entre les deux histoires, celle d’un grand-père et de sa petite-fille.

Avec un sujet classique et rebattu sur les camps de concentration, l’auteur parvient alors à créer son point de vue. La force de l’amour, la tendresse, le calme, l’attachement à une passion (celle des couleurs et des cheveux) sont autant de points communs entre Maurizio et sa petite-fille qui se rejoignent dans la cendre. La voix de Flor exhorte à la vie malgré les drames, tout comme Johan, prisonnier des camps pouvait soutenir Maurizio.

Eric Paradisi a vécu cette perte dramatique d’un être aimé lors d’un incendie. Avec l’histoire de Flor et de Maurizio, il tente de montrer qu’au-delà des pires épreuves, des horreurs de la guerre ou de la vie,  l’amour doit renaître dans les cendres, parce que chacun a droit à sa couleur.

Un roman touchant, tragique mais tourné vers la vie qui témoigne de l’Histoire et du drame personnel.

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