Tant bien que mal – Arnaud Dudek

Titre : Tant bien que mal
Auteur : Arnaud Dudek
Editeur : Alma
Nombre de pages : 96
Date de parution : 5 avril 2018

Ce n’est guère étonnant si le narrateur préfère écrire des romans pour enfants à la carrière d’enseignant ou d’avocat. Les ogres, les peurs d’enfant, il connaît. A sept ans, en sortant du catéchisme, il se fait aborder par un homme au volant d’une Ford Mondeo. L’homme à l’accent slave et à la boucle d’oreille a besoin d’aide pour retrouver son chat blanc.
«  Ce qui s’est passé durant ces trente minutes, je refuse de m’en souvenir, je ne m’en souviens pas. »
L’enfant se crée des rituels pour conjurer le sort. Il apprend à apprivoiser les peurs, à « faire taire le monstre innommable » tapi au fond de lui. Son silence a peut-être coûté la vie à cet autre garçon retrouvé mort cent kilomètres plus loin. La victime culpabilise encore et toujours. Alors, il faut se faire mal physiquement pour faire taire la douleur morale.

L’écrivain a trente ans quand il reconnaît cet accent slave dans la voix de cet homme qui tient le pressing dans la rue de la boulangerie. Ne serait-ce pas le moment de prendre une décision, celle qui pourrait enfin lui faire tourner la page, lui faire « enfanter un horizon ».

Avec une pudeur extrême, Arnaud Dudek aborde un sujet poignant. Aucune malsanité, aucun besoin de chercher l’apitoiement. Le texte reste léger, voire parfois primesautier en insérant un paragraphe sur la meilleure façon de peler une banane ou les origines de la lettre anonyme.

Tant bien que mal est un court roman qui aurait pu être écrit par le narrateur comme un roman pour enfant. Il a la puissance du vécu et la douceur utile à faire sortir les silences des enfances meurtries.

Un très beau texte à ne pas rater.

Publicités

Les rêveurs – Isabelle Carré

Titre : Les rêveurs
Auteur : Isabelle Carré
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 304
Date de parution : 10 janvier 2018

Premier roman d’une actrice que l’on ne peut qu’aimer tant elle semble délicate, «  discrète et lumineuse ». Ce doux sourire cache des blessures d’enfance que le théâtre et l’écriture ont pu légèrement adoucir en permettant que « ça déborde ».
Isabelle est née dans une « famille bordélique », fruit de « la rencontre de deux malentendus ». A la fin des années 60, sa mère, enceinte d’un homme qui ne veut plus d’elle, quitte le pensionnat. Ses parents de grande lignée l’isolent dans un appartement de Pantin, cachant une grossesse qui ruine les apparences. Elle rencontre un étudiant des Beaux-Arts, issu d’une famille de cheminots, futur styliste chez Pierre Cardin et designer qui l’épouse et reconnaît son fils. Ce n’est qu’une manière de fuir des penchants homosexuels qu’il admettra plus tard en vivant avec Paul.

En attendant, Isabelle et ses frères vivent dans un appartement kitch avec une « mère qui se désagrège » et un « père bizarre ». Une première tentative de suicide conduira la jeune fille de quatorze ans en hôpital psychiatrique. « La vie est brutale » alors tous se consolent en rêvant.
«  J’ai quatorze ans et je vais au cinéma tous les deux jours. »
A quinze ans, elle vit seule dans un appartement.

Avec une belle nostalgie des années passées où l’on rembobinait les bandes magnétiques avec un crayon, avec une bande son qui prête à l’actrice des mots reflétant ses états d’âme, Isabelle Carré raconte sa jeunesse, dévoilant un peu la partie immergée de l’iceberg qui aurait pu la faire couler.
« Mon récit manque d’unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l’image de nos vies, en tout cas de la mienne. »
Isabelle Carré est une bonne actrice. Faut-il être blessé pour être un bon écrivain? J’ai senti trop de rondeurs, une légère tentation de vouloir émouvoir, une forte volonté d’être comprise. Sa douceur naturelle l’empêche de s’indigner, de donner du relief au récit.

A force de jouer la vie des autres, l’actrice avait besoin de lever le voile sur son passé. Un atelier d’écriture avec Philippe Djian lui en a donné le potentiel. Cette pseudo thérapie lui était nécessaire. Mais, comme bien souvent dans ce genre d’exercice, la lectrice que je suis, à part mieux connaître l’actrice, n’y a pas trouvé sa part.

J’ai lu ce roman dans le cadre du jury pour le Grand Prix des Lectrices Elle 2018. N’avait-il pas davantage sa place dans la catégorie Document?

Isabelle Carré a obtenu le Grand Prix RTL-LIRE 2018 pour ce premier roman.

   

Les lisières – Olivier Adam

Titre : Les lisières
Auteur : Olivier Adam
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 458
Date de parution : 22 août 2012

A la fin de ma chronique sur Le coeur régulier, j’émettais le souhait de lire Olivier Adam dans un registre moins sombre. Les échos que j’avais pu avoir sur Les lisières ne me poussaient pas à plonger dans ce roman qui attend sur mes étagères depuis sa parution.
«  Qu’est-ce qui me poussait à toujours imaginer les gens rongés par l’ennui, usés par le quotidien, blessés d’être ainsi réduits, leur vie tenant dans des boîtes à gants? »
Olivier Adam, en campant un auteur à succès dont l’univers est très proche du sien, semble vouloir se justifier vis à vis de tous ceux qui lui reprochent son pessimisme. Mais c’est peine perdue pour moi. Je ne vois en Paul qu’un être égoïste, il étale sa mélancolie et sa douleur incapable de prendre la peine de s’intéresser aux autres.
Bien sûr, le narrateur perçoit une blessure d’enfance qui l’aurait poussé au suicide à l’âge de dix ans, qui a fait de lui un adolescent ténébreux anorexique, qui le portait vers des camarades charismatiques capables de le porter, de combler son manque.
«  Avais-je à ce point besoin qu’on s’occupe de moi? »
Paul est éternellement en fuite. Il quitte la banlieue de ses parents pour vivre à Paris avec sa femme Sarah. Après la naissance de Manon, la Maladie l’envahit à nouveau. La mer serait un remède apaisant, le couple part s’installer en Bretagne où naîtra leur second enfant.
«  Je n’étais pas là. Je ne l’avais jamais été. C’était comme une maladie. »
Divorce, les enfants un week-end sur deux et puis l’obligation de se rendre en banlieue parisienne chez ses parents alors que sa mère est hospitalisée.
Retrouver le visage froid et dur de son père, les reproches de son frère bien trop à droite, les amis d’enfance qui n’ont jamais pu sortir de leur banlieue et souffrent aujourd’hui du chômage, d’ennui, de sinistrose.
Paul s’enfonce, devient violent envers un médecin qui s’approche trop de sa femme alors que lui ne voit aucun problème à donner de faux espoirs à son ancien amour de jeunesse.
S’intéresse-t-il à la santé de sa mère ou seulement à chercher une solution à ses doutes d’écrivain de bord de mer qui décrit les malheurs du monde. Il s’est éloigné du niveau social de ses parents et ne trouve peut-être pas La place comme l’évoque si bien Annie Ernaux.
J’ai détesté ce Paul, plein de contradictions, qui semble conscient des difficultés mais n’agit jamais qu’aux lisières, incapable de prendre en compte la douleur des autres.
Si je n’accroche plus du tout à cette noirceur dans les récits d’Olivier Adam, son approche assez synthétique de la société est claire et pertinente. En toile de fond de ce roman, on trouve Fukushima, la montée du front national, le vie dans les banlieues, le clivage politique et la différence des classes, les douloureuses conséquences du divorce sur la garde des enfants, la fin de vie. Le contexte, les personnages bien campés, le style fluide en font une lecture intéressante et aisée.
Mais comme le préconise le psy de Paul, j’aurais tendance à demander à l’auteur « Vous n’avez jamais pensé à écrire un jour quelque chose qui vous fasse du bien? Et qui fasse du bien autour de vous? »

Je remercie Edyta de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Pour une fois, nos ressentis de lecture sont divergents. Pour elle ce fut un coup de coeur. Retrouvez son avis ici.

Un funambule – Alexandre Seurat

Titre : Un funambule
Auteur : Alexandre Seurat
Editeur : Le Rouergue
Nombre de pages : 96
Date de parution : janvier 2018

Le narrateur est ce funambule chancelant sur son fil, prêt à tomber dans le vide.
«  Le moment où tout glisse d’un point à l’autre, le fil qui tangue, le pied qui se déplace, le balancier lentement se penche d’un côté à l’autre. »
Abandonné par Solenne, le jeune homme s’isole dans la maison en bord de mer de ses parents. Elle lui reprochait son silence, son manque d’assurance.
Aujourd’hui son père l’invite pour la fête des mères. Il appréhende ses retrouvailles, leur regard, leur compassion.
Il a toujours été un enfant sensible, un adolescent difficile qui se réfugiait dans l’écriture.
Ses relations avec ses parents sont tendues, surtout avec sa mère.
Sa vie semble une succession d’abandons. Après le renvoi de sa nourrice, la pension, Solenne était son seul point de repère.
Là, il perd pied.
L’écriture d’Alexandre Seurat est violente, émouvante à l’image des pensées de ce jeune homme sensible, perdu dans ce monde qui ne semble pas fait pour lui.
Le texte est sombre, triturant le mal-être profond d’un homme qui tombe. La description de la visite en hôpital psychiatrique est une scène presque fantomatique d’âmes perdues derrière une vitre dont il se sent si proche.
«  Ils se collaient aux vitres pour le regarder- certains en pyjamas, d’autres en tenue de papier bleu, visages figés, regards flottants, des nappes de buée se collaient à la vitre derrière eux. Il s’approcha. Leurs doigts faisaient des traces sur la vitre. Une femme avança son visage au plus près du sien et le regarda fixement. Ce regard perdu, cherchant où se poser, s’adressait à lui très doucement, comme s’il avait été un repère stable- si elle savait. »

J’ai apprécié cette très belle écriture, cette âme qui se perd derrière les mots mais j’aurais aimé en savoir davantage sur le passé, le pourquoi. La mère reste une énigme même si son rôle semble évident.

Autres titres de l’auteur : La maladroite, L’administrateur provisoire

Rencontre avec Alexandre Seurat.

  

Mémoire de fille – Annie Ernaux

Titre : Mémoire de fille
Auteur : Annie Ernaux
Éditeur: Gallimard
Nombre de pages : 160
Date de parution : avril 2016

 

 » C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »
Annie Ernaux écrit depuis des années des textes autobiographiques. Elle porte un regard distancié sur sa jeunesse, apprenant au lecteur à vivre avec ses souvenirs, ses regrets, ses doutes.
De ce roman, Annie Ernaux dit qu’il était la pièce manquante de son histoire, le récit du vécu de la fille de 58. L’évènement à l’origine de la honte.
En lisant L’évènement, L’autre fille ou La place, je pensais connaître les blessures stigmatisantes de l’auteure. Un avortement, le décès prématuré d’une sœur, le malaise de la réussite sociale face aux parents épiciers sont des raisons profondes de mal-être. Mais ce qui s’est passé dans cette colonie de S. pendant l’été 58 doit être décortiqué pour donner sens à la vie et à l’écriture d’Annie Ernaux.
 » J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est à dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. »
Plus de cinquante ans après, cette fille de 58 en laquelle elle ne se reconnaît pas au début du travail d’écriture doit être « désincarcérée »
«  Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j’ai été. »
Ce qui, aujourd’hui, peut sembler banal, une première expérience sexuelle à dix-huit ans, fut pour Annie Duchesne un évènement qui perturba son comportement pendant des années et qui, aujourd’hui encore donne sens aux choix de l’auteure adulte.
Sortie de son milieu familial basé sur l’interdit, du pensionnat, Annie envie ces moniteurs libérés de la colonie. H., le moniteur-chef est le premier à la séduire, elle n’y résiste pas. Ce qui est important pour elle ne représente rien pour lui. Elle en souffre mais fait tout pour rester dans le cercle heureux de ceux qui pourtant l’humilient.
Même si la lecture du roman de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe lui donnera les clés pour comprendre la honte, jamais elle ne parviendra à l’effacer.

En observant la fille de 58 au travers des photos et des notes retrouvées, en alternant le récit du passé et l’analyse de la femme d’aujourd’hui, Annie Ernaux donne à comprendre ce qui semblait si opaque à l’adolescente. Des évènements insurmontables qui sont pourtant les aiguillages qui guident le chemin vers la construction de soi, vers ce besoin d’écriture qui devient rapidement vital à celle qui sera une femme de lettres incontestable.

Ses romans sont un témoignage vibrant de la condition féminine des années 60. Certaines phrases ont toutefois comme un accent intemporel.
 » Chaque jour et partout dans le monde, il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui jeter la pierre. »

Leçons pour un jeune fauve – Michela Murgia

Titre : Leçons pour un jeune fauve
Auteur : Michela Murgia
Littérature italienne
Traducteur: Nathalie Bauer
Titre original : Chirú
Éditeur: Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 5 janvier 2017

Michela Murgia a la terre de ses origines dans le sang. Ses premiers romans nous plongent à la fois dans l’enfance et dans l’univers sarde.
Si nous sommes ici à Cagliari et que l’atmosphère sarde est bien présente, le récit de cette relation entre une actrice proche de la quarantaine et un jeune violoniste de dix-huit ans pourrait être universelle.
Eleonora est une femme entière n’ayant besoin de personne ( ou presque) parce que son enfance avec un père caustique et violent ( on le suppose même si la narratrice ne laisse passer que des allusions) lui a appris que « seuls grandissent ceux qui ne sont pas rêvés. »
C’est pour compenser le regard blessant de son père qu’elle a eu la volonté de faire de la comédie, de s’engager au théâtre, de passer une audition avec un célèbre metteur en scène épaulée par Fabrizio qui devient son mentor et son amant.
 » La seule chose qui importe à ce genre d’homme, c’est que ta compréhension des choses n’excède pas la sienne. »
Adulte, elle souhaite aussi aider des élèves à devenir ambitieux. Lorsqu’elle rencontre Chirú, elle se reconnaît en lui.
«  Malgré son très jeune âge ( moins de dix-huit ans peut-être), son regard trahissait une blessure, comme s’il observait le monde d’un point de vue déjà faussé. »
Elle lui apprend les femmes en parlant de Cosi fan tutte, l’emmène chez un tailleur pour comprendre l’importance des tissus et des gens par leur costume, l’introduit dans le monde du spectacle lors d’une soirée chez un producteur, « en ces lieux, haïr quelqu’un était aussi normal qu’il était inconvenant de le montrer. »
«  Si je ne parvenais pas à débusquer chez lui la passion, la générosité et la vision du vrai talent, je le doterais au moins des outils nécessaires pour saisir la différence entre la possession d’un don et la capacité beaucoup plus utile de saisir les opportunités. »
L’accompagnement d’un élève évolue inévitablement vers des sentiments d’admiration, des confidences, voire de l’attirance physique. Eleonora le sait pour avoir vécu précédemment une expérience difficile avec un autre élève. Dans son rôle de mentor, elle est à la fois la mère, le professeur et la maîtresse pour ces jeunes élèves. Elle en est consciente et tente de s’en prémunir, redoutant pourtant le moment où elle devra cesser son accompagnement.

 » J’aurais aimé le protéger contre ces blessures que nous traitons de « sentiments familiaux » et l’empêcher de répéter les mêmes erreurs que moi, mais certaines vérités ne s’héritent que de soi-même. »

Sans être d’accord sur toutes les leçons, quel régal de suivre ces rapports humains entre les personnages. Michela Murgia effleure les sentiments, laissant le lecteur comprendre les doutes, les attirances, les ambiguïtés.
Et il y a bien sûr cette âme sarde qui s’exprime encore davantage face aux comportements des suédois lorsque Eleonora se rend à Stockholm pour une tournée théâtrale.
En Suède, «  l’âme dérangeante de l’art était un prix trop élevé à payer pour une harmonie sociale aussi efficace. »
Alors qu’en Suède, « sortir de la moyenne n’est pas vu d’un bon œil« , l’Italie a le culte de l’exception individuelle.

Chirù, avec son sourire « entre l’effronterie et la timidité » devient pour celle qu’il juge « malheureuse avec classe » un « arestixeddu » (jeune fauve en sarde). Et l’on ne sait plus lequel des deux aide l’autre.

Ce roman est une lumineuse confrontation, un récit où les rapports humains sont décortiqués, dévoilant passion et ambiguïté. Un roman intelligent qui insiste sur l’analyse des comportements,un récit que je rapprocherais du roman de Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant. Un roman comme je les aime.

Les furies – Lauren Groff

Titre : Les furies
Auteur : Lauren Groff
Littérature américaine
Traducteur: Carine Chichereau
Titre original : Fates and Furies
Éditeur: Éditions de L’Olivier
Nombre de pages : 432
Date de parution : 5 janvier 2017

 » Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la pointe s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elles s’étaient produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tâche sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords effrangés. »

Voilà bien ce qui définit les deux personnages de ce roman, récit successif de Lancelot (Lotto) et Mathilde de leur vision du couple. Les blessures d’enfance bien recouvertes d’une volonté de réussite sont inévitablement le terreau de leur vie d’adulte.
Le roman est composé de deux parties. La première est la vision de Lancelot, un homme  heureux, égocentrique, avide d’amour, de reconnaissance et d’amour. Lotto est comblé par mariage qui tourne bien sexuellement, une femme toujours dévouée et présente. Si il évoque quelques bribes du passé ou de la vie de sa femme, il ne semble pas s’y intéresser davantage. La version de Mathilde comblera les blancs évoqués par Lotto, dévoilant la réalité du quotidien de cette femme et de ce couple. C’est sans aucun doute la partie la plus explosive, intéressante du roman.

Lancelot est né à la fin des années 60 en Floride. Après la mort de son père, riche entrepreneur, Lotto se laisse entraîner par Chollie et Gweenie dans l’alcool, la drogue et la délinquance.Sa mère, Antoinette l’envoie en pension dans le New Hampshire. Grand, beau, même si des traces d’acné le dévisagent, Lotto, acteur dans les pièces de Shakespeare montées à l’Université de Vassar, séduit toutes les filles jusqu’au jour où il rencontre la longiligne, blonde, magnifique Mathilde. Coup de foudre, mariage éclair au grand dam d’Antoinette qui le déshérite.
Mathilde subviendra aux besoins du couple pendant que Lotto tente désespérément de lancer sa carrière d’acteur. Jusqu’au jour où il se met à écrire une tragédie, devient un dramaturge reconnu.

Mathilde est un personnage que je compare à Claire Underwood ( House of cards). Je ne sais pas si je dois l’aimer ou la détester. Elle est prête à tout pour que son mari obtienne ce qui l’intéresse le plus, l’attention des autres. Une femme qui ne cesse jamais de lutter, la femme dragon qui veille sur la carrière de son mari, la femme de l’ombre qui est pourtant le pilier de la carrière du dramaturge. Avec la confession de Mathilde, les passés se dévoilent, expliquant les raisons de l’implosion d’un couple fusionnel qui semblait si heureux pour Lotto.

«  Le mariage est un tissu de mensonges. gentils pour la  plupart. Des omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. »

Gros succès aux États-Unis, en partie parce que  salué par Barack Obama, ce roman a pour titre original, Fates and Furies ( Fortunes et Furies). La traduction française confirme mon ressenti. La version de Mathilde est la partie essentielle de ce livre, celle qui m’a tenu en alerte après la vision égocentrique et assez fade de Lotto dans un style qui demande concentration. Ce qui rend fade cette version est peut-être aussi dévoilé par Mathilde  » Ce sommeil paisible, quand on est né homme, riche, blanc, américain, en ces temps de prospérité, à une époque où les guerres se déroulent au loin. » Dommage que cette réflexion soit la seule réflexion qui nous mène au-delà de la scène du couple.