Le métier de mourir – Jean-René Van der Plaetsen

Titre : Le métier de mourir
Auteur : Jean-René Van der Plaetsen
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 26 août 2020

 

Nous sommes en 1985, auprès d’un check-point de Ras-el-Bayada, une zone tampon en territoire libanais où les soldats sont chargés de préserver Israël des attaques du Hezbollah. En ce lieu où l’attaque terroriste est une menace permanente, nous assistons à la relation naissante entre Belleface, le responsable du check-point et Favrier, un jeune soldat français nouvellement affecté.

Belleface, un surnom que nous comprendrons au fil de l’histoire, est un juif polonais de cinquante-huit ans, rescapé des camps de Treblinka. Peut-on survivre à la Shoah? Ancien légionnaire, retraité colonel de l’armée israélienne, il renonce à son grade pour intégrer l’Armée du Liban Sud. Énigmatique et secret, peu de gens connaissent réellement son histoire et c’est ce qui fascine Favrier, jeune homme incompris de son propre père.

D’ailleurs que fait-il là, ce jeune français? Fuit-il le confort familial, un amour perdu ou honore-t-il la mémoire d’un ami libanais en venant défendre cette terre si belle et chargée de la présence de Dieu? Comprendre Belleface pourrait lui apporter une réponse.

« Un idéal permet de pousser un homme jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à ses dernières extrémités – et cela, c’était le territoire même des soldats, et leur quotidien en temps de guerre. »

Mais Belleface ne parle pas de lui, même si  il sent en Favrier ce fils qu’il n’a jamais eu et auquel il pourrait transmettre sa mémoire.

 » Il était bien gentil, ce Favrier, mais il ne connaissait encore rien de la vie. Que pouvait-il savoir, à son âge, de la souffrance? Et du désir de survie – ou plutôt de la nécessité de vaincre? »

Au fil des soirées solitaires et opiacées de Belleface, nous découvrons les périodes de son existence dont il ne parvient pas à tourner la page. La drogue lui permet d’atteindre ses souvenirs les plus enfouis, le drame de son enfance, les horreurs de la guerre au Vietnam aux côtés de légionnaires parfois sortis des rangs des nazis. La vie de Belleface est semée de pertes d’êtres chers. La mort se lit dans les yeux de celui qui n’a jamais tenu à la vie. Qui se souviendra de lui après sa mort?

 » Compter aux yeux d’une personne, cela voulait dire qu’on avait servi à quelque chose lors de notre passage sur terre.  »

Favrier peut-il être cette personne pour le soldat qui ne possède qu’une vieille bible et s’obstine à citer en permanence L’Ecclésiaste.

La rencontre des deux hommes est très belle en ce lieu perdu où le danger est imminent. Malgré un récit plutôt lent et lourd, marqué par l’attente et le poids de la guerre, Jean-René Van der Plaetsen maintient le suspense en ne nous dévoilant qu’au fil de l’eau le mystère qui entoure la vie de Belleface et l’issue que l’on sent tragique de cette rencontre.
L’auteur, ancien casque bleu au Liban en 1985, connaît bien ce milieu. Je ne suis pas très réceptive aux métiers de la guerre même si je comprends et respecte l’engagement de certains, risquant leur vie pour sauvegarder les nôtres. Si les personnages sont très beaux, que nous comprenons les motivations de leur engagement, il n’en reste pas moins qu’il y a au fond d’eux ce besoin de vengeance, ce désir de mort, parfois difficile à accepter.

 

Le clou – Zhang Yueran

Titre : Le clou
Auteur : Zhang Yueran
Littérature chinoise
Traducteur : Dominique Magny-Roux
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 592
Date de parution : 22 août 2019

 

Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvent à Nanyuan, le village de leur enfance. Ils ne se sont pas vus depuis vingt-huit ans. Elle revient sur les traces du passé, au Pavillon blanc, là où agonise son grand-père, un ancien cardiologue réputé, honoré par l’Académie. Ce grand-père, elle ne l’a jamais aimé car, sans cesse il rejetait son fils, le père de Li Jiaqi. Pourquoi? Nous le découvrirons au fil des pages. Ainsi,  Li Jiaqi a développé un amour inconditionnel, pour ce père qui a épousé une paysanne défiant ainsi sa famille et n’a ensuite pensé qu’à fuir son foyer sans s’occuper ni de sa femme ni de sa fille. Adulte, sa vie sentimentale sera éternellement perturbée par le  besoin de se rapprocher d’un père idéalisé.

Cheng Gong,lui, n’a jamais quitté le village. Quand sa mère est partie, son père l’a confié à sa grand-mère, une femme autoritaire et méchante. Il a vécu entre sa tante aimante et son grand-père, réduit à l’état de légume dans une chambre de l’hôpital dont il était le directeur. C’est là qu’enfants, Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvaient.

En alternant les récits de Li Jiaqi et de Cheng Gong, aujourd’hui deux adultes en souffrance, lestés par le poids du passé de leur grand-père, Zhang Yueran nous dévoile lentement comment l’histoire du pays a brisé les relations entre ces deux familles.

«  C’était un secret, un secret d’avant nous, qui faisait obstacle entre nous. Nous vivions de la chasse comme certains animaux – la chasse au secret…Nous avancions au cœur de l’immense brume formée par le secret, nous pressions le pas en cadence dans l’ignorance, sans rien distinguer de la route devant nous ni même savoir où nous allions. »

Cette phrase illustre bien le climat de ce roman. La neige omniprésente, lourde et froide. Les chambres de mourants, la tour des morts où enfants, Li Jiaqi et ses amis venaient se faire peur en découvrant des morceaux de ces criminels exécutés, réserve de cadavres pour l’université. La violence des rapports dans les couples, l’amitié mise à mal par les non-dits. Pour Li Jiaqi ou Cheng Gong, tout amour ne peut qu’être voué à l’échec.

Avec ce récit à deux voix, Zhang Yueran tourne autour de la détresse de deux jeunes adultes en quête d’identité. Chacun devra recomposer le passé auprès de ceux qui l’ont vécu, comprendre le secret tragique qui liait leurs grand-pères. A l’image de Li Jiaqi et Cheng Gong, la jeune génération doit assumer l’histoire de leurs ancêtres dans un pays troublé afin de pouvoir avancer dans leur propre vie.

Un roman plutôt sombre et lourd malgré une écriture fluide et une excellente traduction. Une belle découverte de la littérature chinoise.

 

 

 

Le meurtre du commandeur 2 – Haruki Murakami

Titre : Le meurtre du commandeur, la métamorphose se déplace
Auteur : Haruki Murakami
Littérature japonaise
Titre original : Kishidanchô goroshi
Traducteur : Hélène Morita et Tomoko Oono
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 473
Date de parution : 11 octobre 2018

 

 » J’aime les choses que je vois. Et autant celle que je ne vois pas. »

Ainsi commence le second volume du roman d’Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur.

Le narrateur poursuit ses tableaux en cours, cherchant toujours une nouvelle forme d’art. Tomohiko Amada, le propriétaire de la maison, peintre aujourd’hui alité dans un centre de santé, a fait de sa dernière œuvre,  Le meurtre du commandeur, une toile  expiatoire. Le narrateur doit livrer la sienne.

Mais son environnement est de plus en plus mystérieux. Le vieux peintre  et son histoire le hantent. Il en apprend davantage sur son passé. Son jeune frère a participé au sac de Nankin en 1937, un massacre qui l’a ensuite conduit au suicide.

Ce second tome est particulièrement addictif et rythmé  avec les disparitions concomitantes de Marié ( la jeune voisine qui serait la fille du riche et farfelu Wataru Menshiki) et du narrateur.

Le narrateur plonge dans le monde des métaphores. Le chemin le pousse à faire revivre la scène du tableau La meurtre du commandeur. Un chemin nécessaire pour sauver Marié, un chemin qui le conduit aussi vers la connaissance profonde de son être.

«  Dans cette vie, il y a beaucoup de choses que nous ne parvenons pas à expliquer, et il y en a aussi un certain nombre que nous ne DEVONS pas chercher à expliquer. »

Haruki Murakami, en nous plongeant dans l’onirisme, laisse une large part d’interprétation au lecteur.

Les secrets, les blessures, les désillusions lestent notre pensée. La solitude de l’artiste incite alors à la création libératrice.

 » Depuis le tout début, j’ai voulu faire apparaître dans mes peintures ce dont je suis en quête mais que je ne peux pas obtenir dans la réalité. »

Le meurtre du commandeur est avant tout un grand roman sur la démarche créative, sur l’inspiration puisée dans les blessures de l’existence. Avec sa patte si particulière, l’auteur crée un roman onirique, sensible, marqué par des personnages énigmatiques. L’auteur est aussi un écrivain politique et il n’hésite pas à insérer dans son conte les moments marquants de l’Histoire du Japon. Juste une simple touche qui suffit pourtant à comprendre le passé du pays et son impact sur les mémoires.

Ne ratez pas la chronique d’Ingannmic qui m’a accompagnée pour cette lecture .
Vous pouvez retrouver ici la chronique du premier tome

 

Crazy brave – Joy Harjo

Titre : Crazy brave
Auteur :Joy Harjo
Littérature amérindienne
Titre original : Crazy brave
Traducteur : Nelcya delanoë et Joëlle Rostkowski
Éditeur : Globe

Nombre de pages : 176
Date de parution : 22 janvier 2020

Joy Harjo, poétesse et musicienne, est la fille d’une métisse cherokee et européenne et d’un père issu d’une famille de chefs creeks. La famille s’est enrichie grâce au gisement de pétrole trouvé sur leurs terres indiennes.
Fruit de tribus ennemies, Joy hérite des talents d’artistes de ses parents et d’une longue histoire culturelle dont il est difficile de s’affranchir.

Après le divorce de ses parents, Joy n’entendra plus sa mère chanter. En épousant un gentil Blanc qui cachait bien son jeu, la famille sera confrontée à la violence d’un être finalement malsain.

 » Vers l’âge de treize ans,j’en ai eu assez de tous ceux qui se servaient de la Bible pour prouver la supériorité des Blancs et imposer la domination des femmes par les hommes, et je ne supportais plus l’interdiction de danser ni les mises en garde contre les prophéties et les visions. »

En 1967, Joy est admise à l’Institute of America Indian Arts de Santa Fe. Dans ce lycée réservé aux Indiens, elle peut s’émanciper loin de son beau-père et découvrir plusieurs enseignements artistiques. Elle abandonne temporairement la musique pour l’art théâtral.

 » Au fil de nos travaux artistiques, de nos évènements culturels, de nos luttes avec l’héritage familial et tribal, il devenait clair que nous étions à l’aube d’une renaissance culturelle autochtone, au bord d’une explosion d’idées qui façonneraient l’art indien contemporain pour des années. »

Ces adolescents brisés ne sortent pas facilement des violences subies dans l’enfance. Et ils replongent souvent dans les mêmes schémas de vie. Enceinte, Joy est contrainte d’épouser une vie misérable dont elle ne sortira que pour tomber sous la coupe d’un poète alcoolique et violent. L’art et l’esprit de la poésie sont ses seules échappatoires à l’avenir programmé de la femme amérindienne.

Découpé en quatre chapitres intitulés comme les points cardinaux, Joy Harjo cherche sa voie. Battante, toujours guidée par sa conscience, ses visions qui l’alertent du danger, elle tombe mais se relève sans jamais en vouloir à ceux qui l’ont éprouvée.

 » Ces pères, ces amoureux, ces maris, nous les aimions tous et ils étaient dignes d’amour. Nous avions été brisés en tant que peuples. Nous n’en étions encore qu’au lendemain sanglant de la conquête violente de nos terres. En quelques générations, nous qui peuplions quasiment tout le continent ne représentions plus qu’un demi pour cent de sa population. Nous étions tous hantés. »

Un récit tourmenté qui montre une fois de plus les dommages causés par la spoliation des terres indiennes. Crazy brave ( le nom creek de Joy Harjo) donne une voix à un peuple et surtout aux femmes amérindiennes. Grâce à cette biographie, j’ai aussi découvert une musicienne au répertoire très intéressant.

 

Lèvres de pierre – Nancy Huston

Titre : Lèvres de pierre
Auteur : Nancy Huston
Littérature canadienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 240
Date de parution : août 2018

 

« Qu’avais-je  à dire, moi, Blanche et bobo, citoyenne de deux grandes puissances occidentales, au sujet de ce petit pays si violemment étranger à l’autre bout du monde?»

C’est lors d’un voyage en 2008 au Cambodge que Nancy Huston est particulièrement attentive aux traces du génocide khmer rouge. Elle décèle que le légendaire sourire des khmers n’est qu’un masque servant à protéger l’intimité de qui le porte. Ne s’est-elle pas elle même composée ce sourire de lèvres de pierre pour cacher les blessures de son passé. De ce constat naît un parallèle entre Saloth Sâr, celui que prendra le surnom de Pol Pot et Nancy sous le pseudonyme de Dorrit, son double littéraire depuis Bad girl.

Nancy Huston fait émerger des points communs entre leurs enfances ( cauchemars, déménagements fréquents, insécurité lors de la scolarisation).

« Deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage. »

Le parallèle n’est pas aussi évident. D’ailleurs, Nancy Huston compose son récit en deux parties bien tranchées. Nous commençons avec le chemin de Saloth Sâr depuis son enfance jusqu’à ce qu’il devienne Pol Pot. L’auteur met en évidence ce qui dans l’enfance et l’adolescence a éveillé la conscience politique du futur dirigeant. Ses expériences positives au monastère et sur les chantiers le rapprochent du bouddhisme et du travail manuel et agricole. Ses piètres résultats scolaires lui vouent une haine des intellectuels. Quand il part étudier à Paris, il adhère au parti communiste.

« Tu as vingt-sept ans et la drogue révolutionnaire s’est emparée de tout ton être. »

A son retour au Cambodge, il rejoint le chef khmer, cousin rebelle du roi Sihanouk, dans le maquis à la frontière du Vietnam.

Le chemin de Dorrit vers la conscience politique et féministe fut beaucoup plus long, moins évident. Sa première souffrance fut le divorce de ses parents et le depart de sa mère. Kenneth, son père idéaliste, instable et volage se remarie avec une catholique allemande. La famille recomposée  déménage dans le New Hampshire.

Précoce, jolie, sa vie de femme commence très tôt avec Adam, un ami de son père. Ses expériences sexuelles et la vie de son père sont autant d’exemples qui mettent en évidence la condition féminine.

« Amoureuse, une femme doit laver de ses larmes les marches que gravira son homme pour atteindre la gloire

Malgré les nombreuses atteintes à son corps de femme, malgré les événements politiques du Cambodge que Nancy Huston insèrent dans le fil de vie de Dorrit, la jeune femme peine à réagir. Toujours dans le doute, elle retourne sa colère contre son propre corps.

Ce n’est qu’à Paris, peut-être sous l’influence de Gérard, un militant marxiste léniniste qu’elle entrevoit la contestation malgré son éducation et sa passion pour le clavecin. Elève puis femme brillante, c’est bien sûr par l’écriture, par ses articles dans les revues féministes puis par la parution de son premier essai que Dorrit se révèle enfin.

Le symbole des lèvres de pierre est assurément le lien entre ces deux parcours. Afficher un sourire de circonstance pour cacher les blessures de l’enfance et de l’adolescence. S’effacer pour continuer à vivre et trouver une voie pour enfin s’imposer, s’affranchir du manque, de la peur et du doute.

Nancy Huston, avec son style incomparable de conteuse, traite ici à la fois d’un sujet historique peu courant en se consacrant surtout aux pensées profondes de ses personnages. Un duo gagnant pour moi!

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune. Son avis est ici.

Les oiseaux rares – Hugo Paviot

Titre : Les oiseaux rares
Auteur : Hugo Paviot
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 224
Date de parution : 2 janvier 2020

 

 

Si Hugo Paviot propose ici son premier roman, l’auteur a déjà une grande expérience de l’écriture. Dramaturge et metteur en scène, il a écrit une dizaine de pièces, pour lesquelles il a reçu plusieurs prix littéraires. Le milieu qu’il évoque dans ce roman, il le connaît bien pour avoir animé plusieurs projets culturels dans des lieux où il faut redonner le goût du rêve et la confiance en soi.

La Méditerranée les sépare, mais ils ont les mêmes racines et la même rancoeur. Achir vit à Alger avec son oncle. Ses nuits sont emplies de traversées cauchemardesques, quittant ce pays où la jeunesse n’a aucun avenir.

Sihem est née en France. A vingt-trois ans, elle suit des cours dans un lycée pour élèves décrocheurs. Elle est logée dans une résidence autonomie où cohabitent des personnes âgées originaires de tous les continents.

« La famille est le premier sanctuaire du processus de casse

Sihem, abandonnée par sa famille puis par la société, n’a aucune confiance en elle. Elle se protège derrière une agressivité qui l’isole.

 

Hélène, professeur de français, les connaît bien ces élèves meurtris. Chaque élève est unique, il faut en trouver la clé. ( Tableau de Kadinsky, Upward)

 

Grâce à des projets culturels, et surtout parce qu’elle ne les juge pas, elle parvient à leur redonner confiance.

« Ses élèves sont des oiseaux qui ne savent pas encore qu’ils peuvent voler. »

Auprès d’Hélène et surtout d’Emile, un vieil homme solitaire et bougon de la résidence, Sihem apprend le français, la géographie et l’histoire. Petit à petit, elle retrouve une famille.

Emile n’a rien à perdre. Ses dernières forces, il veut les consacrer à cette gamine qu’il aime pour son répondant et ses origines. Quand il l’accompagne à Alger, nous parcourons avec eux une ville chatoyante et accueillante.

« Ce pays n’a pas de chance. Il renferme des trésors et personne ne s’en soucie. »

Le musée du Bardo, Notre-Dame d’Afrique, la Madrague, Tipaza où souffle le souvenir de Camus, le musée d’art moderne et la Casbah. Avec ce voyage, Emile achève la transformation de Sihem d’animal blessé en jeune femme déterminée.

Si le roman commence dans la noirceur, les personnages deviennent lumineux. Impossible de rester insensible à cette rencontre entre un vieil homme qui a enfermé ses souvenirs  dans des cartons et une jeune femme qui aimerait retrouver confiance en la vie.

Certains jugeront que l’auteur joue la carte facile de l’émotion. Peut-être mais je suis tombée sous le charme d’Emile et de Sihem et de cette belle ville d’Alger la Blanche.

Les oiseaux rares est un roman bouleversant et lumineux.

Et qu’importe la révolution? – Catherine Gucher

Titre : Et qu’importe la révolution ?
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur : Le mot et le reste
Nombre de pages : 192
Date de parution : 22 août 2019

Que reste-t-il de nos luttes de jeunesse quand approche l’âge de la retraite? Isolés Au Revest, dans la montagne, vivent quelques communistes militants des années 60. Adolescents, ils voulaient rompre avec la vie difficile de leurs parents, paysans ou ouvriers. Étudiants à Guéret, ils rêvaient d’une vie meilleure, admiratifs du plus grand révolutionnaire cubain, Fidel Castro. 

«  Le conquistador aux yeux de braise donnait raison à leurs élans. »

Ils ont voulu tant de liberté pour leurs enfants qu’ils sont partis vivre ailleurs.

Jeanne fait partie de ce groupe d’anciens révolutionnaires. En ce 26 novembre 2006, elle apprend la mort de son idole. Elle revêt alors sa longue robe vermillon qu’elle portait à Cuba en 1967. Elle n’a qu’un objectif, retourner à Cuba.

«  Cette nuit, dans son rêve, elle a retrouvé sur sa peau la chaleur brûlante des étés de Santiago et tout son corps, ses os, ses muscles, ses artères, son sang, réclament de vivre à nouveau cette ferveur et ce bouillonnement de lumière. »

La lettre de Ruben, son amour de jeunesse, tombe à pic. Lui, l’espagnol qui, à trois ans, a dû fuir le régime de Franco avec sa grand-mère, n’avait pas voulu la suivre à Cuba.. Traumatisé par tous les bruits de guerre en Espagne puis en Algérie, il ne pouvait plus voir les drapeaux rouges de la Révolution. 

Aujourd’hui réfugié à Cassis, Ruben souhaite un repos paisible auprès de Jeanne qu’il n’a jamais oubliée. En observant ses voisins, les Munoz, il est persuadé que le bonheur se vit en nombre pair. Même si son meilleur ami traverse une mauvaise passe, avec ses deux filles et la folie de sa femme, Nunzia, une émigrée sicilienne. Seule Jeanne peut panser ses blessures, l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.

Elle convainc Ruben de l’accompagner à Cuba. Ils feront une escale à Madrid, sur les traces du passé de Ruben.

«  Il nous faut maintenant nous retourner sur notre passé, le regarder sans peur ni honte. »

Catherine Gucher cherche la beauté du monde, l’espoir de l’apaisement au travers du présent et de l’avenir de ces adultes marqués par les terreurs de la guerre et de l’exil. Ses descriptions de paysage, la montagne du Revest, les calanques de Cassis sont lumineuses. 

Ruben est un homme particulièrement attachant pour son humilité et son regard attendri sur tous ceux qui l’entourent. Par son regard, les personnages secondaires se trouvent grandis.

Je me suis beaucoup moins attachée à Jeanne, plus égoïste. Obnubilée par sa passion cubaine, elle peine à voir la valeur des êtres qui l’entourent. 

«  Elle n’a jamais cru que la tendresse humaine pouvait tenir lieu d’avenir. Il lui faut des combats, des mondes à reconstruire, des utopies en chantier. »

Après mon coup de cœur pour Transcolorado, je souhaitais absolument lire ce second roman de Catherine Gucher. Un peu moins emballée, j’y retrouve pourtant des personnages particulièrement attachants, de superbes  descriptions de paysages. Et toujours cette lueur d’espoir dans les yeux des êtres blessés par le passé. 

Je l’aime – Loulou Robert

Titre : Je l’aime
Auteur : Loulou Robert
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 270
Date de parution : 22 août 2019

 

« L’amour est une belle maladie. »

Ce quatrième roman de Loulou Robert est particulièrement sombre. Plombée par les souffrances de l’enfance, absence d’amour maternel et viol du père, la narratrice peine à se réaliser. Elle rencontre M. l’année de ses dix-huit ans.

Lorsque M. s’absente plusieurs mois pour une enquête, la narratrice souffre de solitude, sombre dans l’alcool. Après le désistement d’un producteur qui lui avait promis un premier rôle au cinéma, elle plonge de plus en plus dans la folie.

Peu de temps après le retour de M., elle donne naissance à Daisy.

« J’avais l’espoir qu’elle serait le remède à une folie, Daisy ne fait que l’accentuer. »

Sa vie de femme au foyer, empêtrée des parents de son mari ne la comble pas davantage.

De son enfance, sa passion amoureuse, sa vie de femme puis de mère, tout est dramatique pour cette femme qui n’est que passé ou futur, jamais présent. Elle ne vit qu’à l’intérieur de ses pensées. Elle ne semble trouver une forme d’apaisement qu’au bilan de sa vie, sans doute après la mort de son père.

Ce roman m’a semblé particulièrement lourd. Depuis son premier roman, Loulou Robert explore ses blessures d’enfance, d’adolescence. Si dans les deux premiers récits ( Bianca, Hope), j’ai perçu une belle lumière, une force de la jeunesse, une envie de découverte. Bien trop dramatique et pessimiste, ce dernier opus manque de nuances pour me séduire.

Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

Titre : Le ciel par-dessus le toit
Auteur : Nathacha Appanah
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 128
Date de parution : 22 août 2019

 

Avec ce titre qui nous rappelle un poème de Verlaine, Nathacha Appanah nous plonge dès les premières pages dans cet univers. Tout commence par une lettre touchante écrite par un jeune anonyme depuis les  murs de sa prison.

«  Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme ! »

Le numéro d’écrou 16587 qui écrit cette lettre n’est autre que Loup, un jeune garçon à la peau cuivrée, un peu sauvage comme le prédestinait son prénom.

«  Je ne suis rien qu’un garçon de l’ombre. »

En voulant rejoindre sa sœur, Paloma, qu’il n’a pas vue depuis dix ans, il a un accident de voiture. Pour avoir conduit sans permis et blessé d’autres personnes, il est jeté en prison. Comment en est-il arrivé là?

Il faut remonter à l’enfance de sa mère, Phenix, pour le comprendre. Eliette, cette enfant si belle que ses parents la poussaient sous les projecteurs, n’en peut plus d’être exposée.

 » Le temps passe, les robes sont toujours aussi ajustées, le rouge à lèvres toujours aussi vif et les regards sur elle se font plus insistants, plus durs, mais jamais ses parents ne relèvent quoi que ce soit. »

Alors, Eliette se révolte. «  il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour arracher à coups de dents sa place au monde. »

Eliette renaît de ses cendres. Elle sera Phenix, cheveux colorés ou rasés, tatouée. Une enfant meurtrie, bien trop cabossée pour être mère. Alcoolique, elle est incapable de donner à ses enfants ce dont ils ont besoin.

Nathacha Appanah met en scène des personnages aux prénoms bien choisis, forts, durs dans leurs traits et leurs actes et pourtant si fragiles en dessous de l’écorce. Le chemin est long pour briser les armures, sortir du déterminisme et faire vibrer les liens familiaux.

Un roman sombre, hypnotique mais si bien écrit qu’on voudrait rester davantage dans ce pays où si l’on «  croit en la réconciliation du passé et du présent. où l’on espère voir le ciel bleu, si calme par-dessus le toit et entendre les rires des enfants sur les vieux chagrins. »

Le ciel est, par-dessus…

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

Frappe-toi le coeur – Amélie Nothomb

Titre : Frappe-toi le coeur
Auteur : Amélie Nothomb
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 180
Date de parution : 23 août 2017

Quelques semaines avant la parution du nouveau Nothomb ( Soif, Albin Michel, 21 août 2019), je me donne un avant-goût de l’univers nothombien en sortant le roman de 2017 qui attendait sur mes étagères. Le rythme annuel de parution, l’univers très marqué d’Amélie ôtent une partie de l’envie et me poussent souvent à préférer la découverte de nouveaux auteurs.

Mais c’est toujours un plaisir pour moi de lire cette conteuse extravagante, qui, de petites histoires pointe les défauts de l’âme humaine et exorcise ses propres démons de l’enfance.

«  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. », cette petite phrase d’Alfred de Musset est utilisée comme présentation du roman en guise de quatrième de couverture ( une phrase en quatrième de couverture de chaque roman est aussi une signature de l’auteure).

Les romans d’Amélie Nothomb s’apparentent de plus en plus à des contes. Et celui-ci en utilise tous les codes. Jusqu’à la simplicité des prénoms, chose rare chez l’auteure.

Il était une fois, Marie, une jeune fille si belle que tous les garçons voulaient la séduire et toutes les filles la jalousaient. L’amour ne la tentait pas. Si elle accepte la cour d’Olivier, le fils du pharmacien et le plus beau garçon de la ville, c’est uniquement pour rendre jalouses toutes les filles. Enceinte à dix-neuf ans, elle épouse rapidement Olivier, sans prétendre à la grande cérémonie dont elle avait rêvé.

A la naissance de Diane, une petite fille dont la beauté risque de dépasser celle de la mère, Marie voit tous ses espoirs d’idéal anéantis.

«  J’ai 20 ans et c’est déjà fini. »

Diane souffre en silence de l’indifférence de sa mère. Elle compte sur le regard de son père qui pourtant vacille, aveuglé par les exigences de sa femme et surtout sur l’affection de ses grands-parents paternels. 

La pauvre gamine espère tant retrouver la tendresse enfouie qu’elle a soupçonnée un soir où Marie, enceinte de son deuxième enfant, en proie à un cauchemar, est venue la serrer dans ses bras.

«  C’était donc cela, le sens, la raison d’être de toute une vie : si l’on était là, si l’on tolérait tant d’épreuves, si l’on faisait l’effort de continuer à respirer, si l’on acceptait tant de fadeur, c’était pour connaître l’amour. »

La belle Diane possède aussi toutes les vertus, notamment la compassion et l’intelligence. Elle analyse et comprend la jalousie de sa mère qui aime tendrement son second enfant, un fils qui ne peut faire ombrage à sa beauté. Elle perd toutefois pied quand elle perçoit l’amour excessif qu’elle voue à son troisième enfant, Célia, une petite fille joufflue.

A onze ans, étonnée par la clairvoyance et l’écoute d’un médecin, Diane décide de son avenir. Toute son énergie se portera sur l’étude.

«  A 11 ans, se découvrir un but change tout. Que lui importait son enfance gâchée? »

Altruiste, intelligente, Diane, interne en cardiologie, n’en a pourtant pas fini avec la jalousie et l’ambition des mères aveugles aux souffrances de leur progéniture.

«  Il apparaissait maintenant à Diane que le mépris était pire que la haine. Celle-ci est si proche de l’amour que le mépris lui est étranger. »

Sous cette plume enjouée, Amélie Nothomb glisse les douleurs personnelles de son enfance ( on retrouve la solitude de l’enfant et les craintes de l’obésité). Son talent d’écrivain rend palpable les souffrances de la petite Diane et de Mariel, la fille de sa maîtresse de conférence en cardiologie. 

Plus sage et réaliste, ce court roman est parfaitement maîtrisé et particulièrement attachant.