Les oiseaux rares – Hugo Paviot

Titre : Les oiseaux rares
Auteur : Hugo Paviot
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 224
Date de parution : 2 janvier 2020

 

 

Si Hugo Paviot propose ici son premier roman, l’auteur a déjà une grande expérience de l’écriture. Dramaturge et metteur en scène, il a écrit une dizaine de pièces, pour lesquelles il a reçu plusieurs prix littéraires. Le milieu qu’il évoque dans ce roman, il le connaît bien pour avoir animé plusieurs projets culturels dans des lieux où il faut redonner le goût du rêve et la confiance en soi.

La Méditerranée les sépare, mais ils ont les mêmes racines et la même rancoeur. Achir vit à Alger avec son oncle. Ses nuits sont emplies de traversées cauchemardesques, quittant ce pays où la jeunesse n’a aucun avenir.

Sihem est née en France. A vingt-trois ans, elle suit des cours dans un lycée pour élèves décrocheurs. Elle est logée dans une résidence autonomie où cohabitent des personnes âgées originaires de tous les continents.

« La famille est le premier sanctuaire du processus de casse

Sihem, abandonnée par sa famille puis par la société, n’a aucune confiance en elle. Elle se protège derrière une agressivité qui l’isole.

 

Hélène, professeur de français, les connaît bien ces élèves meurtris. Chaque élève est unique, il faut en trouver la clé. ( Tableau de Kadinsky, Upward)

 

Grâce à des projets culturels, et surtout parce qu’elle ne les juge pas, elle parvient à leur redonner confiance.

« Ses élèves sont des oiseaux qui ne savent pas encore qu’ils peuvent voler. »

Auprès d’Hélène et surtout d’Emile, un vieil homme solitaire et bougon de la résidence, Sihem apprend le français, la géographie et l’histoire. Petit à petit, elle retrouve une famille.

Emile n’a rien à perdre. Ses dernières forces, il veut les consacrer à cette gamine qu’il aime pour son répondant et ses origines. Quand il l’accompagne à Alger, nous parcourons avec eux une ville chatoyante et accueillante.

« Ce pays n’a pas de chance. Il renferme des trésors et personne ne s’en soucie. »

Le musée du Bardo, Notre-Dame d’Afrique, la Madrague, Tipaza où souffle le souvenir de Camus, le musée d’art moderne et la Casbah. Avec ce voyage, Emile achève la transformation de Sihem d’animal blessé en jeune femme déterminée.

Si le roman commence dans la noirceur, les personnages deviennent lumineux. Impossible de rester insensible à cette rencontre entre un vieil homme qui a enfermé ses souvenirs  dans des cartons et une jeune femme qui aimerait retrouver confiance en la vie.

Certains jugeront que l’auteur joue la carte facile de l’émotion. Peut-être mais je suis tombée sous le charme d’Emile et de Sihem et de cette belle ville d’Alger la Blanche.

Les oiseaux rares est un roman bouleversant et lumineux.

Et qu’importe la révolution? – Catherine Gucher

Titre : Et qu’importe la révolution ?
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur : Le mot et le reste
Nombre de pages : 192
Date de parution : 22 août 2019

Que reste-t-il de nos luttes de jeunesse quand approche l’âge de la retraite? Isolés Au Revest, dans la montagne, vivent quelques communistes militants des années 60. Adolescents, ils voulaient rompre avec la vie difficile de leurs parents, paysans ou ouvriers. Étudiants à Guéret, ils rêvaient d’une vie meilleure, admiratifs du plus grand révolutionnaire cubain, Fidel Castro. 

«  Le conquistador aux yeux de braise donnait raison à leurs élans. »

Ils ont voulu tant de liberté pour leurs enfants qu’ils sont partis vivre ailleurs.

Jeanne fait partie de ce groupe d’anciens révolutionnaires. En ce 26 novembre 2006, elle apprend la mort de son idole. Elle revêt alors sa longue robe vermillon qu’elle portait à Cuba en 1967. Elle n’a qu’un objectif, retourner à Cuba.

«  Cette nuit, dans son rêve, elle a retrouvé sur sa peau la chaleur brûlante des étés de Santiago et tout son corps, ses os, ses muscles, ses artères, son sang, réclament de vivre à nouveau cette ferveur et ce bouillonnement de lumière. »

La lettre de Ruben, son amour de jeunesse, tombe à pic. Lui, l’espagnol qui, à trois ans, a dû fuir le régime de Franco avec sa grand-mère, n’avait pas voulu la suivre à Cuba.. Traumatisé par tous les bruits de guerre en Espagne puis en Algérie, il ne pouvait plus voir les drapeaux rouges de la Révolution. 

Aujourd’hui réfugié à Cassis, Ruben souhaite un repos paisible auprès de Jeanne qu’il n’a jamais oubliée. En observant ses voisins, les Munoz, il est persuadé que le bonheur se vit en nombre pair. Même si son meilleur ami traverse une mauvaise passe, avec ses deux filles et la folie de sa femme, Nunzia, une émigrée sicilienne. Seule Jeanne peut panser ses blessures, l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.

Elle convainc Ruben de l’accompagner à Cuba. Ils feront une escale à Madrid, sur les traces du passé de Ruben.

«  Il nous faut maintenant nous retourner sur notre passé, le regarder sans peur ni honte. »

Catherine Gucher cherche la beauté du monde, l’espoir de l’apaisement au travers du présent et de l’avenir de ces adultes marqués par les terreurs de la guerre et de l’exil. Ses descriptions de paysage, la montagne du Revest, les calanques de Cassis sont lumineuses. 

Ruben est un homme particulièrement attachant pour son humilité et son regard attendri sur tous ceux qui l’entourent. Par son regard, les personnages secondaires se trouvent grandis.

Je me suis beaucoup moins attachée à Jeanne, plus égoïste. Obnubilée par sa passion cubaine, elle peine à voir la valeur des êtres qui l’entourent. 

«  Elle n’a jamais cru que la tendresse humaine pouvait tenir lieu d’avenir. Il lui faut des combats, des mondes à reconstruire, des utopies en chantier. »

Après mon coup de cœur pour Transcolorado, je souhaitais absolument lire ce second roman de Catherine Gucher. Un peu moins emballée, j’y retrouve pourtant des personnages particulièrement attachants, de superbes  descriptions de paysages. Et toujours cette lueur d’espoir dans les yeux des êtres blessés par le passé. 

Je l’aime – Loulou Robert

Titre : Je l’aime
Auteur : Loulou Robert
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 270
Date de parution : 22 août 2019

 

« L’amour est une belle maladie. »

Ce quatrième roman de Loulou Robert est particulièrement sombre. Plombée par les souffrances de l’enfance, absence d’amour maternel et viol du père, la narratrice peine à se réaliser. Elle rencontre M. l’année de ses dix-huit ans.

Lorsque M. s’absente plusieurs mois pour une enquête, la narratrice souffre de solitude, sombre dans l’alcool. Après le désistement d’un producteur qui lui avait promis un premier rôle au cinéma, elle plonge de plus en plus dans la folie.

Peu de temps après le retour de M., elle donne naissance à Daisy.

« J’avais l’espoir qu’elle serait le remède à une folie, Daisy ne fait que l’accentuer. »

Sa vie de femme au foyer, empêtrée des parents de son mari ne la comble pas davantage.

De son enfance, sa passion amoureuse, sa vie de femme puis de mère, tout est dramatique pour cette femme qui n’est que passé ou futur, jamais présent. Elle ne vit qu’à l’intérieur de ses pensées. Elle ne semble trouver une forme d’apaisement qu’au bilan de sa vie, sans doute après la mort de son père.

Ce roman m’a semblé particulièrement lourd. Depuis son premier roman, Loulou Robert explore ses blessures d’enfance, d’adolescence. Si dans les deux premiers récits ( Bianca, Hope), j’ai perçu une belle lumière, une force de la jeunesse, une envie de découverte. Bien trop dramatique et pessimiste, ce dernier opus manque de nuances pour me séduire.

Le ciel par-dessus le toit – Nathacha Appanah

Titre : Le ciel par-dessus le toit
Auteur : Nathacha Appanah
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 128
Date de parution : 22 août 2019

 

Avec ce titre qui nous rappelle un poème de Verlaine, Nathacha Appanah nous plonge dès les premières pages dans cet univers. Tout commence par une lettre touchante écrite par un jeune anonyme depuis les  murs de sa prison.

«  Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme ! »

Le numéro d’écrou 16587 qui écrit cette lettre n’est autre que Loup, un jeune garçon à la peau cuivrée, un peu sauvage comme le prédestinait son prénom.

«  Je ne suis rien qu’un garçon de l’ombre. »

En voulant rejoindre sa sœur, Paloma, qu’il n’a pas vue depuis dix ans, il a un accident de voiture. Pour avoir conduit sans permis et blessé d’autres personnes, il est jeté en prison. Comment en est-il arrivé là?

Il faut remonter à l’enfance de sa mère, Phenix, pour le comprendre. Eliette, cette enfant si belle que ses parents la poussaient sous les projecteurs, n’en peut plus d’être exposée.

 » Le temps passe, les robes sont toujours aussi ajustées, le rouge à lèvres toujours aussi vif et les regards sur elle se font plus insistants, plus durs, mais jamais ses parents ne relèvent quoi que ce soit. »

Alors, Eliette se révolte. «  il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour arracher à coups de dents sa place au monde. »

Eliette renaît de ses cendres. Elle sera Phenix, cheveux colorés ou rasés, tatouée. Une enfant meurtrie, bien trop cabossée pour être mère. Alcoolique, elle est incapable de donner à ses enfants ce dont ils ont besoin.

Nathacha Appanah met en scène des personnages aux prénoms bien choisis, forts, durs dans leurs traits et leurs actes et pourtant si fragiles en dessous de l’écorce. Le chemin est long pour briser les armures, sortir du déterminisme et faire vibrer les liens familiaux.

Un roman sombre, hypnotique mais si bien écrit qu’on voudrait rester davantage dans ce pays où si l’on «  croit en la réconciliation du passé et du présent. où l’on espère voir le ciel bleu, si calme par-dessus le toit et entendre les rires des enfants sur les vieux chagrins. »

Le ciel est, par-dessus…

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

Frappe-toi le coeur – Amélie Nothomb

Titre : Frappe-toi le coeur
Auteur : Amélie Nothomb
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 180
Date de parution : 23 août 2017

Quelques semaines avant la parution du nouveau Nothomb ( Soif, Albin Michel, 21 août 2019), je me donne un avant-goût de l’univers nothombien en sortant le roman de 2017 qui attendait sur mes étagères. Le rythme annuel de parution, l’univers très marqué d’Amélie ôtent une partie de l’envie et me poussent souvent à préférer la découverte de nouveaux auteurs.

Mais c’est toujours un plaisir pour moi de lire cette conteuse extravagante, qui, de petites histoires pointe les défauts de l’âme humaine et exorcise ses propres démons de l’enfance.

«  Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie. », cette petite phrase d’Alfred de Musset est utilisée comme présentation du roman en guise de quatrième de couverture ( une phrase en quatrième de couverture de chaque roman est aussi une signature de l’auteure).

Les romans d’Amélie Nothomb s’apparentent de plus en plus à des contes. Et celui-ci en utilise tous les codes. Jusqu’à la simplicité des prénoms, chose rare chez l’auteure.

Il était une fois, Marie, une jeune fille si belle que tous les garçons voulaient la séduire et toutes les filles la jalousaient. L’amour ne la tentait pas. Si elle accepte la cour d’Olivier, le fils du pharmacien et le plus beau garçon de la ville, c’est uniquement pour rendre jalouses toutes les filles. Enceinte à dix-neuf ans, elle épouse rapidement Olivier, sans prétendre à la grande cérémonie dont elle avait rêvé.

A la naissance de Diane, une petite fille dont la beauté risque de dépasser celle de la mère, Marie voit tous ses espoirs d’idéal anéantis.

«  J’ai 20 ans et c’est déjà fini. »

Diane souffre en silence de l’indifférence de sa mère. Elle compte sur le regard de son père qui pourtant vacille, aveuglé par les exigences de sa femme et surtout sur l’affection de ses grands-parents paternels. 

La pauvre gamine espère tant retrouver la tendresse enfouie qu’elle a soupçonnée un soir où Marie, enceinte de son deuxième enfant, en proie à un cauchemar, est venue la serrer dans ses bras.

«  C’était donc cela, le sens, la raison d’être de toute une vie : si l’on était là, si l’on tolérait tant d’épreuves, si l’on faisait l’effort de continuer à respirer, si l’on acceptait tant de fadeur, c’était pour connaître l’amour. »

La belle Diane possède aussi toutes les vertus, notamment la compassion et l’intelligence. Elle analyse et comprend la jalousie de sa mère qui aime tendrement son second enfant, un fils qui ne peut faire ombrage à sa beauté. Elle perd toutefois pied quand elle perçoit l’amour excessif qu’elle voue à son troisième enfant, Célia, une petite fille joufflue.

A onze ans, étonnée par la clairvoyance et l’écoute d’un médecin, Diane décide de son avenir. Toute son énergie se portera sur l’étude.

«  A 11 ans, se découvrir un but change tout. Que lui importait son enfance gâchée? »

Altruiste, intelligente, Diane, interne en cardiologie, n’en a pourtant pas fini avec la jalousie et l’ambition des mères aveugles aux souffrances de leur progéniture.

«  Il apparaissait maintenant à Diane que le mépris était pire que la haine. Celle-ci est si proche de l’amour que le mépris lui est étranger. »

Sous cette plume enjouée, Amélie Nothomb glisse les douleurs personnelles de son enfance ( on retrouve la solitude de l’enfant et les craintes de l’obésité). Son talent d’écrivain rend palpable les souffrances de la petite Diane et de Mariel, la fille de sa maîtresse de conférence en cardiologie. 

Plus sage et réaliste, ce court roman est parfaitement maîtrisé et particulièrement attachant.

L’ennemie – Irène Nemirovsky

Titre : L’ennemie
Auteur : Irène Nemirovsky
Editeur : Denoël 
Nombre de pages : 159
Date de parution : 16 mai 2019

L’oeuvre d’Irène Nemirovsky s’inspire largement de sa vie. L’ennemie évoque les relations difficiles de l’auteure avec sa mère et l’extrême solitude de son enfance.

Nous sommes en 1919. Léon, le père, blessé puis réformé trouve un poste en Pologne. Petite mère, femme coquette et volage, en profite pour mener la grande vie. Gabri ( 11 ans) et Michette ( 6 ans) Bragance se retrouvent souvent seules à la maison. Elles sont très proches et profitent d’une grande liberté.

Un jour où la mère est une fois de plus absente, une lessiveuse tombe sur le dos de Michette. Gabri ne pardonnera jamais à sa mère.

«  La mort de Michette avait transformé l’enfant joyeuse qu’elle avait été en une manière de petite vieille, désenchantée, silencieuse. »

Léon rentre de Pologne accompagné de Charles, son jeune cousin. Le père se lance dans une activité très prenante de rachat d’usines. La famille change d’appartement, Gabri bénéficie de l’enseignement de professeurs particuliers.

Elle adore son père mais il est souvent absent pour ses affaires. Sa mère est toujours dans d’autres bras.

«  Sans la lecture, elle serait tombée malade d’ennui. Les livres remplaçaient pour elle la vie réelle. »

Quand elle surprend sa mère au lit avec Charles, Gabri est à la fois troublée et jalouse.

«  Quand donc serait-elle aimée enfin, elle aussi? »

L’adolescente devient jolie. Sa mère la pousse à sortir seule pour ne pas lui faire ombrage. Gabri court les dancings avec son amie Babette, rencontre son premier admirateur.

«  Le sentiment du bien et du mal qui n’avait jamais été bien distinct en elle, se brouillait, se troublait tous les jours davantage. »

Petite mère se rapproche de sa fille devenue femme, elle peut enfin confier ses amours. Mais ce n’est pas le rôle d’une mère. La tension entre les deux femmes s’accentue.Gabri joue sur le terrain de sa mère, autant pour la punir que pour s’en rapprocher.

Irène Nemirovsky propose ici une nouvelle dramatique qui étonne par sa maîtrise.  Pas de circonvolutions romanesques, l’essentiel parfaitement équilibré tient en une centaine de pages. En partant des blessures de l’enfance, l’auteure monte en puissance vers la révolte de l’adolescence jusqu’au drame final inévitable.

On y ressent la solitude de l’enfant qui se juge mal-aimée. Mais cette solitude est partout en cette famille. Le père plongé dans les affaires, constate pourtant l’éloignement de sa femme et ressent la solitude du vieillissement. Si Petite mère est toujours bien occupée, sa frivolité n’en est pas moins une manière de combler le vide de son existence.

Dans un récit magistral, Irène Nemirovsky témoigne avec justesse et fougue de son époque et de sa relation dévastatrice avec une mère volage et égoïste. 

Ce qui est monstrueux est normal – Céline Lapertot

Titre : ce qui est monstrueux est normal
Auteur : Céline Lapertot
Éditeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 96
Date de parution : 9 mai 2019

 

J’ai découvert assez récemment la plume nerveuse, torturée, touchante de Céline Lapertot dans Ne préfère pas le sang à l’eau. Ce récit autobiographique dévoile en partie la genèse de cette rage qui transparaît dans les romans de cette jeune auteure, professeure de français à Strasbourg.

«  Quelle part d’eux-mêmes les bourreaux laissent-ils en nous? »

Née au sein d’un milieu pauvre, sans connaître la douceur de l’amour maternel mais plutôt les assauts d’un beau-père pédophile, Céline trouve sa « madeleine dévastatrice de Proust » et sublime ses blessures par la littérature.

 » La rue du Pont-Rouge, c’est un lieu de paradoxes, de lumière et de noirceur, un lieu d’initiation. »

Pour elle, la maison d’enfants, la famille d’accueil sont une chance. c’est enfin une porte ouverte vers la culture sans pourtant jamais pouvoir oublier le passé.

 » Chaque livre qu’on lit,  chaque film qu’on regarde, chaque chanson qu’on écoute est un pont vers le passé. »

En terminant un récit autobiographique, je pense souvent que l’exercice sert davantage l’écrivain que le lecteur. Il n’en est rien ici.
D’une part, ce récit permet de comprendre l’univers de Céline Lapertot, de déchiffrer son œuvre, qui certes, ne comporte encore que trois romans mais suffisamment marquants et empreints de singularité pour en mériter ce nom.
D’autre part, sa confession permet aussi de comprendre certaines réflexions actuelles que stigmatisent parfois la presse ou les réseaux sociaux, notamment sur la difficulté de dire NON.

«  On peut envoyer tous les signaux pour se laisser approcher, alors même qu’on ne le souhaite pas, parce qu’on n’a pas encore appris à faire autrement. »

Céline n’omet rien ni le besoin vital d’amour d’un enfant, ni la compréhension des mères emprisonnées dans un rôle abject voyant  » le célibat et l’absence de revenus » comme une condamnation , persuadées de ne rien mériter de mieux que cette merde quotidienne.
Elle sait l’inutilité de questionner les enfants mais préfère les aider à se confier par l’écriture.

 » Ce qui ne se dit pas s’exprime autrement; au moyen d’un stylo ou d’un clavier d’ordinateur, du chant, de la danse, de la peinture, du théâtre, du cinéma. Mais il n’y a rien de plus ridicule, rien de plus inefficace et dépassé, que le fait de s’installer en face de quelqu’un pour lui demander de parler ouvertement de ses plaies. »

Ce qui est monstrueux est normal sera sans aucun doute un livre marquant, un tournant dans la carrière et la vie de l’auteure. Sa mémoire a longtemps refoulé ce qui ne pouvait se dire clairement, juste transparaître dans la violence de ses romans.

«  Il faut des décennies d’existence pour approcher un tant soit peu la vérité à propos de ce que nous sommes. »

Aujourd’hui professeur, un métier dont elle fait un juste éloge, elle mesure son rôle d’accompagnement d’une jeunesse multiculturelle qui a besoin de repères, de guides comme elle a eu la chance d’en rencontrer, notamment avec Catherine, sa mère d’accueil. Parce que la culture, la découverte de la lecture et de l’écriture, les rencontres sont essentielles pour briser les solitudes d’enfants oubliés, leur redonner l’espoir d’un bonheur possible.

«  Être professeur n’est pas un métier décidé au hasard dans la peur de ne pas vivre de sa plume. Être professeur, c’est essayer au maximum, avec le peu de moyens que l’on a, la médiocrité du quotidien et l’envie, parfois, de baisser les bras, c’est essayer, donc, de rendre ce que l’on a reçu. »

Je ne peux que conseiller la lecture de ce petit récit qui, loin de l’apitoiement, se révèle une confession cathartique utile à tous.