La fracture – Nina Allan

Titre : La fracture

Auteur : Nina Allan

Littérature écossaise

Titre original : The rift

Traducteur : Bernard Sigaud

Editeur : 10/18

Date de parution : 18 mars 2021

Suite à des articles de presse assez dithyrambiques, j’avais noté ce roman lors de sa parution aux éditions Tristram en août 2019 mais je n’avais pas eu l’occasion de le lire. Sa sortie récente en format poche était une excellente occasion de combler ce manque. C’était sans compter mon regard toujours dubitatif sur l’univers de la science-fiction.

Plusieurs drames viennent percuter l’adolescence de Selena Rouane dans les années 90. Tout d’abord le suicide d’un enseignant passionné par les carpes koï, le pressentiment d’un divorce de ses parents puis la disparition de Julie, sa soeur aînée. Selena avait bien senti la distance que prenait sa soeur avec sa famille. Autrefois les deux soeurs s’amusaient du même délire en regardant des films de science-fiction ou en détectant des aliens parmi leurs rencontres. Mais Julie est devenue une adolescente instable, apeurée par l’existence des trois noirs.

Un soir, prétextant une soirée chez une amie, Julie se laisse entraîner jusqu’au lac Hatchmere. Malgré les recherches de la police et une enquête minutieuse du père qui l’épuisera jusqu’à la folie puis la mort, la disparition de Julie ne sera jamais élucidée, empêchant ainsi une famille de faire son deuil.

Vingt ans plus tard, alors que Selena travaille dans la bijouterie de Vanda, l’appel d’une jeune femme se disant être Julie vient percuter sa fragile insertion dans le monde des adultes.

Selena avait été définie par la disparition de sa soeur, presque autant que Julie elle-même.

Celle qui se dit être Julie travaille à l’hôpital Christie depuis quelques temps, elle connaît des détails personnels sur l’enfance de Selena. Pourquoi n’a-t-elle pas donné signe de vie plus tôt? La jeune femme raconte une histoire étonnante, surnaturelle sur sa disparition. Elle affirme avoir basculé dans un autre monde, sur la planète Tristrane du système solaire Suur dans la galaxie Aww.

J’y ai reconnu toutefois quelque chose. Un peu de mon propre désir de m’échapper d’une vie pour aller dans une autre, le besoin horriblement douloureux de précipiter le changement.

Au cours de son récit, de manière assez détournée, Nina Allan ouvre toutes les pistes. Des idées viennent et reviennent ( classement de bibliothèque, lac, bijou, poisson-chat…) à différents moments du récit illustrant les failles de la mémoire ou les idées fixes qui s’imposent en miroir dans différentes situations. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis de m’accrocher à cette lecture. Sinon je n’adhérais pas vraiment au style beaucoup trop disert ni bien sûr à cette histoire de fracture dans le tissu espace-temps. Mais l’auteur capte l’intérêt en insérant des références filmographiques , littéraires, en mêlant les supports, articles de journaux, extraits de livres, lettres, définitions. Finalement, peut-être grâce à une référence à La belle au bois dormant, mon esprit rationnel trouve sa piste. Le grand talent de l’auteur est de laisser cette chance à chaque lecteur, à condition de persévérer et de traverser ce qui commence comme un roman sur l’adolescence, enchaîne sur un roman noir, passe par la science-fiction et explore la complexité de la mémoire qui refuse le rappel d’un affreux souvenir.

Je pense toujours que le seul moment où on connaît vraiment un endroit, c’est quand on est môme.

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de lecture et j’ai peiné à entrer dans l’univers et le style. J’ai finalement trouvé mon chemin mais ce ne fut pas un parcours facile et serein.

Je remercie Babelio et les éditions 10/18 pour l’attribution de ce roman lors de la dernière masse critique Mauvais genres.

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Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Titre : Un jour ce sera vide
Auteur : Hugo Lindenberg
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Le premier roman d’Hugo Lindenberg est un récit sur l’enfance, un temps où l’on se plonge dans l’attrait du réel occultant les peurs et les drames du monde des adultes. Le narrateur, un jeune garçon de dix ans, passe ses vacances chez sa grand-mère en Normandie. Quand il va jouer sur la plage, il oublie sa solitude en observant les familles « normales ». Lui s’ennuie avec cette grand-mère qu’il adore mais qui lui fait honte avec ses robes démodées et son parler yiddish.

Mais un jour, autour du cadavre d’une méduse, il rencontre Baptiste. Il devient l’ami de ce garçon auquel il voudrait ressembler, un enfant bien dans sa peau, naturel, choyé par une famille aimante. Faire partie de la famille de Baptiste est un rêve auquel il goûte. L’enfant est en extase devant la mère de Baptiste, une femme belle, douce et accueillante. Quel contraste avec son quotidien peuplé des fantômes de sa grand-mère et de la folie de sa tante.

Hugo Lindenberg, en se plaçant dans le monde de l’enfance, tient à distance les drames familiaux que l’on devine pourtant. Mais les ombres planent sur ce récit. Le sable de la plage, terrain de jeu de l’enfance, peut aussi se transformer en sable mouvant, engloutissant la joie de vivre dans les abysses de l’Histoire.

Le narrateur ne me semble pas toujours penser comme un enfant de dix ans. Cela m’a légèrement tenue à distance. Même si je conçois que les épreuves de la vie lui ont fait perdre la légèreté de l’enfance. Mais tout ce qui l’environne semble touché par le mal. La chanson de Mike Brandt évoque-t-elle cette impossibilité de retrouver le bonheur  suite à la disparition de la mère? Le silence est son héritage, le flou hante cette histoire jusqu’à la fin.

Je sors de cette lecture avec un sentiment de malaise et quelques incertitudes.

Le métier de mourir – Jean-René Van der Plaetsen

Titre : Le métier de mourir
Auteur : Jean-René Van der Plaetsen
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 26 août 2020

 

Nous sommes en 1985, auprès d’un check-point de Ras-el-Bayada, une zone tampon en territoire libanais où les soldats sont chargés de préserver Israël des attaques du Hezbollah. En ce lieu où l’attaque terroriste est une menace permanente, nous assistons à la relation naissante entre Belleface, le responsable du check-point et Favrier, un jeune soldat français nouvellement affecté.

Belleface, un surnom que nous comprendrons au fil de l’histoire, est un juif polonais de cinquante-huit ans, rescapé des camps de Treblinka. Peut-on survivre à la Shoah? Ancien légionnaire, retraité colonel de l’armée israélienne, il renonce à son grade pour intégrer l’Armée du Liban Sud. Énigmatique et secret, peu de gens connaissent réellement son histoire et c’est ce qui fascine Favrier, jeune homme incompris de son propre père.

D’ailleurs que fait-il là, ce jeune français? Fuit-il le confort familial, un amour perdu ou honore-t-il la mémoire d’un ami libanais en venant défendre cette terre si belle et chargée de la présence de Dieu? Comprendre Belleface pourrait lui apporter une réponse.

« Un idéal permet de pousser un homme jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à ses dernières extrémités – et cela, c’était le territoire même des soldats, et leur quotidien en temps de guerre. »

Mais Belleface ne parle pas de lui, même si  il sent en Favrier ce fils qu’il n’a jamais eu et auquel il pourrait transmettre sa mémoire.

 » Il était bien gentil, ce Favrier, mais il ne connaissait encore rien de la vie. Que pouvait-il savoir, à son âge, de la souffrance? Et du désir de survie – ou plutôt de la nécessité de vaincre? »

Au fil des soirées solitaires et opiacées de Belleface, nous découvrons les périodes de son existence dont il ne parvient pas à tourner la page. La drogue lui permet d’atteindre ses souvenirs les plus enfouis, le drame de son enfance, les horreurs de la guerre au Vietnam aux côtés de légionnaires parfois sortis des rangs des nazis. La vie de Belleface est semée de pertes d’êtres chers. La mort se lit dans les yeux de celui qui n’a jamais tenu à la vie. Qui se souviendra de lui après sa mort?

 » Compter aux yeux d’une personne, cela voulait dire qu’on avait servi à quelque chose lors de notre passage sur terre.  »

Favrier peut-il être cette personne pour le soldat qui ne possède qu’une vieille bible et s’obstine à citer en permanence L’Ecclésiaste.

La rencontre des deux hommes est très belle en ce lieu perdu où le danger est imminent. Malgré un récit plutôt lent et lourd, marqué par l’attente et le poids de la guerre, Jean-René Van der Plaetsen maintient le suspense en ne nous dévoilant qu’au fil de l’eau le mystère qui entoure la vie de Belleface et l’issue que l’on sent tragique de cette rencontre.
L’auteur, ancien casque bleu au Liban en 1985, connaît bien ce milieu. Je ne suis pas très réceptive aux métiers de la guerre même si je comprends et respecte l’engagement de certains, risquant leur vie pour sauvegarder les nôtres. Si les personnages sont très beaux, que nous comprenons les motivations de leur engagement, il n’en reste pas moins qu’il y a au fond d’eux ce besoin de vengeance, ce désir de mort, parfois difficile à accepter.

 

Le clou – Zhang Yueran

Titre : Le clou
Auteur : Zhang Yueran
Littérature chinoise
Traducteur : Dominique Magny-Roux
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 592
Date de parution : 22 août 2019

 

Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvent à Nanyuan, le village de leur enfance. Ils ne se sont pas vus depuis vingt-huit ans. Elle revient sur les traces du passé, au Pavillon blanc, là où agonise son grand-père, un ancien cardiologue réputé, honoré par l’Académie. Ce grand-père, elle ne l’a jamais aimé car, sans cesse il rejetait son fils, le père de Li Jiaqi. Pourquoi? Nous le découvrirons au fil des pages. Ainsi,  Li Jiaqi a développé un amour inconditionnel, pour ce père qui a épousé une paysanne défiant ainsi sa famille et n’a ensuite pensé qu’à fuir son foyer sans s’occuper ni de sa femme ni de sa fille. Adulte, sa vie sentimentale sera éternellement perturbée par le  besoin de se rapprocher d’un père idéalisé.

Cheng Gong,lui, n’a jamais quitté le village. Quand sa mère est partie, son père l’a confié à sa grand-mère, une femme autoritaire et méchante. Il a vécu entre sa tante aimante et son grand-père, réduit à l’état de légume dans une chambre de l’hôpital dont il était le directeur. C’est là qu’enfants, Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvaient.

En alternant les récits de Li Jiaqi et de Cheng Gong, aujourd’hui deux adultes en souffrance, lestés par le poids du passé de leur grand-père, Zhang Yueran nous dévoile lentement comment l’histoire du pays a brisé les relations entre ces deux familles.

«  C’était un secret, un secret d’avant nous, qui faisait obstacle entre nous. Nous vivions de la chasse comme certains animaux – la chasse au secret…Nous avancions au cœur de l’immense brume formée par le secret, nous pressions le pas en cadence dans l’ignorance, sans rien distinguer de la route devant nous ni même savoir où nous allions. »

Cette phrase illustre bien le climat de ce roman. La neige omniprésente, lourde et froide. Les chambres de mourants, la tour des morts où enfants, Li Jiaqi et ses amis venaient se faire peur en découvrant des morceaux de ces criminels exécutés, réserve de cadavres pour l’université. La violence des rapports dans les couples, l’amitié mise à mal par les non-dits. Pour Li Jiaqi ou Cheng Gong, tout amour ne peut qu’être voué à l’échec.

Avec ce récit à deux voix, Zhang Yueran tourne autour de la détresse de deux jeunes adultes en quête d’identité. Chacun devra recomposer le passé auprès de ceux qui l’ont vécu, comprendre le secret tragique qui liait leurs grand-pères. A l’image de Li Jiaqi et Cheng Gong, la jeune génération doit assumer l’histoire de leurs ancêtres dans un pays troublé afin de pouvoir avancer dans leur propre vie.

Un roman plutôt sombre et lourd malgré une écriture fluide et une excellente traduction. Une belle découverte de la littérature chinoise.

 

 

 

Le meurtre du commandeur 2 – Haruki Murakami

Titre : Le meurtre du commandeur, la métamorphose se déplace
Auteur : Haruki Murakami
Littérature japonaise
Titre original : Kishidanchô goroshi
Traducteur : Hélène Morita et Tomoko Oono
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 473
Date de parution : 11 octobre 2018

 

 » J’aime les choses que je vois. Et autant celle que je ne vois pas. »

Ainsi commence le second volume du roman d’Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur.

Le narrateur poursuit ses tableaux en cours, cherchant toujours une nouvelle forme d’art. Tomohiko Amada, le propriétaire de la maison, peintre aujourd’hui alité dans un centre de santé, a fait de sa dernière œuvre,  Le meurtre du commandeur, une toile  expiatoire. Le narrateur doit livrer la sienne.

Mais son environnement est de plus en plus mystérieux. Le vieux peintre  et son histoire le hantent. Il en apprend davantage sur son passé. Son jeune frère a participé au sac de Nankin en 1937, un massacre qui l’a ensuite conduit au suicide.

Ce second tome est particulièrement addictif et rythmé  avec les disparitions concomitantes de Marié ( la jeune voisine qui serait la fille du riche et farfelu Wataru Menshiki) et du narrateur.

Le narrateur plonge dans le monde des métaphores. Le chemin le pousse à faire revivre la scène du tableau La meurtre du commandeur. Un chemin nécessaire pour sauver Marié, un chemin qui le conduit aussi vers la connaissance profonde de son être.

«  Dans cette vie, il y a beaucoup de choses que nous ne parvenons pas à expliquer, et il y en a aussi un certain nombre que nous ne DEVONS pas chercher à expliquer. »

Haruki Murakami, en nous plongeant dans l’onirisme, laisse une large part d’interprétation au lecteur.

Les secrets, les blessures, les désillusions lestent notre pensée. La solitude de l’artiste incite alors à la création libératrice.

 » Depuis le tout début, j’ai voulu faire apparaître dans mes peintures ce dont je suis en quête mais que je ne peux pas obtenir dans la réalité. »

Le meurtre du commandeur est avant tout un grand roman sur la démarche créative, sur l’inspiration puisée dans les blessures de l’existence. Avec sa patte si particulière, l’auteur crée un roman onirique, sensible, marqué par des personnages énigmatiques. L’auteur est aussi un écrivain politique et il n’hésite pas à insérer dans son conte les moments marquants de l’Histoire du Japon. Juste une simple touche qui suffit pourtant à comprendre le passé du pays et son impact sur les mémoires.

Ne ratez pas la chronique d’Ingannmic qui m’a accompagnée pour cette lecture .
Vous pouvez retrouver ici la chronique du premier tome

 

Crazy brave – Joy Harjo

Titre : Crazy brave
Auteur :Joy Harjo
Littérature amérindienne
Titre original : Crazy brave
Traducteur : Nelcya delanoë et Joëlle Rostkowski
Éditeur : Globe

Nombre de pages : 176
Date de parution : 22 janvier 2020

Joy Harjo, poétesse et musicienne, est la fille d’une métisse cherokee et européenne et d’un père issu d’une famille de chefs creeks. La famille s’est enrichie grâce au gisement de pétrole trouvé sur leurs terres indiennes.
Fruit de tribus ennemies, Joy hérite des talents d’artistes de ses parents et d’une longue histoire culturelle dont il est difficile de s’affranchir.

Après le divorce de ses parents, Joy n’entendra plus sa mère chanter. En épousant un gentil Blanc qui cachait bien son jeu, la famille sera confrontée à la violence d’un être finalement malsain.

 » Vers l’âge de treize ans,j’en ai eu assez de tous ceux qui se servaient de la Bible pour prouver la supériorité des Blancs et imposer la domination des femmes par les hommes, et je ne supportais plus l’interdiction de danser ni les mises en garde contre les prophéties et les visions. »

En 1967, Joy est admise à l’Institute of America Indian Arts de Santa Fe. Dans ce lycée réservé aux Indiens, elle peut s’émanciper loin de son beau-père et découvrir plusieurs enseignements artistiques. Elle abandonne temporairement la musique pour l’art théâtral.

 » Au fil de nos travaux artistiques, de nos évènements culturels, de nos luttes avec l’héritage familial et tribal, il devenait clair que nous étions à l’aube d’une renaissance culturelle autochtone, au bord d’une explosion d’idées qui façonneraient l’art indien contemporain pour des années. »

Ces adolescents brisés ne sortent pas facilement des violences subies dans l’enfance. Et ils replongent souvent dans les mêmes schémas de vie. Enceinte, Joy est contrainte d’épouser une vie misérable dont elle ne sortira que pour tomber sous la coupe d’un poète alcoolique et violent. L’art et l’esprit de la poésie sont ses seules échappatoires à l’avenir programmé de la femme amérindienne.

Découpé en quatre chapitres intitulés comme les points cardinaux, Joy Harjo cherche sa voie. Battante, toujours guidée par sa conscience, ses visions qui l’alertent du danger, elle tombe mais se relève sans jamais en vouloir à ceux qui l’ont éprouvée.

 » Ces pères, ces amoureux, ces maris, nous les aimions tous et ils étaient dignes d’amour. Nous avions été brisés en tant que peuples. Nous n’en étions encore qu’au lendemain sanglant de la conquête violente de nos terres. En quelques générations, nous qui peuplions quasiment tout le continent ne représentions plus qu’un demi pour cent de sa population. Nous étions tous hantés. »

Un récit tourmenté qui montre une fois de plus les dommages causés par la spoliation des terres indiennes. Crazy brave ( le nom creek de Joy Harjo) donne une voix à un peuple et surtout aux femmes amérindiennes. Grâce à cette biographie, j’ai aussi découvert une musicienne au répertoire très intéressant.

 

Lèvres de pierre – Nancy Huston

Titre : Lèvres de pierre
Auteur : Nancy Huston
Littérature canadienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 240
Date de parution : août 2018

 

« Qu’avais-je  à dire, moi, Blanche et bobo, citoyenne de deux grandes puissances occidentales, au sujet de ce petit pays si violemment étranger à l’autre bout du monde?»

C’est lors d’un voyage en 2008 au Cambodge que Nancy Huston est particulièrement attentive aux traces du génocide khmer rouge. Elle décèle que le légendaire sourire des khmers n’est qu’un masque servant à protéger l’intimité de qui le porte. Ne s’est-elle pas elle même composée ce sourire de lèvres de pierre pour cacher les blessures de son passé. De ce constat naît un parallèle entre Saloth Sâr, celui que prendra le surnom de Pol Pot et Nancy sous le pseudonyme de Dorrit, son double littéraire depuis Bad girl.

Nancy Huston fait émerger des points communs entre leurs enfances ( cauchemars, déménagements fréquents, insécurité lors de la scolarisation).

« Deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage. »

Le parallèle n’est pas aussi évident. D’ailleurs, Nancy Huston compose son récit en deux parties bien tranchées. Nous commençons avec le chemin de Saloth Sâr depuis son enfance jusqu’à ce qu’il devienne Pol Pot. L’auteur met en évidence ce qui dans l’enfance et l’adolescence a éveillé la conscience politique du futur dirigeant. Ses expériences positives au monastère et sur les chantiers le rapprochent du bouddhisme et du travail manuel et agricole. Ses piètres résultats scolaires lui vouent une haine des intellectuels. Quand il part étudier à Paris, il adhère au parti communiste.

« Tu as vingt-sept ans et la drogue révolutionnaire s’est emparée de tout ton être. »

A son retour au Cambodge, il rejoint le chef khmer, cousin rebelle du roi Sihanouk, dans le maquis à la frontière du Vietnam.

Le chemin de Dorrit vers la conscience politique et féministe fut beaucoup plus long, moins évident. Sa première souffrance fut le divorce de ses parents et le depart de sa mère. Kenneth, son père idéaliste, instable et volage se remarie avec une catholique allemande. La famille recomposée  déménage dans le New Hampshire.

Précoce, jolie, sa vie de femme commence très tôt avec Adam, un ami de son père. Ses expériences sexuelles et la vie de son père sont autant d’exemples qui mettent en évidence la condition féminine.

« Amoureuse, une femme doit laver de ses larmes les marches que gravira son homme pour atteindre la gloire

Malgré les nombreuses atteintes à son corps de femme, malgré les événements politiques du Cambodge que Nancy Huston insèrent dans le fil de vie de Dorrit, la jeune femme peine à réagir. Toujours dans le doute, elle retourne sa colère contre son propre corps.

Ce n’est qu’à Paris, peut-être sous l’influence de Gérard, un militant marxiste léniniste qu’elle entrevoit la contestation malgré son éducation et sa passion pour le clavecin. Elève puis femme brillante, c’est bien sûr par l’écriture, par ses articles dans les revues féministes puis par la parution de son premier essai que Dorrit se révèle enfin.

Le symbole des lèvres de pierre est assurément le lien entre ces deux parcours. Afficher un sourire de circonstance pour cacher les blessures de l’enfance et de l’adolescence. S’effacer pour continuer à vivre et trouver une voie pour enfin s’imposer, s’affranchir du manque, de la peur et du doute.

Nancy Huston, avec son style incomparable de conteuse, traite ici à la fois d’un sujet historique peu courant en se consacrant surtout aux pensées profondes de ses personnages. Un duo gagnant pour moi!

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune. Son avis est ici.

Les oiseaux rares – Hugo Paviot

Titre : Les oiseaux rares
Auteur : Hugo Paviot
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 224
Date de parution : 2 janvier 2020

 

 

Si Hugo Paviot propose ici son premier roman, l’auteur a déjà une grande expérience de l’écriture. Dramaturge et metteur en scène, il a écrit une dizaine de pièces, pour lesquelles il a reçu plusieurs prix littéraires. Le milieu qu’il évoque dans ce roman, il le connaît bien pour avoir animé plusieurs projets culturels dans des lieux où il faut redonner le goût du rêve et la confiance en soi.

La Méditerranée les sépare, mais ils ont les mêmes racines et la même rancoeur. Achir vit à Alger avec son oncle. Ses nuits sont emplies de traversées cauchemardesques, quittant ce pays où la jeunesse n’a aucun avenir.

Sihem est née en France. A vingt-trois ans, elle suit des cours dans un lycée pour élèves décrocheurs. Elle est logée dans une résidence autonomie où cohabitent des personnes âgées originaires de tous les continents.

« La famille est le premier sanctuaire du processus de casse

Sihem, abandonnée par sa famille puis par la société, n’a aucune confiance en elle. Elle se protège derrière une agressivité qui l’isole.

 

Hélène, professeur de français, les connaît bien ces élèves meurtris. Chaque élève est unique, il faut en trouver la clé. ( Tableau de Kadinsky, Upward)

 

Grâce à des projets culturels, et surtout parce qu’elle ne les juge pas, elle parvient à leur redonner confiance.

« Ses élèves sont des oiseaux qui ne savent pas encore qu’ils peuvent voler. »

Auprès d’Hélène et surtout d’Emile, un vieil homme solitaire et bougon de la résidence, Sihem apprend le français, la géographie et l’histoire. Petit à petit, elle retrouve une famille.

Emile n’a rien à perdre. Ses dernières forces, il veut les consacrer à cette gamine qu’il aime pour son répondant et ses origines. Quand il l’accompagne à Alger, nous parcourons avec eux une ville chatoyante et accueillante.

« Ce pays n’a pas de chance. Il renferme des trésors et personne ne s’en soucie. »

Le musée du Bardo, Notre-Dame d’Afrique, la Madrague, Tipaza où souffle le souvenir de Camus, le musée d’art moderne et la Casbah. Avec ce voyage, Emile achève la transformation de Sihem d’animal blessé en jeune femme déterminée.

Si le roman commence dans la noirceur, les personnages deviennent lumineux. Impossible de rester insensible à cette rencontre entre un vieil homme qui a enfermé ses souvenirs  dans des cartons et une jeune femme qui aimerait retrouver confiance en la vie.

Certains jugeront que l’auteur joue la carte facile de l’émotion. Peut-être mais je suis tombée sous le charme d’Emile et de Sihem et de cette belle ville d’Alger la Blanche.

Les oiseaux rares est un roman bouleversant et lumineux.

Et qu’importe la révolution? – Catherine Gucher

Titre : Et qu’importe la révolution ?
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur : Le mot et le reste
Nombre de pages : 192
Date de parution : 22 août 2019

Que reste-t-il de nos luttes de jeunesse quand approche l’âge de la retraite? Isolés Au Revest, dans la montagne, vivent quelques communistes militants des années 60. Adolescents, ils voulaient rompre avec la vie difficile de leurs parents, paysans ou ouvriers. Étudiants à Guéret, ils rêvaient d’une vie meilleure, admiratifs du plus grand révolutionnaire cubain, Fidel Castro. 

«  Le conquistador aux yeux de braise donnait raison à leurs élans. »

Ils ont voulu tant de liberté pour leurs enfants qu’ils sont partis vivre ailleurs.

Jeanne fait partie de ce groupe d’anciens révolutionnaires. En ce 26 novembre 2006, elle apprend la mort de son idole. Elle revêt alors sa longue robe vermillon qu’elle portait à Cuba en 1967. Elle n’a qu’un objectif, retourner à Cuba.

«  Cette nuit, dans son rêve, elle a retrouvé sur sa peau la chaleur brûlante des étés de Santiago et tout son corps, ses os, ses muscles, ses artères, son sang, réclament de vivre à nouveau cette ferveur et ce bouillonnement de lumière. »

La lettre de Ruben, son amour de jeunesse, tombe à pic. Lui, l’espagnol qui, à trois ans, a dû fuir le régime de Franco avec sa grand-mère, n’avait pas voulu la suivre à Cuba.. Traumatisé par tous les bruits de guerre en Espagne puis en Algérie, il ne pouvait plus voir les drapeaux rouges de la Révolution. 

Aujourd’hui réfugié à Cassis, Ruben souhaite un repos paisible auprès de Jeanne qu’il n’a jamais oubliée. En observant ses voisins, les Munoz, il est persuadé que le bonheur se vit en nombre pair. Même si son meilleur ami traverse une mauvaise passe, avec ses deux filles et la folie de sa femme, Nunzia, une émigrée sicilienne. Seule Jeanne peut panser ses blessures, l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.

Elle convainc Ruben de l’accompagner à Cuba. Ils feront une escale à Madrid, sur les traces du passé de Ruben.

«  Il nous faut maintenant nous retourner sur notre passé, le regarder sans peur ni honte. »

Catherine Gucher cherche la beauté du monde, l’espoir de l’apaisement au travers du présent et de l’avenir de ces adultes marqués par les terreurs de la guerre et de l’exil. Ses descriptions de paysage, la montagne du Revest, les calanques de Cassis sont lumineuses. 

Ruben est un homme particulièrement attachant pour son humilité et son regard attendri sur tous ceux qui l’entourent. Par son regard, les personnages secondaires se trouvent grandis.

Je me suis beaucoup moins attachée à Jeanne, plus égoïste. Obnubilée par sa passion cubaine, elle peine à voir la valeur des êtres qui l’entourent. 

«  Elle n’a jamais cru que la tendresse humaine pouvait tenir lieu d’avenir. Il lui faut des combats, des mondes à reconstruire, des utopies en chantier. »

Après mon coup de cœur pour Transcolorado, je souhaitais absolument lire ce second roman de Catherine Gucher. Un peu moins emballée, j’y retrouve pourtant des personnages particulièrement attachants, de superbes  descriptions de paysages. Et toujours cette lueur d’espoir dans les yeux des êtres blessés par le passé. 

Je l’aime – Loulou Robert

Titre : Je l’aime
Auteur : Loulou Robert
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 270
Date de parution : 22 août 2019

 

« L’amour est une belle maladie. »

Ce quatrième roman de Loulou Robert est particulièrement sombre. Plombée par les souffrances de l’enfance, absence d’amour maternel et viol du père, la narratrice peine à se réaliser. Elle rencontre M. l’année de ses dix-huit ans.

Lorsque M. s’absente plusieurs mois pour une enquête, la narratrice souffre de solitude, sombre dans l’alcool. Après le désistement d’un producteur qui lui avait promis un premier rôle au cinéma, elle plonge de plus en plus dans la folie.

Peu de temps après le retour de M., elle donne naissance à Daisy.

« J’avais l’espoir qu’elle serait le remède à une folie, Daisy ne fait que l’accentuer. »

Sa vie de femme au foyer, empêtrée des parents de son mari ne la comble pas davantage.

De son enfance, sa passion amoureuse, sa vie de femme puis de mère, tout est dramatique pour cette femme qui n’est que passé ou futur, jamais présent. Elle ne vit qu’à l’intérieur de ses pensées. Elle ne semble trouver une forme d’apaisement qu’au bilan de sa vie, sans doute après la mort de son père.

Ce roman m’a semblé particulièrement lourd. Depuis son premier roman, Loulou Robert explore ses blessures d’enfance, d’adolescence. Si dans les deux premiers récits ( Bianca, Hope), j’ai perçu une belle lumière, une force de la jeunesse, une envie de découverte. Bien trop dramatique et pessimiste, ce dernier opus manque de nuances pour me séduire.