Un funambule – Alexandre Seurat

Titre : Un funambule
Auteur : Alexandre Seurat
Editeur : Le Rouergue
Nombre de pages : 96
Date de parution : janvier 2018

Le narrateur est ce funambule chancelant sur son fil, prêt à tomber dans le vide.
«  Le moment où tout glisse d’un point à l’autre, le fil qui tangue, le pied qui se déplace, le balancier lentement se penche d’un côté à l’autre. »
Abandonné par Solenne, le jeune homme s’isole dans la maison en bord de mer de ses parents. Elle lui reprochait son silence, son manque d’assurance.
Aujourd’hui son père l’invite pour la fête des mères. Il appréhende ses retrouvailles, leur regard, leur compassion.
Il a toujours été un enfant sensible, un adolescent difficile qui se réfugiait dans l’écriture.
Ses relations avec ses parents sont tendues, surtout avec sa mère.
Sa vie semble une succession d’abandons. Après le renvoi de sa nourrice, la pension, Solenne était son seul point de repère.
Là, il perd pied.
L’écriture d’Alexandre Seurat est violente, émouvante à l’image des pensées de ce jeune homme sensible, perdu dans ce monde qui ne semble pas fait pour lui.
Le texte est sombre, triturant le mal-être profond d’un homme qui tombe. La description de la visite en hôpital psychiatrique est une scène presque fantomatique d’âmes perdues derrière une vitre dont il se sent si proche.
«  Ils se collaient aux vitres pour le regarder- certains en pyjamas, d’autres en tenue de papier bleu, visages figés, regards flottants, des nappes de buée se collaient à la vitre derrière eux. Il s’approcha. Leurs doigts faisaient des traces sur la vitre. Une femme avança son visage au plus près du sien et le regarda fixement. Ce regard perdu, cherchant où se poser, s’adressait à lui très doucement, comme s’il avait été un repère stable- si elle savait. »

J’ai apprécié cette très belle écriture, cette âme qui se perd derrière les mots mais j’aurais aimé en savoir davantage sur le passé, le pourquoi. La mère reste une énigme même si son rôle semble évident.

Autres titres de l’auteur : La maladroite, L’administrateur provisoire

Rencontre avec Alexandre Seurat.

  

Publicités

Mémoire de fille – Annie Ernaux

Titre : Mémoire de fille
Auteur : Annie Ernaux
Éditeur: Gallimard
Nombre de pages : 160
Date de parution : avril 2016

 

 » C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »
Annie Ernaux écrit depuis des années des textes autobiographiques. Elle porte un regard distancié sur sa jeunesse, apprenant au lecteur à vivre avec ses souvenirs, ses regrets, ses doutes.
De ce roman, Annie Ernaux dit qu’il était la pièce manquante de son histoire, le récit du vécu de la fille de 58. L’évènement à l’origine de la honte.
En lisant L’évènement, L’autre fille ou La place, je pensais connaître les blessures stigmatisantes de l’auteure. Un avortement, le décès prématuré d’une sœur, le malaise de la réussite sociale face aux parents épiciers sont des raisons profondes de mal-être. Mais ce qui s’est passé dans cette colonie de S. pendant l’été 58 doit être décortiqué pour donner sens à la vie et à l’écriture d’Annie Ernaux.
 » J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est à dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. »
Plus de cinquante ans après, cette fille de 58 en laquelle elle ne se reconnaît pas au début du travail d’écriture doit être « désincarcérée »
«  Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j’ai été. »
Ce qui, aujourd’hui, peut sembler banal, une première expérience sexuelle à dix-huit ans, fut pour Annie Duchesne un évènement qui perturba son comportement pendant des années et qui, aujourd’hui encore donne sens aux choix de l’auteure adulte.
Sortie de son milieu familial basé sur l’interdit, du pensionnat, Annie envie ces moniteurs libérés de la colonie. H., le moniteur-chef est le premier à la séduire, elle n’y résiste pas. Ce qui est important pour elle ne représente rien pour lui. Elle en souffre mais fait tout pour rester dans le cercle heureux de ceux qui pourtant l’humilient.
Même si la lecture du roman de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe lui donnera les clés pour comprendre la honte, jamais elle ne parviendra à l’effacer.

En observant la fille de 58 au travers des photos et des notes retrouvées, en alternant le récit du passé et l’analyse de la femme d’aujourd’hui, Annie Ernaux donne à comprendre ce qui semblait si opaque à l’adolescente. Des évènements insurmontables qui sont pourtant les aiguillages qui guident le chemin vers la construction de soi, vers ce besoin d’écriture qui devient rapidement vital à celle qui sera une femme de lettres incontestable.

Ses romans sont un témoignage vibrant de la condition féminine des années 60. Certaines phrases ont toutefois comme un accent intemporel.
 » Chaque jour et partout dans le monde, il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui jeter la pierre. »

Leçons pour un jeune fauve – Michela Murgia

Titre : Leçons pour un jeune fauve
Auteur : Michela Murgia
Littérature italienne
Traducteur: Nathalie Bauer
Titre original : Chirú
Éditeur: Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 5 janvier 2017

Michela Murgia a la terre de ses origines dans le sang. Ses premiers romans nous plongent à la fois dans l’enfance et dans l’univers sarde.
Si nous sommes ici à Cagliari et que l’atmosphère sarde est bien présente, le récit de cette relation entre une actrice proche de la quarantaine et un jeune violoniste de dix-huit ans pourrait être universelle.
Eleonora est une femme entière n’ayant besoin de personne ( ou presque) parce que son enfance avec un père caustique et violent ( on le suppose même si la narratrice ne laisse passer que des allusions) lui a appris que « seuls grandissent ceux qui ne sont pas rêvés. »
C’est pour compenser le regard blessant de son père qu’elle a eu la volonté de faire de la comédie, de s’engager au théâtre, de passer une audition avec un célèbre metteur en scène épaulée par Fabrizio qui devient son mentor et son amant.
 » La seule chose qui importe à ce genre d’homme, c’est que ta compréhension des choses n’excède pas la sienne. »
Adulte, elle souhaite aussi aider des élèves à devenir ambitieux. Lorsqu’elle rencontre Chirú, elle se reconnaît en lui.
«  Malgré son très jeune âge ( moins de dix-huit ans peut-être), son regard trahissait une blessure, comme s’il observait le monde d’un point de vue déjà faussé. »
Elle lui apprend les femmes en parlant de Cosi fan tutte, l’emmène chez un tailleur pour comprendre l’importance des tissus et des gens par leur costume, l’introduit dans le monde du spectacle lors d’une soirée chez un producteur, « en ces lieux, haïr quelqu’un était aussi normal qu’il était inconvenant de le montrer. »
«  Si je ne parvenais pas à débusquer chez lui la passion, la générosité et la vision du vrai talent, je le doterais au moins des outils nécessaires pour saisir la différence entre la possession d’un don et la capacité beaucoup plus utile de saisir les opportunités. »
L’accompagnement d’un élève évolue inévitablement vers des sentiments d’admiration, des confidences, voire de l’attirance physique. Eleonora le sait pour avoir vécu précédemment une expérience difficile avec un autre élève. Dans son rôle de mentor, elle est à la fois la mère, le professeur et la maîtresse pour ces jeunes élèves. Elle en est consciente et tente de s’en prémunir, redoutant pourtant le moment où elle devra cesser son accompagnement.

 » J’aurais aimé le protéger contre ces blessures que nous traitons de « sentiments familiaux » et l’empêcher de répéter les mêmes erreurs que moi, mais certaines vérités ne s’héritent que de soi-même. »

Sans être d’accord sur toutes les leçons, quel régal de suivre ces rapports humains entre les personnages. Michela Murgia effleure les sentiments, laissant le lecteur comprendre les doutes, les attirances, les ambiguïtés.
Et il y a bien sûr cette âme sarde qui s’exprime encore davantage face aux comportements des suédois lorsque Eleonora se rend à Stockholm pour une tournée théâtrale.
En Suède, «  l’âme dérangeante de l’art était un prix trop élevé à payer pour une harmonie sociale aussi efficace. »
Alors qu’en Suède, « sortir de la moyenne n’est pas vu d’un bon œil« , l’Italie a le culte de l’exception individuelle.

Chirù, avec son sourire « entre l’effronterie et la timidité » devient pour celle qu’il juge « malheureuse avec classe » un « arestixeddu » (jeune fauve en sarde). Et l’on ne sait plus lequel des deux aide l’autre.

Ce roman est une lumineuse confrontation, un récit où les rapports humains sont décortiqués, dévoilant passion et ambiguïté. Un roman intelligent qui insiste sur l’analyse des comportements,un récit que je rapprocherais du roman de Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant. Un roman comme je les aime.

Les furies – Lauren Groff

Titre : Les furies
Auteur : Lauren Groff
Littérature américaine
Traducteur: Carine Chichereau
Titre original : Fates and Furies
Éditeur: Éditions de L’Olivier
Nombre de pages : 432
Date de parution : 5 janvier 2017

 » Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la pointe s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elles s’étaient produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tâche sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords effrangés. »

Voilà bien ce qui définit les deux personnages de ce roman, récit successif de Lancelot (Lotto) et Mathilde de leur vision du couple. Les blessures d’enfance bien recouvertes d’une volonté de réussite sont inévitablement le terreau de leur vie d’adulte.
Le roman est composé de deux parties. La première est la vision de Lancelot, un homme  heureux, égocentrique, avide d’amour, de reconnaissance et d’amour. Lotto est comblé par mariage qui tourne bien sexuellement, une femme toujours dévouée et présente. Si il évoque quelques bribes du passé ou de la vie de sa femme, il ne semble pas s’y intéresser davantage. La version de Mathilde comblera les blancs évoqués par Lotto, dévoilant la réalité du quotidien de cette femme et de ce couple. C’est sans aucun doute la partie la plus explosive, intéressante du roman.

Lancelot est né à la fin des années 60 en Floride. Après la mort de son père, riche entrepreneur, Lotto se laisse entraîner par Chollie et Gweenie dans l’alcool, la drogue et la délinquance.Sa mère, Antoinette l’envoie en pension dans le New Hampshire. Grand, beau, même si des traces d’acné le dévisagent, Lotto, acteur dans les pièces de Shakespeare montées à l’Université de Vassar, séduit toutes les filles jusqu’au jour où il rencontre la longiligne, blonde, magnifique Mathilde. Coup de foudre, mariage éclair au grand dam d’Antoinette qui le déshérite.
Mathilde subviendra aux besoins du couple pendant que Lotto tente désespérément de lancer sa carrière d’acteur. Jusqu’au jour où il se met à écrire une tragédie, devient un dramaturge reconnu.

Mathilde est un personnage que je compare à Claire Underwood ( House of cards). Je ne sais pas si je dois l’aimer ou la détester. Elle est prête à tout pour que son mari obtienne ce qui l’intéresse le plus, l’attention des autres. Une femme qui ne cesse jamais de lutter, la femme dragon qui veille sur la carrière de son mari, la femme de l’ombre qui est pourtant le pilier de la carrière du dramaturge. Avec la confession de Mathilde, les passés se dévoilent, expliquant les raisons de l’implosion d’un couple fusionnel qui semblait si heureux pour Lotto.

«  Le mariage est un tissu de mensonges. gentils pour la  plupart. Des omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. »

Gros succès aux États-Unis, en partie parce que  salué par Barack Obama, ce roman a pour titre original, Fates and Furies ( Fortunes et Furies). La traduction française confirme mon ressenti. La version de Mathilde est la partie essentielle de ce livre, celle qui m’a tenu en alerte après la vision égocentrique et assez fade de Lotto dans un style qui demande concentration. Ce qui rend fade cette version est peut-être aussi dévoilé par Mathilde  » Ce sommeil paisible, quand on est né homme, riche, blanc, américain, en ces temps de prospérité, à une époque où les guerres se déroulent au loin. » Dommage que cette réflexion soit la seule réflexion qui nous mène au-delà de la scène du couple.

Le pacte des menteurs – Rebecca Whitney

WhitneyTitre : Le pacte des menteurs
Auteur : Rebecca Whitney
Littérature anglaise
Traducteur : Nordine Haddad
Titre original : The liar’s Chair
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 316
Date de parution : 24 Octobre 2015

Auteur :
Rebecca Whitney a étudié l’écriture créative à l’Université du Sussex. Après avoir travaillé pour le cinéma et la télévision, elle dirige désormais une société de production avec son mari, réalisateur. Ils vivent à Brighton avec leurs deux enfants. Le pacte des menteurs est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Rachel et David sont l’image même du jeune couple heureux et comblé. Une belle maison à Brighton, une société de production florissante… Jusqu’à cette nuit où Rachel, au volant de sa voiture, cause la mort d’un homme. Un pacte terrible va alors lier les époux à jamais, et les apparences si bien préservées commencent à se fissurer. David et Rachel tentent de reprendre le cours normal de leur existence, mais Rachel, rongée par la culpabilité, se laisse happer par une spirale autodestructrice qui attise les obsessions les plus sombres de David, manipulateur et possessif, et fait remonter en elle des souvenirs d’enfance longtemps refoulés. Rachel parviendra-t-elle à affronter son douloureux passé et à trouver l’absolution pour son crime?
À travers le portrait d’une femme prisonnière d’un mariage toxique, Rebecca Whitney nous montre que, bien souvent, notre part d’ombre n’est en fait qu’un écran de fumée destiné à dissimuler une vérité à laquelle on cherche à échapper…

Mon avis :
David et Rachel se sont rencontrés sur les bancs d’ une fac des Midlands. David, à la décontraction étasunienne a tout de suite séduit jeune fille un peu facile qu’était Rachel.
Aujourd’hui associés à la tête d’une société de production, ils forment un couple moderne, actif et aisé. David trouve son énergie créative dans la drogue, Rachel vit secrètement une aventure avec son dealer.
Lorsque Rachel, encore un peu ivre, percute et tue un clochard dans les bois de Blackthorn Lane en rentrant chez elle, David prend tout en main pour camoufler la culpabilité de sa femme.
Mais, Rachel, femme fragile, est vite rongée par la culpabilité. Pour chercher le pardon, elle enquête sur ce clochard. Le passé de cet homme la rapproche aussi de sa propre enfance en manque de père. Anti-dépresseurs, alcool, remords la plongent dans un spirale sombre où les souvenirs de l’enfance émergent.
David, bien plus attaché à son empire qu’à sa vie de famille, tente de maîtriser les défaillances de sa femme.
 » Je suis un satellite défaillant s’éloignant en vrille du vaisseau mère. Si David n’arrive pas à me ramener, il me désactivera et me désarrimera. »
Très vite, les apparences du couple parfait se brisent, chacun tenant l’autre par des dossiers compromettants.
Rachel se débat entre un passé et un présent qui rappellent toutes les violences de la domination masculine.
Dans ce thriller psychologique, Rebecca Whitney nous perd dans les pensées de Rachel. Persécution, folie, résultat d’une enfance difficile, qui est vraiment Rachel? Est-elle capable d’aimer?
Certains comportements ( notamment celui de Rachel sur les parkings ou l’intervention de Will lors du dénouement), dialogues (surtout ceux de Patty, la mère de Rachel avec sa fille) m’ont semblé assez étranges. L’auteur reste essentiellement dans l’analyse de Rachel, ce qui ne permet de ressentir les événements extérieurs et les autres personnages. En se concentrant sur les racines du mal de Rachel, l’auteur a peut-être manqué de profondeur et d’assurance sur l’ensemble de l’intrigue.
Cela reste toutefois un premier roman assez encourageant, qui a, de plus une couverture très attirante.

 

a yearinEngland

Mâ – Hubert Haddad

haddadTitre : Mâ
Auteur : Hubert Haddad
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 256
Date de parution : 3 septembre 2015

Auteur ( source Éditeur):
Auteur d’une œuvre immense, portée par une attention de tous les instants aux ressources de l’imaginaire, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel et d’artiste, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des cinq continents de la Francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture ou le très remarqué Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux, Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de l’œuvre), et tout récemment, Théorie de la vilaine petite fille.

Présentation de l’éditeur :
« La marche à pied mène au paradis. » Ainsi s’ouvre Mā, roman japonais, à la croisée de deux destins et autour d’une même quête, la voie du détachement.
Shōichi porte en lui le souvenir de Saori, la seule femme qu’il ait aimée, une universitaire qui a consacré sa vie à Santōka, le dernier grand haïkiste.
Leur aventure aussi incandescente que brève initie le départ de Shōichi sur les pas de Santōka, de l’immense Bashō et de son maître Saigyō. Marcher, pour cette procession héroïque d’ascètes aventureux, c’est échapper au ressassement, aux amours perdues, c’est vivre pleinement l’instant ! « Le saké pour le corps, le haïku pour le cœur. »
Dans la lignée de l’inoubliable Peintre d’éventail, Hubert Haddad nous emmène sur les sentiers du Bout-du-Monde. Son écriture est comme la palpitation miraculeuse de la vie, au milieu des montagnes et des forêts, à travers le chant des saisons, comme un chemin sur le chemin.

Mon avis :
Moins romanesque que Le peintre d’éventail, il faut ici accepter de suivre l’auteur dans son monde poétique, sa bulle japonaise. Comme le laisse comprendre la présentation de l’éditeur, l’auteur maîtrise parfaitement l’univers des plus grands auteurs de haïkus.
 » Comme Matsuo Bashõ allant dans la foulée de Saigyõ, son aîné de six cent ans, Santõka s’était mis en route derrière ces figures illustres. A mon tour, en parfait inconnu inspiré par une déesse, je reconduis aujourd’hui d’un pas actuel la ronde des pèlerinages dans la merveille de l’instant, comme l’ombre d’une ombre... »
Lorsque Saori rencontre le jeune étudiant Shôichi, serveur au café du Crépuscule, elle voit en ses traits (  » comme tu lui ressembles avec ton air embarrassé et tes yeux de hibou!« ) ceux du poète Santõka devenu moine vagabond, «  un homme qui a longtemps marché pour trouver l’endroit où mourir. »
Des années plus tard, Shôichi part sur les traces du maître, en lisant son histoire écrite par Saori. Les deux personnages, les deux routes se confondent parfois, tant les destinées, le même nom de Shôichi et Saori les rapprochent.
Mais le récit se concentre surtout sur la vie de Shõichi Taedana celui qui deviendra Santõka, brisé dès l’enfance par le suicide de sa mère désespérée de n’être pas aimée par un mari volage.
 » Marcher est une façon de ne pas mourir. » et avec mélancolie et indolence, l’adolescent plonge dans la solitude, puis dans la poésie et le saké.
Même son mariage avec Sato Sakino et la naissance de son fils Ken ne sauront guérir cette plaie béante de l’enfance.
Publication de haïkus, petits boulots jalonnent une route incessante vers Honshu et les îles principales où il loge parfois dans des cabanes préférant ne plus rien posséder mais garder cette liberté d’un émerveillement dépouillé.
Souvent pourtant sa route le ramène sur l’île de Kyushu auprès de son épouse ou à Sabare , pays de son enfance. «  Tout pèlerinage mène au pays de la naissance. »

Hubert Haddad nous emmène une nouvelle fois vers la poésie des auteurs de haïkus, sur les chemins escarpés, les terres sismiques du Japon. Le chemin se mérite mais devient le mouvement même de la vie.

 » N’étant rien, dépossédé, il m’arrive de soupçonner ma déraison de Robinson de la marche à pied. Lorsque l’abandon à soi-même atteint une telle amplitude, il est normal qu’on finisse par emprunter les sentines de la mémoire et par se promener d’une époque à l’autre. Je me sentirai bientôt assez libre pour m’effacer au petit matin comme un collier de rosée sur le dos d’une chenille velue. Quel poids d’appartenance l’illusion accorde-t-elle au voyageur sans attaches?. »

L’avis de  Jérôme

RL20152015reading

Impossible de grandir – Fatou Diome

diomeTitre : Impossible de grandir
Auteur : Fatou Diome
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 406
Date de parution : 20 mars 2013

Auteur :
Fatou Diome est née au Sénégal. Elle arrive en France en 1994 et vit depuis à Strasbourg.

Présentation de l’éditeur :
Impossible de grandir Salie est invitée à dîner chez des amis. Une invitation apparemment anodine mais qui la plonge dans la plus grande angoisse. Pourquoi est-ce si « impossible » pour elle d’aller chez les autres, de répondre aux questions sur sa vie, sur ses parents ? Pour le savoir, Salie doit affronter ses souvenirs. Poussée par la Petite, son double enfant, elle entreprend un voyage intérieur, revisite son passé : la vie à Niodior, les grands-parents maternels, tuteurs tant aimés, mais aussi la difficulté d’être une enfant dite illégitime, le combat pour tenir debout face au jugement des autres et l’impossibilité de faire confiance aux adultes. À partir de souvenirs personnels, intimes, Fatou Diome nous raconte, tantôt avec rage, tantôt avec douceur et humour, l’histoire d’une enfant qui a grandi trop vite et peine à s’ajuster au monde des adultes. Mais n’est-ce pas en apprivoisant ses vieux démons qu’on s’en libère ? « Oser se retourner et faire face aux loups », c’est dompter l’enfance, enfin.

Mon avis :
Salie est invitée pour un dîner chez son amie Marie-Odile mais elle n’aime pas aller chez les autres, entrer dans une famille. Autant de peurs d’enfance qui ressurgissent et que la petite fille imaginaire qui l’accompagne, côté sombre de sa personnalité, symbole de son enfance aide à exprimer et comprendre.
Née à Niodor au Sénégal, hors mariage, fruit d’un amour de jeunesse de Nkoto et d’un beau lutteur, Salie est pour tous, sauf pour ses grands-parents qui l’élèvent et l’adorent, une fille illégitime.
Elle a un lien fusionnel avec sa grand-mère et son grand-père, pêcheur Serère, lui apprend l’autonomie, le courage, la dignité, la persévérance.
Obligée de servir d’esclave familiale chez sa tante pendant les vacances d’été, elle subit violence et humiliation, ce qui ne lui donnera que plus de rage pour sortir de ce milieu par l’éducation.
La France lui apportera un mariage vite rompu et la célébrité de l’écrivain et tout à coup l’intérêt de son oncle qui constate qu’il a tué la poule aux œufs d’or.
La plume de Salie devient alors son « épée d’Amazone« , elle retrouve ses racines de guerrière et de lutteuse pour défendre tous ces enfants illégitimes maltraités.
C’est un plaidoyer pour les femmes victimes de l’hypocrisie sociale. Elle s’insurge contre cette Afrique qui oublie son identité au profit des « mythes importés », contre les guerres, contre l’hypocrisie d’une certaine politique française.
Écrire sous l’influence de la Petite est sa meilleure thérapie.
Elle grandit enfin et ose « faire face aux loups« , affronter cette lignée matrilinéaire et surtout cet oncle qui a gâché sa jeunesse et voudrait une fois de plus lui faire la morale.
 » J’écris, parce que l’écriture me rend toutes les libertés et ne me coûte que les nuits, des nuits qui seraient peuplées de cauchemars, sans écriture. »
«  J’écris pour rendre la mémoire à cette Afrique amnésique, celle sans orgueil, si prompte à la conversion, qui renonce à son identité pour se laisser aveugler par des mythes importés, qui ne concerne en rien la culture négro-africaine. »
 » J’écris, contre tous ceux qui maltraitent ou ignorent les enfants, les bâtards, les orphelins,  et ne les aiment que pour profiter d’eux, lorsque, par miracle, ils survivent et deviennent utiles. »
Fatou Diome livre ici une partie de son enfance. Forte de sa culture africaine et de ses racines, elle nous parle de ses blessures d’enfance, de ses peurs d’adulte, de cette difficulté d’intégration dans la vie de ses amis.
Avec son style très imagé, ses références, les récits de son enfance sont passionnants. Je regrette toutefois que l’auteur se soit souvent perdue dans ses errances d’adulte, ses tergiversations mentales pour refuser cette invitation de cette amie strasbourgeoise.
En hommage à Paco de Lucia, décédé aujourd’hui, je précise que Salie parle en boucle d’une chanson de ce célèbre guitariste, Yo solo quiero caminar!

Un récit plus condensé aurait gagné en efficacité et en émotion.

J’ai lu ce titre en tant que jurée du prixocéans

Autres titres de l’auteur : Celles qui attendent