Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris

Titre : Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Auteur : Gilles Paris
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 224
Date de parution : 27 janvier 2021

 

« Certains coeurs lâchent pour trois fois rien.» Cette phrase d’un médecin urgentiste réveille la conscience de Gilles Paris qui vient de faire une ultime tentative de suicide. Même en prenant les plus grandes précautions, il joue avec la mort et la chance ne sera pas toujours au rendez-vous.

En trente ans, l’auteur a écrit huit livres et fait huit dépressions. Ce n’est pas tout à fait un hasard. Ecrire est une douce thérapie comme une réponse à la violence et l’absence du père mais une fois le livre paru, il reste l’épuisement et le vide.

Dans ce récit, Gilles Paris tente de comprendre la mélancolie qui emprisonne sa vie le conduisant régulièrement dans les hôpitaux psychiatriques pour des périodes plus ou moins longues. Un terrain génétique peut-être mais surtout une enfance sans tendresse avec un père violent et infidèle et une mère absente, toujours plus après le divorce en 1977.

Après sa rupture avec Pascaline, Gilles passe ses nuits dans les night-clubs, abusant de l’alcool et des stupéfiants. A vingt ans, à l’issue d’une soirée au restaurant, son père le bat et lui assène des mots bien plus rudes que les coups.
« Tu es une merde, tu ne feras jamais rien de ta vie. »

L’auteur fait sa première dépression à trente-trois ans en 1992. Son séjour dans une clinique de Montpellier est bénéfique. Il reprend son travail d’attaché de presse et se promet d’écrire un roman. Les visites et entretiens dans une maison d’accueil pour enfants près de Fontainebleau lui donnent matière pour écrire Autobiographie d’une courgette. Le livre paraît en 2002 chez PLON et devient un succès. C’est aussi à cette période qu’il rencontre Laurent, l’homme de sa vie qu’il épousera en 2014.

Mais l’équilibre est toujours instable. Sa vie est une alternance de périodes en hôpitaux psychiatriques et de lentes remontées. Au fil du temps, Gilles reconnaît les prémices et sait gérer l’angoisse en faisant du sport et se protégeant auprès de Laurent, de Jeanine, sa meilleure et fidèle amie ou de Franklin, son beagle.

« Ne pas laisser son esprit trop vagabonder, ne pas s’écouter sans cesse, s’obliger à une vie équilibrée, si équilibrée qu’elle en devient presque indigeste. »

Avec ce récit particulièrement courageux, l’auteur n’occulte aucun travers. Il nous confie ses blessures, ses doutes. Nous comprenons ce qui a inspiré ses romans. L’écriture est un remède qui ne bouscule pas comme l’analyse. Je pense qu’il ne va pas aimer ce ressenti mais j’ai éprouvé de la peine pour cet homme si sensible, humain, aimable. De son enfance difficile, il a su inventer les couleurs qui illuminent d’humanité ses romans. J’espère qu’elles sauront aussi colorer son quotidien.

 

Rêve d’amour – Laurence Tardieu

Titre : Rêve d’amour
Auteur : Laurence Tardieu
Éditeur : Livre de Poche
Nombre de pages : 160
Date de parution : 14 janvier 2019
Première parution : Stock 2008

 

Elle n’avait que cinq ans et elle passait ses jours à attendre sa mère. Jusqu’au jour où son père lui annonça sa mort. Aucun souvenir auquel s’attacher. Son père, homme meurtri par l’adultère a fait le vide et se mure dans le silence. Que veut-il effacer? La douleur ou la trahison?
Aujourd’hui, Alice a trente ans et son père vient de mourir. Ses derniers mots furent le nom de l’amant de sa femme, Emmanuel Basini.

« Mon père est mort enfermé. Moi je voudrais m’échapper. »

Pour se confier, Alice a son amie Hannah, une femme qui sait écouter et l’écriture. Mais avant, elle doit rencontrer l’homme que sa mère a aimé, celui qui pourra peut-être lui parler d’elle, lui permettant ainsi d’oublier tout ce qu’elle ne sait pas et commencer à vivre. Retrouver le désir nécessaire à l’écriture.

Comment parler d’une passion que la mort a écourtée ? Emmanuel Basini ne possède que peu de souvenirs et deux toiles de la mère d’Alice. Mais la rencontre est essentielle.

« Tout nous échappe sans cesse, même les êtres qu’on aime. Mais reste la certitude que certains moments ont été ce qu’on appelle le bonheur. »

D’un père qu’elle aimait tant mais qui ne lui parlait pas, elle se souvient d’une étreinte un soir d’orage, d’une émotion perçue en refermant un livre.
Les livres ne sont-ils pas les meilleures, les plus fortes, les plus troublantes expressions de la vie? En tout cas, Laurence Tardieu sait les écrire dans cette intention. Avec pudeur, simplicité et transparence, elle nous livre ce qui se cache au plus profond du coeur d’Alice, victime depuis l’enfance du silence qui entoure l’absence de sa mère. L’écriture, c’est poser sur le papier les mots nécessaires, les mots non dits, non transmis, qui se terrent au creux de l’intime , les mots qui délivrent. L’auteure les confie merveilleusement suscitant immanquablement l’émotion.

Je remercie Marie-Pierre qui m’a accompagnée pour cette lecture .

Fille – Camille Laurens

 

Titre : Fille
Auteur : Camille Laurens
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 20 août 2020

 

Dès la naissance, tu n’es pas un beau bébé ou Laurence. Non, tu es UNE FILLE. Elle te fait naître en te nommant ainsi. En te collant une étiquette. Et pour tes parents, «  tu n’es pas seulement une fille, tu es encore une fille. »

Nous sommes en 1959, il n’y avait pas encore d’échographie qui vous informait du sexe de l’enfant au bout de quelques mois de grossesse. Les pères voulaient un garçon pour le nom. Les mères, interdites de travail et de compte bancaire sans l’autorisation du mari, cantonnées à leur rôle de mère et de ménagère suivaient les valeurs du chef de famille. Pas de liberté individuelle mais le rangement sous la coupe de la famille qui ne souhaite jamais faire de vagues.

Laurence doit grandir avec les remarques d’un père misogyne, les blessures d’un grand oncle pédophile, les silences d’une famille, les craintes des parents qui mettent les filles en garde contre les garçons. Aucune place pour l’amour, le vrai.

 Quand elles seront grandes, quand elles auront un mari, ce sera différent. Elles auront le droit. Et même le devoir.

Comment devenir une femme de demain avec cette éducation ? C’est le sujet de la seconde partie dans laquelle nous retrouvons Laurence mariée et enceinte d’un garçon. « Une grossesse précieuse ». Les choses évoluent lentement!
La misogynie du père décide une nouvelle fois du destin de Laurence.

Faudra-t-il attendre la génération suivante pour que la fille de Laurence vive pleinement sa liberté ?

La différence, maman, entre hommes et femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si.

De la même génération que Laurence, je me suis sentie pleinement concernée par cette éducation. Sans toutefois en connaître les nombreuses blessures . Il faut dire que Camille Laurens charge au maximum la barque de son personnage.

De nombreux romans, notamment ceux d’Annie Ernaux, traitent de ce sujet. Mais l’essentiel est fort bien vu et la construction du roman est pertinente. Partant d’un récit à la seconde personne, Camille Laurens donne ensuite la parole à Laurence.

« On ne t’a pas appris à te faire entendre

En campant son personnage enfant, adolescent, femme puis mère, l’auteure balaie tous les aspects de la féminité. Elle suit ainsi l’évolution de pensées de son personnage, son éveil face à l’évolution des moeurs.

Un roman fort bien écrit qui, si il ne m’apprend rien,  nous autorise à croire que les mentalités évoluent.

C’est merveilleux, une fille.

Jazz à l’âme – William Melvin Kelley

Titre : Jazz à l’âme
Auteur : William Melvin Kelley
Littérature américaine
Titre original: A drop of patience
Traducteur : Eric Moreau
Éditeur : Delcourt
Nombre de pages : 224
Date de parution : 26 août 2020

Enfant aveugle, Ludlow Washington est confié à une institution dès l’âge de cinq ans. Abandonné par sa famille, il grandit en apprenant que l’on est toujours l’esclave de quelqu’un. Mais les dirigeants blancs de l’école lui apprennent aussi la musique. C’est à grâce à son don musical qu’il peut quitter l’institut à seize ans tout en restant obligé de jouer pour l’orchestre de Bud Rodney jusqu’à sa majorité.

Jeune homme doué et ambitieux, son chemin est jalonné de belles rencontres. Tout d’abord, Hardie, le tromboniste de l’orchestre qui restera son meilleur ami, puis Etta-Sue, la fille de sa logeuse qui lui donnera son premier enfant et surtout, Inès Cunnigham, la grande chanteuse de jazz qui lancera sa carrière.

La cécité de Ludlow accentue son questionnement sur ce que cela représente physiquement d’être noir.

 » La vie hors du foyer était en tout point la même que dedans. Les gens au-dessus de vous s’acharnaient à vous rabaisser, et les gens au-dessous de vous s’évertuaient à vous tirer vers le bas. »

Ludlow a l’arrogance des génies. Il refuse la condition qu’on lui attribue. En musique, il ne peut s’astreindre à jouer les standards et préfère improviser, inspiré par son idole, Norman spencer. Il invente le jazz moderne.

 » il s’était mis à suggérer aux musiciens pendant les jam sessions, comment interpréter certains morceaux. Mais jamais il n’avait considéré cela comme la recherche d’un nouveau style, il tentait seulement de capter le son qu’il aimait. »

Il n’est pas homme à accepter de rentrer dans une case, celle qu’on lui attribue en fonction de sa couleur ou de son handicap. En amour aussi, il se démarque en tombant amoureux de Ragan, la fille d’un colonel.

 » S’il venait à comprendre un jour pourquoi il était tombé amoureux de Ragan, il ferait une découverte majeure sur lui-même. »

Mais le chemin qui mène à la compréhension de soi est parfois long et épineux, surtout quand l’enfance ne vous a pas permis de saisir les bonnes bases.

Pour avoir lu plusieurs romans sur la vie tortueuse de musiciens de jazz, j’ai eu moins d’affinités avec celui-ci. Je l’ai trouvé trop centré sur le personnage, pour lequel j’ai eu peu d’empathie, au détriment de la musique et de la cause noire.

Né en 1937, William Melvin Kelley est mort à New York, en 2017.

Ida n’existe pas – Adeline Fleury

Titre : Ida n’existe pas
Auteur : Adeline Fleury
Éditeur : François Bourin
Nombre de pages : 160
Date de parution : 20 août 2020

 

«  Je suis une mère débordante d’amour et meurtrière en puissance. Chaque femme a cette dualité en elle. »

Adeline Fleury aime parler des femmes, des mères, de l’amour passion, animal. Je suis ravie de la retrouver ici avec un récit puissant, une plongée dans l’esprit d’une femme troublée, blessée, déchirée entre l’amour instinctif qu’elle éprouve pour sa fille et son envie de la détruire.
La narratrice a trente-sept ans. Après une fausse couche et un avortement, c’est la première fois qu’elle devient mère. Mais « accoucher fait-il d’une femme une mère?« . Elle ne le pense pas.

Comment aimer, dire « je t’aime » quand on ne l’a jamais entendu? Fille d’un père blanc, adjoint au consul de France et d’une mère gabonaise, elle est la seule de la famille à ressembler à une « zoulou blanche« . C’est ainsi que l’appelle Alfonse, son amant de trente ans son aîné, sculpteur dont elle est la muse.

De son enfance au Gabon, elle garde le souvenir d’une enfance détruite par son précepteur et surtout par l’abandon de sa famille et l’action réparatrice de sa mère et ses tantes.

 » Je suis une femme glacée, emmurée dans sa forteresse. »

Aujourd’hui, des voix, peut-être les esprits de l’eau et de la forêt, lui murmurent d’aller à la mer. Alors, elle prépare ce voyage qu’elle va faire avec sa fille, celle qu’elle n’a même pas déclarée, vers une station balnéaire perdue dans le Nord, Ecoeurville,  » pour se libérer du reste, pour s’affranchir du quotidien, pour enfin se trouver. »

Adeline Fleury aime les paradoxes, les contrastes. Le corps meurtri, la tête cherche inévitablement à se dissocier de tout ce qui est charnel. Elle déteste la vieille peau d’Alfonse, l’acte de l’allaitement, mais paradoxalement elle aime sa fille par instinct animal. Elle ne peut s’empêcher de la regarder dormir, de la toucher, de l’admirer. L’autrice aime plonger son lecteur dans l’incertitude. Chacun s’attachera à trouver la limite entre la réalité et le délire.

Ce roman est librement inspiré d’un fait réel. En 2013, un pêcheur de crevettes découvre le corps d’une enfant de quinze mois sur une plage de Berck-sur-Mer. L’enfant avait été abandonné par sa mère à la marée montante.

Tous les hommes désirent naturellement savoir – Nina Bouraoui

Titre : Tous les hommes désirent naturellement savoir
Auteur : Nina Bouraoui
Editeur : JC Lattès
Nombre de pages : 264
Date de parution : 22 août 2018

 

Entre souvenirs d’une jeunesse écartelée par une double culture et premiers pas d’une jeune fille de dix-huit ans devant faire face à sa nature et sa virginité, Nina Bouraoui utilise l’écriture thérapie pour faire émerger l’ÊTRE. Il y a peu de choses qu’elle SAIT réellement, quelques faits sur la réalité de ses grands-parents ou parents, leur état-civil, leur foi en quelque sorte. Le reste, elle le déduit à partir de ce qu’elle a vu : la violence d’un pays, le racisme, les difficultés d’un couple mixte, l’exil, le déracinement.

« Mon Algérie est poétique, hors réalité. Je n’ai jamais pu écrire sur les massacres. Je ne m’en donne pas le droit, moi, la fille de la Française... »

Sa mère reste une énigme à résoudre pour comprendre sa propre vie.

« La famille, c’est la chambre interdite de la mémoire interdite, et cette cellule close fait des ravages. »

Avec l’impossibilité de nommer la mélancolie, la violence et la peur, la jeune fille s’est abîmée, s’est forgée une mauvaise image d’elle. En Algérie, elle apprend l’abandon. Seule à Paris, à dix-huit ans, elle cherche une famille, fréquente un club réservé aux femmes et découvre qu’elle n’est pas seule à souffrir. Ely, Laurence, Julia, noient leur différence dans l’alcool, la drogue, la solitude.

« Je trouve cela difficile d’être homosexuelle, personne ne s’en rend compte, ne mesure cette violence. »

Les romans de Nina Bouraoui sont les réceptacles de ses pensées, ses états d’âme. Pas de filtre, les mots semblent couler de son coeur au papier.

« L’écriture agit comme un elixir, son geste m’apaise, me rend heureuse

Pourtant sa thérapie parle aussi au lecteur parce qu’elle est sincère. Lire Nina Bouraoui interpelle sur des sujets de société. Ses mots révèlent ce que beaucoup ne peuvent nommer. Son écriture à la fois spontanée et poétique me touche particulièrement. En voici un extrait pour en apprécier toute sa beauté.

« il ne suffit pas de se travestir pour être un autre, de se cacher les yeux pour s’inventer, de garder le silence pour ne pas trahir le secret, la nuit ne suffit pas à voiler le jour et le jour ne recouvre pas la nuit, tout circule et se mélange, tout révèle et se contredit, tout se répond et s’oppose, les mots sont des oiseaux sauvages. Il n’y aura jamais assez d’heures pour embrasser la vérité, nous ne saurons jamais qui nous sommes, ce que nous désirons et attendons, il y a tant de fruits dans un arbre et tant de fleurs dans un champ, si les travestis changent de robes et de chapeaux, il nous est impossible de changer de coeur et de chair, nous sommes toutes ensemble, unies et solitaires, il y aura toujours des fêtes et des lumières, il y aura toujours des larmes et des clairs-obscurs, restera l’amertume de ne pouvoir explorer le coeur de ceux que nous aimons et de ceux qui nous aiment, il y aura toujours du mystère et de l’inconnu, nous ne saurons ni les racines ni la terre, nous ne saurons ni les raisons du bonheur ni celles des chagrins; une seule certitude demeure – nous espérons. »

Toutes ces vies jamais vécues – Anuradha Roy

Titre : Toutes ces vies jamais vécues
Auteur : Anuradha Roy
Lettres indiennes
Titre original : All the lives we never lived
Traducteur : Myriam Bellehigue
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 mars 2020

En 1927, contrairement  aux principes d’éducation réservées aux filles, Agni Sen, pressentant un talent artistique chez sa fille, Gayatri, l’emmène en voyage à Bali. Ils embarquent sur un bateau qui de Madras part vers Singapour, faisant la connaissance du poète Rabindranath Tagore. Ensuite, ils font route vers Bali, où sur un lac, Gayatri fait la connaissance de Walter Spies, un peintre allemand.

Quelques jours après leur retour, Agni Sen meurt. Gayatri, dix-neuf ans, est contrainte d’épouser Nek Chand, un anglo-indien de trente-trois ans, ancien élève d’Agni Sen. Homme droit, voué à la nation, il ne tolère pas les passions artistiques et frivoles de sa femme. Très vite, Gayatri se sent en cage. L’arrivée de Walter Spies et de Beryl de Zoete vient rallumer la flamme artistique de Gayatri. Alors que son fils, Mychkine n’a que neuf ans, Gayatri quitte le domicile familial pour suivre Walter à Bali.

« La vie de mes parents était secouée de crises du fait de leur opposition systématique au sujet de ce qu’il convenait de penser ou de faire, de leurs définitions antagonistes du nécessaire et du superflu ou en ore de la liberté et de l’oppression

Mychkyne, soixante après, paysagiste retraité, nous confie les souvenirs de cette époque, souvenirs toujours un peu déformés par la mémoire, souvenirs partiels de ce qu’il en a compris à neuf ans. Un paquet venu du Canada donne pourtant un autre point de vue à cette histoire. Ce sont les lettres de Gayatri écrites à son amie Lisa, des lettres où la jeune femme lève le voile sur ses sentiments, parle de son fils et de sa vie à Bali.

Souvenirs, lettres, la construction de ce roman qui mêle personnages réels et fictifs est parfois pesante. Mais ce qu’il en ressort finalement est particulièrement attractif. Gayatri est le symbole de ces femmes qui ne peuvent résister à l’appel de leur art. J’ai particulièrement aimé découvrir quelques facettes de la vie de Walter Spies. Né en Allemagne en 1895, ce peintre et musicien homosexuel a consacré sa vie à l’art balinais. Plusieurs fois interné pour ses origines, l’homme garde un optimisme lié à la contemplation de la nature, à la découverte de formes d’art.

« Rabindranath Tagore avait conscience qu’il existe, indépendamment de la sphère éphémère des hommes, un monde plus vaste, plus profond et chargé de davantage de sens. J’y suis moi aussi sensible, comme ma mère avant moi. »

Ce septième sens particulier relie Mychkine à sa mère, Gayatri à Walter Spies.

« Il incarnait tout ce que mon corps, mon esprit et mon âme réclamaient depuis la mort de mon père – ce n’est pas seulement que j’ai enfin trouvé des gens qui le comprennent, c’est l’intégrité de mon être qui a été restaurée. Comme si toutes les possibilités de la vie avaient été enfermées derrière une porte qui s’ouvrait enfin. »

Des personnages proches de l’art, de la nature et des animaux. Peut-être incapables de comprendre les rivalités de pays en guerre. Même si l’Inde et Bali sont à des milliers de kilomètres du conflit de la seconde guerre mondiale, la colonisation les implique malgré eux.

«  Nous sommes de simples feuilles ballottées par la tempête. »

Ce roman n’est pas une lecture facile parce que la mémoire n’est pas un fil continu, une pensée fluide. Elle divague, se perd, s’enrichit. Mychkine évoque d’autres personnages, ses amis, son grand-père. Toute la richesse de son enfance et parfois des bribes de sa vie d’adulte et actuelle. Autant de personnages secondaires dignes d’intérêt.
La partie épistolaire est condensée, apportant un autre point de vue, une forme de compréhension des décisions de Gayatri. Le lecteur doit intégrer l’ensemble pour faire ressortir l’essentiel.

Mais l’ensemble donne un roman passionnant mêlant la grande histoire, le drame familial et intime, la belle nature balinaise, et surtout la découverte d’un artiste, Walter Spies. Un artiste fascinant que je ne connaissais pas et dont les bribes de vie ici racontées m’incitent à mieux connaître son engagement pour l’art et pour la nature.

Riposte – David Albertyn

Titre : Riposte
Auteur : David Albertyn
Littérature canadienne
Titre original : Undercard
Traducteur : Karine Lalechère
Editeur : Harper Collins
Nombre de pages : 288
Date de parution : 11 mars 2020

Las Vegas, il est 12 heures 34 minutes, Antoine Deco, boxeur latino classé dans le top 15 mondial, se concentre. Ce soir, il va affronter Kolya Konystin, un joueur particulièrement brutal classé parmi les cinq meilleurs mondiaux. Qu’est-ce qui lui donne le courage d’affronter cette brute que tout boxeur évite?

Quelques instants plus tard, Tyron Shaw, retrouve sa tante Trudy et sa fille Tara. Ex-marine, il vient de quitter l’armée, la tête toujours hantée de ses combats en Irak. Chacun lui donne les nouvelles de ses amis, Antoine, Keenan et Naomi.

Keenan, policier comme son père connaît une mauvaise passe. Traduit en justice pour avoir tué un jeune noir lors d’une interpellation, il travaille désormais pour le service de sécurité du Reef, salle de casino où aura lieu le match de boxe. La police, la  communauté noire et même sa femme, Naomi le rejettent et l’accusent.

Quinze ans plus tôt, Tyron, Keenan, Antoine et Naomi, la seule fille du groupe dont chacun était amoureux s’entraînaient ensemble. Seul Antoine a continué la boxe. La mort violente de son père, un assassinat dont il fut témoin,  lui donne la rage de se battre. Une rage exacerbée lorsque les parents de Tyron, deux activistes noirs qui l’avaient recueilli meurent à leur tour de manière brutale. Si les parents de Keenan hébergent Tyron, ils ne veulent pas s’occuper d’Antoine, adolescent rebelle. Livré à lui-même, Antoine vit dans la rue, s’associe à un gang et fera même de la prison. Aujourd’hui, c’est l’heure de la vengeance.

Pendant ces vingt-quatre heures sous haute tension, David Albertyn ménage son suspense en nous dévoilant au fil de l’eau mais chrono en main ce qui s’est réellement passé autour des morts du père d’Antoine et des parents de Tyron. Naomi, Keenan et Tyron se retrouvent involontairement au coeur de la vengeance d’Antoine dans ce milieu des casinos où milliardaires s’octroient tous les droits, protégés par des flics corrompus.

Riposte est une lecture distrayante grâce à un scénario plutôt bien ficelé et des personnages sympathiques. Mon seul bémol serait peut-être sur le style qui laisse une place importante aux dialogues parfois un peu primaires.

Un premier roman sportif et prometteur pour cet écrivain né à Durban, en 1983. A suivre

 

Morceaux cassés d’une chose – Oscar Coop-Phane

Titre : Morceaux cassés d’une chose
Auteur : Oscar Coop-Phane
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 15 janvier 2020

 

J’ai découvert Oscar Coop-Phane avec Mâcher la poussière. Tout de suite, j’ai été sensible à son style, sa sensibilité. Le procès du cochon prouve que l’auteur a la capacité d’innover, de prendre des risques avec un sujet original toujours emprunt d’humanité.

Une fois de plus, Oscar Coop-Phane interpelle son lecteur en écrivant sur sa vie, son métier alors qu’il a tout juste trente ans. Cette confession confirme ce que je ressens à la lecture des romans de l’auteur. Cet homme a un vécu et l’écriture est son moyen d’e pression.

Peu à l’aise en société, sur les plateaux de télévision, ce jeune homme aime par-dessus tout lire et écrire pour les lecteurs souvent plus sensibles que les journalistes ou les spécialistes du monde de la littérature.

« Je peine à penser que je suis écrivain

Quand on ne peut pas vivre de l’écriture, peut-on dire que c’est son métier?

Dans ce récit fragmenté , non linéaire, l’auteur balaie les salissures de l’enfance, l’abandon familial à l’adolescence, la chute dans l’alcool et la drogue, les exils à Berlin, ville de la défonce ou en Italie, pensionnaire à la villa Médicis, les petits boulots alimentaires.

« Je crois que la dèche a joué un rôle important dans ma construction

Toujours la lecture de Bove, Calet et surtout l’écriture lui tiennent la tête hors de l’eau. Et surtout la promesse que Pauline, celle qui sera sa femme et la mère de sa fille, sera là en ce monde souvent difficile pour l’écrivain insuffisamment reconnu.

Sans jamais s’apitoyer sur son sort, mais en racontant sincèrement son passé, Oscar Coop-Phane séduit par son élégance et donne de la voix à tous les auteurs talentueux qui peinent au quotidien et ne peuvent vivre de leur art.

10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange – Elif Shafak

Titre : 10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange
Auteur : Elif Shafak
Littérature turque
Titre original : 10 minutes 38 seconds in this strange world
Traducteur : Dominique Goy-Blanquet
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 400
Date de parution : 8 janvier 2020

 

Si les grands moments de la vie, naissance, mariage, retraite, mort sont marqués d’une date précise, l’esprit met du temps à s’accommoder du nouvel état. Rien n’est aussi instantané. A l’instant t où le coeur s’arrête, il reste 10 minutes et 38 secondes pendant lesquelles les circuits cérébraux continuent à fonctionner. C’est dans ce monde étrange que nous croisons Tequila Leila, prostituée, assassinée et jetée dans une poubelle d’Istanbul. Au fil de ces 10 minutes 38 secondes, Leila convoque les moments importants de sa vie. Ces moments de l’enfance qui ont figé son destin, ces moments de rencontre avec cinq personnes, les cinq amis qui l’accompagneront au-delà de la mort.

Leyla Afife Kamike est née le 6 janvier 1947 dans la ville de Van. Sa vraie mère, Binnaz, seconde et jeune épouse du tailleur Haroun, est contrainte de donner son enfant à Suzan, la première épouse stérile. La vie de Leyla commence dans le mensonge, le silence qu’obligent les traditions et superstitions.

Quand, à seize ans, enceinte, elle annonce à son père avoir été régulièrement abusée sexuellement par son oncle depuis l’âge de six ans, ce dernier privilégie la sauvegarde de l’honneur à la défense de sa fille. Pour échapper à un mariage forcé, aidée par Sinan, son meilleur et seul ami, Leyla prend le bus pour Istanbul, ville de la liberté. Elle troque « le « y » de yesterday contre le « i » d’infini » et devient Tequila Leila. Jeune et naïve, elle est vendue à un bordel par un couple qui l’avait aidée à la gare.

« Cette ville la surprendrait toujours; des moments d’innocence se dissimulaient dans ses coins les plus sombres

Les rencontres avec Nalan, un ouvrier qu’elle retrouve des années plus tard en femme dans une prison, avec Jameelah, une africaine ayant fui son pays, avec Zaynab122, une naine adepte de tasséomancie, puis avec Humeyra, une chanteuse qui a fui un mari violent, sont des moments d’innocence et de grâce dans cette ville cosmopolite pleine de contradictions.

« Istanbul n’était pas une ville pleine d’opportunités, mais pleine de cicatrices. »

Leila y découvre aussi les rivalités politiques avec D/Ali, un étudiant trotskiste qui l’entraîne en mai 1977 sur la place Taksim où des snipers tirent sur une foule de manifestants. Istanbul est une ville de troubles et de chaos où le taux de criminalité est important.

Après une longue première partie intitulée L’esprit, qui balaie le passé de Leila, nous suivons avec Le corps, l’action du groupe des cinq amis ; incapables d’accepter que le corps de leur amie, non réclamé par une famille qui l’a bannie, soit enterré anonymement dans le cimetière des Abandonnés.

Ce lieu, situé dans le village de Kilyos, près d’une station balnéaire existe réellement. On y enterre tous les non-désirés, les indignes, les non-identifiés, plus récemment les corps des migrants ramassés  sur les plages, avec au mieux une planchette en bois portant un numéro.

Le groupe des cinq commence une folle aventure pour sauver l’âme de leur amie.

Avec ce roman, aux reflets d’Istanbul, Elif Shafak raconte l’histoire de la Turquie d’aujourd’hui. Superstitions, prophéties, croyances maintiennent les hommes sous contrôle. L’honneur, la religion contraignent les femmes à une soumission totale au pouvoir des pères ou maris. Leyla a grandi avec la honte et le remords, la culpabilité qu’on lui a ancrée dans la tête. «  Istanbul, la ville où finissaient par aboutir tous les mécontents et les rêveurs » ne pourra l’en guérir. Fort heureusement, Elif Shafak, offre aux laissés pour compte la force de l’amitié.

Fidèle à son univers, Elif Shafak, nous offre une belle histoire de femme, bafouée par sa famille mais entourée de belles personnes dans une Turquie pleine de contrastes.