D’os et de lumière – Mike McCormack

Titre : D’os et de lumière
Auteur : Mike McCormack
Littérature irlandaise
Titre original : Solar bones
Traducteur  : Nicolas Richard
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 352
Date de parution : 9 janvier 2019

 

D’os et de lumière est une plongée en apnée dans la vie de Marcus Conway, irlandais installé et natif du comté de Mayo sur la côte occidentale de l’Irlande.

Un récit de plus de trois cent pages en une longue pensée, une longue phrase sans autre ponctuation que la virgule, saccadée par la rupture de groupes de mots au milieu de leur énonciation, rythmée parfois par des tierces de mots ( «  rites, rythmes et rituels »). Le récit d’une vie qui peut surprendre par sa banalité mais accroche par sa ressemblance avec nos vies quotidiennes. C’est le récit d’un fils, d’un mari, d’un père, d’un citoyen, d’un ingénieur. Pour un lecteur d’un âge identique, c’est tout ce que nous sommes.

Nous découvrons Marcus en « ce putain de jour » où l’angélus sonne. Marcus est assis à la table de la cuisine. Il semble submergé, convaincu que sa femme et ses enfants ne repasseront pas par ici. J’ai souvent senti dans ce récit le poids d’une menace, d’une angoisse.

Les pensées de cet homme vont et viennent. A l’âge de son père, il se souvient de lui. Ce paysan pêcheur savait voir le monde dans sa globalité. La perte de sa femme l’a complètement déboussolé.

Aujourd’hui avec Mairead, sa femme, ils sont à cette période où les enfants sont partis vivre leur vie. Agnès, la fille aînée, monte sa première exposition, des oeuvres avec son propre sang, ce qui angoisse Marcus. Darragh, le fils, parcourt le monde, il est actuellement en Australie. Ce garçon bohème qui ressemble de plus en plus à un homme des bois communique par vidéo avec son père. Marcus et Mairead sont des parents inquiets qui s’interrogent parfois sur la qualité de leur éducation.

Marcus est aussi un citoyen qui ne rate jamais les informations à la radio ni la lecture des journaux. Ingénieur, il est confronté aux manigances politiques au détriment de la sécurité. Et c’est avec cette crise sanitaire, une pollution de l’eau qui a provoqué une grave intoxication chez Mairead et bon nombre d’habitants de Louisburgh que Marcus prend conscience de la fragilité de la vie.

Cet homme est touchant par son humanité, sa façon de raconter les instants de sa vie. Je me sens proche de sa vision du monde avec ces instants anodins qui résonnent pourtant de tant de plénitude.

Il est difficile de conseiller largement cette lecture parce que le style peut décontenancer, le fond décevoir. Je le conseillerai peut-être aux amateurs des romans de Jonathan Coe. Personnellement, j’ai beaucoup aimer vivre cette journée dans la tête de Marcus. Le monde s’arrête souvent à ce que nous sommes, à ce que nous en visualisons, ce que nous en pensons. Le monde de Marcus me parle.

 

Etta et Otto – Emma Hooper

HooperTitre : Etta et Otto ( Russell et James)
Auteur : Emma Hooper
Littérature canadienne
Titre original : Etta and Otto and Russel and James
Traducteur : Carole Hanna
Éditeur : Les Escales
Nombre de pages : 432
Date de parution : 21 octobre 2015

Auteur :
Élevée au Canada, Emma Hooper étudie la littérature et la musique en Angleterre où elle vit actuellement. Devenue musicienne, elle joue dans différents groupes tout en enseignant à l’université de Bath. Etta et Otto (et Russell et James) est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Dans sa ferme du fin fond du Saskatchewan, Etta, 83 ans, n’a jamais vu l’océan. Un matin, elle enfile ses bottes, emporte un fusil et du chocolat et entame les 3 232 kilomètres qui la séparent de la mer.
« J’essaierai de ne pas oublier de rentrer. » C’est le mot qu’elle laisse à Otto, son mari. Lui a déjà vu l’océan, il l’a même traversé des années plus tôt, pour prendre part à une guerre lointaine. Il comprend la décision de sa femme mais, maintenant qu’elle n’est plus là, ne sait plus comment vivre.
Russell, l’ami d’enfance d’Otto, a passé sa vie à aimer Etta de loin. Il ne peut se résoudre à la laisser seule et part à sa suite. Et qui sait, peut-être pourra-t-il chasser le caribou en chemin.
Bercé par le rythme des vagues, Etta et Otto (et Russell et James) vogue du souvenir à l’oubli. Un roman lumineux sur la mémoire, l’amour et la poésie des mots

Mon avis :
Il y a une ambiance très particulière dans ce roman où parle un coyote, où une vieille dame à la mémoire qui flanche part sur les chemins, où un vieil homme un peu sourd fait des sculptures de papier et un autre à la jambe morte tente de rencontrer un cerf.
Un petit côté naïf, comme si la poésie était tout ce qui restait à ces personnages dont la jeunesse fut marquée par la guerre.
A cette époque, les jeunes hommes valides partaient vers Halifax, certains ne reviendront pas, d’autres en garderont une blessure physique mais tous, hommes et femmes en seront marqués.
Mais de cette guerre, nous en savons peu. Les noms, les dates sont découpés. D’un côté, Otto qui rêvait de s’engager vivra les combats avec ses anciens camarades d’école, de l’autre Etta, l’institutrice l’attend, travaille et danse avec Russel, le seul garçon qui ne peut pas partir.
Dans ce récit, l’auteur mêle trois périodes. Etta a quatre-vingt-trois ans et décide de partir avant de tout oublier, laissant Otto à sa solitude. Mais nous remontons le passé pour comprendre l’enfance des ses deux personnages. Etta a perdu sa sœur, recluse dans un couvent pour cacher une grossesse à ses parents. La famille d’Otto comptait quatorze enfants auxquels s’ajoutait souvent le jeune voisin Russell. Dans ce village poussiéreux, les enfants allaient à l’école de manière alternative, entre les corvées de la ferme. Et nous vivons surtout la rencontre d’Etta et d’Otto et, cette fois, l’attente d’Etta auprès de Russell quand Otto s’engage à la guerre.
Les trois personnages principaux ont une douceur particulière grâce à cette forte amitié qui les lie depuis l’enfance, cet attachement à leurs racines et surtout ce désenchantement au moment de la vieillesse. A cet âge, on part pour oublier, on étale de la pâte de fleurs de lin sur les paupières pour dormir et éloigner les rêves, on s’entoure animaux imaginaires pour tromper la solitude. Etta et Otto se confondent parfois ( un peu étrange d’ailleurs, j’ai parfois cru à des erreurs de traduction), se retrouvent dans leurs rêves tant leur attachement est fort.
Emma Hooper écrit un premier roman assez touchant, un peu étrange où l’ambiance parfois onirique prime sur la profondeur de l’histoire.
A découvrir.

Margarine – Guillaume Lemiale

LemialeTitre : Margarine
Auteur : Guillaume Lemiale
Éditeur : Les Éditions du sonneur
Nombre de pages : 280
Date de parution : 24 septembre 2015

Auteur :
Guillaume Lemiale est né en 1968. Autodidacte, musicien de formation, il est aujourd’hui écrivain public et concierge à Paris. Son premier roman, Margarine, est lauréat du du Concours du premier roman du 1-Hebdo.

Présentation de l’éditeur :
Margarine est la confession d’une baronne parisienne d’origine tchèque, devenue écrivaine. Sur son lit de mort, elle narre, d’une plume tant lucide que désabusée, son passé et dévoile son terrible secret, une jeunesse tragique qui la ronge : violée par son oncle, prostituée par la force d’un destin tragique pendant la Seconde Guerre mondiale, cette vieille femme désormais respectée de tous revient sur ses aveuglements, sur son ignorance, sur cet instinct de soumission qui l’empêcha de se révolter.
Tirée de faits réels, son histoire nous entraîne de Neveklov, un camp d’entraînement pour volontaires français engagés dans la Waffen SS, jusqu’aux ruines du Berlin des derniers jours du Troisième Reich.
Dans Margarine, Guillaume Lemiale crie l’absolue nécessité pour l’être humain de lutter contre la manipulation et d’accéder à la connaissance — unique voie vers la liberté.

Mon avis :
Dès les premières pages, le lecteur invétéré est conquis par les assertions sur les vertus de la lecture.
 » Celui qui ne lit plus se condamne vite à être aveugle. »
Margarine ( ou Tamara) est aujourd’hui une vieille baronne privilégiée, sa jeunesse ne lui a pas ouvert les portes du savoir. Jeune fille tchèque, élevée par une tante mythomane et un oncle violeur puis contrainte à la prostitution, elle ne peut que subir la domination des hommes pour survivre, habituée à toujours avoir besoin d’un maître.
 » Riche et vieille, j’impressionne, pauvre et jeune, je cherchais ma laisse. »
La culture et l’argent d’Edgar, héritier d’une grande banque française lui permettront de trouver l’indépendance et la liberté à défaut de l’amour.
Car l’amour pour elle fut unique et se nomme François Morin , un jeune français de Montargis engagé volontaire dans les Waffen SS.
 » François ne m’a pas seulement donné goût à la vie, il m’a donné une vie, une existence propre, une ouverture au monde, aux choses, à l’amour, à la révolte, à l’exaltation salvatrice, ainsi qu’à la sainte colère. Si je suis aujourd’hui baronne et écrivain, c’est parce qu’un SS m’a ouvert l’esprit! »
Mais François a l’obéissance dans les gènes et il est entièrement dévoué à son chef.  » C’était lui, la vraie putain, la putain d’Hitler. »
Tamara, écrit le récit de sa vie en sublimant peut-être quelques passages, en rendant aussi hommage à ce jeune garçon débrouillard que fut Alexandre, en confiant dans les moindres détails ses rencontres avec les hommes.
Vous l’avez compris sur les quelques citations, Tamara a un franc parler plus proche de la prostituée qu’elle fut que de la baronne qu’elle est devenue.
Ici, en plein Berlin bombardé et assiégé par les russes,  » la terre était rouge de feu, de sperme et de sang. »
Et le récit de guerre se termine dans une librairie comme une issue de secours sur le moyen de devenir enfin quelqu’un.
Voici un bel hommage aux livres  » La vie habitait ces objets inertes, une vie de raisons et de folies, de vérités espérées et de mensonges oniriques. »

Si le ton de Tamara peut choquer et devenir lassant, il n’en demeure pas moins suffisamment original pour faire de ce récit une lecture inhabituelle et intéressante avec, en plus, une histoire passionnante et parfaitement construite.

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Une larme de rhum dans le thé – Yolaine Von Barczy

von barczyTitre : Une larme de rhum dans le thé
Auteur : Yolaine von Barczy
Éditeur : Les Éditions baudelaire
Nombre de pages : 61
Date de parution : novembre 2014

Auteur :
Yolaine von Barczy, 45 ans, est directrice des ressources humaines et passionnée par les rapports humains. Elle a participé à beaucoup de concours de nouvelles dont certaines ont été primées

Présentation de l’éditeur :
S’éteint-on forcément avec l’âge ? Rien n’est moins sûr. À condition de savoir parfois faire resurgir le croustillant du passé.
Les vieilles dames de ces nouvelles ont toutes délicieusement flirté avec les limites. C’est ce qui les rend si lumineuses. Tour à tour malicieuses, courageuses ou amoureuses, elles nous offrent ce qu’elles ont de plus secret et de plus humain : un soupçon d’indignité.

Mon avis :
Ce recueil comprend douze nouvelles très courtes, douze histoires de vieilles dames souvent déçues par leur vie amoureuse qui conservent pourtant une bonne dose d’espièglerie. Des vieilles dames qui ajoutent une larme de rhum dans leur existence.
La première, pourtant surveillée par ses enfants qui attendent l’héritage achète trois étoiles, une par enfant en souvenir des trois hommes qui ont compté dans sa vie.
Certaines n’ont pas pu épouser l’homme qu’elle voulait et les familles bien pensantes ont expédié le jeune homme au séminaire. C’est une bonne raison pour la châtelaine d’entretenir l’église.
Une comtesse russe à la mémoire chancelante vit en souvenir avec son mari.
Des amours contrariées, des adultères mal vécus, des hommes décevants plus intéressés par les cours de la Bourse ou partis vivre leur vie ailleurs, un triangle amoureux qui fait encore vibrer au son de la musique, une vieille prostituée qui vous étonnera, de vieilles dames qui s’ennuient jusqu’à faire du troc avec des gamins ou à répondre à un appel à candidature.
Elles nous étonnent, nous émeuvent, nous font sourire.
Simple, efficace et touchant.

bac2015