Le meurtre du commandeur 2 – Haruki Murakami

Titre : Le meurtre du commandeur, la métamorphose se déplace
Auteur : Haruki Murakami
Littérature japonaise
Titre original : Kishidanchô goroshi
Traducteur : Hélène Morita et Tomoko Oono
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 473
Date de parution : 11 octobre 2018

 

 » J’aime les choses que je vois. Et autant celle que je ne vois pas. »

Ainsi commence le second volume du roman d’Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur.

Le narrateur poursuit ses tableaux en cours, cherchant toujours une nouvelle forme d’art. Tomohiko Amada, le propriétaire de la maison, peintre aujourd’hui alité dans un centre de santé, a fait de sa dernière œuvre,  Le meurtre du commandeur, une toile  expiatoire. Le narrateur doit livrer la sienne.

Mais son environnement est de plus en plus mystérieux. Le vieux peintre  et son histoire le hantent. Il en apprend davantage sur son passé. Son jeune frère a participé au sac de Nankin en 1937, un massacre qui l’a ensuite conduit au suicide.

Ce second tome est particulièrement addictif et rythmé  avec les disparitions concomitantes de Marié ( la jeune voisine qui serait la fille du riche et farfelu Wataru Menshiki) et du narrateur.

Le narrateur plonge dans le monde des métaphores. Le chemin le pousse à faire revivre la scène du tableau La meurtre du commandeur. Un chemin nécessaire pour sauver Marié, un chemin qui le conduit aussi vers la connaissance profonde de son être.

«  Dans cette vie, il y a beaucoup de choses que nous ne parvenons pas à expliquer, et il y en a aussi un certain nombre que nous ne DEVONS pas chercher à expliquer. »

Haruki Murakami, en nous plongeant dans l’onirisme, laisse une large part d’interprétation au lecteur.

Les secrets, les blessures, les désillusions lestent notre pensée. La solitude de l’artiste incite alors à la création libératrice.

 » Depuis le tout début, j’ai voulu faire apparaître dans mes peintures ce dont je suis en quête mais que je ne peux pas obtenir dans la réalité. »

Le meurtre du commandeur est avant tout un grand roman sur la démarche créative, sur l’inspiration puisée dans les blessures de l’existence. Avec sa patte si particulière, l’auteur crée un roman onirique, sensible, marqué par des personnages énigmatiques. L’auteur est aussi un écrivain politique et il n’hésite pas à insérer dans son conte les moments marquants de l’Histoire du Japon. Juste une simple touche qui suffit pourtant à comprendre le passé du pays et son impact sur les mémoires.

Ne ratez pas la chronique d’Ingannmic qui m’a accompagnée pour cette lecture .
Vous pouvez retrouver ici la chronique du premier tome

 

Le meurtre du commandeur – Haruki Murakami

Titre : Le meurtre du commandeur, Une idée apparaît
Auteur : Haruki Murakami
Littérature japonaise
Titre original : Kishidanchô goroshi, Arawareru idea
Traducteur : Hélène Morita et Tomoko Oono
Editeur : Belfond
Nombre de pages :456
Date de parution : octobre 2018

Le narrateur est peintre mais il brade son talent et gagne sa vie en faisant des portraits. Sa technique particulière est réputée. Il ne fait pas poser son modèle mais l’interroge, l’observe puis il peint de mémoire.

Marié depuis six ans à Yuzu, il quitte le domicile conjugal à la demande de sa femme éprise d’un autre homme. Après quelques mois d’errance, il s’installe dans la maison du père d’un de ses amis des Beaux-arts. Rien de mieux que cette demeure isolée au coeur de la montagne, lieu où vivait un peintre célèbre, Tomohiko Amada. L’homme excellait dans la peinture à l’occidentale mais à son retour de Vienne où il séjourna pendant la période de l ‘Anschluss, il s’est adonné à un nouveau genre, l’art du nihonga ( peinture traditionnelle japonaise de l’ère Meiji).

Le narrateur retrouve caché dans le grenier le dernier tableau du vieil homme, aujourd’hui sénile et reclus dans une maison de retraite. Intitulé Le meurtre du commandeur, ce tableau est une transposition d’une scène du début de l’opéra de Don Giovanni adaptée à l’ère Asuka. Ce tableau d’une grande violence où un jeune homme tue un « commandeur » inspire le narrateur. Lui aussi doit profiter de ce changement de vie pour enfin trouver son art. Il expose le tableau caché dans son atelier, inconscient de ce que va générer cet acte.

Un voisin énigmatique, une clochette qui sonne chaque nuit dans les bois, une fillette étonnante viennent peupler le quotidien du peintre. Visions, souvenirs envahissent son esprit sans jamais toutefois lui faire perdre le fil de son quotidien.

Haruki Murakami possède une façon d’écrire très particulière. L’auteur détaille énormément les actes du quotidien. Il aime aussi récapituler les événements marquants, détachant du discours les indices, les choses exceptionnelles. Il nous plonge dans le mystère tout en nous ancrant dans une réalité concrète.

Réalité ou Idée? Personnage réel ou imaginaire ? Quel est le poids du passé sur les personnages? Quels actes refoulés peuvent cacher les tableaux des peintres?

Le livre 1 s’achève avec de nombreuses interrogations, un goût de merveilleux, un sentiment d’incompréhension mais une sensation que l’intellect devra faire un effort pour appréhender le monde étrange de Murakami.

« Dans un monde invisible aux yeux, dans un monde que la lumière du jour n’atteint pas, autrement dit, dans le domaine de l’inconscient, au plus profond de chacun de nous, advient une immense fluctuation. Par la réaction en chaîne qui se transmet à la surface, elle prend une forme visible à nos yeux.»

Sans plus attendre, j’enchaîne avec le livre 2, même si cette lecture commune n’est prévue que pour le 15 mai.

Lecture commune avec Ingannmic.

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.

UnPur – Isabelle Desesquelles

Titre : UnPur
Auteur : Isabelle Desesquelles
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 224
Date de parution : 22 août 2019

Lauréate du Prix Femina des Lycéens en 2018, Isabelle Desesquelles s’attaque ici à un sujet difficile, la pédophilie.

Impossible de traiter de telles horreurs de manière frontale. Le style de l’auteur, plutôt abrupt et parfois insaisissable se prête bien à ce genre d’exercice mais ne suscite pas naturellement l’immersion.

J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans cet univers. D’autant plus que le narrateur, avec son récit au passé, celui de son enfance alors qu’il a aujourd’hui la cinquantaine, me laisse une impression lancinante de malaise.

Benjamin et Julien sont jumeaux, nés en 1976 d’une mère, extravagante et belle comme l’actrice qu’elle voudrait devenir. Sa joie de vivre dissimule une blessure d’enfance. Elle a tant d’amour à donner à ses fils.

Lors d’un voyage à Venise, Benjamin, âgé de huit ans, se fait enlever par celui qu’il appellera le gargouilleur. Pendant cinq ans, ce monstre abuse de l’enfant et l’utilise comme complice de ses méfaits.

« Il n’y a plus d’enfance en moi. Je découpe des roues de vélo dans les journaux, continue de chercher des rognures dans le tapis. »

Des décennies plus tard, Benjamin confesse à son jumeau ce qu’il n’a jamais osé dire à personne. Pourquoi ne s’est-il jamais enfui? Pourquoi n’a-t-il pas rejoint sa famille au lieu de fuir au Mexique? Que se passe-t-il dans la tête d’un enfant qui devient le pantin désarticulé d’un monstre? Que devient cet être, bafoué, avili, quand il grandi? N’a-t-il plus que des désirs malsains à offrir à son entourage? Se punit-il inconsciemment d’avoir accepté l’avilissement?

Isabelle Desesquelles suit Benjamin, cet adolescent en fuite puis cet homme résistant à ses pulsions en Amérique du Sud où il se terre pendant vingt ans. J’attendais le procès annoncé, le retour vers son jumeau. Il sera, à mon sens, bâclé et expédié.

Le style et le ton m’ont tenue à distance ce qui est peut-être préférable sur ce genre d’histoire. Mais, de ce fait, mon esprit devient plus exigeant, plus prompt à trouver les écueils. Les ellipses m’ont gênée. Je reste avec beaucoup de questions et de doutes.

Si le dénouement fait sens, je reste frustrée par la rapidité du procès, la facilité de jugement. Il me fallait sortir de la tête fracassée, du ton lancinant de celui qui restera à jamais un enfant traumatisé. Je n’ai pas trouvé le regard extérieur qui m’était nécessaire.

Si je suis restée en marge de ce texte, Yvan l’a beaucoup aimé.

 

Sous les branches de l’udala – Chinelo Okparanta

Titre : Sous les branches de l’udala
Auteur : Chinelo Okparanta
Littérature nigériane
Titre original : Under the udala trees
Traducteur : Carine Chichereau
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 371
Date de parution : 23 août 2018

 

C’est en 1968, en pleine guerre du Biafra que la vie de la jeune Ijeoma bascule. Elle n’a que douze ans lorsque meurt son père. Lors d’une attaque aérienne, celui-ci avait refusé de quitter sa maison pour aller se réfugier avec sa femme et sa fille dans un bunker.

Si sa mère reproche à son mari cette forme de suicide, Ijeoma regrettera toujours cet homme intelligent et un peu rêveur. Adaora, la mère, décide alors de partir à Aba, le village de son enfance. Mais elle refuse de prendre le risque d’emmener sa fille. Elle la confie donc au professeur et sa femme, des amis du père.

Là, elle devient une bonne à tout faire en échange de son logement, sa nourriture et son éducation. Elle y rencontre Amina, une jeune haoussa qui a perdu toute sa famille pendant la guerre. Ijeoma appartient à la tribu des Igbos. Haoussas et Igbos sont ennemis. Ce qui n’empêche pas les deux enfants de se rapproche jusqu’à une réelle intimité.

Surprises nues dans le même lit, les deux fillettes sont séparées. Ijeoma retourne chez sa mère, Amina reste chez le professeur. Chacune sera remise dans le droit chemin à coup de lectures quotidiennes et effrayantes de la Bible.
Elles feront des cauchemars de ces interprétations, croyances aveugles, punitions expéditives contre ce que la Bible considèrent comme une abomination.

« Une femme sans homme n’est pas vraiment une femme. »

Ijeoma est éternellement prise au piège entre sa nature et la pression de la tradition, la menace maternelle face au non-respect de la religion.
La jeune femme prie pourtant ce Dieu qui, selon les religieux accepte l’abandon d’un enfant au bec de lièvre mais pas l’amour sincère entre deux personnes du même sexe. Où est donc l’abomination tant décriée?
Lynchage d’homosexuels, femmes brûlées sur un bûcher, la peur oblige Ijeoma à se marier. Mais combien de temps pourra-t-elle accepter cette vie qui ne lui correspond pas?

Dans Sous les branches de l’udala, lieu légendaire pour favoriser la fertilité, Ijeoma confie de manière sobre et franche son incompréhension, ses doutes, son évidence. Elle nous rappelle que, dans ce pays, la religion continue à imposer sa loi au détriment des libertés individuelles. L’auteur parvient tout à fait à nous faire comprendre son tiraillement.
Un récit majeur qui souligne, ici comme ailleurs, l’intolérance des personnes aveuglées par l’éducation religieuse, le poids des traditions.

Je remercie Babelio et les éditions Belfond pour la lecture de ce roman.

 

 

 

 

Les corps de Lola – Julie Gouazé

GouazéTitre : Les corps de Lola
Auteur : Julie Gouazé
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 128
Date de parution : 18 août 2016

Dans un style intimiste et percutant, Julie Gouazé exprime la complexité d’un être, d’une femme plus particulièrement, tiraillée entre ses désirs primaires et son comportement sage du quotidien.
«  Les deux Lola enfermées dans un même corps. »
Lola Rouge est flamboyante, aguichante, elle se laisse guider par son compagnon vers tous les jeux sexuels parce qu’  » un corps sans désir est un corps qui se meurt de l’intérieur. »
Lola bleue est pudique en sous-vêtements de coton, elle dit « oui parce qu’il fallait dire oui ». Elle peine à dire les mots justes et préfèrent  » avaler des couleuvres pour éviter le conflit qui blesse et laisse des traces. »

Julie Gouazé illustre le conflit entre le désir inavouable tapi au plus profond de soi qui parfois émerge de sa caverne où la morale l’a relégué, et la contrainte sociale qui définit « la marge de l’interdit, de la morale. La marge du politiquement correct et du sexuellement admissible » .
Alors,  » la clef ce sont les mots. » Si Lola peine à les dire à son compagnon, elle les fait descendre au plus profond d’elle-même dans la caverne où elle emmure « son double, sa moitié, sa salope. »

Tantôt «  Lola Rouge transforme le glauque en poésie. » Tantôt Lola Bleue rêve de romantisme, se questionne sur ce désir qui ne dure pas.  » Le vrai défi de la vie, c’est de continuer à aimer ce que l’on connaît.« 

J’ai beaucoup aimé la force de ce texte qui illustre la poignante complexité de l’être humain. Si Julie Gouazé décline ici la dualité féminine, la démonstration pourrait aussi bien s’appliquer aux différentes facettes d’un homme pris entre ses pulsions et son rôle social. La conscience joue alors le rôle d’arbitre et la fusion des corps passe par l’introspection et les mots.

J’avais lu quelques bonnes critiques du premier roman de Julie Gouazé, Louise. Et je ne regrette pas d’avoir découvert ses mots avec Les corps de Lola.

L’avis de Cultur’elle.

Treize façons de voir – Colum McCann

McCannTitre : Treize façons de voir
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : Thirteen ways of looking
Traducteur : Jean-Luc Piningre
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 320
Date de parution: 4 mai 2016

Ce recueil de nouvelles comprend cinq textes. Cinq nouvelles qui, en  tournant autour de moments tragiques de l’existence éclairent le  comportement du personnage principal. La première nouvelle, la plus longue (175 pages), proche d’un court roman donne le titre à ce recueil.  La seconde histoire, en parlant de la rédaction d’une nouvelle, est une intéressante leçon de création littéraire. Elle montre comment l’auteur nous accroche en donnant de l’épaisseur à son personnage principal. Les descriptions doivent faire ressentir le décor au lecteur, la narration laisse une part de suspense et la chute est une réussite. C’est cette écriture poétique et lyrique qui place le lecteur au plus près des émotions du personnage. En ce sens, Colum McCann est un artiste.

Treize façons de voir nous éclaire sur les derniers jours de Monsieur Mendelssohn, un vieil homme acariâtre à cause de la décadence de son corps qui, pourtant tient encore à assumer seul sa sortie au restaurant avec son fils, Elliot  » l‘homme des hedge-funds, politicien en herbe, coureur bien connu« . A part Sally, son infirmière, Elliot est la seule présence qui lui reste depuis la mort de sa chère et tendre épouse et le départ de sa fille pour une mission diplomatique en Israël. C’est en sortant de ce déjeuner exécrable avec Elliot que le vieil homme se fait agresser dans la rue. Avec beaucoup d’humour, la vieillesse donne certains privilèges, nous suivons le parcours du vieil homme, instants filmés par des caméras de surveillance et observons quelques bribes de son passé. Ce qui est un autre point évoqué par le personnage auteur de la seconde nouvelle : «  Ce qu’il sait, en revanche, c’est que le froid et l’isolement seront importants : parce que ce récit traite de la Saint-Sylvestre, parce que Sandi sera prisonnière dans son cube de solitude humaine, comme la plupart d’entre nous à l’aube d’une nouvelle année, quand nous regardons à la fois derrière et devant nous. » Le passé éclaire souvent les comportements présents.

Sh’khol, la troisième nouvelle traite de la peur de perdre un enfant. Ce mot hébreu qui nomme le parent endeuillé ne se traduit pas en français. Rebecca craint la noyade d’un fils adopté dans un orphelinat russe. Si ce n’est la douleur de la mère, tout reste relativement flou. Peut-être comme le monde vu par cet enfant sourd et sujet aux crises de convulsion.

Être dans la peau de Beverley, une religieuse de soixante-seize ans qui, malgré sa mémoire fragile, reconnaît à la télé en la personne d’un diplomate l’homme qui l’a torturée lors d’un enlèvement cinquante plus tôt dans la jungle est assez aisé tant ce personnage fait vivre ses émotions.  » Suis-je censée accorder mon pardon tout de suite, Seigneur? Dois-je me réconcilier avec le mal? » C’est sans doute ma nouvelle préférée de ce recueil.

Et enfin, Comme s’il y avait des arbres, montre la complexité d’un acte de violence d’un homme poussé à bout. Jamie, sur son cheval avec son enfant de trois ans agresse un ouvrier roumain employé sur le chantier dont il s’est fait viré. Je ne me prononcerai pas sur la morale de cette histoire. Les revers de la vie pousse parfois vers des actes injustes.

C’est toutefois ces comportements (un tantinet racistes) des personnages de la première et dernière nouvelle qui m’ont laissée perplexe et je n’ai pas vraiment adhéré au flux narratif de ce court roman qu’est Treize façons de voir.

Par contre, ce fut un réel plaisir de lecture pour les seconde et quatrième nouvelles.

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La dame de pierre – Xavier-Marie Bonnot

bonnotTitre : La dame de pierre
Auteur : Xavier-Marie Bonnot
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 448
Date de parution : 1er octobre 2015

Auteur :
Xavier-Marie Bonnot est né en 1962 et vit à Paris.
Écrivain et réalisateur de films documentaires, c’est avec son premier roman, La Première empreinte (L’Ecailler du sud, 2002), qu’il remporte le prix Rompol et le prix des Marseillais. Le Pays oublié du temps (Actes Sud, 2011) et Premier homme (Actes Sud, 2013) ont respectivement été récompensés par le prix Plume de cristal ainsi que par le prix Lion noir.
Désormais traduit dans le monde entier, c’est chez Belfond que Xavier-Marie Bonnot a choisi de publier son septième roman, La Dame de pierre

Présentation de l’éditeur :
Tous les secrets finissent par ressortir… même ceux qu’on croyait enfouis à jamais au coeur des montagnes…
De la famille Verdier, il ne reste plus qu’eux, Pierre et Claire, le frère et la soeur. Lui, a repris la ferme familiale, dans la vallée de Saint-Vincent, auprès de leur montagne. Elle, vit à Paris. De l’existence de sa soeur, il ne sait rien, ou si peu de choses. Simplement qu’elle lui rendra toujours visite, immanquablement, deux fois l’an, dans cette maison de famille où rien n’a changé.
Mais cette fois-là, c’est différent. Claire a des cauchemars. Toutes les nuits, elle a peur pour une certaine Vicky, et prétend qu’elle-même sera bientôt morte. Pour Pierre, l’homme de la terre, les secrets et les névroses de sa soeur ne sont que des faiblesses.
Un matin d’hiver pourtant, Claire part et ne revient pas. Lorsqu’on retrouve son corps sans vie, étrangement vêtu, c’est Pierre qui est désigné comme le coupable.
Pierre est seul à présent. Lui, le taciturne qui vit reclus depuis le drame qui a brisé sa carrière d’alpiniste, aurait-il pu commettre l’irréparable ? Tant il est vrai que dans la famille Verdier les mystères et les secrets sont légions. Et qui est cette Vicky dont personne dans l’entourage de Claire ne semble connaître l’existence ? Pierre comprendra bien tard qu’elle était le secret le mieux caché de sa sœur…

Mon avis :
La montagne est un lieu particulièrement propice aux situations fermées et angoissantes. Les montagnards sont souvent des taiseux, rudes et habitués aux rigueurs de la nature. Et dans ce charmant village alpin de Saint Vincent, les familles sont toutes plus ou moins liées, les problèmes de consanguinité pourraient même être responsables de certaines folies.
Pierre Verdier, ancien guide de montagne exceptionnel se retrouve après un drame personnel un paysan passant son temps seul entre sa bergerie avec Capitaine, son chien patou et ses deux vieux voisins enfermés dans leur habitat crasseux.
Lorsque sa sœur, Claire vient passer quelques jours dans la maison familiale, Pierre est ravi d’avoir un peu de compagnie. Mais Claire, chercheuse en biologie à Paris semble perturbée. Cauchemars, rôdeurs, empreintes dans la neige, que se passe-t-il dans ce coin de montagne habituellement tranquille?
C’est lors de l’enquête sur la mort de Claire, retrouvée pendue au plan des Aiguilles que les passés de Pierre et de Claire se dévoilent. Orgueilleux et meurtri, Pierre ne parle jamais de ce qui s’était passé en montagne avec sa fiancée.
 » Au fond, il a toujours bravé le danger parce qu’il avait le mal de vivre. L’ivresse de l’extrême était une came bien plus dangereuse que celle que l’on se fout dans les veines. »
Claire craint aussi de révéler son homosexualité et le fait qui l’a peut-être poussée vers Vicky, cette Aphrodite grecque qui aujourd’hui la hante.
 »  » Penchants », « orientation » les mots sont pauvres. Personne ne parle d’amour«  »
Les mondes du frère et de la sœur sont tellement différents. En fait, ils ne savent rien l’un de l’autre.
Xavier-Marie Bonnot utilise parfaitement ce milieu montagnard, superbe massif des Ecrins, avec son côté naturel, rude et maléfique pour construire son scénario avec un style particulièrement simple et fluide. La psychologie des personnages principaux est bien cernée en balayant les causes et analysant les réactions aux différentes situations. Même si je relève quelques longueurs, surtout dans l’évocation des vacances de Claire et Vicky et quelques sentiments un peu trop niais, notamment chez l’adjudant Portal et la juge Ingrid Montaz, La dame de pierre est une lecture agréable.
Je n’utiliserai toutefois pas les qualificatifs de Karine Giebel présents sur le bandeau publicitaire (  » Puissant, profondément humain, magnifiquement écrit….Un grand roman. »)

RL2015

La petite barbare – Astrid Manfredi

manfrediTitre : La petite barbare
Auteur : Astrid Manfredi
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 162
Date de parution : août 2015

Auteur :
Astrid Manfredi a créé le blog de chroniques littéraires Laisse parler les filles. Elle intervient ponctuellement pour le Huffington Post, toujours autour de la littérature. La Petite Barbare est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
« Moi, monsieur, je suis pleine du bruit assourdissant de vivre. »
En détention on l’appelle la Petite Barbare ; elle a vingt ans et a grandi dans l’abattoir bétonné de la banlieue. L’irréparable, elle l’a commis en détournant les yeux. Elle est belle, elle aime les talons aiguilles et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l’ennui. Avant, les hommes tombaient comme des mouches et elle avait de l’argent facile.
En prison, elle écrit le parcours d’exclusion et sa rage de survivre. En jetant à la face du monde le récit d’un chaos intérieur et social, elle tente un pas de côté. Comment s’émanciper de la violence sans horizon qui a fait d’elle un monstre ? Comment rêver d’autres rencontres et s’inventer un avenir ?
La Barbare est un bâton de dynamite rentré dans la peau d’une société du néant. Un roman brut et stupéfiant.

Mon avis :
En commençant ce récit, j’ai adhéré de suite au ton de cette petite barbare. Une gagnante que l’on ne peut faire taire, une haine qui éclate à chaque phrase,  » une déferlante de haine en apnée« . L’auteur traduit une urgence, une violence emmagasinée par cette jeune fille née dans une zone urbaine, au milieu des tours dans une famille qui a depuis longtemps baissé les bras. Très vite, elle comprend que son seul atout est la beauté héritée de sa mère. Mais elle, elle saura s’en servir.
 » Sur ces trottoirs qui nous bannissent ma haine éclôt comme une fleur sauvage, écarlate et douce. »
Attirée très jeune par la lecture, son chemin bifurque vers une bande de jeunes drogués violents. Une soirée qui tourne mal et elle se retrouve en prison où elle écrit sa colère.
Une colère brute compréhensible pour cette enfant née au mauvais endroit.  » Des gens qu’on parque sans une thune dans des endroits sans un arbre, il ne peut pas leur pousser des ailes. »
Toutefois, l’auteur ne joue pas la carte des circonstances atténuantes et enferme son personnage dans une spirale du vice. Aucune reconnaissance pour une société qui aide à sa réinsertion, aucune « empathie pour la famille du bourge » qu’elle a laissé mourir, mais un amour intact pour Ezra le meurtrier et une moquerie envers ces humbles travailleurs qui se fatiguent pour gagner leur vie.
Mais dans ce cas, pourquoi lui prêter des réflexions poétiques, des semblants de culture littéraire. Ce mélange de vulgarité et de poésie m’a semblé créer une incohérence sur le personnage.
Le doute m’envahit sur la finalité du roman.
Puis quelques expressions m’ont fait hausser les sourcils  » ma vie stagne comme un jaune d’œuf trop cuit« . Le doute se renforce. Ne joue-t-on pas sur les effets?
C’est peut-être en cela que réside la performance de l’auteur, créer un être détestable, incapable de reconnaissance et de regret. Dans ce cas, le pari est réussi et j’ai profondément détesté ce personnage.

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