Olivier -Jérôme Garcin

Titre : Olivier
Auteur : Jérôme Garcin
Éditeur: Gallimard
Nombre de pages : 158
Date de parution : 2011, version poche en Folio, août 2012

 » J’avais tant attendu pour faire le récit de ce que j’avais toujours gardé pour moi. Et cela venait enfin, comme viennent d’irrépressibles larmes. »

Olivier, le frère jumeau de Jérôme Garcin a perdu la vie, fauché par une voiture en Juillet 1962. Il n’avait pas encore six ans. Depuis, Jérôme fête seul son anniversaire avec un constant sentiment de perte et de culpabilité.
La mort d’un enfant est un scandale, la perte d’un être cher est insurmontable, la séparation de son jumeau est un traumatisme.
Le sort s’acharne parfois sur les familles. Le père de Jérôme se tue lors d’une chute de cheval, il n’avait que quarante cinq ans.
«  Je suis escorté par deux ombres qui se ressemblent. »
A cinquante trois ans, l’auteur se sent prêt à engager une conversation avec son frère. Se souvenir de cette courte période où ils parlaient ce langage codé des jumeaux, et évoquer sa vie d’adulte sans ce frère qui fut son double, son équilibre.
 » Ce texte que je t’écris, poste restante, entrecoupé de longs silences, de rêveries inutiles, de questions en suspens, de sourires invisibles, d’émotions bien camouflées... » est certes une expression du deuil de cet autre part de lui-même mais c’est aussi une plongée dans ce qui le sauve.
C’est pour moi la richesse du livre et la part fragile de l’homme en laquelle je me reconnais.

Jérôme Garcin trouve sa respiration dans la littérature (  » pénétrer seul dans un livre, l’habiter, y vivre une autre vie, respirer un air nouveau… »). Certains auteurs ou personnages politiques touchés par le deuil ou la gémellité l’interpellent particulièrement : Philippe Forest, Michel Tournier, Jacqueline de Romilly, Lech Kaczynski.

Se perdre dans la campagne, celle de sa jeunesse à Bruay-sur-Seine ou Saint-Laurent-sur-mer ou faire de longues ballades à cheval, animal avec lequel on fait corps comme avec avec son double sont des sources d’apaisement.

Et enfin « ma famille est mon unique refuge, mon socle, ma caverne platonicienne. » Sa femme, Anne-Marie Philippe, elle aussi touchée par la mort de son père ( l’acteur Gérard Philippe) est sa force vitale. Tournée vers le futur, forte, douée pour la parole, elle lui  » a épargné cette maladie, dont on peut mourir, le mutisme et sa boule de secrets amalgamés qui grossit avec les années et finit par étouffer. »

Jérôme Garcin se livre avec beaucoup de sincérité et de sensibilité élargissant un travail de deuil à un enrichissement personnel et universel avec ses propres recherches, ses sources de réconfort et de vie. Il y a une telle empathie lorsqu’il parle des autres, notamment sa femme ou Colette, sa nounou que l’on perçoit la douceur, le besoin de chaleur, de repères chez un homme particulièrement touché. Une touchante confession.

 » Chaque expérience de deuil est unique, irréductible, en apparence incomparable, et pourtant, dès qu’elle est couchée sur le papier, elle devient universelle, chacun de nous peut s’y reconnaître. »

Retrouvez l’avis de Joëlle qui m’a accompagnée pour cette lecture.

 

Les certitudes du doute – Goliarda Sapienza

sapienzaTitre : Les certitudes du doute
Auteur : Goliarda Sapienza
Littérature italienne
Titre original : Le certezze del dubbio
Traducteur : Nathalie Castagné
Éditeur : Le Tripode
Nombre de pages : 230
Date de parution : 26 mars 2015

Auteur :
Goliarda Sapienza (1924-1996) est née à Catane dans une famille socialiste anarchiste. Son père, avocat syndicaliste, fut l’animateur du socialisme sicilien jusqu’à l’avènement du fascisme. Sa mère, Maria Giudice, figure historique de la gauche italienne, dirigea un temps le journal Il grido del popolo (Le Cri du peuple).
Tenue à l’écart des écoles, Goliarda reçoit pendant son enfance une éducation originale, qui lui donne très tôt accès aux grands textes philosophiques, littéraires et révolutionnaires, mais aussi à la vie populaire de sa ville natale. Durant la guerre, à seize ans, elle obtient une bourse d’étude et entre à l’Académie d’art dramatique de Rome. C’est le début d’une vie tumultueuse. Elle connaît d’abord le succès au théâtre avant de tout abandonner pour se consacrer à l’écriture. S’ensuivent des décennies de recherches, de doutes, d’amours intenses. Mais son œuvre complexe et flamboyante laisse les éditeurs italiens perplexes et c’est dans l’anonymat que Goliarda Sapienza meurt en 1996. Elle ne trouve la reconnaissance qu’après sa mort, avec le succès en 2005 de la traduction en France du roman L’Art de la joie. Les éditions Le Tripode entreprennent désormais la publication de ses œuvres complètes.
Présentation de l’éditeur :
Rome, milieu des années 1980. Goliarda Sapienza rencontre par hasard une ancienne co-détenue de la prison de Rebibbia. Entre l’écrivaine désormais âgée et Roberta, militante politique radicale et Lolita faussement ingénue, se cristallise des sentiments confus. Goliarda va nouer avec la jeune fille une relation passionnelle, quasi amoureuse, et retrouver à travers elle l’exaltation qu’elle avait connue durant sa détention. Ensemble, elles vont parcourir une ville – Rome – prise entre le poids de son histoire et la désolation de la modernité marchande.
Les Certitudes du doute dévoile aux lecteurs une nouvelle facette de Goliarda Sapienza, celle d’une femme éprise, qui fait des rues et des sous-sols romains le théâtre de ses émotions. Après Moi, Jean Gabin, qui narrait son enfance en Sicile, et L’Université de Rebbibia, récit de son séjour carcéral dans la prison de Rome, ce nouveau récit clôt le cycle autobiographique que Goliarda Sapienza avait intitulé Autobiographie des contradictions.
Mon avis :
Ma lecture tant appréciée de L’Université de Rebbibia est un peu trop ancienne pour renouer facilement avec les amitiés carcérales de Goliarda.
Deux ans après un vol de bijoux, Goliarda est arrêtée et envoyée à la prison de femmes de Rebbibia, une volonté d’écrivain de plonger dans ce monde marginal. Elle y noue des amitiés inoubliables.
Dans ce texte autobiographique, Goliarda évoque ses retrouvailles avec Roberta dans le Rome des années 80.
Le titre affirme que nous sommes dans le cycle de l’autobiographie des contradictions et le fond confirme cette ambiance.
Attirance et méfiance, violence et tendresse, liberté et regret de l’univers carcéral, jeunesse et vieillesse, droit commun et politique. Toutes les relations entre les deux femmes soufflent le froid et le chaud avec toutefois une amitié inaltérable qui lie tous ceux qui ont connu la prison.
Goliarda s’interroge sur ses sentiments. «  Est-ce qu’être attaché à quelqu’un qui vous est si profondément nécessaire ne rentrerait pas dans les catégories de l’amour? »
Qu’est-ce qui l’attire vers Roberta? L’attirance de la jeunesse pour cette gamine de vingt quatre ans qui pourrait être la fille qu’elle n’a jamais pu avoir. Cette sensation que Roberta est sa lune noire, sa jumelle, une autre si semblable à elle-même. Ce regret nostalgique de l’univers carcéral où le temps et les frontières n’existent plus.
 » Parce qu’elle y a grandi, dans la réclusion, sur ce damier sans fin d’heures coupées jusqu’à l’insupportable en minutes et secondes, et peut-être en quelques mesures temporelles qui nous sont encore plus imperceptibles, à nous gens du dehors. Roberta a été élevée en prison – depuis qu’elle y est entrée pour la première fois à quatorze ans- comme vous qui lisez avez été élevés chez les sœurs ou à l’école publique ou dans quelque collège huppé d’au-delà des Alpes. »
Roberta est un être insaisissable qui peut passer de la violence aux larmes, opportuniste et dévouée à ses amis de prison. Elle perçoit les hésitations de Goliarda et la guide vers la Rome débauchée qui semble toujours la fasciner, elle la sicilienne rebelle.

Ce récit est beaucoup moins romanesque que L’université de Rebbibia ( pourtant autobiographique lui aussi) mais il met en évidence la dualité du personnage de l’auteur, sa fragilité. Lorsque Roberta qui pense que l’écriture est une chose personnelle et sacrée demande à Goliarda pourquoi elle écrit…
 » Oh, pour deux raisons seulement! Pour me défoncer -exactement comme pour toi l’héroïne- cela seul me fait vivre pleinement la vie. Pour moi, ce que nous appelons vie ne prend de la consistance que si j’arrive à la traduire en écriture….la seconde est une conséquence de la première: raconter aux autres – je ne crois pas qu’on écrive pour soi-même – les visages, les personnes que j’ai aimées et ainsi, je sais que ça peut paraître sentimental et naïf mais je m’en fous, et ainsi-disais-je- prolonger de quelques instants leur existence et peut- être la mienne. »

Avec Les certitudes du doute, Goliarda prolonge quelques instants la vie des personnes qu’elle aime et trace cette manie de se parler à elle- même pour donner une vie à sa part de joie.

moisitalien 2015reading

Comment j’ai tué mon père – Frédéric Vion

VionTitre : Comment j’ai tué mon père
Auteur : Frédéric Vion
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 180
Date de parution : 7 octobre 2015

Auteur :
Né en Lorraine en 1976, Frédéric Vion est aujourd’hui journaliste à France 2. Comment j’ai tué mon père est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
 » Avec les boulets et les fardeaux intimes, il y a plusieurs solutions. En général on se contente de les traîner : on souffre tout seul et ça n’avance à rien. Ou alors on peut grimper dessus, pour au moins être vu. Il y a enfin la possibilité de les renvoyer à la figure de l’agresseur : c’est lourd et ça fait mal à tous les protagonistes, mais c’est efficace... »
Comment s’en sortir quand on est un petit garçon dans une famille apparemment très ordinaire, mais que son père est un tyran domestique et qu’un monde s’écroule autour de soi?
Un père violent, une époque qui l’est aussi, et l’Histoire qui s’en mêle : tout concourait à démolir le narrateur…à moins qu’il n’arrive à se montrer plus résistant qu’eux. »

Mon avis :
Des récits autobiographiques d’enfance difficile sous la violence familiale, j’en ai lu plusieurs. Je me souviens du premier roman d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule qui relate aussi une enfance difficile en Picardie. C’était un récit coup de poing un peu polémique. J’ai lu aussi dernièrement le récit de Marc Lavoine sur son père volage ( L’homme qui ment) , un souvenir entre affliction et respect.
Frédéric Vion s’inscrit dans la sincérité, la nostalgie et la détermination. Il met lui aussi au centre de son récit une région, La Moselle, une époque et surtout un père violent et tyrannique.
En retraçant les vies de sa famille paternelle, c’est toute l’histoire de la Lorraine qui est survolée. L’annexion d’une partie de l’Alsace Lorraine après la défaite de 1871, la récupération des mosellans issus des plaines de l’est après la guerre 14-18, la suprématie de la sidérurgie. Gabriel, l’arrière grand-père épousera ainsi Esther, fille de l’est ne parlant pas le français, employée comme bonne dans l’auberge familiale. Il sera alors le premier à travailler dans la sidérurgie à Longwy, ville entièrement pilotée par l’usine.
Leur fils aîné, Marcel épouse Odette, une catholique odieuse qui élèvera ses quatre fils en leur inculquant la dominance masculine. Odette adule particulièrement Daniel, ce fils qui devient policier et sera le père tyrannique du narrateur.
 » Tout comme sa mère, mon père considérait que l’ensemble de l’humanité se compose de supérieurs et d’inférieurs. Les inférieurs, il faut les mater. Quant aux quelques supérieurs plus ou moins légitimes que l’on révère pour l’instant, patience : un jour peut-être on les dépassera, et alors on les brisera. »
Quand Daniel se marie avec la belle et élancée Danièle, fille d’immigrés italiens, il voit surtout une jeune fille timide et modeste facile à dominer.
Professeur de français, Danièle subit tous les diktats de son mari. Il lui interdit de conduire, ne lui laisse aucun accès au compte bancaire, l’humilie, lui impose ses choix de vie et la bat.
Les deux enfants vivent sous le « sentiment permanent de terreur sous-jacente, d’alerte » qui n’a pas quitté l’auteur depuis et qui a valu un handicap au plus jeune.
Comme pour Eddy Bellegueule, les études seront une porte de sortie.
 » J’avais l’impression, sans doute justifiée, que ma vie en dépendait, que je ne pourrais sortir de mon milieu et de mon enfance ratée que grâce à la réussite scolaire. »
Si j’ai perçu un manque de structure dans le début du récit, j’ai ensuite apprécié le ton de cette confession et la nostalgie d’une époque et d’une région proches de mes origines. Avec beaucoup de naturel, sans accablement, l’auteur confie son histoire familiale. Sa voix donne beaucoup de douceur et de mérite à une mère soumise qui, pourtant parfois trouve des arrangements pour contourner les ordres de son dictateur de mari. Le jeune frère, peu évoqué n’en demeure pas moins le plus affligé dans cette histoire. Mais l’auteur a le bon goût de ne pas en faire un martyr, il lui donne juste une douceur attachante.
Avec sans doute les imperfections d’un premier roman, Frédéric Vion trouve ici le bon équilibre entre humour, colère et nostalgie pour faire de cette confession un roman sensible et sincère.

RL2015 Logo 68 bac2015

La place – Annie Ernaux

ernauxTitre : La place
Auteur : Annie Ernaux
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 128
Date de parution : 1983, Folio 1986

Auteur :
Annie Ernaux, née en  septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), est une écrivaine française, professeur de lettres. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, entretient des liens étroits avec la sociologie.

Présentation de l’éditeur :
«Enfant, quand je m’efforçais de m’exprimer dans un langage châtié, j’avais l’impression de me jeter dans le vide. Une de mes frayeurs imaginaires, avoir un père instituteur qui m’aurait obligée à bien parler sans arrêt en détachant les mots. On parlait avec toute la bouche.
Puisque la maîtresse me « reprenait », plus tard j’ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que « se parterrer » ou « quart moins d’onze heures » n’existaient pas. Il est entré dans une violente colère. Une autre fois : « Comment voulez-vous que je ne me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps ! » Je pleurais. Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancœur et de chicanes douloureuses, bien plus que l’argent.»

Mon avis :
Une fois de plus, Annie Ernaux écrit un livre clair et direct sur une période de sa vie. Elle revient ici sur la mort de son père à l’âge de soixante sept ans (l’épitaphe laisse supposer soixante neuf…), en 1967, deux mois après ses épreuves pratiques du CAPES. Si, à ce moment, elle avait pris de la distance par rapport à sa famille, se creusant le fossé entre le monde paysan de leurs origines et celui plus bourgeois de sa nouvelle vie, elle ne peut que des années plus tard reconnaître la vie digne « soumise à la nécessité » de son père.
Né deux ans avant le siècle, il a dû travailler tôt, engagé dans une ferme. Il n’est entré dans le monde qu’à son incorporation au régiment. Mariée à une fille des usines, orpheline de père, mais sachant lire et compter, il cherche à s’installer en prenant un café-épicerie près du Havre. A l’approche de la guerre, les affaires ne sont pas terribles et le père doit reprendre un second travail dans une raffinerie.
Courageux, il ne ménage pas sa peine afin de ne jamais retomber dans la misère du monde paysan.
Annie, à l’adolescence, souffre de leur manque d’éducation, de leur vie routinière, de leur satisfaction avec presque rien. Les études lui permettent de sortir de ce monde rural ce qui tracassent un peu les parents. Souci du qu’en dira-t-on, peur de voir s’éloigner leur fille.
Et le premier éloignement creuse encore davantage le fossé, surtout avec un gendre plutôt issu de la bourgeoisie.
Mais derrière ce fossé inéluctable qui se creuse entre des parents un peu rustres et une jeune femme promise à un bel avenir d’intellectuelle, il y a une reconnaissance envers le père (et la mère) qui ont toujours relever les manches pour assurer une vie digne à la famille, qui savaient être heureux avec ce qu’ils avaient, qui rêvaient en le craignant que leur fille réussisse une meilleure vie.
Ce livre est un très bel hommage à un homme qui, malgré les difficultés liées à son époque et ses origines, a toujours gardé sa dignité et a tendrement élevé et accompagné sa fille vers une vie meilleure. La reconnaissance de l’adulte succède à la gêne de l’adolescente.
Cette évocation autobiographique touche particulièrement une fille de parents modestes mais généreux.

Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Retrouvez son avis ici.

New Pal 2015 orsec 2015reading

 

 

 

Baumes – Valentine Goby

gobyTitre : Baumes
Auteur : Valentine Goby
Editeur : Actes Sud
Collection : Essences
Nombre de pages : 72
Date de parution : 8 octobre 2014

Auteur :
Valentine Goby est née en 1974. Elle est notamment l’auteur de L’Échappée (Gallimard, 2007), Qui touche à mon corps je le tue (Gallimard, 2008), Des corps en silence (Gallimard, 2010) et Banquises (Albin Michel, 2011). Elle écrit également pour la jeunesse. Kinderzimmer (Actes Sud, 2013) est son huitième roman.

Présentation de l’éditeur :
Je me demande si le père de mon père, que je n’ai pas connu, portait l’odeur d’usine dans toute sa peau et tout son vêtement. S’il rentrait lui aussi imprégné d’essences pures, si sa présence provoquait de semblables, silencieuses apocalypses, pouvait défaire le monde dans lequel il surgissait, en imposer un autre, avec ses propres protocoles, que sa disparition renversait aussitôt et les souris dansaient. S’ils se sont transmis ça, en même temps que le patronyme, le patriarcat, la maison magnifique parmi les oliviers : cette capacité à occuper l’espace, le saturer. Le confisquer.
Valentine Goby aborde ici ouvertement le récit autobiographique. Pour Essences elle revisite son enfance à Grasse, pays des parfumeurs et territoire du père, à travers les odeurs qui ont façonné les premières années de sa vie, de séduction en crises d’asthmes…

Mon avis :
Après ma révélation en lisant Kinderzimmer, je ne pouvais que plonger à nouveau dans l’écriture sensuelle de Valentine Goby. Et cette fois, avec ce récit autobiographique, les sens sont encore davantage en éveil avec le parfum et la musique.
 » Tu existes, intrinsèquement, grâce à ton odeur, tu es quelqu’un. »
Avec un père « Indiana Jones des parfums qui parcourt la planète à la recherche de plantes » et revient de l’usine de Grasse saturé et envahissant d’odeurs, Valentine n’a pas grand chose à apprendre dans le roman de Süskind. Si ce n’est que « l’écriture de Süskind fabrique des parfums« .
Très jeune, elle a voulu exister pour ce père omniprésent et absent, en trouvant son parfum. Son choix se porte sur Paris, Paris d’Yves Saint Laurent. Pas vraiment pour son trop jeune âge, mais elle s’identifie, elle marque son territoire, peut-être en réponse à son père.
 » J’aurais voulu que mon père croie aux fantômes. A mes terreurs. Accepte notre monde aux règles floues, chaque jour réinventées, sans autre point de mire que la joie et l’amour fou, qu’il s’y love un instant pour voir. Me voir. »
C’est l’époque aussi où elle tourne le dos aux cours de piano traditionnels pour découvrir sa musique en toute liberté.
«  comme le parfum, le piano dessine un lieu pour moi, le corps de mes treize ans, qui porte Paris et fatigue ses tendons en morceaux tourmentés et uniques. »
Lorsque, plus tard, à New York elle sera Peau (celle sur qui on teste l’évolution des odeurs) pour une entreprise américaine de parfum, elle se laisse une nouvelle fois dominer par l’odeur des autres.
Puis au Vietnam et aux Philippines, elle découvre les odeurs de nourriture, et en revient purifiée avec son père au chômage qui l’avait enfin rejointe.
De retour à Paris, elle publie son premier livre. « Le roman me signe comme Paris m’a signée à l’adolescence. » Elle adopte alors un autre parfum, Poême, une odeur que son père ne supporte pas mais qu’elle impose comme sa signature.
En tant qu’écrivain, elle lit davantage et découvre dans ses lectures les odeurs des sentiments (odeur d’angoisse, de peur, de chagrin…), une chose qu’elle saura elle-même apprivoiser, me semble-t-il.

Au travers du métier de son père, de l’environnement olfactif de son enfance, Valentine Goby nous offre une belle façon d’évoquer son initiation, avec toujours autant de fluidité et de maîtrise dans son style. Et l’on comprend un peu mieux ses influences avec ces baumes qui sont à la fois une odeur naturelle  et une préparation utile pour cicatriser les plaies.

rentrée bac2014

 

 

 

Une enfance de rêve – Catherine Millet

Titrmillete : Une enfance de rêve
Auteur : Catherine Millet
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 283
Date de parution : avril 2014

Auteur :
Catherine Millet, née en 1948 à Bois-Colombes, est critique d’art, commissaire d’exposition et écrivain français. Fondatrice de la revue Art Press, personnalité de l’art contemporain, elle s’est fait connaître du « grand public » avec son livre La Vie sexuelle de Catherine M..

Présentation de l’éditeur :
Catherine Millet a entrepris ce récit où elle raconte son enfance, son père et sa mère, pour essayer de comprendre comment on peut grandir sans se fabriquer une morale, et comment peut naître le désir d’écrire.

Mon avis :

«  Car la vie dédoublée suppose non pas de s’absenter du monde pour rejoindre un monde imaginaire, mais au contraire d’être hyper-présent dans le monde, sensible au plus petit détail qui le constitue, au moindre phénomène qui le traverse. »

Pour écrire ses romans autobiographiques et surtout celui-ci, Catherine Millet s’est imprégnée de l’ambiance familiale, des premiers jours d’école, de ses lieux de vie et de vacances, de ses lectures. Mais elle va au-delà de son expérience personnelle pour donner un éclairage psychanalytique très intéressant sur l’enfance et l’adolescence.
Enfant d’un couple désuni : sa mère Simone a rejeté son père Louis dès son retour d’un camp de prisonniers . Sœur aînée de Philippe, un garçon violent et capricieux né d’une relation adultère. Vivant à cinq dans un deux pièces de Bois Colombes. A défaut d’une enfance de rêve, Catherine a dû grandir très vite et vivre dans les « rêvasseries » et les décors de la littérature ou du cinéma.
 » Si les enfants des couples ratés grandissent plus vite que les autres, c’est bien sûr parce qu’ils ont accès au versant noir de la réalité conjugale, c’est parce qu’ils sont propulsés de plain-pied dans la vie des adultes, dont ils deviennent en quelque sorte les égaux. »
Les mots, la poésie, les livres sont très vite des fenêtres sur d’autres horizons.
 » Quand le goût des livres vient tôt, il tient à sa fonction de fenêtre sur d’autres horizons plus ou moins extraordinaires, mais s’y ajoute le statut de l’objet livre, de propriété facile à acquérir; il est le premier bien que l’on peut avoir pour soi, égal aux biens des adultes, et non pas leur imitation, comme le sont les jouets. »
De l’enfance où imaginaire et réel cohabitent à l’adolescence où les acteurs ou le succès de la jeune Françoise Sagan la font rêver. Tout s’imbrique entre réalité et littérature de ses visites à la mer ou dans un château à la littérature de Victor Hugo ou de Chateaubriand. Car, depuis son plus jeune âge, même si elle n’ose l’avouer, elle se sent écrivain comme si  » supporter ces maux était la promesse d’une vie extraordinaire. »

Ce qui m’a le plus touchée dans ce « documentaire« , comme l’appelle l’auteure, c’est cette intelligente et perspicace façon de comprendre l’enfance et l’adolescence. L’auteure met en évidence simplement le fossé entre la perception d’un adulte et celle d’un enfant souvent lié à l’apprentissage du langage ou des conventions sociales. De même, les doutes, la solitude, la découverte du corps, la recherche permanente de la reconnaissance des adolescents sont clairement explorés.
«  Rien ne manque autant, au seuil de l’adolescence, que l’ami qui soit à la hauteur des ambitions que nous portons en nous sans être capables de les décrire, l’ami qui comprendra sans qu’il y ait à lui donner des explications. »
Quelques touches de souvenir, mais surtout la perception d’une enfant et d’une adolescente face aux violences conjugales, au désarroi du père, à la folie obsessionnelle de la mère, à l’accident de son frère. Comprendre comment elle grandit avec une maturité précoce, un désir d’écrire et un corps qui se révèle entre masturbation et premières règles.

Une enfance de rêve est à la fois un récit personnel sur ce qui orientera la vie et le métier de l’auteure mais aussi et surtout un documentaire d’initiation bien analysé qui servira plus généralement à comprendre les peurs de l’enfance et les doutes de l’adolescence.

Je remercie babelio et les Éditions Flammarion pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse Critique.

tous les livres sur Babelio.com

LOGO coupe du monde des livres CHALLENGE papier

Le soleil, l’herbe et une vie à gagner – Charles et Thierry Consigny

consignyTitre : Le soleil, l’herbe et une vie à gagner
Auteurs : Charles et Thierry Consigny
Éditeur : JC Lattès
Nombre de pages : 263
Date de parution : août 2011

Résumé :
« Mon père était venu un jeudi matin me cueillir à l’hôpital après un bad trip de cocaïne, après que je lui ai expliqué méthodiquement l’ampleur de mon désastre affectif, le manque, la souffrance d’être homo, le dégoût des hommes. L’humanité me dégoûte. » 

L’Hôtel-Dieu, un matin d’hiver. Thierry va chercher Charles, son fils. A vingt ans, Charles vit une descente aux enfers : la drogue, les dettes et un chagrin d’amour. Il aura fallu cette nuit terrible pour que Thierry mesure toute la détresse de son fils. 
Pour ne pas s’effondrer, et pour aider Charles à goûter à nouveau à la vie, le père et le fils vont entreprendre ce récit à deux voix, sans en connaître la fin. Où l’on découvre que les failles, la peur de grandir, la peur de vivre aussi, se répondent. La coke, le sexe, la culpabilité, la mort de Lara, leur sœur et fille, l’argent se mélangent à la douceur, la tendresse, les rires. C’est l’hiver et leur vaste chantier est une magnifique ode à l’amour et à l’espoir. 
Une histoire qui se joue à Paris, à l’île d’Yeu et en Bourgogne, dans la maison de famille. On y retrouve le charme des souvenirs d’enfance, la cruauté des coups du sort et le désenchantement des enfants gâtés. Tant de vies sont ratées, mais pour ces deux-là, tout commence.

Mon avis:
Le soleil, l’herbe et une vie à gagner  est un roman autobiographique à deux voix.
Le père, Thierry Consigny évoque le passé dont la noyade de sa fille, son divorce, ses enfants, ses liaisons. Son discours est empreint de remords. Il reconnaît ses infidélités, le mal ainsi causé à ses femmes et ses enfants.

L’étalage de luxe et de cette vie bourgeoise m’exaspère un peu et j’ai eu du mal à croire à ses regrets et ses envies de suicide.
Le discours du fils, Charles, est violent, franc et curatif. Son amour pour Nathan est omniprésent, sincère et inaltérable, sûrement en opposition aux amours légères de son père. Il « vomit » son dégoût de la vie. Il ne supporte plus la vie de son père, celle des habitants de l’île Saint Louis, des gens de la mode.

Est-ce la mort de sa sœur, l’inconstance de son père qui ont pourri sa vie, altérer sa façon d’aimer ?
L’ensemble des deux textes amène le lecteur à réfléchir sur le couple, l’éducation, la mort, l’homosexualité, la drogue, les familles recomposées.
Le style littéraire est riche et les auteurs font de nombreuses références aux œuvres littéraires.
Le père et le fils se dévoilent énormément dans ce roman et ces confessions sont très courageuses. Leurs
expériences peuvent être utiles au lecteur et en ce sens, ce récit, très personnel n’est pas une simple confession polémique mais une réelle réflexion sur un mode de vie.