Le procès du cochon – Oscar Coop-Phane

Titre : Le procès du cochon
Auteur : Oscar Coop-Phane
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 128
Date de parution : 9 janvier 2019

 

Du XII au XVIIe siècle en Europe, les hommes jugeaient les animaux. En forme de pièce de théâtre ou de texte allégorique, Oscar Coop-Phane mène tambour battant les différentes phases du crime, du procès, de l’enfermement et de l’exécution d’un cochon.

Dès le départ, l’auteur entretient une ambiguïté volontaire sur la nature de l’animal. en le personnifiant ( « son esprit », « on ne lui avait jamais offert de fauteuil« ), le lecteur imagine davantage un rôdeur, un sans-abri plutôt qu’un animal à quatre pattes.

Si le cochon est indéniablement coupable, il a mordu à mort un bébé reposant dans son couffin pendant que la mère vaquait à ses occupations, il inspire la sympathie. Avec « ses crises qui le tétanisent depuis qu’il est né« , son impossibilité de s’exprimer, sa peur, son manque de dignité, le coupable émeut.

 » On ne l’a jamais rendu digne – et maintenant, on l’estime digne d’être jugé! »

Lors de chaque partie, l’auteur prend le temps de détailler chaque personnage, son rôle dans la société et dans cette affaire : la famille, le docteur qui pratique l’autopsie, le commissaire, l’avocat de la défense, le prêtre et le bourreau, « l’homme qui règle les comptes. »
Parfois de manière grandiloquente ou humoristique, les scènes prennent de l’ampleur. Quel plaisir de lecture!

 » Une femme a perdu le fruit de sa chair. Un homme, son héritier. »

Derrière cette fable, j’y vois une satire de notre société qui se défoule sur des boucs émissaires.

 » A tant vider le sang des autres, on se vide du sien. »

Avec ce récit étonnant, Oscar Coop-Phane déploie tout son talent littéraire déjà remarqué dans Mâcher la poussière et livre un texte court qui invite à la réflexion. Un auteur que je continuerai à suivre à chaque parution.

 

Anima – Wajdi Mouawad

Mouawad
Titre : Anima
Auteur : Wajdi Mouawad
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 390
Date de parution : Août 2012

 

Où est la frontière entre l’humain et l’animal? Pour Wahhch Debch, le héros de ce roman, les deux termes semblent parois se mêler.
La découverte de sa femme sauvagement assassinée ouvre une brèche dans son passé. Si la police identifie rapidement l’assassin, Welson Wolf Rooney, elle ne se presse pas pour l’arrêter dans la réserve des Mohawks où il est parti se cacher. Wahhch a besoin de le rencontrer pour s’assurer qu’il n’est pas responsable de la mort de sa femme.
C’est donc lui qui part dans la réserve amérindienne. Là, le vieux Coach l’aide dans sa quête.
Meurtres, rencontres, violence animale et humaine, le chemin est douloureux jusqu’à la rencontre de son passé.
«  Que faire des fragments éclatés de son histoire? Fragments qu’il ne cesse de ressasser, incapable d’en raccorder les parties… »

Le récit est violent avec la description insoutenable de meurtres, les combats de chiens, la dure réalité de la loi de la nature.
Mais avec ses yeux faïencés, son silence, son animalité, Wahhch est un être touchant, sous le joug d’une malédiction qui lui interdit à jamais le bonheur.
 » Il y a des êtres qui nous touchent plus que d’autres, sans doute parce que, sans que nous le sachions nous-mêmes, ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. »
C’est sombre, noir, violent mais Wahhch possède une vraie bonté en lui, celle qui la lie à des chevaux maltraités, à un chien monstrueux qui devient son plus fidèle ami ou à cette jeune fille Winona meurtrie dans sa chair et son âme.

Rencontrer l’assassin de sa femme, traverser les terres du Canada et des Etats-Unis, fouler des lieux où la guerre de Sécession a fait rage comme Carthage ou Lebanon, Liban en anglais et ville du Missouri et ainsi faire resurgir ce qui s’est passé cette nuit de septembre 1982 où  » des centaines de chrétiens, sous le regard de centaines de juifs, ont massacré des centaines d’Arabes. »
Enterré vivant à l’âge de quatre ans avec des corps de chevaux lors du massacre de Sabra et Chatila où toute sa famille fut massacrée devant ses yeux, Wahhch vit dans le malheur et la douleur engendrée par la permanence de la mémoire. Qui l’a sauvé de cette mort certaine?

Non seulement, l’histoire est forte et prenante mais la construction n’en est pas moins étonnante. Chiens, poissons, oiseaux, serpents, singe, araignée, souris cité par leur nom latin en tête de chapitre sont les narrateurs de cette histoire pendant toute la première partie. Chaque animal a sa façon de s’exprimer, donnant ainsi une forme narrative surprenante.
 » J’ai su alors que cet homme avait lié il y a longtemps, et d’une manière par lui seule connue, son destin à celui des bêtes. »

Si ce récit comporte des scènes insoutenables, l’ensemble est d’une rare densité et d’une grande force tragique en faisant un roman inoubliable.

Je remercie Joëlle et Eimelle qui m’ont accompagnée pour cette lecture.

Retrouvez aussi l’avis de Miriam Panigel

Pal

Truismes – Marie Darrieussecq

darrieussecqTitre : Truismes
Auteur : Marie Darrieussecq
Éditeur: P.O.L
Nombre de pages : 158
Date de parution : août 1996

J’avais déjà eu beaucoup de mal à entrer dans un précédent roman de  Marie Darrieussecq ( Il faut beaucoup aimer les hommes) mais j’avais  entendu parler de Truismes comme un conte fou, fascinant, émouvant qui a choqué mais fait le succès de l’auteur.
L’approche est effectivement originale mais je ne suis pas parvenue à aller au bout de la transformation. Le côté malsain m’a éloignée de toute poésie et de toute morale.
La narratrice est une belle jeune fille saine. Après de longues recherches, elle finit par se faire engager par une chaîne de parfumerie de luxe pour un demi smic après un entretien d’embauche très déshabillé. Il fallait bien mesurer ses compétences puisque sa clientèle sera presque exclusivement masculine. Très vite, les démonstrations de produits dans l’arrière salle tournent aux séances de massage de plus en plus érotiques.
Après plusieurs fausses couches, curetages, la narratrice ne cesse de se transformer. Absence de règles, prise de poids, elle se nourrit de fleurs, de glands, ayant une profonde aversion pour tout ce qui vient du cochon. Le récit sombre vite dans le sordide sous la plus grande indifférence, acceptation de la narratrice. C’est sûrement ce qui m’a le plus gênée dans ce conte cruel, cette soumission, voire ce plaisir que la narratrice finit parfois par prendre ou même rechercher dans ses situations scabreuses.
Je comprends l’objectif de l’auteur de montrer comment la goujaterie des hommes peut transformer une jeune fille saine, de stigmatiser l’aliénation de la femme et de faire ressortir l’animalité de l’être humain et j’admire ce superbe exercice littéraire mais je peine à lire de telles évocations de la femme.

Je crois que l’univers de Marie Darrieussecq n’est pas pour moi.

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A la table des hommes – Sylvie Germain

germainTitre : A la table des hommes
Auteur : Sylvie Germain
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 262
Date de parution : 7 janvier 2016

Je suis rarement déçue par un roman de Sylvie Germain depuis que j’ai découvert son univers à la limite du fantastique avec Magnus. Depuis trente ans, cet auteur construit une œuvre intéressante qui tente de répondre à l’essentiel : qu’est-ce qu’un être humain?. En philosophe, elle interroge notre rapport à Dieu loin de toute bigoterie et toute habitude irréfléchie.
En prenant généralement le biais du conte, elle nous entraîne dans un monde fabuleux pour mieux mettre en exergue les dérives du monde réel. Et ce nouveau roman, A la table des hommes, en est un très bel exemple.
Dans un pays dévasté par la guerre, un porcelet fait l’expérience de la survie. Allaité par une mère en deuil, sa confiance en l’homme sera vite rompue. De tous les animaux qui l’accompagneront dans sa fuite, seule une corneille sera son « point d’ancrage magnifiquement mobile dans la fluidité du temps. »
Enfant sauvage recueilli par Ghirzal, une vieille du village, celui qu’on surnomme Babel va faire l’expérience de l’humanité en la personne de Tomka, un jeune revanchard prêt à malmener les plus faibles.
Contraint à l’exil afin de ne plus être la tête de Turc d’un village meurtri, l’enfant part avec Yelnat, un vieux clown sauvage et trouve refuge chez deux frères, Clovis et Rufus.
Babel est un drôle de garçon. «  Il y a chez lui un alliage de candeur et de gravité, de douceur et de robustesse qui l’étonne. Il se tient de plain-pied avec la vie, avec le monde, sans leur demander des comptes, sans rien apprendre de plus que ce qu’il en reçoit. Il entretient avec les bêtes une complicité tacite, et partage avec une corneille une amitié plus intime qu’avec quiconque. Il donne l’impression d’habiter le temps comme une demeure paisible, ou plutôt de le traverser à la façon d’un animal parti en transhumance et qui parcourt de longs espaces à pas pesés et cadencés, sans se soucier de la durée du trajet ni des difficultés qu’il risque d’avoir à affronter en chemin, mais en jouissant de chaque instant. Une jouissance placide, de basse et continue intensité que des imprévus malencontreux peuvent perturber, certes, parfois mettre à l’épreuve, mais non anéantir. »
Au delà de l’apprentissage de la langue, Babel découvre une famille tutrice qui l’aide à entrer dans la vie. En faisant de Clovis un blogueur aux textes et dessins irrévérencieux, épinglant des dignitaires religieux de diverses obédiences, frappé par la bassesse de l’espèce humaine, Sylvie Germain donne à comprendre la finalité de sa fable.
Au delà de rappeler que les créations divines sont l’ensemble du monde animal et végétal, elle n’hésite pas à dénoncer l’orgueil de l’homme qui par exemple condamne la vache folle de ses dérives commerciales.
Sous une très belle fable, l’œil critique de l’auteur sur les faits actuels nous rappelle que  » le destin de tous les vivants est égal » et que c’est souvent l’homme qui devient ce dévastateur  » animé par la haine de la beauté et de la créativité. »

Un livre « coup de cœur » que je vous recommande vivement.

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