Héritage – Miguel Bonnefoy

Titre : Héritage
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 256
Date de parution : 19 août 2020

 

 

Né d’une mère vénézuélienne et d’un père chilien, un pied en France où il est né et le cœur en Amérique du Sud, Miguel Bonnefoy continue dans la veine picaresque avec ce qui semble être son héritage.

L’exil se fait ici dans l’autre sens mais qui sait si le destin ne nous promet des allers et retours d’un continent à l’autre.

Celui que l’on appellera le vieux Lonsonier ( nom issu d’un quiproquo au service de l’immigration), vigneron du Jura quitte Lons-le-Saunier quand il perd toutes ses vignes à cause du phylloxera. Il embarque sur un bateau en direction de la Californie mais le destin ou la magie noire le fait échouer à Valparaiso. Très vite, il implante plusieurs domaines, se marie avec Delphine Moriset et s’installe dans une maison rue Santo Domingo près du fleuve Mapocho. Le couple aura trois fils qui, fiers de leur sang français, s’engagent pour défendre la France lors de la première guerre mondiale. Seul Lazare en reviendra, un bout de poumon en moins et le regret d’avoir condamné Helmut Drichman, un voisin parti se battre dans le camp ennemi. Et oui, la guerre a ce côté aberrant qui oblige parfois des voisins à se battre dans des camps adverses!

Au fil des années, nous ferons la connaissance de la descendance du vieux Lonsonier, des idéalistes qui vivent leur passion jusqu’au bout. La femme de Lazare, issue d’une famille de musiciens, voue une passion pour l’ornithologie. Leur fille Margot rêve de voler mais dans un avion. 

Le registre picaresque prend un peu de gravité lorsque le fils de Margot, Ilario Da est arrêté et torturé par la junte militaire. Guerres et dictatures ont eu raison de la folie heureuse d’une famille insouciante et fantaisiste.

Héritage est dans la continuité de Sucre noir. On y retrouve d’ailleurs la famille Bracamonte. Les  tribulations picaresques de personnages hauts en couleur, la touche d’exotisme et de magie, le ton ironique sont la marque de fabrique de l’auteur. Mais à trop jouer la carte du rocambolesque, l’auteur me fait oublier l’essentiel du livre. L’exil, aussi douloureux soit-il, a cette richesse de propager les idées, de maintenir un patrimoine. L’exil de vignerons après l’extinction complète des vignes en France a permis de continuer à cultiver nos cépages en Californie ou en Amérique du Sud. Des cépages qui ont ensuite pu être réimplantés en France. Quelque soit l’endroit où l’on vit, il y a toujours au fond du cœur un sentiment patriotique qui pousse ici les jeunes à s’engager pour défendre leur pays d’origine dans des guerres souvent absurdes à leurs yeux.

C’est toujours un réel plaisir de lire un roman de Miguel Bonnefoy. On voyage, on s’immerge dans une autre dimension, on se délecte des aventures de personnages truculents. Avec plus de retenue, de nuances, de sensibilité, Le voyage d’Octavio, premier roman de l’auteur , reste toutefois mon préféré.

La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez

Titre : La disparition de Josef Mengele
Auteur : Olivier Guez
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 240
Date de parution : 16août 2017

C’est avec la minutie, la distance nécessaire, le professionnalisme d’un journaliste qu’Olivier Guez nous entraîne dans cette enquête sur la fuite de Josef Mengele, le médecin nazi surnommé l’ange de la mort depuis ses expériences visant à atteindre la pureté de la race dans le camp d’Auschwitz de mai 1943 à janvier 1945.

En juin 1949, Joseph Mengele débarque seul à Buenos Aires sous le nom de Helmut Gregor. Sa femme Irène et son fils Rolf n’ont pas souhaité le suivre. Aidé par un réseau d’anciens nazis déjà bien installé en Amérique du Sud, Mengele profite dans un premier temps de l’admiration de Juan et Evita Perón pour le fascisme.
« A la fin des années 1940, Buenos Aires est devenue la capitale des rebuts de l’ordre noir déchu. »
Adolf Eichmann y débarquera aussi en juillet 1950.

Grâce à l’argent de l’entreprise familiale des Mengele et au vaste réseau nazi, Mengele qui, entre temps a épousé sa belle-sœur par intérêt, vit tranquillement et richement en Argentine jusqu’à la guerre civile et la fuite de Perón au Panama.
Mais L’Allemagne se réveille, des juifs témoignent. En 1956, un mandat international est lancé contre Eichmann. Mengele, apeuré s’enfuit au Paraguay. Il obtiendra la nationalité paraguayenne en novembre 1959.

Après l’arrestation d’Eichmann, le Mossad s’intéresse à Mengele qui fuit, cette fois au Brésil. Un couple de fermiers, Geza et Gitta Stammer accepte de l’héberger, moyennant des récompenses financières de plus en plus exigeantes. Il faut dire que cet hôte est particulièrement encombrant et désagréable.
La traque se resserre de plus en plus, Mengele vieillit et devient de plus en plus acariâtre.

Le récit de Olivier Guez, sans jugement, se concentre sur les faits. Mais les aléas internationaux de la traque, le soutien intense du réseau nazi, les relations personnelles de Mengele avec ses proches mettent en évidence la complexité et l’atrocité du sujet. Nul besoin de s’attarder sur l’évocation de ses agissements pendant la guerre, de son comportement odieux pour comprendre toute la noirceur de cet homme.

Rolf, le fils de Josef Mengele évoque pourtant la question philosophique inévitable du devoir, de la responsabilité individuelle ou collective, du remords éventuel dans cette tragédie.
«  Le vieux n’éprouve-t-il aucun regret, aucun remords? Est-il la bête cruelle que les journaux décrivent? Est-il à ce point malfaisant et dégénéré? Peut-il l’aider à sauver son âme? Et lui, Rolf, est-il un être mauvais par sa faute? »
Peut-on encore se demander si ces nazis tortionnaires n’étaient « qu’un rouage parmi d’autres » et n’ont fait que leur devoir de soldat, ni plus ni moins qu’un pilote qui largue ses bombes sur une ville en territoire ennemi ?

D’une belle écriture littéraire, Olivier Guez propose davantage une enquête. Certes passionnante, juste et bien documentée. Mais le sujet reste difficile et le personnage si détestable que je ne serais pas allée naturellement vers ce roman. Constater qu’un tel bourreau s’en tire si bien en continuant à profiter des autres est insupportable. Mais cela ne peut être reproché à l’auteur.

Pour compléter votre lecture, dans un genre différent,plus romancé, je vous conseille Wakolda de Lucia Puenzo.

J’ai lu ce roman en tant que jurée du Prix Landernau.

L’ouzbek muet et autres histoires clandestines – Luis sepulveda

sepulvedaTitre : L’ouzbek muet et autres histoires clandestines
Auteur : Luis Sepulveda
Littérature chilienne
Titre original : El uzbeko mudo y otras historias clandestinas
Traducteur : Bertille Hausberg
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 152
Date de parution : 2 avril 2015

Auteur :
Luis Sepúlveda est né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du Chili.
Le Vieux qui lisait des romans d’amour, son premier roman traduit en français a connu un très grand succès dans le monde entier, il est traduit en 35 langues.
Ses œuvres sont aujourd’hui des best-sellers mondiaux.

Présentation de l’éditeur :
Il était une fois, dans les années 60 du siècle dernier, des pays où la politique occupait une place primordiale dans la vie des jeunes gens. Au Chili comme ailleurs, le langage était codé et les slogans définitifs. Mais on est très sérieux quand on a dix-sept ans à Santiago du Chili et qu’on s’attaque au capitalisme avec un succès mitigé. On peut monter une opération contre une banque pour financer une école et utiliser toute la logistique clandestine pour trouver du lait en poudre pour empêcher un bébé de pleurer ; chanter Blue Velvet en plein hold-up pour que les clients présents dans la banque n’aient pas peur ; se tromper d’explosif et rentrer à pied ; préférer la musique américaine à la dialectique marxiste pour séduire les filles ; apprendre le taekwondo qui rend les Coréens du Nord invincibles et trouver contre leur champion des solutions créatives… En état de grâce littéraire, Luis Sepúlveda nous raconte ces histoires irrésistiblement drôles et tendres en hommage à un temps où on pouvait rêver “d’être jeune sans en demander la permission”.

Mon avis :
Luis Sepulveda nous propose un recueil de nouvelles où l’on oscille entre l’humour et le tragique des révolutions sud-américaines. Et c’est bien souvent l’humour ou la tendre dérision qui l’emporte.
Parce que la Révolution est l’affaire de jeunes idéalistes qui pensent aussi à la musique et aux filles. Parce que ces jeunes ont des rêves, qu’ils respectent souvent les plus faibles mais manquent parfois d’expérience.
Derrière cette légèreté de la jeunesse, Sepulveda n’hésite pas à glisser que bon nombre de ces idéalistes ont perdu la vie lors de combats.
Sepulveda était étudiant lorsqu’il est emprisonné sous le régime de Pinochet. C’est donc avec nostalgie qu’il revit cet engagement, rendant ainsi hommage à la jeunesse perdue des militants.

Il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans cette dualité. J’ai commencé à accrocher à la troisième nouvelle avec El Flaco qui matraque Blue Velvet lors d’un casse de banque.  Sepulveda va même jusqu’à faire de l’ironie sur le jargon révolutionnaire. J’ai beaucoup aimé la cinquième nouvelle qui nous émeut sur la personnalité d’un révolutionnaire abandonnant sa vie de famille suédoise pour repartir au Nicaragua malgré des épisodes antérieurs périlleux au Chili. Être révolutionnaire est l’engagement d’une vie.
Alors, l’intérêt est fixé et le sourire continue avec ces voleurs au grand cœur qui venge la mort de deux militants, la méthode Djoutché qui réserve une belle leçon de Tae Kwon Do, ou cette course poursuite après des condors, cadeaux du gouvernement chilien à Cuba.
L’humour et l’ironie sont omniprésents,  » Les bibles méthodistes et les livres rouges offraient le meilleur papier à rouler. » mais la dernière nouvelle rappelle la gravité avec l’histoire du déserteur témoin de l’exécution du Che par l’armée bolivienne.

Humour et Histoire par un grand auteur chilien, ça ne se rate pas!

 

 

 

La convergence des alizés – Sébastien Lapaque

lapaqueTitre : La convergence des alizés
Auteur : Sébastien Lapaque
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 337
Date de parution : août 2012

Présentation de l’éditeur :
A l’équateur, où se rencontrent les vents des deux hémisphères, la convergence des alizés provoque des turbulences atmosphériques variées en poussant l’air à s’élever. Etudiante en géographie à l’université de Belém, Helena Bohlmann est fascinée par ce phénomène auquel elle a consacré des pages et des pages.
Mais c’est par quelques mots seulement, je t’aime, je t’aime, je t’aime, qu’elle a signé sa disparition soudaine, laissant Zé, son amant, dans l’attente, l’anxiété, puis l’impérieux besoin de la revoir. Forçant son naturel mélancolique, Zé quitte alors l’Amazonie pour Rio de Janeiro, l’ancienne capitale brésilienne, qu’il ne connaît pas. Guidé par son intuition et par des signes mystérieux, il est persuadé de retrouver Helena. La convergence des alizés est un jeu de pistes trompeur dans lequel une quarantaine de personnages incarnent tous les visages du Brésil sur un enivrant manège romanesque. Histoire, musique, politique, football, paysages : le pays entier se livre au lecteur comme un nouvel amour. Et la jeunesse du Sud prend le pouvoir pour désigner les possibles de notre temps. Les surprises de l’amour, les bonheurs de l’amitié, l’érudition et la fougue animent l’écriture de Sébastien Lapaque, illuminant cette fusion ardente du romanesque et de
la subversion.

Mon avis :
Le personnage principal de ce roman est le Brésil que l’auteur nous décrit dans sa vie au quotidien, sa géographie et son histoire. J’ai même pensé que l’histoire des personnages n’était qu’un prétexte à mettre en lumière ce pays.
Le début du récit présente les très nombreux personnages qui sont initialement sans points communs. On y trouve les deux frères Cardero qui tentent de faire fortune dans de sombres combines de trafic de drogue, Gabriela qui se mêle au milieu pour se payer une autre vie, Zelda qui brouille son identité, Ricardo un
animateur vedette de TV Mundo qui rêve de faire un film sur l’histoire du pays et Zé qui débarque au Brésil pour retrouver Helena, la femme qu’il aime et qui a disparu soudainement.
Helena travaillait pour une association, Apocalypse Agora centrée sur les problèmes d’environnement. Pourquoi a-t-elle disparu subitement?
Par contre, les histoires qui auraient pu être passionnantes (recherche d’une jeune femme disparue et trafic de drogue) s’effilochent au fil des pages, se noient dans la vie brésilienne. Zé paraît parfois plus intéressé par ses recherches sur Borgès que sur Helena.
Il faut reconnaître que l’auteur connaît bien le pays avec toutes ses passions que sont le football, la musique (Chico Buarque), la littérature (Borges), la cuisine ( le feijoada carioca). Il évoque rapidement les favélas avec la drogue et la prostitution enfantine et la politique de Lula.
Pour les amateurs de l’Amérique du Sud, ce roman est une mine d’information mais il est dommage que l’auteur n’ait pas su y inscrire  l’histoire de ses personnages avec davantage de rythme.