L’enfant de la prochaine aurore – Louise Erdrich

Titre : L’enfant de la prochaine aurore
Auteur : Louise Erdrich
Littérature amérindienne
Titre original : Future home of the living god
Traducteur : Isabelle Reinharez
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 416
Date de parution : 6 janvier 2021

 

Dans ce monde que l’on pressent en révolution biologique et culturelle, Cedar Hawk Songmaker, fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, enceinte de quatre mois, écrit à son enfant pour témoigner du basculement du monde.

Mais le bouleversement est aussi intime. A l’heure d’être mère, Cedar  part à la recherche de ses parents biologiques. Elle rencontre sa famille indienne. Mary Potts, alias Trésor, sa mère, n’a pas eu le choix dans sa jeunesse. Menant une vie de débauche, son bébé lui avait été retiré. Aujourd’hui, Cedar découvre une famille plutôt aisée grâce à Eddy, propriétaire d’une station service, bipolaire et écrivain à ses heures perdues. Ils sont engagés dans le conseil tribal, militent pour l’installation de lieux de culte en hommage à Kateri Tekakwitha, la sainte patronne des amérindiens. Cedar se découvre une demi-soeur, une adolescente bordélique, embringuée comme beaucoup de jeunes amérindiens des réserves, dans l’alcool et la drogue. Eddy se révèle un confident rassurant. C’est le premier auquel elle avoue sa grossesse.

Une grossesse qui la met en danger. Le gouvernement, voulant contrôler les accouchements, arrête toutes les femmes enceintes. Cedar se terre dans son petit appartement, bientôt rejointe par Phil, le père du bébé.

« Personne ne sait rien avec certitude. »

Les origines du chaos, les explications sur l’évolution à rebours du genre humain restent particulièrement floues. Si certains faits étonnent par leur invraisemblance,  Louise Erdrich explore plutôt l’ambiance du chaos : la fuite, la planque, les dénonciations, l’enfermement en hôpital. La lutte d’une mère pour son futur enfant est mise en avant, ce qui est une réponse à un avortement préalable et une adoption.

« Il y a toujours quelqu’un dans ce monde qui souffrira en votre nom. Si votre tour est venu de souffrir, souvenez-vous en. Quelqu’un a souffert pour vous. Voilà ce que signifie revêtir une enveloppe de chair humaine : être prêt à accepter la douleur pour un autre être humain.»

Ecrit en 2001 et terminé en 2016 ( sous Georges W. Bush et Donald Trump) cette dystopie s’inspire de la difficulté du pays à faire face aux enjeux climatiques et au respect de la démocratie. Contrairement à Margaret Atwood dans le monde similaire de  La servante écarlate, il me semble que Louise Erdrich maîtrise moins bien le genre de la dystopie. Par contre, elle se révèle déjà dans ses thèmes de prédilection que sont le sort des amérindiens, la famille, la maternité, la transmission. D’ailleurs, ce sont bien ses personnages indiens, notamment Eddy ou la grand-mère «  de sa voix d’écorce craquelée » qui se démarquent.

A mon sens, ce n’est pas le meilleur roman de Louise Erdrich ( quelques faits ou phrases sont particulièrement étonnants de la part de cette orfèvre du roman). Mais l’auteure se devait de témoigner des menaces du changement climatique, de la crainte pour la démocratie face au fondamentalisme et racisme grandissants sous le mandat de Donald Trump.

 

Une maison faite d’aube – N. Scott Momaday

Titre : Une maison faite d’aube
Auteur : N. Scott Momaday
Littérature américaine
Titre original : House made of dawn
Traducteur : Joëlle Rostkowski
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 288
Date de parution : 28 octobre 2020

 

 

 

 

« On chanterait le temps passé, le temps où il n’y avait que les collines, les nuages et le soleil qui se levait. »

Pendant plus d’un siècle les Kiowas , tribu montagnarde, avaient contrôlé les grands espaces. Ils ont migré vers le sud-est en direction de l’aube. En se liant aux Crows, ils ont adhéré à la culture et la religion des Indiens des Plaines, vénérant le Soleil. En 1890, les soldats, après avoir massacré les troupeaux de bisons, leur interdirent la pratique de leurs rituels essentiels.

Abel est le petit-fils de cette tribu. Il est un « cheveux-longs », un indien arriéré, dit-on. Ayant perdu sa mère et son frère, c’est son grand-père, Francisco, qui le recueille quand il rentre de la guerre en 1946, meurtri psychologiquement et ivre. Taiseux, inexpressif, il travaille pour une femme venue de Los Angeles qui cherchait un ouvrier pour couper du bois. Elle en fera son amant avant qu’il ne finisse en prison pour le meurtre d’un Indien albinos puis migre à Los Angeles. Sa vie n’est qu’une longue succession de blessures et d’errance.

Quand on vient d’une réserve, on n’en parle pas beaucoup. Si le drame indien teinte l’arrière-plan de ce récit, l’ensemble reste assez décousu et sybillin. Les paysages, les rites ancestraux, donnent une dimension lyrique au récit mais les personnages sont fuyants, leurs actions se noient dans la nostalgie d’un pays perdu.

N. Scott Momaday avait douze ans en 1946 quand ses parents se sont installés à Jemez Pueblo, une réserve dans une région de canyons. Les années qui ont fait suite à la seconde guerre mondiale ont été difficiles pour les Amérindiens. De nombreux jeunes ont été enrôlés dans une guerre qui leur était étrangère. Beaucoup en sont revenus abîmés. Abel, personnage fictif, en est l’exemple.

En lisant Ici n’est plus ici de Tommy Orange, j’avais déjà ressenti cette retenue à livrer clairement un passé traumatisant. Le fil narratif se perd assez facilement dans la poésie et le mysticisme. Un récit essentiel mais une lecture exigeante.

Simultanément est publié chez Yveline Editions un bel ouvrage intitulé « N. Scott Momaday et le sens du sacré, la voix universelle d’un poète et artiste amérindien » qui apparait d’emblée comme un complément à la découverte ou à la redécouverte de l’oeuvre de Momaday.

 

 

Je remercie Léa et les Editions Albin Michel pour la lecture de ce roman dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

Beautiful boy – Tom Barbash

Titre : Beautiful boy
Auteur : Tom Barbash
Littérature américaine
Titre original : The Dakota Winters
Traducteur : Hélène Fournier
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 402
Date de parution : 1 octobre 2020

 

En janvier 1980, Anton Winter revient à New-York après treize mois passés au Gabon en mission humanitaire au sein de Peace Corps. Atteint de paludisme, il a failli y perdre la vie. Il s’installe avec ses parents, frère et soeur dans l’appartement familial du fameux Dakota Building.

Buddy, le père, a connu le succès en animant un show télé jusqu’en 1978, date à laquelle  il a pété les plombs en plein direct. Il est alors parti sur les routes, abandonnant quelques mois sa famille. Sa dépression laisse des marques psychologiques et financières sur l’ensemble de la famille.

« Les parents sont censés être des points  de repère fixes, pas des peintures abstraites

Depuis, Buddy espère renouer avec la popularité mais la profession ne lui fait plus confiance.
Emily, la mère, ancienne actrice, se mobilise pour la campagne à l’investiture démocrate de Ted Kennedy.
Kip, le plus jeune fils, tente de trouver sa place en se démenant sur les tournois de tennis.
Rachel, la fille , vit son amour pour un jeune policier.
Seul Anton, qui se retrouve dans la même situation, en convalescence et au chômage, peut venir en aide à son père. C’est d’ailleurs ce qu’il a toujours fait, même avant son départ en Afrique. Mais n’est-il pas temps pour lui de penser à son avenir plutôt que de soutenir son père?

« Tu te dis que c’est tout à fait toi, que tu vas passer ta vie à tenir la main de ton père et à lui torcher le derrière, et tu crains que le jour où il sera sur son lit de mort, tu sois encore en train de rire de ses blagues, de lui dire qu’il était incroyable, et de lui rappeler le jour où Orson Welles, invité sur le plateau, avait dit un truc magnifique, et ce ne sera pas faux, son émission était vraiment incroyable, mais où sera la tienne? te demanderas-tu. Quelle putain d’existence auras-tu vécue et, devenu vieux, te réveilleras-tu  un jour pour t’apercevoir que tu auras passé ta vie à cultiver le rêve défraîchi de quelqu’un d’autre

Tom Barbash construit son roman en partageant des moments familiaux, des activités culturelles et sportives des uns avec les autres. Nous rencontrons des sportifs lors des Jeux Olympiques à Lake Placid, vibrons avec John Lennon lors d’une traversée tempétueuse en voilier, suivons réflexions sur les films ou livres découverts, partageons les rencontres pour le futur projet d’émission de Teddy sur la chaîne CBS. Des moments de vie, intenses, chargés des ombres du passé qui façonnent leurs vies actuelles.

L’auteur garde en demi-teinte cette idée que la célébrité donne des avantages , des relations mais ressemble à une malédiction, vous mettant en cage tel un animal au zoo. Et pourtant, il vous est souvent impossible d’y renoncer, d’accepter de retomber dans l’anonymat.

« Les gens nous privent d’espace, nous traquent, alors un jour on cherche à s’échapper, on se risque à sortir la tête dehors et du coup, ils nous dévisagent, nous aiguillonnent, nous jugent. »

En ce sens, le Dakota building est un emblème du microcosme de stars riches et célèbres. Y vivent d’ailleurs John Lennon et Yoko Ono, voisins et amis des Winter. Là aussi s’ouvre une porte particulièrement intéressante sur la vie d’un ancien membre des Beatles avec l’ésotérique Yoko, un moment où John retrouve le goût d’écrire un nouvel et dernier album.

Tom Barbash ne mise pas sur un récit classique autour d’une relation entre un père et son fils. Ce sont plutôt des éclats de vie qui illustrent le New-York des années 80, les rêves et cauchemars de la célébrité , les liens humains d’une famille et d’une communauté. Ce n’est pas un roman dont vous sortez avec une histoire en tête mais plutôt avec des lueurs ou des points d’ombre qui font une vie, une époque. Et surtout avec une fascination pour le Dakota building et son hôte emblématique, John Lennon.

L’inconnue du 17 mars – Didier Van Cauwelaert

 

Titre : L’inconnue du 17 mars
Auteur : Didier Van Cauwelaert
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 176
Date de parution : 16 septembre 2020

 

Première lecture sur le thème du coronavirus et du confinement. Fort heureusement rien d’anxiogène ici mais plutôt un conte moral où Didier Van Cauwelaert donne libre cours à sa  passion pour les relations surnaturelles.

Après un enchaînement de déboires, licenciement et divorce, Lucas Norden se retrouve à la rue. SDF depuis un an, il vit sur la grille d’aération du métro au carrefour La Motte Picquet – Suffren. La veille de l’annonce du confinement, craignant d’être embarqué en foyer, il fuit la police et se fait renverser par une voiture.

Lorsqu’il reprend conscience, il se trouve à l’arrière d’une jaguar conduite par Audrey, sur la route du domaine du comte de Buire pour lequel travaillaient autrefois ses parents. Lucas n’était jamais revenu à La Sauvetière depuis le meurtre du comte et de ses parents. Il n’avait jamais revu Audrey, son premier amour, la fille du boulanger qui faisait le ménage au domaine.

Dans le château, Audrey lui fait une étrange proposition. Sauver le monde en reprenant les recherches du comte, en commençant par retrouver son générateur conçu pour traiter d’une mélodie toutes les infections bactériennes et virales.

Dans ce court récit, Didier Van Cauwelaert reprend tous les bonnes et mauvaises conséquences de la crise sanitaire. Entraide, amélioration de l’environnement, soutien aux soignants, retour vers certaines valeurs mais aussi délations, privations de liberté. Malheureusement il donne aussi écho aux théories de complot relayées dans les médias, comme le déploiement de la 5G.

« Une pandémie susceptible de déclencher dans vos esprits le meilleur comme le pire. Mes opposants espèrent que vous sombrerez dans le chaos et les guerres civiles. Moi j’ai parié sur vous. Sur la prise de conscience, la solidarité, le rebond d’amour, l’union sacrée face à l’ennemi. »

L’auteur nous entraîne dans tout ce qui se passe au-delà de notre état conscient. Il faut être réceptif à ce genre d’extrapolation surnaturelle. A défaut d’être réaliste, cela peut faire sourire et permet à l’auteur de dégager une fin cohérente.

Retenons cette phrase à la fin de la crise :

« Si vous vous contentez, une fois déconfinés, de réparer vos dommages de guerre contre un virus – comme se préparent déjà à le faire, sans remédier aux causes du conflit, vos marionnettes gouvernementales et leurs tireurs de ficelles brandissant la promesse du vaccin miracle-, ce sera la fin du guignol. Et l’aventure de la Terre continuera sans vous. »

 

 

 

Les évasions particulières – Véronique Olmi

 

Titre : les évasions particulières
Auteur : Véronique Olmi
Éditeur : Albin Michel
nombre de pages : 512
Date de parution : 19 août 2020

 

 

 

En présentant son nouveau roman, La famille Martin, David Foenkinos prétend que l’on peut faire un roman de toute vie. Mais suffit-il de mettre en scène  quelques petits malheurs, des incertitudes, de tourner autour d’états d’âme, de dresser en arrière-plan une radioscopie de l’époque pour capter l’intérêt du lecteur?

Véronique Olmi a su me passionner avec La promenade des Russes ou Bakitha. Pour ce nouveau roman, je ne retiendrais que le souffle, le silence, la présence éthérée de Mariette, la petite dernière de la famille Malivieri.

« Elle aimait les églises vides, la cabine de Joël avant la musique, les pages blanches de son cahier, et toujours le vent dans les arbres, quand elle était couchée dessous.»

Pendant plus de cinq cents pages, on vit avec cette famille d’Aix en Provence. Agnès et Bruno, les parents, sont les derniers de familles nombreuses. Croyants, formatés par les principes de l’époque, ils sont la base d’une famille honnête et modeste. Après un fils décédé à la naissance, ils ont trois filles, Sabine, Hélène et Mariette.

Gracieuse, Hélène est prise en charge par la soeur d’Agnès, une première née qui a fait des études et épousé le riche David Tavel. Elle passe dans leur appartement de Neuilly ou leur résidence secondaire toutes les vacances scolaires, jonglant entre les codes de la bourgeoisie et la modestie de son foyer principal.

Nous suivrons chaque membre de cette famille de la fin de l’été 1970 jusqu’à l’élection de François Mitterrand en 1981, promesse d’un nouveau monde. Tandis que Sabine tente de devenir actrice à Paris, qu’Hélène y fait des études de biologie et milite pour la cause animale, la petite Mariette cherche sa place dans une famille bousculée par la montée du féminisme.

J’ai ressenti beaucoup de longueurs dans ce texte parlant de tout et de rien.

« On est marquées par notre éducation, dit Sabine, on le sait pas mais elle est là, toujours elle pèse, elle nous recouvre comme une peau, et regarde comme on est sages. On va en crever. »

Peut-être est-ce là le sujet principal ? Comment vivre avec le poids de son éducation, ses désirs et son environnement politique et social?  Un sujet bien vaste!  Mais sur le temps passé avec les Malavieri, rien de bien original. A peine, un petit souffle de nostalgie pour les contemporains de cette époque.

Tous nos noms – Dinaw Mengestu

Titre : Tous nos noms
Auteur : Dinaw Mengestu
Littérature américaine
Titre original : All our names
Traducteur : Michèle Albaret-Maatsch
Éditeur :Albin Michel
Nombre de pages : 336
Date de parution : 19 août 2015

 

«  Deux êtres ne se seront jamais aimés autant que nous. »

Dans le troisième roman de Dinaw Mengestu, cette phrase peut s’appliquer à l’amitié de deux jeunes hommes qui ont quitté leur village pour venir étudier à la Capitale ou à l’amour d’une jeune américaine et d’un exilé ougandais.

C’est en alternant les récits d’Isaac et d’Helen, deux jeunes gens d’origine et de culture différentes, que nous découvrons la violence de la révolution en Ouganda et les difficultés d’intégration d’un jeune noir dans le Midwest, plus vraiment ségrégationniste mais encore bien raciste.

Le narrateur, passionné de romans anglais, quitte son village pour rejoindre l’université de Kampala, espérant rencontrer de grands écrivains. Il y rencontre Isaac, un jeune homme rêvant de se faire une place dans ce pays qui a vu mourir ses parents dans les combats juste avant l’Indépendance. Tous deux pauvres, ils habitent dans les bidonvilles et rôdent autour de l’université espérant s’y faire admettre. Mais  les étudiants sont surtout des fils de famille aisée.

Isaac est rusé et sait se faire remarquer. Il devient le protégé de Joseph, le propriétaire du café Flamingo. Après des études en Angleterre, Joseph est revenu en son pays pour mener la révolution contre le pouvoir en place. Si Isaac s’engage sans aucun scrupule dans cette lutte, D., le jeune narrateur auquel Isaac donne tous les noms, y compris le sien, ne trouve pas dans ce combat violent ses rêves de liberté.

En parallèle, nous écoutons Helen, une assistante sociale des services luthériens de Laurel, une petite ville du Midwest. Elle est chargée de conseiller Isaac, un ougandais, tout juste débarqué aux Etats-Unis. Elle tombe amoureuse de ce garçon qui parle peu de lui. Leur idylle doit rester secrète, mais Helen rêve de la vivre au grand jour. Ses tentatives sont cuisantes pour le jeune immigré.

« Maintenant, tu sais. C’est comme ça qu’ils te brisent, lentement, en petits morceaux

L’auteur alterne de manière très équilibrée le récit aux Etats-Unis et le récit antérieur en Ouganda. Le roman prend un nouveau rythme quand Helen soupçonne un secret dans la vie d’Isaac, alors qu’en parallèle le récit du jeune homme en Ouganda devient plus violent. Jusqu’à ce que les deux parties se rejoignent levant le flou maintenu à dessein sur le passé et l’identité du jeune exilé.

Un double roman, bien mené par une alternance qui dévoile peu à peu l’identité des personnages, centré sur les mouvements politiques et révolutionnaires dans l’Afrique des années 70 et sur la difficulté de l’exil et de l’intégration dans une Amérique tout juste sortie de la ségrégation.

Nickel boys – Colson Whitehead

Titre : Nickel boys
Auteur : Colson  Whitehead
Littérature américaine
Titre original : The Nickel boys
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages :
Date de parution :

 

La parution de la version française du nouveau roman de Colson Whitehead, deux fois primé par le Prix Pulitzer, ne pouvait pas mieux tomber. En nous racontant l’histoire d’Elwood Curtis dans l’Amérique ségrégationniste des années 60, l’auteur écrit un roman essentiel pour éprouver ce que produit le racisme sur un jeune Noir américain. Malheureusement, le mouvement Black Lives Matter nous rappelle combien ce sujet est toujours d’actualité. C’est d’ailleurs un événement récent qui a inspiré ce roman à Colson Whitehead. En 2014, un article de presse annonçait que des restes humains avaient été retrouvés dans un cimetière clandestin de l’établissement  Dozier School for boys fermé en 2011.

Elwood Curtis est un jeune garçon intelligent et poli, élevé par une grand-mère aimante mais stricte depuis la fuite de ses parents. Pour le Noël de l’année 1962, Harriet lui offre le disque du discours de Martin Luther King à Zion Hill.

 

«  Le crépitement de la vérité.
Ils n’avaient pas la télé, mais les discours du révérend King étaient des tableaux si vivants – narrant tout ce qui avait été et tout ce que serait l’homme noir- que le disque valait presque la télévision. »

Elwood s’y retrouve parfaitement. Surtout lorsque le révérend explique à sa fille qui rêvait d’aller à Fun Town, un parc d’attractions à Atlanta réservé aux Blancs qu’elle doit «  résister à la tentation de la haine et de l’amertume » et qu’elle vaut autant que ceux qui y vont. Malgré les preuves évidentes de racisme dans la ville de Tallahassee où il vit, Elwood veut croire qu’un jour il aura sa place dans la société.

Aussi quand son professeur d’histoire lui conseille d’aller suivre des cours à l’université Melvin Griggs, il croit en son avenir. En chemin, une fâcheuse méprise le conduit à la Nickel Academy, une école de redressement pour mineurs délinquants. Malgré le nom d’école et le cadre verdoyant, Elwood n’y apprendra que la haine et l’incapacité à pardonner malgré les discours du révérend qu’il se répète en boucle.

Car dans cette école, surtout dans les quartiers réservés aux élèves noirs, l’intelligence, le sérieux ne servent à rien. Pour gagner des points, il faut faire profil bas pour ne pas subir les morsures de la lanière de cuir au lieu-dit de la maison blanche.

« Dedans et dehors, c’est pareil, à part qu’ici on n’est pas obligés de faire semblant.« 

Directeur corrompu, responsables de maisons pervers et violents n’ont aucune pitié pour ces jeunes enfants noirs. Qui ira se soucier de la disparition d’un jeune noir sans famille?

« Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage à sueur en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir, de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps.« 

Dans cet enfer, les destins d’Elwood, l’idéaliste intelligent et de Jack Turner le petit délinquant cynique se lient. Leur amitié se renforce dans l’espoir d’une vengeance, d’une évasion. Mais peut-on réellement échapper à la Nickel Academy?

L’auteur ne cherche pas à romancer, à s’appesantir sur l’horreur mais s’applique à nous faire éprouver ce que peut ressentir le jeune Elwood. Malgré un récit linéaire, sans grandes envolées, Colson Whitehead tient son lecteur sur l’incertitude du destin d’Elwood. Et le mystère tiendra jusqu’au dénouement. La seule certitude est qu’en 2014, Millie pourra toujours dire :

 » ils nous traitent comme dessous-hommes dans notre propre pays. Ça ne change pas. Ça ne changera jamais.« 

Plus que le style, ce sont les sujets qui font des romans de Colson Whitehead des lectures essentielles.

 

Ohio – Stephen Markley

Titre : Ohio
Auteur : Stephen Markley
Littérature américaine
Titre original : Ohio
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 560
Date de parution : 19 août 2020

 

Le personnage principal du premier roman de Stephen Markley est sans aucun doute New Canaan, cette petite ville de l’Ohio. Dans le quart nord-est de cet état vivent surtout des Blancs de niveau social différent. La ville a changé à la fin des années quatre-vingt avec le départ des gros employeurs et l’arrivée de l’immigration. Lorsque Bill Ashcraft revient dans sa ville natale en 2013, il ne voit que des activités abandonnées, des portails rouillés et des maisons à vendre.

De ses jeunes années, il  ne lui reste qu’une photo prise en 2002 lors du bal du lycée avec tous ses amis, Rick Brinklan, Ben Harrington, Kaylyn, Lisa, Stacey Moore, Dan Eaton et Hailey Kowalczyk. C’était la période de l’insouciance, des amours, des sorties entre amis avec parfois quelques ragots douteux comme la circulation d’une cassette pornographique ou l’idée d’un meurtre qui n’a jamais existé. Les attentats du 11 septembre ont commencé à diviser cette petite bande, notamment Rick et Bill. Depuis, Rick Brinklan, engagé dans la guerre en Irak est mort au combat en 2007. Ben Harrington, chanteur, est  mort d’une overdose. Lisa a disparu.

Stephen Markley construit son roman en cinq parties. Chacune donne la parole à un ancien de la bande revenu à New Canaan un fameux soir de 2013, un soir où les ombres du passé vont refaire surface.
Nous commençons avec le retour de Bill Ashcraft, activiste et toxicomane, porteur d’un objet mystère interdit qu’il doit livrer à une personne de New Canaan. Pendant le déroulement de cette soirée où il rencontrera KayLyn, Bill nous fait part de faits du passé. Notamment sa divergence de vue avec Rick Brinklan.

« Rick était parti se battre dans une guerre inutile, une arnaque impérialiste bénéficiant à une petite élite, et il en avait payé le  prix.  »

Ce même soir, Stacey Moore revient à New Canaan à la demande de Bethany, la mère de Lisa. Elle redoute de rencontrer cette femme qui l’avait chassée en apprenant sa liaison avec sa fille. Aujourd’hui Bethany  n’a plus que Stacey pour tenter de retrouver Lisa qui envoie parfois des messages d’Asie. Elle en profite aussi pour déposer une lettre à son frère, un aumônier qui n’a jamais accepté l’homosexualité de sa sœur.

«  Ce sont les autres qui doivent se défaire de leurs peurs et de leurs préjugés. »

Dan Eaton revient voir Hailey ce même soir. Elle était l’amour de sa vie mais il a préféré s’engager pour une troisième mission en Irak plutôt que de la suivre. C’est à la guerre qu’il découvre la valeur de l’amitié. Si il perd un œil au combat, beaucoup y perdront la vie. Dans un livre sur l’Ohio pendant la guerre de sécession, il comprend cette phrase d’un général de l’Union.

«  A la vue de ces hommes morts tués par d’autres hommes, quelque chose l’avait quitté, une habitude de toujours qui n’était jamais revenue : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire. »

Nous parcourons ensuite les rues de New Canaan avec Tina Ross. Aujourd’hui vendeuse dans un Walmart de Van Wert, elle est mariée à un homme gentil qui la rend heureuse même si elle n’aime pas son physique. C’est peut-être grâce à lui que ce soir, elle est prête à affronter son passé. Adolescente, sa passion pour Todd Beaufort l’a poussée à accepter l’inacceptable.

«  Elle avait appris à concevoir tout cela comme la normalité. »

Larguée par cet être infâme, elle s’était vengée sur son corps en l’affamant et le scarifiant.

La dernière partie fait le lien entre tous les évènements, avec l’attentat d’une mosquée. Le roman est particulièrement bien construit, alternant présent et passé et cheminant astucieusement pour explorer tous les liens entre les personnages. Des personnages complexes, des jeunes qui rêvaient de prouesses sportives pour intégrer la meilleure université, qui vivaient l’insouciance de leurs amours avant que la réalité ne vienne exploser leurs vies.

Stephen Markley utilise tous les codes pour ferrer son lecteur. La réalité sociale et politique se niche sous les destins contrariés de jeunes américains. L’intrigue se cache sous les récits du passé de trentenaires désabusés. De l’âge insouciant où l’amour et l’amitié font loi à cette soirée de 2013, nous avons le temps de connaître toutes les facettes des personnages, comprenant ainsi aisément leur personnalité et leurs désillusions.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa pour la lecture de ce grand premier roman dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

 

 

Soif – Amélie Nothomb

Titre : Soif
Auteur : Amélie Nothomb 
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 162
Date de parution : 21 août 2019

Elevée dans une famille très catholique, Amélie Nothomb est bercée depuis sa plus tendre enfance par le romanesque des saintes écritures. Jésus, un prénom qui ne dépareille pas dans sa galerie de personnages, incarne pour l’auteur le héros de sa vie, celui dont elle voulait absolument parler. Et tout particulièrement de la période de la Passion, l’auteure n’acceptant pas ce non-sens de l’acceptation de la crucifixion.

« Cette crucifixion est une bévue. Le projet de mon père consistait à montrer jusqu’où on pouvait aller par amour. »
Mais que connaît-il à l’amour?
«  L’amour est une histoire, il faut un corps pour la raconter. »

Dans son dernier roman, Amélie Nothomb se glisse dans la tête de Jésus, personnage hautement romanesque et nous livre son introspection à la première personne du singulier.

Dieu voulait envoyer son fils parmi les hommes. Doté d’un corps, Jésus éprouve les sens et les sentiments humains.  Du procès à la période suivant la résurrection en passant par la crucifixion, il ressent le mépris pour tous ceux qui ergotent sur les miracles dont ils ont bénéficié, la peur de la mise à mort, la jouissance en recevant une éponge imbibée d’eau. Il se rappelle la gourmandise, la colère, la jalousie. Mais ils n’y succombent jamais, sauf peut-être contre ce figuier ne donnant pas de fruits ou contre les marchands du temple. 

On peut tout se permettre quand on parle à la place de Jésus.
«  Mon père a créé une drôle d’espèce : soit des salauds qui ont des opinions, soit des âmes généreuses qui ne pensent pas. »
Les uns comme les autres jalonnent le chemin de croix.

Outre que la soif, l’amour et la mort soient les trois situations dans lesquelles Jésus doit parvenir à se pardonner, pourquoi intituler ce roman Soif? Madeleine, la maîtresse de Jésus était « son gobelet d’eau » 

«  Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif. »

Repoussez au plus loin cette envie de vous désaltérer si vous voulez connaître l’élan mystique!
«  Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu. »

On est souvent déçu quand on lit un roman d’Amélie Nothomb après l’avoir écoutée en parler dans les médias ou rencontres littéraires. Elle parle tellement bien de ses sujets qu’elle réduit pourtant à 150 pages bien aérées. 

Lire Soif d’une traite, sans pause réflexive, sans débat, sans écouter l’auteure en parler me semble très réducteur et frustrant. 

Si Amélie Nothomb campe un Jesus fort sympathique, j’ai trouvé l’essentiel dans toutes ces petites phrases , réflexions personnelles lancées comme un feu d’artifice. Mais voilà, ce ne sont que des phrases. C’est au lecteur de chercher ce qu’il peut bien y trouver.

«  On a raison de dire que le diable est dans les détails. »

«  Il faut du courage et de la force pour se soustraire à l’esprit. »

«  On est quelqu’un de meilleur quand on a eu du plaisir, c’est aussi simple que ça. »

«  Le mal trouve toujours son origine dans l’esprit. »

«  L’excès de simplicité obstrue l’entendement. »

«  La condition humaine se résume ainsi : ça pourrait être pire. »

«  Maudite soit la souffrance! Sans elle, chercherait-on un coupable? »

«  Ce qui empêche de pardonner, c’est la réflexion. »

«  Ce qui disparaît quand on meurt, c’est le temps. »

«  Se sentir plus intelligent qu’autrui est toujours le signe d’une déficience. »

« Comment sait-on qu’on a la foi? C’est comme l’amour, on le sait. »

Pourquoi aime-t-on les romans d’Amélie Nothomb? Parce qu’elle a la foi quand elle en parle. 

Ici n’est plus ici – Tommy Orange

Titre : Ici n’est plus ici
Auteur : Tommy Orange
Littérature américaine
Titre original : There there
Traducteur : Stéphane Roques
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 352
Date de parution : 21 août 2019

 

 » Des confins du nord du Canada, du nord de l’Alaska, jusqu’à la pointe de l’Amérique du Sud, les indiens ont été éliminés, puis réduits à l’image de créatures de plumes. »

Avec ce premier roman, Tommy Orange redonne une identité autochtones de l’Oklahoma. Aujourd’hui, ils ne sont plus parqués dans les réserves. La nouvelle génération est née en ville. Ce sont des urbains, encore plombés par l’histoire et les conditions de vie de leurs parents et ancêtres.

Comme l’auteur, la plupart des personnages ont des origines métissées. Fier de leur appartenance aux tribus cheyenne et arapaho de l’Oklahoma, ils rêvent de participer au plus grand pow-wow d’Oakland qui va se tenir au coliseum.

 » Nous avons organisé des pow-wows parce que nous avions besoin d’un lieu de rassemblement. Un endroit où cultiver un lien entre tribus, un lien ancien, qui nous permet de gagner un peu d’argent et qui nous donne un but, l’élaboration de nos tenues, nos chants, nos danses, nos musiques. nous continuons à faire des pow-wows parce qu’il n’y a pas tant de lieux que cela où nous puissions nous rassemble, nous voir et nous écouter. »

C’est autour de cette grande danse, au cours de sa préparation que les nombreux personnages vont se dévoiler. Beaucoup ignore encore comment se définir, espère avoir le privilège de découvrir leurs origines, leurs rites. Certains y voient une opportunité de se faire de l’argent.

Leurs histoires racontent toutes les offenses faites à un peuple, les conséquences de cette douleur noyée dans l’alcool et la drogue fournis par ceux qui voulaient les priver de leur terre, leur survie dans un monde moderne où ils peinent à s’insérer.

La force et la difficulté de ce roman tiennent en sa forme. Tommy Orange, en primo-romancier maîtrise parfaitement l’enchevêtrement de toutes ces voix. Par contre,  il reste difficile de s’approprier pleinement tous les personnages. Certains sortent du lot comme les sœurs, Opale et  Jacquie parce que nous avons des bribes de leur enfance et que nous les retrouvons adultes avec plusieurs petits-enfants.

J’aime le projet de Dene Oxendene qui consiste à filmer quelques autochtones racontant une étape marquante de leur histoire loin des clichés appris dans les manuels scolaires périmés. C’est une version parallèle du travail de l’auteur qui souhaite donner une autre voix aux tribus indiennes. Par contre, il se perd un peu dans cette transe  qui entraîne tous les protagonistes vers le drame du pow-wow.

Tommy Orange ne peut laisser indifférent par sa manière de mettre un scène ce projet qui lui tient à coeur. Les passages rapides d’un personnage à l’autre m’ont empêchée de m’ancrer sur un fil romanesque qui aurait pu donner une côte d’amour au récit. Mais l’auteur en est à son premier coup d’essai, déjà récompensé du titre de meilleur roman de l’année aux Etats-Unis. Nul doute que ce potentiel littéraire donnera d’autres grands romans amérindiens.