Théorie de la bulle carrée – Sébastien Lapaque

Titre : Théorie de la bulle carrée
Auteur : Sébastien Lapaque
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 144
Date de parution : février 2019

Champagne! Parlons de terroir et de ces agriculteurs qui souhaitent avant tout défendre l’authenticité d’une terre. Sébastien Lapaque nous emmène à la rencontre d’Anselme Selosse, vigneron, poète à l’écoute de la nature.
Le champagne est un produit de luxe, les marques se disputent la renommée et s’engagent dans une bataille du volume. La théorie d’Anselme est « une image pleine de mystère » qu’il délivre à ses visiteurs sur son exploitation située à Avize, au sud d’Epernay. Antoine Selosse c’est  » un état d’esprit, mieux encore, un état d’âme. »

L’histoire, la géologie ont façonné sa terre. Ils lui ont donné cette caractéristique particulière, ce « défaut qui crée le remarquable« . Selosse supprime les engrais chimiques, les insecticides et les herbicides de synthèse, renonce à la levure de pressurage. Il ne cherche pas la surproduction mais la qualité, l’authenticité.

«  la nature faisait très bien les choses toute seule, sans les interventions désordonnées de l’homme dont les conséquences étaient souvent inverses aux effets escomptés. »

En 1996,le viticulteur se lance dans la biodynamie. Cela consiste à appliquer des recettes observées sur la culture des plantes en fonction des cycles lunaires et des influences planétaires. Mais en 2002, il fait machine arrière. les vignes sont plus proches des arbustes que des plantes. Sous l’influence d’un agronome, philosophe japonais du non-agir, Masanobu Fukuoka, il décide de « limiter autant que possible les interventions humaines pour laisser faire la nature. »

 » Je ne transforme pas la nature, je ne la résous pas. Je l’accompagne, je la saisis dans son aléatoire. »

Le champagne d’Anselme Selosse est servi  dans son restaurant, Les avisés, installé dans l’ancien château Koch. c’est un lieu reconnu par les riches touristes japonais.

Sébastien Lapaque nous ouvre les portes d’un domaine exceptionnel. En connaisseur, épicurien et gourmet, il nous fait profiter de son érudition. C’est le récit d’un spécialiste ce qui peut parfois rendre la lecture un peu complexe et laborieuse.

 » Les bulles carrées des champagnes Jacques-Selosse étaient précisément sapides, pleines de saveur, et esculentes, bonnes à manger. »

Mon regret est de ne jamais pouvoir goûter ce dont il nous parle. Ce champagne est produit en quantité limitée et réservée à une certaine clientèle.

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une opération Masse critique de Babelio.

 

Céline – Peter Heller

Titre : Céline
Auteur : Peter Heller
Littérature américaine
Titre original : Celine
Traducteur : Céline Leroy
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution : février 2019

 

Un couple avec une petite fille ramasse des cailloux de jade sur une plage du Pacifique, lorsqu’une vague scélérate emporte la mère et la petite fille. Paul, le père ne peut en sauver qu’une. Malgré l’amour fou qu’il voue à sa femme, Amana, il sauve l’enfant.

Des années plus tard, Gabriela, devenue adulte, appelle Céline Watkins, sculptrice et détective privée de soixante-huit ans, pour retrouver son père, photographe célèbre, disparu vingt ans plus tôt lors d’un safari photo dans le parc de Yellowstone. Gabriela ne croit pas qu’il ait pu être tué par un grizzly.

 » Céline prenait toujours le parti des faibles, des dépossédés, des enfants, de ceux qui n’avaient aucune ressource, ni aucun pouvoir. »

Le passé de Gabriela résonne avec celui de la  femme vieillissante. Céline savait ce que c’était d’avoir été abandonnée par son père, un homme charmant et secret.
Avec Pete, son compagnon rencontré aux Alcooliques Anonymes, Céline Watkins s’embarque dans cette dernière enquête. Ils empruntent le camping car et le matériel de chasse de son fils, Hank, un poète en instance de divorce et partent vers l’Ouest.

Le duo d’enquêteurs est particulièrement attachant.  Pete est un oiseau rare venu du Maine,un taiseux analytique et dévoué. Céline est une intuitive, un peu farfelue, téméraire malgré ses problèmes respiratoires. Élevée par l’amiral Halsey, amant de sa mère, elle gagne en concentration face au danger.

Sut cette enquête qui s’avère bien plus corsée et lointaine qu’une rencontre avec un ours dans un parc de Yellowstone, Céline et Pete feront d’étonnantes découvertes sur le passé de Paul Lamont. Mais l’intrigue ne s’arrête pas là, elle semble même parfois secondaire. Peter Heller dévoile autant le passé de Gabriela que celui de Céline Watkins. Cette dernière enquête sur la disparition d’un père fait resurgir bien des blessures personnelles.

Le scénario ne manque pas de rebondissements mais ce qui illumine le récit dans une nature toujours aussi bien mise en valeur par l’auteur, c’est bien le personnage de Céline.

 » Si la quantité de bonheur contenue dans une vie s’épuise, peut-être est-i l possible de continuer à y trouver de la beauté, de la grâce et un amour infini. »

Avec son humour et son empathie, Céline donne de la grâce et de la beauté à ce roman. Elle est une louve, cheffe de meute, entourée d’un compagnon et d’un fils, attentionnés, calmes et aimants. Mais qui ne pourrait aimer cette femme, agréablement surprenante?

Que faites-vous de vos morts? – Sophie Calle

Titre : Que faites-vous de vos morts?
Auteur : Sophie Calle
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 272
Date de parution : 23 janvier 2019

 

J’ai découvert Sophie Calle grâce à ma fille. Attirée par une de ses œuvres exposée à Beaubourg, elle s’est intéressée à l’artiste et à ses livres. Bien évidemment, elle m’a vite convaincue sur l’originalité de la démarche artistique et la  qualité du style littéraire. Sophie Calle, artiste plasticienne, photographe, réalisatrice et écrivaine fait de sa vie quotidienne un art.

Son originalité paraît parfois extravagante. Récemment, elle a dédié un album et une exposition à son chat mort à l’âge de dix-sept ans. Mais il faut dire que pour cette artiste, le monde animal et la poursuite amoureuse sont primordiales. Il était donc tout naturel de faire aussi cette exposition, Beau doublé M. le marquis au musée de la Chasse et de la Nature en 2017. C’est à cette occasion qu’elle eut l’idée de laisser un livre d’or à disposition des visiteurs afin qu’ils consignent leur réponse à cette question « Que faites-vous de vos morts? »

 » Que faites-vous de vos morts? Dans votre agenda vous écrivez « mort » à côté du nom? Vous dessinez une croix, une tombe? Vous ajoutez la date du décès? Vous raturez? Vous recouvrez le nom avec du Tipp-Ex? Vous ne faites rien?… »

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce superbe album à la couverture rigide tissée grise enluminée de caractères argentés, à la tranche argentée est l’écrin des photos de l’artiste, étranges dans leur sobriété et répétitives,  commencées au cimetière de Bolinas en Californie, de textes de l’auteure empreints d’humour, d’ironie, d’humanité, et surtout de réponses de visiteurs de tous âges. Sans filtre, sans correction d’orthographe, manuscrites, au crayon de papier, les phrases de ces anonymes nous interpellent par leur humour, leur gravité, leur respect, leur désinvolture.

 

 

 

 

 

 

 

 

J’avoue m’être posé la question au décès de ma mère. Retirer son numéro de téléphone de mon agenda était une façon de la faire disparaître une seconde fois. Beaucoup garde un objet du proche disparu. Certains les oublient, d’autres les portent au quotidien. J’ai beaucoup aimé cette phrase «  une courroie de transmission » laissée par un anonyme.

Sophie Calle est une artiste et une écrivaine à découvrir.  Si vous aimez l’originalité, vous ne serez pas déçu et cet album est esthétiquement très réussi.

Ce qui nous revient – Corinne Royer

Titre : Ce qui nous revient
Auteur : Corinne Royer
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 270
Date de parution : janvier 2019

 

Marthe Gautier, surnommée la découvreuse oubliée a mis en évidence en 1958 le chromosome surnuméraire responsable de la trisomie 21. Alors qu’elle a investi argent et temps pour la mise en culture de cellules, c’est Jérôme Lejeune qui, en lui proposant de photographier la lame expérimentale grâce à un photomicroscope qu’elle ne possédait pas qui lui vole la vedette en s’appropriant toute la paternité de cette découverte.

Je trouvais ce sujet très intéressant mais Corinne Royer construit une fiction autour de ce personnage remarquable qui illustre une fois de plus l’effet Mathilda ( fait de minimiser la contribution des femmes scientifiques). Ce biais plus romanesque me déçoit un peu mais il est plutôt bien amené et construit.

Pour rehabiliter le rôle de Martha, l’auteur crée le personnage de Louisa, une jeune femme médecin qui a de nombreux points communs avec la vieille dame qu’elle rencontre à Paris.

Louisa est la fille unique d’un couple farfelu squattant dans des maisons à vendre et tirant au sort le mois où ils fêteront Noël. Nicolaï Gorki, le père, est un peintre faussaire, qui, sous l’influence de l’oncle Ferguson, crée de faux tableaux de Cocteau. Elena Paredes, la mère, est une cantatrice d’origine espagnole. Nicolaï perd les pédales le jour où sa femme disparaît. Enceinte d’un bébé trisomique, elle partit pour se faire avorter, en accord avec son mari mais elle ne revint jamais.

Etudiante en médecine, Louisa prépare une thèse sur la mise en évidence d’un chromosome surnuméraire dans le syndrome de Down. Ce travail la conduira sur le chemin de Martha et de son passé.

Corinne Royer possède un style particulier avec une grande richesse de vocabulaire. Cette qualité tient un peu les sentiments à distance. La famille de Louisa éclipse la grandeur du personnage de Martha. C’est un peu dommage mais plus romanesque.

 

 

Le ministère des sentiments blessés – Altaf Tyrewala

Titre : Le ministère des sentiments blessés
Auteur : Altaf Tyrewala
Lettres indiennes
Titre original : Ministry of hurt sentiments
Traducteur : Bee Formentelli

Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 80
Date de parution :  7 novembre 2018

Ce court récit écrit en vers est un hommage à Mumbai, ville natale de Altaf Tyrewala, établi aujourd’hui aux États-Unis.  Dans ses écrits, il ne cesse de revenir dans cette ville à la fois oppressante et envoûtante.

Sur un rythme énergique, l’auteur dresse un portrait violent, choquant de cette métropole soumise à la mondialisation, l’invasion des touristes sous le regard misérable des natifs exploités par les multinationales.

D’un personnage à l’autre, l’auteur observe le choc entre la culture ancestrale et le monde moderne, impliquant la responsabilité de la religion, des politiques, du commerce international.

«  On prétend que cette culture est trop ancienne
Que son centre tiendra toujours bon
Même si ses sitaristes font vibrer le blues sur le rythme teen-tal
Et si les e-pandits exigent d’être payés par PayPal
Brillants avatars rétroéclairés des vieilles, vieilles habitudes
Plus les choses changent, plus elles restent semblables
Voilà un refrain usé jusqu’à la corde qui ne tient pas la route
Quand tous, grands-mères comprises, se ruent sur la console Dj
Transmettant leurs héritages à seul fin de les croiser
Et de les mixer
Injections de contreplaqué dans la moelle douloureuse
De la tradition
Capitulation totale devant les caprices de la jeunesse »

Cette chronique poétique ne manque pas d’attirer notre attention sur les implications de la mondialisation. C’est avec révolte et colère mais aussi avec une adoration latente que Altaf Tyrewala nous invite à parcourir les rues de cette ville impudique.
Images poétiques, expressions et noms indiens toutefois répertoriés en annexe, rendent complexe cette lecture. A laquelle il faut peut-être revenir.

Extrait du glossaire: « Ministère des sentiments blessés : le fait de blesser les sentiments religieux est, avec la sédition et la diffamation, l’une des trois limitations à la liberté d’expression en Inde, État séculariste prônant l’égalité entre toutes les religions. »

Un récit qui n’est pas sans me rappeler la poésie violente, urbaine de Mackenzy Orcel dans La nuit des terrasses.

 

Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu

Titre : Leurs enfants après eux
Auteur : Nicolas Mathieu
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 432
Date de parution : août 2018

 

En cette rentrée littéraire 2018, Nicolas Mathieu est un des chouchous des critiques littéraires. Après un passage par le roman noir, il s’impose même parmi les quatre finalistes en lice pour le Prix Goncourt 2018.

Bien évidemment, suite à ces retentissants échos, il me tardait de lire ce roman. Et on le sait quand la barre est mise si haute, la déception reste souvent possible.

Chose promise, ce roman est une remarquable fresque sociale. En suivant le jeune Anthony sur quatre étés, de ses quatorze à vingt ans, Nicolas Mathieu dresse le bilan d’une génération élevée dans les zones de sidérurgie sinistrées, pleine de rêves mais condamnée au déterminisme social.

Roman sombre, non! Car il y a la fraîcheur de la jeunesse. Mais tragique, sans aucun doute, le destin est implacable.

Le bourg d’Heilange est à l’abandon depuis la fermeture des hauts-fourneaux. Pères au chômage, les familles d’ouvriers se démantèlent sous l’effet de l’alcool et de la dépression.

Dans un si petit village, les jeunes des différents horizons, enfants de notables, ouvriers ou immigrés, se côtoient lors de soirées où tournent les bouteilles d’alcool et les joints fournis par Hacine, fils d’immigré, caïd des immeubles de la ZUP.

Il n’est pourtant pas facile pour Anthony de séduire Steph, fille d’un dirigeant de la mairie. Son éducation, sa classe sociale le pénalisent davantage que son œil difforme. Pourtant cet amour le guidera pendant toute l’adolescence. Elle, préfère un fils de bourgeois à celui qui galère à trouver sa place dans la société.

Avec force de détails, Nicolas Mathieu nous invite à connaître chaque famille en nous relatant les ambitions et désillusions des père et mère d’Anthony, Steph et Hacine. Bourgeoisie, monde ouvrier et famille d’immigrés, tout est parfaitement campé. Comment les enfants de chacun peuvent-ils vivre ensemble, grandir?

Nicolas Mathieu s’inspire de son monde, l’Est de la France pendant les années 90 pour camper avec réalisme les rêves d’une génération désenchantée qui sera pourtant réunie le temps d’une victoire de la France lors de la Coupe du Monde de football. Leurre d’un moment, plongeant ensuite chacun dans la réalité d’une société dans laquelle ils sont irrémédiablement soumis à leurs origines. Comme leurs parents avant eux.

Diamant brut? N’est-ce pas un tantinet exagéré? Nicolas Mathieu est un excellent narrateur, parfois un peu trop disert, un fin observateur de la société dans laquelle il a grandi.
Si les personnages sont marquants, ce roman d’initiation reste pour moi une belle histoire. Un scénario au style relativement classique qui laisse entrevoir une possible adaptation cinématographique. Un film français  qui ne manquera pas d’intéresser un large public.

Un bon roman mais pas un Goncourt.

J’ai lu ce titre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire de Rakuten ( #mrl18)

Ne m’appelle pas Capitaine – Lyonel Trouillot

Titre : Ne m’appelle pas Capitaine
Auteur : Lyonel Trouillot
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 160
Date de parution : 22 août 2018

Dans le cadre d’un stage de journalisme, Aude, fille d’une riche famille de Port-au-Prince choisit d’interviewer le Capitaine, un vieil homme du quartier pauvre du Morne Dédé, un ancien quartier de rébellion lors de la dictature.

« De là où tu viens, les autres n’existent que lorsque vous avez quelque chose à leur prendre. »

Celle qui vit du côté des nantis, de ceux qui se sont enrichis sur le dos des autres, ceux qui, comme son frère se perdent dans la drogue et la folie va côtoyer les laissés pour compte. La première approche n’est pas facile. Le quartier de Morne Dédé s’amuse avec la jeune femme dans sa belle voiture. Mais, le Capitaine la chaperonne, il a des choses à lui dire. Ses secrets appartiennent aussi à la famille d’Aude.

«  En une journée dans une maison du Morne Dédé, j’avais rencontré, au moins par fragments, plus de personnages que je n’en avais connu dans toute ma vie. »

J’aime cette figure de vieux sage qui de ses belles phrases délivre des préceptes de vie. De sa bouche coulent les souvenirs, la mémoire des destins perdus du quartier. Sa voix laisse aussi planer le mystère, celui d’une femme qui ne doit plus l’appeler Capitaine. Qui est cette femme qui hante sa mémoire?

Aude approfondit son enquête dans les archives et auprès de son oncle Antoine qui, lui aussi a autrefois connu Capitaine et la femme mystérieuse.

L’auteur capte l’attention par la richesse de ses personnages, mais aussi par ce mystère personnel qui illustre la vie politique de Port-au-Prince.

En très peu de pages, Lyonel Trouillot détaille chaque protagoniste, ceux de Morne Dédé comme ceux de la famille d’Aude. Il illustre ainsi cette faille entre les indifférents qui se sont enrichis sur le dos des malheureux et ceux auxquels il ne reste que la richesse du cœur.

Dans une prose riche et poétique, Lyonel Trouillot incarne les destins personnels, le contexte politique du Port-au Prince au temps de la dictature et l’humanité des humbles.

«  Si quelqu’un te demande la lune, tu peux dire que par amour, sans être certaine de réussir, tu vas quand même essayer. La lune ne dépend pas de toi. Elle a sa fierté et garde ses distances. Tu peux sauter très haut et ne jamais l’atteindre. Mais si quelqu’un te demande de lui tendre la main et que tu n’es pas invalide, si tu dis « essayer » c’est que tu te fous de sa gueule. Ta main, elle est à toi et bouge sous ton contrôle. En bien comme en mal, si ces mots veulent dire quelque chose, on est souvent ce qu’on décide. »

Un roman dans la lignée de La belle amour humaine.