Confiteor – Jaume Cabré

Titre : Confiteor
Auteur : Jaume cabré
Littérature catalane
Titre original : Jo confesso
Traducteur : Edmond Raillard
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 784
Date de parution : Septembre 2013

 

Acheté à sa parution en 2013, il a fallu une lecture commune et un confinement pour oser m’attaquer à ce roman que bon nombre qualifiait de chef-d’œuvre.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre aujourd’hui dans la littérature contemporaine?

Le roman doit surprendre le lecteur, à la fois sur le fond et la forme, l’inciter à la réflexion par le sujet et l’exigence, susciter le besoin d’y revenir, d’approfondir.

Confiteor est un livre exigeant qui déroute avant tout  par son style. L’auteur choisit parfois de croiser plusieurs temporalités dans un même flux, un même  paragraphe. Déstabilisée, je parvenais toutefois à discerner les enchevêtrements. Parfois, je l’avoue, en relisant le passage insolite. Pourquoi utiliser cet artifice? L’auteur a choisi de relier des évènements distants historiquement pour représenter le Mal  au travers des siècles avec notamment les périodes de l’Inquisition et de la Shoah. Le destin d’un violon sert de fil conducteur.

Nous suivons le Vial, depuis la  recherche de son bois près du monastère Sant Pere del Burgal par Joachim de Pardac, sa confection en 1764 par Lorenzo Storioni, son passage de vendeurs en acheteurs jusqu’au vol dans un camp de concentration et son achat bien plus tard par Felix Ardevol, un collectionneur impénitent.

L’autre point clé d’un grand roman est le  personnage. Adria Ardevol est un sexagénaire rattrapé par la maladie d’Alzheimer. Avant de tout oublier, il se confesse, et remet un manuscrit à son meilleur ami, Bernat. C’est un double manuscrit. Au recto, l’histoire de sa vie. Au verso, l’histoire du Mal.

Enfant, Adria Ardevol souffrait d’une solitude poisseuse, poussé par ses parents rigoristes vers l’excellence. Sa  mère le voulait virtuose, son père engageait moult professeurs afin de lui apprendre des dizaines de langues. Son seul refuge se trouvait auprès des figurines de Carson et d’Aigle noir et de son ami Bernat rencontré aux cours de violon. Cette enfance solitaire sombre dans l’horreur de la culpabilité lorsque son père se fait assassiner lors d’une transaction douteuse avec le violon.

Dans la vie de l’homme, il y a toujours un retour aux origines. Lorsqu’Adria rencontre Sara, l’amour de sa vie, il ne se doute pas qu’elle va le ramener au passé de son père.

Le dernier point clé d’un chef-d’œuvre me semble être la capacité à faire réfléchir sur un sujet universel. C’est ici le Mal, la faiblesse humaine et l’inaction d’un Dieu face aux fléaux.

« Le mal. Pourquoi ton Dieu le permet-il? Il n’évite pas le mal :il se contente de punir le méchant par le feu éternel. Pourquoi n’évite-il pas le mal? »

Mais au milieu de tout cela,  il y a aussi l’Art, l’amitié  réciproque avec Bernat et l’amour pour Sara.

En lisant Confiteor, j’ai pensé au roman de Mathias Enard, Boussole. Il y a cette même érudition et cette valeur de l’amitié et de l’amour unique. D’ailleurs, lors d’un entretien pour le magazine lire en 2013, Jaume Cabré a cité Mathias Enard pour son roman Rue des voleurs. Je ne doute pas un seul instant qu’il ait ensuite lu et apprécié Boussole. De la littérature qui demande concentration et réflexion mais qui laisse une empreinte éternelle dans l’esprit du lecteur.

Participants à cette lecture commune : Mumu dans le bocage, Mes pages versicolores, MissMolko1s, Lire à tout prix., Mathilde Cotton

Toutes ces vies jamais vécues – Anuradha Roy

Titre : Toutes ces vies jamais vécues
Auteur : Anuradha Roy
Lettres indiennes
Titre original : All the lives we never lived
Traducteur : Myriam Bellehigue
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 mars 2020

En 1927, contrairement  aux principes d’éducation réservées aux filles, Agni Sen, pressentant un talent artistique chez sa fille, Gayatri, l’emmène en voyage à Bali. Ils embarquent sur un bateau qui de Madras part vers Singapour, faisant la connaissance du poète Rabindranath Tagore. Ensuite, ils font route vers Bali, où sur un lac, Gayatri fait la connaissance de Walter Spies, un peintre allemand.

Quelques jours après leur retour, Agni Sen meurt. Gayatri, dix-neuf ans, est contrainte d’épouser Nek Chand, un anglo-indien de trente-trois ans, ancien élève d’Agni Sen. Homme droit, voué à la nation, il ne tolère pas les passions artistiques et frivoles de sa femme. Très vite, Gayatri se sent en cage. L’arrivée de Walter Spies et de Beryl de Zoete vient rallumer la flamme artistique de Gayatri. Alors que son fils, Mychkine n’a que neuf ans, Gayatri quitte le domicile familial pour suivre Walter à Bali.

« La vie de mes parents était secouée de crises du fait de leur opposition systématique au sujet de ce qu’il convenait de penser ou de faire, de leurs définitions antagonistes du nécessaire et du superflu ou en ore de la liberté et de l’oppression

Mychkyne, soixante après, paysagiste retraité, nous confie les souvenirs de cette époque, souvenirs toujours un peu déformés par la mémoire, souvenirs partiels de ce qu’il en a compris à neuf ans. Un paquet venu du Canada donne pourtant un autre point de vue à cette histoire. Ce sont les lettres de Gayatri écrites à son amie Lisa, des lettres où la jeune femme lève le voile sur ses sentiments, parle de son fils et de sa vie à Bali.

Souvenirs, lettres, la construction de ce roman qui mêle personnages réels et fictifs est parfois pesante. Mais ce qu’il en ressort finalement est particulièrement attractif. Gayatri est le symbole de ces femmes qui ne peuvent résister à l’appel de leur art. J’ai particulièrement aimé découvrir quelques facettes de la vie de Walter Spies. Né en Allemagne en 1895, ce peintre et musicien homosexuel a consacré sa vie à l’art balinais. Plusieurs fois interné pour ses origines, l’homme garde un optimisme lié à la contemplation de la nature, à la découverte de formes d’art.

« Rabindranath Tagore avait conscience qu’il existe, indépendamment de la sphère éphémère des hommes, un monde plus vaste, plus profond et chargé de davantage de sens. J’y suis moi aussi sensible, comme ma mère avant moi. »

Ce septième sens particulier relie Mychkine à sa mère, Gayatri à Walter Spies.

« Il incarnait tout ce que mon corps, mon esprit et mon âme réclamaient depuis la mort de mon père – ce n’est pas seulement que j’ai enfin trouvé des gens qui le comprennent, c’est l’intégrité de mon être qui a été restaurée. Comme si toutes les possibilités de la vie avaient été enfermées derrière une porte qui s’ouvrait enfin. »

Des personnages proches de l’art, de la nature et des animaux. Peut-être incapables de comprendre les rivalités de pays en guerre. Même si l’Inde et Bali sont à des milliers de kilomètres du conflit de la seconde guerre mondiale, la colonisation les implique malgré eux.

«  Nous sommes de simples feuilles ballottées par la tempête. »

Ce roman n’est pas une lecture facile parce que la mémoire n’est pas un fil continu, une pensée fluide. Elle divague, se perd, s’enrichit. Mychkine évoque d’autres personnages, ses amis, son grand-père. Toute la richesse de son enfance et parfois des bribes de sa vie d’adulte et actuelle. Autant de personnages secondaires dignes d’intérêt.
La partie épistolaire est condensée, apportant un autre point de vue, une forme de compréhension des décisions de Gayatri. Le lecteur doit intégrer l’ensemble pour faire ressortir l’essentiel.

Mais l’ensemble donne un roman passionnant mêlant la grande histoire, le drame familial et intime, la belle nature balinaise, et surtout la découverte d’un artiste, Walter Spies. Un artiste fascinant que je ne connaissais pas et dont les bribes de vie ici racontées m’incitent à mieux connaître son engagement pour l’art et pour la nature.

Quand je te frappe – Meena Kandasamy

Titre : Quand je te frappe
Auteur : Meena Kandasamy
Lettres indiennes
Titre original : When I hit you
Traducteur : Myriam Bellehigue
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 256
Date de parution : 4 mars 2020

 

La narratrice, écrivaine de gauche, a passé une enfance et une adolescence sans heurts à Chennai. Son seul souci était de trouver le grand amour.

Elle le trouve lorsqu’elle est étudiante dans le Kerala auprès d’un homme politique de vingt ans son aîné. En Inde, les hommes politiques aiment se revendiquer célibataires. La jeune femme renonce à un homme qui ne pourra jamais le prendre en compte dans sa vie. Elle retourne à Chennai pour oublier.

Bénévole pour des campagnes en ligne, elle fait la connaissance de son futur mari, un ancien guérillero marxiste. Ils se marient très vite et déménagent à Bangalore. Rapidement, dès la seconde semaine de mariage, son époux lui demande de quitter ses réseaux sociaux. Puis il répond à ses mails et ne lui accorde que trois heures par semaine sur Internet.

« Ma carrière d’écrivaine est foutue

Ce pervers narcissique la cantonne à la cuisine, lui interdit de se faire belle. Vient ensuite la violence physique puis sexuelle.

On se demande toujours ce qui empêche une femme de sortir d’une relation violente. En se confiant à ses parents, la narratrice n’obtient que des incitations à la patience et l’indulgence. De manière plus universelle, elle pense que l’espoir bien plus que la honte, enchaîne les femmes à ce genre de mariage.
Le doute, aussi, peut-être. Son mari la convainc qu’elle n’est qu’une écrivaine bourgeoise féministe. Que son écriture peut le mettre en danger.

« Mon mari est le sorcier de notre couple. Il veut éliminer les démons qui, selon lui, me possèdent. »

En variant les genres, Meena Kandasamy atténue la violence du sujet. En écrivaine, elle jongle avec les formes de narration. Plans de cinéma, lettres à des amants fictifs, compositions orales. C’est une manière de prendre du recul, de voir les choses autrement, de s’offrir de courtes pauses de respiration pendant ces quatre mois de mariage et de souffrance.

« En Inde, une épouse est brûlée toutes les quatre-vingt-dix minutes.» Mais le drame des violences conjugales est universel. Meena Kandasamy le confirme en ajoutant en exergue de ses chapitres des citations d’auteurs de tous les pays.

Avec un regard étranger, dans un pays où les femmes sont particulièrement en danger, l’auteur traite avec originalité d’un drame universel. Un témoignage toujours essentiel littérairement mis en valeur en évitant l’écueil du pathétisme.

 

Lèvres de pierre – Nancy Huston

Titre : Lèvres de pierre
Auteur : Nancy Huston
Littérature canadienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 240
Date de parution : août 2018

 

« Qu’avais-je  à dire, moi, Blanche et bobo, citoyenne de deux grandes puissances occidentales, au sujet de ce petit pays si violemment étranger à l’autre bout du monde?»

C’est lors d’un voyage en 2008 au Cambodge que Nancy Huston est particulièrement attentive aux traces du génocide khmer rouge. Elle décèle que le légendaire sourire des khmers n’est qu’un masque servant à protéger l’intimité de qui le porte. Ne s’est-elle pas elle même composée ce sourire de lèvres de pierre pour cacher les blessures de son passé. De ce constat naît un parallèle entre Saloth Sâr, celui que prendra le surnom de Pol Pot et Nancy sous le pseudonyme de Dorrit, son double littéraire depuis Bad girl.

Nancy Huston fait émerger des points communs entre leurs enfances ( cauchemars, déménagements fréquents, insécurité lors de la scolarisation).

« Deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage. »

Le parallèle n’est pas aussi évident. D’ailleurs, Nancy Huston compose son récit en deux parties bien tranchées. Nous commençons avec le chemin de Saloth Sâr depuis son enfance jusqu’à ce qu’il devienne Pol Pot. L’auteur met en évidence ce qui dans l’enfance et l’adolescence a éveillé la conscience politique du futur dirigeant. Ses expériences positives au monastère et sur les chantiers le rapprochent du bouddhisme et du travail manuel et agricole. Ses piètres résultats scolaires lui vouent une haine des intellectuels. Quand il part étudier à Paris, il adhère au parti communiste.

« Tu as vingt-sept ans et la drogue révolutionnaire s’est emparée de tout ton être. »

A son retour au Cambodge, il rejoint le chef khmer, cousin rebelle du roi Sihanouk, dans le maquis à la frontière du Vietnam.

Le chemin de Dorrit vers la conscience politique et féministe fut beaucoup plus long, moins évident. Sa première souffrance fut le divorce de ses parents et le depart de sa mère. Kenneth, son père idéaliste, instable et volage se remarie avec une catholique allemande. La famille recomposée  déménage dans le New Hampshire.

Précoce, jolie, sa vie de femme commence très tôt avec Adam, un ami de son père. Ses expériences sexuelles et la vie de son père sont autant d’exemples qui mettent en évidence la condition féminine.

« Amoureuse, une femme doit laver de ses larmes les marches que gravira son homme pour atteindre la gloire

Malgré les nombreuses atteintes à son corps de femme, malgré les événements politiques du Cambodge que Nancy Huston insèrent dans le fil de vie de Dorrit, la jeune femme peine à réagir. Toujours dans le doute, elle retourne sa colère contre son propre corps.

Ce n’est qu’à Paris, peut-être sous l’influence de Gérard, un militant marxiste léniniste qu’elle entrevoit la contestation malgré son éducation et sa passion pour le clavecin. Elève puis femme brillante, c’est bien sûr par l’écriture, par ses articles dans les revues féministes puis par la parution de son premier essai que Dorrit se révèle enfin.

Le symbole des lèvres de pierre est assurément le lien entre ces deux parcours. Afficher un sourire de circonstance pour cacher les blessures de l’enfance et de l’adolescence. S’effacer pour continuer à vivre et trouver une voie pour enfin s’imposer, s’affranchir du manque, de la peur et du doute.

Nancy Huston, avec son style incomparable de conteuse, traite ici à la fois d’un sujet historique peu courant en se consacrant surtout aux pensées profondes de ses personnages. Un duo gagnant pour moi!

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune. Son avis est ici.

Quand arrive la pénombre – Jaume Cabré

Titre : Quand arrive la pénombre
Auteur : Jaume Cabré
Littérature catalane
Titre original : Quan arriba la penombra
Traducteur : Edmond Raillard
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 269
Date de parution : janvier 2020

 

Avant de m’attaquer à Confiteor, le chef d’oeuvre de Jaume Cabré, je rentre dans l’univers de cet auteur avec un recueil de nouvelles.

Ecrites à différentes périodes, peaufinées au fil du temps ou composées spécialement pour ce recueil, ces treize nouvelles ont été choisies pour illustrer un thème, l’univers mental des assassins. Convaincu par le point de vue de Riera Llorca, Jaume Cabré établit une thématique, une atmosphère pour lier ces nouvelles. Et même parfois davantage, en ramenant un personnage ou un tableau de Millet.

Quelle différence y-a-t-il à tuer de sang-froid ou en tant que soldat? Le remords, sûrement. A part dans la dernière nouvelle où un vieil homme ressasse sa culpabilité pour avoir causé la mort de deux hommes pendant la guerre d’Espagne, les autres personnages, assassins par vengeance, métier, nuisance, peur ou instinct n’éprouvent aucune culpabilité, aucun remords. Ils parlent de leurs actes avec le plus grand naturel.

L’enfant délaissé par son père dans une institution catholique, violenté par un surveillant n’aura de cesse de se venger de ceux qui lui ont gâché son avenir. La vengeance et la mort sont pour lui des évidences.

« Je reconnais que j’ai tué cinq fois, mais je ne suis pas violent

Tout comme ce tueur à gages qui exécute ses contrats sans état d’âme ni compassion. Ou ces époux qui souhaitent mettre un terme à leur vie commune. Certains tuent froidement pour se protéger des autres. L’assassin est un berger rancunier, un Prix Nobel inquiet, un père qui n’a plus rien à perdre, une doublure d’un dictateur sénile, un écrivain raté ou un tueur en série.

Le lecteur entre dans un tableau, dans la tête d’un assassin à la recherche du vrai visage, de la lumière. Il en ressort transformé en gardant en tête l’effroyable naturel du criminel.

Jaume Cabré s’amuse à lier ses nouvelles avec un personnage qui passe de l’une à l’autre et surtout avec un tableau, La fermière de Millet. On y aperçoit une paysanne de dos qui marche vers la lumière. Comment ne pas avoir envie de voir son visage et de cheminer avec elle vers la colline de Puig dels Ases?

Malgré le sujet sombre du meurtre, il n’y a aucune noirceur dans ces textes. L’auteur joue des mises en abyme pour intensifier encore l’ambiance mystérieuse, tout en maniant aussi l’humour noir. Jaume Cabré fait de la littérature un art.

« Un étudiant imprudent a dit mais c’est de la littérature, pas de l’art, non? Granell lui a souri et nous a dit à tous, en le regardant lui, si le miracle se produit à travers des mots, nous l’appelons littérature ; s’il se produit de manière éthérée, dans un laps de temps déterminé, nous l’appelons musique; et si le miracle se produit dans un espace matériel déterminé, nous l’appelons peinture, fresque, retable, sculpture. Et si le miracle, c’est l’espace que tu crées, nous l’appelons architecture. L’important, c’est qu’il y ait miracle.  »

Même si le miracle fut pour moi relatif (il est toujours plus difficile de s’immerger dans un recueil de nouvelles), l’originalité du sujet, la construction et surtout l’ambiance créée par le talent littéraire de l’auteur sont remarquables.

Je remercie Babelio et Actes Sud pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse critique.

tous les livres sur Babelio.com

Ceux qui partent – Jeanne Benameur

Titre : Ceux qui partent
Auteur : Jeanne Benameur 
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution :  21 août 2019

C’est toujours un plaisir de se laisser porter par les mots de Jeanne Benameur. Avec Ceux qui partent, elle nous propulse dans le passé et les rêves de migrants, simplement en partageant un soir, une nuit et une aube à Ellis Island en 1910.

«  On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. »

Andrew, jeune homme de la bourgeoisie américaine, fils d’une femme descendante de premiers colons du Mayflower et d’un migrant islandais, vient chaque jour à Elis Island capter le regard de ceux qui arrivent plein d’espoir et de peur. C’est un peu de ses origines qu’il cherche et surtout le courage d’affronter sa famille pour imposer son choix de vie.

Le courage, Emilia, une jeune italienne en transit à Elis Island, n’en manque pas. Audacieuse, avide de liberté, elle attire les regards.

Andrew, en quelques clichés, capte toutes les émotions de la jeune femme et de son père, Donato.

Une photo,  un air de violon d’un tsigane, quelques mots écrits sur un carnet par une arménienne fuyant la mort de tous les siens éclairent les vies quittées de tous ceux venus chercher l’espoir ailleurs.

Le voyage est pénible, l’attente insupportable et dégradante. Ils n’ont plus rien que leur langue natale et leur chair. 

«  Une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu ‘un être la parle. »

La langue, Donato la déclame en campant Énée, héros de Virgile ayant fui Troie en flammes. Tout comme le violon de Gabor, c’est un son d’espoir pour tous ceux qui attendent qu’on leur ouvre les portes de la liberté.

Quand les langues ne se comprennent pas, les élans magnifiques des corps prennent le pas. Emilia en joue sans arrière-pensée en dénouant ses longs cheveux flamboyants. 

«  Si nous sommes faits de chair après tout, c’est que la chair est précieuse. La vie s’y donne et s’y reçoit. »

En cette nuit de transition, chacun, nouveaux ou anciens migrants vont aller chercher au plus profond d’eux-mêmes leur vérité, leur désir le plus profond pour continuer à vivre.

A l’aube du nouveau jour, leurs vies prennent les couleurs de leurs espoirs enfin révélés et affirmés. 

Jeanne Benabeur entrecroise les vies de ceux qui arrivent et de ceux qui sont déjà installés dans le Nouveau Monde. Chaque personnage, et ils sont nombreux, a une belle intensité. Il y a tant de richesse en chaque être. Les routes se croisent autour d’Emilia et Andrew, toutes tournées vers l’espoir de trouver leur accomplissement .

« Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout. »

Les regards de TOUS les personnages de ce roman restent gravés dans ma mémoire comme des clichés inoubliables.

Embrasements – Kamila Shamsie

Titre : Embrasements
Auteur : Kamila Shamsie
Lettres du Pakistan
Titre original : Home fire
Traducteur : Eric Auzoux
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 septembre 2019

En adaptant la tragédie d’Antigone à notre époque moderne, Kamila Shamsie traite avec Embrasements d’un sujet hautement délicat.Honneur, Famille, Trahison, Passion, Pouvoir, Politique, Religion sont au coeur de ce qui va se jouer entre deux familles indo-pakistanaises installées à Londres.

A la mort de sa grand-mère et de sa mère, Isma élève ses frère et sœur jumeaux, Aneeka et Parvaiz, alors âgés de douze ans. Leur père, parti combattre avec les talibans n’a pas connu les jumeaux. Emprisonné à Bagram en 2002, il meurt lors de son transfert vers Guantanamo.

Aujourd’hui, en 2015, les jumeaux ont dix neuf ans, Isma part poursuivre ses études aux Etats-Unis. Là-bas, elle rencontre Eamonn Wolf, le fils du nouveau ministre de l’Intérieur anglais, d’origine musulmane, connu pour ses positions radicales sur l’intégration.

«  Ne vous isolez pas par votre façon de vous habiller. »

Isma et Aneeka portent le voile. Avec Isma, Eamonn retrouve les musulmans qui détestent son père. 

Lorsqu’il rentre à Londres, Eamonn passe chez Aunty Naseem, chez laquelle vivent les jumeaux. Il découvre qu’Aneeka est encore plus belle que sur les photos aperçues chez Isma. Il en tombe follement amoureux. Si la jeune fille semble, elle aussi, éprouver des sentiments, elle voit surtout en Eamonn, le fils du ministre capable de faire revenir son frère jumeau parti au djihad. 

L’auteur prend soin de détailler l’embrigadement de ce jeune homme de dix-neuf ans, soucieux de rejoindre la cause d’un père qu’il n’a pas connu mais qu’il vénère. Arrivé à Raqqah, Parvaiz découvre l’horreur : des têtes d’ennemis piqués sur des grilles, des scènes de décapitation, la contrainte des camps d’entraînement. Quand il peut joindre sa soeur, il la supplie  de l’aider à rentrer.

Aneeka est prête à s’opposer au pouvoir pour au moins sauver le corps de son frère et lui donner une sépulture décente.

Le dénouement prend toute la puissance de la tragédie antique, élevant Aneeka au rang d’héroïne romantique. 

Kamila Shamsie ose aborder un débat très sensible.  Si il est facile de s’insurger contre tous propos haineux, toute implication extrémiste, d’être à notre tour radical sur les formes de répression, Aneeka fait valoir son amour exclusif, gémellaire pour un adolescent repentant. L’humain prend sa place au-delà de tout pouvoir.

En rappelant quelques points historiques comme l’humiliation des musulmans par les croisades et l’impérialisme, le tracé absurde de frontières suite au « don d’indépendance » entretenant l’instabilité l’auteur met en évidence la responsabilité des États. 

Face à l’horreur du terrorisme, sommes-nous capables d’entendre le cri d’amour d’Aneeka? Kamila Shamsie nous plonge dans un débat impossible, qui est pourtant au coeur de notre monde contemporain.

Murène – Valentine Goby

Titre : Murène
Auteur : Valentine Goby
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 384
Date de parution : 21 août 2019

 

Valentine Goby plante une nouvelle fois son décor dans les années 50. Une époque où la médecine n’était pas encore capable de tout, où la maladie, l’accident fracassaient  les destins familiaux.

Nous sommes en février 1956. Au grand regret de son père qui le rêvait ingénieur, François, bac en poche, vivote de petits boulots sur des chantiers en tout genre visitant la France par la même occasion. Ses parents tiennent un petit atelier de couture à Paris. Le jeune homme aime se retrouver en famille et s’occuper de Sylvia, sa jeune sœur au cœur fragile.

En ce jour d’hiver, il passe voir Nine, son amoureuse puis rejoint un chauffeur routier qui doit l’emmener dans les Ardennes afin d’aider son cousin à la scierie. En chemin, suite à une panne, François quitte le camion, part dans la neige jusqu’au prochain village. Pour se repérer, il grimpe sur un wagon isolé près d’une voie ferrée. Une enfant le retrouve quelques instants plus tard à demi calciné. Brûlé par un arc électrique sous un caténaire, près du hameau de Bayle, François est emmené aux urgences de V. dans les Ardennes. Là, un chirurgien tente de lui sauver la vie en l’amputant des deux bras.

« Survivre n’est pas toujours une chance. »

Entouré de l’amour de sa mère, de l’attention de Nadine, une infirmière attentionnée, le jeune corps de François collabore pour survivre malgré la volonté du jeune homme. Dans ces moments particulièrement tragiques, le style de l’auteur est beau et lénifiant. On y sent l’amour, la pudeur, la compassion, la peine, la colère chez chacun des personnages.
« Ils bricolent un paravent de mots qu’ils espèrent hermétique au malheur. »
Seule la jeunesse de Sylvia ose pousser son frère à l’expression, au dépassement de soi.

De retour à Paris, confronté à la vie courante, François prend toute la mesure de son handicap.
«  Chaque jour s’allonge la liste des gestes impossibles, si écrasante qu’elle éteint toute résistance, il se résigne aux consignes médicales. »

François était drôle, rapide, sportif. Lors d’un séjour en montagne chez son oncle, il met ses muscles à l’épreuve. Il se console face à la beauté du monde. Il ne sera pas ce mannequin Stockman immobile. Il préfère ressembler à cette murène, laide mais vive dans son milieu aquatique.
« S’il faut ne pas mourir, que ce soit au moins à cause de la beauté.»
Même si l’entre-soi le déprime souvent, c’est au sein de l’organisation sportive des mutilés que François trouvera sa place.

L’auteure intervient à quelques reprises au détour d’une phrase à la première personne. Elle assume avoir mis son personnage dans une situation désespérée, sûrement pour mieux rebondir sur l’énergie de l’espoir. Elle se propulse dans le temps pour montrer que ce ne sont ici que les prémisses des records exceptionnels d’athlètes aux futurs jeux olympiques de 2016. Car, derrière la fiction, l’auteur pointe du doigt les progrès de l’humanité.

Dans la fiction romanesque, Valentine Goby excelle. Nous vivons les émotions de François, de sa famille et de tous ceux qui l’entourent. Le récit s’étale,  n’omet aucune des difficultés, des épreuves rencontrées par tous. L’amour, l’amitié, parfois difficile à offrir ou à recevoir sont pourtant des sentiments essentiels à la survie de chacun. Et ils explosent ici pour finir sur une très belle image.

Fidèle à son univers, l’auteure nous offre un poignant roman de survie.

Salina – Laurent Gaudé

Titre : Salina, les trois exils
Auteur : Laurent Gaude
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 160
Date de parution : octobre 2018

Avec l’histoire de Salina, je retrouve la puissance tragique, la dimension mythologique de l’écriture de Laurent Gaudé.

Un cavalier dépose au village un nourrisson braillant.

«  Par le sel de ces larmes dont tu as couvert la terre, je t’appelle Salina. »

Son fils, Malaka, nous conte l’histoire de Salina, cette femme vouée à un grand et tragique destin. Il ne lui reste aujourd’hui que son corps qu’il a passé des nuits à laver. Il porte ce cadavre sur son dos pour l’emmener vers l’île cimetière. 

Mais le cimetière n’ouvre pas ses portes à tout le monde. Sur une barque, accompagné d’un passeur, Malaka doit raconter la vie de la défunte le temps de la traversée. L’île au cimetière décidera alors si elle ouvre ses portes et accepte le corps de Salina.

«  Moi, Malaka, fils élevé dans le désert par une mère qui parlait aux pierres, je vais raconter Salina, la femme aux trois exils. »

Choisie par le fils aîné du chef du village alors qu’elle préférait la douceur de Kano, le cadet, Salina est violée dès l’écoulement de son premier sang. Veuve, on lui refuse le droit d’épouser le frère de son mari et on l’exclut du village. Elle erre dans le désert, se venge en soumettant l’âme de son beau-père à l’errance éternelle. 

Toujours, elle souhaite revenir vers Kano, mais tel n’est pas son destin.

Avec Salina, Laurent Gaudé confirme son talent de dramaturge français. Le récit contient tous les ingrédients du roman mythologique avec les lois des clans guerriers, la vengeance, les cultes liés aux morts. Sous le regard aimant de Malaka, Salina, vengeresse, devient une héroïne mythique intouchable mais toujours chargée de mystère.

Théorie de la bulle carrée – Sébastien Lapaque

Titre : Théorie de la bulle carrée
Auteur : Sébastien Lapaque
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 144
Date de parution : février 2019

Champagne! Parlons de terroir et de ces agriculteurs qui souhaitent avant tout défendre l’authenticité d’une terre. Sébastien Lapaque nous emmène à la rencontre d’Anselme Selosse, vigneron, poète à l’écoute de la nature.
Le champagne est un produit de luxe, les marques se disputent la renommée et s’engagent dans une bataille du volume. La théorie d’Anselme est « une image pleine de mystère » qu’il délivre à ses visiteurs sur son exploitation située à Avize, au sud d’Epernay. Antoine Selosse c’est  » un état d’esprit, mieux encore, un état d’âme. »

L’histoire, la géologie ont façonné sa terre. Ils lui ont donné cette caractéristique particulière, ce « défaut qui crée le remarquable« . Selosse supprime les engrais chimiques, les insecticides et les herbicides de synthèse, renonce à la levure de pressurage. Il ne cherche pas la surproduction mais la qualité, l’authenticité.

«  la nature faisait très bien les choses toute seule, sans les interventions désordonnées de l’homme dont les conséquences étaient souvent inverses aux effets escomptés. »

En 1996,le viticulteur se lance dans la biodynamie. Cela consiste à appliquer des recettes observées sur la culture des plantes en fonction des cycles lunaires et des influences planétaires. Mais en 2002, il fait machine arrière. les vignes sont plus proches des arbustes que des plantes. Sous l’influence d’un agronome, philosophe japonais du non-agir, Masanobu Fukuoka, il décide de « limiter autant que possible les interventions humaines pour laisser faire la nature. »

 » Je ne transforme pas la nature, je ne la résous pas. Je l’accompagne, je la saisis dans son aléatoire. »

Le champagne d’Anselme Selosse est servi  dans son restaurant, Les avisés, installé dans l’ancien château Koch. c’est un lieu reconnu par les riches touristes japonais.

Sébastien Lapaque nous ouvre les portes d’un domaine exceptionnel. En connaisseur, épicurien et gourmet, il nous fait profiter de son érudition. C’est le récit d’un spécialiste ce qui peut parfois rendre la lecture un peu complexe et laborieuse.

 » Les bulles carrées des champagnes Jacques-Selosse étaient précisément sapides, pleines de saveur, et esculentes, bonnes à manger. »

Mon regret est de ne jamais pouvoir goûter ce dont il nous parle. Ce champagne est produit en quantité limitée et réservée à une certaine clientèle.

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une opération Masse critique de Babelio.