Le pèlerinage d’argent – Anantanarayanan

Titre : Le pèlerinage d’argent
Auteur : Anantanarayanan
Littérature indienne
Titre original : The silver pilgrimage
Traducteur : Eric Auzoux
Éditeur : Banyan
Nombre de pages : 227
Date de parution : 4 mars 2017

En prologue, l’auteur précise son procédé littéraire : partir d’une histoire simple et l’enrichir d’extraits éclairants. Quoi de mieux qu’un voyage pour découvrir le monde, faire des rencontres et se trouver soi-même.

Jayasura est le fils héritier de Simha, le souverain de Lanka ( Ceylan). Egoïste, insensible, ce garçon n’aime que lui-même et peut-être son ami Tilaka. Son rôle d’époux et de père ne l’emballe aucunement. Lorsque meurt une de ses épouses, la plus belle, la plus douce et attentionnée, son humeur maussade ne dure guère plus que quelques jours.
Le prince consulte physicien, médecin sans succès. Poète, il découvre des textes philosophiques qu’il rejette. Après une pneumonie qui l’a quelque peu ébranlé, il tombe amoureux d’une jeune gitane qu’il souhaite intégrer à son harem. En désespoir de cause, Simha consulte le sage Agastya. Celui-ci conseille d’envoyer le prince en pèlerinage à Kashi ( État de l’Inde médiévale, aujourd’hui Bénarès).
 » Qu’il connaisse périls et épuisement, le temps inclément des diverses provinces de l’Inde, les routes défoncées, les auberges exorbitantes et misérables, le risque d’être dépouillé par des voleurs, officiels ou non. »

Ainsi Jayasura et Tilaka se mirent en route pour Kashi. Débarqués en Inde en pleine mousson, ils ne tardent pas à se faire attaquer par une bande de pillards maravas. C’est grâce à Valli, la fille du chef des voleurs que les deux prisonniers purent s’échapper. Accompagnés de cette jeune femme qui deviendra l’épouse du prince et d’un brahmane déclassé ( un purohita), les deux pèlerins poursuivent leur route.
Les histoires, débats sur la poésie, échanges philosophiques, découvertes d’autres peuples vont se succéder au fil des rencontres avec un démon , un roi musicien, des gurus shivaïte et vishnouïte, un marchand, un médecin, un astrologue, une courtisane, un saint homme sur le ghât d’Hanuman, une danseuse.
 » Qui poursuit les apparences, ô ami, a une pierre à la place du cœur, des serpents pour entrailles et des vers dans le cerveau. »
 » Toute entrave est création de l’esprit. »
 » La pensée est le siège et la source des maux de l’homme. »
 » Que peut la médecine quand l’humanité souffre de pensée? »
 » Nous ignorons ce que nous ferons. Nous sommes des pièces d’échec déplacées par la main gantée de tissu de Karma. »
 » C’est ta pensée voletante qui t’empêche de trouver la paix. »
 » Pourquoi penses-tu qu’il faille faire quelque chose pour être toujours en paix et joyeux? »

Ces courts débats philosophiques n’alourdissent pas un texte qui se veut doté de nombreuses péripéties et parfois d’humour.
Plus concrètement, j’ai apprécié le récit du marchand échoué dans un pays nordique ( me semble-t-il), ébahi face à la découverte d’une autre culture, d’autres écrits fondateurs, d’une autre religion.
Et je ne me lasse pas de cette description de Bénarès, ville de mort où  » la joie s’impose, non la tristesse. » Un passage magnifique pour le lecteur et un moment inoubliable et curateur pour le prince Jayasura.

Je remercie Eric Auzoux pour la découverte de ce roman philosophique, d’un auteur  et de cette maison d’édition consacrée aux Littératures indiennes.

 

Cicatrice – Sara Mesa

Titre : Cicatrice
Auteur : Sara Mesa
Littérature espagnole
Titre original : Cicatriz
Traducteur : Delphine Valentin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 223
Date de parution : 19 avril 2017

Dans Quatre par quatre, Sara Mesa tissait une histoire ambiguë et cruelle dans une école privée espagnole, illustrant avec ce microcosme une image de la dictature.
Je retrouve avec Cicatrice, cette façon de porter une histoire perverse sans jamais choquer le lecteur grâce à une complexité et une évolution inattendue de ses personnages, une image intelligente du monde moderne plongée dans les amitiés virtuelles et la surconsommation.

Dès le premier chapitre, nous assistons à une scène énigmatique et scabreuse. Les chapitres suivants, en remontant dans le passé éclairent la situation. Et cette construction se répète tout au long du récit.
Sonia, vingt-deux ans, est stagiaire en saisie informatique. Elle vit avec sa mère, sa grand-mère et ses demi-frère et soeur. Enfant, elle avait l’habitude d’inventer sa vie. Passionnée de littérature, elle s’inscrit sur un club de lecture en ligne. Elle apprécie les échanges cordiaux avec d’autres membres et décide de participer à un dîner à Càrdenas, à sept cent kilomètres de sa ville.
Tous les hommes qu’elle y rencontre sont décevants. Les relations virtuelles sont parfois plus riches que la réalité.
Sur le forum, à son retour, elle reçoit un message privé de Knut Hamsun:
«  Tu m’envoies une photo pour que je puisse te voir. Moi, en échange, je t’envoie les livres que tu me demandes. Tu peux m’en demander plusieurs. Il n’y a pas de problème. »
Malgré les mises en garde, Sonia se laisse convaincre. Elle reçoit rapidement un carton de douze livres, tous neufs.
Leurs conversations virtuelles deviennent de plus en plus riches. Knut se révèle un guide littéraire ambitieux, un être qui refuse toute contrainte sociale mais aussi un kleptomane bien entraîné.
Sonia se laisse séduire par cette avalanche d’attentions. Les colis sont de plus en plus volumineux avec des livres, des CD, des parfums puis de la lingerie, des chaussures, des vêtements de marque.
Knut ne lui demande rien d’autre que sa présence en échange, simplement discuter littérature, la pousser à écrire des nouvelles.
Plusieurs fois, Sonia, inquiète par cette présence étouffante, tente de couper les ponts. Elle se marie, a un enfant. Mais Knut revient toujours vers elle. Il se crée une relation étrange entre ces deux personnages. Qui a besoin de l’autre? Qui profite de l’autre?
Kleptomane, fétichiste, Knut assouvit ses fantasmes en imaginant Sonia dans les sous-vêtements qu’il vole pour elle. En prenant le surnom d’un écrivain maudit ( Knut Hamsun, écrivain norvégien banni pour avoir été soutenu par les nazis), l’homme affichait son tempérament.
Sonia, incapable de profiter de tout ce que Knut lui envoie, a besoin de cette attention d’autrui. Il l’oblige à se dépasser. D’ailleurs, elle ne semble tirer aucune reconnaissance de son mari, de son fils ou de son travail.
«  Il faut persévérer, être constant, comme dans la vie en général. C’est la seule voie pour tirer le meilleur de soi. »

Au-delà de cette relation fascinante entre deux personnes esclaves de leurs obsessions, Sara Mesa met en évidence ce monde moderne où les relations virtuelles prennent le pas sur les relations familiales, ce monde où l’abondance entraîne une course infinie vers le besoin de possession. En tant que lecteur compulsif, combien sommes-nous à vouloir engranger toujours plus de livres que l’on ne saurait lire?
Knut, en individualiste, critique tous les diktats de groupe, n’éprouve aucune culpabilité à voler des grandes chaînes de magasin qui font suffisamment de profits.
 » Le travail ne sert qu’à travailler plus. Je ne travaille pas, c’est sûr. Je consacre mon temps à acquérir des choses et à la contemplation de l’univers, ce qui est déjà bien assez. »
Son attitude met en exergue l’individualisme égoïste des sociétés modernes.
 » Ceux qui clament que ces multinationales représentent le capitalisme le plus atroce sont les mêmes qui s’y empiffrent de hamburgers et de cappuccinos dans des gobelets en carton, puis sortent et recommencent immédiatement à vociférer des slogans pacifistes. N’importe lequel d’entre eux, si tu lui voles son portable, se mettra à hurler, à te taper dessus et, à la limite, trouvera tout à fait justifié qu’on te torture au commissariat. Écrase le pied d’un autre, et tu verras comme la douleur lui fera oublier tous les enfants du monde mutilés par les bombes à fragmentation. »

Avec ces personnages très travaillés, Sara Mesa nous entraîne dans une relation addictive entre deux êtres solitaires, mal à l’aise dans leur environnement mais en profite aussi pour alerter sur cette société individualiste et les dangers de relations virtuelles.
J’aime cet univers ambigu, passionné et mon intérêt est resté sans failles jusqu’à cette fin énigmatique qui laisse une place à toutes les possibilités que l’auteur a pu glisser dans son récit.
Cette jeune romancière espagnole s’inscrit parmi les auteurs que je ne manquerais pas de suivre.

Du nouveau dans la bibliothèque ( 19)


Il vient d’obtenir le Prix Goncourt 2017 du Premier Roman, il est un coup de coeur pour de nombreux lecteurs…Impossible de passer à côté, il a rejoint ma PAL cette semaine

Ce mois-ci, Zulma propose dans la collection de poche, deux superbes romans : L’embellie d’Audur Ava Olafsdottir que j’ai lu à sa sortie et Les nuits de laitue de Vanessa Barbara que j’avais raté. Il rejoint donc ma bibliothèque.

J’ai découvert, il y a quelques mois, la collection Lignes de vie d’un peuple des Ateliers Henry Dougier. Les Québécois est sorti en mai, et ce sera mon prochain voyage ( en lecture).

Et enfin, j’ai repéré un livre de littérature persane chez Fayard. Je vais donc découvrir cette légende, première traduction française du long poème de Nezâmi. Ce ne sera sûrement pas une lecture facile.

 

Bonne semaine et bonnes lectures.

La reine Ginga…- José Eduardo Agualusa

Titre : La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde
Auteur : José Eduardo Agualusa
Littérature angolaise
Traducteur: Danielle Schramm
Titre original : A rainha Ginga e de como os africanos inventaram o mundo
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240
Date de parution : 6 avril 2017

En choisissant ce livre, je savais que l’histoire allait à la fois m’instruire et me divertir.
Nous sommes en Angola au XVIIe siècle, le pays du roi Ngola (a-ngola), pays de grande richesse convoité par le Portugal, l’Espagne et les Pays-Bas. Ginga, fille du roi Ndongo et sœur du roi Ngola, roi belliqueux en guerre contre les Portugais qui le dépouillent de ses richesses et de ses esclaves pour les envoyer au Brésil, deviendra une reine remarquable, amazone intraitable.
Nous la découvrons avec Francisco José, un jeune prêtre permamboucain ( état brésilien)
mi-indien mi-portugais, débarqué à Luanda pour être le secrétaire de Ginga au moment où son frère Ngola l’envoie négocier un accord de paix avec le gouverneur portugais de Luanda.

Francisco est le narrateur de cette aventure historique et picaresque. Et, un peu à regret, son histoire supplante celle de Ginga qui m’intéressait vivement. Heureusement, Francisco connaît de multiples aventures, celles de l’histoire de la colonisation de l’Angola et se révèle un personnage au destin passionnant.
Sa vocation de prêtre ébranlée, ses amours, ses amitiés, ses rencontres, se moments de captivité, ses voyages, son dévouement pour le combat de Ginga qui lui vaut la rancune de sa patrie portugaise en font un personnage hors du commun.
Francisco nous réserve aussi les meilleurs récits de l’histoire de la reine Ginga. Celle qui refusant de s’asseoir sur un coussin brodé d’or sur un tapis de soie, choisit le dos d’une esclave agenouillée, jamais deux fois la même, comme siège. Celle qui s’entoure d’hommes habillés en femme. Celle qui se promeut reine au détriment du fils de son frère. Un personnage théâtral, une guerrière valeureuse.
Avec ses deux personnages et tant d’autres si romanesques, c’est toute l’histoire de la colonisation de l’Angola qui nous est contée avec rythme, humour et légendes.
«  Les Blancs ont de bonnes idées mais l’Église n’en est pas une. Pourquoi les prêtres persistent-ils à nous importuner avec leur Dieu et leur Diable?
Ils pensent qu’ils ont le devoir de sauver les Africains… »
Au fil du temps et face aux circonstances les personnages évoluent. Francisco, en premier lieu, qui, de jeune prêtre fraîchement débarqué en Afrique s’éloigne de toute religion. Sa tendre Muxima perd sa douceur pour faire face aux enjeux du commerce. Ingo, le neveu de Ginga s’éprend d’une jeune hollandaise.

Voici un roman foisonnant, empli d’aventures picaresques qui pourra déconcerter par son style et surtout par l’abondance de noms compliqués de gouverneurs, pirates, figures emblématiques du pays mais je ne m’y suis pas ennuyée une seconde.

 » Ici, sur cette terre d’Afrique, nous aimons beaucoup raconter des histoires. » José Eduardo Agualusa est un excellent conteur

 

Les âmes des enfants endormis – Mia Yun

Titre : Les âmes des enfants endormis
Auteur : Mia Yun
Littérature coréenne
Titre original : House of the winds
Traducteur : Lucie Modde
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 275
Date de parution : 13 avril 2017
L’image de Mère si douce, fière, généreuse et souriante,  la sécurité de cette première maison au portail bleu sont des souvenirs rassurants et fondateurs pour la narratrice, Kyung-a, la plus jeune fille de cette famille de trois enfants.

Mère, avec  » son vernis de bonnes manières héritées de son enfance » peine à élever seule ses trois enfants. Son mari qu’elle n’a pas choisi, est un rêveur toujours absent, quittant le domicile pendant des mois et des années à la recherche d’une bonne affaire qui finit toujours en fiasco.
La narratrice ne l’a pas connu avant l’âge de sept ans. Il devient alors comme pour sa sœur aînée et son frère un père fantastique, séducteur avec son costume et son borsalino faisant naître dans leurs yeux plein de promesses colorées.
Mais très vite, la jeune fille comprend qu’il faut apprendre à se débrouiller seule, loin de la figure du père, ce père  » qui promettait tout et ne faisait rien. Qui nous poussait à rêver mais qui ne nous soutenais pas dans la réalisation de nos rêves. »
Mère, la fille d’une jeune veuve, n’a jamais eu la chance de suivre des études contrairement à ses trois frères partis étudier aux États-Unis.  » Tout ce qu’on demandait aux filles, c’était de se marier et de s’occuper de leur mari, de leur belle-famille et de leurs enfants. Elle n’avait pas d’autre place. Et puis on vivait sous l’occupation japonaise. »
Sans jamais le montrer à ses enfants, elle peine à gagner de l’argent. La famille doit sans cesse déménager, allant toujours vers des quartiers plus pauvres. Mais les vacances chez la grand-mère paternelle, les rencontres avec de nouveaux voisins sont autant d’occasions de récits qui illustrent la condition féminine en Corée et la permanence des menaces de guerre.

 » En Corée, les garçons ont toujours été gâtés et vénérés comme des dieux. » Les femmes subissent alors des mariages arrangés, des offenses de concubines, des abandons, des abus des soldats, des tromperies, des sorts des anciennes femmes décédées. Chaque femme rencontrée en est l’illustration.

 » Les rumeurs et la crainte d’une nouvelle guerre arrivaient et repartaient avec la régularité de la saison des pluies. »
Les anciens racontent la légende sur la naissance du peuple coréen, puis l’occupation japonaise, la libération par les Américains et l’envahissement par les Chinois. Beaucoup y ont perdu des proches.

Marqué par la douceur rassurante de la mère, la naïveté de l’enfance, ce roman est un très beau témoignage sur le quotidien des Coréennes dans les années 60. L’enfance entourée de contes et de légendes, qui donne une touche poétique et lumineuse au récit, se confronte rapidement mais sans violence à la cruelle réalité.
Mia Yun construit un récit intimiste, qui se révèle à la fois un témoignage passionnant d’une culture mais aussi un hommage tendre à l’amour maternel.

 

Juin sera le mois anglais

Lou et Cryssilda nous invitent en juin à participer à la sixième édition du mois anglais.

C’est désormais un rendez-vous familier qui fête l’Angleterre autour de la littérature mais aussi sur d’autres sujets de découverte de ce pays.

J’en profiterai pour lire le dernier Ian McEwan, Dans une coque de noix et La vie rêvée de Virginia Fly de Angela Huth.

 

Et peut-être davantage si le temps me le permet. Voici les titres de ma PAL

Si vous souhaitez vous joindre à ce groupe dynamique, sachez qu’un groupe facebook vous donne bientôt quelques propositions de lectures communes.

Du nouveau dans ma bibliothèque (18)

 

Le mois de mai s’annonce plein de promesses, espérons que ce soit le début d’un beau renouveau.

Je vous avais prévenu, il y a beaucoup de tentations chez Actes Sud en ce début mai et je n’ai pas pu y résister:

   

En lisant les bonnes chronique, il  me semblait être passée à côté d’un livre intéressant. Sa sortie en format poche me permet de le  découvrir

J’avais aimé un précédent roman d’Alex Berg, Zone de non droit,  je vais tenter cette nouvelle parution

Et enfin une auteure australienne à découvrir pour moi, Elizabeth Harrower avec

Évidemment, en lisant environ 3 livres par semaine,ma PAL est de nouveau en hausse. C’est pas grave!

Bonne semaine et bon dimanche.