La mer noire dans les grands lacs – Annie Lulu

Titre : La mer noire dans les grands lacs

Auteur : Annie Lulu

Editeur : Julliard

Nombre de pages : 224

Date de parution : 21 janvier 2021

La narratrice, enceinte, raconte à son futur fils comment elle a échoué là, au bord du lac Kivu. Née à Iasi en Roumanie, Nili Makasi a été élevée par sa mère, Elena Abramovici. Jeune et belle étudiante, celle-ci a vécu une brève histoire d’amour avec Makasi Notembe, un étudiant congolais invité à venir apprendre le communisme en Roumanie puis reparti en son pays après la révolution de 1990. Elena, professeure à l’université de Bucarest a élevée sa fille en la mettant en garde contre les hommes.

Ma mère m’a contrainte à faire des études, pour me racheter d’avoir fait irruption dans sa vie, aussi par peur que je finisse sur le trottoir. Elle a dû fermement réfléchir à ce qu’elle allait faire de moi et penser que la moins mauvaise solution était encore que je lui ressemble le plus possible.

La mère ne parle jamais de son passé à sa fille et devient même violente quand l’enfant l’interroge sur son père. Elle a eu honte de sa fille métisse pendant toute l’enfance de celle-ci et lui a caché les lettres que son père lui a adressées.

Nili fait donc de hautes études car il faut un cerveau bien fait « quand on est une femme gâtée par le malheur d’être bien faite. ». Elle part à Paris pour son doctorat. Sa première histoire d’amour est un échec. Elle mesure combien il est hasardeux de ne s’estimer que dans le regard de l’autre. Surtout quand cet homme n’a aucun respect pour les femmes. Désormais son unique objectif est de retrouver son père.

Lorsqu’elle retrouve trace de sa grand-mère paternelle, elle part la rejoindre à Kinshasa. Sa meilleure amie vient de se suicider, les seules nouvelles de sa mère sont des injonctions à finir sa thèse, plus rien ne la retient dans ce monde pourri.

Au Congo, elle découvre sa famille mais aussi la guerre et la violence. Elle prend conscience des ravages de la colonisation.

L’étranger des pays qu’on dit riches – moi je les appelle le monde pourri, ou bien les pays pauvres parce que c’est vrai qu’ils n’ont absolument rien, pas de sucre, de café, de cacao, d’huile, d’or, d’argent, de pierres précieuses, pas de fer, acier, zinc, aluminium, caoutchouc pour leurs voitures, leurs trains, leurs avions, pas de pétrole pour le plastique ni de gaz pour se chauffer, et c’est pour ça qu’ils nous dépouillent- ,va t’apporter quoi que ce soit d’utile pour arpenter les sentes courbes entre les mornes verts de notre terre volcanique.

En allant à Goma, chez son oncle pour récupérer les lettres de son père, elle va commencer à participer à des manifestations pour la paix avec sa cousine. Les manifestants réclament le départ du président et la tenue de nouvelles élections. Le répression est violente, les manifestants arrêtés sont torturés. Nili est emportée dans un combat brutal mais aussi dans le respect d’une famille et des ancêtres. Des valeurs qu’elle veut inculquer à son fils.

J’ai beaucoup aimé le ton de cette confession. Annie Lulu écrit avec force et passion mais c’est aussi tendre et poétique puisque la narratrice s’adresse à son enfant à naître. De la Roumanie à l’Afrique, l’auteure inscrit cette quête des origines dans la grande histoire mondiale. Mais c’est surtout le parcours d’une jeune femme intelligente, marquée par son éducation, en recherche de tendresse affective, d’une famille, d’un pays. Un très bon premier roman.

L’empereur – Makenzy Orcel

Titre : L’empereur
Auteur : Makenzy Orcel
Editeur : Rivages
Nombre de pages :128
Date de parution : mars 2021

 

Dans son appartement d’un immeuble misérable de Port-au-Prince, le narrateur, ayant commis l’irréparable, attend l’arrivée de la police. Hanté par son Autre intérieur, il s’est vengé des meurtrissures de son enfance.

Enfant abandonné sur le bord d’une route, il avait été recueilli au lakou dirigé par l’Empereur, un faux prophète qui soumet ceux qu’il voit comme des moutons.

En grandissant, l’enfant se rend compte que le lakou n’est qu’une entreprise de rentabilité économique, un outil d’oppression manipulé avec une rare dextérité par un usurpateur. L’enfant devenu le joueur de tambour de la cour, évacue sur cet instrument sa rage et son indignation.
Sur les conseils du Très vieux Mouton, un sage rendu aveugle par l’Empereur qui ne supportait pas son opposition, l’adolescent part en ville.

« Partir, tout quitter, pour se réinventer. Le plus difficile, c’est la mémoire

A Port-au-Prince, il devient livreur de journaux. Les conditions sont difficiles. Livrer dans les quartiers redoutables de la ville est dangereux.
« Etre livreur de journaux dans cette ville, comme tant de gagne-pain, c’est marcher sur un fil tendu au-dessus d’un abîme. »

Le patron est un homme dur qui n’hésite pas à se moquer des pauvres employés et à les virer pour un rien.

 « Ce sont tous des Empereurs, des patrons, des briseurs de rêves, des abominations. »

Le narrateur est le symbole de tous ces misérables souffrant de la corruption et de la toute puissance des patrons dans l’ignorance de la classe politique. L’espoir vient d’une jeune femme rencontrée dans un bus, Un soupçon de bonheur, un rêve inaccessible réservé une fois encore aux puissants.

La littérature haïtienne est particulièrement riche, l’art étant un moyen de pression privilégiée pour résister aux mouvements politiques et naturels de ce pays. Ses auteurs sont largement influencés par l’influence du vaudou, du mystique sur l’âme humaine haïtienne. Nous la retrouvions aussi dans le dernier roman de Lyonel Trouillot, Antoine des Gommiers. Makenzy Orcel est né dans un quartier pauvre de Port-au-Prince, il est la voix rageuse et poétique des laissés-pour-compte. Ses recueils de poème, ses romans sont toujours empreints de rage, de la force de celui qui se bat pour défendre les gens de la rue.

L’empereur a cette force. L’auteur utilise la forme romanesque pour mettre en scène sa parabole. Les pauvres réduits à l’état de moutons, soumis aux peurs des esprits entretenues par les faux prophètes, sont corvéables malgré la misère ambiante conséquentes aux dérives politiques et aux aléas climatiques.  La beauté n’appartient qu’aux nantis. On comprend la plume à vif de cet écrivain poète qui écrit sur les plaies de son pays.  Un très beau roman et une illustration bien choisie de Josué Azor sur le bandeau du livre.

 

Douze palais de mémoire – Anna Moï

Titre : Douze palais de mémoire
Auteur : Anna Moï
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 208
Date de parution : 4 février 2021

Avec ce nouveau roman, Anna Moï illustre l’épisode des boat people suite à la guerre du Vietnam. Mais elle choisit un biais intimiste en nous racontant la fuite d’un père et de sa fille, seuls passagers du petit bateau de pêche de Quan et de son fils Tài.
Le récit de la vie sur ce bateau ponctué de quelques aventures comme une attaque de pirates ou un spectacle de baleines, est surtout entrecoupé des souvenirs du père fuyard, Thanh, un mathématicien, fils d’astrologue, bourgeois d’avant la Révolution.
Afin de satisfaire à un double point de vue et surtout de mettre un peu de légèreté dans ce drame, Anna Moï scinde chaque chapitre en deux. Premièrement, le récit du père suivi du regard espiègle de la petite fille souvent ravie du « pestacle ».

Le travail de mémoire donne souvent des récits chaotiques bien que Thanh range ses souvenirs dans ses douze palais de mémoire : « les Finances, l’Immobilier, la Carrière, les Amis, les Parents, les Voyages, la Destinée, la Santé, la Fratrie, le Mariage ( que j’ai renommé l’Amour), les Enfants, les Mathématiques. ». Les conséquences de la Révolution apparaissent en arrière-plan.
« Mes palais de mémoire sont une anthologie insécable, une enclave de scènes indestructibles qui constitue mon fond de bibliothèque . »
Emerge surtout de ces souvenirs la passion pour sa femme, Hoa, disparue quand Tiên avait deux ans. Au fil du récit, nous comprenons les raisons de la fuite. Le village où il a rencontré Hoa et où il fut heureux n’est plus et nous n’en comprendrons les raisons qu’en fin de roman. A part sa mère, plus rien ne retient Thanh dans ce pays où les révolutionnaires ont privé les anciens bourgeois de leur argent et leurs bijoux .

Anna Moï construit un roman intimiste sur l’arrachement, la perte où le drame se dissout dans la mémoire er s’allège grâce à l’innocence de la petite Tiên. Le récit s’anime des aventures du voyage et l’intérêt se tient grâce au mystère des raisons de la fuite du père pour l’Amérique.

Un roman parfois décousu, comme peuvent l’être les souvenirs mais qui recèle grand nombre d’informations sur la vie au Vietnam pendant cette période mouvementée. J’ai particulièrement aimé la manière de fondre l’intimité dans la grande histoire, de jongler entre le moment présent et les souvenirs et surtout la touche agréable du double point de vue.
«  La magie est la meilleure école de la liberté. »
Tiên apporte énormément de fraîcheur à cette histoire.

Je remercie Mimi qui m’a accompagnée pour cette lecture.

Antoine des Gommiers – Lyonel Trouillot

Titre : Antoine des Gommiers
Auteur : Lyonel Trouillot
Littérature haïtienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 208
Date de parution : janvier 2021

 

Dans un corridor débouchant sur la Grand-Rue vivent Franky et Ti Tony, deux frères, sans autre famille depuis la mort de leur mère Antoinette. Elle les disait descendants d’Antoine des Gommiers, un devin qui attirait étrangers, notables et stars, bravant la seule route chaotique entre Point-à-Pitre et Jeremie.
Franky a le goût des mots et des figures de style. Sans un sou, il n’a pourtant pas fait d’études mais il passe son temps dans les livres d’histoire, ressuscitant les morts du passé pour en faire des héros.
Ti Toni, lui, est un bagarreur. Avec son ami Danilo, il apprend à sur ivre dans le présent de cette terre violente de débauche et de mensonges. Il travaille à la banque de borlette, un espace de vente de loterie populaire. Antoinette, comme bon nombre d’habitants des corridors y tentait sa chance à l’issue de rêves prémonitoires.

Le roman alterne les confidences de Ti Tony sur le quotidien rythmé d’angoisse et d’espérance et le récit de la vie d’Antoine des Gommiers. D’un côté, nous affrontons les accidents d’Antoinette, de Franky, les rivalités de gangs, les premiers amours, les humiliations, l’indigence. De l’autre, nous suivons les exploits d’un charlatan ou d’un génie doté d’une sagesse présocratique.

Je ne suis pas entrée facilement dans le récit de vie d’Antoine des Gommiers préférant le réel de Ti Tony malgré sa façon de tourner en rond.  Jusqu’à cet instant où Ti Tony se démène pour faire reconnaître auprès du Président de l’Institution les valeurs du manuscrit de son frère. C’est un passage particulièrement intense qui donne tout son sens au récit de la vie d’Antoine des Gommiers, un récit que Franky a écrit pour échapper à son immobilité, pour plonger dans un passé qui peint en bleu la noirceur quotidienne, qui rappelle, à la faveur d’Antoine des Gommiers, qu’il ne faut pas se soumettre à l’inévitable ni occulter le beau.

Une fois de plus, Lyonel Trouillot nous conte une fable poétique nous menant sur le chemin de la vie, de l’amour, de l’espérance malgré la noirceur de la réalité.

« tous vos beaux livres rangés, reliés, toutes ces petites merveilles de votre salle des trésors, qu’est-ce qu’on s’en fout de la véracité des faits, si ça ne mène pas sur un chemin. »

 

 

Les caves du Potala – Dai Sijie

 

Titre : Les caves du Potala
Auteur : Dai Sijie
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 septembre 2020

 

Mars 1968, de jeunes étudiants des Beaux-arts devenus gardes rouges de la Révolution  culturelle  de Mao Zedong, ont envahi le Palais du Dalaï-lama . Dans les écuries transformées en prison, Bstan Pa, peintre du dalaï-lama, subit les violences du chef des révolutionnaires, surnommé le Loup.

Le Loup veut contraindre Bstan Pa à profaner les reliquaires du dalaï-lama et lui faire avouer les pensées scabreuses des hommes saints.

 Alors que les premières lueurs de l’aube marquaient le début d’un nouveau jour de mars 1968, dans les profondeurs de son cachot, Bstan Pa dressait le bilan de la journée précédente : les gardes rouges avaient découvert son tableau de femme nue et le Loup avait promis de le torturer s’il refusait de calomnier le quatorzième dalaï-lama.

Pour supporter les violences et humiliations, Bstan Pa se réfugie dans son passé et nous conte son histoire.

Entre sept et douze ans, Bstan Pa a fait son apprentissage auprès de Snyung Gnas, peintre du Potala du treizième dalaï-lama dans le bâtiment des tankas ( rouleaux de peinture sur toile, originaires de l’Inde et caractéristiques de la culture bouddhique tibétaine) du monastère de Drepung. L’art des tankas a été interdit à l’enseignement en 1959.

Nous le suivons lors de deux longs exils avec son maître et le treizième dalaï-lama, notamment à Pékin où ils rencontrent l’impératrice Cixi, découvrons les monastères, les temples, les montagnes et lacs sacrés, berceaux de la civilisation tibétaine.

Puis commence, à la mort du treizième dalaï-lama le 22 décembre 1933, la quête du successeur.

A sa mort, son principe conscient quittait son enveloppe corporelle et se transférait dans un autre corps.

Dai Sijie propose ici un récit beaucoup moins romanesque que Balzac et la petite tailleuse chinoise ou L’évangile selon Yong Sheng. Nous découvrons la civilisation tibétaine. De nombreux mots, lieux sont annotés pour rejoindre une note explicative en fin de roman. Mais l’effort est récompensé par une réelle découverte d’un art et d’une culture uniques. Sous le joug de la révolution culturelle, la foi de Bstan Pa est inaltérable. Le dénouement prouve toute la puissance de l’imagination artistique du peintre des tankas.

 

 

 

Khalil – Yasmina Khadra

Titre : Khalil
Auteur : Yasmina Khadra
Éditeur :Julliard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 5 septembre 2019

 

Se mettre dans la peau d’un kamikaze, c’est le pari dangereux de Yasmina Khadra. Il faut des années de recul et une bonne dose de tolérance pour essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête de Khalil, envoyé à Paris le 13 novembre 2015.

Partis de Molenbeek avec un chauffeur, deux frères kamikazes chargés de s’immiscer au Stade de France et son meilleur ami, Driss, Khalil bardé d’une ceinture d’explosifs doit faire sauter une rame de métro bondée.

La commande de son gilet étant défectueuse, l’objectif ne sera heureusement pas atteint. Mais Paris est durement touché. Parmi les nombreuses victimes, la nièce de Khalil perd la vie au Bataclan.

«  Il n’y a pas de place pour les cas de conscience. »

Rayan,  Driss et Khalil sont nés dans le même immeuble en 1992. Si Rayan est parvenu à s’intégrer, Driss et Khalil sont les résultantes de l’aboutissement logique de l’exclusion : frustration, haine puis violence. L’imam, de son ton imprégné de longanimité, n’eut aucun mal à leur faire miroiter la gloire et un monde meilleur.

 » La mosquée nous a restitué le RESPECT qu’on nous devait, le respect qu’on nous a confisqué, et elle nous a éveillés à nos splendeurs cachées. »

En remontant aux sources, Yasmina Khadra ne cherche pas les circonstances atténuantes car il ne peut y en avoir pour ceux qui touchent à la vie d’innocents.Mais il détaille le mécanisme, s’attache à montrer comment ça commence, à trouver  » à quel moment et sous quelle forme le rejet de toute une société germe en toi. »

Comme dans Embrasements, le roman de Kamila Shamsie qui m’avait aussi interpellée par la violence de son sujet, l’amitié et la famille restent des liens forts. Khalil est particulièrement attaché à sa sœur jumelle ( il est aussi question de gémellité dans Embrasements). Les évènements, la présence de Ryan, les mots de Moka percutent le travail d’endoctrinement des membres du clan terroriste,ouvrant une brèche dans l’esprit du jeune homme.

«  Le devoir, Khalil, est de vivre et de laisser vivre. Il n’y a pas plus précieux que la vie et nul n’a le droit d’y toucher. »

Khalil est un roman audacieux, dérangeant. En se mettant dans la peau d’un kamikaze, Yasmina Khadra nous laisse entrevoir le parcours de jeunes  gens qui en arrivent à sacrifier leur vie pour semer la mort. Certains seront gênés par l’empathie qui se dégage du personnage. Mais l’auteur ne lui cherche pas d’excuse. Il s’emploie aussi à montrer combien les musulmans de son entourage le condamne. C’est d’ailleurs ce qui induit le doute en l’esprit de Khalil. Il n’en reste pas moins  qu’évoquer les attentats du 13 novembre 2015 sous ce biais est douloureux, glaçant et dérangeant. Et il faut toute la culture, l’art et la renommée de Yasmina Khadra pour oser parler de cette insoutenable évènement du point de vue d’un kamikaze.

 

Kibogo est monté au ciel – Scholastique Mukasonga

Titre : Kibogo est monté au ciel
Auteur : Scholastique Mukasonga
Littérature rwandaise
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 155
Date de parution : 12 mars 2020

L’évangélisation du Rwanda a commencé avec les missionnaires d’Afrique au début du XXe siècle. Dans ce roman, Scholastique Mukasonga montre toute la difficulté d’imposer les dogmes catholiques aux Rwandais, profondément ancrés dans les croyances ancestrales.

Terrassés par une catastrophe naturelle, les Rwandais se tournent naturellement vers les offrandes païennes. Pendant la dernière guerre mondiale, une terrible période de sécheresse a installé la famine dans le pays. Kibogo est alors monté sur le mont Runani. Foudroyé, il est monté au ciel. Son sacrifice a amené la pluie. Seuls trois hommes du village ont assisté à la scène. Depuis, le mont Runani est une montagne païenne, interdite par les prêtres blancs.

« Vos contes pour les veillées, disaient les pères, nous les conservons pour vos enfants et surtout pour vos petits-enfants quand ils seront évolués, civilisés, lettrés. Alors nous leur expliquerons ce que vos histoires voulaient vraiment dire et que vous étiez incapables de comprendre parce qu’elles annonçaient notre venue pour vous révéler le vrai Dieu. »

Mais on ne dépouille  pas aussi facilement un peuple de sa culture. Akayézu a un destin. Choisi par les missionnaires pour entrer au petit-séminaire, il connaît la Bible. Et il se l’approprie.

« Maintenant, Akayézu en était certain, ce n’était pas l’histoire des juifs que racontait la Bible, pas même celle de Yezu, mais celle des Rwandais

Venu officier dans sa colline, il adapte ses sermons avec les contes locaux. Il distribue le pain aux enfants, s’entoure d’une cour de femmes fidèles telles des apôtres et sa targue même de miracle. Son objectif est de réunir les esprits de Yezu et Kibogo en évangélisant sa dernière disciple, Mukamwezi. Lorsqu’ils montent sur le mont Rumani pour faire revenir Kibogo, un terrible orage frappe durement le bois et les païens. Une fois encore, trois garnements sont témoins du drame.

Les prêtres blancs veulent sauver le mont Runani avec une procession et une statue en l’honneur de Maria.

« On dirait, remarque le professeur, qu’on l’a érigée là pour interdire aux Rwandais de se réapproprier leur passé. »

Mais les tisseuses de conte continuent à croire en Kibogo. Chacun fait valoir son histoire, vieux témoins séniles de la montée au ciel de Kibogo ou jeunes garnements plus instruits, fiers de leur culture.

Un peu court, ce roman utilise l’humour pour montrer les conséquences de la colonisation et de l’évangélisation sur la culture d’un pays. Scholastique Mukasonga nous livre une satire, un conte riche en péripéties très agréable à lire. Et montre fort heureusement que les croyances ne meurent pas aussi facilement.

 

 

 

 

Lèvres de pierre – Nancy Huston

Titre : Lèvres de pierre
Auteur : Nancy Huston
Littérature canadienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 240
Date de parution : août 2018

 

« Qu’avais-je  à dire, moi, Blanche et bobo, citoyenne de deux grandes puissances occidentales, au sujet de ce petit pays si violemment étranger à l’autre bout du monde?»

C’est lors d’un voyage en 2008 au Cambodge que Nancy Huston est particulièrement attentive aux traces du génocide khmer rouge. Elle décèle que le légendaire sourire des khmers n’est qu’un masque servant à protéger l’intimité de qui le porte. Ne s’est-elle pas elle même composée ce sourire de lèvres de pierre pour cacher les blessures de son passé. De ce constat naît un parallèle entre Saloth Sâr, celui que prendra le surnom de Pol Pot et Nancy sous le pseudonyme de Dorrit, son double littéraire depuis Bad girl.

Nancy Huston fait émerger des points communs entre leurs enfances ( cauchemars, déménagements fréquents, insécurité lors de la scolarisation).

« Deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage. »

Le parallèle n’est pas aussi évident. D’ailleurs, Nancy Huston compose son récit en deux parties bien tranchées. Nous commençons avec le chemin de Saloth Sâr depuis son enfance jusqu’à ce qu’il devienne Pol Pot. L’auteur met en évidence ce qui dans l’enfance et l’adolescence a éveillé la conscience politique du futur dirigeant. Ses expériences positives au monastère et sur les chantiers le rapprochent du bouddhisme et du travail manuel et agricole. Ses piètres résultats scolaires lui vouent une haine des intellectuels. Quand il part étudier à Paris, il adhère au parti communiste.

« Tu as vingt-sept ans et la drogue révolutionnaire s’est emparée de tout ton être. »

A son retour au Cambodge, il rejoint le chef khmer, cousin rebelle du roi Sihanouk, dans le maquis à la frontière du Vietnam.

Le chemin de Dorrit vers la conscience politique et féministe fut beaucoup plus long, moins évident. Sa première souffrance fut le divorce de ses parents et le depart de sa mère. Kenneth, son père idéaliste, instable et volage se remarie avec une catholique allemande. La famille recomposée  déménage dans le New Hampshire.

Précoce, jolie, sa vie de femme commence très tôt avec Adam, un ami de son père. Ses expériences sexuelles et la vie de son père sont autant d’exemples qui mettent en évidence la condition féminine.

« Amoureuse, une femme doit laver de ses larmes les marches que gravira son homme pour atteindre la gloire

Malgré les nombreuses atteintes à son corps de femme, malgré les événements politiques du Cambodge que Nancy Huston insèrent dans le fil de vie de Dorrit, la jeune femme peine à réagir. Toujours dans le doute, elle retourne sa colère contre son propre corps.

Ce n’est qu’à Paris, peut-être sous l’influence de Gérard, un militant marxiste léniniste qu’elle entrevoit la contestation malgré son éducation et sa passion pour le clavecin. Elève puis femme brillante, c’est bien sûr par l’écriture, par ses articles dans les revues féministes puis par la parution de son premier essai que Dorrit se révèle enfin.

Le symbole des lèvres de pierre est assurément le lien entre ces deux parcours. Afficher un sourire de circonstance pour cacher les blessures de l’enfance et de l’adolescence. S’effacer pour continuer à vivre et trouver une voie pour enfin s’imposer, s’affranchir du manque, de la peur et du doute.

Nancy Huston, avec son style incomparable de conteuse, traite ici à la fois d’un sujet historique peu courant en se consacrant surtout aux pensées profondes de ses personnages. Un duo gagnant pour moi!

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune. Son avis est ici.

La symphonie du nouveau monde – Lenka Horñákova-Civade

Titre : La symphonie du nouveau monde
Auteur : Lenka Horñákova-Civade
Editeur : Alma
Nombre de pages : 292
Date de parution : 29 août 2019

 

Son premier roman, Giboulées de soleil, a reçu le Prix Renaudot des Lycéens en 2016. Alors qu’il attend dans ma pile à lire, j’ai choisi de découvrir cette auteure tchèque avec son dernier roman au titre évoquant la symphonie de Dvorák. Dans cette période tourmentée de la seconde guerre mondiale, je me suis un peu perdue entre les destins de Vladimir Vochoć, consul de la Tchécoslovaquie à Marseille et de Bojena, tchèque attendant à Strasbourg son départ pour l’Amérique.

A part des routes qui se croisent et un pays en perdition sous le joug d’Hitler, il y a peu de points communs entre les deux personnages. Lenka Horñákova-Civade les mêle pour créer de la fiction, du romanesque autour de l’histoire de ce personnage réel de Vladimir Vochoć, un juriste intelligent, pragmatique qui a mis sa vie en jeu pour sauver ses compatriotes et bien d’autres en leur fournissant de faux papiers pour rejoindre l’Amérique.

Le roman commence à Prague. En 1953, Vladimir est jugé pour trahison. En 2002, Josefa, soixante-quatre ans, devrait quitter sa maison menacée par les inondations. Elle y retrouve sa poupée de chiffon, celle-là même qui l’a accompagnée de sa naissance à Strasbourg à son exode en France libre avec sa mère, Bojena en 1938.

J’ai aimé découvrir l’histoire de Vladimir Vochoć, cet homme amoureux de son pays qui croyait en cette république indépendante avant qu’elle ne soit sacrifiée par les accords de Munich. J’aurais aimé en savoir davantage encore sur son parcours, sa personnalité.

Certes, l’histoire de Bojena est aussi passionnante. Elle est un exemple de ceux qui doivent leur vie au courage de Vochoć. Son récit, parfois dicté par la poupée, retrace toutes les séparations, les mensonges, les peurs et les outrages que le peuple contraint à l’exode a subis face au nazisme.

Mais si le fond est intéressant, quoique insuffisamment détaillé à mon goût, la forme est un peu déroutante. J’ai eu parfois l’impression de me perdre au détriment de l’essentiel.

 

Ni poète, ni animal – Irina Teodorescu

Titre : Ni poète, ni animal
Auteur : Irina Teodorescu
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 224
Date de parution : 28 août 2019

Il me reste un souvenir amusé de la lecture du premier roman d’Irina Teodorescu, La malédiction du bandit moustachu. Le titre et la couverture de ce nouveau livre ont amplifié mon envie de renouer avec cette auteure espiègle. Et finalement, nous restons dans cet univers où les images d’enfance cachent la réalité sombre de la vie.

Carmen, double de l’auteur, est née à Bucarest en 1979. Elle vit aujourd’hui à Paris où elle est avocate. Lorsqu’elle apprend la mort du Grand Poète dissident qui fut son ami, elle noie son chagrin au volant de sa voiture, fonçant au travers de la forêt de Sologne. Elle percute alors un renard, « mort par un éblouissement ». La poésie et le monde animal propulsent son esprit en 1989, année de la chute du mur de Berlin et des mouvements à l’Est, année où ce poète joua un rôle important dans sa vie. 

En 1989, Carmen a dix an. Elle vit dans un appartement à Bucarest avec ses parents, proche de la nature apaisante de ses grands-parents paternels et de la folie de sa grand-mère maternelle. Elle est la dernière, tardivement née après cinq ou six frères et soeurs. 

Pendant que sa mère enregistre des K7, moins contrôlées que les courriers, racontant à son amie partie vivre aux Etats-Unis toutes les banalités de sa vie et quelques propos subversifs, que son père, directeur financier dans une usine de savons se fait peur dans son bolide, que sa grand-mère déraille dans un hôpital psychiatrique et que son grand-père vole des chats, Carmen écrit des poèmes pour sa maîtresse et se lamente au sujet de cigognes gelées sur le lac du Moulin.

Derrière les évènements anodins perçus par une petite fille, la révolution est en marche. Nous la suivrons avec Carmen de mars à décembre 1989 avec cette image télévisée qui marque encore les esprits, la fusillade du couple Ceausescu.

A l’image du titre de ce roman, le récit oscille entre poésie et réalité historique, naïveté de l’enfance et prise de conscience de l’adulte. Sensible à la poésie et au monde animal, Carmen grandit en cette année charnière qui la propulse de l’enfance à la réalité adulte.

J’aime beaucoup le côté décalé d’Irina Teodorescu. Sa vitalité, son espièglerie donnent du souffle, de la luminosité à ses récits. Le regard de l’enfance, le biais tragicomique donnent en apparence moins de profondeur au témoignage de l’auteur. Mais faut-il toujours être sombre et pesant pour évoquer les dictatures ?