Autoportrait de Calcutta – Catherine Clément

Titre : Autoportrait de Calcutta

Auteur : Catherine Clément

Editeur : Seuil

Nombre de pages : 256

Date de parution : 6 mai 2021

Je suis Catherine Clément depuis ma lecture de son roman Le voyage de Théo, un des cinq livres que j’emmènerais sur une île déserte. Cette historienne, spécialiste de l’Inde, a une façon très romanesque de faire découvrir et apprécier l’Histoire.

Dans ce nouveau roman, elle donne la parole à une ville. C’est Calcutta, une des villes du monde à la plus forte densité de population, qui nous parle.

Je ne suis pas née indienne, savez-vous ? Et je ne suis pas née sous le nom de Kolkata. Il y avait bien ici un hameau de quelques bicoques paysannes qui s’appelait Kalikata, dont les Anglais ont extrait « Calcutta ». Mais ce sont eux, les Anglais, qui m’ont portée à l’état de ville. Eux, tout seuls.

Comptoir marchand depuis 1600 suite à une négociation entre l’empereur moghol, Akbar le Grand et la reine Elisabeth Ière, devenue coloniale en 1757 puis intégrée à l’empire britannique suite à la guerre des Cipayes, Calcutta, née anglaise, est la capitale anglo-indienne du Bengale. Elle voit sa population s’envoler à l’Indépendance suite à la famine de 1943 puis à la partition en 1947. Deux millions de réfugiés afflueront encore en 1971 après la guerre d’indépendance du Bangladesh. Le roman de Dominique Lapierre, La cité de la joie, illustre toutes les conséquences de cette surpopulation dans les bidonvilles.

Notre narratrice très singulière part de divinités ( Kali bien sûr qui a donné son nom à Kalikata, Ramakrishna, le plus grand saint mystique du Bengale), de monuments ( mémorial de la reine Victoria, Palais du gouvernement, cathédrale Saint-Paul, le pont de Howrah, le monastère de la félicité…), de rites ancestraux ( fêtes de Dourga puis de Kali), de personnalités ( son préféré, Rabindranath Tagore , mère Teresa, frère Gaston Dayanand et le père François Laborde, quelques officiers anglais) de livres ou films pour décrire son parcours de sa naissance anglaise à sa réalité d’aujourd’hui.

Calcutta balaie des siècles d’histoire et elle me perd un peu dans la partie la plus ancienne. Si je connais un peu l’histoire de l’Inde depuis Gandhi, j’ai peiné sous l’afflux de noms de militaires anglais ou politiques indiens. De ces courtes évocations, j’y ai glané des choses intéressantes ( l’évocation des Bibis, compagnes des officiers anglais, des Bauls dont les chants sont inscrits au patrimoine immatériel de l’Unesco, les peintures de Kâlighât, les poèmes devenus hymnes nationaux, le parcours nazi de Subras Chanda Bose, l’origine du scénario d’E.T., la guérilla naxalite…) mais le récit non chronologique d’une grande richesse est assez ardu à suivre.

Si je suis utile au vaste monde, c’est à cause du compliqué. Avec moi, rien n’est simple. Je suis anglo-indienne et communiste, maoïste et nationaliste, violemment révolutionnaire et mystique, dense et mutine, nazie et libertaire, je m’appelle Contradiction.

En donnant sa voix à Calcutta, l’auteur peut se permettre de saluer quelques personnalités et d’en épingler d’autres comme Claude Levi-Strauss ou Louis Malle qui n’ont pas su capter l’âme de Calcutta. Elle peut s’amuser de la visite de François Mitterrand venu remettre la légion d’honneur au cinéaste Satyajit Ray avec lequel Gérard Depardieu collaborera. Autant de petites anecdotes qui pimentent le récit mais provoquent aussi le grand écart avec des références plus historiques.

1-Subir Pal 2- Bibis par C.Belnos 3-La cité de la joie 4- Mère Teresa 5- Tagore 6- Bauls 7- Temple de Dakshineswar 8- Kali 9- Pont de Howrah

A l’image de la sculpture de Subir Pal, Catherine Clément construit une petite boîte qui définit Calcutta . Divinités, personnalités sculptées de différentes tailles et matières pour dresser un portrait de cette ville. Dans la boîte de Pal, il n’y a que deux femmes, Kali et Indira Gandhi. Et elles sont plutôt cruelles. Rien sur la begum Rékoya, une féministe qui a dit en 1904 :

Chaque fois qu’une femme veut relever la tête, les armes des religions ou des écrits sacrés frappent cette tête. Les religions resserrent le joug de l’esclavage autour des femmes et justifient la domination mâle sur les femmes.

Alors pour finir sur une note féministe, l’auteure évoque trois jeunes femmes, une femme politique poète, une philosophe et une écrivaine. Trois femmes belles et courageuses, Gayatri Charkravotry Spivak, Shumona Sinha et Aruna Asaf Ali. Mais une fois de plus, face à tous ces noms, je reste sur ma faim. Pour une fois, il me semble que Catherine Clément n’a pas su se mettre à la portée du lecteur moyen.

Philosophix – Etienne Garcin & A. Dan

Titre : Philosophix

Auteur : Etienne Garcin

Illustrateur : A. Dan

Editeur : Les arènes BD

Nombre de pages : 152

Date de parution : 25 mars 2021

Nul philosophe ne répond mieux à mon projet original de réfléchir en bande dessinée : Nietzsche pense en histoires, en images, en corps fini notre nature infinie.

A quelles conditions une action est-elle libre? Peut-on être immoral sans le savoir? Comment puis-je savoir qui je suis?

Chacun se rappelle ces sujets de philosophie qui ont mis en ébullition nos méninges d’élèves de terminale. Au travers d’un discours plutôt ésotérique pour une majorité d’élèves, bon nombre de professeurs de philosophie tentent d’associer à chaque thème une image et une quantité de philosophes ayant disserté sur cette notion au fil des siècles.

Si je me souviens sans difficulté de l’allégorie de la caverne, du roseau pensant ou de l’histoire du garçon de café, Etienne Garcin, professeur de philosophie met en images avec A. Dan sept autres concepts philosophiques qui avaient moins marqué ma conscience lycéenne.

En choisissant cette bande dessinée, je m’attendais à une vulgarisation de la philosophie capable d’expliquer certains concepts aux plus jeunes. Mais il est difficile de simplifier la philosophie.

Par contre, j’aurais aimé avoir ce support en terminale. D’une part, parce qu’il est très bien organisé. Chacun des dix concepts est introduit par une tête de chapitre illustrée qui liste quelques sujets philosophiques liés au thème abordé. Ensuite un bref paragraphe plante le décor se terminant par des mots clés sous hashtags. Il est donc très facile de relier un concept à un thème philosophique.

Ensuite, nous suivons sur quelques planches, l’avatar de notre professeur de philosophie qui aime se déguiser suivant le lieu et l’époque. Avec lui, nous suivons le philosophe qui a introduit le concept nous aidant ainsi à comprendre sa thèse mais le professeur nous guide ensuite vers d’autres philosophes. Un concept, quelques références, deux ou trois philosophes, voilà qui m’aurait bien aidée pour mes dissertations.

Je conseille cet ouvrage aux élèves de terminale. Quel plaisir de suivre un professeur qui raconte des histoires, réfléchit en images, laissant ainsi des empreintes plus fortes en nos mémoires. Les illustrations de A. Dan sont précises, concrètes, marquantes.

La philosophie nous fait réfléchir et la dernière phrase du dernier chapitre ne manquera pas de titiller nos esprits en cette période où la pensée écologique est essentielle.

On croit disposer du monde…et c’est le monde qui dispose de nous.

Les enchaînés – Franck Chanloup

Titre : Les enchaînés

Auteur : Franck Chanloup

Editeur : Au vent des îles

Nombre de pages : 224

Date de parution : 18 mars 2021

Victor Chartieu, apprenti cordonnier chez André Chenaval, récite à ses moments perdus la liste chiffrée des outils à acheter pour démarrer l’activité dont il rêve. Il est malheureusement né dans une famille sarthoise de brigands. Son père, secondé par Alphonse, le fils aîné l’oblige à faire le guet lorsqu’ils cambriolent des maisons bourgeoises.

Un jour, en attaquant un bourgeois à la sortie d’un café, l’affaire tourne mal. Alphonse égorge le pauvre homme. Pour le sauver de la guillotine, le père de famille s’accuse et va même jusqu’à ordonner à Victor de protéger Alphonse, père de famille, à ses dépens. Victor, seize ans, est condamné à neuf ans de déportation au bagne.

En mai 1889, il part pour le bagne de Toulon. Entouré d’escrocs, il sera aussi rejoint par des communards, prisonniers politiques particulièrement haïs par Lapierre, le chef des gardes.

La punition mène à la rédemption et la classe dont vous êtes issus doit être éduquée et remise sur le droit chemin.

Et en matière de punition, Lapierre est un maître. Les récalcitrants sont battus avec la ralingue, une corde goudronnée ou mis au cachot. Léopold, un jeune communard qui attire Victor va y perdre de sa beauté mais jamais de sa vaillance.

Les prisonniers en arriveraient presque à espérer embarquer pour rejoindre le bagne de Nouvelle Calédonie, leur lieu ultime de détention. Mais la traversée sur la Danaé avec Lapierre se révèle profondément inhumaine.

En juillet 1872, ils arrivent au bagne de Nouméa. Victor est séparé de son ami Léo, emprisonné à Ducos, un camp réservé aux politiques. Pour Victor, avec Gia, un corse devenu son ami, il s’agit de survivre en se faisant discret pour échapper aux sévices des gardes cruels. Beaucoup de prisonniers meurent d’épuisement, de faim ou de maladies quand ils ne préfèrent pas en finir en se jetant d’une falaise.

Victor, lui, observant de loin le camp des communards, espère toujours revoir Léo, cet homme naturellement bon qui croit toujours en l’humanité et mettra tout en oeuvre pour sortir de cet enfer.

Comme beaucoup d’entre vous, je connaissais Franck Chanloup pour ses choix de lectures et ses excellentes chroniques sur son blog Franck’s books. Lorsque j’ai eu connaissance de la publication de son premier roman, je n’ai pas hésité à le lire malgré le sujet ( une histoire de bagne au XIXe siècle). Et je ne regrette pas. Franck Chanloup sait raconter les histoires en campant des personnages bien travaillés, attachants dans un contexte maîtrisé. Dès le départ, il fait le choix d’émailler son récit de quelques mots d’argot. Ces premiers contacts m’ont surprise mais ils font partie de l’époque, du milieu. Et finalement, ils définissent parfaitement ces hommes, simples, emportés dans la tourmente souvent malgré eux.

En plus de cette histoire bien construite au souffle romanesque prenant, l’auteur nous accroche avec de très beaux portraits d’hommes. Victor bien sûr mais je me souviendrai aussi de Martin, Grégoire, Gia, Le Chacal, de tous ceux qui ont croisé la route de Victor.

Bien sûr, je vous recommande la lecture de ce roman. Une fois commencé, vous ne pourrez qu’accompagner avec beaucoup d’empathie le jeune Victor dans ces épreuves inhumaines, malheureusement communes pour les laissés pour compte d’un siècle où la misère et les guerres pouvaient briser les rêves des braves, jusqu’à un dénouement que Franck nimbe d’un certain flou, juste pour vous laisser l’impression de décider de ce qui est juste.

Simone Veil, mille vies, un destin – Amandine Deslandes

Titre : Simone Veil, mille vies, un destin

Auteur : Amandine Deslandes

Editeur : city

Nombre de pages : 304

Date de parution : 3 février 2021

Simone Veil, née à Nice en 1927, a quitté ce monde le 30 juin 2017. Le Président de la République a salué sa volonté et son humanité.

Mais jamais non plus de cette vie nous pourrons peser exactement l’invincible ardeur, l’élan profond vers ce qui est juste et bien, et l’énergie inlassable à la faire triompher. Oui, cette vie de femme offre à notre regard des abîmes dont elle aurait dû ne pas revenir et des victoires qu’aucune autre qu’elle n’aurait su remporter.

Jean d’Ormesson fait aussi un éloge remarquable lors de l’admission de cette grande dame à l’Académie française en 2010.

Femme politique très aimée des français, elle fut une pionnière dans bien des domaines politiques. Si nous connaissons surtout la loi sur l’avortement qui porte son nom ( à son grand regret. Elle aurait préféré que son nom soit associé à sa loi sur l’adoption), elle s’est battue comme magistrate pour davantage d’humanité dans les prisons, comme ministre pour le droit des femmes. Sa vision politique est marquée par son humanisme, son rejet du manichéisme et des extrêmes et son éthique .

Ces qualités sont le fruit d’un long et difficile parcours. Tout d’abord, une éducation reçue par des parents justes mais stricts qui ont toujours insisté sur le respect d’autrui. Les quatre enfants d’André et Yvonne Jacob, une famille juive plus par tradition que par religion, ont été scouts.

Bonté d’âme, attention aux autres, dignité, ces valeurs ont guidé sa vie de sa plus tendre enfance à sa mort.

Déportée à Auschwitz en 1944 avec sa mère et sa soeur Milou, Simone connaît l’enfer. Les prisonniers sont acculés à un degré extrême de souffrance et de misère. Simone Veil se dressera tout au long de sa vie contre les systèmes qui humilient ou annihilent la pensée. Dans cet état proche de la bestialité, Simone admire la dignité de sa mère. Elle gardera en mémoire la dernière phrase de celle qui a lutté jusqu’au bout.

Ne souhaitez jamais le mal aux autres, nous savons trop ce que c’est.

Les deux soeurs devront leur survie à une kapo qui les aide à quitter Auschwitz pour un camp de travail. L’adolescente retiendra toute sa vie que les gens ne sont jamais ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais. Chacun a en soi une part de bête et de saint.

A la libération, Simone ressent le sentiment de culpabilité d’avoir survécu. Si les déportés politiques sont écoutés, personne ne veut entendre les souffrances des revenants. Elle ne parlera publiquement de sa déportation que tardivement, en 1976.

Elle se marie à dix-neuf ans avec Antoine Veil, un assistant parlementaire issu d’une famille bourgeoise juive. Si dans un premier temps, elle s’efface pour s’occuper de sa famille (elle aura trois garçons) et suivre Antoine en Allemagne, le décès de sa soeur Milou qu’elle considérait comme sa mère et confidente, la plonge dans une forte dépression dont elle ne peut sortir que par le travail. Elle sera magistrate et ne comptera jamais ses heures. Pour museler sa douleur, Simone ne peut être heureuse que lorsqu’elle est très occupée.

Si elle n’a jamais rencontré Simone Veil, Amandine Deslandes montre ici toute l’admiration qu’elle voue à cette grande dame qui a marqué la société française. Rien ne vient ternir son image.

Grâce à une grande fluidité dans l’écriture, ce récit, première biographie complète de Simone Veil se lit comme un roman. De sa naissance, son adolescence meurtrie par l’enfer de la déportation, sa vie de famille, ses deuils, ses joies, en suivant ses carrières de magistrate, ministre, Présidente du Parlement européen, membre du Conseil Institutionnel, membre de l‘Académie française jusqu’à son entrée au Panthéon, l’auteure détaille les évènements qui ont créé cette force de caractère et de droiture. A une époque où l’éthique manque cruellement en politique, ce portrait laisse croire qu’il encore possible d’allier pouvoir et respect.

Serge – Yasmina Reza

Titre : Serge

Auteur : Yasmina Reza

Editeur : Flammarion

Nombre de pages : 240

Date de parution : 6 janvier 2021

Fresque familiale racontée par Jean, le cadet de la famille Popper. Une famille comme beaucoup d’autres avec ses joies et ses peines, sa fraternité et ses rivalités. Peut-être un peu plus marquée par ses racines juives.

On n’a jamais pensé qu’on devait s’embarrasser de l’histoire familiale. D’un autre côté, mes parents eux-mêmes n’imposaient-ils pas le silence sans le dire? Toutes ces histoires dépassées, qui les voulait?

Edgar Popper, le père, peut-être. Lui seul était un passionné d’Israël, accusant même parfois sa femme , Marta, juive hongroise, d’antisémitisme parce qu’elle ne vouait pas la même passion au pays.

Marta tenait avant tout à sa famille. Anne, dite Nana, est la fille aînée. Si belle et pleine de promesses, ses frères la voient aujourd’hui diminuée par sa mésalliance avec Ramos, un ouvrier gauchiste espagnol. Mais n’a-t-elle pas réussi mieux que Serge, cet égocentrique qui se vante de belles relations mais ne peut construire un couple durable. Ou même que Jean, le narrateur, incapable de se mettre en couple malgré son attachement à Luc, le fils de son ex-compagne, un petit garçon attachant, timide et différent.

Joséphine, la fille de Serge et de sa première femme, réunit la fratrie pour un voyage à Auschwitz, un devoir de mémoire sur la tombe de la famille hongroise maternelle.

Ils étaient morts parce que juifs, ils avaient connu le sort funeste d’un peuple dont nous portions l’héritage et dans un monde ivre du mot mémoire il paraissait déraisonnable de s’en laver les mains.

Comment se comporter sur ce lieu empreint d’histoire, de souffrance, de mort? La juxtaposition de « vacanciers » en shorts colorés prenant des photos sur les lieux paraît malsaine. Tout ça pour le souvenir, mais cela empêchera-t-il d’autres massacres? L’actualité ne semble pas aller dans ce sens.

Nana et Joséphine sont émues, elles veulent tout voir, tout supporter. Serge attend dehors, boude, à jamais soutenu par son frère soumis. Alors les rancoeurs explosent. Nana, exacerbée par les constantes moqueries de ses frères au sujet de son mari étranger, n’épargne pas Serge. Suite à une altercation entre Serge et le fils de Nana, cette dernière soulage son coeur en assénant à ses frères, et surtout à Serge tout ce qu’elle pense d’eux. Ce sont des moments forts du livre.

Le récit de Jean sur le temps présent autour des errements de Serge, de la vieillesse de leur oncle Maurice, de ce voyage à Auschwitz est entrecoupé de souvenirs qui éclairent le destin de cette famille. Yasmina Reza réussit un roman nostalgique et plein d’humour autour du lourd passé d’une famille juive. J’ai beaucoup aimé certains personnages secondaires comme le petit Luc ou le vieux Maurice. Ils sont tous deux très touchants, l’un dans sa fragilité et l’autre dans sa fin de vie supportée à coup de champagne et d’autres choses qu’il ne soupçonne pas.

Et puis, malgré les inévitables disputes, le sens de la famille l’emporte.

Frères d’âme – Edgar Morin et Pierre Rabhi

Titre : Frères d’âme

Auteurs : Edgar Morin, Pierre Rabhi, Denis Lafay

Editeur : L’aube

Nombre de pages : 176

Date de parution : 21 janvier 2021

A l’issue du premier confinement, Denis Lafay organise une rencontre entre Edgar Morin, 99 ans, sociologue et Pierre Rabhi, 82 ans, agro-écologiste. Suivre l’entretien de ces deux sages qui défendent ce que nous avons de plus précieux sur terre est à la fois angoissant parce que je me demande si nous ne sommes pas allés trop loin et si le progrès est réversible et rassurant parce qu’il nous laisse croire à la force de la solidarité, de la jeunesse et de l’amour.

Leur constat de la situation actuelle, gouvernée par le profit, la mondialisation, le capitalisme numérique avec l’enrichissement des GAFAM est assez sombre. La pandémie n’est que l’amplificateur des symptômes de l’époque moderne.

Cette épreuve pandémique, c’est nous qui l’avons provoquée. Elle nous remet à notre place : celle de la responsabilité et même de la culpabilité. 

Elle démontre notre vulnérabilité mais elle n’est pas la seule démonstration de l’échec de nos comportements.

Toutes les onze secondes un enfant de moins de cinq ans meurt de faim. 

Peut-elle être un évènement déclencheur pour l’évolution de nos mentalités ?

Certes nous assistons à des démonstrations de solidarité et les gouvernements n’ont-ils pas fait le choix de la survie des plus fragiles aux dépens de l’économie?

Mais on constate aussi que la PDG de Pfizer en profite pour surfer sur le cours de son action, que la Turquie tente d’étendre son hégémonie sur la Méditerranée ou que Bolsonaro soutient les ravageurs de forêts.

Edgar Morin et Pierre Rabhi dressent un constat sombre de notre époque. Mais ils proposent aussi des pistes optimistes grâce au renouveau des valeurs. Premièrement réapprendre le beau pour respecter la nature.

La Terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la Terre. 

Il faut apprendre aux enfants à admirer, à avoir le regard poétique.

Nous perdons notre capacité à contempler, à admirer, et ce dépérissement nous détourne de nos responsabilités, de nos devoirs à l’égard de la nature. 

Eduquons nos enfants avec moins d’écrans et davantage de nature. Inscrivons l’écologie au programme scolaire. Aménageons des jardins, des espaces avec des animaux dans les écoles.

Toutefois, reporter les actions à la génération future risque d’être trop tardif. Il faut aussi conscientiser les adultes. L’acheteur a un pouvoir à exercer.

30 à 40% de la production des sociétés dites avancées n’est composé que de superflu. 

Bien évidemment, il faut aussi introduire davantage d’éthique dans la politique, l’économie. Stopper la cacophonie des valeurs et revisiter la démocratie.

Amour, solidarité, intelligence, responsabilité, juste équilibre du « je » et du « nous ». Des évidences qui ne peuvent fonctionner qu’avec l’engagement de tous.

Douce utopie?

On ne peut pas concevoir l’avenir sans envisager l’utopie. dit Albert Jacquard, biologiste généticien, ingénieur et essayiste français ( 1925-2013)

Un livre à mettre entre toutes les mains de nos politiques. Mais sans attendre leur mouvement, rappelons-nous que notre bien commun qu’est la Terre est l’affaire de tous.

Le sûr n’est jamais certain, l’improbable n’est jamais impossible. 

Je remercie Babelio et les Editions de l’aube pour cette lecture particulièrement éclairante.

tous les livres sur Babelio.com

Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce – Edouard Baer

Titre : Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce
Auteur : Edouard Baer
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 160 
Date de parution : 4 février 2021

 

Si comme moi  vous avez souri en entendant le monologue d’Otis, le scribe égyptien  joué par Edouard Baer dans Astérix et Obélix, mission Cléopâtre, le film réalisé par Alain Chabat en 2001 et que vous êtes en manque de spectacle sur scène, vous aurez envie de lire Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce.

« Mais, vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres, des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une destinée… »

Edouard Baer est un acteur, une voix, un ton, une attitude. Difficile de faire passer tout cela dans un texte. J’y suis parvenue à quelques rares occasions mais rien ne peut remplacer un spectacle sur scène.

Curieusement, cette phrase d’Otis résume assez bien cette introspection de l’auteur sur une scène de théâtre. Edouard quitte la scène où il devait jouer Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce, s’enfuit pour rejoindre la scène d’un théâtre voisin où va se jouer Le dernier Bar avant la fin du monde. Là, il dialogue avec le régisseur, s’immisce dans le décor.

« C’est quoi le vrai courage? S’enfuir ou rester? »

Souvenirs de Jean Rochefort, de son personnage dans Courage fuyons.

L’acteur se met à la place d’autres comédiens ou auteurs, des hommes qui ont guidé son destin. Souvent il déclame des extraits de leurs oeuvres. Boris Vian, Charles Bukowski, Thomas Bernhard, Malraux, Romain Gary.

Se mettre à la place d’un autre pour mieux regarder sa vie dans la vitre du train qui passe.

« Et je trouvais que les mots, quand ils n’étaient pas menteurs ou manipulateurs, ils nous tenaient à bout de bras, ils nous faisaient la vie en beau. »

Bercé par les histoires de son père qui faute d’avoir osé être écrivain était un grand lecteur, Edouard  Baer aime les mots. Mais il préfère les écrire oralement. Couché ce spectacle créé au Théâtre Antoine en avril 2019 sur papier est un pari osé. Le recueil est joliment illustré par Stéphane Manel. Mais il me manque le vivant. Vivement la réouverture des salles de spectacle!

 

 

A la folie – Joy Sorman


Titre : A la folie

Auteur : Joy Sorman
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 288
Date de parution : 3 février 2021

Joy Sorman est une autrice à part dans le paysage littéraire français. En s’emparant de sujets marginaux comme l’animalité, les abattoirs ou ici, la folie, elle les transcende par son style, son intelligence et son originalité.

Pour produire ce témoignage, l’auteur a passé tous les mercredis pendant un an au pavillon 4B d’un hôpital psychiatrique. Dans ce récit rigoureusement construit, elle dresse le portrait de patients et soignants en ayant l’humilité de s’effacer pour leur laisser une libre parole. Ces parties plus romanesques équilibrent les déductions informatives sur l’ambiance de l’hôpital, l’évolution des traitements, le jargon médical, le manque accru de moyens, la place de la folie dans la société.

Joy Sorman livre une large consultation avec des patients de tous âges et souffrant de diverses pathologies, schizophrénie, dépression, bipolarité…
Franck a quarante ans. Depuis l’âge de dix-neuf ans, il revient régulièrement en hôpital psychiatrique. Il peine à être privé de sa part de magie et ne supporte pas de vivre dans une société aux dimensions réduites.
Julia souffrant de délire de persécution ou Esther, issue d’une secte ont tout juste la vingtaine.
De la même manière, côté  soignants, nous rencontrons Léa, une jeune interne ou Adrienne, agent de service depuis vingt ans et Fabrice qui a quarante ans de pratique en tant que psychiatre.
L’analyse se veut la plus large et réaliste possible.

De cette étude ressortent les maux de notre société et leurs évolutions ainsi que la baisse de qualité et de moyens des hôpitaux.

« On a coutume de dire qu’un schizophrène naît avec des gènes de prédisposition qui, à la faveur d’un accident de la vie, d’une enfance maltraitée, d’une overdose, éclosent, s’expriment, éclatent à la surface... »

En 1950, l’invention des neuroleptiques a mis fin aux hurlements et aux traitements électriques. Avec le manque de moyens grandissant dans les hôpitaux psychiatriques, on pallie toujours avec davantage de chimie. On ne soigne pas la folie, on tente de la stabiliser, on diminue la souffrance. Hors de l’hôpital, la maladie redevient abstraite. Le retour à la vie normale incite souvent à l’arrêt des traitements qui cause inévitablement la rechute.

Dès leur arrivée, les patients sont dépossédés de leurs biens personnels et revêtent l’informe pyjama. La rupture est claire et nette.
« La patient qui veut manifester un peu d’amour-propre, d’indépendance, de liberté…ne pourra le faire qu’en s’opposant à l’institution, et alors cet éclat, considéré comme une rebellion ne restera pas impuni. »

Les hôpitaux n’ont pas besoin d’être accueillant. Il faut éviter que les malades ne reviennent trop souvent. D’autant plus que certains sont dorénavant  internés pour des problèmes sociaux plus que médicaux. Des parents ou même la Présidence demandent l’internement de ceux qui ne savent plus faire face.

« de moins en moins de lits et de plus en plus de violence sociale, davantage de jeunes désabusés et suicidaires qu’on prend pour des psychotiques quand ils sont en réalité ravagés par les réseaux sociaux. Les maladies aussi ont évolué…» nous dit Fabrice, infirmier psychiatrique depuis quarante ans.

Les soignants regrettent la codification, le grand nombre de procédures au détriment de l’humanité et de l’écoute. Pourtant les patients ont surtout besoin d’attention. Ce qu’ils ne peuvent trouver dans une société qui dénigre tout ce qui n’entre pas dans la normalité. Mais la société ne devrait-elle pas s’occuper de ses fous? D’ailleurs qu’est-ce que la folie?

 « Nous sommes tous doués de folie, le seuil d’apparition des symptômes varie seulement d’un individu à l’autre en fonction des caractères biologiques, familiaux et sociaux» pense Barnabé, moine bouddhiste du soin.

Ce document d’une grande richesse et humanité se lit comme un roman grâce aux parcours de vie des patients et soignants que l’auteur nous présente. Un roman qui nous fait aussi réfléchir sur la folie et notre société qui la rend de plus en plus prégnante.

 

Florida – Olivier Bourdeaut

Titre : Florida
Auteur : Olivier Bourdeaut
Editeur : Finitude
Nombre de pages : 256
Date de parution : 4 mars 2021

 

Vous avez aimé En attendant Bojangles pour sa tendresse, sa poésie, sa fantaisie et sa mélodie. Attention, changement de rythme avec Florida, nous sommes plutôt sous les vibrations d’Eminem.

Le jour de son anniversaire, Elizabeth, sept ans, attend la surprise de sa mère. Celle-ci l’habille d’une robe blanche de princesse et l’emmène vers son cadeau : un concours de mini-miss. Sa victoire donne des ailes à une mère qui voudra toujours pousser plus loin la compétition. Mais Elizabeth ne finit plus jamais que seconde.

« Si je n’étais pas assez belle pour gagner, il fallait que je devienne plus sexy, plus féminine, plus provocante, en clair que je devienne plus excitante. »

Olivier Bourdeaut illustre parfaitement la folie des parents prêts à tout pour que leur enfant réalise leurs rêves.

« Elle s’emmerdait et elle m’a transformée en poupée. »

Mais très vite, la poupée se rebelle. Un psychologue préconise d’envoyer Elizabeth en pension ce qui offre à l’enfant une fugue morale. Toutefois, là aussi, sa beauté et son intelligence l’isolent. Elizabeth comprend qu’elle doit se libérer de la prison de son corps. Elle commence par le déformer en ingurgitant de la nourriture grasse. Plus tard, en rencontrant un rasta blanc sportif, elle en fera une autre prison mais cette fois, c’est elle qui est aux commandes.

 « C’est le valet et la reine-mère qui m’ont appris à me servir de mon corps pour obtenir une récompense

Choqué par les concours américains de mini-miss qui propulsent des enfants sous les projecteurs et les regards lubriques des spectateurs, stimulant les parents aux plus abjects comportements, Olivier Bourdeaut se met dans la peau d’une de ces gamines. Le style s’adapte; il est celui d’une adolescente perturbée qui mue sa tristesse en haine. Petite fille gâtée et ingrate ou enfant bousillée par la bêtise de ses parents, la folie de sa mère et l’effacement de son père, le lecteur hésite parfois tant Elizabeth est antipathique. Mais elle l’annonce, peut-être en reflet de ce que pense l’auteur : elle se fout de l’avis du lecteur.

Ils sont rares les auteurs qui, à l’issue d’un premier succès, osent changer d’univers, de style. Et il faut saluer Olivier Bourdeaut pour cette audace. Sans être un coup de coeur parce que je ne suis pas parvenue à m’apitoyer sur le sort d’Elizabeth comme je peine à le faire sur les Britney ou autres enfants stars manipulés par leurs parents ou le show-business, j’adhère au choix de l’auteur de camper ce personnage de la sorte, avec un style direct et une désagréable odeur de vengeance cruelle.

 

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris

Titre : Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Auteur : Gilles Paris
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 224
Date de parution : 27 janvier 2021

 

« Certains coeurs lâchent pour trois fois rien.» Cette phrase d’un médecin urgentiste réveille la conscience de Gilles Paris qui vient de faire une ultime tentative de suicide. Même en prenant les plus grandes précautions, il joue avec la mort et la chance ne sera pas toujours au rendez-vous.

En trente ans, l’auteur a écrit huit livres et fait huit dépressions. Ce n’est pas tout à fait un hasard. Ecrire est une douce thérapie comme une réponse à la violence et l’absence du père mais une fois le livre paru, il reste l’épuisement et le vide.

Dans ce récit, Gilles Paris tente de comprendre la mélancolie qui emprisonne sa vie le conduisant régulièrement dans les hôpitaux psychiatriques pour des périodes plus ou moins longues. Un terrain génétique peut-être mais surtout une enfance sans tendresse avec un père violent et infidèle et une mère absente, toujours plus après le divorce en 1977.

Après sa rupture avec Pascaline, Gilles passe ses nuits dans les night-clubs, abusant de l’alcool et des stupéfiants. A vingt ans, à l’issue d’une soirée au restaurant, son père le bat et lui assène des mots bien plus rudes que les coups.
« Tu es une merde, tu ne feras jamais rien de ta vie. »

L’auteur fait sa première dépression à trente-trois ans en 1992. Son séjour dans une clinique de Montpellier est bénéfique. Il reprend son travail d’attaché de presse et se promet d’écrire un roman. Les visites et entretiens dans une maison d’accueil pour enfants près de Fontainebleau lui donnent matière pour écrire Autobiographie d’une courgette. Le livre paraît en 2002 chez PLON et devient un succès. C’est aussi à cette période qu’il rencontre Laurent, l’homme de sa vie qu’il épousera en 2014.

Mais l’équilibre est toujours instable. Sa vie est une alternance de périodes en hôpitaux psychiatriques et de lentes remontées. Au fil du temps, Gilles reconnaît les prémices et sait gérer l’angoisse en faisant du sport et se protégeant auprès de Laurent, de Jeanine, sa meilleure et fidèle amie ou de Franklin, son beagle.

« Ne pas laisser son esprit trop vagabonder, ne pas s’écouter sans cesse, s’obliger à une vie équilibrée, si équilibrée qu’elle en devient presque indigeste. »

Avec ce récit particulièrement courageux, l’auteur n’occulte aucun travers. Il nous confie ses blessures, ses doutes. Nous comprenons ce qui a inspiré ses romans. L’écriture est un remède qui ne bouscule pas comme l’analyse. Je pense qu’il ne va pas aimer ce ressenti mais j’ai éprouvé de la peine pour cet homme si sensible, humain, aimable. De son enfance difficile, il a su inventer les couleurs qui illuminent d’humanité ses romans. J’espère qu’elles sauront aussi colorer son quotidien.