La jeune fille au chevreau – Jean-François Roseau

Titre : La jeune fille au chevreau
Auteur : Jean-François Roseau
Éditeur : Éditions de Fallois
Nombre de pages : 240
Date de parution : 10 juin 2020

 

A quatorze ans, il se rêvait peintre. Dans les jardins de la Fontaine à Nîmes, il était tombé amoureux d’une statue, la jeune fille au chevreau, œuvre de Marcel Courbier, un sculpteur nîmois.

Aujourd’hui, à la fin de sa  vie, il se souvient avoir saccagé cette statue en 1944. Merveille de sensualité, elle était aussi le symbole de ses remords de jeunesse.

Pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il n’avait que seize ans, le petit Pygmalion rencontre M., modèle de La jeune fille au chevreau.  Et il en tombe follement amoureux. Qu’importe qu’elle soit mariée et qu’on la dise la maîtresse du commandant Saint-Paul de l’armée allemande! Elle l’a sauvé de prison lorsqu’il a été pris dans la rafle suite à l’attentat de la rue Saint Laurent. Malgré les mises en garde de sa mère, proche des maquisards, le jeune garçon entre dans le cercle rapproché de M.

Lors de dîners fastueux à la villa Elise, entouré de collabos, mais surtout protégé par M., l’adolescent se sent un homme qui compte, « gagnant en audace ce qu’il perdait en naïveté. »

Mais nous sommes en pleine guerre, on pend les maquisards, ses amis se font tuer lors des bombardements, faut-il choisir un camp? Le petit Pygmalion ne pense qu’à la femme qu’il aime.

A la libération, c’est la débandade allemande et la vengeance contre les collabos. Chacun sait le sort réservé à femmes françaises, maîtresses des allemands,  » qu’il est des époques troubles où dans l’homme, le héros et la  bête, se confondent, indiscernablement. »

Jean-François Roseau écrit un beau roman d’amour en pleine seconde guerre mondiale. le style et l’action en font une lecture agréable qui, je pense, marquera davantage les Nîmois.

Les cormorans – Edouard Jousselin

Titre : Les cormorans
Auteur : Édouard Jousselin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 304
Date de parution : mai 2020

 

Premier roman d’un auteur né à Montargis, pas très loin de chez moi. Et ce n’est pas la raison qui me fera dire qu’Edouard Jousselin est un auteur à suivre. J’ai retrouvé dans Les cormorans le souffle épique d’un Miguel Bonnefoy ( Le voyage d’Octavio, Jungle, Sucre noir).

Nous sommes fin XIXe siècle au large du Chili dans un univers brumeux entre des îles couvertes de guano, la fiente des cormorans et le continent où deux villes, Libertad et Agousto se partagent ce butin livré par des vraquiers dont celui du capitaine Moustache.

Le roman s’ouvre sur la fuite de deux hommes à bord d’un bateau puant de l’odeur du guano mais aussi d’un corps retrouvé enfermé dans la cale. Ces trois hommes, Vald, Joseph et Moustache, nous allons les découvrir. Les deux premiers sur l’île et Moustache sur le continent, magouillant avec les maires de Libertad et d’Agousto et Riffi, le chef véreux de la société minière. Car, où il y a une ressource négociable, une manne d’argent, tous les coups sont permis.

Les îles, autrefois peuplées d’indiens et de pêcheurs ont été repérées par le baron Alexander Von Humboldt qui utilisa le guano comme fertilisant, faisant de cette ressource la richesse de trois familles, les Mandfield, les Lantchester et les Sherrighan.  Chacun possédait une des principaux villages de l’île. Chaque année, un village recevait les deux autres et affichait sa fortune dans de somptueuses fêtes du guano.

 » à force de ne pas mener la même existence, l’île avait scindé les hommes en deux espèces disjointes. Les uns remuaient de la fiente sans se plaindre, les autres s’apitoyaient du mauvais temps en préparant des soirées fastueuses. Combien d’années faudrait-il encore à la nature pour séparer définitivement leurs deux races? Pour qu’elles ne soient plus en mesure de se reproduire ensemble, pour que l’une devienne le prédateur de l’autre? »

Aujourd’hui, déjà, Joseph travaillant pour les Sherrigan , ne peut épouser la femme qu’il aime, Catalina, au service des Mandfield. Les carriers n’osent se rebeller, ils se souviennent de leurs aînés morts lors des mutineries.
Autrefois, Moustache et ceux qui sont aujourd’hui les maires de Libertad et Agousto, se sont battus ensemble contre les Anglais. Désormais, ils conspirent les uns contre les autres pour avoir le meilleur profit.

Edouard Jousselin navigue entre les histoires de Joseph sur l’île et de Moustache sur le continent, campant ses personnages en remontant dans le passé. Le fil narratif n’est pas toujours évident à suivre. Mais l’auteur sait créer une atmosphère avec cette odeur de guano et ce brouillard ( le camanchaca) qui , selon Moustache, vient sûrement de l’âme des habitants d’une région clivée entre profiteurs et exploités. Moustache et Lady Sue, chanteuse vénérée à la belle époque des fastueuses fêtes du guano mais aujourd’hui reléguée dans les bas fond de la capitale, sont des personnages épiques et remarquables.

Ce premier roman manque peut-être un peu d’unité mais le style, l’univers, l’atmosphère, la force des personnages sont remarquables. Édouard Jousselin est un auteur à suivre.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Titre : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Auteur : Jean-Paul Dubois
Editeur : L’Olivier
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 août 2019

 

Paul Hansen est incarcéré au pénitencier de Montréal depuis le 4 novembre 2008 pour une peine de deux ans ferme. Il partage ses six mètres carrés avec Patrick Horton, accusé du meurtre d’un Hells Angel.

Patrick est plutôt sanguin, il est prêt à découper en deux tous ceux qui se mettent sur son passage. Mais il est aussi très humain, notamment avec son co-détenu. C’est sans aucun doute le personnage qui m’a le plus marquée.

« Il y a parfois quelque chose de noble dans la sauvagerie animale d’Horton, quelque chose qui le place au-dessus de ses juges et de ses gardiens, au-dessus de son père qui a passé sa vie à enseigner mais qui n’a rien appris. Au moment où on l’attend le moins et où la situation ne s’y prête guère, il émet un éclair, une fulgurance d’humanité. »

Paul, lui, est d’un naturel calme. Plongé dans ses souvenirs, il s’entoure mentalement de ses proches : son père, le pasteur Johanes Hansen d’origine danoise, sa femme, Winona, mi algonquine, mi irlandaise et sa chienne Nouk.

Entre les épisodes mouvementés et digestifs de Patrick, Paul nous dévoile son passé. Nous ne connaîtrons le motif de son incarcération que plus tard dans le récit. Né à Toulouse en 1955 d’une mère plutôt révolutionnaire, gérante d’un petit cinéma et d’un père pasteur danois qui a suivi sa femme en France, Paul grandit harmonieusement jusqu’à un voyage en famille dans le Jutland, province natale de son père. Johanes perd son emploi quand sa femme, plus communiste que religieuse, décide de produire des films pornographiques dans son cinéma. L’homme d’église ne peut plus supporter les fantaisies de sa femme, il trouve un poste à Thetford Mines, une petite ville du Canada entre Québec et Sherbrooke. Paul, délaissé par sa mère, ne tarde pas à l’y rejoindre.

Après quelques emplois dans une entreprise de construction, Paul est engagé comme homme à tout faire pour la résidence L’Excelsior, une copropriété regroupant des personnes d’un certain âge. Il s’y sent bien, réparant, entretenant, jardinant et aidant les locataires dans le besoin. C’est une période plutôt heureuse malgré les frasques de son père parce qu’il rencontre Winona, pilote d’hydroglisseur et recueille  la chienne Nouk. Mais le vent a tourné puisque Paul se retrouve en prison. Cette envie de savoir donne un peu de mystère à ce récit plutôt languissant.

Jean-Paul Dubois, écrivain toulousain, continue à explorer avec humanité et mélancolie les liens familiaux. Ses personnages ont souvent la nostalgie d’un lieu, d’un temps. Ils sont ici, une fois de plus très travaillés. Tout comme le style. J’ai beaucoup aimé ses phrases longues, rythmées. Tantôt lyrique quand elle touche la nature du Danemark et surtout du Canada, tantôt très précise et professionnelle lorsqu’elle évoque une activité sportive.

«  La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une conscience pâteuse, vaguement écoeurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse d’où il faut s’extraire à chaque pas, batailler pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. »

L’auteur a son univers, sa patte mais ce roman, quoique très travaillé au niveau du style, n’était peut-être pas le meilleur pour se voir attribué un Prix Goncourt.

 

 

 

 

Hugo Pratt, trait pour trait – Thierry Thomas

Titre : Hugo Pratt, trait pour trait
Auteur : Thierry Thomas
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 192
Date de parution : 26 février 2020

Thierry Thomas, écrivain et documentariste a réalisé pour Arte en 2016 un portrait d’Hugo Pratt, dessinateur épicurien, père de Corto Maltese . Il nous livre ici un essai fort bien construit qui nous laisse découvrir l’oeuvre d’Hugo Pratt mais aussi les passions de l’auteur pour le cinéma et la bande dessinée.

« J’entends Hugo se récrier : « Qu’est-ce qui fait la différence entre un dessin et un trait? » Je répondrais : « L’intelligence, je crois. Le dessin peut s’en passer. Le trait, c’est ce que devient le dessin lorsque l’esprit s’en mêle. » »

La construction de cet essai est plutôt académique sans pour autant être trop pesante. Les premières parties se focalisent sur la vie d’Hugo Pratt, né Ugo Prat en juin 1927 et mort le 20 août 1995. Influencé par les auteurs de bande dessinée américains, et principalement par Milton Caniff, Hugo comprend rapidement la fusion entre le dessin et l’écriture. Après une période argentine, il s’installe à Londres avant de retourner dans sa Vénétie natale en 1962. Nous le découvrons un instant à bord d’un train qui l’emmène à Paris afin de rencontrer le directeur de Pif gadget. Pour attirer la popularité, il sait qu’il doit trouver son personnage, son héros récurrent. Lors de ce voyage en train, nous suivons ses discussions, ses observations, ses souvenirs et ses digressions. Corto Maltese sera publié de 1970 à 1973 dans la revue Pif Gadget.

L’auteur fait ensuite un parallèle entre deux monstres sacrés qu’il a eu l’occasion de rencontrer : Hugo Pratt et Frederico Fellini, nés tous deux à Rimini et symboles de l’italianité. L’auteur se lance alors dans une analyse de l’art de la bande dessinée.

« Hugo, qui n’était jamais loquace lorsqu’on lui demandait quelles étaient les caractéristiques fondamentales de la bande dessinée, avait été très impressionné par cette déclaration de Fellini : « Le monde de la bande dessinée peut prêter au cinéma ses scénarios, ses personnages, ses histoires, il n’aura pas cet ineffable et secret pouvoir de suggestion qui provient de la fixité, de l’immobilité du papillon transpercé par une épingle. » »

Lorsque l’auteur se lance dans une analyse des albums d’Hugo Pratt, la méconnaissance du domaine est préjudiciable. C’est sans doute ce qui m’a le plus gênée dans cet essai. Il est préférable d’avoir une bonne connaissance de l’oeuvre du dessinateur et du genre pour apprécier le texte inspiré de l’auteur. Même si celui-ci, conscient des lacunes potentielles de certains lecteurs, rédige un glossaire détaillé des nombreux auteurs cités en abondance dans cet essai.

Thierry Thomas vient de recevoir le Prix Goncourt de la biographie pour cet essai qui ravira les spécialistes du domaine.

 

Souad – Christelle Courau-Poignant

Titre : Souad
Auteur : Christelle Courau-Poignant
Edition : L’Harmattan
Nombre de pages : 288
Date de parution : 21 novembre 2019

Souad, jeune tunisienne, accoste les dames sur les trottoirs parisiens. Yeux baissés, à voix basse, de manière peu compréhensible, elle leur propose de faire le ménage chez elles. Pas un regard sauf, un jour, celui de Francine, quatre-vingt-huit ans. Elle s’arrête et l’emmène chez elle à Vincennes.

En Tunisie, Souad n’avait que seize ans quand on la maria à Hassine, un jeune homme de dix-sept que son père voulait remettre sur la bonne voie. Le père du jeune homme les expédie en France. Peut-être, là-bas, pourra-t-on soigner ce problème au cerveau qui empêche Souad d’apprendre. Mais, une fois la dot épuisée, Hassine oblige Souad à travailler pour rapporter de l’argent

Francine, issue d’un milieu pauvre de pêcheurs bretons, a connu cette période difficile où il fallait travailler pour des patrons. Sa mère, elle-même ne savait pas lire. Mais, courageuse et volontaire, Francine finit par trouver une bonne place dans le milieu bancaire. En observant Souad, elle reconnaît  sa détresse. La vieille dame comprend vite que Souad est illettrée, que son mari est violent. Avec beaucoup de tact, elle aide celle qui deviendra sa protégée.

Mais il n’est pas simple d’aider quelqu’un qui cache ses problèmes. L’éducation de Souad la contraint à une soumission innée à son mari, aux femmes voilées qui lui serinent les obligations d’une épouse. Malgré les remarques de sa fille, Souad peine à s’habiller, se comporter comme une européenne. Mais Francine sera un peu la marraine, la bonne fée de cette jeune femme, la guidant sur la voie de l’indépendance.

Avec ce roman un peu facile sur l’intégration, Christelle Courau-Poignant montre toute la difficulté de s’affranchir du carcan d’une éducation, de s’intégrer dans un autre milieu. Souad est émouvante dans sa simplicité, Francine est drôle et attachante dans son rôle de vieille dame bienfaitrice. Inspiré par des aventures vécues, le récit reste toutefois un peu  stéréotypé et romancé.

Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu – Pierre Terzian

Titre : Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu
Auteur : Pierre Terzian
Editeur : Quidam
Nombre de pages : 240
Date de parution : 5 mars 2020

 

Pierre, écrivain en herbe français, vient de se marier à une québécoise.

« Adieu la France, les manigances, ici pas de lutte des classes, rien que de la neige et de l’espoir. »

Pour la météo, c’est certain car il fait bien froid en ce mois de janvier 2017. Par contre, côté inégalités sociales, Pierre apprendra bien vite que le Québec n’est pas en reste. Couillard en prend pour son grade!

On ne vit pas de l’écriture. Pierre fait des remplacements dans des garderies de quartier de Montréal. Avec beaucoup d’humour et un regard critique, ils nous parlent des enfants, des membres du personnel, des spécificités de chaque lieu.

Pierre se met à la portée des enfants, parfois loin des consignes farfelues des professionnels. En jouant, dormant avec eux, il sait se faire accepter des timorés comme des plus espiègles.

Par bribes, nous découvrons aussi le chemin de certains éducateurs. Ce qui nous révèle pas mal de choses sur la multiculturalité du Québec, sur les  difficultés à faire valoir les diplômes étrangers.

En naviguant dans plusieurs garderies, nous percevons les différences sociales entre les quartiers anglophones et les autres. Pierre préfère nettement travailler dans une garderie autochtone plutôt que dans celle du quartier financier. Pointent aussi les difficultés de l’éducation entre expériences d’autonomie et restrictions budgétaires.

Le roman de Pierre Terzian est un témoignage intéressant sur la vie au Québec. C’est un roman social à la fois drôle et tendre. Le narrateur s’amuse à nous traduire certaines expressions. J’ai aimé son regard sur une société bigarrée, son amour pour les enfants, son humanité pour les plus humbles. Là-bas, aussi, la tâche noble d’éducateur est insuffisamment reconnue.

La forme du roman est sympathique avec quelques dessins, des variations de graphie et surtout des petites phrases d’enfant entre les chapitres.

Un roman tendre mais aussi un regard social avisé sur la vie au Québec. A découvrir.

 

Amrita – Patricia Reznikov

Titre : Amrita
Auteur : Patricia Reznikov
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 384
Date de parution : 11 mars 2020

Hasards de lecture, plusieurs romans m’ont récemment permis d’allier littérature et peinture en découvrant des peintres  ( Walter Spies, Aimée Castain) et maintenant Amrita  Sher-Gil.

« Une comète hongroise, indienne, juive, mais aussi sikhe, française, enfin une biographie improbable. Une grande artiste. Elle a cherché à faire dialoguer l’art moderne occidental et l’art traditionnel de l’Inde. Morte trop tôt. »

C’est en dénichant une petite toile indienne chez Drouot qu’Iris, la narratrice, peintre en manque d’inspiration depuis sa rupture sentimentale, se passionne pour la vie d’Amrita Sher-Gil.

Grâce à ses toiles, et aux photographies prises par le père d’Amrita, Iris retrace la vie de l’artiste de son enfance à sa mort.

Amrita est née le 30 janvier 1913 à Buda en Hongrie de Marie-Antoinette issue de la noblesse hongroise et d’Umrao Sher-Gil, un sikh érudit, ascète et philosophe. Ces deux êtres d’origine bien différente auront deux filles, Amrita et Indira.

A l’issue de la première guerre mondiale, la Hongrie passant sous un régime fasciste, la famille repart s’installer en Inde, à Simla dans les contreforts de l’Himalaya. C’est une petite ville coloniale marquée par le goût occidental. Marie-Antoinette, chanteuse lyrique donne à ses filles une éducation artistique. Amrita aurait pu devenir une excellent pianiste mais elle a une attirance et un don pour le dessin. La peinture permet à la jeune fille timide et introvertie de s’extérioriser.

De ses voyages en Hongrie, en France, en Italie, Amrita puise une large inspiration mais après cinq ans aux Beaux-arts de Paris, la jeune femme veut définitivement rentrer en Inde en 1934. Mais c’est une femme libre, jugée scandaleuse par ses parents qui revient de l’occident.

« Toutes ces années fécondes à Paris, elle aimera, en réaction, beaucoup d’hommes, mais aussi sans doute des femmes. Elle électrise ceux qu’elle approche. Tous, ils évoqueront son charme, son pouvoir de séduction, cette lumière particulière qui émane d’elle. »

En visitant son pays, et notamment les grottes sacrées d’Ellora, Amrita découvre la peinture indienne ancienne. Elle sait dorénavant ce qu’elle veut faire de son art.

«  Que lui a murmuré cet art tout infusé de spiritualité que ne lui a pas dit celui de Paris? Un message essentiel sur notre passage sur terre, sur sa beauté, sa violence, sa sensualité, entre l’Accompli et l’Inachevé? »

Elle décide de vivre enfin au grand jour sa passion secrète et taboue pour son cousin, au grand désespoir de son père et malgré la colère sauvage de sa mère. Elle parvient à faire quelques expositions, vendre quelques toiles mais le couple peine à vivre dignement. Si Amrita sait que la marginalité est souvent le prix à payer pour créer une oeuvre, elle souffre d’anxiété et de dépression face au rejet de ses parents.

Patricia Reznikov choisit de passer par une narratrice actuelle, peintre elle aussi, séparée et sans enfants pour dresser le portrait de l’artiste indienne talentueuse aux moeurs scandaleuses pour l’époque et le pays. Ce biais, soutenu par la description de tableaux ou photos peut rompre le récit. Mais la sensibilité d’Iris, cette soif de connaître le parcours créatif d’une artiste hors norme donnent de la cohérence à la construction. La vie d’Amrita dans un monde en proie aux guerres, à la colonisation est passionnante, la création artistique passe devant tous les drames. Car Amrita est une amoureuse de l’art et de la vie. Cette artiste de talent, femme libre à la vie tourmentée m’a vite fait oublier les écueils qui ont pu me gêner comme par exemple une trop grande richesse de style sur les premiers paragraphes.

Si vous souhaitez admirer le talent d’Amrita Sher-Gil, je vous conseille cet article. Vous y trouverez aussi certaines photographies prises par Umrao, décrites par la narratrice du roman.

 

Tous les hommes désirent naturellement savoir – Nina Bouraoui

Titre : Tous les hommes désirent naturellement savoir
Auteur : Nina Bouraoui
Editeur : JC Lattès
Nombre de pages : 264
Date de parution : 22 août 2018

 

Entre souvenirs d’une jeunesse écartelée par une double culture et premiers pas d’une jeune fille de dix-huit ans devant faire face à sa nature et sa virginité, Nina Bouraoui utilise l’écriture thérapie pour faire émerger l’ÊTRE. Il y a peu de choses qu’elle SAIT réellement, quelques faits sur la réalité de ses grands-parents ou parents, leur état-civil, leur foi en quelque sorte. Le reste, elle le déduit à partir de ce qu’elle a vu : la violence d’un pays, le racisme, les difficultés d’un couple mixte, l’exil, le déracinement.

« Mon Algérie est poétique, hors réalité. Je n’ai jamais pu écrire sur les massacres. Je ne m’en donne pas le droit, moi, la fille de la Française... »

Sa mère reste une énigme à résoudre pour comprendre sa propre vie.

« La famille, c’est la chambre interdite de la mémoire interdite, et cette cellule close fait des ravages. »

Avec l’impossibilité de nommer la mélancolie, la violence et la peur, la jeune fille s’est abîmée, s’est forgée une mauvaise image d’elle. En Algérie, elle apprend l’abandon. Seule à Paris, à dix-huit ans, elle cherche une famille, fréquente un club réservé aux femmes et découvre qu’elle n’est pas seule à souffrir. Ely, Laurence, Julia, noient leur différence dans l’alcool, la drogue, la solitude.

« Je trouve cela difficile d’être homosexuelle, personne ne s’en rend compte, ne mesure cette violence. »

Les romans de Nina Bouraoui sont les réceptacles de ses pensées, ses états d’âme. Pas de filtre, les mots semblent couler de son coeur au papier.

« L’écriture agit comme un elixir, son geste m’apaise, me rend heureuse

Pourtant sa thérapie parle aussi au lecteur parce qu’elle est sincère. Lire Nina Bouraoui interpelle sur des sujets de société. Ses mots révèlent ce que beaucoup ne peuvent nommer. Son écriture à la fois spontanée et poétique me touche particulièrement. En voici un extrait pour en apprécier toute sa beauté.

« il ne suffit pas de se travestir pour être un autre, de se cacher les yeux pour s’inventer, de garder le silence pour ne pas trahir le secret, la nuit ne suffit pas à voiler le jour et le jour ne recouvre pas la nuit, tout circule et se mélange, tout révèle et se contredit, tout se répond et s’oppose, les mots sont des oiseaux sauvages. Il n’y aura jamais assez d’heures pour embrasser la vérité, nous ne saurons jamais qui nous sommes, ce que nous désirons et attendons, il y a tant de fruits dans un arbre et tant de fleurs dans un champ, si les travestis changent de robes et de chapeaux, il nous est impossible de changer de coeur et de chair, nous sommes toutes ensemble, unies et solitaires, il y aura toujours des fêtes et des lumières, il y aura toujours des larmes et des clairs-obscurs, restera l’amertume de ne pouvoir explorer le coeur de ceux que nous aimons et de ceux qui nous aiment, il y aura toujours du mystère et de l’inconnu, nous ne saurons ni les racines ni la terre, nous ne saurons ni les raisons du bonheur ni celles des chagrins; une seule certitude demeure – nous espérons. »

La seconde vie de Rachel Baker – Lucie Brémeault

Titre : La seconde vie de Rachel Baker
Auteur : Lucie Brémeault
Editeur : PLON
Nombre de pages : 275
Date de parution : 6 février 2020

Rachel Baker est serveuse dans un diner en Alabama. Sa vie bascule le jour où trois hommes débarquent et fusillent dix-sept personnes dont son fiancé, son amie serveuse et six enfants. Rachel est l’unique rescapée.

« De la chance? C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de pire. Maintenant, elle devra vivre avec ça jusqu’à la fin de sa vie

Très rapidement, Sam Forrest, un suprémaciste blanc est arrêté avec ses deux associés.

Malgré sa psychologue et la bienveillance de l’enquêteur Nick Follers, Rachel, vingt-neuf ans, ne pense qu’à se venger. Elle trouve une arme chez son voisin et abat Sam Forrest le jour où il doit comparaître au tribunal.

Rachel, paralysée suite à un accident de voiture lors de sa fuite, est incarcérée pour sept ans à la prison de Monk.

Commence alors le récit de sa vie en prison, rythmée par les visites de Nick Follers, ténébreux et amoureux. Nous apprenons à connaître les co-détenues, des femmes de tous âges, tombées parce que la vie n’a pas toujours été tendre avec elles.

« On aurait pu penser que la taule n’accueillait que des filles tatouées, la gueule en biais, les muscles saillants et un air de bouledogue affamé, mais la plupart d’entre elles étaient juste des femmes comme on en voit tous les jours dans les rues et les restaurants. »

Sauf, peut-être, celles qu’on appelle « les putes à Poutine », des russes qui viennent mettre un peu de violence dans ce milieu plutôt fraternel.

Il y a quelques belles rencontres mais elles sont assez convenues et bienveillantes. Rachel, petite blondinette sympathique, s’endurcit tout de même un peu. Depuis un an, elle ne voit plus Nick Follers, intégré à la DEA et en mission d’infiltration dans les milieux de la drogue.

A sa sortie, Rachel hante le bar où il lui écrivait ses petits mots d’amour. Un bar, lieu qui lui rappelle aussi la violence du passé. Y trouvera-t-elle un peu de sérénité et de bonheur?

J’ai choisi ce premier roman d’une jeune bretonne pour son sujet, étrangement installé en  Alabama. Lucie Brémeault a une écriture fluide, facile et agréable à lire. Ses personnages sont sympathiques et attachants. Peut-être trop pour ce milieu, trop lisses. Pour moi, un tel sujet demande de la force, de la profondeur. Je regrette de rester ici dans la demi-teinte, frôlant parfois le sentimentalisme ou le pathos.

L’auteur propose une playlist Spotify pour rythmer la lecture. J’y ai fait de belles découvertes musicales.

Je remercie Babelio et les Éditions PLON pour la réception de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse critique.

 

 

L’école du ciel – Elisabeth Barillé

Titre : L’école du ciel
Auteur : Elisabeth Barillé
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 234
Date de parution : 11 mars 2020

«  De lieux en lieux, d’êtres en êtres, de moments en moments, nous sommes guidés. »

Il est peut-être des lieux pour lesquels nous sommes prédestinés. Elisabeth et Daniel, avocat, vivent à Paris. Depuis les attentats, l’insécurité remet en question les charmes de la capitale.

Daniel, passionné par la peinture de Nicolas de Staël, suit ses traces en espérant y trouver un refuge pour ses vieux jours. Elisabeth, elle aussi, ressent le besoin de quelque chose de durable, une maison avec un jardin où enraciner ce qui lui survivra. Les recherches en Si ile tournent court quand le couple apprend que les permis de construire ne tiennent pas compte des dangers des zones sismiques.

C’est une opportunité professionnelle qui guide Daniel dans la région de Marseille. Elisabeth se souvient d’un petit village où son cousin avait déménagé, trouvé ses repères mais aussi la mort au sommet de Lure.

« Jean-François m’avait attirée jusque chez lui, Jean-François me  dévoilait la beauté qui l’avait saisi et sauvé, il me la dévoilait pour me l’offrir

Le couple trouve la maison de leur rêve dans un village adossé aux collines. Une maison face au ciel, celle où Aimée Castain, une bergère, est devenue peintre. Daniel tombe amoureux de ses tableaux.

La procession à Notre-Dame des Anges. 1978

L’auteur mêle sa quête intime d’un lieu, de l’oeuvre de cette artiste méconnue avec le récit de la vie de la bergère.

Aimée était une enfant sensible, ingénieuse, attirée par la nature et ses bienfaits.

« Ta véritable école reste l’université des collines. Et ton savoir, l’émerveillement

Mariée à un paysan, mère de plusieurs enfants, Aimée peine à se résoudre à cette vie de ménagère. Elle a du caractère. C’est en regardant son voisin, peintre issu des Beaux-arts de Paris, qu’elle commence à dessiner sur des tuiles puis sur des tableaux. Repérée par Serge Fioro, elle fait sa première exposition à Roussillon en 1979.

La construction entremêlée du roman peut dérouter. L’auteur a un double objectif. D’une part, nous faire découvrir une artiste peu connue, un parcours singulier. D’autre part, mener sa quête personnelle, partager son itinéraire pour se débarrasser du superflu et retrouver l’essentiel dans une vie enfin choisie au plus près de la nature, un endroit où l’on peut enraciner une trace de son passage sur terre.

J’ai particulièrement aimé le style lyrique, la découverte de ce peintre naïf. J’aime aussi cette idée de rencontre providentielle, de cheminement vers un lieu auquel on est prédestiné. En cours de lecture, j’ai d’ailleurs pensé au roman de Stefan Hertmans, Le coeur converti auquel j’avais toutefois peu adhéré. Bien plus ancré dans l’histoire d’une région, il laissait aussi la part belle au pensées intimes de l’auteur.