Rosa Dolorosa – Caroline Dorka-Fenech

Titre : Rosa dolorosa
Auteur : Caroline Dorka-Fenech
Éditeur : La martinière
Nombre de pages : 288
Date de parution : 27 août 2020

 

Comment être une mère? Jusqu’où l’amour fusionnel d’une mère pour son fils peut-il aller?

Rosa a quarante-deux ans. Divorcée depuis une dizaine d’années d’un mari violent, elle a élevé seule, son fils Lino. Restauratrice, elle souhaite ouvrir avec lui un hôtel trois étoiles à Nice où elle vit depuis trente ans. Lino en a conçu les plans, a trouvé les investisseurs.

Passionné de plongée, il installera dans le hall de l’hôtel un aquarium empli de méduses. Pour Rosa qui souffre d’insuffisance veineuse, s’occuper d’un hôtel sera plus reposant. Elle pourra aussi davantage profiter de sa relation avec Marc, patron d’une discothèque et enfin la révéler à son fils.

Lorsque Martin Sopak, le fils d’une dizaine d’années de la serveuse du restaurant de Rosa, est retrouvé mort, l’avenir radieux de Rosa et Lino s’effondre. Lino est le dernier à avoir vu l’enfant lors d’un cours de plongée. Les soupçons se portent de suite sur lui. L’enfant, violé et tué, connaissait son agresseur. Il l’a suivi de son plein gré!

Malgré les preuves à charge, Rosa, effondrée, défend son fils comme une lionne. Même si elle sait qu’il est rentré tard et ivre ce soir-là, même si elle connaît sa nature violente, elle le sait incapable de faire du mal à un enfant.

Si le style et l’histoire sont assez classiques, j’ai aimé la façon progressive dont l’auteur nous plonge au cœur du dilemme qui cisaille cette mère. C’est sans aucun doute l’aspect le plus réussi de ce premier roman.

 

Les roses fauves – Carole Martinez

Titre : Les roses fauves
Auteur : Carole Martinez
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 352
Date de parution : 20 août 2020

 

Carole Martinez a son univers, qu’elle doit peut-être à sa grand-mère, une femme d’origine espagnole qui l’a élevée dans un monde magique et merveilleux. C’est grâce à elle qu’elle a pu broder sur la vie de son aïeule, Frasquita Carasco, héroïne du Cœur cousu. Et justement ces cœurs cousus espagnols inspirent ce nouveau roman, Les roses fauves.

L’auteure devient un personnage de son livre. En 2009, elle est  hypnotisée par une carte postale sur Internet. Entre une église et un bureau de poste, une silhouette de femme s’éloignait dans la grisaille. Son imagination en fait une boiteuse. Ce village, c’est Trebuailles. Et c’est là, en Bretagne, que l’auteur décide de s’installer pour écrire.

Elle y rencontre Lola Cam, la postière boiteuse. Serait-elle entrée dans la carte postale, comme elle entre dans son roman? La magie de cette merveilleuse conteuse se tient là, explorant les frontières entre réalité et imaginaire. Ce nouveau roman en joue très habilement.

 » Nous faisons nos choix en lisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces. »

Lola est une célibataire solitaire, complexée par sa boiterie. Dans sa chambre trône une grande armoire, celle que les aïeuls prévoient, dès la plantation d’un arbre, pour le mariage de leur arrière-petite-fille.  D’un côté, les vêtements d’hiver, de l’autre, ceux d’été et au centre, derrière un grand miroir, reposent les cœurs cousus de ses ancêtres.
Armoire,  cœur cousu, roman, tout est affaire de transmission, un thème récurrent chez Carole Martinez.
Clin d’œil au roman qui l’a propulsée sur la scène littéraire : en Espagne, les mères confiaient leurs souvenirs sur des petits bouts de papier qu’elles enfermaient ensuite dans un cœur en tissu. Juste avant leur mort, elle cousait le cœur avant de le transmettre à la fille aînée avec interdiction de l’ouvrir sous peine de malédiction.
Lola Cam possède ainsi les cœurs de son arrière- grand-mère, Inès,  sa grand-mère, Carmen et de sa mère, Rosa.

Si Lola ne peut lire le contenu des cœurs, rien n’empêche l’auteure qui souhaite écrire un roman sur la postière boiteuse de s’imprégner de son passé. Faites confiance à Carole Martinez pour vous conter l’histoire fantastique de cette famille où les filles d’une lignée de marcheuses enfantent de fantômes, faisant naître les roses de leurs caresses.

La seconde partie se centre sur la vie de Lola Cam. Mais là aussi le parfum des roses bouscule la réalité. Lola tombe amoureuse d’un acteur si imprégné de son rôle, celui d’un soldat amoureux d’une boiteuse pendant la première guerre mondiale, qu’une fois de plus les personnages et les époques se confondent.

Ce roman est un enchâssement de fictions passionnantes sous le talent de conteuse de Carole Martinez. Tout se percute mais avec brio. Nous sommes presque dans la dimension d’Inception. D’ailleurs l’auteur s’endort parfois sur les genoux de la vieille Mauricette qui en ouvrant un pot de confiture vide lui donne accès à un rêve sur la réalité du passé. Présent, passé, fiction, la dimension temporelle n’existe plus. Nous sommes aussi envoûtés par le parfum des roses fauves, subjugué par le désir ardent de Lola et la sensualité de cette lignée de femmes.

Au-delà de l’impressionnant travail d’auteur, ce nouveau récit illustre une nouvelle fois la transmission des mères mais se veut aussi une réflexion sur l’amour éternel.

 » Je lui dis et je m’en étonne moi-même, que je me suis réfugiée ici, dans cette histoire, pour fuir la mort de l’amour éternel, que j’y croyais pourtant, comme  une enfant croit au merveilleux, mais qu’il me semble que tout finit par crever, l’amour comme le reste. »

Un auteur vit souvent entre deux mondes. Carole insère sa réalité dans ses livres, vit ses récits, écrit ses rêves, s’emballe en composant autour de son imagination fertile. Quand elle plonge dans l’écriture, elle s’imagine entraînée dans les airs par un ballon. Espérant toujours que son mari, Laurent, ne lâche pas « le fil qui retenait la femme-ballon« .

 

 

La petite dernière – Fatima Daas

Titre : La petite dernière
Auteur : Fatima Daas
Éditeur : Noir sur blanc
Nombre de pages : 192
Date de parution : 20 août 2020

 

« Je m’appelle Fatima. », une petite phrase répétée à chaque début des courts chapitres de ce monologue. Comme si l’auteur devait s’imprégner de son identité. Une identité qu’elle peine à construire, tiraillée entre ses racines, son éducation et ce qu’elle sent vivre en elle.

Alors, cette petite phrase, elle la complète avec d’autres assertions. Je suis née en France, je suis musulmane, je suis asthmatique, je vis à Clichy, je suis la petite dernière… des petites choses qui la composent, qui la rendent différente de sa famille, qui la mettent en équilibre instable dans sa vie d’adulte. une vie d’adulte où elle veut aussi affirmer son homosexualité.

En répétant inlassablement ses origines, elle nomme les identités qui la font se sentir mal pour mieux dégager ensuite une façon d’être où s’assumer.

 » L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. »

Pendant toute son enfance, sa mère lui a reproché d’être un garçon manqué.Comment lui faire comprendre que l’homosexualité n’est pas un choix.

Pour vivre sereinement son amour pour Nina, Fatima doit faire ce chemin difficile d’assumer ses origines, sa religion et son homosexualité.

Le premier roman de Fatima Daas fait la Une des revues littéraires. Il surprend et conquiert les lecteurs par sa forme proche du slam. C’est novateur, moderne mais cela peut aussi lasser le lecteur plus conventionnel. Personnellement, sur le même sujet, je suis plus sensible à la confession de Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir.

Ce n’est donc pas un coup de cœur chez moi, mais je reconnais que le roman se démarque et que les sujets de fond sur l’intégration, la double culture et le mal-être de celui ou celle qui ne se sent pas à sa place et que l’on peut d’ailleurs universaliser, sont particulièrement bien traités.

Le métier de mourir – Jean-René Van der Plaetsen

Titre : Le métier de mourir
Auteur : Jean-René Van der Plaetsen
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 26 août 2020

 

Nous sommes en 1985, auprès d’un check-point de Ras-el-Bayada, une zone tampon en territoire libanais où les soldats sont chargés de préserver Israël des attaques du Hezbollah. En ce lieu où l’attaque terroriste est une menace permanente, nous assistons à la relation naissante entre Belleface, le responsable du check-point et Favrier, un jeune soldat français nouvellement affecté.

Belleface, un surnom que nous comprendrons au fil de l’histoire, est un juif polonais de cinquante-huit ans, rescapé des camps de Treblinka. Peut-on survivre à la Shoah? Ancien légionnaire, retraité colonel de l’armée israélienne, il renonce à son grade pour intégrer l’Armée du Liban Sud. Énigmatique et secret, peu de gens connaissent réellement son histoire et c’est ce qui fascine Favrier, jeune homme incompris de son propre père.

D’ailleurs que fait-il là, ce jeune français? Fuit-il le confort familial, un amour perdu ou honore-t-il la mémoire d’un ami libanais en venant défendre cette terre si belle et chargée de la présence de Dieu? Comprendre Belleface pourrait lui apporter une réponse.

« Un idéal permet de pousser un homme jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à ses dernières extrémités – et cela, c’était le territoire même des soldats, et leur quotidien en temps de guerre. »

Mais Belleface ne parle pas de lui, même si  il sent en Favrier ce fils qu’il n’a jamais eu et auquel il pourrait transmettre sa mémoire.

 » Il était bien gentil, ce Favrier, mais il ne connaissait encore rien de la vie. Que pouvait-il savoir, à son âge, de la souffrance? Et du désir de survie – ou plutôt de la nécessité de vaincre? »

Au fil des soirées solitaires et opiacées de Belleface, nous découvrons les périodes de son existence dont il ne parvient pas à tourner la page. La drogue lui permet d’atteindre ses souvenirs les plus enfouis, le drame de son enfance, les horreurs de la guerre au Vietnam aux côtés de légionnaires parfois sortis des rangs des nazis. La vie de Belleface est semée de pertes d’êtres chers. La mort se lit dans les yeux de celui qui n’a jamais tenu à la vie. Qui se souviendra de lui après sa mort?

 » Compter aux yeux d’une personne, cela voulait dire qu’on avait servi à quelque chose lors de notre passage sur terre.  »

Favrier peut-il être cette personne pour le soldat qui ne possède qu’une vieille bible et s’obstine à citer en permanence L’Ecclésiaste.

La rencontre des deux hommes est très belle en ce lieu perdu où le danger est imminent. Malgré un récit plutôt lent et lourd, marqué par l’attente et le poids de la guerre, Jean-René Van der Plaetsen maintient le suspense en ne nous dévoilant qu’au fil de l’eau le mystère qui entoure la vie de Belleface et l’issue que l’on sent tragique de cette rencontre.
L’auteur, ancien casque bleu au Liban en 1985, connaît bien ce milieu. Je ne suis pas très réceptive aux métiers de la guerre même si je comprends et respecte l’engagement de certains, risquant leur vie pour sauvegarder les nôtres. Si les personnages sont très beaux, que nous comprenons les motivations de leur engagement, il n’en reste pas moins qu’il y a au fond d’eux ce besoin de vengeance, ce désir de mort, parfois difficile à accepter.

 

Dans les yeux du ciel – Rachid Benzine

Titre : Dans les yeux du ciel
Auteur : Rachid Benzine
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Sa mère, belle et pauvre dans un pays misérable et colonisé était une pute de garnison. Elle travaillait et acceptait toutes les insultes pour qu’elle, Nour, sa fille, fasse des études et ne connaisse jamais la même misère. Et pourtant, violée à douze ans par les gendarmes venus constater la mort de la mère lors d’un énième avortement, Nour se retrouve sur le trottoir.

A quarante ans, elle est aujourd’hui une travailleuse indépendante. Elle reçoit ses clients dans un petit studio aménagé loin de son domicile où elle peut sauvegarder les apparences et protéger sa fille de treize ans, Selma. Seul son ami Slimane, un poète homosexuel qui se prostitue lui aussi pour survivre connaît sa vraie vie. Issu d’un milieu aisé, il a été rejeté par sa famille. On ne vit pas de la poésie, alors il tapine. Nour et Slimane vivent une belle amitié amoureuse.

«  La prostitution, c’est grâce à elle que beaucoup survivent dans la capitale. C’est aussi à cause d’elle que l’on crève jeune…Du sida. D’overdose. Assassinée. »

Alors que Nour nous confie les histoires de ceux « qui viennent s’échouer entre ses cuisses pour oublier quelques instants ceux qu’ils sont », des hommes qui sont le reflet de cette société patriarcale violente , dehors montent les échos de la révolution arabe.

Nour est habituée aux abus du régime, aux dénonciations, aux gendarmes corrompus, aux violences des militaires mais elle perçoit aussi les changements depuis la chute du régime et l’arrivée au pouvoir des frères musulmans. Elle suit avec méfiance l’engouement de Slimane pour la révolution.

Les manifestations sur la place de la Nation sont de plus en plus nombreuses et violentes. Les femmes continuent à être les premières victimes de tout.

«  Le sentiment de liberté qui se dégage d’un lendemain de révolution est difficile à définir. S’il a quelque chose de l’ivresse, il est aussi d’une naïveté désarmante. »

En choisissant pour personnages principaux une prostituée et un poète homosexuel, Rachid Benzine donne la voix à ceux qui sont en marge de la société, ceux qui sont aussi plus aptes à constater l’hypocrisie d’un pouvoir en en subissant malheureusement les abus. L’auteur n’hésite pas à parler cru, à frapper fort. J’ai eu parfois l’impression qu’autant de misère, de malheurs n’était pas possible. Mais c’est peut-être la réaction d’un occidental impuissant à comprendre.

Volontairement, l’auteur ne situe ni la date ni le lieu du récit. Les révolutions culturelles portent partout les mêmes espoirs et se passent toujours dans le sang.

Après Ainsi parlait ma mère, un roman fort et humain sur la difficulté de l’exil, Rachid Benzine, enseignant et islamologue, me convainc une nouvelle fois avec ce roman politique, courageux illuminé par deux personnages emblématiques et attachants.

La société des belles personnes – Tobie Nathan

Titre : La société des belles personnes
Auteur : Tobie Nathan
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 432
Date de parution : 19 août 2020

François Zohar, la cinquantaine assiste à l’enterrement d’un père qu’il n’a pas connu. Ce jour-là, il est surpris par les danses des compagnons de Bab-el-Zouweila. Qui était son père? Zohar Zohar, né en Égypte en 1925, émigré à Naples en 1952, s’est réfugié à Paris où il épousa Marie Desnoyel et quitta son fils âgé de deux ans. Il a survécu à tout,  » à la rue qui salit les pieds, à l’argent qui salit les mains, au pouvoir qui salit les âmes. »

Quelle belle découverte de l’Égypte, « inconstante, imprévisible« ! Ce roman mêle la grande Histoire, la fiction et le folklore d’un peuple. J’ai apprécié y apprendre l’histoire de ce pays avec notamment cette nuit où le destin du roi Farouk bascula. L’antisémitisme prend ici une dimension universelle. Les juifs faisaient partie de l’Égypte depuis des temps immémoriaux mais ils furent là aussi pourchassés. En juin 1941, on assiste au premier pogrom en terre arabe. Didier Boehm, ancien nazi, est le symbole de ces officiers allemands enrôlés de par le monde pour poursuivre le combat contre les juifs en Égypte et en Syrie, plus tard en Algérie.

Avec une dimension folklorique grâce à la Société des belles personnes, dirigée par la mère de Zohar, maîtresse des esprits, le récit prend une touche épique.

Si  le fond est particulièrement intéressant, l’environnement flamboyant, la construction est ardue, me laissant l’impression d’un récit décousu difficile à appréhender.

Coup de coeur chez Eve .

 

Le palais des orties – Marie Nimier

Titre : Le palais des orties
Auteur : Marie Nimier
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Mauvaise herbe urticante, l’ortie a une sale réputation. En entrant au palais des orties, vous découvrirez toutes les vertus de cette plante, notamment quand elle attire la belle et énigmatique Frédérica chez Nora et Simon.

Simon a repris l’exploitation agricole de ses parents. Mais il l’a transformée avec l’aide de sa femme et des enfants en la dédiant à la culture de l’ortie. Anaïs , la fille aînée, étant partie en internat pour ses études, le couple fait appel à des woofeurs pour les aider. Ces jeunes gens aident aux travaux agricoles contre le gîte et le couvert.

Frédérica, une clochette à la cheville, lunettes de soleil, blouson et short en jean, un turban bigarré sur la tête ne rate pas son entrée en arrivant avec un jour d’avance.

 » Trop belle pour travailler dans les orties. »

Au lieu de l’installer dans la caravane comme prévu, Nora lui laisse la chambre d’Anaïs. En moins d’une semaine, Fred conquiert tout le monde : couple, enfant animaux, voisins. En plus, elle est travailleuse, bourrée d’énergie et d’idées. En s’installant au palais des orties, elle va bousculer le quotidien de cette petite famille. Sans éclats, tout simplement en jouant de son naturel, de son irrésistible attraction, affichant son bonheur malgré les blessures du passé.

Avec volupté, sensualité, Marie Nimier développe le piquant et la douceur de la relation qui s’installe entre Nora et Fred. Deux corps qui s’attendent, se trouvent. Une histoire d’amour qui donne des ailes au commerce des produits dérivés des orties, qui repositionne aussi les personnes autour d’elles.

Une belle histoire, illuminée par les personnages de Nora et Frédérica.

Nord-Est – Antoine Choplin

Titre : Nord-Est
Auteur : Antoine Choplin
Éditeur : La fosse aux ours
Nombre de pages : 192
Date de parution : 20 août 2020

 

Dans ce roman, Antoine Choplin ne nous laisse aucun indice de temps ou de lieu. L’enfermement, le confinement, le rêve d’exil, d’un ailleurs ou d’un autrefois ne sont-ils pas des sentiments universels et intemporels?
Les portes du camp vont s’ouvrir. On promet l’arrivée de camions. Garri ne veut plus attendre, il rêve de rejoindre les plaines de son enfance. Avec Jamarr,  un gars costaud, Emmet qui parle comme un enfant mais ne jure que par Garri,avec Saul, son ami de toujours qui a éteint sa voix, il met le cap au  Nord-Est.

« Il doit bien rester quelque chose  de ce que l’on  a connu. »

Mais pour cela, il faudra vaincre la montagne, menaçante ou protectrice.

En chemin, il enrôle Ruslan, un chercheur de pétroglyphes. Puis dans un village, ils rencontrent Tanya, désireuse elle aussi de rejoindre les plaines.

Au fil de cette aventure pleine d’espoir et de difficultés, quelques bribes du passé de chacun se dévoilent. Mais l’auteur maintient toujours une part de mystère.

Les romans d’Antoine Choplin sont empreints d’humanité et du bonheur, de l’espoir et du sentiment de liberté  que peut susciter la nature. Chaque personnage nous entraîne dans son monde. Volontaires, respectueux, meurtris, guidés par leur rêve, ils bravent tous les dangers.

Nous avons tous besoin de croire à quelque chose pour continuer la route et franchir des montagnes.

Un superbe voyage avec de touchants personnages

 

Le grand vertige – Pierre Ducrozet

Titre : Le grand vertige
Auteur : Pierre Ducrozet
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 368
Date de parution : 19 août 2020

 

Chez Pierre Ducrozet, le roman se veut multiple et en mouvement à  l’image de nos sociétés contemporaines, métissées, mondialisées , fulgurantes.

Le grand vertige est à la fois un roman d’aventures, d’amour, d’espionnage, roman historique et écologique. L’auteur va du regard sur le monde aux analyses que peut en faire chaque personnage.

Dans la lignée de L’invention des corps qui illustrait la façon  d’habiter le corps, ce nouveau roman explore la manière d’habiter le monde. June, une jeune femme des années 2000, en est le questionnement.

«  Elle veut s’arracher à tout ce qui l’a faite. Elle voudrait la guerre et l’accord. Elle ne hait ni sa famille ni ses amis, ils lui sont simplement devenus indifférents. Cette fois-ci elle est prête, personne ne viendra l’arrêter ou essayer de faire d’elle quelqu’un d’autre. Les flammes s’élèvent. Elle ne sait pas par quel bout prendre l’espace qu’on lui a donné. Elle n’a pas l’intention de nous ennuyer longtemps. Elle est simplement l’enfant de son siècle : égocentrique, inconstante, embrouillée. Elle a tout, pourtant. Les siècles passés lui ont offert sur un plateau le savoir, la technique, la maîtrise. Elle a la possibilité de dire qu’elle n’en veut pas parce qu’elle a pu en jouir. Elle veut devenir personne. Capable de tout, faiseuse de rien. »

Elle n’hésite pas une seconde à répondre à l’appel d’Adam Thobias, le père de sa meilleure amie.

Adam Thobias, professeur franco-anglais et écrivain, est sollicité par le Parlement européen pour prendre la direction d’une commission internationale sur le changement climatique. Après une longue hésitation, il accepte à condition de pouvoir mettre en œuvre son réseau Telemaque, une entité de spécialistes envoyés aux quatre coins du monde pour dresser un état des lieux.

Thomas Régnier, un botaniste vivant au Canada, Mia Casal, anthropologue, Tomas Groben, Arthur Bailly, un photographe, June et des dizaines de scientifiques répondent à l’appel de ce génie ou ce fou qui a publié en 2009 Tremblements.

 » La loi du capital aboutit naturellement, comme l’écrivait Marx, à la destruction de la valeur d’origine, à savoir dans ce cas, la Terre et le vivant. »

Le passage du nomadisme à la sédentarité et la découverte du pétrole sont deux facteurs  influant gravement sur l’évolution de nos sociétés.

«  Le sédentaire invente la hiérarchie sociale, la religion à laquelle tous devront se soumettre, il invente le pouvoir politique et économique, il institutionnalise la guerre. Il assoit son règne. .. La légitimité change de camp. Les nomades sont rejetés hors de la cité. Ils portent dès lors la malédiction  des pauvres et des damnés. On les appellera tour à tour Gitans, Juifs, Touaregs, tous également sans terre et responsables de tous les crimes. Cette malédiction ne cessera plus jusqu’aux migrants de demain, porteurs eux aussi des maux de la terre dont ils hantent les bas-fonds. »

En rappelant rapidement l’histoire de la découverte du pétrole, l’or noir qui enrichit américains et russes, suscite la conquête des pays du golfe, on touche du doigt l’un des fléaux de notre monde. Une énergie tant attendue, déjà en voie de disparition qui par ses émanations est cause du réchauffement climatique et de la disparition de la nature.

Les politiques n’ont pas ou ne veulent pas de réponse. Adam Thobias et son équipe dont nous suivons les projets en Birmanie, en Chine, en Patagonie et ailleurs pourront-ils trouver une solution à ce défi bio écologique.

N’est-ce pas une utopie?

«  Nous savons tout à présent de la destruction des écosystèmes, mais rien n’y fait, notre fonctionnement économique demeure exactement le même, et nous continuerons à produire, consommer et dégrader jusqu’à ce que les mers montent tant qu’elles nous empêchent finalement de le faire. »

Déjà époustouflée par L’invention des corps, je retrouve le même souffle, la même intelligence. Non seulement, chaque phrase nous fait réfléchir sur notre monde mais l’auteur nous embarque dans des aventures vertigineuses, dans les forêts birmanes, en Chine, dans les fonds marins ou sur une île lointaine. C’est bien sûr un grand coup de cœur et j’ai l’impression que c’est ce que me réservera chaque roman de cet auteur.

 

Héritage – Miguel Bonnefoy

Titre : Héritage
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 256
Date de parution : 19 août 2020

 

 

Né d’une mère vénézuélienne et d’un père chilien, un pied en France où il est né et le cœur en Amérique du Sud, Miguel Bonnefoy continue dans la veine picaresque avec ce qui semble être son héritage.

L’exil se fait ici dans l’autre sens mais qui sait si le destin ne nous promet des allers et retours d’un continent à l’autre.

Celui que l’on appellera le vieux Lonsonier ( nom issu d’un quiproquo au service de l’immigration), vigneron du Jura quitte Lons-le-Saunier quand il perd toutes ses vignes à cause du phylloxera. Il embarque sur un bateau en direction de la Californie mais le destin ou la magie noire le fait échouer à Valparaiso. Très vite, il implante plusieurs domaines, se marie avec Delphine Moriset et s’installe dans une maison rue Santo Domingo près du fleuve Mapocho. Le couple aura trois fils qui, fiers de leur sang français, s’engagent pour défendre la France lors de la première guerre mondiale. Seul Lazare en reviendra, un bout de poumon en moins et le regret d’avoir condamné Helmut Drichman, un voisin parti se battre dans le camp ennemi. Et oui, la guerre a ce côté aberrant qui oblige parfois des voisins à se battre dans des camps adverses!

Au fil des années, nous ferons la connaissance de la descendance du vieux Lonsonier, des idéalistes qui vivent leur passion jusqu’au bout. La femme de Lazare, issue d’une famille de musiciens, voue une passion pour l’ornithologie. Leur fille Margot rêve de voler mais dans un avion. 

Le registre picaresque prend un peu de gravité lorsque le fils de Margot, Ilario Da est arrêté et torturé par la junte militaire. Guerres et dictatures ont eu raison de la folie heureuse d’une famille insouciante et fantaisiste.

Héritage est dans la continuité de Sucre noir. On y retrouve d’ailleurs la famille Bracamonte. Les  tribulations picaresques de personnages hauts en couleur, la touche d’exotisme et de magie, le ton ironique sont la marque de fabrique de l’auteur. Mais à trop jouer la carte du rocambolesque, l’auteur me fait oublier l’essentiel du livre. L’exil, aussi douloureux soit-il, a cette richesse de propager les idées, de maintenir un patrimoine. L’exil de vignerons après l’extinction complète des vignes en France a permis de continuer à cultiver nos cépages en Californie ou en Amérique du Sud. Des cépages qui ont ensuite pu être réimplantés en France. Quelque soit l’endroit où l’on vit, il y a toujours au fond du cœur un sentiment patriotique qui pousse ici les jeunes à s’engager pour défendre leur pays d’origine dans des guerres souvent absurdes à leurs yeux.

C’est toujours un réel plaisir de lire un roman de Miguel Bonnefoy. On voyage, on s’immerge dans une autre dimension, on se délecte des aventures de personnages truculents. Avec plus de retenue, de nuances, de sensibilité, Le voyage d’Octavio, premier roman de l’auteur , reste toutefois mon préféré.