10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange – Elif Shafak

Titre : 10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange
Auteur : Elif Shafak
Littérature turque
Titre original : 10 minutes 38 seconds in this strange world
Traducteur : Dominique Goy-Blanquet
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 400
Date de parution : 8 janvier 2020

 

Si les grands moments de la vie, naissance, mariage, retraite, mort sont marqués d’une date précise, l’esprit met du temps à s’accommoder du nouvel état. Rien n’est aussi instantané. A l’instant t où le coeur s’arrête, il reste 10 minutes et 38 secondes pendant lesquelles les circuits cérébraux continuent à fonctionner. C’est dans ce monde étrange que nous croisons Tequila Leila, prostituée, assassinée et jetée dans une poubelle d’Istanbul. Au fil de ces 10 minutes 38 secondes, Leila convoque les moments importants de sa vie. Ces moments de l’enfance qui ont figé son destin, ces moments de rencontre avec cinq personnes, les cinq amis qui l’accompagneront au-delà de la mort.

Leyla Afife Kamike est née le 6 janvier 1947 dans la ville de Van. Sa vraie mère, Binnaz, seconde et jeune épouse du tailleur Haroun, est contrainte de donner son enfant à Suzan, la première épouse stérile. La vie de Leyla commence dans le mensonge, le silence qu’obligent les traditions et superstitions.

Quand, à seize ans, enceinte, elle annonce à son père avoir été régulièrement abusée sexuellement par son oncle depuis l’âge de six ans, ce dernier privilégie la sauvegarde de l’honneur à la défense de sa fille. Pour échapper à un mariage forcé, aidée par Sinan, son meilleur et seul ami, Leyla prend le bus pour Istanbul, ville de la liberté. Elle troque « le « y » de yesterday contre le « i » d’infini » et devient Tequila Leila. Jeune et naïve, elle est vendue à un bordel par un couple qui l’avait aidée à la gare.

« Cette ville la surprendrait toujours; des moments d’innocence se dissimulaient dans ses coins les plus sombres

Les rencontres avec Nalan, un ouvrier qu’elle retrouve des années plus tard en femme dans une prison, avec Jameelah, une africaine ayant fui son pays, avec Zaynab122, une naine adepte de tasséomancie, puis avec Humeyra, une chanteuse qui a fui un mari violent, sont des moments d’innocence et de grâce dans cette ville cosmopolite pleine de contradictions.

« Istanbul n’était pas une ville pleine d’opportunités, mais pleine de cicatrices. »

Leila y découvre aussi les rivalités politiques avec D/Ali, un étudiant trotskiste qui l’entraîne en mai 1977 sur la place Taksim où des snipers tirent sur une foule de manifestants. Istanbul est une ville de troubles et de chaos où le taux de criminalité est important.

Après une longue première partie intitulée L’esprit, qui balaie le passé de Leila, nous suivons avec Le corps, l’action du groupe des cinq amis ; incapables d’accepter que le corps de leur amie, non réclamé par une famille qui l’a bannie, soit enterré anonymement dans le cimetière des Abandonnés.

Ce lieu, situé dans le village de Kilyos, près d’une station balnéaire existe réellement. On y enterre tous les non-désirés, les indignes, les non-identifiés, plus récemment les corps des migrants ramassés  sur les plages, avec au mieux une planchette en bois portant un numéro.

Le groupe des cinq commence une folle aventure pour sauver l’âme de leur amie.

Avec ce roman, aux reflets d’Istanbul, Elif Shafak raconte l’histoire de la Turquie d’aujourd’hui. Superstitions, prophéties, croyances maintiennent les hommes sous contrôle. L’honneur, la religion contraignent les femmes à une soumission totale au pouvoir des pères ou maris. Leyla a grandi avec la honte et le remords, la culpabilité qu’on lui a ancrée dans la tête. «  Istanbul, la ville où finissaient par aboutir tous les mécontents et les rêveurs » ne pourra l’en guérir. Fort heureusement, Elif Shafak, offre aux laissés pour compte la force de l’amitié.

Fidèle à son univers, Elif Shafak, nous offre une belle histoire de femme, bafouée par sa famille mais entourée de belles personnes dans une Turquie pleine de contrastes.

Une machine comme moi – Ian McEwan

Titre : Une machine comme moi
Auteur : Ian McEwan
Littérature anglaise
Titre original : Machines like me and people like you
Traducteur : France Camus-Pichon
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 386
Date de parution : 9 janvier 2020

 

Ian McEwan fait partie des auteurs qui me fascinent pour son analyse du couple, du rapport à l’enfant. Toujours dans un contexte particulièrement bien travaillé, l’auteur excelle à détailler les sentiments de ses personnages.

Avec Dans une coque de noix, Ian McEwan se plaçait dans la tête d’un foetus. Aujourd’hui, Une machine comme moi explore les sentiments d’un androïde face aux arrangements de la nature humaine.

Charlie, passionné d’anthropologie et de technologie, vivote en boursicotant sur Internet. Il a investi tout l’héritage de sa mère dans l’achat d’un androïde nommé Adam. Alan Turing, toujours vivant en cette année 1982, a mis son génie au service du transhumanisme en travaillant sur l’intelligence artificielle. Douze Adam et treize Eve, première version d’humanoïdes sous différentes ethnies viennent d’être mis sur le marché.

Charlie est fier d’avoir pu acheter un exemplaire. Il propose à Miranda, la voisine du dessus dont il est amoureux, de l’aider à personnaliser son Adam en définissant la moitié des préférences de sa personnalité. Un peu comme leur enfant qui aurait la moitié des gènes de chacun de ses parents. En appliquant le caractère de ce qu’elle considère comme l’homme idéal, Miranda voue Adam à un amour aveugle pour elle-même. Cet amour, s’il pose quelques problèmes au couple, est le seul rempart contre l’autodestruction des humanoïdes de première version.

« On crée une machine possédant l’intelligence et la conscience de soi, et on la précipite dans notre monde imparfait. Un tel esprit conçu selon des principes généralement rationnels, bienveillants envers autrui, se trouve vite aux prises avec un ouragan de contradictions. »

Le passé de Miranda montre comment l’être humain doit composer avec le chagrin, la douleur. Le mensonge, la manipulation, la vengeance sont des leviers, des réactions humaines habituelles. Adam ne peut comprendre comment les émotions peuvent pervertir les actes.

Ian McEwan place cette problématique dans un monde où il bouscule l’Histoire. Margaret Thatcher est en mauvaise position suite à sa défaite dans la guerre des Malouines. Tony Benn, du parti travailliste enclin au désengagement de la course aux armements nucléaires et de l’Union Européenne, lui succèdera. On ne rate pas une petite tacle au Brexit.

« Seuls le IIIe Reich et d’autres tyrannies recouraient au plébiscite pour adopter une politique, et il n’en sortait généralement rien de bon. L’Europe n’était pas simplement une union qui bénéficiait surtout aux grandes entreprises. L’histoire des Etats membres du continent était fort différente de la nôtre. »

On l’a vu, Turing est en vie, les Beatles sont toujours un groupe et Georges Marchais est Président de la France. L’Angleterre croule sous le chômage et les manifestations. Extrapolation et fond de vérité.

« On parla de la chance, de son rôle dans la vie d’un enfant- la famille au sein de laquelle il naît, l’amour qui lui est prodigué ou non, et avec quel discernement. »

Bien évidemment, Ian McEwan ne peut s’empêcher de défendre L’intérêt de l’enfant en invitant dans son récit le petit Mark, enfant malmené par sa famille. Seul l’enfant peut ramener le couple vers l’essentiel.

« Les  humains étaient éthiquement défaillants : inconsistants, émotifs, sujets à la mauvaise foi, à des erreurs cognitives, souvent pour servir leurs propres intérêts. »

Au coeur de ce rêve de vertu robotique rédemptrice, j’ai peiné à saisir une unité au roman. Le regard sur la société en crise est pertinent mais se mêle assez mal avec les phases plus romanesques du passé de Miranda et du présent de Mark. Certains passages plus politiques ou techniques m’ont semblé rébarbatifs et ont cassé mon rythme de lecture. J’en oubliais presque l’essentiel du roman ( enfin ce qui me captivait le plus). Quelque soit le degré d’intelligence d’un humanoïde, jamais il ne pourra intégrer la complexité de la nature humaine. Une complexité parfois bien néfaste quand elle permet de s’accommoder de certaines situations tragiques.

Un roman pertinent, intelligent mais qui m’a un peu tenue à distance de l’essentiel ( enfin de ce que je considérais comme essentiel).

Sugar run – Mesha Maren

Titre : Sugar run
Auteur : Mesha Maren
Littérature américaine
Titre original : Sugar run
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 382
Date de parution : 3 janvier 2020

Sugar run pose la difficile question de la réinsertion et des choix que l’on ne fait pas vraiment mais qui gâchent toute une vie.

En 1999, Jodi a été condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de Paula alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. En ce mois de juillet 2007, elle a trente-cinq ans quand les portes de la prison de Jaxton s’ouvrent enfin devant elle. Son objectif est de retourner sur le terrain de sa grand-mère Effie, celle qui l’a élevée quand ses parents ont fui leur responsabilité. Cette cabane en Virginie occidentale est son seul héritage. Mais avant, elle doit aller à Chaunceloraine récupérer Ricky Dulett, le frère de son amie Paula. Elle tient à honorer la volonté de Paula de le protéger de la violence de son père.

En Géorgie, elle rencontre Miranda, une jeune femme de vingt-cinq ans, mère de trois garçons. Sa beauté et sa fragilité l’émeuvent. Miranda lutte pour la garde de ses enfants emmenés par leur père, Lee Folden, un chanteur en perte de vitesse.

C’est flanquée de Miranda, de ses trois garçons et de Ricky que Jodi arrive sur le terrain d’Effie, un terrain qui a été vendu aux enchères pendant son emprisonnement. Là, elle retrouve ses parents insouciants et ses deux frères jumeaux, prompts à plonger dans des trafics douteux.

L’auteur alterne les récits entre passé et présent. D’une part, l’auteur montre comment la rencontre avec Paula a poussé Jodi vers le drame. D’autre part, comment la vie actuelle sur un terrain sauvage et hostile, menacé par les compagnies de gaz avec un Ricky perturbé et une Miranda frivole, impulsive et toxicomane ramène inéluctablement Jodi vers les problèmes.

«  Il y a quelque chose en nous qui pousse le monde à nous traiter comme il le fait, mais c’est pour mieux nous préparer. »

Avec Sugar run, nous sommes dans le coeur de cible des Editions Gallmeister. Une terre sauvage très présente et chère au coeur des personnages, une volonté de rédemption remise en cause par l’environnement hostile. L’écriture est fluide et agréable, la construction ménage le suspense. Les personnages sont travaillés. Lourds d’un passé mouvementé, ils peinent à trouver leur voie.

Un très bon premier roman, une bonne lecture même si le scénario est assez classique dans cet univers. J’aurais pu davantage l’apprécier si je l’avais lu sur une période plus calme.

Je remercie Léa et les Editions Gallmeister pour cette lecture dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

Fleurs de coton – Tie Ning

Titre : Fleurs de coton
Auteur : Tie Ning
Littérature chinoise
Titre original : Mianhuaduo
Traducteur : Véronique Chevaleyre
Editeur : Bleu de Chine
Nombre de pages : 112
Date de parution : Janvier 2005

 

Dans ces petits villages chinois, la population vit du commerce du coton. Le coton occidental venu d’Amérique remplace de plus en plus le coton rustique chinois qui sert à garnir les matelas. Le coton pourpre, de couleur jaune, permet de tisser le nankin, l’étoffe qui habille les paysans chinois. Dans ces années 30, les femmes sont les ramasseuses de coton. Mizi ne veut plus s’y fatiguer, elle cherche à se marier en allant de tentes en tentes chez les planteurs.

«  Prends-moi comme épouse…tu n’auras plus besoin de me payer en coton mais, mieux, tu auras le droit de me taper dessus. »

Autre lieu, autre époque, autres moeurs…Les enfants de cette génération imitent facilement les pratiques de leurs parents. Xiao Chouzi, la fille de Mizi, Qiao, son amie et le jeune Lao You éveillent leur sens en reproduisant le schéma triangulaire de la mère, du père et de la maîtresse.

Des années plus tard, adultes, ils font face à l’envahissement des japonais. Guo et le père de Lao You forment une cellule de résistance anti-japonaise. Ils recrutent Qiao mais ne font pas confiance à Xiao Chouzi parce qu’elle est la maîtresse d’un chef d’escouade de la police japonaise.

La légèreté des jeux d’enfants s’oppose aux dures rivalités en temps de guerre. Si j’aime cette description de la vie autour du coton dans un petit village chinois, je me suis perdue dans l’évolution en période de guerre. Effets de traduction ou manque de précision dans l’intrigue, je peine à discerner les positions des différents acteurs. Sans réelle analyse du ressenti des personnages, je suis restée observatrice de belles descriptions sans entrer réellement dans le coeur du sujet.

 

 

 

Adieu fantômes – Nadia Terranova

Titre : Adieu fantômes
Auteur : Nadia Terranova
Littérature italienne
Titre original : Addio fantasmi
Traducteur: Romane Lafore
Editeur : La Table ronde
Nombre de pages :240
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Ida Laquidara a trente-six ans, elle vit à Rome avec Pietro. Cet homme a su déceler en elle le gouffre laissé par le drame de son enfance. Un drame qu’elle ressasse, qui lui procure des cauchemars : la disparition de son père dépressif quand elle avait treize ans.

« la mort est un point final; la disparition, l’absence de point, de tout signe de ponctuation à la fin des mots. »

Un matin, Sabastiano s’est habillé, n’a laissé qu’une trace de dentifrice sur le lavabo puis il est sorti. Personne ne l’a jamais revu. Le réveil s’est arrêté à 6h16, le bonheur aussi.

Par orgueil, besoin de protection, elle et sa mère ont dissimulé leur douleur, faisant bonne figure à l’extérieur. Mais chez elles, elles étaient effondrées.

Aujourd’hui, sa mère lui demande de venir à Messine pour l’aider à trier les affaires de la maison familiale avant sa mise en vente. Ida, plongée dans ses souvenirs chancelle face à ses cauchemars.

« Les objets ne sont pas fiables, les souvenirs n’existent pas, seules existent les obsessions. Nous les utilisons pour empêcher la faille de se refermer et nous nous racontons que la mémoire est importante, que nous seuls en sommes les gardiens. Nous gardons la blessure ouverte pour y loger nos maux, nos peurs, nous veillons à ce qu’elle soit assez profonde pour contenir notre douleur; il ne s’agitait pas de la laisser échapper. »

Nadia Terranova détaille avec finesse les émotions d’Ida. La jeune femme peut paraître odieuse tant elle est enfermée égoïstement dans son passé. Son couple s’enlise dans l’indifférence, sa meilleure amie la tient à distance. Les relations avec sa mère ont toujours été difficiles. Ida n’a jamais compris comment sa mère pouvait continuer à vivre sa vie alors que son père tombait dans la dépression. D’ailleurs, Ida n’a jamais regardé la douleur des autres tant elle restait bloquée sur sa propre blessure.

Dans la ville de son enfance, face aux souvenirs encore plus prégnants d’un père disparu, pourra-t-elle enfin s’ouvrir aux autres et faire son deuil?

Adieu fantômes est un roman sensible, mélancolique avec le charme de la Sicile mais le poids d’une héroïne peu empathique.

 

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.

Miss Islande – Audur Ava Ólafsdóttir

Titre : Miss Islande
Auteur : Audur Ava Ólafsdóttir
Littérature islandaise
Titre original : Ungfrú Island
Traducteur : Eric Boury
Nombre de pages : 288
Date de parution : 5 septembre 2019

 

Femmes, homosexuels, même combat dans les années 60 en Islande?

Hekla est née en 1942 dans une ferme des Dalir. En 1963, elle prend le car pour Reykjavík, la capitale islandaise afin de vivre sa passion : écrire et devenir une femme écrivain reconnue.
Mais, chacun la réduit à sa beauté en lui faisant miroiter le bonheur d’une Miss Islande ou en la cantonnant à son destin d’épouse et de cuisinière.

«  Les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des genies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants- ce qui les empêche d’écrire.»

Contrairement à son amie Isey, jeune femme de vingt-deux ans, enceinte de son deuxième enfant et sombrant de plus en plus dans la mélancolie, la résignation, Hekla a la force du volcan dont elle porte le nom.

Dans ce combat contre les clichés d’une société masculine, elle est associée à son ami d’enfance, Jon John. Homosexuel, il espère toujours que la vie sera plus facile ailleurs.

« Je rêve d’un monde où chacun aurait sa place. »

Audur Ava Ólafsdóttir déploie tout son talent littéraire pour camper des personnages profondément attachants. La force, la volonté d’Hekla, la sensibilité de Jon John, la mélancolie d’Isey font de ce récit sur la difficulté de vivre sa différence, d’atteindre son objectif, un roman très sensible.

Dans un pays glacial, aux paysages recouverts de lave noire, aux nuits longues et froides, la force des volcans peut modeler les reliefs. Hekla peut diriger son destin. Les aurores boréales sont des éclats de lumière comme les robes confectionnées par Jon John.

Audur Ava Ólafsdóttir donne les raisons d’espérer un monde meilleur. L’attribution du Prix Nobel de la Paix à Martin Luther King ou de Prix Nobel de la Littérature à des écrivains homosexuels en sont des exemples. Il faudra du temps et du courage pour faire bouger les lignes, pour que des écrivaines de talent puissent revendiquer leur nom sur la couverture de leurs oeuvres. Mais Audur Ava Ólafsdóttir est la preuve, si il en fallait une, du talent au féminin.

Miss Islande a reçu le Prix Medicis Etranger 2019, une récompense largement méritée.