Division avenue – Goldie Goldbloom

Titre : Division avenue
Auteur : Goldie Goldbloom
Littérature australienne
Titre original : On division
Traducteur : Eric Chédaille
Éditeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 360
Date de parution : 21 janvier 2021

 

Si je n’avais pas vu la mini-série Unorthodox, je me serais sans doute poser beaucoup de questions sur les règles de vie de cette communauté juive hassidique du quartier de Williamsburg à New-York. Non pas qu’elles soient mal abordées dans ce roman mais tant elles semblent inconcevables pour un étranger. Mariées au plus jeune âge, les femmes n’ont aucun droit à l’éducation. Elles ne sont là que pour enfanter; les enfants sont la véritable et seule richesse du peuple juif comme une réponse à ceux qui voulaient les exterminer. Une enfance prédestinée sans aucune ouverture vers l’extérieur. Mais contrairement à Esther, l’héroïne d’Unorthodox, Surie semble accepter son sort. Elle aime son mari,  Yidel qui la respecte et l’entoure d’affection.

Pourtant, à 57 ans, alors qu’elle se pensait ménopausée, Surie se découvre enceinte de jumeaux. Peut-être une conséquence hormonale à la suite de son traitement pour un cancer du sein. Ce sera son onzième accouchement. La vieille femme ne peut se résoudre à dévoiler son état. Son obésité la protège des regards. Elle craint les réactions, l’incompréhension  de sa famille, le bannissement de la communauté. Une honte supplémentaire que les Eckstein ne peuvent endosser après ce qui est arrivé à Lipa, un des fils rejeté pour son comportement.
 » Comme lui, elle voulait se confier à quelqu’un mais avait une peur bleue de le faire. »

De fêtes en fêtes ( elles sont nombreuses dans la communauté) au milieu de ses beaux-parents, ses dix enfants et trente-deux petits enfants, Surie se tourmente. La seule qui entend par la force des choses son secret est Val, la sage-femme qui a mis au monde tous ses enfants. Elle lui apportera compréhension, un bref instant de liberté et de sentiment d’utilité, une soif de l’étude, la poussant à aider d’autres jeunes femmes hassidiques. Peut-être une manière de se racheter face à Lipa, ce fantôme qu’elle aperçoit et qui la  hante.

Surie est un personnage magnifique. Prisonnière d’un corps énorme, déformé par les maternités puis le cancer, entravée par les règles strictes de la communauté hassidique, elle rayonne de cet amour porté à sa famille et aux autres femmes. On ne peut qu’être choqué par les pressions, les étouffements de la communauté qui exclut les renégats, protègent les pédophiles et bâillonnent les femmes. Mais des femmes, comme Surie ou Dead Onyu, sa belle-mère, une femme « posée,pétrie de sagesse, honnête et bourrue » ouvrent une brèche de liberté et de bonheur possible au sein d’une grande famille aimante.

 

Les vilaines – Camila Sosa Villada

Titre : Les vilaines
Auteur : Camila Sosa Villada
Littérature argentine
Titre original : Las malas
Traducteur : Laura Alcoba
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 208
Date de parution : 14 janvier 2021

 

Camila est née dans le petit village de Mina Clavero au sein d’une famille plutôt pauvre. Son père, alcoolique et violent, lui a peut-être donné le dégoût d’être un homme. Chez les Villada, les femmes  deviennent épouses, mères et femmes de ménage. Inutile d’envisager des études. A treize ans,  Camila est rassurée de voir pour  la première fois à la télé argentine une star trans. A quinze ans, elle se métamorphose dans les baraques de chantier et à dix-huit ans, danse dans les bars de Cordoba. Puis se prostitue pour la première fois.

Nous la découvrons dans la zone trouble du parc Sarmiento de Cordoba en compagnie d’autres trans sous la protection de la vieille Encarna, non loin de la statue de Dante. Un enfer que l’auteur nous décrit avec une réalité crue et violente.

« Il est impossible d’être cette prostituée-là sans procéder auparavant à une anesthésie totale de soi. »

Encarna, « une déesse aux pieds de boue et aux mains de boxeur », cent-soixante-dix huit ans, les seins gonflés d’huile de moteur, héberge de nombreuses réfugiées de la communauté trans. Certaines si proches de l’animalité à laquelle on les cantonne qu’elle se transforme en oiseau ou loup-garou. Elle est leur mère, celle qui leur a appris à ne pas souffrir. Une mère qui se révèle avec l’adoption d’un bébé trouvé dans le parc, un petit ange qu’elle nomme Eclat des yeux.

« Les trans se pendent, les trans s’ouvrent les veines. Les trans souffrent des regards curieux, des interrogations de la police, des ragots des voisins, couchées sur le sang tiède et crémeux qui tapisse leur lit. »

Dans ce monde violent, sous la rage contenue d’inoffensives que la société rejette, j’ai aimé découvrir les moments de grâce et de magie de cette sororité. Camila, Anna la muette, Nadina l’accoucheuse, Maria qui se transforme en oiseau ou Natali, la louve-garou, Sandra, la mélancolique, Machi et sa magie noire, Angie, la plus belle trans du parc…Elles sont belles et touchantes. On les découvre au fil du récit du parcours de Camila, un récit empreint d’évocations parfois surréalistes, seul moyen de s’évader de ce monde de douleur.

Ce premier roman, autobiographique, reflète la violence d’un milieu sous la plume âpre et sans concession de celle qui a souffert d’être la honte de sa famille et de la société mais possède aussi la beauté, la fantaisie d’une communauté soudée dans la fureur et la fête.

 

Le grand jeu – Graham Swift

Titre : Le grand jeu
Auteur : Graham Swift
Littérature anglaise
Titre original : Here we are
Traducteur : France Camus-Pichon
Nombre de pages : 192
Date de parution : 7 janvier 2021

Avec Le grand jeu, Graham Swift nous emmène dans l’Angleterre des années 50 avec un trio de personnages, artistes d’un théâtre estival à Brighton. Jack Robinson est le maître de cérémonie. Il est heureux d’y présenter Pablo le Magnifique, un magicien qui n’est autre que Ronnie, son ami rencontré au service militaire. Si Pablo ravit les spectateurs de ses illusions magiques, c’est Evie White, son assistante qui attire leur regard.
Pablo et Eve, un duo qui fonctionne à la scène comme à la ville. Même si Evie est bien plus semblable à Jack. Tous deux élevés par une mère qui les voulait sur scène.

L’auteur évoque et évite l’évènement de cet été 59. Alors, il se tourne vers le passé et le futur. D’un côté, nous vivons l’émergence d’une passion chez le jeune Ronnie, envoyé par sa mère dans l’Oxfordshire chez les Lawrence afin de le protéger des bombardements de la seconde guerre mondiale. Là, l’enfant découvre la présence affective de ceux qu’il considèrera comme ses parents, le grand jeu d’une vie aisée et les illusions d’Eric Lawrence dont il voudra faire son métier. . D’autre part, nous écoutons les confidences d’Evie cinquante ans plus tard, veuve depuis un an. De ces vagues successives dans le temps se dévoilent les sentiments du trio emporté par la magie.

Après Le dimanche des mères, je retrouve l’ambiance très anglaise, la façon de poser l’intrigue dans un décor bien présent, la volonté d’expliquer le chemin qui forge la nature des personnages, la sensualité des personnages et la complexité de leurs relations. Tout le talent de Graham Swift avec peut-être moins de charme et d’attachement aux personnages que dans Le dimanche des mères.a

L’enfant de la prochaine aurore – Louise Erdrich

Titre : L’enfant de la prochaine aurore
Auteur : Louise Erdrich
Littérature amérindienne
Titre original : Future home of the living god
Traducteur : Isabelle Reinharez
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 416
Date de parution : 6 janvier 2021

 

Dans ce monde que l’on pressent en révolution biologique et culturelle, Cedar Hawk Songmaker, fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, enceinte de quatre mois, écrit à son enfant pour témoigner du basculement du monde.

Mais le bouleversement est aussi intime. A l’heure d’être mère, Cedar  part à la recherche de ses parents biologiques. Elle rencontre sa famille indienne. Mary Potts, alias Trésor, sa mère, n’a pas eu le choix dans sa jeunesse. Menant une vie de débauche, son bébé lui avait été retiré. Aujourd’hui, Cedar découvre une famille plutôt aisée grâce à Eddy, propriétaire d’une station service, bipolaire et écrivain à ses heures perdues. Ils sont engagés dans le conseil tribal, militent pour l’installation de lieux de culte en hommage à Kateri Tekakwitha, la sainte patronne des amérindiens. Cedar se découvre une demi-soeur, une adolescente bordélique, embringuée comme beaucoup de jeunes amérindiens des réserves, dans l’alcool et la drogue. Eddy se révèle un confident rassurant. C’est le premier auquel elle avoue sa grossesse.

Une grossesse qui la met en danger. Le gouvernement, voulant contrôler les accouchements, arrête toutes les femmes enceintes. Cedar se terre dans son petit appartement, bientôt rejointe par Phil, le père du bébé.

« Personne ne sait rien avec certitude. »

Les origines du chaos, les explications sur l’évolution à rebours du genre humain restent particulièrement floues. Si certains faits étonnent par leur invraisemblance,  Louise Erdrich explore plutôt l’ambiance du chaos : la fuite, la planque, les dénonciations, l’enfermement en hôpital. La lutte d’une mère pour son futur enfant est mise en avant, ce qui est une réponse à un avortement préalable et une adoption.

« Il y a toujours quelqu’un dans ce monde qui souffrira en votre nom. Si votre tour est venu de souffrir, souvenez-vous en. Quelqu’un a souffert pour vous. Voilà ce que signifie revêtir une enveloppe de chair humaine : être prêt à accepter la douleur pour un autre être humain.»

Ecrit en 2001 et terminé en 2016 ( sous Georges W. Bush et Donald Trump) cette dystopie s’inspire de la difficulté du pays à faire face aux enjeux climatiques et au respect de la démocratie. Contrairement à Margaret Atwood dans le monde similaire de  La servante écarlate, il me semble que Louise Erdrich maîtrise moins bien le genre de la dystopie. Par contre, elle se révèle déjà dans ses thèmes de prédilection que sont le sort des amérindiens, la famille, la maternité, la transmission. D’ailleurs, ce sont bien ses personnages indiens, notamment Eddy ou la grand-mère «  de sa voix d’écorce craquelée » qui se démarquent.

A mon sens, ce n’est pas le meilleur roman de Louise Erdrich ( quelques faits ou phrases sont particulièrement étonnants de la part de cette orfèvre du roman). Mais l’auteure se devait de témoigner des menaces du changement climatique, de la crainte pour la démocratie face au fondamentalisme et racisme grandissants sous le mandat de Donald Trump.

 

Herbert – Nabarun Bhattacharya

Titre : Herbert
Auteur : Nabarun Bhattacharya
Littérature indienne
Titre original : Herbert
Traducteur : Jyoti Garin
Editeur : Banyan
Nombre de pages : 120
Date de parution : 17 novembre 2020

 

En mai 1992, dans un quartier de Calcutta, Herbert est retrouvé mort dans sa maison. Il s’est ouvert les veines. Comment en est-il arrivé là?

Elevé par sa tante suite à l’accident mortel de son père et la mort huit mois plus tard de sa mère, Herbert grandit avec une fascination pour la mort. Il devient le souffre-douleur de ses neveux, se réfugie sur la terrasse où il aime regarder sa voisine Buki.

Plus tard, Herbert devient très proche de son neveu Binu, revenu de Calcutta. Ce dernier, maoïste, l’embarque dans l’action politique. Herbert recueillera ses dernières paroles quand, blessé par balle alors qu’il peignait le visage de Mao sur les murs, il meurt à l’hôpital. Des paroles qui lui reviendront plus tard alors qu’il croit voir le fantôme de Binu. C’est le déclic qui pousse Herbert à ouvrir son entreprise «  Conversations avec les morts ».

Son petit commerce fonctionne bien. Herbert a le profil du médium. La tête dans les nuages à admirer les cerfs-volants, il lit Récits de l’au-delà, converse avec une fée et récite son mantra « Chat, chauve-souris, eau, chien, poisson. »

Marik, un homme d’affaires qui a participé au déploiement des horoscopes informatisés en Inde, l’incite à développer son entreprise,  l’internationaliser en se faisant connaître dans la presse. Mais ce genre de commerce gagne à rester discret.

Herbert est un personnage attachant. La rêverie du narrateur donne une touche onirique au roman, un aspect qui peut nous perdre parfois mais surtout nous éloigner du contexte de l’époque. Si l’ambiance, les couleurs, les croyances de l’Inde sont bien présentes, je regrette de passer un peu à côté du contexte politique que Binu nous laissait entrevoir. Nous restons toujours sous la coupe naïve d’Herbert.

Le rythme soutenu, l’ambiance, l’ironie et la poésie font de ce texte une riche et agréable lecture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fille, femme, autre – Bernardine Evaristo

Titre : Fille, femme, autre
Auteur : Bernardine Evaristo
Littérature anglaise
Titre original : Girl, woman, other
Traducteur : Françoise Adelstain
Editeur : Globe
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Lauréate du Booker Prize en 2019, à égalité avec Margaret Atwood, Bernardine Evaristo, auteure de huit romans, est enfin traduite en français avec Fille, femme, autre.

Ce roman enchaîne le portrait de douze femmes noires de tous âges et de toutes origines. Des filles, des mères, féministes, lesbiennes ou hétérosexuelles. Toutes ont des origines africaines plus ou moins lointaines, installées en Angleterre. Leurs origines façonnent leur caractère. Courageuses, rebelles, elles tentent d’orienter leur destin malgré les difficultés.

C’est Amma qui ouvre le bal le jour de la première de sa pièce, La dernière amazone du Dahomey au National Theater. Le théâtre sera finalement le lieu de rencontre de tous ces personnages. Avec Dominique, son amie d’école, aussi rebelle qu’elle, elle avait monté une troupe de théâtre, le théâtre des femmes du Bush. Elles ont vécu en couple dans un immeuble désaffecté de King’s cross. Amma a donné naissance à Yazz grâce au don de sperme de Roland, un ami homosexuel. Puis Dominique a suivi une autre femme en Amérique. Elle vivra l’enfer auprès de cette femme violente et jalouse.

Yazz représente le pessimisme de la nouvelle génération condamnée par ses prédécesseurs dans un Royaume-Uni qui veut se débarrasser de l’Europe. Pas facile d’avoir reçu une education anti-conformiste avec une mère lesbienne polygame et un père gay narcissique. Mais elle n’a pas souffert comme les générations précédentes soumises au racisme, arrachées à leur pays et traumatisées par la perte d’êtres chers.

De la même génération qu’Amma, nous suivrons aussi Shirley, une professeure qui tente de sauver les élèves de l’inévitable spirale de le violence et de la drogue. Elle y parviendra avec Carole, une jeune fille violée à treize ans qui, après un effondrement moral, voudra s’en sortir par les études. Ce qui ne sera pas vraiment possible pour son amie Latisha. Par contre, Pénélope, professeure principale de Carole, n’apprécie pas le déferlement de progénitures d’immigrés dans son école.

J’ai beaucoup aimé le portrait d’Hattie. Enceinte à quatorze ans, son bébé lui fut enlevé par son père. Elle est très attachée à la propriété agricole de Greenfields, une ferme familiale. Mais ses enfants fuient la campagne pour Londres puis l’étranger.

« Quand Hattie regarde ses enfants, elle voit une paire d’épaves estropiées qui ont refusé de vivre à la ferme où ils seraient restés sains de corps et d’esprit. »

Seule Megan devenu Morgan reste proche d’Hattie, son arrière-grand-mère. Megan est le symbole de ceux qui ne se définissent pas dans un genre. Renonçant à changer de sexe, elle s’épanouit dans un genre neutre utilisant de nouveaux pronoms pour parler d’iel.

En remontant dans le temps avec Grace, la mère d’Hattie, nous découvrons les débuts de Greenfield.

En campant douze portraits de femmes, le roman se rapproche d’un recueil de nouvelles liées entre elles par ses personnages. Le style, en omettant point et majuscule nous éloigne aussi du récit romanesque. Il est difficile de s’attacher à tous les personnages mais on en retient aisément quelques uns. Fille, femme, autre est un portrait vivant de la vie des afro-britanniques.

 

 

 

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jon Kalman Stefansson

Titre : Lumière d’été, puis vient la nuit
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Littérature islandaise
Titre original : Sumarljós, og svo kemur nóttin
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 320
Date de parution : 26 août 2020

 

Avec poésie et humour, Jon Kalman Stefansson nous ouvre les portes de quelques maisons de ce petit village islandais de quatre-cent âmes. Un village sans particularités sauf qu’il n’y a ni église, ni cimetière. Et pourtant, les morts y sont très présents. Mais on les craint et les respecte. Il ne se passe pas grand chose dans un petit village alors chacun se connaît, se surveille. Augusta, la factrice curieuse qui ouvre toutes les lettres en est le symbole.

« Le moindre coup de fil est un événement, le passage d’une voiture venue d’ailleurs est une telle épopée que nous courons tous à nos fenêtres avec nos jumelles, c’est insupportable. »

Nous entrons dans le village avec le directeur de l’Atelier de tricot. Suite à un rêve en latin, ce trentenaire part à Reykjavik pour apprendre cette langue morte puis finance l’achat de livres anciens et rares de Galilée ou Kepler en vendant sa maison et sa voiture. Abandonné par sa femme et sa fille, celui qu’on appelle désormais l’Astronome vit dans un hangar, observe les étoiles et donne des conférences.

Lors de ces conférences, chacun prête davantage attention à la robe suggestive d’Elisabet qu’aux propos de l’Astronome! Les yeux, les formes sensuelles des habitantes font tourner les têtes. Les aventures extra-conjugales bouleversent les existences. Mais c’est le hasard qui décide de tout.

Jonas, policier malgré lui par respect pour son père, se veut artiste peintre. David et Kjartan, ouvriers à la coopérative affrontent les fantômes de l’entrepôt. Jakob, le routier heureux, regrette les nouveaux aménagements routiers qui raccourcissent ses trajets. Brandur joue aux échecs par cartes postales. Benedikt, le célibataire au long nez osera-t-il répondre aux discrètes avances de Puridur?

« Il faut se garder de trop approcher ses rêves, ils nous privent parfois de tout pouvoir en prenant la place de votre volonté, or qu’est-ce qu’un homme lorsqu’il est dénué d’énergie et de courage? »

Entre ces portraits bienveillants illustrant que la vie peut être intense malgré la petitesse des lieux, Jon Kalman Stefansson glisse ses réflexions sur le monde moderne.

«  si nous ne transformons pas notre mode de vie et notre quotidien, nous courons à notre perte. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons simplement de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie. »

Publié en 2005 en Islande, ce roman n’est peut-être pas le meilleur de l’auteur. Si le nombre de personnages disperse, leurs particularités et le ton du récit donnent une touche fort sympathique au roman.

 

Parlez-moi d’amour – Raymond Carver

Titre : Parlez-moi d’amour
Auteur : Raymond Carver
Littérature américaine
Titre original : What we talk about when we talk about love
Traducteur : Gabrielle Rolin
Editeur : Points
Nombre de pages : 184
Date de cette édition révisée : 2013

 

Difficile de porter un avis sur ce recueil de nouvelles parce que le style de l’auteur est si remarquable qu’il me fait ressentir ces instants de doute des personnages avec beaucoup de clairvoyance. Mais la fugacité, l’épure me laissent souvent perplexe, voire parfois dans l’incompréhension.

Cela vient peut-être du fait que le manuscrit original, Débutants, a été revu et épuré par l’éditor Gordon Lish.

Chaque nouvelle se situe à un moment particulier, souvent étrange de la vie des personnages. Des hommes ou femmes dans des situations de détresse, divorcés, avec des addictions à l’alcool.

« Quand j’y pense, c’est en buvant qu’on a pris toutes nos décisions importantes. »

Si la restitution des états d’âme de chaque personnage est parfaite et évocatrice, les fins de nouvelles laissent une part de liberté au lecteur mais sont souvent complètement ésotériques.

Petite déception mais cela vaut sûrement la peine de lire autre chose de l’auteur.

 

Apeirogon – Colum McCann

Titre : Apeirogon
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : Apeirogon
Traducteur : Clément Baude
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 512
Date de parution : 20 août 2020

 

 

 

 

« Israël carburait au chaos. C’était un pays édifié sur des plaques tectoniques mouvantes. Les choses entraient constamment en collision. Tous les chemins menaient aux extrêmes, à la prochaine rupture, mais la vie atteignait le comble de l’intensité dans les moments de danger

Le roman de Colum McCann illustre parfaitement ce chaos. La construction est très particulière. De la mort tragique de deux enfants, de la lutte de leur père respectif pour la paix, l’auteur construit un kaléidoscope composé de mille et un fragments ( en lien avec Les mille et une nuits). Car curieusement  tout est relié comme si une bombe projetait  ses shrapnels, éparpillant les morceaux d’un tout.

Au centre de cette onde de choc, au milieu du livre, Rami, un israélien hostile à l’Occupation se présente et parle de l’attentat qui a coûté la vie à Smadar Elhanan (1983-1997), sa fille de quatorze ans et Bassam, un Palestinien étudiant l’Holocauste, fait de même. Amir Aramin (1997-2007), sa fille de dix ans a été abattue aux portes de son école par un jeune soldat israélien. Leurs témoignages résument toute la situation et sont particulièrement émouvants. Ce sont ces mêmes discours que les deux hommes vont main dans la main répéter dans tous les pays.

L’essentiel se concentre dans ces deux chapitres. Autour, avant et après, l’auteur creuse certains aspects du passé ou du présent de Bassam et d’Amir. Nous vivons au quotidien l’Occupation, l’humiliation et les risques aux checkpoints. Et surtout Colum McCann tire les fils de cette pelote, enrichissant le débat avec des anecdotes, des faits historiques ou culturels étonnants. C’est son apeirogon, cette figure au nombre dénombrablement infini de côtés. Ça fuse et ça revient toujours vers ce qui est inoubliable, Bassam et Amir.

« Qu’est-ce que tu peux faire, toi, pour empêcher que d’autres endurent cette souffrance insupportable ? »

Le sujet est capital, la construction originale. J’admire le courage de ces deux pères qui comprennent que la vengeance et l’Occupation sont le cercle vicieux qui endeuillera d’autres parents et s’allient malgré leurs origines. J’ai appris énormément grâce aux références historiques et artistiques. Mais j’ai aussi senti la redondance, la dispersion dans les propos.

Les droits d’adaptation cinématographique d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg et je suis très curieuse de voir le film qu’il en tirera.

J’ai lu ce roman en même temps que Mimi. Retrouvez sa chronique ici.

Un soupçon de liberté – Margaret Wilkerson Sexton

Titre : Un soupçon de liberté
Auteur : Margaret Wilkerson Sexton
Littérature américaine
Titre original : A kind of freedom
Traducteur : Laure Mistral
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Evelyn a vingt-deux ans en 1944. Elle vit avec ses parents et sa soeur, Ruby à La Nouvelle-Orléans. Elle est en seconde année d’école d’infirmières et fait la fierté de son père médecin. Beaucoup plus sage que sa soeur Ruby, elle se sent par contre mal aimée de sa mère.

Malgré la ségrégation qui leur interdit certains lieux, les deux soeurs s’amusent et rêvent du prince charmant. Si Ruby jette son dévolu sur Andrew, un fils de bonne famille à la peau claire, Evelyn tombe amoureuse de Renard, un étudiant en médecine orphelin et pauvre , ce qui ne ravit pas son père.

Margaret Wilkerson Sexton compose son récit en trois grandes parties et dans chacune d’elle, elle enchaîne l’histoire d’Evelyn en 1944 puis celle de sa fille, Jackie en 1986 et enfin, celle de T.C., le fils de Jackie en 2010.

Si le milieu du XXe siècle est encore marqué par la ségrégation et par la seconde guerre mondiale, le chômage et les restrictions budgétaires colorent les  années 80 et l’ouragan Katrina finit de réduire les pauvres à la misère en 2010.

Chacun avec son environnement social, avec son éducation familiale tente de diriger une vie qui est souvent malmenée par les  circonstances. Le destin d’Evelyn est perturbé par la conscription. Jackie peine à trouver un emploi et galère à élever seule son fils depuis le départ de son conjoint tombé dans l’addiction aux drogues. Son fils T.C. a souffert de cet abandon et en cette période de crise, il  tombe dans le trafic de drogue. Nous le découvrons à sa sortie de prison, prêt à se ranger pour retrouver Alicia qui porte son enfant.

« Puis la criminalité avait grimpé, des magasins avaient fermé et quelques années plus tard Katrina achevait ce que la fuit des Blancs avaient commencé. »

En abordant la ségrégation et les difficultés pour les jeunes afro-américains de s’assurer une vie confortable et sereine, Margaret Wilkerson Sexton ne se démarque pas. Mais en plaçant sa famille à La Nouvelle-Orléans, elle se distingue avec cette ville durement touchée par la crise économique et par les ouragans. Elle montre comment en soixante-dix ans, une famille respectable voit ses enfants et petits-enfants tomber dans la misère et la délinquance. Et c’est d’autant plus touchant qu’elle brosse le portrait de jeunes femmes ou jeune homme particulièrement soucieux de tout faire pour mener une vie familiale simple et heureuse.

Un très bon premier roman.