Attachement féroce – Vivian Gornick

Titre : Attachement féroce
Auteur : Vivian Gornick
Littérature américaine
Traducteur: Laëtitia Devaux
Titre original : Fierce attachments
Éditeur: Rivages
Nombre de pages : 224
Date de parution : février 2017

Voici la première publication française d’un texte écrit en 1987 par une illustre bjournaliste américaine et essayiste féministe, Vivian Gornick
Attachement féroce alterne le présent avec les déambulations dans les rues de New York d’une mère et sa fille et le passé qui nous donne à comprendre les raisons d’un attachement aussi puissant et destructeur entre les deux femmes.
Vivian est née dans le Bronx et a vécu avec ses parents dans les années 30 dans un immeuble peuplé d’immigrés juifs et italiens. La description des lieux est assez évocatrice avec de petits appartements, des voisins particuliers et surtout cette cour centrale si pittoresque où entrent le soleil et les cancans de l’immeuble.
La mère, immigrée russe est une femme à l’esprit développé, dit-elle qui voue une adoration à son mari. Son bonheur en ménage la surclassait.
«  Certes, ma mère avait un statut particulier dans l’immeuble à cause de son anglais sans accent et de ses manières affirmées, mais aussi grâce à sa position de femme heureuse en ménage. »
Elle idéalise son mariage, elle a renoncé au travail pour plaire à son mari. Le jour où il décède, son univers s’effondre. Elle n’ a que quarante-six ans et elle est dévastée. Après les crises d’hystéries spectaculaires, elle s’allonge inerte des journées complètes sur son canapé.
 » Pleurer papa devint son activité, son identité, son rôle. »
La fille, dix neuf ans, la regarde pensivement. Pourquoi sa mère refuse-t-elle de vivre? N’aime-t-elle donc pas ses enfants pour les ignorer enfermée dans son malheur?
«  Elle ne comprend pas ce qui me détruit. Elle ignore que je prends son angoisse sur moi, que je suis dévastée par sa dépression. »
Comment une fille peut-elle se construire? L’amour est-il indispensable au bonheur ou est-il la promesse d’une douleur liée à la perte?
Lorsque la fille quitte la maison, elle se marie avec un artiste peintre. L’incommunicabilité provoque rapidement une tension oppressante. Plus tard, elle vivra une aventure pendant six ans avec un homme marié, solaire, de vingt ans son aîné. Cette lutte érotique entre le féminisme et le gauchisme sera aussi vouée à l’échec.
 » On devint, la mère et moi, des femmes conditionnées par la perte, troublées par la lassitude, liées par la pitié et la colère. »

La vie dans le Bronx, les liens affectifs de la mère juive, dépossédée de sa seule raison d’être, marquent certainement le destin de ces deux femmes. Pourtant, cela ne m’a pas semblé suffisant pour créer un tel lien destructeur. Je suis donc restée perplexe devant la complexité de cette relation mère/fille, embourbée dans leur univers.  Je peux toutefois reconnaître le talent de l’auteur à faire passer les sentiments. J’ai perçu cette lourdeur du lien, cette sensation de ne pouvoir ou vouloir en sortir.
Si quelques personnages secondaires comme Nettie, une voisine ukrainienne ou Joe, le compagnon marié de la fille parviennent à donner un éclat de vie, les deux femmes se referment vite sur leur lien exclusif. Il y a chez ces deux femmes comme une volonté de souffrir, de mener leur attachement jusqu’à la mort.
L’auteur reste sur le niveau descriptif, me laissant la difficulté ( qui est aussi la richesse) de l’analyse. Mais c’est alors le genre de lecture qui ne me comble pas sur l’instant, d’autant que l’atmosphère est assez pesante. Mais qui peut se révéler dans les jours qui viennent une source de réflexion sur le couple, le bonheur, la nécessité de « rompre le cordon » ou de faire son deuil pour permettre aux enfants comme aux parents de vivre pleinement sa vie.

Je suis donc moins convaincue que la Presse ou d’autres lecteurs. Mais vous teouverez facilement des avis plus enthousiastes, notamment celui  des Libraires du Grenier

Le magicien sur la passerelle – Wu Ming-Yi

Titre : Le magicien sur la passerelle
Auteur : Wu Ming-yi
Littérature taïwannaise
Traducteur: Gwennaël Gaffric
Titre original : Tianqiao shang de moshushi
Éditeur: L’Asiathèque
Nombre de pages : 272
Date de parution : 15 février 2017

 » Dans ce monde, il y a des choses que personne ne saura jamais. Les choses qu’on voit avec les yeux ne sont pas les seules qui existent. »

Lorsqu’il était enfant, le narrateur vivait dans le quartier de Taipei. Pour ses parents, il vendait des lacets et de semelles sur la passerelle qui reliait les différents bâtiments. Si à cet âge l’imagination est fertile, un magicien à l’œil de verre entretenait les penchants naturels des enfants pour l’illusion.
Devenu adulte, le narrateur rencontre ses anciens camarades de jeu et leur demande de lui raconter une histoire sur le magicien de la passerelle, ce qui devient surtout une histoire de leur enfance. Ce sont ainsi quelques nouvelles sur le souvenir d’un quartier mémorable aujourd’hui disparu que collectionne dans ce livre Wu Ming-yi.
Ce quartier est composé de plusieurs petites boutiques tenues principalement par des taïwanais de souche venus de la campagne lors du développement du commerce.
 » Les compagnons de jeu de mon enfance représentent pour le romancier que je suis une caverne remplie de trésors étranges, un sac de billes étincelantes venues mystérieusement rouler jusqu’au coin de ma maison. »

Comme dans l’imaginaire des enfants, les nouvelles souvent concrètes et marquées par les difficultés familiales laissent une part à la fantaisie. Le dessin d’une plaque d’ascenseur sur le mur des toilettes envoie dans un monde irréel, un zèbre sort des toilettes, un chat se cache dans le plafond, un lion de pierre se venge sur un enfant, des néons explosent en une ribambelle de couleurs, une silhouette découpée dans du papier noir danse seule sur la passerelle. Car, ce que le magicien veut inculquer aux enfants, c’est que tout arrive si l’on y croit vraiment très fort.

En évoquant ces souvenirs, les lieux de l’enfance, l’auteur redonne de la vie à ce quartier détruit en 1992 et déterre en même temps la nostalgie et la magie de l’enfance.

 » Les portes du marché regorgeait de rumeurs et de récits extraordinaires, d’ordre plus ou moins intime, on y entendait les habitants raconter comme si c’étaient des feuilletons des histoires publiques et privées concernant leurs voisins. »

Un recueil de nouvelles sur Taipei, un labyrinthe où se sont côtoyés de jeunes enfants devenus aujourd’hui des taïwanais citadins nostalgiques d’un lieu particulier empreint d’humanité et de fantastique qui les ont façonnés.
Si la construction en forme de nouvelles, le fantastique mêlé aux souvenirs, les changements de narrateur ne donnent pas toujours une impression d’unité et de fluidité, la postface, signée de l’excellent traducteur, Gwenaël Gaffric, très éclairante permet de bien comprendre la finalité de l’auteur.

Voici une belle occasion de découvrir la littérature taïwanaise et cet auteur, Wu Ming-Yi,  » un des écrivains taïwanais majeurs de la génération actuelle »

Sous les lunes de Jupiter – Anuradha Roy

RoyTitre : Sous les lunes de Jupiter
Auteur : Anuradha Roy
Lettres Indiennes
Titre original : Sleeping on Jupiter
Traducteur : Myriam Bellehigue
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 1 février 2017

 

 » Jarnuli rayonnait vers l’Asie, le monde entier, le système solaire, l’univers. C’était le sortilège secret de tout écolier, et même encore celui de Badal quand il souhaitait echapper à son oncle et à sa tante : vivre sur Jupiter et dormir sous ses nombreuses lunes. »

Nomi, élevée en Norvège par une mère adoptive dont elle ne supporte plus les non-dits, revient en Inde sur les traces de son enfance. Elle a fait le tour du monde, s’asseyant devant chaque mer, attendant que celle-ci lui rappelle le jour où on lui a enlevé sa mère après l’assassinat de sa famille. C’est à Jarnuli, devant l’océan qu’elle a senti la mémoire de son horrible passé. Séquestrée dans un ashram avec d’autres jeunes orphelines, elle fut battue et violée par Guruji, le gourou pédophile soutenu par des disciples riches et puissants.
Sur les traces de son passé, elle s’étonne des chansons tristes du vieux vendeur de thé qui lui rappelle la gentillesse du jardinier de l’ashram. Elle craint un vieux moine qui semble la suivre. Elle détaille les bas reliefs du temple du Soleil où les scènes érotiques la mettent mal à l’aise.

 » Dans l’Inde antique, pas de frontière entre la vie et l’amour. L’érotique, c’est la création, et c’est pour ça qu’on le célèbre dans nos temples. »

Si le parcours de résilience de Nomi est le thème principal du roman, Anuradha Roy ne la laisse pas seule face aux drames du passé.
Nomi rencontre trois vieilles dames dans le train qui la mène à Jarnuli.  Gouri, une grosse dame « moelleuse comme un soufflé », compétente en spiritualité est en proie aux pertes de mémoire. Elle est accompagnée de Vidya et de Latika, une vieille dame coquette qui refuse de vieillir.
Sur place, elle vient tourner un documentaire sur les temples de Jarnuli avec Suraj, un photographe violent en plein divorce qui se révèle être le fils de Vidya.
Badal, guide touristique croise Nomi et les vieilles dames et devient lui aussi une figure importante de tous ces angoissés qui rêvent d’un ailleurs, d’une autre vie.
Et ce marchand ambulant, Johnny Toppo, point de passage de tous les personnages, qui chante ses souvenirs et se contente de peu.

«  Vous savez, les gens comme moi, ça fait longtemps qu’on détruit leurs rêves à force de coups. Pas de temps pour les étoiles. Je demande juste un coin de terre pour dormir, un bout de tissu pour me couvrir et de quoi manger pour mon prochain repas. »

Anuradha Roy construit des personnages complexes, meurtris par des blessures du passé, en proie à un présent insatisfaisant ne leur laissant que peu d’espoir d’avenir serein. Si ce n’est de larguer des bouteilles à la mer, de pouvoir oublier le passé et de libérer de sa propre vie.

«  C’est comme si tu sortais de ta vie. Comme si tu quittais ta propre histoire, que tu disparaissais. Tu n’as pas envie parfois de quitter ta propre vie? »

Les quelques zones d’ombre planant sur le passé ou le présent des personnages ne font que les rendre plus mystérieux, surprenants. Dans cette ville imaginée où la religion est souveraine parmi les temples, les ashrams et les fidèles, les personnages terriblement humains se croisent, traînant leur fardeau  et créant ainsi une traversée hypnotique  très attachante.

⭐️⭐️⭐️⭐️

 

Les mille talents d’Euridice Gusmão – Martha Batalha

BatalhaTitre : Les mille talents d’Euridice Gusmão
Auteur : Martha Batalha
Littérature brésilienne
Traducteur: Diniz Galhos
Titre original :A vida invisivel de Euridice Gusmão
Éditeur: Denoël
Nombre de pages : 252
Date de parution : janvier 2017

Un titre, une couverture, une auteure brésilienne, un premier roman, une phrase en quatrième de couverture «  L’histoire d’Euridice Gusmão, ça pourrait être la vôtre, ou la mienne. Celle de toutes les femmes à qui on explique qu’elles ne doivent pas trop penser. Et qui choisissent de faire autrement.« . Autant d’accroches qui m’ont conduite vers cette lecture.

Euridice et Guida sont les deux filles de l’épicier portugais Manuel et de Dona Ana. Plutôt téméraire, Euridice avait étouffé ses ambitions et choisi de devenir une petite fille exemplaire lorsque Guida a fugué de la maison pour aller vivre avec Marcos.
Désormais, il y avait «  Quelque Chose en Euridice Qui Ne Voulait pas Qu’Euridice Soit Euridice. »
Euridice épouse Antenor, fonctionnaire de la Banque du Brésil. Après les incidents de la nuit de noces qui laissent croire à Antenor qu’Euridice n’est pas vierge, et qui seront un reproche récurent du mari lors des  » Nuits du Petit Whisky« , le couple a deux enfants. Ce qui est bien assez pour Euridice, elle décide de grossir afin d’éteindre les envies de son mari.
Seulement la vie de « femme au foyer » dans le quartier de Tijuca l’ennuie profondément. Elle se lance alors dans des passions successives. L’art culinaire, les radionovelas, la couture. Pour défendre ses activités, Euridice tente toutes « les méthodes de guérilla féminine« , «  le combat de répétition, qui poussait toujours les hommes à dire oui.« , le combat par omission.
Mais chaque fois, Antenor sa braque : «  je vais travailler, et toi tu t’occupes des enfants. »
Il faut dire que la mère d’Antenor, une poétesse ne s’occupait de rien hormis son art. A sa mort, âgé de six ans, il fut élevé par sa tante, une parfaite maîtresse de maison.
Euridice finit prostrée devant les rayonnages de sa bibliothèque. Jusqu’au jour où sa sœur Guida accompagnée de son fils frappe à sa porte.
L’auteur nous conte alors le parcours de Guida depuis sa fugue. Guida, le culbuto  » Quand un coup dur la frappait, elle se redressait toujours ». Parcours mouvementé qui donne aussi l’occasion de découvrir d’autres personnages, notamment son mari et sa riche famille et surtout la prostituée Filomena.
 » Billevesées, coquecigrues et calembredaines« , chaque histoire est l’occasion de découvrir de nouveaux personnages et l’auteure se complait à nous décrire leurs origines et leurs parcours.
Si bien que tant de petites histoires détachent le lecteur d’une intrigue principale.

Ce roman est donc une lecture agréable avec des personnages hauts en couleurs et attachants mais au-delà du plaisir immédiat qui effectivement « illumine notre hiver » et d’une vision ironique de la condition des femmes brésiliennes avec des figures bien différentes de la femme docile à la rebelle, de la prostituée à la mère tyrannique, ce livre ne me restera pas en mémoire bien longtemps.

Anima – Wajdi Mouawad

Mouawad
Titre : Anima
Auteur : Wajdi Mouawad
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 390
Date de parution : Août 2012

 

Où est la frontière entre l’humain et l’animal? Pour Wahhch Debch, le héros de ce roman, les deux termes semblent parois se mêler.
La découverte de sa femme sauvagement assassinée ouvre une brèche dans son passé. Si la police identifie rapidement l’assassin, Welson Wolf Rooney, elle ne se presse pas pour l’arrêter dans la réserve des Mohawks où il est parti se cacher. Wahhch a besoin de le rencontrer pour s’assurer qu’il n’est pas responsable de la mort de sa femme.
C’est donc lui qui part dans la réserve amérindienne. Là, le vieux Coach l’aide dans sa quête.
Meurtres, rencontres, violence animale et humaine, le chemin est douloureux jusqu’à la rencontre de son passé.
«  Que faire des fragments éclatés de son histoire? Fragments qu’il ne cesse de ressasser, incapable d’en raccorder les parties… »

Le récit est violent avec la description insoutenable de meurtres, les combats de chiens, la dure réalité de la loi de la nature.
Mais avec ses yeux faïencés, son silence, son animalité, Wahhch est un être touchant, sous le joug d’une malédiction qui lui interdit à jamais le bonheur.
 » Il y a des êtres qui nous touchent plus que d’autres, sans doute parce que, sans que nous le sachions nous-mêmes, ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. »
C’est sombre, noir, violent mais Wahhch possède une vraie bonté en lui, celle qui la lie à des chevaux maltraités, à un chien monstrueux qui devient son plus fidèle ami ou à cette jeune fille Winona meurtrie dans sa chair et son âme.

Rencontrer l’assassin de sa femme, traverser les terres du Canada et des Etats-Unis, fouler des lieux où la guerre de Sécession a fait rage comme Carthage ou Lebanon, Liban en anglais et ville du Missouri et ainsi faire resurgir ce qui s’est passé cette nuit de septembre 1982 où  » des centaines de chrétiens, sous le regard de centaines de juifs, ont massacré des centaines d’Arabes. »
Enterré vivant à l’âge de quatre ans avec des corps de chevaux lors du massacre de Sabra et Chatila où toute sa famille fut massacrée devant ses yeux, Wahhch vit dans le malheur et la douleur engendrée par la permanence de la mémoire. Qui l’a sauvé de cette mort certaine?

Non seulement, l’histoire est forte et prenante mais la construction n’en est pas moins étonnante. Chiens, poissons, oiseaux, serpents, singe, araignée, souris cité par leur nom latin en tête de chapitre sont les narrateurs de cette histoire pendant toute la première partie. Chaque animal a sa façon de s’exprimer, donnant ainsi une forme narrative surprenante.
 » J’ai su alors que cet homme avait lié il y a longtemps, et d’une manière par lui seule connue, son destin à celui des bêtes. »

Si ce récit comporte des scènes insoutenables, l’ensemble est d’une rare densité et d’une grande force tragique en faisant un roman inoubliable.

Je remercie Joëlle et Eimelle qui m’ont accompagnée pour cette lecture.

Retrouvez aussi l’avis de Miriam Panigel

Pal

Génération – Paula McGrath

mcgrathTitre : Génération
Auteur : Paula McGrath
Littérature irlandaise
Traducteur: Cécile Arnaud
Titre original : Generation
Éditeur: La Table Ronde, Quai Voltaire
Nombre de pages : 224
Date de parution : 12 janvier 2017

Paula McGrath consacre son premier roman aux désillusions du rêve américain. Sur plusieurs générations, elle construit un roman choral qui met en scène plusieurs personnages aux vies contrariées par les voyages, divorces ou contraintes familiales.

Tout commence avec Paddy, un jeune irlandais qui part tenter sa chance au Canada pour travailler dans une mine en 1958.
 » Ici, tu allais être l’exilé nostalgique, loin de tes vertes vallées. »
Cette partie assez courte initie le lien avec le continent américain d’une famille irlandaise. Celui qui donnera sûrement l’identité et le goût d’ailleurs à plusieurs générations.
La seconde partie, la plus dense et haletante, prend place en 2010 dans l’Illinois, dans la ferme bio de Joe. Joe, fils de Judy, une immigrée juive professeur de piano et de Frank Martello, fait tourner son exploitation en employant des clandestins mexicains comme Carlos ou des bénévoles d’autres continents, des wwofeurs qu’il trouve sur Internet.
Aine, récemment divorcée, quitte son Irlande natale pour vivre cette expérience pendant six semaines avec sa petite fille, Daisy.  » Elle veut simplement qu’il se passe quelque chose » dans sa vie banale.
Sa cohabitation avec l’énigmatique et bourru Joe crée l’épisode intense, dramatique et haletant du roman. Joe et Aine deviennent les personnages principaux, les plus ancrés de ce récit. Mais l’auteur tisse toujours en parallèle les parcours de personnages secondaires, tous aussi intéressants comme Carlos, le jeune Kane ou les parents et connaissances de Joe.
Les deux dernières parties permettent de boucler l’histoire avec son point de départ et de donner au lecteur les clés pour retisser les liens de ces destins familiaux. Paula McGrath continue toutefois à donner de la matière à ses nouveaux personnages, ceux de la troisième génération aux fêlures ancrées dans les épisodes précédents.

Au fil de ma lecture, je ne suis pas parvenue à construire une unité marquante dans cette construction éclatée. L’auteur a construit son roman en reprenant des nouvelles antérieures sur certains personnages. Par exemple, la vie de Yehudit, la mère de Joe, bien détaillée et très intéressante, est une nouvelle intégrée dans ce livre. Je conçois l’épisode de Carlos, le clandestin mexicain, un peu de la même façon. Ce sont des tranches de vie bien construites qui, certes s’intègrent dans le roman global mais me laissent une impression d’apartés.

Paula McGrath n’a pas souhaité se limiter à l’immigration irlandaise. Les personnages secondaires rappellent que l’Amérique était aussi une terre promise pour les allemands, les juifs fuyant le nazisme, les japonais, les italiens, les mexicains en recherche d’emplois. Une terre d’accueil où tous les rêves sont (devrais-je dire « étaient » dorénavant) possibles même si les désillusions sont  parfois cuisantes.

Un premier roman sur un thème cher à la littérature irlandaise qui peut certainement séduire par la richesse de ses multiples portraits mais peut-être dérouter par sa construction ambitieuse.

De très bons avis sur la blogosphère: Les mots de la fin, Mille et une lectures, Cuneipage

Heimska, la stupidité – Eirikur Örn Norddahl

norddahlTitre : Heimska, la stupidité
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Littérature islandaise
Titre original : Heimska
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 160
Date de parution : 5 janvier 2017

Eirikur Örn Norddahl, jeune poète et traducteur islandais s’est imposé en Europe comme romancier particulièrement inventif et ambitieux avec Illska, le mal, premier de ses quatre romans traduit en français.
Après le mal, l’écrivain poursuit son étude des bassesses de l’humanité avec la stupidité. Son univers complexe s’intensifie dans cet opus avec un recours à la dystopie puisque nous sommes dans un monde où des caméras rendent publics les faits et gestes de tout individu en permanence. A tel point qu’il n’y a plus aucune gêne à être filmé mais que la crainte vienne du fait de ne pas être regardé.
 » C’était peut-être ça, le plus terrifiant, l’idée d’être seul sans que personne vous voie, l’idée que tous pouvaient vous observer, mais que personne ne s’y intéressait. »
Le programme de suRveillance accentue le besoin du rapport à autrui. Aki et Lenita, tous deux écrivains, sont séparés depuis trois ans, depuis que se pillant l’un l’autre, ils ont écrit quasiment le même livre portant le même titre, Ahmed. Leur roman, comme une mise en abyme raconte l’histoire d’un réfugié installé en Islande depuis l’adolescence parti en Syrie pour rejoindre l’Etat islamique. Rivaux sur le plan professionnel, mais toujours amoureux l’un de l’autre, ils s’envoient régulièrement des poke et des videos de leurs ébats amoureux.
Jusqu’au jour où un groupe terroriste, en fait un groupe d’étudiants en mal d’avenir, décide de changer le cours de l’histoire.
«  Le moyen le plus sûr d’agir sur le monde, c’est de nuire aux autres. Ou de détruire ce qu’ils possèdent. »
Imprégnés de leur lecture d’Ahmed, ils décident de saboter le réseau électrique et de couper ainsi le programme de suRveillance.
L’objectif principal de ce roman est de montrer que le fait de se savoir épier change profondément le comportement.
 » Si on ne se défend pas quand on est attaqué, on perd une partie de son humanité, de même on ne peut pas vivre sans parader, on est l’esclave des travers d’autrui. »
Le problème de l’homme ayant toujours été d’ «  entretenir des relations avec autrui sans se perdre soi-même. »

J’ai trouvé dans ce roman un foisonnement d’idées mais j’aurais aimé les voir plus clairement et intensément développées. Le récit non linéaire composé de chapitres inscrits dans les saisons ( « un peu plus tard, mais pas trop non plus« ) mêle l’histoire du couple de Aki et Lenita avec cette action terroriste contre le système de suRveillance. Chaque chose peinant à se mettre en place dans cet univers sans éclats, avec des personnages rendus finalement banals . J’aurais aimé m’appesantir sur les failles de Lenita, ses liens avec Tilda, sa soeur jumelle, son étrange fusion intellectuelle avec Aki. J’aurais voulu entrer davantage dans l’histoire inventée d’Ahmed. J’aurais souhaité trouver plus clairement l’échappatoire à ce monde moderne désabusé vers l’art et le pouvoir de la création.


 » Mais sérieusement, j’ai l’impression de comprendre enfin le pouvoir et le devoir de la littérature. Et il me semble que je suis à la hauteur de la tâche.
Alors, quel est le devoir de la littérature? le taquina Lenita.
Prendre des risques. Elle ne doit surtout pas être gratuite. »

Eirikur Örn Norddahl sait prendre des risques avec des sujets audacieux, des sujets contemporains ancrés dans la fine analyse de la société qui poussent le lecteur à la réflexion.