Rendez-vous à Positano – Goliarda Sapienza

Titre : Rendez-vous à Positano

Auteur : Goliarda Sapienza

Littérature italienne

Titre original : Appuntamento a Positano

Traducteur : Nathalie Castagné

Editeur : Le Tripode

Nombre de pages : 255

Date de parution : 9 mars 2017

Le Tripode publie depuis quelques années dans une très belle édition tous les écrits de Goliarda Sapienza. Après mes coups de coeur pour les plus romanesques, L’art de la joie et L’université de Rebibbia,, il me restait à lire Rendez-nous à Positano. J’ai donc profité du Mois Italien pour plonger dans la douceur de la cote amalfitaine.

Dans ce roman, Goliarda évoque sa rencontre avec Erica, une jeune femme belle et sensuelle installée à Positano, un village du sud de l’Italie, peuplé de quelques locaux amicaux et discrets. Avec ce récit romanesque, nous sommes à la fois sous le charme du lieu et de l’énigmatique Erica.

Elle ne sourit qu’avec les lèvres, alors que ses yeux restent toujours tristes.

En repérage pour le tournage d’un documentaire , Goliarda surprend la silhouette d’Erica dans les rues de Positano puis dans une crique isolée. Elle ressemble à la Vénus de Botticelli aux pieds nus. Cette femme, veuve depuis trois ans, a une façon majestueuse de se déplacer. Avec l’aide de Giacomino, le boulanger du village, Goliarda rencontre cette beauté mélancolique. Une belle amitié naît entre les deux femmes qui se reverront pendant des années au coeur de cet écrin protégé de la cote amalfitaine.

Les deux amies se confient de plus en plus.

Mais une fois au moins il faut tout raconter de soi, si on a la chance de trouver quelqu’un en qui on a confiance. Personne ne peut garder le silence sur soi-même toute sa vie, sous peine de folie.

Erica raconte à Goliarda son enfance protégée avec ses deux soeurs au sein d’une famille aisée. Leurs difficultés financières à la mort de leur père puis leurs malheurs successifs quand les trois filles se retrouvent orphelines.

Ma mère ne nous avait-elle pas toujours répété qu’il valait mieux mourir que se soumettre à la vulgarité, à la méchanceté, aux actions trop intéressées?

Erica, qui n’a jamais aimé que son jeune cousin Riccardo, aujourd’hui marié en Amérique, voue un pacte avec le diable pour sauver sa soeur Olivia d’un mauvais mariage. Finalement veuve, elle vient s’installer à Positano.

Positano guérit de tout, vous ouvre l’esprit sur les douleurs passées et vous éclaire sur les présentes, et vous préserve souvent de tomber dans l’erreur. C’est curieux, lais parfois j’ai comme l’impression que cette conque protégée à l’arrière par les bastions de montagnes oblige, comme « un miroir de vérité « , à se regarder bien en face, avec devant soi cette grande mer presque toujours limpide et calme, qui elle aussi pousse à la révision de ce que nous sommes.

Au-delà de l’histoire tragique et hautement romanesque d’Erica, de cette rencontre lumineuse entre deux femmes sensuelles et intelligentes, pour lesquelles l’amitié est la seule voie possible pour oublier les douleurs de la vie, il y a ce lieu et ses habitants. Marcher dans le labyrinthe des petites rues, prendre une barque chez Nicola pour aller dans une crique isolée, discuter avec les habitants bienveillants et discrets, se terrer les jours d’orage dans la pièce secrète de la maison d’Erica. Il n’y a là que calme et volupté. Après cette lecture, on a envie de partir dans ce petit coin féérique, si les touristes n’avaient pas depuis envahi ce petit coin de paradis.

Un coup de coeur pour cette histoire racontée, comme toujours par Goliarda Sapienza, avec beaucoup de sensualité, d’humanité dans un décor particulièrement chaleureux.

Il n’est pire aveugle – John Boyne

Titre : Il n’est pire aveugle

Auteur : John Boyne

Littérature irlandaise

Titre original : A history of loneliness

Traducteur : Sophie Aslanides

Editeur : JC Lattès

Nombre de pages : 380

Date de parution : 7 avril 2021

L’Irlande est pourrie. Pourrie jusqu’à la moelle. Je suis désolé, mais vous les prêtres, vous l’avez détruite.

Cette phrase montre la profondeur du roman de John Boyne. Mais elle se démarque dans un récit bien plus ouaté. A l’image du parcours de son personnage principal, Odran Yates, l’auteur prend son temps pour en arriver là.

C’est seulement autour de quarante ans que j’ai commencé à éprouver la honte d’être irlandais.

A l’âge de huit ans, Odran perd son père, un artiste contrarié, et son petit frère lors de vacances dans le comté de Wexford. Meurtre et suicide, tous deux se sont noyés. La mère trouve consolation dans la religion. Elle pousse Odran à devenir prêtre.

Volonté de sa mère ou véritable vocation, Odran entre au séminaire de Clonliffe en 1973. Là, il partage sa chambre avec Tom Carddle, fils d’un paysan de Wexford. Tom est là contre son gré, poussé par un père violent. Odran le soutient et devient son meilleur ami.

Quand il revient d’une année passée au Vatican, une année de tentation pour le futur prêtre, Odran est affecté au Terenure College où il se plaira tranquille à l’aumônerie et à la bibliothèque au service des étudiants pendant vingt-sept ans. Jusqu’au jour où en 2006, l’archevêque Cordington le mute dans la paroisse laissée vacante par Tom Cardle. Pourquoi Tom Cardle est-il si souvent déplacé ? Quand Odran était allé lui rendre visite en 1990 à Wexford, il avait déjà été muté onze fois!

Dans un récit non linéaire, alternant les années marquantes pour le cheminement de cette histoire de 1964 à 2013, John Boyne distille les évènements qui ont aveuglé ou qui aurait pu alerter Odran. Le ressenti d’un homme se construit de ce qu’il a vécu. Les blessures d’enfance, les actes malveillants que l’on terre au fond de sa conscience, les dérapages façonnent les comportements. La compassion pour un ami meurtri, l’amitié inconditionnelle pour celui qui a partagé des années difficiles font parfois passer à côté de l’évidence. Si John Boyne met en lumière la culpabilité de l’Eglise, qu’en est-il de celle du père Odran Yates?

Sans prendre véritablement parti sur un sujet hautement délicat, John Boyne a l’intelligence d’élargir le débat en le portant à un niveau intime, familial et universel. Et finalement tout se mêle et se répond grâce à une construction qui ménage le suspense et dynamise le récit.

Après l’indépendance en 1921, l’Eglise catholique a joué un grand rôle dans la construction de l’Irlande. Elle a géré pendant des années les principales institutions scolaires, sanitaires et sociales du pays. A partir des années 90, les violences, notamment sexuelles commises par les membres du clergé protégés par l’Eglise, des archevêques jusqu’au pape, furent révélées au grand public. Ce n’est certes pas un phénomène local, l’excellent film Spotlight de Tom McCarthy illustre le même phénomène à Boston. De nombreuses affaires ont éclaté dans tous les pays mettant l’Eglise face à un long silence coupable.

Dans une colère contenue mais inévitablement présente, John Boyne apporte un témoignage particulièrement touchant à ce problème mondial mais peut-être encore plus présent dans une Irlande longtemps dominée par l’Eglise catholique.

Un roman coup de coeur qui me donne envie de continuer avec cet auteur. Et grâce à vos chroniques, j’ai déjà deux titre en vue : L’audacieux Monsieur Swift qui vient de sortir en version poche et Fureurs invisibles du coeur.

Devenir quelqu’un – Willy Vlautin

Titre : Devenir quelqu’un

Auteur : Willy Vlautin

Littérature américaine

Titre original : Don’t skip out on me

Traducteur : Hélène Fournier

Editeur : Albin Michel

Nombre de pages : 304

Date de parution : 3 février 2021

Mi blanc, mi indien païute, Horace Hopper ne supporte pas ses origines. Abandonné par son père, puis délaissé par sa mère qui a confié sa garde à la grand-mère, l’enfant a été pris en charge par les Reese, un couple de rancher . A vingt-et-un ans, il vit dans un camping-car et travaille pour Eldon Reese qui, à soixante-douze ans, a bien besoin de son aide. Alors que leurs deux filles ont quitté la région, Eldon et sa femme considèrent Horace comme leur propre fils. Ils espèrent bien qu’il reprendra le ranch. Tant d’exploitations périclitent suite au vieillissement des propriétaires et au départ des jeunes

Mais Horace veut devenir quelqu’un. Lorsqu’il monte dans les montagnes pour ravitailler Pedro, gardien du troupeau de moutons, il écoute du rock ou des cours d’espagnol. Car il veut devenir mexicain pour faire carrière comme boxeur professionnel.

Mr Reese, aucun boxeur digne de ce nom n’est un Indien Païute. Les Païutes sont des bons à rien.

Horace part à Tucson où il trouve un petit boulot et un entraîneur, Alberto Ruiz. Il devient Hector Hidalgo et prépare ses premiers combats en amateur. Horace frappe fort, gagne quelques matchs, prend des coups. Ruiz, alcoolique et radin, l’exploite. Mais Diego, un entraîneur plus sérieux, rechigne à s’occuper de lui.

Je vais être honnête avec toi : tu n’es pas un bon boxeur, tu es un bagarreur, et tu en paieras le prix.

Horace est toujours prêt à prendre des risques pour atteindre son but. Il ne vit ou plutôt ne survit que pour cela, s’enfermant de plus en plus dans la solitude. Souvent, il ne répond même pas à Eldon, toujours inquiet de savoir comment il va. Le vieil homme, et surtout sa femme, rêvent de le voir revenir, enfin apaisé de la honte de ses origines qui l’empêche d’être lui-même.

Willy Vlautin conte une histoire prenante et sensible. Les blessures de l’enfance , les origines non acceptées surtout à cause des moqueries, des préjugés des bien-pensants laissent des traces. Malgré toute l’humanité, l’écoute des Reese, Horace n’est pas prêt à se satisfaire d’un cocon bien tranquille. Il ne veut pas être vu comme un indien incapable mais être reconnu comme un champion, un homme courageux. Même si pour cela il doit souffrir des coups et de la solitude.

Même si l’auteur évoque les conditions de vie des ranchers, l’impossible survie des exploitations avec le vieillissement des propriétaires et le désintérêt des nouvelles générations, le récit est centré sur le parcours d’Horace. C’est donc avant tout une histoire humaine, attachante narrée avec rythme et émotion.

Hiver – Ali Smith

Titre : Hiver

Auteur : Ali Smith

Littérature écossaise

Titre original : Winter

Traducteur : Laetitia Devaux

Editeur : Grasset

Nombre de pages : 320

Date de parution : 10 février 2021

C’est à ça que sert l’hiver : à se souvenir que tout s’arrête, puis revient à la vie.

Nous sommes à l’approche de Noël. Sophia, une vieille dame solitaire, parle avec une tête sans corps. Ce qui n’était qu’une tâche sur la vision est aujourd’hui un fantôme du passé. Elle y voit une tête d’enfant qu’elle nomme Arthur comme son fils.

Justement, Art, son fils s’apprête à venir la voir comme chaque année pour Noël. Il devait amener Charlotte, sa copine mais ils sont un peu fâchés au sujet d’Artennature, le blog plus poétique qu’écologique d’Art. Charlotte à la conscience politique aiguisée trouve le jeune homme trop naïf.

Et où parles-tu des ressources naturelles menacées? avait-elle demandé. De la guerre pour l’eau? Du bloc de la taille du Pays de Galles sur le point de se détacher de l’Antarctique?

Charlotte détruit l’ordinateur portable de son petit ami. Plus tard, elle piratera son blog pour poster des articles perturbants.

Art croise une jeune fille lisant sous un abribus. Il l’aborde et lui demande de jouer le rôle de Charlotte le temps du réveillon chez sa mère. Lux, jeune femme d’origine croate, accepte sans hésiter pour mille livres. Mais lorsqu’ils arrivent à Chei Bres dans les Cornouailles, ils trouvent Sophia figée, le regard fixe, emmitouflée sous des couches de vêtements. Ne sachant quoi faire, Art appelle Iris, la soeur aînée de Sophia bien que les deux soeurs soient fâchées depuis trente ans. Inutile de dire que le réveillon de Noël va être difficile.

Mais Noël n’est-il pas un jour de famille, de souvenirs, de pardon? Lux en avouant sa propre identité donne le ton pour que chacun affirme ce qu’il est en vérité. Les rancoeurs d’adolescence entre une Iris révolutionnaire, autrefois engagée contre l’armement nucléaire et une Sophia devenue femme d’affaires refont surface. Art est pris en otage entre les deux femmes qui revendiquent le souvenir de s’être occupé de lui pendant l’enfance.

Où serions-nous sans notre capacité à voir au-delà de ce que nous sommes censés voir?

D’un milieu, d’une éducation différente, Lux fait réagir les protagonistes avec des discours d’apparence absurde, des comportements naturels. Avec elle, Sophia accepte de se nourrir et de se confier sur l’identité du père d’Art. Tout ce que chacun ne pouvait exprimer s’échappe finalement par bribes.

En parlant de Cymbeline, une tragédie peu connue de Shakespeare, Lux dit « si cet écrivain peut faire surgir de ce bordel, de cette folie, de cette amertume une fin aussi gracieuse, équilibrée, où tous les mensonges sont révélés et les pertes compensées, si c’est ivi, là d’où il vient, l’endroit qui l’a conçu, alors je veux y aller, j’irais là-bas et j’y vivrai. » J’y vois un parallèle avec ce roman d’Ali Smith, second opus de sa tétralogie saisonnière. De ce récit un peu fou, l’auteure écossaise réunit ses personnages vers la poésie, l’espoir de voir une paruline du Canada dans les Cornouailles ou l’empreinte d’une fleur séchée dans un livre de Shakespeare.

Tout comme dans Automne, Ali Smith garde ce regard cinglant sur le monde, la société et la politique actuelle de son pays . Quelques allusions contre la misogynie, la télé-réalité, des piques contre l’ancien président des Etats-Unis ou le premier ministre britannique. De quoi pimenter un roman déjà bien riche! Hâte de passer au Printemps !

La fracture – Nina Allan

Titre : La fracture

Auteur : Nina Allan

Littérature écossaise

Titre original : The rift

Traducteur : Bernard Sigaud

Editeur : 10/18

Date de parution : 18 mars 2021

Suite à des articles de presse assez dithyrambiques, j’avais noté ce roman lors de sa parution aux éditions Tristram en août 2019 mais je n’avais pas eu l’occasion de le lire. Sa sortie récente en format poche était une excellente occasion de combler ce manque. C’était sans compter mon regard toujours dubitatif sur l’univers de la science-fiction.

Plusieurs drames viennent percuter l’adolescence de Selena Rouane dans les années 90. Tout d’abord le suicide d’un enseignant passionné par les carpes koï, le pressentiment d’un divorce de ses parents puis la disparition de Julie, sa soeur aînée. Selena avait bien senti la distance que prenait sa soeur avec sa famille. Autrefois les deux soeurs s’amusaient du même délire en regardant des films de science-fiction ou en détectant des aliens parmi leurs rencontres. Mais Julie est devenue une adolescente instable, apeurée par l’existence des trois noirs.

Un soir, prétextant une soirée chez une amie, Julie se laisse entraîner jusqu’au lac Hatchmere. Malgré les recherches de la police et une enquête minutieuse du père qui l’épuisera jusqu’à la folie puis la mort, la disparition de Julie ne sera jamais élucidée, empêchant ainsi une famille de faire son deuil.

Vingt ans plus tard, alors que Selena travaille dans la bijouterie de Vanda, l’appel d’une jeune femme se disant être Julie vient percuter sa fragile insertion dans le monde des adultes.

Selena avait été définie par la disparition de sa soeur, presque autant que Julie elle-même.

Celle qui se dit être Julie travaille à l’hôpital Christie depuis quelques temps, elle connaît des détails personnels sur l’enfance de Selena. Pourquoi n’a-t-elle pas donné signe de vie plus tôt? La jeune femme raconte une histoire étonnante, surnaturelle sur sa disparition. Elle affirme avoir basculé dans un autre monde, sur la planète Tristrane du système solaire Suur dans la galaxie Aww.

J’y ai reconnu toutefois quelque chose. Un peu de mon propre désir de m’échapper d’une vie pour aller dans une autre, le besoin horriblement douloureux de précipiter le changement.

Au cours de son récit, de manière assez détournée, Nina Allan ouvre toutes les pistes. Des idées viennent et reviennent ( classement de bibliothèque, lac, bijou, poisson-chat…) à différents moments du récit illustrant les failles de la mémoire ou les idées fixes qui s’imposent en miroir dans différentes situations. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis de m’accrocher à cette lecture. Sinon je n’adhérais pas vraiment au style beaucoup trop disert ni bien sûr à cette histoire de fracture dans le tissu espace-temps. Mais l’auteur capte l’intérêt en insérant des références filmographiques , littéraires, en mêlant les supports, articles de journaux, extraits de livres, lettres, définitions. Finalement, peut-être grâce à une référence à La belle au bois dormant, mon esprit rationnel trouve sa piste. Le grand talent de l’auteur est de laisser cette chance à chaque lecteur, à condition de persévérer et de traverser ce qui commence comme un roman sur l’adolescence, enchaîne sur un roman noir, passe par la science-fiction et explore la complexité de la mémoire qui refuse le rappel d’un affreux souvenir.

Je pense toujours que le seul moment où on connaît vraiment un endroit, c’est quand on est môme.

Je ne m’attendais pas du tout à ce genre de lecture et j’ai peiné à entrer dans l’univers et le style. J’ai finalement trouvé mon chemin mais ce ne fut pas un parcours facile et serein.

Je remercie Babelio et les éditions 10/18 pour l’attribution de ce roman lors de la dernière masse critique Mauvais genres.

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Fantômes – Christian Kiefer

Titre : Fantômes

Auteur : Christian Kiefer

Littérature américaine

Titre original : Phantoms

Traducteur : Marina Boraso

Editeur : Albin Michel

Nombre de pages : 288

Date de parution : 3 mars 2021

Hiroshima, le lieu où s’est amorcé le désastre est le point d’ancrage du roman de Christian Kiefer. Cet événement fut la cause de l’ostracisme de la population japonaise installée depuis des décennies à Placer County, petite ville de Virginie et sûrement le départ de conflits répétés entre les Etats-Unis et l’Asie, et notamment l’engagement du narrateur, John Frazier, au Vietnam.

Le récit commence par le retour de Ray Takahashi à Placer County. Il vient de passer plusieurs années en Europe dans les forces alliées pendant la seconde guerre mondiale. En frappant à la porte des Wilson, les amis de ses parents, il se fait rejeter et maltraiter.

Ce premier chapitre est raconté par John, un écrivain en herbe et fut publié en tant que nouvelle dans l’Esquire en 1969. Après son retour du Vietnam, hanté par les horreurs de la guerre qu’il tente d’enfouir sous l’alcool et la drogue, cette histoire refait surface quand sa tante, Evelyn Wilson apparaît à la station-service où il a trouvé un emploi. Evelyn lui demande de l’accompagner à San José chez Kim Takahashi, la mère de Ray qu’elle n’a pas vue depuis vingt-sept ans.

Toute l’histoire de Ray, de ses parents venus du Japon, de leur amitié avec les Wilson, de la déportation des familles japonaises au comp de Tule Lake va alors se dévoiler au fil des rencontres de John avec les fantômes du passé. Tant ceux de Placer County que de la guerre du Vietnam.

Supporter ce que l’on ne peut maîtriser

Dans cette devise, appelée  » gaman » au Japon et évoquée par Kim Takahashi, John se reconnaît. Tout comme elle, forcée à quitter le Japon pour un mariage arrangé, à s’accommoder de la misère du camp, John et son ami Chiggers n’ont-ils pas eux aussi souffert avec patience dans l’enfer vietnamien.

Les drames couvent sous ce récit. Les cauchemars hantent les anciens soldats mais aussi les habitants de Placer County, victimes collatérales des combats entre deux peuples .

C’est sous une très belle narration tout en rondeur et fluidité que Christian Kiefer aborde cet aspect peu connu de l’histoire des immigrés japonais parqués dans des camps suite à l’attaque d’Hiroshima. La peur des américains a supplanté l’amitié entre familles voisines et la reconnaissance de l’engagement des jeunes japonais pendant la seconde guerre mondiale. Mais l’auteur donne aussi davantage d’envergure à son sujet en installant une intrigue romanesque avec un drame familial poignant et en élargissant aux conséquences psychologiques de toute guerre sur les soldats comme John ou Chiggers.

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – Stefan Zweig

Titre : Vingt-quatre de la vie d’une femme

Auteur : Stefan Zweig

Littérature autrichienne

Titre original : Vierundzwanzig stunden aus dem leben einer fra

Traducteur : Françoise Wuilmart

Editeur : Pavillons poche Robert Laffont

Nombre de pages : 144

Date de parution : 21 janvier2021

Les romans de Stefan Zweig sont généralement assez courts, proches de la longue nouvelle mais ils sont toujours particulièrement intenses. Notamment parce que ses personnages sont des passionnés. Sous la plume de Stefan Zweig, nous vivons leur flamme dans les moindres expressions.

Dans une pension de famille de Monte Carlo, au début du XXe siècle, plusieurs pensionnaires se gaussent du comportement d’Henriette, une femme mûre, mariée, partie sur un coup de tête avec son amant, un jeune homme français. Seul le narrateur défend Henriette. Mrs C., une anglaise de soixante-sept ans s’en étonne.

Si je vous ai bien compris, vous croyez donc que Mme Henriette, qu’une femme puisse être précipitée innocemment dans une aventure inopinée, autrement dit qu’il y a donc des actes qu’une femme aurait jugés impossibles une heure auparavant, et dont elle ne saurait être tenue responsable?

Mrs C. Voit alors en ce jeune homme le confident qui pourra entendre sa confession sans la juger et comprendre ces vingt-quatre heures de sa vie qui la hantent depuis vingt-cinq ans.

Mrs C., anglicane de riche famille, a fait un beau mariage. Malheureusement elle fut veuve à quarante ans. Ses enfants devenus grands n’avaient plus besoin d’elle. Pour rompre son ennui, elle s’accordait quelque fois un séjour à Monte Carlo pour le plaisir d’observer les joueurs des casinos, lieux appréciés de son défunt mari. Passionné de chiromancie, il lui avait appris à observer les mains des joueurs. C’est ainsi qu’elle s’est laissée prendre au charme d’un jeune homme en train de perdre tout son argent. Des mains qui tremblent, se soulèvent et se cabrent. La description de cette rencontre visuelle sur plusieurs pages est absolument remarquable.

Ruiné, le jeune joueur s’enfuit. Mrs C. devine qu’il est prêt à commettre l’irréparable. Elle le suit, hésite à l’aborder mais sait qu’elle doit le sauver. En quelques instants, sous le masque expressif de ce beau jeune homme, cette femme respectable oublie tous ses principes.

Si la veille, quelqu’un avait insinué que moi, femme au passé irréprochable, imposant à son entourage le strict et digne respect de valeurs conventionnelles, j’aurais cette entrevue familière avec un jeune homme totalement inconnu, à peine plus âgé que mon fils et qui avait volé des pendentifs de perles…je l’aurais pris pour un fou. Or pas un instant je ne fus choquée de son récit car il racontait tout cela avec un tel naturel et une telle passion que ses agissements semblaient être l’effet plutôt d’une fièvre, d’une maladie, que d’une offense à la morale.

Mais peut-on sauver un addict aux jeux?

Anglicane, Mrs C. n’a jamais pu confesser ces vingt-quatre heures à quiconque. Seule la vieillesse peut aider à avoir moins peur de son passé et une oreille attentive, indulgente, compréhensive est le meilleur moyen de se délester du poids de ce que l’on vit comme une faute.

Stefan Zweig a l’art de faire des ses personnages ordinaires des figures inoubliables tant il parvient à nous faire ressentir leurs passions, leurs sentiments. Quelle précision, quelle force dans le style. C’est toujours un grand plaisir de lire ou relire cet auteur.

Enragé contre la mort de la lumière – Futhi Ntshingila

Titre : Enragé contre la mort de la lumière

Auteur : Futhi Ntshingila

Littérature sud-africaine

Traducteur : Estelle Flory

Editeur : Belleville

Nombre de pages : 196

Date de parution : 5 février 2021

Zola aurait pu être heureuse si le destin n’avait brisé ses rêves d’enfance. Courant aussi vite qu’un pur-sang, elle était une étoile montante de Hope School dans la vallée des Mille Collines. Quand elle tombe amoureuse de Sporo, elle ne se doute pas que sa vie prend un tournant décisif. Enceinte, elle peut tout de même compter sur l’amour de sa mère et le soutien de son fiancé. Mais quand Sporo disparaît suit à un accident, son père la renie. Zola trouve refuge chez sa tante dans un shebeen de Mkhumbane près de Durban.

Là, elle rencontre Sipho, un avocat volage de trente-six ans qui la sort du shebeen avec sa fille Mvelo. Lorsque six ans plus tard, l’avocat rencontre Nonceba, avocate afro-américaine, Zola et Mvelo vont s’installer dans un bidonville.

La mère et la fille connaissent alors la misère, attendant parfois le lundi pour se nourrir du reste des poubelles de la ville. Les jeunes filles craignent la dangerosité des oncles qui approchent les mères célibataires. Pour toute protection, elles subissent des tests de grossesse réguliers organisés pour les adolescentes dans les écoles. Mvelo n’échappe pas à la règle, elle est violée par un révérend de passage. Sa vie devient un concentré de ce qui peut arriver aux femmes noires de Durban.

Le roman commence à la mort de Zola, atteinte du sida. Mvelo est la narratrice. C’est avec elle que nous allons découvrir l’histoire de sa mère. Comprendre comment elles sont arrivées à ce point de misère, lot commun de nombreuses femmes à une période où le sida fait des ravages. La rumeur court qu’un homme atteint du sida peut guérir en couchant avec une vierge. Mvelo se retrouve seule pour accoucher. Elle abandonne son enfant sur le seuil d’une maison bourgeoise, seul moyen de lui laisser une chance dans la vie.

Futhi Ntshingila mêle les destins des différents personnages. Zola en est le centre. Mais nous découvrons aussi le chemin de vie de Nonceba, métisse, élevée par sa grand-mère aux Etats-Unis puis revenue en Afrique sur les traces d’un père qu’elle n’a pas connu.

Curieusement, le monde est petit. Les liens du passé resurgissent au secours du présent. C’est peut-être mon seul bémol sur cette histoire touchante qui montre combien la vie est difficile pour les africaines.

Parfois, ils éprouvaient un sentiment d’impuissance face au chaos de ces vies humaines confrontées chaque jour à la survie quotidienne.

La vie commence un vendredi – Ioana Pârvulescu

Titre : La vie commence un vendredi
Auteur : Ioana Pârvulescu
Littérature roumaine
Titre original : Viata începe vineri
Traducteur : Marily Le Nir
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 368
Date de parution : 6 mai 2016

 

A quelques jours de la fin de l’année 1897, Iulia Margulis, jeune fille de vingt-et-un ans, lectrice de Vanity Fair, roman de William Makepeace Thackeray, va vivre une période passionnante avec de nouvelles rencontres et un nouvel amour.
Alors que les rues de Bucarest s’animent pour les préparatifs de Noël et que chacun parle encore du duel entre deux directeurs de journaux, la découverte de deux hommes près de la forêt de Bāneasa va bouleverser le quotidien. Le premier semble un peu perdu, venu d’un autre temps. Il se nomme Dan Kretzu, se dit journaliste, né dans les environs. Le second est retrouvé inconscient, blessé par balles. Avant de mourir, il livrera quelques mots abscons qui met le chef de la Sécurité, Costache Boerescu sur la piste d’un porte-monnaie en chevreau perdu, d’un coffre-fort et d’une icône volée.

Ioana Pârvulescu multiplie les personnages et se perd entre plusieurs genres, enquête policière, fantastique, romance.
Dan Kretzu semble venir d’un autre temps et ouvre une voie fantastique dans un siècle où la croyance aux pouvoirs de la science est grandissante. Un chirurgien allemand vient d’inventer la radiographie. C’est aussi le début de l’utilisation des empreintes. La presse, très présente dans le roman représente le quatrième pouvoir dans le monde.
Costache Boerescu mène son enquête avec l’aide d’un vieux général.
Iulia Margulis s’éprend d’Alexandru Livezeanu, glisse des messages à Nicu, petit commis du journal Universul, un ami de son jeune frère, fils d’une veuve un peu folle. Nicu , huit ans, est sans doute le personnage le plus attachant. Il fait le lien entre tous et témoigne de la réalité parfois dangereuse des rues de Bucarest.

Personnages, intrigues se mêlent et me perdent. De surcroît, l’auteur insère des paragraphes sans grand intérêt dans le fil de son récit. Je n’ai pas compris le besoin de glisser cette idée d’un personnage venu d’un autre temps. Ma première lecture pour le mois de l’Europe de l’Est n’est pas un franc succès. Dommage!

Le vallon des lucioles – Isla Morley

Titre : Le vallon des lucioles
Auteur : Isla Morley
Littérature américaine
Titre original : The last blue
Traducteur : Emmanuelle Aronson
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 480
Date de parution : 4 mars 2021

 

En septembre 1972 arrive à Chance ( Kentucky) un jeune homme bien mis dans une voiture bien propre. Il cherche des renseignements sur les Buford. Le postier l’envoie chez Clayton Havens, un homme solitaire qui soigne les oiseaux. Havens a appris à ses dépens qu’il vaut mieux vivre caché pour être heureux. Mais ce jeune homme qu’il a brutalement congédié rappelle une histoire vécue quelques années avant la seconde guerre mondiale.

En mai 1937, Clayton Havens, photographe récompensé du Pulitzer pour la photo d’un orphelin et Massey, son ami journaliste sont envoyés par la Farm Security Administration pour un reportage visant à vendre le New Deal du gouvernement. La pellicule Kodachrome vient d’être inventée. Cette révolution dans la photographie permettra peut-être à Havens de renouer avec le succès.

En discutant avec trois jeunes hommes de Chance, le journaliste est intrigué par leur occupation, la chasse aux ratons bleus. Au vallon des lucioles, les deux hommes vont vite comprendre de quoi il s’agit lorsqu’ils croisent une jeune fille à la peau bleue. Mordu par un serpent, Havens est sauvé par cette jeune fille qui emmène les deux hommes chez ses parents, les Buford.

Si Massey imagine rapidement l’intérêt journalistique d’une telle découverte, Havens s’attache à cette famille ostracisée et surtout à Jubilee, cette jeune rousse à la peau bleue. Depuis Opal, la première bleue de la famille, seuls quelques uns ont cette particularité. Aujourd’hui, il n’y a plus que Jubilee et son frère Levi qui soient bleus. Pour cela, ils sont rejetés par le village et surtout chassé par Ronnie, le fils du maire et ses deux amis.
En attirant l’attention sur eux, les deux étrangers risquent de déchaîner la curiosité et la haine. Havens fera tout pour dissuader Massey de publier des photos. Mais d’autres événements attiseront aussi la jalousie et l’horreur.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman montre une fois de plus que la différence entraîne le rejet et la haine. Il illustre aussi le pouvoir de l’amour qui se moque des apparences.
« Quand on est juste attiré par quelqu’un, on lui présente seulement nos meilleures facettes, mais quand on aime vraiment, on se montre tel que l’on est, avec ses défauts, ses boutons, et tout. »

Un récit hautement romanesque mais contrairement au roman de Delia Owens, Là où chantent les écrevisses qui abordent un peu le même thème, je trouve ici le personnage de Jubilee moins intéressant et l’environnement plus plat.

Je remercie Babelio et les Editions Seuil pour la lecture de ce roman dans le cadre d’une opération Masse Critique spéciale.

 

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