Lanny – Max Porter

Titre : Lanny
Auteur : Max Porter
Littérature anglaise
Titre original : Lanny
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 240
Date de parution : 14 août 2019

 

 

L’écrivain britannique Max Porter fit une entrée remarquable en 2015 (janvier 2016 en France) avec La douleur porte un costume de plumes, un roman hors norme sur le deuil. Comme je n’avais pas eu l’occasion de le lire, j’ai profité de la dernière opération Masse Critique de Babelio pour découvrir son second roman, Lanny.

L’auteur joue sur les formes, le fantastique et la poésie pour décrire le drame d’une famille dans l’environnement d’un petit village proche de Londres. Lanny est un enfant un peu particulier qui ressent les forces de la nature, paraît parfois possédé. 

«  Une personne un tout petit plus reliée que les autres au temps qu’il fait, partageant la composition chimique de la terre plus ostensiblement que la plupart des gens de nos jours. »

Sa mère écrit des romans noirs et son père travaille à la City de Londres. Tous deux citadins, ils n’ont pas encore bien l’habitude de la campagne. D’autant plus que celle-ci semble un peu particulière, sous l’emprise du Père Lathrée Morte. Il est assez difficile de le définir. Fantôme, divinité païenne, être de légende, il rôde sous toutes les formes dans ce village qui lui appartient.

La mère de Lanny confie souvent son enfant à un vieil artiste, Pete le Dingue, sensible à l’expression artistique du petit garçon. Mais quand Lanny disparaît, le vieil homme excentrique est le principal suspect.

Le récit prend une fois de plus une forme différente, enchaînant les ragots de chaque villageois. Collection de toutes les réactions possibles suite à une disparition d’enfants.

Il n’est pas facile d’entrer dans un récit aussi étrange. Fable noire, conte pour adultes, exercice d’écriture autour de la mort et de la nature. 

Max Porter est un auteur atypique, un poète. Je n’ai pas réussi à le suivre dans cette ode trop imaginative.

Je remercie Babelio et les Editions Seuil pour cette lecture.

 

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La vie en chantier – Pete Fromm

Titre : La vie en chantier
Auteur : Pete Fromm
Titre original : A job you mostly won’t know how to do
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 384
Date de parution : 5 septembre 2019

 

 

Taz et Marnie vivent heureux dans leur modeste maison du Montana qu’ils essaient lentement de remettre en état. Taz est menuisier, un ouvrier minutieux qui aime le travail bien fait. Évidemment, les fins de mois sont difficiles. Mais il leur suffit d’aller dans leur endroit secret près de la rivière pour reprendre courage. Cet endroit est le lieu de leur amour. C’est là que Taz a rencontré Marnie, là qu’ils sont allés la veille de l’accouchement. Car il ne manquait qu’un enfant à leur bonheur.

Seulement, la vie est parfois cruelle. Marnie meurt en couches d’une embolie pulmonaire. Taz est dévasté et il rentre seul chez lui, avec Midge, sa petite fille. Le mari doit faire face au deuil, le père doit assurer la charge d’un nourrisson. Les nuits cauchemardesques sont courtes, l’argent ne rentre plus.

Quand Taz doit se remettre au travail, il est contraint de trouver une solution pour faire garder Midge. Elmo, étudiante et serveuse, accepte de faire du baby-sitting. Quand l’auteur précise qu’elle a vingt-deux ans, à peine sept ans de moins que Taz, il n’y a aucun doute sur l’issue de l’histoire.

Seulement, ce n’est pas si simple de se remettre d’une telle blessure. Il faut du temps, de la patience. Et avec le compte des jours pour titre de chapitre, nous suivons tout doucement, l’évolution des émotions de Taz et Elmo.

Je n’avais jamais lu Pete Fromm et je ne m’attendais pas à ce style de romance. L’histoire est belle, touchante mais assez prévisible. Heureusement, l’humour de Rudy, le meilleur ami de Taz, donne un petit côté sympathique au récit.

Ici n’est plus ici – Tommy Orange

Titre : Ici n’est plus ici
Auteur : Tommy Orange
Littérature américaine
Titre original : There there
Traducteur : Stéphane Roques
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 352
Date de parution : 21 août 2019

 

 » Des confins du nord du Canada, du nord de l’Alaska, jusqu’à la pointe de l’Amérique du Sud, les indiens ont été éliminés, puis réduits à l’image de créatures de plumes. »

Avec ce premier roman, Tommy Orange redonne une identité autochtones de l’Oklahoma. Aujourd’hui, ils ne sont plus parqués dans les réserves. La nouvelle génération est née en ville. Ce sont des urbains, encore plombés par l’histoire et les conditions de vie de leurs parents et ancêtres.

Comme l’auteur, la plupart des personnages ont des origines métissées. Fier de leur appartenance aux tribus cheyenne et arapaho de l’Oklahoma, ils rêvent de participer au plus grand pow-wow d’Oakland qui va se tenir au coliseum.

 » Nous avons organisé des pow-wows parce que nous avions besoin d’un lieu de rassemblement. Un endroit où cultiver un lien entre tribus, un lien ancien, qui nous permet de gagner un peu d’argent et qui nous donne un but, l’élaboration de nos tenues, nos chants, nos danses, nos musiques. nous continuons à faire des pow-wows parce qu’il n’y a pas tant de lieux que cela où nous puissions nous rassemble, nous voir et nous écouter. »

C’est autour de cette grande danse, au cours de sa préparation que les nombreux personnages vont se dévoiler. Beaucoup ignore encore comment se définir, espère avoir le privilège de découvrir leurs origines, leurs rites. Certains y voient une opportunité de se faire de l’argent.

Leurs histoires racontent toutes les offenses faites à un peuple, les conséquences de cette douleur noyée dans l’alcool et la drogue fournis par ceux qui voulaient les priver de leur terre, leur survie dans un monde moderne où ils peinent à s’insérer.

La force et la difficulté de ce roman tiennent en sa forme. Tommy Orange, en primo-romancier maîtrise parfaitement l’enchevêtrement de toutes ces voix. Par contre,  il reste difficile de s’approprier pleinement tous les personnages. Certains sortent du lot comme les sœurs, Opale et  Jacquie parce que nous avons des bribes de leur enfance et que nous les retrouvons adultes avec plusieurs petits-enfants.

J’aime le projet de Dene Oxendene qui consiste à filmer quelques autochtones racontant une étape marquante de leur histoire loin des clichés appris dans les manuels scolaires périmés. C’est une version parallèle du travail de l’auteur qui souhaite donner une autre voix aux tribus indiennes. Par contre, il se perd un peu dans cette transe  qui entraîne tous les protagonistes vers le drame du pow-wow.

Tommy Orange ne peut laisser indifférent par sa manière de mettre un scène ce projet qui lui tient à coeur. Les passages rapides d’un personnage à l’autre m’ont empêchée de m’ancrer sur un fil romanesque qui aurait pu donner une côte d’amour au récit. Mais l’auteur en est à son premier coup d’essai, déjà récompensé du titre de meilleur roman de l’année aux Etats-Unis. Nul doute que ce potentiel littéraire donnera d’autres grands romans amérindiens.

 

Estuaire – Lidia Jorge

Titre : Estuaire
Auteur : Lidia Jorge
Littérature portugaise
Titre original : Estuario
Traducteur : Marie-Hélène Piwnik
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240

Date de parution : 29 août 2019

Lidia Jorge est une grande romancière portugaise, témoin de l’histoire de son pays. Quelle aubaine d’avoir pu lire ce roman pendant mon voyage à Lisbonne. Si Lidia Jorge est née en Algarve, elle aime la capitale portugaise et parvient dans ses romans qui privilégient l’ambiance à nous plonger dans son atmosphère.

Edmundo Galeano, de retour d’un voyage humanitaire dans le camp de réfugiés de Dadaab, revient s’installer dans la maison familiale du Largo do Corpo Santo. Là-bas, en voulant récupérer le bébé qu’une jeune coureuse somalienne venait de jeter dans une poubelle, il s’est tranché la main droite. Malgré sa main mutilée, il souhaite désormais écrire un livre, le roman de sa vie, le roman de la transition. En attendant, il s’entraîne à recopier des textes et redécouvre les membres de sa famille, tous revenus dans la maison familiale.

Son père, veuf depuis vingt-sept ans, est un armateur. Autrefois, il possédait de nombreux bateaux. Aujourd’hui il ne lui reste que deux navires, bloqués au large d’Abidjan, dans l’attente du verdict d’un procès. Toute cette famille qui n’a jamais connu la privation angoisse devant la faillite annoncée. 

Dans ce roman choral, chacun vit son drame assez égoïstement.

«  Tous vivants et bien nourris se lamentent sur la perte de deux bateaux alors qu’il y a tant d’horreurs à Dadaad ou ailleurs. »

Alexandre, le frère aîné, ingénieur hydraulique s’en remet à contre cœur aux conseils d’une voyante consultée par sa femme. 

Silvio regrette d’avoir dû vendre son appartement, son yacht. Il reprend son travail d’avocat et tente de sauver son dernier cheval qu’il ne peut plus entretenir.

Joâo Vasco s’installe avec sa nouvelle femme enceinte, une jeune prostituée russe. Il compte bien déloger la vieille tante et obtenir ainsi les plus belles pièces de la maison pour sa belle.

Charlotte, la seule fille de la famille, est revenue depuis quelques temps chez son père. Son agence de voyages a fait faillite et elle s’est séparée du père de son fils. Sa torture est aujourd’hui morale. Son ancien amant détient le pouvoir dans le procès qui menace la famille. Elle seule peut peut-être changer le cours des choses mais pourra-t-elle affronter son passé?

Les récits de Lidia Jorge, alternant les points de vue sont assez labyrinthiques. Aucun personnage ne se détache, chacun imposant ses attentes, ses plus intimes pensées.

Edmundo, dans son projet d’écriture, permet à Lidia Jorge de traiter de la création littéraire. Alors que ses frères et soeurs s’enlisent dans les problèmes concrets, Edmundo privilégie l’invisible, l’imaginaire. Il s’enferme « dans la sphère bleue, ce corps fascinant qui allait lui donner un livre sur le futur proche de l’Humanité. »

Appartient-il à un monde qui a pris fin? Sa passion pour la littérature lui donne un espoir loin des perfidies qui se jouent entre les humains.

Lidia Jorge dit ne pas écrire pour divertir le lecteur mais pour lui donner à réfléchir. Avec ce roman, bien ancré dans la beauté naturelle d’un lieu, elle oppose le créateur littéraire influencé par sa récente expérience humanitaire aux matérialistes nantis craignant de perdre leurs privilèges. Elle glisse quelques réflexions sur la pollution des océans et sur la nouvelle société à deux vitesses.
Un très beau roman aux grandes qualités littéraires.

Automne – Ali Smith

Titre : Automne
Auteur : Ali Smith
Littérature écossaise
Titre original : Autumn
Traducteur : Lætitia Devaux
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 240
Date de parution : 4 septembre 2019

Les premiers instants d’une rencontre sont essentiels. Ils déterminent souvent l’impression générale. Le premier chapitre du roman d’Ali Smith est remarquable. Il présage de toutes les facettes du roman. La qualité du style, le lien avec la nature et l’art, la présence en toile de fond d’un regard aiguisé sur l’actualité de notre monde, notamment le Brexit.

Daniel Gluck, plus que centenaire, erre dans les limbes du coma. Il se sent échoué sur une plage. En fait, il ne quitte pas le lit de sa maison de retraite où personne ne vient le voir, à part Elisabeth Demand, une enseignante londonienne de trente ans.

Daniel et Elisabeth, c’est une belle et longue histoire d’amitié. D’amour, peut-être pour la jeune femme. Elisabeth a huit ans quand elle demande à sa mère la permission d’aller interviewer son voisin, un vieil homme de quatre-vingt ans, pour un devoir d’école. Sa mère refuse mais c’est Daniel qui abordera la jeune enfant dans la rue à son retour de l’école. Souvent seule, c’est chez le vieil homme que l’enfant curieuse trouve refuge. Elle lui doit son amour pour la littérature et les arts.

«  Il faudrait toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. sinon, comment lirons-nous le monde? Considère ça comme une constante. »

Que sait-elle du passé de cet homme qui jette sa montre dans le courant pour que le temps file? Elle devine les blessures du passé lors d’une rafle en 1943, un amour déçu pour une artiste de talent dont il aime décrire les tableaux, les yeux fermés.

 » C’est possible, dit-il d’être amoureux non pas d’une personne mais de ses yeux. De la façon dont ses yeux qui ne sont pas les vôtres vous permettent de voir vraiment où vous êtes, qui vous êtes. »

En cette période de Brexit où l’Angleterre voit renaître les tensions racistes, Ali Smith fait un parallèle avec une autre époque de flottement pour le pays. En consacrant sa thèse à Pauline Boty, la seule artiste anglaise du pop’art des années 60, décédée à l’âge de vingt-huit ans, Elisabeth évoque par le tableau Scandal63, le procès d’espionnage contre Christine Keeler.

 » Ce genre d’art interroge et permet le réexamen de l’apparence des choses. »

 

 

 

J’ai aimé découvrir cette artiste, Pauline Boty,  » un esprit libre descendu sur Terre avec un talent et une vision capable de faire voler le tragique en éclats pour ensuite le pulvériser dans l’espace, à condition que l’on s’intéresse à la force vitale contenue dans ces tableaux. »
Ne retrouve-t-on pas dans cette phrase l’art d’Ali Smith?

Automne, premier roman d’un quatuor, recèle bien des tableaux qui juxtaposés, enchevêtrés, décrivent la relation exceptionnelle entre Daniel et Elisabeth, leurs vies dans un pays en train de basculer, une saison où la chute infinie des feuilles marque le déclin mais où l’art impose un regard vers la vie.

Sans aucune hésitation, je lirai les trois prochains romans de Ali Smith.

 

L’année de la pensée magique – Joan Didion

Titre : L’année de la pensée magique
Auteur : Joan Didion
Littérature américaine
Titre original : The year of magical thinking

Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur : Livre de Poche
Nombre de pages : 278
Date de parution : 2 mai 2019 pour ce format Poche
Première parution : Grasset, 2007

Proposé parmi les lectures poche d’été par le Picabo River Book Club, L’année de la pensée magique m’avait déjà été conseillé par mon entourage. Faisceau de concordances, Bret Easton Ellis encense Joan Didion dans White, et nous sommes sur le mois américain.

Joan Didion perd brutalement son mari, l’écrivain John Gregory Dunne le 30 décembre 2003. Alors qu’ils revenaient de l’unité de soins intensifs du Beth Israël Medical Center où leur fille unique, Quintana est dans le coma, le couple s’apprête à dîner. John succombe d’une attaque coronarienne foudroyante.

«  La vie change dans l’instant
L’instant ordinaire. »

Cette phrase me restera en mémoire. Joan Didion la répète plusieurs fois. Face à la mort brutale de son mari ou les accidents de santé de sa fille. Nous le savons tous, il suffit d’une seconde pour changer le cours d’une vie. Mais nous ne le percevons réellement que lorsqu’il est trop tard pour revenir en arrière.

Aux dires des soignants de l’hôpital où le corps de son mari est transféré, Joan Didion est une « patiente pas difficile« . Parce qu’elle ne réalise pas. Comment affronter l’absence après quarante ans de vie commune, de travail commun autour de la littérature et du cinéma?

Ce n’est qu’en octobre 2004 qu’elle commence à écrire les premières lignes de ce récit. Un récit pour comprendre. Une exploration minutieuse de son évolution pendant une année à tenter de vivre dans un monde différent, un monde où règne l’absence. Passée la douleur, il faut affronter le deuil. Accepter « la frustration de toutes ces impulsions qui étaient devenues coutumières« .

 » Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais eu toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment. »

Au-delà de cette année magique, l’auteur sait qu’elle ne peut plus garder en vie l’image de son mari auprès d’elle.

 » Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. »

Joan Didion a cette retenue incroyable face à la douleur, d’autant plus remarquable qu’en cette année de deuil, la santé de sa fille se dégrade fortement. Nous en connaissons tous l’issue et ne pouvons que saluer le courage de cette femme que la vie n’a pas épargnée.

Après ce sujet intime et difficile, j’ai hâte de lire d’autres titres de cette auteure.

Embrasements – Kamila Shamsie

Titre : Embrasements
Auteur : Kamila Shamsie
Lettres du Pakistan
Titre original : Home fire
Traducteur : Eric Auzoux
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 septembre 2019

En adaptant la tragédie d’Antigone à notre époque moderne, Kamila Shamsie traite avec Embrasements d’un sujet hautement délicat.Honneur, Famille, Trahison, Passion, Pouvoir, Politique, Religion sont au coeur de ce qui va se jouer entre deux familles indo-pakistanaises installées à Londres.

A la mort de sa grand-mère et de sa mère, Isma élève ses frère et sœur jumeaux, Aneeka et Parvaiz, alors âgés de douze ans. Leur père, parti combattre avec les talibans n’a pas connu les jumeaux. Emprisonné à Bagram en 2002, il meurt lors de son transfert vers Guantanamo.

Aujourd’hui, en 2015, les jumeaux ont dix neuf ans, Isma part poursuivre ses études aux Etats-Unis. Là-bas, elle rencontre Eamonn Wolf, le fils du nouveau ministre de l’Intérieur anglais, d’origine musulmane, connu pour ses positions radicales sur l’intégration.

«  Ne vous isolez pas par votre façon de vous habiller. »

Isma et Aneeka portent le voile. Avec Isma, Eamonn retrouve les musulmans qui détestent son père. 

Lorsqu’il rentre à Londres, Eamonn passe chez Aunty Naseem, chez laquelle vivent les jumeaux. Il découvre qu’Aneeka est encore plus belle que sur les photos aperçues chez Isma. Il en tombe follement amoureux. Si la jeune fille semble, elle aussi, éprouver des sentiments, elle voit surtout en Eamonn, le fils du ministre capable de faire revenir son frère jumeau parti au djihad. 

L’auteur prend soin de détailler l’embrigadement de ce jeune homme de dix-neuf ans, soucieux de rejoindre la cause d’un père qu’il n’a pas connu mais qu’il vénère. Arrivé à Raqqah, Parvaiz découvre l’horreur : des têtes d’ennemis piqués sur des grilles, des scènes de décapitation, la contrainte des camps d’entraînement. Quand il peut joindre sa soeur, il la supplie  de l’aider à rentrer.

Aneeka est prête à s’opposer au pouvoir pour au moins sauver le corps de son frère et lui donner une sépulture décente.

Le dénouement prend toute la puissance de la tragédie antique, élevant Aneeka au rang d’héroïne romantique. 

Kamila Shamsie ose aborder un débat très sensible.  Si il est facile de s’insurger contre tous propos haineux, toute implication extrémiste, d’être à notre tour radical sur les formes de répression, Aneeka fait valoir son amour exclusif, gémellaire pour un adolescent repentant. L’humain prend sa place au-delà de tout pouvoir.

En rappelant quelques points historiques comme l’humiliation des musulmans par les croisades et l’impérialisme, le tracé absurde de frontières suite au « don d’indépendance » entretenant l’instabilité l’auteur met en évidence la responsabilité des États. 

Face à l’horreur du terrorisme, sommes-nous capables d’entendre le cri d’amour d’Aneeka? Kamila Shamsie nous plonge dans un débat impossible, qui est pourtant au coeur de notre monde contemporain.