Notre quelque part – Nii Ayikwei Parkes

Titre : Notre quelque part
Auteur : Nii Ayiwei Parkes
Littérature ghanéenne
Titre original : Tail of the blue bird
Traducteur : Sika fakambi
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 304
Date de parution : 6 février 2014

 

Yao Poku, vieux chasseur, détenteur de la mémoire des légendes de son village  est à peine surpris quand il voit débarquer une jeune femme à la jupe trop courte qui se met à hurler en sortant de la case de Koffi Atta. Elle y avait suivi un oiseau bleu mais y a trouvé une masse sanguinolente et puante. Masse placentaire ou forme humaine? La jeune femme étant la maîtresse d’un ministre, l’inspecteur principal  Donkor est chargé de résoudre bien vite cette affaire.

Pour cela, il fait appel à Kayo, un médecin légiste qui a fait ses études en Angleterre. C’est à l’âge de dix ans, en découvrant le corps de son grand-père noyé que Kayo avait décidé de devenir médecin légiste. Trouver des raisons scientifiques face aux suspicions habituelles de sorcellerie, telle était son ambition. Donkor lui demande de rédiger un rapport digne des Experts, sa série favorite.

Kayo quitte à contrecœur son laboratoire biomédical et ses amis du Millie’s avec lesquels il boit chaque soir le vin de palme. Mais il sait que cette expérience sera peut-être l’occasion d’intégrer la Police d’Accra qui avait initialement évincé son dossier. Le jeune homme, flanqué du policier Garda, arrive au village, sur le terrain de l’enquête. En respectant les coutumes locales, il se fait accepter par Yao Poku et Oduro le féticheur malgré ses méthodes d’expert occidental. Il numérote les indices, prend des photos, relève des traces et des empreintes avec ses lunettes filtrantes et sa torche UV.

Chaque soir, Kayo et Garda rejoignent Yao Poku et Oduro à la buvette locale chez Akosua Darko. Là buvant du vin de palme et mangeant du fufu, Yao Poku leur raconte l’étrange histoire d’un cultivateur de cacao et de sa fille, une histoire qui pourrait bien donner des idées à Kayo pour résoudre son enquête.

En abordant Notre quelque part, le dépaysement est total. L’auteur mêle la culture locale et les apports occidentaux. La traduction laisse quelques passages en dialectes locaux pour une meilleure immersion dans la culture africaine. Les locaux utilisent ce que l’homme blanc anglais a pu apporter mais ils savent que ce qui est écrit dans l’Histoire n’est que mensonge face aux légendes locales. Si le médecin légiste tente d’expliquer la mort, seuls les ancêtres détiennent réellement ce pouvoir.

Nii Ayikwei Parkes séduit avec ce premier roman non dénué d’humour. Un roman étonnant qui montre toute la complexité d’un pays en évolution entre modernité occidentale et coutumes ancestrales. L’auteur esquisse les différences entre jeunes cadres de la ville d’Accra et villageois proches des mythes africains. Les personnages sont particulièrement attachants. Conscients de la corruption omniprésente, de la violence ambiante, ils continuent avec légèreté à chanter, boire le vin de palme et raconter des histoires.

 

 

Le pays que j’aime – Catarina Bonvicini

Titre : Le pays que j’aime
Auteur : Catarina Bonvicini
Littérature italienne
Titre original : Correva l’anno del nostro amore
Traducteur : Lise Caillat
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 320
Date de parution : 3 octobre 2016

 

«  Notre amour était un fleuve souterrain, mais la sensation était toujours celle d’un commencement. »

Olivia et Valerio sont nés en 1975, pendant les années de plomb en Italie. Elle est la petite-fille d’un riche entrepreneur en bâtiment. Lui est le fils du jardinier et de la bonne.

Mais les enfants n’ont pas conscience des différences de classe. Ils vont à l’école ensemble, accompagnés par Gianni, le grand-père dans sa voiture blindée. Ils sont inséparables.

Pendant quarante ans, de 1975 à 2015, ils vont se croiser, se manquer, s’aimer et se perdre. Mais jamais ils ne s’oublieront, ni ne finiront de s’aimer.

Leur première séparation a lieu en 1981 lorsque Sonia, la mère de Valerio, part à Rome avec son amant, un petit truand, usurier et receleur. Elle emmène son fils. Sonia est prête à tout pour échapper à sa condition, gagner de l’argent, contrairement au père de Valerio, un homme patient et humain.

«  Si tu fais tout dans les règles, tu seras toujours un perdant, disait-elle.»

Valerio qui se croyait aussi bourgeois qu’Olivia tombe de haut dans les quartiers pauvres de Rome. Il joue avec les petits délinquants, découvre un langage, le romanesco  et perçoit le trafic de drogues et d’armes.

Olivia et Valerio se retrouvent en 1993. Ils ont dix-huit ans. L’Italie a entamé son opération Mains propres. Le père d’Olivia est arrêté pour avoir accordé des pots de vin, sa mère sombre dans l’alcoolisme. Valerio rêve de devenir magistrat. Le destin en la personne de son ami d’université, Constantino, fils d’industriel, le fera dirigeant dans l’entreprise Bernasconi. N’est-ce pas le moyen d’entrer dans une de ces bourgeoisies italiennes pour enfin appartenir à tous les mondes dont celui d’Olivia?

« L’excès de richesse est dangereux. »

Olivia et Valerio, chacun de leur vie, passent à côté du bonheur, une évidence difficile à saisir. Il devient corrompu alors qu’il rêvait de justice. Elle, l’héritière, gâche sa vie sur de mauvaises alliances.

Avec sa trilogie, Elena Ferrante a provoqué un raz-de-marée littéraire. J’ai lu le premier tome sans être convaincue. En un seul livre, Catarina Bonvicini joue la sobriété sans pathos. Avec en arrière plan, la société italienne des années de plomb à l’ère Berlusconi, ce roman d’amour impossible trouve le juste ton. A l’image de Manon, la grand-mère inoubliable d’Olivia, le récit a de la grâce et de l’intelligence, jouant avec les codes de la bourgeoisie italienne.

Belle rencontre avec Catarina Bonvicini qui me donne envie de découvrir son dernier roman, Les femmes de.

 

 

Harriet – Elizabeth Jenkins

Titre : Harriet
Auteur : Elizabeth jenkins
Littérature anglaise
Titre original : Harriet
Traducteur : Christophe mercier
Éditeur : Joëlle Losfeld
Nombre de pages : 304
Date de parution: 15 mai 2013

 

Elizabeth Jenkins (1905-2010), contemporaine de Virginia Woolf et biographe de Jane Austen s’inspire ici de l’histoire vraie d’ Harriet Staunton et du procès retentissant qui secoua l’Angleterre victorienne de la seconde moitié du XIXe siècle.

Harriet est une trentenaire un peu simple d’esprit qui vit toujours avec sa mère, Mrs Ogilvy. Cette dernière, remariée, surprotège sa fille unique mais se soulage régulièrement de son poids en la confiant contre une pension à une parente désargentée, Mrs Hoppner.

Mrs Hoppner a deux filles : Elizabeth, mariée à Patrick Oman, un peintre ombrageux et Alice qui fait chavirer le coeur de Lewis, le frère de Patrick. Les robes somptueuses d’Harriet attisent la cupidité des Oman. Quand Lewis apprend le montant de la fortune d’Harriet, il s’emploie à la séduire. Chose facile entre le bellâtre et la trentenaire naïve!

Malgré les mises en garde et les tentatives judiciaires de sa mère, Harriet épouse Lewis et s’installe avec lui près des Oman et des Hoppner. Commence alors pour la jeune femme une lente et implacable descente aux enfers orchestrée par Lewis assisté de sa maîtresse, de son frère et sa femme.

Au-delà de cette histoire dont l’évolution est évidente, Elizabeth Jenkins excelle à décortiquer les pensées de ses personnages. Le sort d’Harriet passe presque au second plan, d’autant plus que nous n’en découvrirons tous les détails qu’au procès final. Ce qui nous tient en haleine, ce sont les agissements, les évolutions et les réactions de chacun, acteurs ou spectateurs du drame. Faire souffrir une pauvre femme insignifiante devient finalement presque normal. Ce qui semble juste pour Patrick, le devient aussi pour sa femme, puis pour la jeune bonne. C’est dans cette métamorphose et cet examen des consciences que l’auteur excelle.

Je suis ravie que le Mois anglais m’ait donné l’occasion de lire ce très bon roman.

Le clou – Zhang Yueran

Titre : Le clou
Auteur : Zhang Yueran
Littérature chinoise
Traducteur : Dominique Magny-Roux
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 592
Date de parution : 22 août 2019

 

Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvent à Nanyuan, le village de leur enfance. Ils ne se sont pas vus depuis vingt-huit ans. Elle revient sur les traces du passé, au Pavillon blanc, là où agonise son grand-père, un ancien cardiologue réputé, honoré par l’Académie. Ce grand-père, elle ne l’a jamais aimé car, sans cesse il rejetait son fils, le père de Li Jiaqi. Pourquoi? Nous le découvrirons au fil des pages. Ainsi,  Li Jiaqi a développé un amour inconditionnel, pour ce père qui a épousé une paysanne défiant ainsi sa famille et n’a ensuite pensé qu’à fuir son foyer sans s’occuper ni de sa femme ni de sa fille. Adulte, sa vie sentimentale sera éternellement perturbée par le  besoin de se rapprocher d’un père idéalisé.

Cheng Gong,lui, n’a jamais quitté le village. Quand sa mère est partie, son père l’a confié à sa grand-mère, une femme autoritaire et méchante. Il a vécu entre sa tante aimante et son grand-père, réduit à l’état de légume dans une chambre de l’hôpital dont il était le directeur. C’est là qu’enfants, Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvaient.

En alternant les récits de Li Jiaqi et de Cheng Gong, aujourd’hui deux adultes en souffrance, lestés par le poids du passé de leur grand-père, Zhang Yueran nous dévoile lentement comment l’histoire du pays a brisé les relations entre ces deux familles.

«  C’était un secret, un secret d’avant nous, qui faisait obstacle entre nous. Nous vivions de la chasse comme certains animaux – la chasse au secret…Nous avancions au cœur de l’immense brume formée par le secret, nous pressions le pas en cadence dans l’ignorance, sans rien distinguer de la route devant nous ni même savoir où nous allions. »

Cette phrase illustre bien le climat de ce roman. La neige omniprésente, lourde et froide. Les chambres de mourants, la tour des morts où enfants, Li Jiaqi et ses amis venaient se faire peur en découvrant des morceaux de ces criminels exécutés, réserve de cadavres pour l’université. La violence des rapports dans les couples, l’amitié mise à mal par les non-dits. Pour Li Jiaqi ou Cheng Gong, tout amour ne peut qu’être voué à l’échec.

Avec ce récit à deux voix, Zhang Yueran tourne autour de la détresse de deux jeunes adultes en quête d’identité. Chacun devra recomposer le passé auprès de ceux qui l’ont vécu, comprendre le secret tragique qui liait leurs grand-pères. A l’image de Li Jiaqi et Cheng Gong, la jeune génération doit assumer l’histoire de leurs ancêtres dans un pays troublé afin de pouvoir avancer dans leur propre vie.

Un roman plutôt sombre et lourd malgré une écriture fluide et une excellente traduction. Une belle découverte de la littérature chinoise.

 

 

 

Je reviendrai avec la pluie – Takuji Ichikawa

Titre : Je reviendrai avec la pluie
Auteur : Takuji Ichikawa
Littérature japonaise
Titre original : Ima, ai ni yukimasu
Traducteur : Mathilde Bouhon
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 321
Date de parution : 15 février 2012

 

Les japonais de religion shinto-bouddhiste ont une vision particulière de la mort. Le bouddhisme la considère non pas comme la fin de la vie mais la fin de l’incarnation. La religion shintoïste amène de la sagesse et de la sérénité à ce passage de la vie à la mort, acceptant la superstition d’esprits et de fantômes. Les morts continuent à vivre quelque part tant qu’un vivant pense à eux.

C’est ce qu’inculque Takumi à son fils de six ans, Yûji. Mio, sa maman est désormais sur la planète Archevie, la planète archive « où toutes les personnes contenues dans le cœur des habitants de ce monde se réunissent pour vivre. Tant qu’il reste quelqu’un pour penser à une personne, celle-ci continue d’y résider. »

Depuis le décès de Mio, il y a un an, Takumi mène une vie sans joie. Atteint d’une « anomalie au cerveau« , il ne peut voyager, aller au cinéma, prendre un ascenseur, se rappeler les choses simples de la vie. Il fait son travail mécaniquement dans un cabinet juridique, se promène en forêt avec Yûji qui ramasse des boulons près de l’ancienne usine, discute au parc avec le vieux Nombre.

Lors d’une balade en forêt, le père et l’enfant voient Mio, ou son fantôme. Heureux, ils la ramènent à la maison. Elle lui avait promis de revenir au début de la saison des pluies pour voir comment ses deux amours s’en sortaient sans elle. Mio n’a plus aucun souvenir, ni aucune expérience.

Poco poco, Takumi lui rencontre leur vie depuis leur rencontre alors qu’ils n’étaient que deux adolescents jusqu’à sa mort brutale. Pendant six semaines, le couple revit cette belle histoire d’amour sous l’œil de Yûji, qui peut enfin entendre qu’il n’est pas responsable de la mort de sa mère. Les amants se redécouvrent avec une infinie tendresse, avec la même lenteur et la même pudeur.

 » Tout bien considéré, il peut sembler comique pour un couple, après six ans de vie commune, de rougir au simple fait de se donner la main… »

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit mais surtout une infinie douceur. Nous sommes au cœur de cette littérature japonaise d’où émanent simplicité, évidence et poésie avec des personnages profondément humains, sensibles à la nature, au surnaturel.

Le dénouement, étonnant, donne une dimension supplémentaire au récit. Ce roman sentimental qui évoque la difficulté de la séparation et la mémoire nous questionne sur le sens d’une vie. Serions-nous prêts à revivre un amour pur même si c’est au prix d’une vie éphémère?

 » Avec ce souvenir enfoui dans mon cœur, jamais je n’aurai pu supporter une autre vie. »

Je remercie Lisa (Petit pingouin vert)  de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune.

Confiteor – Jaume Cabré

Titre : Confiteor
Auteur : Jaume cabré
Littérature catalane
Titre original : Jo confesso
Traducteur : Edmond Raillard
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 784
Date de parution : Septembre 2013

 

Acheté à sa parution en 2013, il a fallu une lecture commune et un confinement pour oser m’attaquer à ce roman que bon nombre qualifiait de chef-d’œuvre.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre aujourd’hui dans la littérature contemporaine?

Le roman doit surprendre le lecteur, à la fois sur le fond et la forme, l’inciter à la réflexion par le sujet et l’exigence, susciter le besoin d’y revenir, d’approfondir.

Confiteor est un livre exigeant qui déroute avant tout  par son style. L’auteur choisit parfois de croiser plusieurs temporalités dans un même flux, un même  paragraphe. Déstabilisée, je parvenais toutefois à discerner les enchevêtrements. Parfois, je l’avoue, en relisant le passage insolite. Pourquoi utiliser cet artifice? L’auteur a choisi de relier des évènements distants historiquement pour représenter le Mal  au travers des siècles avec notamment les périodes de l’Inquisition et de la Shoah. Le destin d’un violon sert de fil conducteur.

Nous suivons le Vial, depuis la  recherche de son bois près du monastère Sant Pere del Burgal par Joachim de Pardac, sa confection en 1764 par Lorenzo Storioni, son passage de vendeurs en acheteurs jusqu’au vol dans un camp de concentration et son achat bien plus tard par Felix Ardevol, un collectionneur impénitent.

L’autre point clé d’un grand roman est le  personnage. Adria Ardevol est un sexagénaire rattrapé par la maladie d’Alzheimer. Avant de tout oublier, il se confesse, et remet un manuscrit à son meilleur ami, Bernat. C’est un double manuscrit. Au recto, l’histoire de sa vie. Au verso, l’histoire du Mal.

Enfant, Adria Ardevol souffrait d’une solitude poisseuse, poussé par ses parents rigoristes vers l’excellence. Sa  mère le voulait virtuose, son père engageait moult professeurs afin de lui apprendre des dizaines de langues. Son seul refuge se trouvait auprès des figurines de Carson et d’Aigle noir et de son ami Bernat rencontré aux cours de violon. Cette enfance solitaire sombre dans l’horreur de la culpabilité lorsque son père se fait assassiner lors d’une transaction douteuse avec le violon.

Dans la vie de l’homme, il y a toujours un retour aux origines. Lorsqu’Adria rencontre Sara, l’amour de sa vie, il ne se doute pas qu’elle va le ramener au passé de son père.

Le dernier point clé d’un chef-d’œuvre me semble être la capacité à faire réfléchir sur un sujet universel. C’est ici le Mal, la faiblesse humaine et l’inaction d’un Dieu face aux fléaux.

« Le mal. Pourquoi ton Dieu le permet-il? Il n’évite pas le mal :il se contente de punir le méchant par le feu éternel. Pourquoi n’évite-il pas le mal? »

Mais au milieu de tout cela,  il y a aussi l’Art, l’amitié  réciproque avec Bernat et l’amour pour Sara.

En lisant Confiteor, j’ai pensé au roman de Mathias Enard, Boussole. Il y a cette même érudition et cette valeur de l’amitié et de l’amour unique. D’ailleurs, lors d’un entretien pour le magazine lire en 2013, Jaume Cabré a cité Mathias Enard pour son roman Rue des voleurs. Je ne doute pas un seul instant qu’il ait ensuite lu et apprécié Boussole. De la littérature qui demande concentration et réflexion mais qui laisse une empreinte éternelle dans l’esprit du lecteur.

Participants à cette lecture commune : Mumu dans le bocage, Mes pages versicolores, MissMolko1s, Lire à tout prix., Mathilde Cotton

La couleur de la peau – Ramón Díaz-Eterovic

Titre : La couleur de la peau
Auteur : Ramón Díaz-Eterovic
Littérature chilienne
Titre original : El color de la piel
Traducteur : Bertille Hausberg
Nombre de pages : 231
Date de parution : 30 avril 2008

Hérédia, détective privé et héros récurrent des romans de Ramón Diaz-Eterovic, nous plonge avec cette enquête au coeur de Santiago du Chili. De nombreux péruviens viennent y chercher du travail mais vont souvent grossir les squats et les rues d’une ville où ils sont très mal vus par les chiliens.

« Les Péruviens viennent au Chili en croyant que c’est le paradis, mais c’est une erreur. »

Hérédia, homme désabusé au grand coeur, défend Mendez, un péruvien agressé par des chiliens dans un bar. Quelques jours plus tard, Mendez lui ramène son compatriote Roberto Coiro qui est à la recherche de son jeune frère, Alberto, disparu depuis peu.

Très vite, avec l’aide d’un vieux clochard, Hérédia retrouve la trace d’Alberto et son corps dans une vieille maison abandonnée. La mort du clochard le pousse à rechercher les responsables de ces crimes odieux. Aidé par l’inspecteur Cardoza, il se retrouve sur la piste de mafieux engagés dans les tripots clandestins et le trafic de cocaïne.

Au coeur de ce monde glauque et violent, de cette société sans pitié, quelques belles rencontres donnent de l’espoir au détective cinquantenaire désabusé et profondément humain. Hérédia a le goût pour les causes perdues, la poésie, la littérature, le cinéma et le jazz. Ses amis lui sont fidèles, comme Anselmo, le propriétaire du kiosque à journaux, ancien jockey toujours prêt à lui filer un tuyau pour gagner un peu d’argent au PMU. Car le détective au grand coeur rechigne toujours à se faire payer pour son travail. C’est un incorrigible sentimental qui tient des conversations avec son chat et devient un adolescent timide face à la jeune et belle Violeta.

« Rien de nouveau sinon la stupidité vieille comme le monde de croire qu’un nom, la grosseur d’un portefeuille ou la race fait de vous un être supérieur. »

Le caractère du personnage et l’atmosphère d’une ville que l’auteur nous dépeint avec ses turpitudes font toute la grandeur d’un roman où l’enquête présente un moindre intérêt.

Retrouvez ici l’avis de Mimi

Le meurtre du commandeur 2 – Haruki Murakami

Titre : Le meurtre du commandeur, la métamorphose se déplace
Auteur : Haruki Murakami
Littérature japonaise
Titre original : Kishidanchô goroshi
Traducteur : Hélène Morita et Tomoko Oono
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 473
Date de parution : 11 octobre 2018

 

 » J’aime les choses que je vois. Et autant celle que je ne vois pas. »

Ainsi commence le second volume du roman d’Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur.

Le narrateur poursuit ses tableaux en cours, cherchant toujours une nouvelle forme d’art. Tomohiko Amada, le propriétaire de la maison, peintre aujourd’hui alité dans un centre de santé, a fait de sa dernière œuvre,  Le meurtre du commandeur, une toile  expiatoire. Le narrateur doit livrer la sienne.

Mais son environnement est de plus en plus mystérieux. Le vieux peintre  et son histoire le hantent. Il en apprend davantage sur son passé. Son jeune frère a participé au sac de Nankin en 1937, un massacre qui l’a ensuite conduit au suicide.

Ce second tome est particulièrement addictif et rythmé  avec les disparitions concomitantes de Marié ( la jeune voisine qui serait la fille du riche et farfelu Wataru Menshiki) et du narrateur.

Le narrateur plonge dans le monde des métaphores. Le chemin le pousse à faire revivre la scène du tableau La meurtre du commandeur. Un chemin nécessaire pour sauver Marié, un chemin qui le conduit aussi vers la connaissance profonde de son être.

«  Dans cette vie, il y a beaucoup de choses que nous ne parvenons pas à expliquer, et il y en a aussi un certain nombre que nous ne DEVONS pas chercher à expliquer. »

Haruki Murakami, en nous plongeant dans l’onirisme, laisse une large part d’interprétation au lecteur.

Les secrets, les blessures, les désillusions lestent notre pensée. La solitude de l’artiste incite alors à la création libératrice.

 » Depuis le tout début, j’ai voulu faire apparaître dans mes peintures ce dont je suis en quête mais que je ne peux pas obtenir dans la réalité. »

Le meurtre du commandeur est avant tout un grand roman sur la démarche créative, sur l’inspiration puisée dans les blessures de l’existence. Avec sa patte si particulière, l’auteur crée un roman onirique, sensible, marqué par des personnages énigmatiques. L’auteur est aussi un écrivain politique et il n’hésite pas à insérer dans son conte les moments marquants de l’Histoire du Japon. Juste une simple touche qui suffit pourtant à comprendre le passé du pays et son impact sur les mémoires.

Ne ratez pas la chronique d’Ingannmic qui m’a accompagnée pour cette lecture .
Vous pouvez retrouver ici la chronique du premier tome

 

Le volontaire – Salvatore Scibona

Titre : Le volontaire
Auteur : Salvatore Scibona
Littérature américaine
Titre original : The volunteer
Traducteur : Eric Chédaille
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 448
Date de parution : 9 janvier 2020

Son premier roman, La fin, a fait partie des finalistes du National Book Award en 2010. Salvatore Scibona propose ici un roman dense, lyrique couvrant trois générations, un roman sur la quête d’identité et les relations filiales, un roman largement plébiscité par la presse américaine. S’inscrivant dans une Amérique marquée par les engagements militaires, les communautés marginales, les désillusions personnelles, ce roman est celui de la perte. Perte d’identité, perte de valeurs, perte de repères.

En 2010, un jeune enfant de cinq ans au langage incompréhensible est trouvé errant seul dans l’aéroport de Hambourg. Baptisé Willy par un prêtre qui devient son seul confident, le jeune garçon sera hébergé dans un foyer pour enfants. Nous, lecteur, savons que son père Elroy Heflin, ancien repris de justice et militaire américain plutôt violent, l’a laissé là dans les toilettes de l’aéroport. A la demande de la mère, une serveuse d’un bar de Riga, Elroy était allé chercher son fils en Lettonie. Pourquoi l’avoir abandonné ?

De retour aux Etats-Unis, Elroy ne dira rien à Tilly, son tuteur légal. De ce constat, l’auteur nous emmène dans le passé de Tilly, alias Le volontaire. Né Vollie Frade, cet homme, engagé plusieurs fois volontairement dans les Marines, a été convoyeur au Vietnam. Cette partie du roman, assez déstabilisante, laisse place à la violence de cette guerre atroce. Mais c’est sur la seconde partie de son engagement que Vollie va perdre son identité. Envoyé secrètement au Cambodge, il sera capturé et enfermé plus d’un an dans un tunnel. A sa libération, Lorch, un étrange personnage lui propose une nouvelle identité contre une mission d’espionnage à New York.

« Je suis une boulette que vous avez commise. Vous voulez m’écarter du paysage jusqu’à ce que je ne puisse plus vous causer le moindre ennui. Moi aussi, je veux dégager

Vollie Frade veut disparaître, oublier ses origines, ses traumatismes de guerre. Il devient Dwight Elliot Tilly. Lorsque sa mission d’espionnage tourne mal, il disparaît vers le Nouveau- Mexique, là où son seul ami avait monté une ferme. Mais il n’y trouve que Louisa et un gamin nommé Elroy. L’endroit était en fait une communauté hippie. Personne ne sait qui est vraiment le père d’Elroy.

Louisa et Tilly se marient, deviennent les tuteurs d’Elroy afin de pouvoir l’inscrire à l’école. Lorsque Tilly rattrapé par son passé s’enfuit, l’enfant sans figure paternelle devient violent. Après un séjour en prison, il s’engage lui aussi dans l’armée.

Ces parcours de vie marqués par la violence d’une Amérique puissante mais engagée à tuer militairement expliquent l’isolement, la marginalisation d’êtres dépourvus de stabilité affective. De génération en génération, les dégâts se transmettent et s’amplifient. Quel avenir Willy peut-il espérer ?

Le volontaire est un roman particulièrement dense, typiquement américain. Les personnages semblent être les marionnettes de l’ambition politique d’un pays. On trouve chez Vollie Frade une espèce d’insouciance, de naïveté au milieu des combats. Un décalage qui intensifie l’absurdité et la violence des guerres. Des guerres qui tuent sur les zones lointaines mais détruisent malicieusement mais sûrement les rescapés.

Malgré les critiques dithyrambiques de la presse américaine auxquelles je reconnais la justesse quant au style et l’ambition de l’écrivain, je me suis parfois perdue dans ce roman. Partir de l’abandon d’un enfant pour remonter sur la perte d’identité, de valeurs pour une certaine jeunesse américaine engagée dans les conflits ou les courants de pensée apocalyptique est un cheminement compréhensible mais tortueux.

Toutes ces vies jamais vécues – Anuradha Roy

Titre : Toutes ces vies jamais vécues
Auteur : Anuradha Roy
Lettres indiennes
Titre original : All the lives we never lived
Traducteur : Myriam Bellehigue
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 mars 2020

En 1927, contrairement  aux principes d’éducation réservées aux filles, Agni Sen, pressentant un talent artistique chez sa fille, Gayatri, l’emmène en voyage à Bali. Ils embarquent sur un bateau qui de Madras part vers Singapour, faisant la connaissance du poète Rabindranath Tagore. Ensuite, ils font route vers Bali, où sur un lac, Gayatri fait la connaissance de Walter Spies, un peintre allemand.

Quelques jours après leur retour, Agni Sen meurt. Gayatri, dix-neuf ans, est contrainte d’épouser Nek Chand, un anglo-indien de trente-trois ans, ancien élève d’Agni Sen. Homme droit, voué à la nation, il ne tolère pas les passions artistiques et frivoles de sa femme. Très vite, Gayatri se sent en cage. L’arrivée de Walter Spies et de Beryl de Zoete vient rallumer la flamme artistique de Gayatri. Alors que son fils, Mychkine n’a que neuf ans, Gayatri quitte le domicile familial pour suivre Walter à Bali.

« La vie de mes parents était secouée de crises du fait de leur opposition systématique au sujet de ce qu’il convenait de penser ou de faire, de leurs définitions antagonistes du nécessaire et du superflu ou en ore de la liberté et de l’oppression

Mychkyne, soixante après, paysagiste retraité, nous confie les souvenirs de cette époque, souvenirs toujours un peu déformés par la mémoire, souvenirs partiels de ce qu’il en a compris à neuf ans. Un paquet venu du Canada donne pourtant un autre point de vue à cette histoire. Ce sont les lettres de Gayatri écrites à son amie Lisa, des lettres où la jeune femme lève le voile sur ses sentiments, parle de son fils et de sa vie à Bali.

Souvenirs, lettres, la construction de ce roman qui mêle personnages réels et fictifs est parfois pesante. Mais ce qu’il en ressort finalement est particulièrement attractif. Gayatri est le symbole de ces femmes qui ne peuvent résister à l’appel de leur art. J’ai particulièrement aimé découvrir quelques facettes de la vie de Walter Spies. Né en Allemagne en 1895, ce peintre et musicien homosexuel a consacré sa vie à l’art balinais. Plusieurs fois interné pour ses origines, l’homme garde un optimisme lié à la contemplation de la nature, à la découverte de formes d’art.

« Rabindranath Tagore avait conscience qu’il existe, indépendamment de la sphère éphémère des hommes, un monde plus vaste, plus profond et chargé de davantage de sens. J’y suis moi aussi sensible, comme ma mère avant moi. »

Ce septième sens particulier relie Mychkine à sa mère, Gayatri à Walter Spies.

« Il incarnait tout ce que mon corps, mon esprit et mon âme réclamaient depuis la mort de mon père – ce n’est pas seulement que j’ai enfin trouvé des gens qui le comprennent, c’est l’intégrité de mon être qui a été restaurée. Comme si toutes les possibilités de la vie avaient été enfermées derrière une porte qui s’ouvrait enfin. »

Des personnages proches de l’art, de la nature et des animaux. Peut-être incapables de comprendre les rivalités de pays en guerre. Même si l’Inde et Bali sont à des milliers de kilomètres du conflit de la seconde guerre mondiale, la colonisation les implique malgré eux.

«  Nous sommes de simples feuilles ballottées par la tempête. »

Ce roman n’est pas une lecture facile parce que la mémoire n’est pas un fil continu, une pensée fluide. Elle divague, se perd, s’enrichit. Mychkine évoque d’autres personnages, ses amis, son grand-père. Toute la richesse de son enfance et parfois des bribes de sa vie d’adulte et actuelle. Autant de personnages secondaires dignes d’intérêt.
La partie épistolaire est condensée, apportant un autre point de vue, une forme de compréhension des décisions de Gayatri. Le lecteur doit intégrer l’ensemble pour faire ressortir l’essentiel.

Mais l’ensemble donne un roman passionnant mêlant la grande histoire, le drame familial et intime, la belle nature balinaise, et surtout la découverte d’un artiste, Walter Spies. Un artiste fascinant que je ne connaissais pas et dont les bribes de vie ici racontées m’incitent à mieux connaître son engagement pour l’art et pour la nature.