Beautiful boy – Tom Barbash

Titre : Beautiful boy
Auteur : Tom Barbash
Littérature américaine
Titre original : The Dakota Winters
Traducteur : Hélène Fournier
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 402
Date de parution : 1 octobre 2020

 

En janvier 1980, Anton Winter revient à New-York après treize mois passés au Gabon en mission humanitaire au sein de Peace Corps. Atteint de paludisme, il a failli y perdre la vie. Il s’installe avec ses parents, frère et soeur dans l’appartement familial du fameux Dakota Building.

Buddy, le père, a connu le succès en animant un show télé jusqu’en 1978, date à laquelle  il a pété les plombs en plein direct. Il est alors parti sur les routes, abandonnant quelques mois sa famille. Sa dépression laisse des marques psychologiques et financières sur l’ensemble de la famille.

« Les parents sont censés être des points  de repère fixes, pas des peintures abstraites

Depuis, Buddy espère renouer avec la popularité mais la profession ne lui fait plus confiance.
Emily, la mère, ancienne actrice, se mobilise pour la campagne à l’investiture démocrate de Ted Kennedy.
Kip, le plus jeune fils, tente de trouver sa place en se démenant sur les tournois de tennis.
Rachel, la fille , vit son amour pour un jeune policier.
Seul Anton, qui se retrouve dans la même situation, en convalescence et au chômage, peut venir en aide à son père. C’est d’ailleurs ce qu’il a toujours fait, même avant son départ en Afrique. Mais n’est-il pas temps pour lui de penser à son avenir plutôt que de soutenir son père?

« Tu te dis que c’est tout à fait toi, que tu vas passer ta vie à tenir la main de ton père et à lui torcher le derrière, et tu crains que le jour où il sera sur son lit de mort, tu sois encore en train de rire de ses blagues, de lui dire qu’il était incroyable, et de lui rappeler le jour où Orson Welles, invité sur le plateau, avait dit un truc magnifique, et ce ne sera pas faux, son émission était vraiment incroyable, mais où sera la tienne? te demanderas-tu. Quelle putain d’existence auras-tu vécue et, devenu vieux, te réveilleras-tu  un jour pour t’apercevoir que tu auras passé ta vie à cultiver le rêve défraîchi de quelqu’un d’autre

Tom Barbash construit son roman en partageant des moments familiaux, des activités culturelles et sportives des uns avec les autres. Nous rencontrons des sportifs lors des Jeux Olympiques à Lake Placid, vibrons avec John Lennon lors d’une traversée tempétueuse en voilier, suivons réflexions sur les films ou livres découverts, partageons les rencontres pour le futur projet d’émission de Teddy sur la chaîne CBS. Des moments de vie, intenses, chargés des ombres du passé qui façonnent leurs vies actuelles.

L’auteur garde en demi-teinte cette idée que la célébrité donne des avantages , des relations mais ressemble à une malédiction, vous mettant en cage tel un animal au zoo. Et pourtant, il vous est souvent impossible d’y renoncer, d’accepter de retomber dans l’anonymat.

« Les gens nous privent d’espace, nous traquent, alors un jour on cherche à s’échapper, on se risque à sortir la tête dehors et du coup, ils nous dévisagent, nous aiguillonnent, nous jugent. »

En ce sens, le Dakota building est un emblème du microcosme de stars riches et célèbres. Y vivent d’ailleurs John Lennon et Yoko Ono, voisins et amis des Winter. Là aussi s’ouvre une porte particulièrement intéressante sur la vie d’un ancien membre des Beatles avec l’ésotérique Yoko, un moment où John retrouve le goût d’écrire un nouvel et dernier album.

Tom Barbash ne mise pas sur un récit classique autour d’une relation entre un père et son fils. Ce sont plutôt des éclats de vie qui illustrent le New-York des années 80, les rêves et cauchemars de la célébrité , les liens humains d’une famille et d’une communauté. Ce n’est pas un roman dont vous sortez avec une histoire en tête mais plutôt avec des lueurs ou des points d’ombre qui font une vie, une époque. Et surtout avec une fascination pour le Dakota building et son hôte emblématique, John Lennon.

Le monde des Abberley – Robert Goddard

Titre : Le monde des Abberley
Auteur : Robert Goddard
Littérature anglaise
Titre original : Hand in glove
Traducteur : Claude et Jean Demanuelli
Editeur : Sonatine
Nombre de pages : 638
Date de parution : 17 septembre 2020

 

Beatrix Abberley, quatre-vingt-cinq ans est tuée dans le hall de son cottage, assommée avec un chandelier par un mystérieux visiteur qu’elle semblait pourtant connaître ou attendre. Dans cette partie de Cluedo, il va donc falloir trouver qui est l’assassin et surtout quel est le mobile de ce crime?

Très vite les soupçons se portent sun Colin Fairfax, un antiquaire un peu véreux venu, peu de temps avant, rencontrer la vieille dame afin d’acquérir sa collection  d’objets précieux en marqueterie du Tunbridge Ware. Une collection que la police retrouve bien vite dans l’arrière boutique de l’antiquaire. Un peu trop facile pour être vrai. Mais tant que la police tient un coupable, surtout connu pour sa malhonnêteté, inutile d’aller chercher plus loin.

Toutefois, Derek, le frère de Colin, croit aux cris d’innocence de son frère. Au risque de perdre son emploi et ses économies , il n’abandonnera pas son frère. Et pour cela, il tente de rallier à sa quête, Charlotte Ladram, la nièce de Beatrix.

Charlotte est la fille de Tristram Abberley, le frère de Beatrix, un poète mort lors de la guerre d’Espagne. En mourant, Tristram laisse sa femme, sa fille, son fils d’un premier mariage, Maurice Abberley et de nombreux recueils de poèmes dont la famille retirera longtemps de conséquents droits d’auteur.

Une vieille amie de Beatrix apprend à Charlotte que sa tante lui  avait demandé d’envoyer à sa mort des courriers à quatre personnes. Elle ne devait pas les ouvrir ni regarder les adresses. L’une était sans au un doute adressée à la femme de Maurice. Mais qui était les destinataires au Pays de Galles, à New-York et à Paris?

Charlotte mène l’enquête d’autant plus avidement et dangereusement quand un second meurtre et un enlèvement viennent prouver que cette affaire dépasse largement le vol de quelques objets. Avec Derek, elle supplante la police, persuadée d’être bien plus efficace pour résoudre ce mystère familial qui l’entraînera en Espagne.

« Leur guerre civile a sécrété une sorte de poison qui nous atteint aujourd’hui encore, cinquante ans plus tard

C’est ma première lecture de Robert Goddard et je découvre une enquête bien menée pleine de rebondissements. En commençant ce roman, je ne m’attendais pas à ce que l’auteur m’emmène aussi loin pour identifier le mobile du crime. Si c’est une lecture facile et agréable, pour moi, cela ne dépasse pas le divertissement.

Je remercie Babelio et les Éditions Sonatine pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse critique Mauvais Genres.

 

 

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Apprendre à parler avec les plantes – Marta Orriols

Titre  : Apprendre à parler avec les plantes
Auteur : Marta Orriols
Littérature catalane
Titre original : Aprendre a parlar amb les plantes
Traducteur : Eric Reyes Roher
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 256
Date de parution : 1 octobre 2020

 

L’année de la pensée magique , superbe récit sans pathos de Joan Didion, inspire de nombreux auteurs. Mais nous ne sommes pas ici sur une fade version catalane, même si nous suivons Paula Cid, médecin en néonatologie de quarante-deux ans, pendant une année après le deuil de Mauro, son compagnon.

L’originalité de ce récit tient en la dualité de la perte. Quelques heures avant sa mort dans un accident de la route, Mauro déjeunait avec Paula pour lui annoncer qu’il la  quittait pour une autre femme. « La douleur d’une épouse est différente de celle d’une femme que l’on vient de quitter. »

Deux balles coup sur coup : la mort et le mensonge.

La mort, Paula l’a côtoyée dans son enfance. Sa mère est morte d’un cancer quand elle avait sept ans. Elle en garde une blessure, un refus de s’engager dans le mariage et de faire des enfants, au grand regret de Mauro. Les enfants, ce sont ceux de  son métier, ces prématurés qu’elle arrache à la mort.

Son père, ses collègues, la famille et les amis de Mauro la plaignent d’un deuil qu’elle ne ressent pas comme eux. L’abandon de Mauro, elle n’en parlera à personne, sauf à sa meilleure amie Lidia.

«  Je suis tellement repliée sur moi-même, ressassant mes plaidoyers intimes, que j’en perds de vue le monde. »

Au travail , elle devient agressive envers des collègues. Elle ne supporte plus la présence affective de son père. Elle même lutte contre son besoin de rester en vie, d’être désirée. Si elle prend un amant, est-ce par amour ou pour se prouver qu’elle peut encore plaire, pour se venger de Mauro?

Elle sait que la solution n’est pas de trouver l’amour mais de se reconstruire. Et cela ne peut se faire qu’en affrontant la trahison de Mauro.

J’ai lu de nombreux livres sur le deuil avec chaque fois une appréhension. En lisant la chronique de Mumu, je craignais de lire une énième histoire de deuil et de reconstruction. Mais je me suis sentie proche de Paula. J’ai compris sa souffrance devant la trahison et sa frustration face à un dialogue devenu impossible.
Le roman commence avec l’accident de Mauro et le sauvetage de Mahavir, un prématuré que Paula tire du néant à force de caresses et de mots doux. En miroir, après un an de deuil, Paula doit laisser partir un prématuré de vingt-sept semaines. J’ai aimé cette image qui illustre le parcours de Paula, l’acceptation du deuil.
Le parcours est long et difficile mais en un an les plantes du balcon, celles que Mauro entretenaient avec amour, peuvent enfin refleurir.

Sans un réconfort tactile, il ne peut y avoir de développement physique et émotionnel complet.

Marta Orriols analyse avec précision les sentiments de son personnage. L’écriture est belle et le style très fluide. L’auteur soigne son environnement avec de belles descriptions de lieux, de souvenirs et des personnages secondaires peu présents mais rayonnants. Une lecture qui a  su me toucher.

 

La capture – Mary Costello

Titre : La capture
Auteur : Mary Costello
Littérature irlandaise
Titre original : The river capture
Traducteur : Madeleine Nasalik
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Luke O’Brien, enseignant de trente-quatre ans, prend un congé longue durée pour écrire un livre sur son auteur préféré, James Joyce. Il s’installe dans la demeure familiale, Ardboe house, dans le comté de Waterford. Quelques années auparavant, il y était déjà revenu pour accompagner Josie, sa tante préférée dans ses derniers combats contre le cancer. Josie, épileptique, traumatisée dans l’enfance par la mort de sa sœur puis par celle de son père, était un personnage un peu fou qui voyait le monde à travers un prisme différent des autres. Luke lui ressemble un peu, avec son refus de se plier aux normes comme Léopold Bloom, l’anti-héros du roman Ulysse de James Joyce.

Aujourd’hui, Luke n’ plus que sa tante Ellen, une vieille fille qui a travaillé toute sa vie aux États-Unis comme gouvernante d’une riche famille. Mais il rencontre Ruth Mulvey, une jeune divorcée, fille du pays travaillant désormais à Dublin comme assistante sociale. Ils ont la même passion pour les animaux. Le récit comporte de belles pages sur la sensibilisation à la cause animale.

Ruth, quelque peu désemparée par la bisexualité de Luke, s’attache tout de même à cet homme anticonformiste.

Je n’aime pas cataloguer les genres, ni faire rentrer le désir dans des cases.

Il y a une ambiance très particulière dans ce roman, un mystère très irlandais autour de secrets de famille. Luke est un personnage assez entier, insaisissable. Proche de son environnement, de sa famille, hanté par l’univers de James Joyce et les secrets de ses tantes, il est un curieux mélange de modernité et de tradition.

J’ai retrouvé dans ce texte, comme dans le roman de Camille Laurens, Fille, une très belle affirmation de l’homosexualité.

On aime une personne, pas une chose, pas un sexe.

La capture est un roman multiple qui mêle plusieurs histoires d’amour, actuelles et anciennes, et une réflexion sur les thèmes de l’œuvre de James Joyce. Tout cela dans l’ambiance mystérieuse des paysages irlandais.

Tous nos noms – Dinaw Mengestu

Titre : Tous nos noms
Auteur : Dinaw Mengestu
Littérature américaine
Titre original : All our names
Traducteur : Michèle Albaret-Maatsch
Éditeur :Albin Michel
Nombre de pages : 336
Date de parution : 19 août 2015

 

«  Deux êtres ne se seront jamais aimés autant que nous. »

Dans le troisième roman de Dinaw Mengestu, cette phrase peut s’appliquer à l’amitié de deux jeunes hommes qui ont quitté leur village pour venir étudier à la Capitale ou à l’amour d’une jeune américaine et d’un exilé ougandais.

C’est en alternant les récits d’Isaac et d’Helen, deux jeunes gens d’origine et de culture différentes, que nous découvrons la violence de la révolution en Ouganda et les difficultés d’intégration d’un jeune noir dans le Midwest, plus vraiment ségrégationniste mais encore bien raciste.

Le narrateur, passionné de romans anglais, quitte son village pour rejoindre l’université de Kampala, espérant rencontrer de grands écrivains. Il y rencontre Isaac, un jeune homme rêvant de se faire une place dans ce pays qui a vu mourir ses parents dans les combats juste avant l’Indépendance. Tous deux pauvres, ils habitent dans les bidonvilles et rôdent autour de l’université espérant s’y faire admettre. Mais  les étudiants sont surtout des fils de famille aisée.

Isaac est rusé et sait se faire remarquer. Il devient le protégé de Joseph, le propriétaire du café Flamingo. Après des études en Angleterre, Joseph est revenu en son pays pour mener la révolution contre le pouvoir en place. Si Isaac s’engage sans aucun scrupule dans cette lutte, D., le jeune narrateur auquel Isaac donne tous les noms, y compris le sien, ne trouve pas dans ce combat violent ses rêves de liberté.

En parallèle, nous écoutons Helen, une assistante sociale des services luthériens de Laurel, une petite ville du Midwest. Elle est chargée de conseiller Isaac, un ougandais, tout juste débarqué aux Etats-Unis. Elle tombe amoureuse de ce garçon qui parle peu de lui. Leur idylle doit rester secrète, mais Helen rêve de la vivre au grand jour. Ses tentatives sont cuisantes pour le jeune immigré.

« Maintenant, tu sais. C’est comme ça qu’ils te brisent, lentement, en petits morceaux

L’auteur alterne de manière très équilibrée le récit aux Etats-Unis et le récit antérieur en Ouganda. Le roman prend un nouveau rythme quand Helen soupçonne un secret dans la vie d’Isaac, alors qu’en parallèle le récit du jeune homme en Ouganda devient plus violent. Jusqu’à ce que les deux parties se rejoignent levant le flou maintenu à dessein sur le passé et l’identité du jeune exilé.

Un double roman, bien mené par une alternance qui dévoile peu à peu l’identité des personnages, centré sur les mouvements politiques et révolutionnaires dans l’Afrique des années 70 et sur la difficulté de l’exil et de l’intégration dans une Amérique tout juste sortie de la ségrégation.

Nickel boys – Colson Whitehead

Titre : Nickel boys
Auteur : Colson  Whitehead
Littérature américaine
Titre original : The Nickel boys
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages :
Date de parution :

 

La parution de la version française du nouveau roman de Colson Whitehead, deux fois primé par le Prix Pulitzer, ne pouvait pas mieux tomber. En nous racontant l’histoire d’Elwood Curtis dans l’Amérique ségrégationniste des années 60, l’auteur écrit un roman essentiel pour éprouver ce que produit le racisme sur un jeune Noir américain. Malheureusement, le mouvement Black Lives Matter nous rappelle combien ce sujet est toujours d’actualité. C’est d’ailleurs un événement récent qui a inspiré ce roman à Colson Whitehead. En 2014, un article de presse annonçait que des restes humains avaient été retrouvés dans un cimetière clandestin de l’établissement  Dozier School for boys fermé en 2011.

Elwood Curtis est un jeune garçon intelligent et poli, élevé par une grand-mère aimante mais stricte depuis la fuite de ses parents. Pour le Noël de l’année 1962, Harriet lui offre le disque du discours de Martin Luther King à Zion Hill.

 

«  Le crépitement de la vérité.
Ils n’avaient pas la télé, mais les discours du révérend King étaient des tableaux si vivants – narrant tout ce qui avait été et tout ce que serait l’homme noir- que le disque valait presque la télévision. »

Elwood s’y retrouve parfaitement. Surtout lorsque le révérend explique à sa fille qui rêvait d’aller à Fun Town, un parc d’attractions à Atlanta réservé aux Blancs qu’elle doit «  résister à la tentation de la haine et de l’amertume » et qu’elle vaut autant que ceux qui y vont. Malgré les preuves évidentes de racisme dans la ville de Tallahassee où il vit, Elwood veut croire qu’un jour il aura sa place dans la société.

Aussi quand son professeur d’histoire lui conseille d’aller suivre des cours à l’université Melvin Griggs, il croit en son avenir. En chemin, une fâcheuse méprise le conduit à la Nickel Academy, une école de redressement pour mineurs délinquants. Malgré le nom d’école et le cadre verdoyant, Elwood n’y apprendra que la haine et l’incapacité à pardonner malgré les discours du révérend qu’il se répète en boucle.

Car dans cette école, surtout dans les quartiers réservés aux élèves noirs, l’intelligence, le sérieux ne servent à rien. Pour gagner des points, il faut faire profil bas pour ne pas subir les morsures de la lanière de cuir au lieu-dit de la maison blanche.

« Dedans et dehors, c’est pareil, à part qu’ici on n’est pas obligés de faire semblant.« 

Directeur corrompu, responsables de maisons pervers et violents n’ont aucune pitié pour ces jeunes enfants noirs. Qui ira se soucier de la disparition d’un jeune noir sans famille?

« Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage à sueur en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir, de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps.« 

Dans cet enfer, les destins d’Elwood, l’idéaliste intelligent et de Jack Turner le petit délinquant cynique se lient. Leur amitié se renforce dans l’espoir d’une vengeance, d’une évasion. Mais peut-on réellement échapper à la Nickel Academy?

L’auteur ne cherche pas à romancer, à s’appesantir sur l’horreur mais s’applique à nous faire éprouver ce que peut ressentir le jeune Elwood. Malgré un récit linéaire, sans grandes envolées, Colson Whitehead tient son lecteur sur l’incertitude du destin d’Elwood. Et le mystère tiendra jusqu’au dénouement. La seule certitude est qu’en 2014, Millie pourra toujours dire :

 » ils nous traitent comme dessous-hommes dans notre propre pays. Ça ne change pas. Ça ne changera jamais.« 

Plus que le style, ce sont les sujets qui font des romans de Colson Whitehead des lectures essentielles.

 

Jazz à l’âme – William Melvin Kelley

Titre : Jazz à l’âme
Auteur : William Melvin Kelley
Littérature américaine
Titre original: A drop of patience
Traducteur : Eric Moreau
Éditeur : Delcourt
Nombre de pages : 224
Date de parution : 26 août 2020

Enfant aveugle, Ludlow Washington est confié à une institution dès l’âge de cinq ans. Abandonné par sa famille, il grandit en apprenant que l’on est toujours l’esclave de quelqu’un. Mais les dirigeants blancs de l’école lui apprennent aussi la musique. C’est à grâce à son don musical qu’il peut quitter l’institut à seize ans tout en restant obligé de jouer pour l’orchestre de Bud Rodney jusqu’à sa majorité.

Jeune homme doué et ambitieux, son chemin est jalonné de belles rencontres. Tout d’abord, Hardie, le tromboniste de l’orchestre qui restera son meilleur ami, puis Etta-Sue, la fille de sa logeuse qui lui donnera son premier enfant et surtout, Inès Cunnigham, la grande chanteuse de jazz qui lancera sa carrière.

La cécité de Ludlow accentue son questionnement sur ce que cela représente physiquement d’être noir.

 » La vie hors du foyer était en tout point la même que dedans. Les gens au-dessus de vous s’acharnaient à vous rabaisser, et les gens au-dessous de vous s’évertuaient à vous tirer vers le bas. »

Ludlow a l’arrogance des génies. Il refuse la condition qu’on lui attribue. En musique, il ne peut s’astreindre à jouer les standards et préfère improviser, inspiré par son idole, Norman spencer. Il invente le jazz moderne.

 » il s’était mis à suggérer aux musiciens pendant les jam sessions, comment interpréter certains morceaux. Mais jamais il n’avait considéré cela comme la recherche d’un nouveau style, il tentait seulement de capter le son qu’il aimait. »

Il n’est pas homme à accepter de rentrer dans une case, celle qu’on lui attribue en fonction de sa couleur ou de son handicap. En amour aussi, il se démarque en tombant amoureux de Ragan, la fille d’un colonel.

 » S’il venait à comprendre un jour pourquoi il était tombé amoureux de Ragan, il ferait une découverte majeure sur lui-même. »

Mais le chemin qui mène à la compréhension de soi est parfois long et épineux, surtout quand l’enfance ne vous a pas permis de saisir les bonnes bases.

Pour avoir lu plusieurs romans sur la vie tortueuse de musiciens de jazz, j’ai eu moins d’affinités avec celui-ci. Je l’ai trouvé trop centré sur le personnage, pour lequel j’ai eu peu d’empathie, au détriment de la musique et de la cause noire.

Né en 1937, William Melvin Kelley est mort à New York, en 2017.

Impossible – Erri De Luca

Titre : Impossible
Auteur : Erri De Luca
Littérature italienne
Titre original : Impossibile
Traducteur : Danièle Valin
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

 » Impossible c’est la définition d’un évènement jusqu’au moment où il se produit. »

Le nouveau roman d’Erri de Luca se présente comme un huis-clos, un face à face entre un accusé et un jeune magistrat. Mais cette discussion passionnante s’ouvre aussi sur la montagne, lieu de l’accident, sur le passé pendant les années de plomb et sur la correspondance entre l’accusé et sa tendre compagne.

Le narrateur est un grimpeur aguerri. Ce jour-là, dans la vire de Bandiarac, il se retrouve derrière un autre montagnard qui se hâte pour ne pas être rattrapé. Jusqu’au moment où il doit signaler à la police la découverte du corps de cet homme dans une crevasse. Les soupçons se portent tout de suite sur lui. Effectivement, la victime n’est autre que son ancien ami, compagnon révolutionnaire pendant les années de plomb, devenu son pire ennemi suite à la dénonciation du groupe quarante ans plus tôt.

Le magistrat trop jeune pour vraiment comprendre ce temps périmé du XXe siècle, porte des jugements, accuse ouvertement le narrateur. Le débat entre les deux hommes est particulièrement passionnant.

 » Je n’ai rien contre ce magistrat. Avec moi, il tente un dialogue à la Socrate, il veut être l’accoucheur de la vérité. »

Le magistrat veut à la fois faire avouer au vieil homme son crime actuel mais aussi comprendre ce passé incompréhensible pour ceux qui sont venus après. Responsabilité individuelle ou collective. Réflexion sur la fraternité , sur l’engagement politique, sur le communisme. Finalement, le narrateur dévoile un peu de sa personnalité multiple dans une époque agitée. L’interrogatoire devient aussi une occasion de parler de lui, d’un passé qu’il n’aborde même pas avec sa femme à laquelle il écrit régulièrement depuis sa garde à vue.

Le narrateur est très respectueux des mots, la langue est une monnaie d’échange. Le magistrat utilise des ruses pour convaincre le grimpeur de s’accuser du meurtre de son ancien ami.

Impossible est une confrontation passionnante sur la justice et l’engagement politique, entre le révolutionnaire nostalgique et la jeune génération perplexe sur les combats d’une autre époque. Le dialogue est ponctué de bouffée d’air en pleine montagne, de souvenirs et de belles lettres d’un homme captif à sa femme.

Ohio – Stephen Markley

Titre : Ohio
Auteur : Stephen Markley
Littérature américaine
Titre original : Ohio
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 560
Date de parution : 19 août 2020

 

Le personnage principal du premier roman de Stephen Markley est sans aucun doute New Canaan, cette petite ville de l’Ohio. Dans le quart nord-est de cet état vivent surtout des Blancs de niveau social différent. La ville a changé à la fin des années quatre-vingt avec le départ des gros employeurs et l’arrivée de l’immigration. Lorsque Bill Ashcraft revient dans sa ville natale en 2013, il ne voit que des activités abandonnées, des portails rouillés et des maisons à vendre.

De ses jeunes années, il  ne lui reste qu’une photo prise en 2002 lors du bal du lycée avec tous ses amis, Rick Brinklan, Ben Harrington, Kaylyn, Lisa, Stacey Moore, Dan Eaton et Hailey Kowalczyk. C’était la période de l’insouciance, des amours, des sorties entre amis avec parfois quelques ragots douteux comme la circulation d’une cassette pornographique ou l’idée d’un meurtre qui n’a jamais existé. Les attentats du 11 septembre ont commencé à diviser cette petite bande, notamment Rick et Bill. Depuis, Rick Brinklan, engagé dans la guerre en Irak est mort au combat en 2007. Ben Harrington, chanteur, est  mort d’une overdose. Lisa a disparu.

Stephen Markley construit son roman en cinq parties. Chacune donne la parole à un ancien de la bande revenu à New Canaan un fameux soir de 2013, un soir où les ombres du passé vont refaire surface.
Nous commençons avec le retour de Bill Ashcraft, activiste et toxicomane, porteur d’un objet mystère interdit qu’il doit livrer à une personne de New Canaan. Pendant le déroulement de cette soirée où il rencontrera KayLyn, Bill nous fait part de faits du passé. Notamment sa divergence de vue avec Rick Brinklan.

« Rick était parti se battre dans une guerre inutile, une arnaque impérialiste bénéficiant à une petite élite, et il en avait payé le  prix.  »

Ce même soir, Stacey Moore revient à New Canaan à la demande de Bethany, la mère de Lisa. Elle redoute de rencontrer cette femme qui l’avait chassée en apprenant sa liaison avec sa fille. Aujourd’hui Bethany  n’a plus que Stacey pour tenter de retrouver Lisa qui envoie parfois des messages d’Asie. Elle en profite aussi pour déposer une lettre à son frère, un aumônier qui n’a jamais accepté l’homosexualité de sa sœur.

«  Ce sont les autres qui doivent se défaire de leurs peurs et de leurs préjugés. »

Dan Eaton revient voir Hailey ce même soir. Elle était l’amour de sa vie mais il a préféré s’engager pour une troisième mission en Irak plutôt que de la suivre. C’est à la guerre qu’il découvre la valeur de l’amitié. Si il perd un œil au combat, beaucoup y perdront la vie. Dans un livre sur l’Ohio pendant la guerre de sécession, il comprend cette phrase d’un général de l’Union.

«  A la vue de ces hommes morts tués par d’autres hommes, quelque chose l’avait quitté, une habitude de toujours qui n’était jamais revenue : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire. »

Nous parcourons ensuite les rues de New Canaan avec Tina Ross. Aujourd’hui vendeuse dans un Walmart de Van Wert, elle est mariée à un homme gentil qui la rend heureuse même si elle n’aime pas son physique. C’est peut-être grâce à lui que ce soir, elle est prête à affronter son passé. Adolescente, sa passion pour Todd Beaufort l’a poussée à accepter l’inacceptable.

«  Elle avait appris à concevoir tout cela comme la normalité. »

Larguée par cet être infâme, elle s’était vengée sur son corps en l’affamant et le scarifiant.

La dernière partie fait le lien entre tous les évènements, avec l’attentat d’une mosquée. Le roman est particulièrement bien construit, alternant présent et passé et cheminant astucieusement pour explorer tous les liens entre les personnages. Des personnages complexes, des jeunes qui rêvaient de prouesses sportives pour intégrer la meilleure université, qui vivaient l’insouciance de leurs amours avant que la réalité ne vienne exploser leurs vies.

Stephen Markley utilise tous les codes pour ferrer son lecteur. La réalité sociale et politique se niche sous les destins contrariés de jeunes américains. L’intrigue se cache sous les récits du passé de trentenaires désabusés. De l’âge insouciant où l’amour et l’amitié font loi à cette soirée de 2013, nous avons le temps de connaître toutes les facettes des personnages, comprenant ainsi aisément leur personnalité et leurs désillusions.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa pour la lecture de ce grand premier roman dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

 

 

Ce qui n’a pas de nom – Piedad Bonnett

Titre : Ce qui n’a pas de nom
Auteur : Piedad Bonnett
Littérature colombienne
Titre original : Lo que no tiene nombre
Traducteur : Amandine Py
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 144
date de parution : 7 septembre 2017

 

Le 14 mai 2011, Daniel, le fils de Piedad Bonnett et Rafael, se suicide en se jetant du toit de son immeuble à New-York. A vingt-huit ans, il avait repris des études à l’Université de Columbia.

Parce que la douleur s’apaise lorsqu’elle est partagée, Piedad Bonnett, professeur de littérature à Bogota et poétesse reconnue, veut avec ce récit « remuer les eaux troubles de ce puits, non pour y trouver la vérité, qui n’existe pas, mais dans l’espoir que les différents visages de Daniel apparaissent dans les reflets vacillants de sa sombre surface. »

Un tel récit est toujours douloureux, émouvant. Celui-ci m’a particulièrement touchée parce qu’il ne sombre pas dans le pathos et surtout parce qu’il aborde de manière très concrète la souffrance de la schizophrénie, une maladie mentale qui isole encore aujourd’hui trop de jeunes.

Daniel luttait depuis huit ans contre cette terrifiante maladie mentale. Détectée à la suite d’une première crise dépressive survenue après la prise d’un médicament contre l’acné, Daniel plongeait dans des phases paranoïaques à chaque changement ou rupture de traitement. Piedad explique particulièrement bien les délires et sentiments de son fils, les problèmes de suivi thérapeutique , les effets néfastes du traitement, la volonté de paraître normal malgré les voix dans sa tête, les facteurs aggravants.

Artiste doué, peintre, le jeune homme doute de son talent, craint la vacuité de telles études, l’impossibilité de vivre de ce métier.

 » Pouvons-nous, nous les mères, devenues si  accessoires quand nos enfants grandissent, les obliger à suivre les chemins que nous avions rêvés pour eux? »

Malgré plusieurs crises difficiles et une première tentative de suicide, pouvait-elle lui interdire d’aller à new-York suivre des études en architecture. Le stress est le premier déclencheur des formes de schizophrénie. Daniel peine à suivre certains cours, à trouver un stage, angoisse pour son mémoire de fin d’études.

 » Sans traitement, je ne suis plus moi. Sous traitement, je cesse d’être moi. »

En femme de lettres, Piedad s’est intéressée à de nombreux livres sur la maladie mentale, sur le suicide. Avec de nombreuses références littéraires, elle compose ici un récit à la fois intime et pertinent.