Autoportrait de Calcutta – Catherine Clément

Titre : Autoportrait de Calcutta

Auteur : Catherine Clément

Editeur : Seuil

Nombre de pages : 256

Date de parution : 6 mai 2021

Je suis Catherine Clément depuis ma lecture de son roman Le voyage de Théo, un des cinq livres que j’emmènerais sur une île déserte. Cette historienne, spécialiste de l’Inde, a une façon très romanesque de faire découvrir et apprécier l’Histoire.

Dans ce nouveau roman, elle donne la parole à une ville. C’est Calcutta, une des villes du monde à la plus forte densité de population, qui nous parle.

Je ne suis pas née indienne, savez-vous ? Et je ne suis pas née sous le nom de Kolkata. Il y avait bien ici un hameau de quelques bicoques paysannes qui s’appelait Kalikata, dont les Anglais ont extrait « Calcutta ». Mais ce sont eux, les Anglais, qui m’ont portée à l’état de ville. Eux, tout seuls.

Comptoir marchand depuis 1600 suite à une négociation entre l’empereur moghol, Akbar le Grand et la reine Elisabeth Ière, devenue coloniale en 1757 puis intégrée à l’empire britannique suite à la guerre des Cipayes, Calcutta, née anglaise, est la capitale anglo-indienne du Bengale. Elle voit sa population s’envoler à l’Indépendance suite à la famine de 1943 puis à la partition en 1947. Deux millions de réfugiés afflueront encore en 1971 après la guerre d’indépendance du Bangladesh. Le roman de Dominique Lapierre, La cité de la joie, illustre toutes les conséquences de cette surpopulation dans les bidonvilles.

Notre narratrice très singulière part de divinités ( Kali bien sûr qui a donné son nom à Kalikata, Ramakrishna, le plus grand saint mystique du Bengale), de monuments ( mémorial de la reine Victoria, Palais du gouvernement, cathédrale Saint-Paul, le pont de Howrah, le monastère de la félicité…), de rites ancestraux ( fêtes de Dourga puis de Kali), de personnalités ( son préféré, Rabindranath Tagore , mère Teresa, frère Gaston Dayanand et le père François Laborde, quelques officiers anglais) de livres ou films pour décrire son parcours de sa naissance anglaise à sa réalité d’aujourd’hui.

Calcutta balaie des siècles d’histoire et elle me perd un peu dans la partie la plus ancienne. Si je connais un peu l’histoire de l’Inde depuis Gandhi, j’ai peiné sous l’afflux de noms de militaires anglais ou politiques indiens. De ces courtes évocations, j’y ai glané des choses intéressantes ( l’évocation des Bibis, compagnes des officiers anglais, des Bauls dont les chants sont inscrits au patrimoine immatériel de l’Unesco, les peintures de Kâlighât, les poèmes devenus hymnes nationaux, le parcours nazi de Subras Chanda Bose, l’origine du scénario d’E.T., la guérilla naxalite…) mais le récit non chronologique d’une grande richesse est assez ardu à suivre.

Si je suis utile au vaste monde, c’est à cause du compliqué. Avec moi, rien n’est simple. Je suis anglo-indienne et communiste, maoïste et nationaliste, violemment révolutionnaire et mystique, dense et mutine, nazie et libertaire, je m’appelle Contradiction.

En donnant sa voix à Calcutta, l’auteur peut se permettre de saluer quelques personnalités et d’en épingler d’autres comme Claude Levi-Strauss ou Louis Malle qui n’ont pas su capter l’âme de Calcutta. Elle peut s’amuser de la visite de François Mitterrand venu remettre la légion d’honneur au cinéaste Satyajit Ray avec lequel Gérard Depardieu collaborera. Autant de petites anecdotes qui pimentent le récit mais provoquent aussi le grand écart avec des références plus historiques.

1-Subir Pal 2- Bibis par C.Belnos 3-La cité de la joie 4- Mère Teresa 5- Tagore 6- Bauls 7- Temple de Dakshineswar 8- Kali 9- Pont de Howrah

A l’image de la sculpture de Subir Pal, Catherine Clément construit une petite boîte qui définit Calcutta . Divinités, personnalités sculptées de différentes tailles et matières pour dresser un portrait de cette ville. Dans la boîte de Pal, il n’y a que deux femmes, Kali et Indira Gandhi. Et elles sont plutôt cruelles. Rien sur la begum Rékoya, une féministe qui a dit en 1904 :

Chaque fois qu’une femme veut relever la tête, les armes des religions ou des écrits sacrés frappent cette tête. Les religions resserrent le joug de l’esclavage autour des femmes et justifient la domination mâle sur les femmes.

Alors pour finir sur une note féministe, l’auteure évoque trois jeunes femmes, une femme politique poète, une philosophe et une écrivaine. Trois femmes belles et courageuses, Gayatri Charkravotry Spivak, Shumona Sinha et Aruna Asaf Ali. Mais une fois de plus, face à tous ces noms, je reste sur ma faim. Pour une fois, il me semble que Catherine Clément n’a pas su se mettre à la portée du lecteur moyen.

Il n’est pire aveugle – John Boyne

Titre : Il n’est pire aveugle

Auteur : John Boyne

Littérature irlandaise

Titre original : A history of loneliness

Traducteur : Sophie Aslanides

Editeur : JC Lattès

Nombre de pages : 380

Date de parution : 7 avril 2021

L’Irlande est pourrie. Pourrie jusqu’à la moelle. Je suis désolé, mais vous les prêtres, vous l’avez détruite.

Cette phrase montre la profondeur du roman de John Boyne. Mais elle se démarque dans un récit bien plus ouaté. A l’image du parcours de son personnage principal, Odran Yates, l’auteur prend son temps pour en arriver là.

C’est seulement autour de quarante ans que j’ai commencé à éprouver la honte d’être irlandais.

A l’âge de huit ans, Odran perd son père, un artiste contrarié, et son petit frère lors de vacances dans le comté de Wexford. Meurtre et suicide, tous deux se sont noyés. La mère trouve consolation dans la religion. Elle pousse Odran à devenir prêtre.

Volonté de sa mère ou véritable vocation, Odran entre au séminaire de Clonliffe en 1973. Là, il partage sa chambre avec Tom Carddle, fils d’un paysan de Wexford. Tom est là contre son gré, poussé par un père violent. Odran le soutient et devient son meilleur ami.

Quand il revient d’une année passée au Vatican, une année de tentation pour le futur prêtre, Odran est affecté au Terenure College où il se plaira tranquille à l’aumônerie et à la bibliothèque au service des étudiants pendant vingt-sept ans. Jusqu’au jour où en 2006, l’archevêque Cordington le mute dans la paroisse laissée vacante par Tom Cardle. Pourquoi Tom Cardle est-il si souvent déplacé ? Quand Odran était allé lui rendre visite en 1990 à Wexford, il avait déjà été muté onze fois!

Dans un récit non linéaire, alternant les années marquantes pour le cheminement de cette histoire de 1964 à 2013, John Boyne distille les évènements qui ont aveuglé ou qui aurait pu alerter Odran. Le ressenti d’un homme se construit de ce qu’il a vécu. Les blessures d’enfance, les actes malveillants que l’on terre au fond de sa conscience, les dérapages façonnent les comportements. La compassion pour un ami meurtri, l’amitié inconditionnelle pour celui qui a partagé des années difficiles font parfois passer à côté de l’évidence. Si John Boyne met en lumière la culpabilité de l’Eglise, qu’en est-il de celle du père Odran Yates?

Sans prendre véritablement parti sur un sujet hautement délicat, John Boyne a l’intelligence d’élargir le débat en le portant à un niveau intime, familial et universel. Et finalement tout se mêle et se répond grâce à une construction qui ménage le suspense et dynamise le récit.

Après l’indépendance en 1921, l’Eglise catholique a joué un grand rôle dans la construction de l’Irlande. Elle a géré pendant des années les principales institutions scolaires, sanitaires et sociales du pays. A partir des années 90, les violences, notamment sexuelles commises par les membres du clergé protégés par l’Eglise, des archevêques jusqu’au pape, furent révélées au grand public. Ce n’est certes pas un phénomène local, l’excellent film Spotlight de Tom McCarthy illustre le même phénomène à Boston. De nombreuses affaires ont éclaté dans tous les pays mettant l’Eglise face à un long silence coupable.

Dans une colère contenue mais inévitablement présente, John Boyne apporte un témoignage particulièrement touchant à ce problème mondial mais peut-être encore plus présent dans une Irlande longtemps dominée par l’Eglise catholique.

Un roman coup de coeur qui me donne envie de continuer avec cet auteur. Et grâce à vos chroniques, j’ai déjà deux titre en vue : L’audacieux Monsieur Swift qui vient de sortir en version poche et Fureurs invisibles du coeur.

A vos pinceaux – C. Vincent et G. Trannoy

Titre : A vos pinceaux, Let’s paint

Auteur : Cyrielle Vincent

Illustrateur : Guillaume Trannoy

Traducteur : Régine Bobée

Editeur : Léon Art & Stories

Nombre de pages : 32

Date de parution : 26 novembre 2020

Avec ce petit album reçu dans le cadre de l’opération Masse critique de Babelio, je découvre une maison d’édition, Léon Art & Stories. Leur collection Mini Léon propose aux enfants de 4 à 6 ans de découvrir les apprentissages fondamentaux, les fêtes de famille, les activités sportives et artistiques, les couleurs, la nature. Le tout en version bilingue, français et anglais.

Chaque double-page est composée d’une illustration et d’une phrase en français traduite en anglais émise par un petit caméléon, personnage récurrent de la collection.

Dans cet album, A vos pinceaux, Léon s’invite chez des artistes peintres pour voir comment ils travaillent. Certains sont très connus ( Claude Monet, Edouard Manet, Vincent Van Gogh, Johannes Vermeer), d’autres moins ( Hubert Robert, Marie-Denise Villiers, Marie Bashkirtseff, Judith Leyster, Jean-Frédéric Bazille, Friedrich Carl Albert Schreuel), certains sont contemporains ( Tom Hughes, PJ Crook, Eileen Cooper). Un bel éventail.

Les phrases peu élaborées d’un caméléon dynamique plein d’inventivité ne sont pas l’essentiel de ce petit album. Elles ne sont qu’un prétexte pour découvrir un monde, ici la peinture. Et la cerise sur le gâteau est de se familiariser avec l’anglais.

En fin d’album, une double page propose quelques informations sur deux ou trois artistes, quelques jeux. Toujours en version bilingue.

Léon, le petit guide, va séduire les lecteurs. Par contre, les textes en anglais et les illustrations de cet album me semblent un peu ambitieux pour un lectorat de quatre à six ans. Les autres sujets de la collection comme Couleurs, Fêtes en famille ou Nature sont sûrement plus adaptés. La peinture ou la musique sont plus difficile à aborder de manière simple.

Le format 20cm sur 15 cm est bien adapté pour les enfants. C’est un très bel album avec une couverture et du papier de qualité. La maison d’édition propose aussi une collection Art et Fiction pour les enfants de six à dix ans. Ces collections ambitieuses de qualité ouvrent une voie vers l’esthétisme et le savoir aux jeunes lecteurs curieux.

Devenir quelqu’un – Willy Vlautin

Titre : Devenir quelqu’un

Auteur : Willy Vlautin

Littérature américaine

Titre original : Don’t skip out on me

Traducteur : Hélène Fournier

Editeur : Albin Michel

Nombre de pages : 304

Date de parution : 3 février 2021

Mi blanc, mi indien païute, Horace Hopper ne supporte pas ses origines. Abandonné par son père, puis délaissé par sa mère qui a confié sa garde à la grand-mère, l’enfant a été pris en charge par les Reese, un couple de rancher . A vingt-et-un ans, il vit dans un camping-car et travaille pour Eldon Reese qui, à soixante-douze ans, a bien besoin de son aide. Alors que leurs deux filles ont quitté la région, Eldon et sa femme considèrent Horace comme leur propre fils. Ils espèrent bien qu’il reprendra le ranch. Tant d’exploitations périclitent suite au vieillissement des propriétaires et au départ des jeunes

Mais Horace veut devenir quelqu’un. Lorsqu’il monte dans les montagnes pour ravitailler Pedro, gardien du troupeau de moutons, il écoute du rock ou des cours d’espagnol. Car il veut devenir mexicain pour faire carrière comme boxeur professionnel.

Mr Reese, aucun boxeur digne de ce nom n’est un Indien Païute. Les Païutes sont des bons à rien.

Horace part à Tucson où il trouve un petit boulot et un entraîneur, Alberto Ruiz. Il devient Hector Hidalgo et prépare ses premiers combats en amateur. Horace frappe fort, gagne quelques matchs, prend des coups. Ruiz, alcoolique et radin, l’exploite. Mais Diego, un entraîneur plus sérieux, rechigne à s’occuper de lui.

Je vais être honnête avec toi : tu n’es pas un bon boxeur, tu es un bagarreur, et tu en paieras le prix.

Horace est toujours prêt à prendre des risques pour atteindre son but. Il ne vit ou plutôt ne survit que pour cela, s’enfermant de plus en plus dans la solitude. Souvent, il ne répond même pas à Eldon, toujours inquiet de savoir comment il va. Le vieil homme, et surtout sa femme, rêvent de le voir revenir, enfin apaisé de la honte de ses origines qui l’empêche d’être lui-même.

Willy Vlautin conte une histoire prenante et sensible. Les blessures de l’enfance , les origines non acceptées surtout à cause des moqueries, des préjugés des bien-pensants laissent des traces. Malgré toute l’humanité, l’écoute des Reese, Horace n’est pas prêt à se satisfaire d’un cocon bien tranquille. Il ne veut pas être vu comme un indien incapable mais être reconnu comme un champion, un homme courageux. Même si pour cela il doit souffrir des coups et de la solitude.

Même si l’auteur évoque les conditions de vie des ranchers, l’impossible survie des exploitations avec le vieillissement des propriétaires et le désintérêt des nouvelles générations, le récit est centré sur le parcours d’Horace. C’est donc avant tout une histoire humaine, attachante narrée avec rythme et émotion.

Hiver – Ali Smith

Titre : Hiver

Auteur : Ali Smith

Littérature écossaise

Titre original : Winter

Traducteur : Laetitia Devaux

Editeur : Grasset

Nombre de pages : 320

Date de parution : 10 février 2021

C’est à ça que sert l’hiver : à se souvenir que tout s’arrête, puis revient à la vie.

Nous sommes à l’approche de Noël. Sophia, une vieille dame solitaire, parle avec une tête sans corps. Ce qui n’était qu’une tâche sur la vision est aujourd’hui un fantôme du passé. Elle y voit une tête d’enfant qu’elle nomme Arthur comme son fils.

Justement, Art, son fils s’apprête à venir la voir comme chaque année pour Noël. Il devait amener Charlotte, sa copine mais ils sont un peu fâchés au sujet d’Artennature, le blog plus poétique qu’écologique d’Art. Charlotte à la conscience politique aiguisée trouve le jeune homme trop naïf.

Et où parles-tu des ressources naturelles menacées? avait-elle demandé. De la guerre pour l’eau? Du bloc de la taille du Pays de Galles sur le point de se détacher de l’Antarctique?

Charlotte détruit l’ordinateur portable de son petit ami. Plus tard, elle piratera son blog pour poster des articles perturbants.

Art croise une jeune fille lisant sous un abribus. Il l’aborde et lui demande de jouer le rôle de Charlotte le temps du réveillon chez sa mère. Lux, jeune femme d’origine croate, accepte sans hésiter pour mille livres. Mais lorsqu’ils arrivent à Chei Bres dans les Cornouailles, ils trouvent Sophia figée, le regard fixe, emmitouflée sous des couches de vêtements. Ne sachant quoi faire, Art appelle Iris, la soeur aînée de Sophia bien que les deux soeurs soient fâchées depuis trente ans. Inutile de dire que le réveillon de Noël va être difficile.

Mais Noël n’est-il pas un jour de famille, de souvenirs, de pardon? Lux en avouant sa propre identité donne le ton pour que chacun affirme ce qu’il est en vérité. Les rancoeurs d’adolescence entre une Iris révolutionnaire, autrefois engagée contre l’armement nucléaire et une Sophia devenue femme d’affaires refont surface. Art est pris en otage entre les deux femmes qui revendiquent le souvenir de s’être occupé de lui pendant l’enfance.

Où serions-nous sans notre capacité à voir au-delà de ce que nous sommes censés voir?

D’un milieu, d’une éducation différente, Lux fait réagir les protagonistes avec des discours d’apparence absurde, des comportements naturels. Avec elle, Sophia accepte de se nourrir et de se confier sur l’identité du père d’Art. Tout ce que chacun ne pouvait exprimer s’échappe finalement par bribes.

En parlant de Cymbeline, une tragédie peu connue de Shakespeare, Lux dit « si cet écrivain peut faire surgir de ce bordel, de cette folie, de cette amertume une fin aussi gracieuse, équilibrée, où tous les mensonges sont révélés et les pertes compensées, si c’est ivi, là d’où il vient, l’endroit qui l’a conçu, alors je veux y aller, j’irais là-bas et j’y vivrai. » J’y vois un parallèle avec ce roman d’Ali Smith, second opus de sa tétralogie saisonnière. De ce récit un peu fou, l’auteure écossaise réunit ses personnages vers la poésie, l’espoir de voir une paruline du Canada dans les Cornouailles ou l’empreinte d’une fleur séchée dans un livre de Shakespeare.

Tout comme dans Automne, Ali Smith garde ce regard cinglant sur le monde, la société et la politique actuelle de son pays . Quelques allusions contre la misogynie, la télé-réalité, des piques contre l’ancien président des Etats-Unis ou le premier ministre britannique. De quoi pimenter un roman déjà bien riche! Hâte de passer au Printemps !

Les enchaînés – Franck Chanloup

Titre : Les enchaînés

Auteur : Franck Chanloup

Editeur : Au vent des îles

Nombre de pages : 224

Date de parution : 18 mars 2021

Victor Chartieu, apprenti cordonnier chez André Chenaval, récite à ses moments perdus la liste chiffrée des outils à acheter pour démarrer l’activité dont il rêve. Il est malheureusement né dans une famille sarthoise de brigands. Son père, secondé par Alphonse, le fils aîné l’oblige à faire le guet lorsqu’ils cambriolent des maisons bourgeoises.

Un jour, en attaquant un bourgeois à la sortie d’un café, l’affaire tourne mal. Alphonse égorge le pauvre homme. Pour le sauver de la guillotine, le père de famille s’accuse et va même jusqu’à ordonner à Victor de protéger Alphonse, père de famille, à ses dépens. Victor, seize ans, est condamné à neuf ans de déportation au bagne.

En mai 1889, il part pour le bagne de Toulon. Entouré d’escrocs, il sera aussi rejoint par des communards, prisonniers politiques particulièrement haïs par Lapierre, le chef des gardes.

La punition mène à la rédemption et la classe dont vous êtes issus doit être éduquée et remise sur le droit chemin.

Et en matière de punition, Lapierre est un maître. Les récalcitrants sont battus avec la ralingue, une corde goudronnée ou mis au cachot. Léopold, un jeune communard qui attire Victor va y perdre de sa beauté mais jamais de sa vaillance.

Les prisonniers en arriveraient presque à espérer embarquer pour rejoindre le bagne de Nouvelle Calédonie, leur lieu ultime de détention. Mais la traversée sur la Danaé avec Lapierre se révèle profondément inhumaine.

En juillet 1872, ils arrivent au bagne de Nouméa. Victor est séparé de son ami Léo, emprisonné à Ducos, un camp réservé aux politiques. Pour Victor, avec Gia, un corse devenu son ami, il s’agit de survivre en se faisant discret pour échapper aux sévices des gardes cruels. Beaucoup de prisonniers meurent d’épuisement, de faim ou de maladies quand ils ne préfèrent pas en finir en se jetant d’une falaise.

Victor, lui, observant de loin le camp des communards, espère toujours revoir Léo, cet homme naturellement bon qui croit toujours en l’humanité et mettra tout en oeuvre pour sortir de cet enfer.

Comme beaucoup d’entre vous, je connaissais Franck Chanloup pour ses choix de lectures et ses excellentes chroniques sur son blog Franck’s books. Lorsque j’ai eu connaissance de la publication de son premier roman, je n’ai pas hésité à le lire malgré le sujet ( une histoire de bagne au XIXe siècle). Et je ne regrette pas. Franck Chanloup sait raconter les histoires en campant des personnages bien travaillés, attachants dans un contexte maîtrisé. Dès le départ, il fait le choix d’émailler son récit de quelques mots d’argot. Ces premiers contacts m’ont surprise mais ils font partie de l’époque, du milieu. Et finalement, ils définissent parfaitement ces hommes, simples, emportés dans la tourmente souvent malgré eux.

En plus de cette histoire bien construite au souffle romanesque prenant, l’auteur nous accroche avec de très beaux portraits d’hommes. Victor bien sûr mais je me souviendrai aussi de Martin, Grégoire, Gia, Le Chacal, de tous ceux qui ont croisé la route de Victor.

Bien sûr, je vous recommande la lecture de ce roman. Une fois commencé, vous ne pourrez qu’accompagner avec beaucoup d’empathie le jeune Victor dans ces épreuves inhumaines, malheureusement communes pour les laissés pour compte d’un siècle où la misère et les guerres pouvaient briser les rêves des braves, jusqu’à un dénouement que Franck nimbe d’un certain flou, juste pour vous laisser l’impression de décider de ce qui est juste.

Simone Veil, mille vies, un destin – Amandine Deslandes

Titre : Simone Veil, mille vies, un destin

Auteur : Amandine Deslandes

Editeur : city

Nombre de pages : 304

Date de parution : 3 février 2021

Simone Veil, née à Nice en 1927, a quitté ce monde le 30 juin 2017. Le Président de la République a salué sa volonté et son humanité.

Mais jamais non plus de cette vie nous pourrons peser exactement l’invincible ardeur, l’élan profond vers ce qui est juste et bien, et l’énergie inlassable à la faire triompher. Oui, cette vie de femme offre à notre regard des abîmes dont elle aurait dû ne pas revenir et des victoires qu’aucune autre qu’elle n’aurait su remporter.

Jean d’Ormesson fait aussi un éloge remarquable lors de l’admission de cette grande dame à l’Académie française en 2010.

Femme politique très aimée des français, elle fut une pionnière dans bien des domaines politiques. Si nous connaissons surtout la loi sur l’avortement qui porte son nom ( à son grand regret. Elle aurait préféré que son nom soit associé à sa loi sur l’adoption), elle s’est battue comme magistrate pour davantage d’humanité dans les prisons, comme ministre pour le droit des femmes. Sa vision politique est marquée par son humanisme, son rejet du manichéisme et des extrêmes et son éthique .

Ces qualités sont le fruit d’un long et difficile parcours. Tout d’abord, une éducation reçue par des parents justes mais stricts qui ont toujours insisté sur le respect d’autrui. Les quatre enfants d’André et Yvonne Jacob, une famille juive plus par tradition que par religion, ont été scouts.

Bonté d’âme, attention aux autres, dignité, ces valeurs ont guidé sa vie de sa plus tendre enfance à sa mort.

Déportée à Auschwitz en 1944 avec sa mère et sa soeur Milou, Simone connaît l’enfer. Les prisonniers sont acculés à un degré extrême de souffrance et de misère. Simone Veil se dressera tout au long de sa vie contre les systèmes qui humilient ou annihilent la pensée. Dans cet état proche de la bestialité, Simone admire la dignité de sa mère. Elle gardera en mémoire la dernière phrase de celle qui a lutté jusqu’au bout.

Ne souhaitez jamais le mal aux autres, nous savons trop ce que c’est.

Les deux soeurs devront leur survie à une kapo qui les aide à quitter Auschwitz pour un camp de travail. L’adolescente retiendra toute sa vie que les gens ne sont jamais ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais. Chacun a en soi une part de bête et de saint.

A la libération, Simone ressent le sentiment de culpabilité d’avoir survécu. Si les déportés politiques sont écoutés, personne ne veut entendre les souffrances des revenants. Elle ne parlera publiquement de sa déportation que tardivement, en 1976.

Elle se marie à dix-neuf ans avec Antoine Veil, un assistant parlementaire issu d’une famille bourgeoise juive. Si dans un premier temps, elle s’efface pour s’occuper de sa famille (elle aura trois garçons) et suivre Antoine en Allemagne, le décès de sa soeur Milou qu’elle considérait comme sa mère et confidente, la plonge dans une forte dépression dont elle ne peut sortir que par le travail. Elle sera magistrate et ne comptera jamais ses heures. Pour museler sa douleur, Simone ne peut être heureuse que lorsqu’elle est très occupée.

Si elle n’a jamais rencontré Simone Veil, Amandine Deslandes montre ici toute l’admiration qu’elle voue à cette grande dame qui a marqué la société française. Rien ne vient ternir son image.

Grâce à une grande fluidité dans l’écriture, ce récit, première biographie complète de Simone Veil se lit comme un roman. De sa naissance, son adolescence meurtrie par l’enfer de la déportation, sa vie de famille, ses deuils, ses joies, en suivant ses carrières de magistrate, ministre, Présidente du Parlement européen, membre du Conseil Institutionnel, membre de l‘Académie française jusqu’à son entrée au Panthéon, l’auteure détaille les évènements qui ont créé cette force de caractère et de droiture. A une époque où l’éthique manque cruellement en politique, ce portrait laisse croire qu’il encore possible d’allier pouvoir et respect.

Serge – Yasmina Reza

Titre : Serge

Auteur : Yasmina Reza

Editeur : Flammarion

Nombre de pages : 240

Date de parution : 6 janvier 2021

Fresque familiale racontée par Jean, le cadet de la famille Popper. Une famille comme beaucoup d’autres avec ses joies et ses peines, sa fraternité et ses rivalités. Peut-être un peu plus marquée par ses racines juives.

On n’a jamais pensé qu’on devait s’embarrasser de l’histoire familiale. D’un autre côté, mes parents eux-mêmes n’imposaient-ils pas le silence sans le dire? Toutes ces histoires dépassées, qui les voulait?

Edgar Popper, le père, peut-être. Lui seul était un passionné d’Israël, accusant même parfois sa femme , Marta, juive hongroise, d’antisémitisme parce qu’elle ne vouait pas la même passion au pays.

Marta tenait avant tout à sa famille. Anne, dite Nana, est la fille aînée. Si belle et pleine de promesses, ses frères la voient aujourd’hui diminuée par sa mésalliance avec Ramos, un ouvrier gauchiste espagnol. Mais n’a-t-elle pas réussi mieux que Serge, cet égocentrique qui se vante de belles relations mais ne peut construire un couple durable. Ou même que Jean, le narrateur, incapable de se mettre en couple malgré son attachement à Luc, le fils de son ex-compagne, un petit garçon attachant, timide et différent.

Joséphine, la fille de Serge et de sa première femme, réunit la fratrie pour un voyage à Auschwitz, un devoir de mémoire sur la tombe de la famille hongroise maternelle.

Ils étaient morts parce que juifs, ils avaient connu le sort funeste d’un peuple dont nous portions l’héritage et dans un monde ivre du mot mémoire il paraissait déraisonnable de s’en laver les mains.

Comment se comporter sur ce lieu empreint d’histoire, de souffrance, de mort? La juxtaposition de « vacanciers » en shorts colorés prenant des photos sur les lieux paraît malsaine. Tout ça pour le souvenir, mais cela empêchera-t-il d’autres massacres? L’actualité ne semble pas aller dans ce sens.

Nana et Joséphine sont émues, elles veulent tout voir, tout supporter. Serge attend dehors, boude, à jamais soutenu par son frère soumis. Alors les rancoeurs explosent. Nana, exacerbée par les constantes moqueries de ses frères au sujet de son mari étranger, n’épargne pas Serge. Suite à une altercation entre Serge et le fils de Nana, cette dernière soulage son coeur en assénant à ses frères, et surtout à Serge tout ce qu’elle pense d’eux. Ce sont des moments forts du livre.

Le récit de Jean sur le temps présent autour des errements de Serge, de la vieillesse de leur oncle Maurice, de ce voyage à Auschwitz est entrecoupé de souvenirs qui éclairent le destin de cette famille. Yasmina Reza réussit un roman nostalgique et plein d’humour autour du lourd passé d’une famille juive. J’ai beaucoup aimé certains personnages secondaires comme le petit Luc ou le vieux Maurice. Ils sont tous deux très touchants, l’un dans sa fragilité et l’autre dans sa fin de vie supportée à coup de champagne et d’autres choses qu’il ne soupçonne pas.

Et puis, malgré les inévitables disputes, le sens de la famille l’emporte.

Fantômes – Christian Kiefer

Titre : Fantômes

Auteur : Christian Kiefer

Littérature américaine

Titre original : Phantoms

Traducteur : Marina Boraso

Editeur : Albin Michel

Nombre de pages : 288

Date de parution : 3 mars 2021

Hiroshima, le lieu où s’est amorcé le désastre est le point d’ancrage du roman de Christian Kiefer. Cet événement fut la cause de l’ostracisme de la population japonaise installée depuis des décennies à Placer County, petite ville de Virginie et sûrement le départ de conflits répétés entre les Etats-Unis et l’Asie, et notamment l’engagement du narrateur, John Frazier, au Vietnam.

Le récit commence par le retour de Ray Takahashi à Placer County. Il vient de passer plusieurs années en Europe dans les forces alliées pendant la seconde guerre mondiale. En frappant à la porte des Wilson, les amis de ses parents, il se fait rejeter et maltraiter.

Ce premier chapitre est raconté par John, un écrivain en herbe et fut publié en tant que nouvelle dans l’Esquire en 1969. Après son retour du Vietnam, hanté par les horreurs de la guerre qu’il tente d’enfouir sous l’alcool et la drogue, cette histoire refait surface quand sa tante, Evelyn Wilson apparaît à la station-service où il a trouvé un emploi. Evelyn lui demande de l’accompagner à San José chez Kim Takahashi, la mère de Ray qu’elle n’a pas vue depuis vingt-sept ans.

Toute l’histoire de Ray, de ses parents venus du Japon, de leur amitié avec les Wilson, de la déportation des familles japonaises au comp de Tule Lake va alors se dévoiler au fil des rencontres de John avec les fantômes du passé. Tant ceux de Placer County que de la guerre du Vietnam.

Supporter ce que l’on ne peut maîtriser

Dans cette devise, appelée  » gaman » au Japon et évoquée par Kim Takahashi, John se reconnaît. Tout comme elle, forcée à quitter le Japon pour un mariage arrangé, à s’accommoder de la misère du camp, John et son ami Chiggers n’ont-ils pas eux aussi souffert avec patience dans l’enfer vietnamien.

Les drames couvent sous ce récit. Les cauchemars hantent les anciens soldats mais aussi les habitants de Placer County, victimes collatérales des combats entre deux peuples .

C’est sous une très belle narration tout en rondeur et fluidité que Christian Kiefer aborde cet aspect peu connu de l’histoire des immigrés japonais parqués dans des camps suite à l’attaque d’Hiroshima. La peur des américains a supplanté l’amitié entre familles voisines et la reconnaissance de l’engagement des jeunes japonais pendant la seconde guerre mondiale. Mais l’auteur donne aussi davantage d’envergure à son sujet en installant une intrigue romanesque avec un drame familial poignant et en élargissant aux conséquences psychologiques de toute guerre sur les soldats comme John ou Chiggers.

Enragé contre la mort de la lumière – Futhi Ntshingila

Titre : Enragé contre la mort de la lumière

Auteur : Futhi Ntshingila

Littérature sud-africaine

Traducteur : Estelle Flory

Editeur : Belleville

Nombre de pages : 196

Date de parution : 5 février 2021

Zola aurait pu être heureuse si le destin n’avait brisé ses rêves d’enfance. Courant aussi vite qu’un pur-sang, elle était une étoile montante de Hope School dans la vallée des Mille Collines. Quand elle tombe amoureuse de Sporo, elle ne se doute pas que sa vie prend un tournant décisif. Enceinte, elle peut tout de même compter sur l’amour de sa mère et le soutien de son fiancé. Mais quand Sporo disparaît suit à un accident, son père la renie. Zola trouve refuge chez sa tante dans un shebeen de Mkhumbane près de Durban.

Là, elle rencontre Sipho, un avocat volage de trente-six ans qui la sort du shebeen avec sa fille Mvelo. Lorsque six ans plus tard, l’avocat rencontre Nonceba, avocate afro-américaine, Zola et Mvelo vont s’installer dans un bidonville.

La mère et la fille connaissent alors la misère, attendant parfois le lundi pour se nourrir du reste des poubelles de la ville. Les jeunes filles craignent la dangerosité des oncles qui approchent les mères célibataires. Pour toute protection, elles subissent des tests de grossesse réguliers organisés pour les adolescentes dans les écoles. Mvelo n’échappe pas à la règle, elle est violée par un révérend de passage. Sa vie devient un concentré de ce qui peut arriver aux femmes noires de Durban.

Le roman commence à la mort de Zola, atteinte du sida. Mvelo est la narratrice. C’est avec elle que nous allons découvrir l’histoire de sa mère. Comprendre comment elles sont arrivées à ce point de misère, lot commun de nombreuses femmes à une période où le sida fait des ravages. La rumeur court qu’un homme atteint du sida peut guérir en couchant avec une vierge. Mvelo se retrouve seule pour accoucher. Elle abandonne son enfant sur le seuil d’une maison bourgeoise, seul moyen de lui laisser une chance dans la vie.

Futhi Ntshingila mêle les destins des différents personnages. Zola en est le centre. Mais nous découvrons aussi le chemin de vie de Nonceba, métisse, élevée par sa grand-mère aux Etats-Unis puis revenue en Afrique sur les traces d’un père qu’elle n’a pas connu.

Curieusement, le monde est petit. Les liens du passé resurgissent au secours du présent. C’est peut-être mon seul bémol sur cette histoire touchante qui montre combien la vie est difficile pour les africaines.

Parfois, ils éprouvaient un sentiment d’impuissance face au chaos de ces vies humaines confrontées chaque jour à la survie quotidienne.