La jeune fille au chevreau – Jean-François Roseau

Titre : La jeune fille au chevreau
Auteur : Jean-François Roseau
Éditeur : Éditions de Fallois
Nombre de pages : 240
Date de parution : 10 juin 2020

 

A quatorze ans, il se rêvait peintre. Dans les jardins de la Fontaine à Nîmes, il était tombé amoureux d’une statue, la jeune fille au chevreau, œuvre de Marcel Courbier, un sculpteur nîmois.

Aujourd’hui, à la fin de sa  vie, il se souvient avoir saccagé cette statue en 1944. Merveille de sensualité, elle était aussi le symbole de ses remords de jeunesse.

Pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il n’avait que seize ans, le petit Pygmalion rencontre M., modèle de La jeune fille au chevreau.  Et il en tombe follement amoureux. Qu’importe qu’elle soit mariée et qu’on la dise la maîtresse du commandant Saint-Paul de l’armée allemande! Elle l’a sauvé de prison lorsqu’il a été pris dans la rafle suite à l’attentat de la rue Saint Laurent. Malgré les mises en garde de sa mère, proche des maquisards, le jeune garçon entre dans le cercle rapproché de M.

Lors de dîners fastueux à la villa Elise, entouré de collabos, mais surtout protégé par M., l’adolescent se sent un homme qui compte, « gagnant en audace ce qu’il perdait en naïveté. »

Mais nous sommes en pleine guerre, on pend les maquisards, ses amis se font tuer lors des bombardements, faut-il choisir un camp? Le petit Pygmalion ne pense qu’à la femme qu’il aime.

A la libération, c’est la débandade allemande et la vengeance contre les collabos. Chacun sait le sort réservé à femmes françaises, maîtresses des allemands,  » qu’il est des époques troubles où dans l’homme, le héros et la  bête, se confondent, indiscernablement. »

Jean-François Roseau écrit un beau roman d’amour en pleine seconde guerre mondiale. le style et l’action en font une lecture agréable qui, je pense, marquera davantage les Nîmois.

Les cormorans – Edouard Jousselin

Titre : Les cormorans
Auteur : Édouard Jousselin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 304
Date de parution : mai 2020

 

Premier roman d’un auteur né à Montargis, pas très loin de chez moi. Et ce n’est pas la raison qui me fera dire qu’Edouard Jousselin est un auteur à suivre. J’ai retrouvé dans Les cormorans le souffle épique d’un Miguel Bonnefoy ( Le voyage d’Octavio, Jungle, Sucre noir).

Nous sommes fin XIXe siècle au large du Chili dans un univers brumeux entre des îles couvertes de guano, la fiente des cormorans et le continent où deux villes, Libertad et Agousto se partagent ce butin livré par des vraquiers dont celui du capitaine Moustache.

Le roman s’ouvre sur la fuite de deux hommes à bord d’un bateau puant de l’odeur du guano mais aussi d’un corps retrouvé enfermé dans la cale. Ces trois hommes, Vald, Joseph et Moustache, nous allons les découvrir. Les deux premiers sur l’île et Moustache sur le continent, magouillant avec les maires de Libertad et d’Agousto et Riffi, le chef véreux de la société minière. Car, où il y a une ressource négociable, une manne d’argent, tous les coups sont permis.

Les îles, autrefois peuplées d’indiens et de pêcheurs ont été repérées par le baron Alexander Von Humboldt qui utilisa le guano comme fertilisant, faisant de cette ressource la richesse de trois familles, les Mandfield, les Lantchester et les Sherrighan.  Chacun possédait une des principaux villages de l’île. Chaque année, un village recevait les deux autres et affichait sa fortune dans de somptueuses fêtes du guano.

 » à force de ne pas mener la même existence, l’île avait scindé les hommes en deux espèces disjointes. Les uns remuaient de la fiente sans se plaindre, les autres s’apitoyaient du mauvais temps en préparant des soirées fastueuses. Combien d’années faudrait-il encore à la nature pour séparer définitivement leurs deux races? Pour qu’elles ne soient plus en mesure de se reproduire ensemble, pour que l’une devienne le prédateur de l’autre? »

Aujourd’hui, déjà, Joseph travaillant pour les Sherrigan , ne peut épouser la femme qu’il aime, Catalina, au service des Mandfield. Les carriers n’osent se rebeller, ils se souviennent de leurs aînés morts lors des mutineries.
Autrefois, Moustache et ceux qui sont aujourd’hui les maires de Libertad et Agousto, se sont battus ensemble contre les Anglais. Désormais, ils conspirent les uns contre les autres pour avoir le meilleur profit.

Edouard Jousselin navigue entre les histoires de Joseph sur l’île et de Moustache sur le continent, campant ses personnages en remontant dans le passé. Le fil narratif n’est pas toujours évident à suivre. Mais l’auteur sait créer une atmosphère avec cette odeur de guano et ce brouillard ( le camanchaca) qui , selon Moustache, vient sûrement de l’âme des habitants d’une région clivée entre profiteurs et exploités. Moustache et Lady Sue, chanteuse vénérée à la belle époque des fastueuses fêtes du guano mais aujourd’hui reléguée dans les bas fond de la capitale, sont des personnages épiques et remarquables.

Ce premier roman manque peut-être un peu d’unité mais le style, l’univers, l’atmosphère, la force des personnages sont remarquables. Édouard Jousselin est un auteur à suivre.

Hugo Pratt, trait pour trait – Thierry Thomas

Titre : Hugo Pratt, trait pour trait
Auteur : Thierry Thomas
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 192
Date de parution : 26 février 2020

Thierry Thomas, écrivain et documentariste a réalisé pour Arte en 2016 un portrait d’Hugo Pratt, dessinateur épicurien, père de Corto Maltese . Il nous livre ici un essai fort bien construit qui nous laisse découvrir l’oeuvre d’Hugo Pratt mais aussi les passions de l’auteur pour le cinéma et la bande dessinée.

« J’entends Hugo se récrier : « Qu’est-ce qui fait la différence entre un dessin et un trait? » Je répondrais : « L’intelligence, je crois. Le dessin peut s’en passer. Le trait, c’est ce que devient le dessin lorsque l’esprit s’en mêle. » »

La construction de cet essai est plutôt académique sans pour autant être trop pesante. Les premières parties se focalisent sur la vie d’Hugo Pratt, né Ugo Prat en juin 1927 et mort le 20 août 1995. Influencé par les auteurs de bande dessinée américains, et principalement par Milton Caniff, Hugo comprend rapidement la fusion entre le dessin et l’écriture. Après une période argentine, il s’installe à Londres avant de retourner dans sa Vénétie natale en 1962. Nous le découvrons un instant à bord d’un train qui l’emmène à Paris afin de rencontrer le directeur de Pif gadget. Pour attirer la popularité, il sait qu’il doit trouver son personnage, son héros récurrent. Lors de ce voyage en train, nous suivons ses discussions, ses observations, ses souvenirs et ses digressions. Corto Maltese sera publié de 1970 à 1973 dans la revue Pif Gadget.

L’auteur fait ensuite un parallèle entre deux monstres sacrés qu’il a eu l’occasion de rencontrer : Hugo Pratt et Frederico Fellini, nés tous deux à Rimini et symboles de l’italianité. L’auteur se lance alors dans une analyse de l’art de la bande dessinée.

« Hugo, qui n’était jamais loquace lorsqu’on lui demandait quelles étaient les caractéristiques fondamentales de la bande dessinée, avait été très impressionné par cette déclaration de Fellini : « Le monde de la bande dessinée peut prêter au cinéma ses scénarios, ses personnages, ses histoires, il n’aura pas cet ineffable et secret pouvoir de suggestion qui provient de la fixité, de l’immobilité du papillon transpercé par une épingle. » »

Lorsque l’auteur se lance dans une analyse des albums d’Hugo Pratt, la méconnaissance du domaine est préjudiciable. C’est sans doute ce qui m’a le plus gênée dans cet essai. Il est préférable d’avoir une bonne connaissance de l’oeuvre du dessinateur et du genre pour apprécier le texte inspiré de l’auteur. Même si celui-ci, conscient des lacunes potentielles de certains lecteurs, rédige un glossaire détaillé des nombreux auteurs cités en abondance dans cet essai.

Thierry Thomas vient de recevoir le Prix Goncourt de la biographie pour cet essai qui ravira les spécialistes du domaine.

 

Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu – Pierre Terzian

Titre : Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu
Auteur : Pierre Terzian
Editeur : Quidam
Nombre de pages : 240
Date de parution : 5 mars 2020

 

Pierre, écrivain en herbe français, vient de se marier à une québécoise.

« Adieu la France, les manigances, ici pas de lutte des classes, rien que de la neige et de l’espoir. »

Pour la météo, c’est certain car il fait bien froid en ce mois de janvier 2017. Par contre, côté inégalités sociales, Pierre apprendra bien vite que le Québec n’est pas en reste. Couillard en prend pour son grade!

On ne vit pas de l’écriture. Pierre fait des remplacements dans des garderies de quartier de Montréal. Avec beaucoup d’humour et un regard critique, ils nous parlent des enfants, des membres du personnel, des spécificités de chaque lieu.

Pierre se met à la portée des enfants, parfois loin des consignes farfelues des professionnels. En jouant, dormant avec eux, il sait se faire accepter des timorés comme des plus espiègles.

Par bribes, nous découvrons aussi le chemin de certains éducateurs. Ce qui nous révèle pas mal de choses sur la multiculturalité du Québec, sur les  difficultés à faire valoir les diplômes étrangers.

En naviguant dans plusieurs garderies, nous percevons les différences sociales entre les quartiers anglophones et les autres. Pierre préfère nettement travailler dans une garderie autochtone plutôt que dans celle du quartier financier. Pointent aussi les difficultés de l’éducation entre expériences d’autonomie et restrictions budgétaires.

Le roman de Pierre Terzian est un témoignage intéressant sur la vie au Québec. C’est un roman social à la fois drôle et tendre. Le narrateur s’amuse à nous traduire certaines expressions. J’ai aimé son regard sur une société bigarrée, son amour pour les enfants, son humanité pour les plus humbles. Là-bas, aussi, la tâche noble d’éducateur est insuffisamment reconnue.

La forme du roman est sympathique avec quelques dessins, des variations de graphie et surtout des petites phrases d’enfant entre les chapitres.

Un roman tendre mais aussi un regard social avisé sur la vie au Québec. A découvrir.

 

Amrita – Patricia Reznikov

Titre : Amrita
Auteur : Patricia Reznikov
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 384
Date de parution : 11 mars 2020

Hasards de lecture, plusieurs romans m’ont récemment permis d’allier littérature et peinture en découvrant des peintres  ( Walter Spies, Aimée Castain) et maintenant Amrita  Sher-Gil.

« Une comète hongroise, indienne, juive, mais aussi sikhe, française, enfin une biographie improbable. Une grande artiste. Elle a cherché à faire dialoguer l’art moderne occidental et l’art traditionnel de l’Inde. Morte trop tôt. »

C’est en dénichant une petite toile indienne chez Drouot qu’Iris, la narratrice, peintre en manque d’inspiration depuis sa rupture sentimentale, se passionne pour la vie d’Amrita Sher-Gil.

Grâce à ses toiles, et aux photographies prises par le père d’Amrita, Iris retrace la vie de l’artiste de son enfance à sa mort.

Amrita est née le 30 janvier 1913 à Buda en Hongrie de Marie-Antoinette issue de la noblesse hongroise et d’Umrao Sher-Gil, un sikh érudit, ascète et philosophe. Ces deux êtres d’origine bien différente auront deux filles, Amrita et Indira.

A l’issue de la première guerre mondiale, la Hongrie passant sous un régime fasciste, la famille repart s’installer en Inde, à Simla dans les contreforts de l’Himalaya. C’est une petite ville coloniale marquée par le goût occidental. Marie-Antoinette, chanteuse lyrique donne à ses filles une éducation artistique. Amrita aurait pu devenir une excellent pianiste mais elle a une attirance et un don pour le dessin. La peinture permet à la jeune fille timide et introvertie de s’extérioriser.

De ses voyages en Hongrie, en France, en Italie, Amrita puise une large inspiration mais après cinq ans aux Beaux-arts de Paris, la jeune femme veut définitivement rentrer en Inde en 1934. Mais c’est une femme libre, jugée scandaleuse par ses parents qui revient de l’occident.

« Toutes ces années fécondes à Paris, elle aimera, en réaction, beaucoup d’hommes, mais aussi sans doute des femmes. Elle électrise ceux qu’elle approche. Tous, ils évoqueront son charme, son pouvoir de séduction, cette lumière particulière qui émane d’elle. »

En visitant son pays, et notamment les grottes sacrées d’Ellora, Amrita découvre la peinture indienne ancienne. Elle sait dorénavant ce qu’elle veut faire de son art.

«  Que lui a murmuré cet art tout infusé de spiritualité que ne lui a pas dit celui de Paris? Un message essentiel sur notre passage sur terre, sur sa beauté, sa violence, sa sensualité, entre l’Accompli et l’Inachevé? »

Elle décide de vivre enfin au grand jour sa passion secrète et taboue pour son cousin, au grand désespoir de son père et malgré la colère sauvage de sa mère. Elle parvient à faire quelques expositions, vendre quelques toiles mais le couple peine à vivre dignement. Si Amrita sait que la marginalité est souvent le prix à payer pour créer une oeuvre, elle souffre d’anxiété et de dépression face au rejet de ses parents.

Patricia Reznikov choisit de passer par une narratrice actuelle, peintre elle aussi, séparée et sans enfants pour dresser le portrait de l’artiste indienne talentueuse aux moeurs scandaleuses pour l’époque et le pays. Ce biais, soutenu par la description de tableaux ou photos peut rompre le récit. Mais la sensibilité d’Iris, cette soif de connaître le parcours créatif d’une artiste hors norme donnent de la cohérence à la construction. La vie d’Amrita dans un monde en proie aux guerres, à la colonisation est passionnante, la création artistique passe devant tous les drames. Car Amrita est une amoureuse de l’art et de la vie. Cette artiste de talent, femme libre à la vie tourmentée m’a vite fait oublier les écueils qui ont pu me gêner comme par exemple une trop grande richesse de style sur les premiers paragraphes.

Si vous souhaitez admirer le talent d’Amrita Sher-Gil, je vous conseille cet article. Vous y trouverez aussi certaines photographies prises par Umrao, décrites par la narratrice du roman.

 

Le volontaire – Salvatore Scibona

Titre : Le volontaire
Auteur : Salvatore Scibona
Littérature américaine
Titre original : The volunteer
Traducteur : Eric Chédaille
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 448
Date de parution : 9 janvier 2020

Son premier roman, La fin, a fait partie des finalistes du National Book Award en 2010. Salvatore Scibona propose ici un roman dense, lyrique couvrant trois générations, un roman sur la quête d’identité et les relations filiales, un roman largement plébiscité par la presse américaine. S’inscrivant dans une Amérique marquée par les engagements militaires, les communautés marginales, les désillusions personnelles, ce roman est celui de la perte. Perte d’identité, perte de valeurs, perte de repères.

En 2010, un jeune enfant de cinq ans au langage incompréhensible est trouvé errant seul dans l’aéroport de Hambourg. Baptisé Willy par un prêtre qui devient son seul confident, le jeune garçon sera hébergé dans un foyer pour enfants. Nous, lecteur, savons que son père Elroy Heflin, ancien repris de justice et militaire américain plutôt violent, l’a laissé là dans les toilettes de l’aéroport. A la demande de la mère, une serveuse d’un bar de Riga, Elroy était allé chercher son fils en Lettonie. Pourquoi l’avoir abandonné ?

De retour aux Etats-Unis, Elroy ne dira rien à Tilly, son tuteur légal. De ce constat, l’auteur nous emmène dans le passé de Tilly, alias Le volontaire. Né Vollie Frade, cet homme, engagé plusieurs fois volontairement dans les Marines, a été convoyeur au Vietnam. Cette partie du roman, assez déstabilisante, laisse place à la violence de cette guerre atroce. Mais c’est sur la seconde partie de son engagement que Vollie va perdre son identité. Envoyé secrètement au Cambodge, il sera capturé et enfermé plus d’un an dans un tunnel. A sa libération, Lorch, un étrange personnage lui propose une nouvelle identité contre une mission d’espionnage à New York.

« Je suis une boulette que vous avez commise. Vous voulez m’écarter du paysage jusqu’à ce que je ne puisse plus vous causer le moindre ennui. Moi aussi, je veux dégager

Vollie Frade veut disparaître, oublier ses origines, ses traumatismes de guerre. Il devient Dwight Elliot Tilly. Lorsque sa mission d’espionnage tourne mal, il disparaît vers le Nouveau- Mexique, là où son seul ami avait monté une ferme. Mais il n’y trouve que Louisa et un gamin nommé Elroy. L’endroit était en fait une communauté hippie. Personne ne sait qui est vraiment le père d’Elroy.

Louisa et Tilly se marient, deviennent les tuteurs d’Elroy afin de pouvoir l’inscrire à l’école. Lorsque Tilly rattrapé par son passé s’enfuit, l’enfant sans figure paternelle devient violent. Après un séjour en prison, il s’engage lui aussi dans l’armée.

Ces parcours de vie marqués par la violence d’une Amérique puissante mais engagée à tuer militairement expliquent l’isolement, la marginalisation d’êtres dépourvus de stabilité affective. De génération en génération, les dégâts se transmettent et s’amplifient. Quel avenir Willy peut-il espérer ?

Le volontaire est un roman particulièrement dense, typiquement américain. Les personnages semblent être les marionnettes de l’ambition politique d’un pays. On trouve chez Vollie Frade une espèce d’insouciance, de naïveté au milieu des combats. Un décalage qui intensifie l’absurdité et la violence des guerres. Des guerres qui tuent sur les zones lointaines mais détruisent malicieusement mais sûrement les rescapés.

Malgré les critiques dithyrambiques de la presse américaine auxquelles je reconnais la justesse quant au style et l’ambition de l’écrivain, je me suis parfois perdue dans ce roman. Partir de l’abandon d’un enfant pour remonter sur la perte d’identité, de valeurs pour une certaine jeunesse américaine engagée dans les conflits ou les courants de pensée apocalyptique est un cheminement compréhensible mais tortueux.

Toutes ces vies jamais vécues – Anuradha Roy

Titre : Toutes ces vies jamais vécues
Auteur : Anuradha Roy
Lettres indiennes
Titre original : All the lives we never lived
Traducteur : Myriam Bellehigue
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 mars 2020

En 1927, contrairement  aux principes d’éducation réservées aux filles, Agni Sen, pressentant un talent artistique chez sa fille, Gayatri, l’emmène en voyage à Bali. Ils embarquent sur un bateau qui de Madras part vers Singapour, faisant la connaissance du poète Rabindranath Tagore. Ensuite, ils font route vers Bali, où sur un lac, Gayatri fait la connaissance de Walter Spies, un peintre allemand.

Quelques jours après leur retour, Agni Sen meurt. Gayatri, dix-neuf ans, est contrainte d’épouser Nek Chand, un anglo-indien de trente-trois ans, ancien élève d’Agni Sen. Homme droit, voué à la nation, il ne tolère pas les passions artistiques et frivoles de sa femme. Très vite, Gayatri se sent en cage. L’arrivée de Walter Spies et de Beryl de Zoete vient rallumer la flamme artistique de Gayatri. Alors que son fils, Mychkine n’a que neuf ans, Gayatri quitte le domicile familial pour suivre Walter à Bali.

« La vie de mes parents était secouée de crises du fait de leur opposition systématique au sujet de ce qu’il convenait de penser ou de faire, de leurs définitions antagonistes du nécessaire et du superflu ou en ore de la liberté et de l’oppression

Mychkyne, soixante après, paysagiste retraité, nous confie les souvenirs de cette époque, souvenirs toujours un peu déformés par la mémoire, souvenirs partiels de ce qu’il en a compris à neuf ans. Un paquet venu du Canada donne pourtant un autre point de vue à cette histoire. Ce sont les lettres de Gayatri écrites à son amie Lisa, des lettres où la jeune femme lève le voile sur ses sentiments, parle de son fils et de sa vie à Bali.

Souvenirs, lettres, la construction de ce roman qui mêle personnages réels et fictifs est parfois pesante. Mais ce qu’il en ressort finalement est particulièrement attractif. Gayatri est le symbole de ces femmes qui ne peuvent résister à l’appel de leur art. J’ai particulièrement aimé découvrir quelques facettes de la vie de Walter Spies. Né en Allemagne en 1895, ce peintre et musicien homosexuel a consacré sa vie à l’art balinais. Plusieurs fois interné pour ses origines, l’homme garde un optimisme lié à la contemplation de la nature, à la découverte de formes d’art.

« Rabindranath Tagore avait conscience qu’il existe, indépendamment de la sphère éphémère des hommes, un monde plus vaste, plus profond et chargé de davantage de sens. J’y suis moi aussi sensible, comme ma mère avant moi. »

Ce septième sens particulier relie Mychkine à sa mère, Gayatri à Walter Spies.

« Il incarnait tout ce que mon corps, mon esprit et mon âme réclamaient depuis la mort de mon père – ce n’est pas seulement que j’ai enfin trouvé des gens qui le comprennent, c’est l’intégrité de mon être qui a été restaurée. Comme si toutes les possibilités de la vie avaient été enfermées derrière une porte qui s’ouvrait enfin. »

Des personnages proches de l’art, de la nature et des animaux. Peut-être incapables de comprendre les rivalités de pays en guerre. Même si l’Inde et Bali sont à des milliers de kilomètres du conflit de la seconde guerre mondiale, la colonisation les implique malgré eux.

«  Nous sommes de simples feuilles ballottées par la tempête. »

Ce roman n’est pas une lecture facile parce que la mémoire n’est pas un fil continu, une pensée fluide. Elle divague, se perd, s’enrichit. Mychkine évoque d’autres personnages, ses amis, son grand-père. Toute la richesse de son enfance et parfois des bribes de sa vie d’adulte et actuelle. Autant de personnages secondaires dignes d’intérêt.
La partie épistolaire est condensée, apportant un autre point de vue, une forme de compréhension des décisions de Gayatri. Le lecteur doit intégrer l’ensemble pour faire ressortir l’essentiel.

Mais l’ensemble donne un roman passionnant mêlant la grande histoire, le drame familial et intime, la belle nature balinaise, et surtout la découverte d’un artiste, Walter Spies. Un artiste fascinant que je ne connaissais pas et dont les bribes de vie ici racontées m’incitent à mieux connaître son engagement pour l’art et pour la nature.

La seconde vie de Rachel Baker – Lucie Brémeault

Titre : La seconde vie de Rachel Baker
Auteur : Lucie Brémeault
Editeur : PLON
Nombre de pages : 275
Date de parution : 6 février 2020

Rachel Baker est serveuse dans un diner en Alabama. Sa vie bascule le jour où trois hommes débarquent et fusillent dix-sept personnes dont son fiancé, son amie serveuse et six enfants. Rachel est l’unique rescapée.

« De la chance? C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de pire. Maintenant, elle devra vivre avec ça jusqu’à la fin de sa vie

Très rapidement, Sam Forrest, un suprémaciste blanc est arrêté avec ses deux associés.

Malgré sa psychologue et la bienveillance de l’enquêteur Nick Follers, Rachel, vingt-neuf ans, ne pense qu’à se venger. Elle trouve une arme chez son voisin et abat Sam Forrest le jour où il doit comparaître au tribunal.

Rachel, paralysée suite à un accident de voiture lors de sa fuite, est incarcérée pour sept ans à la prison de Monk.

Commence alors le récit de sa vie en prison, rythmée par les visites de Nick Follers, ténébreux et amoureux. Nous apprenons à connaître les co-détenues, des femmes de tous âges, tombées parce que la vie n’a pas toujours été tendre avec elles.

« On aurait pu penser que la taule n’accueillait que des filles tatouées, la gueule en biais, les muscles saillants et un air de bouledogue affamé, mais la plupart d’entre elles étaient juste des femmes comme on en voit tous les jours dans les rues et les restaurants. »

Sauf, peut-être, celles qu’on appelle « les putes à Poutine », des russes qui viennent mettre un peu de violence dans ce milieu plutôt fraternel.

Il y a quelques belles rencontres mais elles sont assez convenues et bienveillantes. Rachel, petite blondinette sympathique, s’endurcit tout de même un peu. Depuis un an, elle ne voit plus Nick Follers, intégré à la DEA et en mission d’infiltration dans les milieux de la drogue.

A sa sortie, Rachel hante le bar où il lui écrivait ses petits mots d’amour. Un bar, lieu qui lui rappelle aussi la violence du passé. Y trouvera-t-elle un peu de sérénité et de bonheur?

J’ai choisi ce premier roman d’une jeune bretonne pour son sujet, étrangement installé en  Alabama. Lucie Brémeault a une écriture fluide, facile et agréable à lire. Ses personnages sont sympathiques et attachants. Peut-être trop pour ce milieu, trop lisses. Pour moi, un tel sujet demande de la force, de la profondeur. Je regrette de rester ici dans la demi-teinte, frôlant parfois le sentimentalisme ou le pathos.

L’auteur propose une playlist Spotify pour rythmer la lecture. J’y ai fait de belles découvertes musicales.

Je remercie Babelio et les Éditions PLON pour la réception de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse critique.

 

 

Kibogo est monté au ciel – Scholastique Mukasonga

Titre : Kibogo est monté au ciel
Auteur : Scholastique Mukasonga
Littérature rwandaise
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 155
Date de parution : 12 mars 2020

L’évangélisation du Rwanda a commencé avec les missionnaires d’Afrique au début du XXe siècle. Dans ce roman, Scholastique Mukasonga montre toute la difficulté d’imposer les dogmes catholiques aux Rwandais, profondément ancrés dans les croyances ancestrales.

Terrassés par une catastrophe naturelle, les Rwandais se tournent naturellement vers les offrandes païennes. Pendant la dernière guerre mondiale, une terrible période de sécheresse a installé la famine dans le pays. Kibogo est alors monté sur le mont Runani. Foudroyé, il est monté au ciel. Son sacrifice a amené la pluie. Seuls trois hommes du village ont assisté à la scène. Depuis, le mont Runani est une montagne païenne, interdite par les prêtres blancs.

« Vos contes pour les veillées, disaient les pères, nous les conservons pour vos enfants et surtout pour vos petits-enfants quand ils seront évolués, civilisés, lettrés. Alors nous leur expliquerons ce que vos histoires voulaient vraiment dire et que vous étiez incapables de comprendre parce qu’elles annonçaient notre venue pour vous révéler le vrai Dieu. »

Mais on ne dépouille  pas aussi facilement un peuple de sa culture. Akayézu a un destin. Choisi par les missionnaires pour entrer au petit-séminaire, il connaît la Bible. Et il se l’approprie.

« Maintenant, Akayézu en était certain, ce n’était pas l’histoire des juifs que racontait la Bible, pas même celle de Yezu, mais celle des Rwandais

Venu officier dans sa colline, il adapte ses sermons avec les contes locaux. Il distribue le pain aux enfants, s’entoure d’une cour de femmes fidèles telles des apôtres et sa targue même de miracle. Son objectif est de réunir les esprits de Yezu et Kibogo en évangélisant sa dernière disciple, Mukamwezi. Lorsqu’ils montent sur le mont Rumani pour faire revenir Kibogo, un terrible orage frappe durement le bois et les païens. Une fois encore, trois garnements sont témoins du drame.

Les prêtres blancs veulent sauver le mont Runani avec une procession et une statue en l’honneur de Maria.

« On dirait, remarque le professeur, qu’on l’a érigée là pour interdire aux Rwandais de se réapproprier leur passé. »

Mais les tisseuses de conte continuent à croire en Kibogo. Chacun fait valoir son histoire, vieux témoins séniles de la montée au ciel de Kibogo ou jeunes garnements plus instruits, fiers de leur culture.

Un peu court, ce roman utilise l’humour pour montrer les conséquences de la colonisation et de l’évangélisation sur la culture d’un pays. Scholastique Mukasonga nous livre une satire, un conte riche en péripéties très agréable à lire. Et montre fort heureusement que les croyances ne meurent pas aussi facilement.

 

 

 

 

Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse – Agata Tomazic

Titre : Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse
Auteur : Agata Tomazic
Littérature slovène
Titre original : Cesar ne mores povedati frizerki
Traducteur : Stéphane Baldeck
Editeur : Belleville
nombre de pages : 216
Date de parution : 6 mars 2020

 

L’enfance d’Agata Tomazic a été marquée par l’effondrement de la Yougoslavie. Elle en gardera une méfiance pour toute forme d’autorité. Féministe et engagée, elle est aujourd’hui une des voix littéraires de la Slovénie.

«  Dans la vie, il ne faut jamais faire ou subir des choses que l’on ne peut confier à sa coiffeuse. »

Mais, à nous lecteurs, Agata Tomazic va nous les confier.

Avec ce recueil de treize nouvelles, elle campe d’étranges personnages, à la fois très ordinaires et étonnants. Un homme d’affaires ou de spectacle, des hommes ou femmes mariés, infidèles ou insatisfaits, une veuve, une fillette, un photographe, un génie des mathématiques, des anciens amis d’enfance, une grand-mère acariâtre. Des êtres normaux plongés dans les péripéties du quotidien qui finalement révèlent leur côté sombre ou prennent parfois un détour fantastique. Le bon père de famille ou la veuve éplorée se font assassins. La vieille grand-mère égoïste malade pousse le vice jusqu’à compromettre son sauveur.

Toute forme d’autorité, pouvoir, argent, parents, mari est ici bousculée. La première nouvelle commence avec l’arrogance d’un financier et le recueil se termine avec l’égoïsme incurable d’un mari. Même ces parents aimants briment leur progéniture comme ce génie des mathématiques ou cette jeune femme qui a l’impression qu’elle ne peut qu’échouer face au bonheur de ses parents.

Seuls le ton, quelques noms de lieux et de brèves allusions à la rancoeur de familles bourgeoises ayant perdu leur statut à la fin de la seconde guerre mondiale teintent ce recueil de couleurs slovènes. C’est bien là mon seul regret.

Les nouvelles sont particulièrement bien rédigées ménageant rebondissements et parfois une chute astucieuse, notamment pour la nouvelle intitulée La pièce manquante. L’auteur capte l’intérêt de son lecteur avec des personnages remarquables, une touche d’ironie, d’humour ou d’illusion.