H+ – Nicolas Roberti

Titre : H+
Auteur : Nicolas Roberti
Editeur : Le Lys bleu
Nombre de pages : 265
Date de parution : 3 août 2020

 

Pythagore est surtout connu pour son théorème mais cet homme aux pouvoirs merveilleux porte bien son nom «  celui qui est annoncé par la Pythie ». Né dans l’île de Samos, c’est en Italie qu’il crée son école, l’Ordre de Pythagore. A l’image de leur chef qui se souvient de ses anciennes incarnations, les  pythagoriciens  cherchent la vie éternelle.

«  L’ordre s’est vainement divisé entre Mathématiciens, Philosophes et Physiciens. Chacun pensant avoir la juste réponse au cycle des reincarnations auquel l’homme est soumis. »

Sur cette base, Nicolas Roberti crée une fiction à suspense intégrant toutes les connaissances historiques et élargissant au transhumanisme, au pouvoir des GAFA et aux conflits politiques.

Pierre Teilhard de Chardin, maître universel de l’ordre de Pythagore, recherche la jeune fille de l’oracle, une jeune fille en deuil qui se nourrit d’énergie végétale. Il la trouve enfin dans un hôpital sur l’île de Syros. Eve est la seule rescapée d’un accident de voiture qui a coûté la vie à toute sa famille. La botaniste a un étrange pouvoir de cicatrisation. En se faisant passer pour son oncle, il la ramène à la maison de Pythagore sur l’île de Samos. La jeune fille peine à croire aux élucubrations de Pierre et de sa femme, Noor.

Cixi, pressentie par Pierre pour être la prochaine maître universel de l’Ordre, parvient à convaincre la jeune fille. C’est elle qui fera l’initiation d’Eve. Lors d’un voyage en Algérie, Eve fait la connaissance d’Addon, un journaliste dont elle tombe amoureuse.

« Plus la vie est riche d’expériences et d’énergies, plus le vieillissement est ralenti. »

Le récit, un peu complexe par les données sur la vie de Pythagore et la découverte d’une basilique souterraine à Rome dévoilant le sacrifice de Sappho, prend du rythme avec les manigances de Martine, une membre de l’Ordre briguant la tête de la maison de Pythagore.

H+ mélange les genres entre données historiques, vision dystopique d’un avenir manipulé par les plus riches rêvant d’immortalité et fiction jouant avec les codes du roman noir. J’ai beaucoup appris sur l’histoire de Pythagore et de son Ordre, précurseur du végétarisme et croyant au cycle des réincarnations.

 

Liv Maria – Julia Kerninon

Titre : Liv Maria
Auteur : Julia Kerninon
Éditeur : L’Iconoclaste
Nombre de pages : 320
Date de parution : 19 août 2020

 

Liv Maria naît au printemps 1970. Sa mère, Mado Tonnerre est native de cette île bretonne où sa famille tient depuis des années le café – restaurant – épicerie. Son père, Thure Christensen est un marin norvégien devenu menuisier.

«  Son père était lecteur, et il avait fait de sa fille une lectrice. Sa mère lui apprenait la dureté et le silence, ses oncles lui apprendraient la pêche et la conduite… »

L’enfant grandit sereinement, libre sur cette île protégée. Elle conduit bien avant l’âge, transportant gentiment les uns et les autres. Mais un jour, elle tombe sur une mauvaise personne qui tente d’abuser d’elle. Sa mère prend alors une mesure radicale, elle éloigne sa fille jusqu’à Berlin chez la soeur de Thure.

Là, la jeune fille découvre l’amour à dix-sept ans auprès de son professeur d’anglais, un étranger, marié et père de famille venu donner des cours d’été en Allemagne.

« Ce qu’on pouvait faire avec un corps – avec deux corps. Les frottant l’un contre l’autre comme des silex- longtemps, patiemment, jusqu’à faire jaillir des étincelles, puis le feu, le feu ravageant tout. »

A la fin de l’été, la séparation est difficile. La mort soudaine des parents de Liv Maria la ramène sur l’île. Puis sans nouvelles de son professeur, elle part au Chili sur les conseils de ses oncles.

Après une enfance heureuse, une adolescence blessée, un premier amour intense perdu, Liv Maria profite de sa jeunesse et de sa liberté. Maîtresse et associée d’un riche propriétaire de restaurants, elle devient une femme d’affaires, libre et aventurière. Jusqu’à sa rencontre avec Flynn, un jeune ingénieur irlandais, amoureux du bois et des arbres. Très vite, enceinte, mariée, installée en Irlande, Liv Maria tombe dans l’adulterie.

«  Liv Maria essayait de se revoir telle qu’elle avait été à peine quatre ans plus tôt, l’absolue nudité qui était la sienne alors, possédant ses seuls bracelets d’or, sa solitude et son dénuement, son corps dévêtu collé contre celui de Carrar en sueur, et la femme qu’elle était aujourd’hui, avec sa boîte à couture, sa machine à gaufres, ses moules à sablés, à tarte, à manqué, sa porcelaine du dimanche… »

Julia Kerninon dresse une fois de plus un très beau portrait de femme. Une femme multiple, évoluant aux différentes étapes de sa vie, en fonction des aléas, bonheurs et drames d’une vie. Qui peut dire à vingt ans où la vie vous emportera.

«  Parents morts, pays natal délaissé , amants perdus et quittés, mensonges enfouis dans le silence – cuisine aménagée, petits garçons jouant sur le tapis devant la cheminée, et un bel homme rentrant tous les soirs chez elle avec ses propres clés. »

Mais parfois, le destin est farceur. Julia Kerninon aime les histoires singulières et elle nous réserve ici un tour du destin qui plongera Liv Maria dans un dilemme cruel.

C’est toujours un plaisir de lire cette amoureuse des mots, de la lecture et des belles phrases. Ses héroïnes sensuelles sont magnifiées par leur souffle de liberté. Les événements qui guident le destin de Liv Maria m’ont souvent paru improbables mais je passe sur ce sentiment car ils ne sont que prétexte à montrer comment une vie peut être bousculée.

Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Titre : Un jour ce sera vide
Auteur : Hugo Lindenberg
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Le premier roman d’Hugo Lindenberg est un récit sur l’enfance, un temps où l’on se plonge dans l’attrait du réel occultant les peurs et les drames du monde des adultes. Le narrateur, un jeune garçon de dix ans, passe ses vacances chez sa grand-mère en Normandie. Quand il va jouer sur la plage, il oublie sa solitude en observant les familles « normales ». Lui s’ennuie avec cette grand-mère qu’il adore mais qui lui fait honte avec ses robes démodées et son parler yiddish.

Mais un jour, autour du cadavre d’une méduse, il rencontre Baptiste. Il devient l’ami de ce garçon auquel il voudrait ressembler, un enfant bien dans sa peau, naturel, choyé par une famille aimante. Faire partie de la famille de Baptiste est un rêve auquel il goûte. L’enfant est en extase devant la mère de Baptiste, une femme belle, douce et accueillante. Quel contraste avec son quotidien peuplé des fantômes de sa grand-mère et de la folie de sa tante.

Hugo Lindenberg, en se plaçant dans le monde de l’enfance, tient à distance les drames familiaux que l’on devine pourtant. Mais les ombres planent sur ce récit. Le sable de la plage, terrain de jeu de l’enfance, peut aussi se transformer en sable mouvant, engloutissant la joie de vivre dans les abysses de l’Histoire.

Le narrateur ne me semble pas toujours penser comme un enfant de dix ans. Cela m’a légèrement tenue à distance. Même si je conçois que les épreuves de la vie lui ont fait perdre la légèreté de l’enfance. Mais tout ce qui l’environne semble touché par le mal. La chanson de Mike Brandt évoque-t-elle cette impossibilité de retrouver le bonheur  suite à la disparition de la mère? Le silence est son héritage, le flou hante cette histoire jusqu’à la fin.

Je sors de cette lecture avec un sentiment de malaise et quelques incertitudes.

Beautiful boy – Tom Barbash

Titre : Beautiful boy
Auteur : Tom Barbash
Littérature américaine
Titre original : The Dakota Winters
Traducteur : Hélène Fournier
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 402
Date de parution : 1 octobre 2020

 

En janvier 1980, Anton Winter revient à New-York après treize mois passés au Gabon en mission humanitaire au sein de Peace Corps. Atteint de paludisme, il a failli y perdre la vie. Il s’installe avec ses parents, frère et soeur dans l’appartement familial du fameux Dakota Building.

Buddy, le père, a connu le succès en animant un show télé jusqu’en 1978, date à laquelle  il a pété les plombs en plein direct. Il est alors parti sur les routes, abandonnant quelques mois sa famille. Sa dépression laisse des marques psychologiques et financières sur l’ensemble de la famille.

« Les parents sont censés être des points  de repère fixes, pas des peintures abstraites

Depuis, Buddy espère renouer avec la popularité mais la profession ne lui fait plus confiance.
Emily, la mère, ancienne actrice, se mobilise pour la campagne à l’investiture démocrate de Ted Kennedy.
Kip, le plus jeune fils, tente de trouver sa place en se démenant sur les tournois de tennis.
Rachel, la fille , vit son amour pour un jeune policier.
Seul Anton, qui se retrouve dans la même situation, en convalescence et au chômage, peut venir en aide à son père. C’est d’ailleurs ce qu’il a toujours fait, même avant son départ en Afrique. Mais n’est-il pas temps pour lui de penser à son avenir plutôt que de soutenir son père?

« Tu te dis que c’est tout à fait toi, que tu vas passer ta vie à tenir la main de ton père et à lui torcher le derrière, et tu crains que le jour où il sera sur son lit de mort, tu sois encore en train de rire de ses blagues, de lui dire qu’il était incroyable, et de lui rappeler le jour où Orson Welles, invité sur le plateau, avait dit un truc magnifique, et ce ne sera pas faux, son émission était vraiment incroyable, mais où sera la tienne? te demanderas-tu. Quelle putain d’existence auras-tu vécue et, devenu vieux, te réveilleras-tu  un jour pour t’apercevoir que tu auras passé ta vie à cultiver le rêve défraîchi de quelqu’un d’autre

Tom Barbash construit son roman en partageant des moments familiaux, des activités culturelles et sportives des uns avec les autres. Nous rencontrons des sportifs lors des Jeux Olympiques à Lake Placid, vibrons avec John Lennon lors d’une traversée tempétueuse en voilier, suivons réflexions sur les films ou livres découverts, partageons les rencontres pour le futur projet d’émission de Teddy sur la chaîne CBS. Des moments de vie, intenses, chargés des ombres du passé qui façonnent leurs vies actuelles.

L’auteur garde en demi-teinte cette idée que la célébrité donne des avantages , des relations mais ressemble à une malédiction, vous mettant en cage tel un animal au zoo. Et pourtant, il vous est souvent impossible d’y renoncer, d’accepter de retomber dans l’anonymat.

« Les gens nous privent d’espace, nous traquent, alors un jour on cherche à s’échapper, on se risque à sortir la tête dehors et du coup, ils nous dévisagent, nous aiguillonnent, nous jugent. »

En ce sens, le Dakota building est un emblème du microcosme de stars riches et célèbres. Y vivent d’ailleurs John Lennon et Yoko Ono, voisins et amis des Winter. Là aussi s’ouvre une porte particulièrement intéressante sur la vie d’un ancien membre des Beatles avec l’ésotérique Yoko, un moment où John retrouve le goût d’écrire un nouvel et dernier album.

Tom Barbash ne mise pas sur un récit classique autour d’une relation entre un père et son fils. Ce sont plutôt des éclats de vie qui illustrent le New-York des années 80, les rêves et cauchemars de la célébrité , les liens humains d’une famille et d’une communauté. Ce n’est pas un roman dont vous sortez avec une histoire en tête mais plutôt avec des lueurs ou des points d’ombre qui font une vie, une époque. Et surtout avec une fascination pour le Dakota building et son hôte emblématique, John Lennon.

Crénom, Baudelaire! – Jean Teulé

Titre : Crénom, Baudelaire!
Auteur : Jean Teulé
Éditeur : Mialet Barrault
Nombre de pages : 432
Date de parution : octobre 2020

 

Après la lecture de Gare à Lou!, je craignais de replonger dans l’univers actuel de Jean Teulé. Si l’auteur a su nous charmer avec ses premiers romans, ses récentes parutions sont de plus en plus choquantes. J’ai accepté de lire cette nouvelle proposition, d’une part pour encourager l’arrivée d’une nouvelle maison d’édition et d’autre part en espérant un retour dans la veine historique grâce au nom de Baudelaire. Certes, le Crénom dans le titre était plutôt de mauvaise augure.

Jean Teulé ne s’est pas assagi, il continue à être cet auteur au franc-parler, anticlérical et parfois obscène. Mais il a trouvé en Baudelaire un personnage qui lui ressemble. Et il s’en donne à cœur joie.

Charles naquit en 1821 de François Baudelaire, ancien curé, sexagénaire et de Caroline, une jeune femme âgée de vingt-sept ans. Quand le père meurt en 1827, Charles n’a que cinq ans  et il voue un amour possessif pour sa mère.

«  Je trouve la passion de cet enfant pour madame poussée jusqu’à la bizarrerie. »

Quand, dix-neuf mois plus tard, Caroline se remarie avec l’officier Jacques Aupick, Charles le vit comme un abandon. Renvoyé du lycée Louis Le Grand, Charles est envoyé sur un paquebot en direction de Calcutta par son beau-père. Mais il fera vite chemin arrière pour mener la grande vie à Paris grâce à son héritage. Dépensant sans compter, sa mère le fait mettre sous tutelle. Sans argent, atteint de la syphilis, Charles abuse du laudanum et autres drogues. Il vit une relation tumultueuse avec une prostituée noire, Jeanne Duval.

« L’excès en tout!  Telle est sa devise

Beaucoup seront choqués par certaines scènes scabreuses, comme le seront à l’époque les juges au sujet de certains poèmes des Fleurs du Mal. Mystifié par l’illusion de l’amour maternel, Charles n’est pas un romantique! Souvent sous l’emprise des drogues, son comportement est choquant. Mais le personnage historique est là, dans toute sa splendeur. Jean Teulé déploie ici tout son talent à décrire l’ambiance des rues misérables de Paris bientôt enjolivées par les travaux d’Haussmann. Je retrouve aussi son humour quand l’éditeur Poulet-Malassis devient Coco Mal Perché ou quand Baudelaire passe un entretien pour siéger à l’Académie française.

C’est un grand plaisir de redécouvrir la vie de Baudelaire et quelques uns de ses poèmes et de constater une fois de plus que le génie doit attendre longtemps avant d’être reconnu.

« Vous y appliquez votre théorie musicale. C’est royal, voyez-vous, cela. Il faudra bien que, tôt ou tard, on en reconnaisse l’humanité et la grandeur absolu. En attendant, monsieur, quel éloge que le rire de ceux qui ne savent pas vous respecter!»

Gustave Courbet – L’atelier du peintre – 1855

Je ne regrette pas d’avoir donné une nouvelle chance à cet auteur. Je ne connaissais pas si bien la vie de Baudelaire. J’ai donc beaucoup appris dans cette version qui donne un bon aperçu du personnage, de ses contemporains, de l’époque. Lire Jean Teulé, c’est accepter son langage. Tant que l’histoire reste au premier plan, j’y consens tout en profitant de l’humour de ce grand écrivain sulfureux.

Le monde des Abberley – Robert Goddard

Titre : Le monde des Abberley
Auteur : Robert Goddard
Littérature anglaise
Titre original : Hand in glove
Traducteur : Claude et Jean Demanuelli
Editeur : Sonatine
Nombre de pages : 638
Date de parution : 17 septembre 2020

 

Beatrix Abberley, quatre-vingt-cinq ans est tuée dans le hall de son cottage, assommée avec un chandelier par un mystérieux visiteur qu’elle semblait pourtant connaître ou attendre. Dans cette partie de Cluedo, il va donc falloir trouver qui est l’assassin et surtout quel est le mobile de ce crime?

Très vite les soupçons se portent sun Colin Fairfax, un antiquaire un peu véreux venu, peu de temps avant, rencontrer la vieille dame afin d’acquérir sa collection  d’objets précieux en marqueterie du Tunbridge Ware. Une collection que la police retrouve bien vite dans l’arrière boutique de l’antiquaire. Un peu trop facile pour être vrai. Mais tant que la police tient un coupable, surtout connu pour sa malhonnêteté, inutile d’aller chercher plus loin.

Toutefois, Derek, le frère de Colin, croit aux cris d’innocence de son frère. Au risque de perdre son emploi et ses économies , il n’abandonnera pas son frère. Et pour cela, il tente de rallier à sa quête, Charlotte Ladram, la nièce de Beatrix.

Charlotte est la fille de Tristram Abberley, le frère de Beatrix, un poète mort lors de la guerre d’Espagne. En mourant, Tristram laisse sa femme, sa fille, son fils d’un premier mariage, Maurice Abberley et de nombreux recueils de poèmes dont la famille retirera longtemps de conséquents droits d’auteur.

Une vieille amie de Beatrix apprend à Charlotte que sa tante lui  avait demandé d’envoyer à sa mort des courriers à quatre personnes. Elle ne devait pas les ouvrir ni regarder les adresses. L’une était sans au un doute adressée à la femme de Maurice. Mais qui était les destinataires au Pays de Galles, à New-York et à Paris?

Charlotte mène l’enquête d’autant plus avidement et dangereusement quand un second meurtre et un enlèvement viennent prouver que cette affaire dépasse largement le vol de quelques objets. Avec Derek, elle supplante la police, persuadée d’être bien plus efficace pour résoudre ce mystère familial qui l’entraînera en Espagne.

« Leur guerre civile a sécrété une sorte de poison qui nous atteint aujourd’hui encore, cinquante ans plus tard

C’est ma première lecture de Robert Goddard et je découvre une enquête bien menée pleine de rebondissements. En commençant ce roman, je ne m’attendais pas à ce que l’auteur m’emmène aussi loin pour identifier le mobile du crime. Si c’est une lecture facile et agréable, pour moi, cela ne dépasse pas le divertissement.

Je remercie Babelio et les Éditions Sonatine pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse critique Mauvais Genres.

 

 

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Efface toute trace – François Vallejo

Titre : Efface toute trace
Auteur : François Vallejo
Editeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 294
Date de parution : 3 septembre 2020

 

« Le délire en art n’est jamais un pur délire. Il nous révèle toujours une vérité cachée. »

 

C’est en Asie que succombe la première victime. M. Hui, un quarantenaire diabétique est retrouvé dans les eaux de la baie Victoria à Hong Kong. D’autres corps surgissent au milieu de mises en scène  inattendues à New-York et Paris. Si la police ne fait aucun lien entre ces crimes, un groupe de collectionneurs d’art engage un Expert. Le seul point commun entre les victimes est en effet leur passion pour l’art contemporain.

L’expert est le narrateur de cette enquête. Régulièrement il rend compte de ses avancées auprès de l’assemblée de collectionneurs de tous pays.

Si certains proches des victimes le mettent sur la piste du trafic de drogue et du blanchiment d’argent, lui, sent qu’un artiste est au centre de cette affaire. Chacune des victimes avait récemment fait l’acquisition d’une oeuvre d’art éphémère, un objet numéroté voué à la destruction suivant un mode opératoire joint par l’artiste caché sous les initiales j.v.

L’expert mène l’enquête auprès d’une galeriste puis d’une copiste. Mais très vite, c’est j.v. lui-même qui contacte l’expert pour le guider dans ses recherches. Au fil des entretiens téléphoniques, nous apprenons le parcours de cet homme, autrefois un enfant au rêve brisé, qui a développé une conception particulière de l’art.

Chacun se souvient de l’oeuvre de Bansky,  La petite fille au ballon, vendue plus d’un million d’euros et conçue pour s’autodétruire grâce à un broyeur caché dans le cadre. Une panne de moteur du broyeur a fait exploser la côte de ce tableau à-demi lacéré.

« Pour tous et pour personne» affirmait Nietzsche. L’art est pour tous mais en devenant éphémère ou en prévoyant sa destruction, l’art n’est plus pour personne.

j.v. est-il un serial killer ou un serial artist dépassé par sa vision de l’art.

« C’est l’enfant génial que je cherche sous l’adulte abominable. J’ai du mal à faire le tri entre les deux, excusez-moi

J’ai beaucoup aimé la découverte du personnage de j.v., son parcours ainsi que la réflexion sur l’art contemporain. ll me fut parfois plus difficile de m’intéresser aux vengeances, complots, prises d’intérêt liés aux différents crimes. L’intérêt de l’enquête est bien dans l’évolution de l’expert au fil de son analyse psychologique de l’artiste. C’est cette confrontation entre les deux personnages et bien sûr cette belle réflexion sur l’art contemporain qui donnent toute la saveur à ce roman.

« Le pire effaceur, c’est celui qui regarde jamais vraiment

Alors, même si ce n’est pas ma meilleure lecture de François Vallejo, je vous conseille tout de même de regarder cette oeuvre avec beaucoup d’attention.

 

 

L’inconnue du 17 mars – Didier Van Cauwelaert

 

Titre : L’inconnue du 17 mars
Auteur : Didier Van Cauwelaert
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 176
Date de parution : 16 septembre 2020

 

Première lecture sur le thème du coronavirus et du confinement. Fort heureusement rien d’anxiogène ici mais plutôt un conte moral où Didier Van Cauwelaert donne libre cours à sa  passion pour les relations surnaturelles.

Après un enchaînement de déboires, licenciement et divorce, Lucas Norden se retrouve à la rue. SDF depuis un an, il vit sur la grille d’aération du métro au carrefour La Motte Picquet – Suffren. La veille de l’annonce du confinement, craignant d’être embarqué en foyer, il fuit la police et se fait renverser par une voiture.

Lorsqu’il reprend conscience, il se trouve à l’arrière d’une jaguar conduite par Audrey, sur la route du domaine du comte de Buire pour lequel travaillaient autrefois ses parents. Lucas n’était jamais revenu à La Sauvetière depuis le meurtre du comte et de ses parents. Il n’avait jamais revu Audrey, son premier amour, la fille du boulanger qui faisait le ménage au domaine.

Dans le château, Audrey lui fait une étrange proposition. Sauver le monde en reprenant les recherches du comte, en commençant par retrouver son générateur conçu pour traiter d’une mélodie toutes les infections bactériennes et virales.

Dans ce court récit, Didier Van Cauwelaert reprend tous les bonnes et mauvaises conséquences de la crise sanitaire. Entraide, amélioration de l’environnement, soutien aux soignants, retour vers certaines valeurs mais aussi délations, privations de liberté. Malheureusement il donne aussi écho aux théories de complot relayées dans les médias, comme le déploiement de la 5G.

« Une pandémie susceptible de déclencher dans vos esprits le meilleur comme le pire. Mes opposants espèrent que vous sombrerez dans le chaos et les guerres civiles. Moi j’ai parié sur vous. Sur la prise de conscience, la solidarité, le rebond d’amour, l’union sacrée face à l’ennemi. »

L’auteur nous entraîne dans tout ce qui se passe au-delà de notre état conscient. Il faut être réceptif à ce genre d’extrapolation surnaturelle. A défaut d’être réaliste, cela peut faire sourire et permet à l’auteur de dégager une fin cohérente.

Retenons cette phrase à la fin de la crise :

« Si vous vous contentez, une fois déconfinés, de réparer vos dommages de guerre contre un virus – comme se préparent déjà à le faire, sans remédier aux causes du conflit, vos marionnettes gouvernementales et leurs tireurs de ficelles brandissant la promesse du vaccin miracle-, ce sera la fin du guignol. Et l’aventure de la Terre continuera sans vous. »

 

 

 

Les lumières d’Oujda – Marc Alexandre Oho Bambe

 

Titre : Les lumières d’Oujda
Auteur : Marc Alexandre Oho Bambe
Editeur : Calman-Levy
Nombre de pages : 240
Date de parution : 19 août 2020

 

Après son arrivée à Lampedusa, il vivote à Rome. Y rencontre l’amour avant d’être arrêté, emprisonné pour trois ans puis reconduit au Cameroun, son pays d’origine. Il, est le narrateur de ce roman documentaire. Nous ne connaîtrons pas son nom.

A Douala, il retrouve sa grand-mère, un peu honteux d’avoir raté ce voyage pour lequel elle lui avait donné toutes ses économies. Mais Sita le félicite d’être en vie et de ses conseils avisés l’aide à faire face à la violence. On ne peut se construire sans l’autre. Le jeune homme s’engage dans une association. Il y prend la parole pour mettre en garde les jeunes contre les dangers de l’immigration. Pour cette mission, il se rend parfois à Oujda chez le Père Antoine, un prêtre français qui accueille de jeunes réfugiés de  Guinée, du Mali, du Sénégal…Et y rencontre Imane, une jeune marocaine aux yeux vert émeraude, qui met ses études de droit au service du Père Antoine.

C’est là que le narrateur rencontre et donne la parole à cette jeunesse meurtrie, prête à prendre la route pour trouver un peu de liberté et réaliser leurs rêves. Ils s’appellent Ibra, Yaguine et Fodé. Eux qui rêvent d’écrire, de chanter leur RAP pour réapprendre à parler. A chacun, il pose cette question lancinante : Pourquoi on part? Ce lieu de rencontres créé par le Père Antoine est une bulle d’humanité pour tous ceux qui ont vécu la violence d’un monde qui en manque cruellement.

Dans le cadre de ces associations, le narrateur et Imane vont au Liban, en Grèce et en France visiter les camps de réfugiés. Partout, des membres d’association luttent pour apporter un peu d’humanité dans ces lieux de rétention. A Calais, Imane retrouve sa sœur jumelle qui a choisi de vivre en France et qui donne des cours de français dans ce que l’on appelle la jungle. Et toujours les voix des jeunes comme Rodrigue viennent alimenter cette enquête sur ceux que nous n’appelons pas les migrants mais les fugees, les marcheurs, les rêveurs, les combattants d’espérance.

» Elles et Ils, Ulysse modernes.
Résistants, résilients magnifiques
. »

Dans ce texte de forme hybride, Marc Alexandre Oho Bambe transfigure la violence par la poésie. Sans ignorer les épreuves d’une jeunesse sacrifiée par la mal-gouvernance  de « présidents jusqu’à la mort », les traumatismes et séquelles physiques et psychiques des rescapés, l’auteur veut absolument partir en quête d’un reste d’humanité, de la beauté du monde, de la force de l’amour comme celui qui unit le narrateur et Imane. Les personnages magnifiques, transcendants, le rythme des mots, la beauté et la force des textes nous emportent, suscitent au fond de nous une intense émotion.

«  Ce texte ne changera pas grand-chose, et même rien, au désordre du monde, mais il prend parti.
Pour la beauté. La dignité. La justice.
Il invite à un autre regard, sans prétention.
Point de « question migratoire » ici ni de « migrants ou migrantes », juste un bouquet de mots.
Et, peut-être, d’émotions.
D’orage, d’amour et d’espérance.
Pour dire toute ma solidarité à des enfants, des femmes et des  hommes comme nous
. »

Je vous conseille ce très beau roman qui rend hommage au travail des associations comme celle d’Oujda qui existe réellement grâce au  Père Antoine. Espérons que les lumières d’Oujda fasse d’une utopie quelque chose qui un jour existera vraiment.

Je remercie Babelio et les Editions Calman-Lévy pour l’attribution de ce roman lors de l’opération Masse Critique spéciale Rentrée Littéraire

 

La discrétion – Faïza Guène

 

Titre : La discrétion
Auteur : Faïza Guène
Editeur : PLON
Nombre de pages : 256
Date de parution : 27 août 2020

 

 

Dès ses premiers romans, Faïza Guène m’a interpellée par son style bien particulier, une langue moderne, vive, teintée d’argot de la rue. A l’image du titre de ce dernier roman, l’auteure me semble ici plus discrète pour rendre hommage à la génération de ses parents, ceux qui ont dû faire profil bas pour s’insérer dans un milieu qui ne voulait pas essayer de les comprendre et de les intégrer. La vigueur argotique de Faïza Guène, on la retrouve peut-être ici dans le personnage d’Hannah, une des filles du couple de Yamina et Brahim Taleb. Si Yamina, aujourd’hui septuagénaire, ne voit pas ou refuse de voir la condescendance dans les propos de certains français, Hannah réagit violemment face à un agent administratif impoli.

En alternant l’histoire de cette famille en Algérie, au Maroc puis à Aubervilliers et le présent de parents résignés et d’enfants marqués par une histoire familiale fragmentée , Faïza Guène illustre ce qu’est la vie des générations d’immigrés. Yamina est née en 1949 dans un village de l’ouest de l’Algérie, alors colonisée. Fille aînée, elle sera privée d’éducations pour élever ses frères et soeurs qui, eux, auront un métier. A trente ans, son père se résout à la marier à Brahim Taleb, un immigré de quarante ans qui l’emmènera en France et lui fera quitter à grand regret sa terre natale. Si l’exil est particulièrement difficile pour cette jeune femme très attachée à son père et sa terre, elle finira par aimer Brahim, un homme bon et si amoureux de sa femme qu’il en est très touchant et que ses filles auront bien du mal à trouver un partenaire à la hauteur. Ils auront quatre enfants, trois filles de caractère bien différent et un fils, inévitablement choyé au point de perdre toute confiance en lui. « La misogynie se transmet de mère en fille » dit Amin Maalouf.

Dans le pays en guerre de Yamina, «  rester invisible était une question de survie. ». Ce sentiment, elle le gardera toute sa vie. En France, dès son arrivée et surtout après les attentats, cette phrase est toujours d’actualité. Et, elle le reste pour les enfants, nés sur le territoire français, écartelés entre deux cultures.

Sans s’appesantir sur les violences d’un passé qu’on devine et connaît, Faïza Guène décrit pourtant parfaitement les blessures de Yamina. La difficulté de l’exil est présente, nimbée de quelques bonheurs éphémères que le couple a su préserver : une famille honnête, des retours réguliers au pays, un coin de jardin où pousse un figuier emblématique.

Avec ce roman, l’auteure expose parfaitement la difficulté de cette génération qui ne trouve sa place ni en Algérie ni en France. « Raciste? Pas raciste? » pour eux, la question se pose à chaque rencontre.

« Quand on est légitimement français, on n’a pas besoin de le prouver, encore et encore! »

Une histoire maintes fois lue mais toujours nécessaire à rappeler pour qu’enfin chacun puisse vivre ensemble. La douceur et la discrétion de Faïza Guène servent particulièrement bien cette histoire qui devient un hommage à tous ces parents sacrifiés mais si aimants et soucieux de livrer une bonne éducation et à ces héritiers d’une histoire en fragments avides de pouvoir vivre sans honte et sans violence.