L’anomalie – Hervé Le Tellier


Titre : L’anomalie
Auteur : Hervé Le Tellier
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 336
Date de parution : 20 août 2020

 

Si l’auteur commence son récit avec l’histoire d’un tueur à gages, c’est bien dans l’intention de multiplier les genres. Nous ne serons pas seulement dans un roman d’anticipation mais bien dans un monde actuel soumis au protocole improbable imaginé par des spécialistes acculés à la suite des attentats du 11 septembre.
En choisissant de mettre en avant une dizaine de personnages, l’auteur plonge d’emblée le lecteur dans une toile d’araignée mais se laisse ainsi l’opportunité de varier les thèmes et les univers. Très vite, au détour du récit de leur vie, nous comprenons que tous ces personnages ont un point commun. Ils étaient dans le vol AF006 reliant Paris à New York le 10 mars 2021. Un vol inoubliable  puisque la traversée d’un orage les a traumatisés au point d’infléchir ensuite le cours de leur vie par un engagement, une rupture, une nouvelle inspiration artistique…Mais aucun ne pouvait prévoir que leur vie serait bien plus perturbée qu’ils ne l’imaginaient.

Je peine à m’intéresser aux scénarios futuristes qui heurtent mon esprit cartésien. Chez moi, cet univers déclenche rarement la passion. Et un prix Goncourt me ferait plutôt fuir.
L’idée est originale et Hervé le Tellier use de nombreuses ficelles pour capter l’intérêt de son lecteur. Dans une première partie, seul un bref souvenir, quelques lignes, nous font penser à ce vol commun. C’est ensuite avec beaucoup de maîtrise qu’il aborde de nombreux sujets en lien avec chacun de ses personnages. L’auteur peut ainsi aborder les thèmes du cancer, de l’inceste, de l’homosexualité en Afrique, de la création littéraire, du couple.

Face à une situation de crise pilotée par deux scientifiques, Adrian et Meredith, nous abordons les sujets techniques, psychologiques, politiques et religieux. Car cet évènement remet en cause nos principes de vie.

Quelques pointes d’humour viennent aussi relever ce scénario original.

Mais tous ces artifices ne me font pas passer au-delà d’une lecture agréable, d’un bon moment de divertissement. Ce n’est déjà pas si mal!

 

Un monde de fous – Philippe Claudel

Titre : Un monde de fous
Auteur : Philippe Claudel
Editeur : L’aube
Nombre de pages : 200 
Date de parution : 22 octobre 2020

 

Ce recueil regroupe quatorze textes de Philippe Claudel, la plupart parus dans Le 1, hebdomadaire français ou dans Zadig, trimestriel, tous deux lancés par Eric Fottorino qui préface ce livre. . Tous nous bousculent de ses mots cinglants ou de ses poèmes, maniant l’humour ou l’ironie face aux peurs et dérives de notre société.

C’est un regard inquiet qui se pose sur l’homme d’aujourd’hui. Un homme « qui se plaît à jeter ce dont il se lasse, mais qui voudrait qu’on le garde, lui, le plus longtemps possible. »

Un homme qui regarde parfois avec indifférence les migrants venus s’échouer sur nos plages. Un homme qui a de plus en plus peur. Face aux difficultés économiques dans un monde où le SMIC ne suffit pas pour vivre, face à l’explosion démographique, face aux violences terroristes, face à la folie qui peut couver dans l’esprit de notre voisin.

De cette voix qui pourrait sembler inquiétante, Philippe Claudel nous alerte, nous fait réfléchir. Une réflexion indispensable pour éviter de tomber dans un monde où le regard sur l’autre est passible d’amende, où il serait interdit de ne pas posséder de téléphone!

 

 

Herbert – Nabarun Bhattacharya

Titre : Herbert
Auteur : Nabarun Bhattacharya
Littérature indienne
Titre original : Herbert
Traducteur : Jyoti Garin
Editeur : Banyan
Nombre de pages : 120
Date de parution : 17 novembre 2020

 

En mai 1992, dans un quartier de Calcutta, Herbert est retrouvé mort dans sa maison. Il s’est ouvert les veines. Comment en est-il arrivé là?

Elevé par sa tante suite à l’accident mortel de son père et la mort huit mois plus tard de sa mère, Herbert grandit avec une fascination pour la mort. Il devient le souffre-douleur de ses neveux, se réfugie sur la terrasse où il aime regarder sa voisine Buki.

Plus tard, Herbert devient très proche de son neveu Binu, revenu de Calcutta. Ce dernier, maoïste, l’embarque dans l’action politique. Herbert recueillera ses dernières paroles quand, blessé par balle alors qu’il peignait le visage de Mao sur les murs, il meurt à l’hôpital. Des paroles qui lui reviendront plus tard alors qu’il croit voir le fantôme de Binu. C’est le déclic qui pousse Herbert à ouvrir son entreprise «  Conversations avec les morts ».

Son petit commerce fonctionne bien. Herbert a le profil du médium. La tête dans les nuages à admirer les cerfs-volants, il lit Récits de l’au-delà, converse avec une fée et récite son mantra « Chat, chauve-souris, eau, chien, poisson. »

Marik, un homme d’affaires qui a participé au déploiement des horoscopes informatisés en Inde, l’incite à développer son entreprise,  l’internationaliser en se faisant connaître dans la presse. Mais ce genre de commerce gagne à rester discret.

Herbert est un personnage attachant. La rêverie du narrateur donne une touche onirique au roman, un aspect qui peut nous perdre parfois mais surtout nous éloigner du contexte de l’époque. Si l’ambiance, les couleurs, les croyances de l’Inde sont bien présentes, je regrette de passer un peu à côté du contexte politique que Binu nous laissait entrevoir. Nous restons toujours sous la coupe naïve d’Herbert.

Le rythme soutenu, l’ambiance, l’ironie et la poésie font de ce texte une riche et agréable lecture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fille, femme, autre – Bernardine Evaristo

Titre : Fille, femme, autre
Auteur : Bernardine Evaristo
Littérature anglaise
Titre original : Girl, woman, other
Traducteur : Françoise Adelstain
Editeur : Globe
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Lauréate du Booker Prize en 2019, à égalité avec Margaret Atwood, Bernardine Evaristo, auteure de huit romans, est enfin traduite en français avec Fille, femme, autre.

Ce roman enchaîne le portrait de douze femmes noires de tous âges et de toutes origines. Des filles, des mères, féministes, lesbiennes ou hétérosexuelles. Toutes ont des origines africaines plus ou moins lointaines, installées en Angleterre. Leurs origines façonnent leur caractère. Courageuses, rebelles, elles tentent d’orienter leur destin malgré les difficultés.

C’est Amma qui ouvre le bal le jour de la première de sa pièce, La dernière amazone du Dahomey au National Theater. Le théâtre sera finalement le lieu de rencontre de tous ces personnages. Avec Dominique, son amie d’école, aussi rebelle qu’elle, elle avait monté une troupe de théâtre, le théâtre des femmes du Bush. Elles ont vécu en couple dans un immeuble désaffecté de King’s cross. Amma a donné naissance à Yazz grâce au don de sperme de Roland, un ami homosexuel. Puis Dominique a suivi une autre femme en Amérique. Elle vivra l’enfer auprès de cette femme violente et jalouse.

Yazz représente le pessimisme de la nouvelle génération condamnée par ses prédécesseurs dans un Royaume-Uni qui veut se débarrasser de l’Europe. Pas facile d’avoir reçu une education anti-conformiste avec une mère lesbienne polygame et un père gay narcissique. Mais elle n’a pas souffert comme les générations précédentes soumises au racisme, arrachées à leur pays et traumatisées par la perte d’êtres chers.

De la même génération qu’Amma, nous suivrons aussi Shirley, une professeure qui tente de sauver les élèves de l’inévitable spirale de le violence et de la drogue. Elle y parviendra avec Carole, une jeune fille violée à treize ans qui, après un effondrement moral, voudra s’en sortir par les études. Ce qui ne sera pas vraiment possible pour son amie Latisha. Par contre, Pénélope, professeure principale de Carole, n’apprécie pas le déferlement de progénitures d’immigrés dans son école.

J’ai beaucoup aimé le portrait d’Hattie. Enceinte à quatorze ans, son bébé lui fut enlevé par son père. Elle est très attachée à la propriété agricole de Greenfields, une ferme familiale. Mais ses enfants fuient la campagne pour Londres puis l’étranger.

« Quand Hattie regarde ses enfants, elle voit une paire d’épaves estropiées qui ont refusé de vivre à la ferme où ils seraient restés sains de corps et d’esprit. »

Seule Megan devenu Morgan reste proche d’Hattie, son arrière-grand-mère. Megan est le symbole de ceux qui ne se définissent pas dans un genre. Renonçant à changer de sexe, elle s’épanouit dans un genre neutre utilisant de nouveaux pronoms pour parler d’iel.

En remontant dans le temps avec Grace, la mère d’Hattie, nous découvrons les débuts de Greenfield.

En campant douze portraits de femmes, le roman se rapproche d’un recueil de nouvelles liées entre elles par ses personnages. Le style, en omettant point et majuscule nous éloigne aussi du récit romanesque. Il est difficile de s’attacher à tous les personnages mais on en retient aisément quelques uns. Fille, femme, autre est un portrait vivant de la vie des afro-britanniques.

 

 

 

Le répondeur – Luc Blanvillain

Titre : Le répondeur
Auteur : Luc Blanvillain
Editeur : Quidam
Nombre de pages : 260
Date de parution : janvier 2020

 

A sa sortie, j’avais été alertée par les bonnes critiques sur ce livre. Malgré mon attachement aux parutions des Editions Quidam, le titre et la quatrième de couverture ne m’attiraient pas vraiment. Mais, à la suite de deux lectures denses et sérieuses ( Apeirogon de Colum McCann et Abraham ou la cinquième alliance de Boualem Sansal), cette lecture fut une pause agréable et rafraîchissante. Non pas que le sujet est frivole, car sous un vaudeville théâtral, Luc Blanvillain traite de grands sujets universels, la création artistique et la communication sociale.

Baptiste est un imitateur de talent mais ses prestations dans le petit théâtre associatif de son ami Vincent n’attirent pas les foules et le laissent largement insatisfait. Alors qu’il doute de ses capacités, Pierre Chozène, un écrivain primé du Goncourt, l’engage pour répondre à sa place, en imitant sa voix, à ses nombreux appels téléphoniques qui l’empêchent de se concentrer sur son nouveau roman, une autobiographie difficile sur son père avec lequel il n’a jamais su parler.

Si la voix de Chozène est facile à imiter pour Baptiste, le jeune homme peine à engager la discussion avec des interlocuteurs inconnus, même en s’appuyant sur les notes personnelles de Chozène griffonnées dans un carnet.

Pourtant, au fil des entretiens, stimulé par son attirance pour Elsa, la fille de l’écrivain, Baptiste se prend au jeu, d’autant plus qu’il est très bien payé.

« Chozène avait-il songé à l’infléchissement des rapports avec ses proches qui résulterait fatalement de leur petite mise en scène ?»

Baptiste doit souvent improviser. Comme une machine qui intègre petit à petit des données sur son employeur, il commence à prendre des initiatives. Si elles ne déplaisent pas à Chozène, elles servent aussi parfois ses propres intérêts.

En partant d’une idée un peu farfelue, Luc Blanvillain compose une comédie pleine de rebondissements. Embarqué dans une histoire réjouissante, le lecteur se trouve face à la difficulté de la création artistique souvent liée au manque de reconnaissance. Si l’écriture du roman intime sur son père est si laborieuse, est-ce un manque de talent, de concentration ou le résultat du défaut de communication et de reconnaissance d’un père pour son fils? Quel homme donnera la stabilité nécessaire à Elsa pour affirmer ses talents de peintre? Baptiste doit-il passer par cette expérience sans public pour enfin monter sur scène ?

Chacun est lesté de son passé, de ses expériences insatisfaisantes en matière de relations familiales et sociales. Baptiste, en prêtant sa voix au père et son corps à sa fille, ose ce que les autres n’auraient jamais pu se permettre, englué dans leur Moi social. Avec un oeil neuf et une voix empruntée, l’imitateur remet en perspective les relations familiales et amicales de la famille Chozène.

Un roman bien agréable à lire, un sourire bien utile en cette période parfois un peu sombre.

Abraham ou la cinquième alliance – Boualem Sansal

Titre : Abraham ou la cinquième alliance
Auteur : Boualem Sansal
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 288
Date de parution : 1 octobre 2020

 

A Tell al-Muqayyar ( anciennement Ur, la célèbre ville mésopotamienne, patrie d’Abraham), en 1916, Terah voit en son fils Abram la possible réincarnation du prophète Abraham. Son destin est écrit dans la Genèse, il doit suivre la route empruntée par Abraham afin de rencontrer Dieu qui lui dira où conduire son peuple.

Mais les temps ont changé. sur la route de Tell al-Muqayyar à Canaan en passant par Harran, les pèlerins traversent des champs de ruine suite aux conflits entre Européens et Ottomans. Durant leur périple, deux guerres mondiales secouent le Moyen-Orient et les traités redessinent arbitrairement les frontières morcelant les nombreux peuples de la région.

Abraham ou la cinquième alliance est un roman ambitieux particulièrement bien mené par l’auteur qui allie les compositions. Sur fond d’odyssée biblique, avec les passages épiques que cela impose, Boualem Sansal inclut des envolées lyriques suscitées par les lieux traversés, des réflexions philosophiques donnant la parole aux sages qui accompagnent Terah puis Abram, et surtout un apport historique qui aide à comprendre la situation éternellement explosive du Moyen-Orient.

J’ai aimé suivre ce peuple de pèlerins et retrouver régulièrement les échanges entre Terah convaincu qu’il faut aveuglément suivre le récit de la Genèse, Eliezer, le génie tutélaire garant des traditions, Loth, le jeune éclairé qui doute de l’utilité de copier le passé.

« Nous cherchons la Vérité et la Vie, alors que tout autour de nous s’effondre et se reconstruit sur d’autres principes, vulgaires et insignifiants. Nous faisons peut-être fausse route en cherchant Dieu sur le chemin d’Abraham…

je crois que la religion peut attendre, inscrivons-nous dans celui de la politique. Abram vient de le souligner, tout s’effondre autour de nous et va se reconstruire différemment par la main des colonisateurs et du capitalisme mondial, qui ne connaissent que la force de la loi du profit. »

Boualem Sansal explique très clairement comment le monde entier s’est emparé de ce coin de l’univers pour ses richesses en pétrole et son accès à la route des Indes par le canal de Suez. Les Européens, voulant libérer les peuples du joug ottoman ont dépecé cet empire avec les accords de Sykes-Picot en mai 1916.  En 1923, le traité  qui définit les frontières de la Turquie implique le déplacement et l’anéantissement programmé de certains peuples. En 1948, le plan de partage de la Palestine plonge la région dans une guerre éternelle.

« Et l’Éternel dit à Abram : Sache que tes descendants seront étrangers dans un pays qui ne sera point à eux; ils y seront asservis, et on les opprimera pendant quatre cent ans. » Genèse 15,13

En revivant la Genèse, l’auteur nous offre un témoignage historique et une réflexion étayée sur l’évolution des religions. Avec un fond romanesque qui dynamise la lecture,  ce récit est un éclairage simple et précis sur les raisons des convulsions  sporadiques de ce coin du monde, berceau du judaïsme, du christianisme et de l’islam et terre de tant de peuples.

Ce roman est aussi une réflexion osée mais nécessaire sur le devenir des religions.

 « La liberté est ce qui rapproche le plus l’homme de Dieu. Un croyant qui s’enferme dans sa croyance et ses dogmes insulte son Dieu et n’a que mépris pour ses semblables qu’il cherche en vèrité à soumettre

 

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jon Kalman Stefansson

Titre : Lumière d’été, puis vient la nuit
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Littérature islandaise
Titre original : Sumarljós, og svo kemur nóttin
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 320
Date de parution : 26 août 2020

 

Avec poésie et humour, Jon Kalman Stefansson nous ouvre les portes de quelques maisons de ce petit village islandais de quatre-cent âmes. Un village sans particularités sauf qu’il n’y a ni église, ni cimetière. Et pourtant, les morts y sont très présents. Mais on les craint et les respecte. Il ne se passe pas grand chose dans un petit village alors chacun se connaît, se surveille. Augusta, la factrice curieuse qui ouvre toutes les lettres en est le symbole.

« Le moindre coup de fil est un événement, le passage d’une voiture venue d’ailleurs est une telle épopée que nous courons tous à nos fenêtres avec nos jumelles, c’est insupportable. »

Nous entrons dans le village avec le directeur de l’Atelier de tricot. Suite à un rêve en latin, ce trentenaire part à Reykjavik pour apprendre cette langue morte puis finance l’achat de livres anciens et rares de Galilée ou Kepler en vendant sa maison et sa voiture. Abandonné par sa femme et sa fille, celui qu’on appelle désormais l’Astronome vit dans un hangar, observe les étoiles et donne des conférences.

Lors de ces conférences, chacun prête davantage attention à la robe suggestive d’Elisabet qu’aux propos de l’Astronome! Les yeux, les formes sensuelles des habitantes font tourner les têtes. Les aventures extra-conjugales bouleversent les existences. Mais c’est le hasard qui décide de tout.

Jonas, policier malgré lui par respect pour son père, se veut artiste peintre. David et Kjartan, ouvriers à la coopérative affrontent les fantômes de l’entrepôt. Jakob, le routier heureux, regrette les nouveaux aménagements routiers qui raccourcissent ses trajets. Brandur joue aux échecs par cartes postales. Benedikt, le célibataire au long nez osera-t-il répondre aux discrètes avances de Puridur?

« Il faut se garder de trop approcher ses rêves, ils nous privent parfois de tout pouvoir en prenant la place de votre volonté, or qu’est-ce qu’un homme lorsqu’il est dénué d’énergie et de courage? »

Entre ces portraits bienveillants illustrant que la vie peut être intense malgré la petitesse des lieux, Jon Kalman Stefansson glisse ses réflexions sur le monde moderne.

«  si nous ne transformons pas notre mode de vie et notre quotidien, nous courons à notre perte. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons simplement de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie. »

Publié en 2005 en Islande, ce roman n’est peut-être pas le meilleur de l’auteur. Si le nombre de personnages disperse, leurs particularités et le ton du récit donnent une touche fort sympathique au roman.

 

Apeirogon – Colum McCann

Titre : Apeirogon
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : Apeirogon
Traducteur : Clément Baude
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 512
Date de parution : 20 août 2020

 

 

 

 

« Israël carburait au chaos. C’était un pays édifié sur des plaques tectoniques mouvantes. Les choses entraient constamment en collision. Tous les chemins menaient aux extrêmes, à la prochaine rupture, mais la vie atteignait le comble de l’intensité dans les moments de danger

Le roman de Colum McCann illustre parfaitement ce chaos. La construction est très particulière. De la mort tragique de deux enfants, de la lutte de leur père respectif pour la paix, l’auteur construit un kaléidoscope composé de mille et un fragments ( en lien avec Les mille et une nuits). Car curieusement  tout est relié comme si une bombe projetait  ses shrapnels, éparpillant les morceaux d’un tout.

Au centre de cette onde de choc, au milieu du livre, Rami, un israélien hostile à l’Occupation se présente et parle de l’attentat qui a coûté la vie à Smadar Elhanan (1983-1997), sa fille de quatorze ans et Bassam, un Palestinien étudiant l’Holocauste, fait de même. Amir Aramin (1997-2007), sa fille de dix ans a été abattue aux portes de son école par un jeune soldat israélien. Leurs témoignages résument toute la situation et sont particulièrement émouvants. Ce sont ces mêmes discours que les deux hommes vont main dans la main répéter dans tous les pays.

L’essentiel se concentre dans ces deux chapitres. Autour, avant et après, l’auteur creuse certains aspects du passé ou du présent de Bassam et d’Amir. Nous vivons au quotidien l’Occupation, l’humiliation et les risques aux checkpoints. Et surtout Colum McCann tire les fils de cette pelote, enrichissant le débat avec des anecdotes, des faits historiques ou culturels étonnants. C’est son apeirogon, cette figure au nombre dénombrablement infini de côtés. Ça fuse et ça revient toujours vers ce qui est inoubliable, Bassam et Amir.

« Qu’est-ce que tu peux faire, toi, pour empêcher que d’autres endurent cette souffrance insupportable ? »

Le sujet est capital, la construction originale. J’admire le courage de ces deux pères qui comprennent que la vengeance et l’Occupation sont le cercle vicieux qui endeuillera d’autres parents et s’allient malgré leurs origines. J’ai appris énormément grâce aux références historiques et artistiques. Mais j’ai aussi senti la redondance, la dispersion dans les propos.

Les droits d’adaptation cinématographique d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg et je suis très curieuse de voir le film qu’il en tirera.

J’ai lu ce roman en même temps que Mimi. Retrouvez sa chronique ici.

Un soupçon de liberté – Margaret Wilkerson Sexton

Titre : Un soupçon de liberté
Auteur : Margaret Wilkerson Sexton
Littérature américaine
Titre original : A kind of freedom
Traducteur : Laure Mistral
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Evelyn a vingt-deux ans en 1944. Elle vit avec ses parents et sa soeur, Ruby à La Nouvelle-Orléans. Elle est en seconde année d’école d’infirmières et fait la fierté de son père médecin. Beaucoup plus sage que sa soeur Ruby, elle se sent par contre mal aimée de sa mère.

Malgré la ségrégation qui leur interdit certains lieux, les deux soeurs s’amusent et rêvent du prince charmant. Si Ruby jette son dévolu sur Andrew, un fils de bonne famille à la peau claire, Evelyn tombe amoureuse de Renard, un étudiant en médecine orphelin et pauvre , ce qui ne ravit pas son père.

Margaret Wilkerson Sexton compose son récit en trois grandes parties et dans chacune d’elle, elle enchaîne l’histoire d’Evelyn en 1944 puis celle de sa fille, Jackie en 1986 et enfin, celle de T.C., le fils de Jackie en 2010.

Si le milieu du XXe siècle est encore marqué par la ségrégation et par la seconde guerre mondiale, le chômage et les restrictions budgétaires colorent les  années 80 et l’ouragan Katrina finit de réduire les pauvres à la misère en 2010.

Chacun avec son environnement social, avec son éducation familiale tente de diriger une vie qui est souvent malmenée par les  circonstances. Le destin d’Evelyn est perturbé par la conscription. Jackie peine à trouver un emploi et galère à élever seule son fils depuis le départ de son conjoint tombé dans l’addiction aux drogues. Son fils T.C. a souffert de cet abandon et en cette période de crise, il  tombe dans le trafic de drogue. Nous le découvrons à sa sortie de prison, prêt à se ranger pour retrouver Alicia qui porte son enfant.

« Puis la criminalité avait grimpé, des magasins avaient fermé et quelques années plus tard Katrina achevait ce que la fuit des Blancs avaient commencé. »

En abordant la ségrégation et les difficultés pour les jeunes afro-américains de s’assurer une vie confortable et sereine, Margaret Wilkerson Sexton ne se démarque pas. Mais en plaçant sa famille à La Nouvelle-Orléans, elle se distingue avec cette ville durement touchée par la crise économique et par les ouragans. Elle montre comment en soixante-dix ans, une famille respectable voit ses enfants et petits-enfants tomber dans la misère et la délinquance. Et c’est d’autant plus touchant qu’elle brosse le portrait de jeunes femmes ou jeune homme particulièrement soucieux de tout faire pour mener une vie familiale simple et heureuse.

Un très bon premier roman.

 

 

Nés de la nuit – Caroline Audibert

 

Titre : Nés de la nuit
Auteur : Caroline Audibert
Editeur : PLON
Nombre de pages : 176
Date de parution : 5 novembre 2020

 

 

 

 

«  Nous sommes des loups. Si l’un de nous tombe, d’autres se relèvent. Ensemble, nous ne mourrons pas. Nous venons de la nuit. Nous allons parmi les bêtes et les hommes, nous allons parmi les chants de la forêt, à peine séparés de la terre, pleinement nous-mêmes. Vieux peuple qui revient, qui grandit, qui lutte. Je foule la terre des ancêtres, louve farouche contre la terre aux pelages chamarrés. »

Caroline Audibert écrit un livre original en se plaçant dans la tête d’un loup. Et plus précisément le premier loup venu des Abruzzes à s’être installé dans le Mercantour. Il n’était alors qu’un louveteau fuyant les chasseurs qui venaient d’abattre sa mère et ses frères.

Pour cela l’auteur s’approche au plus près d’une langue fauve en privilégiant les sens et en se limitant parfois à quelques mots juxtaposés.

Le loup est proche de la forêt. Les arbres rassurent particulièrement celui-ci qui fut sauvé en se cachant dans le tronc fendu d’un hêtre. En fuyant dans les montagnes, il voit ce que les hommes infligent à la nature, abattant les arbres, incendiant les forêts, posant des barbelés et imposant la lumière là où ils vivent.

« Je me méfie des mangeurs de nuit. Où ils vivent, nous les animaux, nous ne pouvons plus naître, à peine survivre. »

Le loup, attaquant les troupeaux de brebis, est une bête à abattre pour l’homme.

En réincarnant successivement l’âme de ce premier loup du Mercantour, en lui laissant même une forme de vie dans son crâne transformé en presse-papiers sur le bureau d’un homme de sciences, l’auteur montre la permanence de la vie sauvage.

Ce roman original nous rappelle une fois de plus l’importance de la vie sauvage, la nécessité du respect de toute vie animale et végétale.

«  Les hommes ne savent rien de tout ça. Ils ne sont pas amoureux de la terre…..Les hommes ont oublié. Ils veulent régir les grands équilibres. »

La mise en scène finale d’une petite fille dans un musée peut nous laisser croire que les nouvelles générations seront plus réceptives au langage sauvage d’une nature à protéger.