James et Talia – Béatrice Shalit

Titre : James et Talia
Auteur : Béatrice Shalit
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 162
Date de parution : 2 janvier 2020

 

Suivez James, le chat pour la visite de cet hôtel particulier au fond d’un beau jardin dans le dixième arrondissement de Paris. Les propriétaires, Maurice Rahbani, originaire du Liban et sa femme, Annette, parisienne y louent plusieurs appartements. Tout comme James, arrivé un jour dans le jardin accueillant, les locataires un peu bohèmes ont trouvé ici un refuge. Au second étage, vivent Yacek, un artiste peintre sans succès et Maryline, une actrice de quarante ans qui peine à trouver des rôles. Il y a aussi Bintu, une sans-papiers afghane et Monsieur X, un homme d’affaires libanais, cousin du propriétaire. Au premier étage se trouve M. Achab, un vieux cordonnier  égyptien et une nouvelle venue, Talia, une israélienne de vingt-cinq ans.

C’est par elle que les ennuis arrivent au sein de cette arche de Noé. Elle n’est pas arrivée chez les Rahbani par hasard. Cette maison, elle la connaît, et elle  compte bien la récupérer. Mais comment nuire à Annette, une femme handicapée si gentille, à chacun des locataires auxquels elle s’attache en découvrant leur histoire.

Le lieutenant Marlowe aura bien des occasions de venir dans cette maison et pas seulement parce qu’il tombe amoureux de la belle Talia. Un résident poignardé, une jeune enfant de cinq ans abandonné dans la cour de la maison, un meurtre…James en perd sa tranquillité.

Voilà une lecture détente avec de sympathiques personnages (surtout le chat) mais si l’idée de base relève de l’histoire tragique de notre pays, les péripéties sont bien légères, rapides et parfois peu crédibles. En lisant la quatrième de couverture, j’espérais de belles rencontres entre ces personnages cosmopolites et bohèmes. L’auteur reste sur le plan de  cocasserie, de la comédie romantique.

 

 

 

 

Quand arrive la pénombre – Jaume Cabré

Titre : Quand arrive la pénombre
Auteur : Jaume Cabré
Littérature catalane
Titre original : Quan arriba la penombra
Traducteur : Edmond Raillard
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 269
Date de parution : janvier 2020

 

Avant de m’attaquer à Confiteor, le chef d’oeuvre de Jaume Cabré, je rentre dans l’univers de cet auteur avec un recueil de nouvelles.

Ecrites à différentes périodes, peaufinées au fil du temps ou composées spécialement pour ce recueil, ces treize nouvelles ont été choisies pour illustrer un thème, l’univers mental des assassins. Convaincu par le point de vue de Riera Llorca, Jaume Cabré établit une thématique, une atmosphère pour lier ces nouvelles. Et même parfois davantage, en ramenant un personnage ou un tableau de Millet.

Quelle différence y-a-t-il à tuer de sang-froid ou en tant que soldat? Le remords, sûrement. A part dans la dernière nouvelle où un vieil homme ressasse sa culpabilité pour avoir causé la mort de deux hommes pendant la guerre d’Espagne, les autres personnages, assassins par vengeance, métier, nuisance, peur ou instinct n’éprouvent aucune culpabilité, aucun remords. Ils parlent de leurs actes avec le plus grand naturel.

L’enfant délaissé par son père dans une institution catholique, violenté par un surveillant n’aura de cesse de se venger de ceux qui lui ont gâché son avenir. La vengeance et la mort sont pour lui des évidences.

« Je reconnais que j’ai tué cinq fois, mais je ne suis pas violent

Tout comme ce tueur à gages qui exécute ses contrats sans état d’âme ni compassion. Ou ces époux qui souhaitent mettre un terme à leur vie commune. Certains tuent froidement pour se protéger des autres. L’assassin est un berger rancunier, un Prix Nobel inquiet, un père qui n’a plus rien à perdre, une doublure d’un dictateur sénile, un écrivain raté ou un tueur en série.

Le lecteur entre dans un tableau, dans la tête d’un assassin à la recherche du vrai visage, de la lumière. Il en ressort transformé en gardant en tête l’effroyable naturel du criminel.

Jaume Cabré s’amuse à lier ses nouvelles avec un personnage qui passe de l’une à l’autre et surtout avec un tableau, La fermière de Millet. On y aperçoit une paysanne de dos qui marche vers la lumière. Comment ne pas avoir envie de voir son visage et de cheminer avec elle vers la colline de Puig dels Ases?

Malgré le sujet sombre du meurtre, il n’y a aucune noirceur dans ces textes. L’auteur joue des mises en abyme pour intensifier encore l’ambiance mystérieuse, tout en maniant aussi l’humour noir. Jaume Cabré fait de la littérature un art.

« Un étudiant imprudent a dit mais c’est de la littérature, pas de l’art, non? Granell lui a souri et nous a dit à tous, en le regardant lui, si le miracle se produit à travers des mots, nous l’appelons littérature ; s’il se produit de manière éthérée, dans un laps de temps déterminé, nous l’appelons musique; et si le miracle se produit dans un espace matériel déterminé, nous l’appelons peinture, fresque, retable, sculpture. Et si le miracle, c’est l’espace que tu crées, nous l’appelons architecture. L’important, c’est qu’il y ait miracle.  »

Même si le miracle fut pour moi relatif (il est toujours plus difficile de s’immerger dans un recueil de nouvelles), l’originalité du sujet, la construction et surtout l’ambiance créée par le talent littéraire de l’auteur sont remarquables.

Je remercie Babelio et Actes Sud pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse critique.

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La fille de l’espagnole – Karina Sainz Borgo

Titre : La fille de l’espagnole
Auteur : Karina Sainz Borgo
Littérature vénézuélienne
Titre original : La hija de la española
Traducteur : Stéphanie Decante
Editeur : Gallimard
Nombre de pages :
Date de parution : 3 janvier 2020

 

Adelaïda vient de perdre sa mère, Adelaïda Falcon, une femme cultivée qui, enceinte et abandonnée par son compagnon avait quitté la pension familiale d’Ocumare de la Costa pour s’installer à Caracas.

Les soins en hôpital et l’inhumation lui ont coûté une fortune dans ce pays où la monnaie nationale ne vaut plus rien. Correctrice pour une maison d’édition, Adelaïda ne sait plus où aller. Il lui est impossible de quitter le pays. Retourner à Ocumare chez ses tantes?

« On appartient au lieu où sont enterrés nos morts. »

Mais la vie est-elle encore possible à Caracas? Les fils de la révolution arrêtent, torturent et tuent les opposants au régime, les étudiants révolutionnaires. Lorsqu’un commando d’occupation des domiciles l’exproprie, Adelaïda trouve refuge dans l’appartement voisin, celui d’Aurora Peralto, la fille de l’espagnole. En découvrant le corps inanimé d’Aurora sur le sol de la cuisine, Adelaïda se débarrasse du corps et se terre dans ce nouveau logis.

Depuis ce refuge, elle suit les pillages et manifestations des rues et écoute les mouvements des occupants de son appartement. Prendre l’identité de la fille de l’espagnole semble être le seul moyen de sortir de ce pays en perdition.

Karina Sainz Borgo crée un climat apocalyptique autour d’Adelaïda. Cette femme en proie à la perte de sa mère, est aussi plongée dans un pays à l’agonie. Le Venezuela, pays métisse et étonnant, beau et violent est en pleine révolution. Tout n’est qu’effondrement autour du personnage principal.

Les femmes ont un rôle primordial dans ce roman, à l’image des femmes du pays.

« Le chant des pileuses était une musique de femmes. Elles le composaient dans leurs silences de mères et de veuves, dans la lenteur de celles qui n’attendent rien, parce qu’elles n’ont rien. »

En commençant son roman par un deuil et en plaçant son personnage dans une atmosphère apocalyptique un peu irréelle, l’auteur isole Adelaïda, la place dans une spirale de mort. Avec un schéma un peu brouillé, mêlant souvenirs et plusieurs axes de réflexion, ce premier roman peine à mettre en valeur son personnage, à nous émouvoir et ressentir la réalité des situations. Toutefois cette auteure vénézuélienne a sans aucun doute un vécu journalistique et une puissance d’écriture qui promettent de futurs bons romans. A suivre.

 

 

Ainsi parlait ma mère – Rachid Benzine

Titre : Ainsi parlait ma mère
Auteur : Rachid Benzine
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 91
Date de parution : 2 janvier 2020

Ainsi parlait ma mère, avec cet accent berbère qui nous faisait honte. Surtout quand, ne sachant ni lire ni écrire le français, elle peinait à comprendre nos professeurs.

« La culture scolaire exclut autant qu’elle intègre et les parents étrangers en sont les premières victimes. »

Immigrés marocains dans les années 50, les parents s’installent en Belgique. Ils auront cinq garçons. Lorsque le père meurt brutalement, la mère fait des ménages pour élever ses fils. Quarante ans au service d’employeurs sans scrupule. Aujourd’hui, elle a 93 ans. Son plus jeune fils, célibataire de 54 ans, professeur de lettres à l’université catholique de Louvain, vit avec elle depuis ses 78 ans.

Il nous confie la difficulté d’aider sa vieille mère pour les actes les plus intimes. Chaque jour, il lui lit La peau de chagrin de Balzac, seul livre qu’elle aime depuis toujours.

« Cette peau de chagrin qui raccourcit la vie de celui dont elle exauce les désirs. »

Elle en a usé plusieurs exemplaires papier, audio et même vidéo. Mais ce qu’elle préfère, c’est entendre la voix de son fils. Comment lui refuser la seule chose qu’elle demande.

« L’humilité et la crainte de déranger ont été les deux guides spirituels de ma mère. »

Au fil des anecdotes, teintées d’humour et de tendresse, le fils nous parle de cette mère, d’emblée disqualifiée par sa façon de parler et pourtant si dévouée, aimante, simple et sincère.

Quelques chansons françaises de Michel Sardou, Sacha Distel ou Charles Aznavour rythment les sentiments du fils envers la mamma, cette mère qu’il n’imaginait pas femme, cette vieille dame qu’on ne peut qu’accompagner sur la fin de son chemin, reconnaissant de tous les sacrifices consentis pour sa famille.

Avec ce texte très court, Rachid Benzine nous rappelle une fois de plus la douleur de l’exil, le fossé culturel entre les parents immigrés et leurs enfants éduqués en France. Ainsi parlait ma mère est un bel hommage à la mère sacrificielle pour laquelle on ne peut que regretter d’avoir eu parfois honte.

Johannesburg – Fiona Melrose

Titre : Johannesburg
Auteur : Fiona Melrose
Littérature sud-africaine
Titre original : Johannesburg
Traducteur : Cécile Arnaud
Editeur : La Table Ronde
Nombre de pages : 320
Date de parution : 9 janvier 2020

 

Après Midwinter, un premier roman salué par la presse, Fiona Melrose, née à Johannesburg revient avec un roman sur sa ville de naissance. En hommage à Virginia Woolf, elle inscrit son récit en une seule journée. Si Mrs Dalloway est le déroulé d’une journée d’une anglaise de la haute société illustrant la ville de Londres en 1923 après la Première guerre mondiale, Johannesburg s’inscrit en ce 6 décembre 2013, date à laquelle la mort de Nelson Mandela est annoncée.

« Comment cette journée pouvait-elle être si étrange? Elle donnait l’impression d’avoir ralenti jusqu’à n’être plus qu’un murmure, puis tous ces mondes et ces vies étaient entrés en collision… »

En cette journée du 6 décembre 2013, c’est aussi l’anniversaire de Neve Brandt. Sa fille, Gin, artiste quarantenaire, est revenue spécialement d’Amérique pour organiser une réception pour les quatre-vingt ans de sa mère. Neve n’apprécie pas les choix de vie de sa fille. Artiste n’est pas un vrai métier et elle ne comprend pas sa volonté de rester célibataire malgré l’amour constant de Pierre, un fils de famille bourgeoise. Mais Gin a davantage besoin de travailler que d’être aimée. Cette ville lui a toujours pesé, davantage pour l’arrogance des Blancs que par racisme. Gin ne s’y sent pas à sa place.

« Mais ici, dans cette ville, rien, pas même la vie, n’était possible, alors qu’on y rencontrait tant de façons de mourir

Johannesburg, ville des chercheurs et des négociants était «  la grande prêtresse de l’agitation permanente. » Sortir est oppressant avec ces mendiants qui frappent sans cesse aux vitres de voitures, ces sans abris et ces chiffonniers.

Une ville clivée entre l’opulence des maîtres blancs et la misère des travailleurs noirs exploités sur lesquels la police n’hésite pas à tirer pour mater la rébellion. September, un SDF bossu, blessé au visage lors de la grève des mineurs, continue à manifester devant le Diamond, responsable du massacre de mineurs en grève.

« Lorsqu’un homme n’a pas de toit, sa colère peut devenir sa maison. »

Fiona Melrose construit un roman rythmé qui va crescendo. Si je me languissais dans la matinée en écoutant les tisserins, en me lassant de cette omniprésence des agapanthes, j’ai vite vibré au son des hélicoptères, au rythme tendu avant l’orage qui éclate comme chaque après-midi vers seize heures. En donnant la parole à Neve Brandt, à sa fille Gin, à Pierre mais aussi à Mercy, September et Duduzile, Fiona Melrose montre toute la complexité et la beauté d’une ville où à chaque instant quelque chose de terrible peut se produire.

 

Morceaux cassés d’une chose – Oscar Coop-Phane

Titre : Morceaux cassés d’une chose
Auteur : Oscar Coop-Phane
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 15 janvier 2020

 

J’ai découvert Oscar Coop-Phane avec Mâcher la poussière. Tout de suite, j’ai été sensible à son style, sa sensibilité. Le procès du cochon prouve que l’auteur a la capacité d’innover, de prendre des risques avec un sujet original toujours emprunt d’humanité.

Une fois de plus, Oscar Coop-Phane interpelle son lecteur en écrivant sur sa vie, son métier alors qu’il a tout juste trente ans. Cette confession confirme ce que je ressens à la lecture des romans de l’auteur. Cet homme a un vécu et l’écriture est son moyen d’e pression.

Peu à l’aise en société, sur les plateaux de télévision, ce jeune homme aime par-dessus tout lire et écrire pour les lecteurs souvent plus sensibles que les journalistes ou les spécialistes du monde de la littérature.

« Je peine à penser que je suis écrivain

Quand on ne peut pas vivre de l’écriture, peut-on dire que c’est son métier?

Dans ce récit fragmenté , non linéaire, l’auteur balaie les salissures de l’enfance, l’abandon familial à l’adolescence, la chute dans l’alcool et la drogue, les exils à Berlin, ville de la défonce ou en Italie, pensionnaire à la villa Médicis, les petits boulots alimentaires.

« Je crois que la dèche a joué un rôle important dans ma construction

Toujours la lecture de Bove, Calet et surtout l’écriture lui tiennent la tête hors de l’eau. Et surtout la promesse que Pauline, celle qui sera sa femme et la mère de sa fille, sera là en ce monde souvent difficile pour l’écrivain insuffisamment reconnu.

Sans jamais s’apitoyer sur son sort, mais en racontant sincèrement son passé, Oscar Coop-Phane séduit par son élégance et donne de la voix à tous les auteurs talentueux qui peinent au quotidien et ne peuvent vivre de leur art.

Le cimetière des baleines – Géraldine Ruiz

Titre : Le cimetière des baleines
Auteur : Géraldine Ruiz
Illustrateur : Lima Lima
Editeur : Le nouveau pont
Nombre de pages : 106
Date de parution : 14 janvier 2020

 

Laissez tomber les écrans, oublier le bruit des rues citadines, pour embarquer sur Thémis, un voilier en route vers les îles Lofoten. Là, le temps ne se mesure plus de la même façon. On peut prendre le temps de lire.

Un voilier reste un espace limité où les sept passagers sont contraints de participer à la navigation, à partager, à se dévoiler.

« Sur un bateau, nul ne peut se cacher

La narratrice (l’auteure) choisit pourtant l’anonymat pour ses personnages, identifiés par l’initiale de leur prénom. Nous ne saurons     que des bribes de leur vie. Lulu, artiste peintre et la narratrice sont parisiennes. Il y a deux navigateurs, deux guides de haute montagne et un cadreur. Plusieurs n’ont pas de domicile attitré, seuls deux ont une vie de couple. Chacun aime cet engagement à sortir de sa zone de confort, cette prise de risque.

« Lulu considère qu’une telle expérience nécessite de fouiller au plus profond de soi-même pour trouver les ressources afin de s’acclimater à un ensemble d’individus. Indispensables qualités pour paraître aimable, sans possibilité de se relâcher, de ne pas aimer alors que le malaise nous pousse à ressasser
Ressasser,
Mais
q’est-ce que
je fous
là?
»

Malgré les interventions instructives d’Olivier Adam, professeur à l’université Pierre et Marie Curie, sur la vie des baleines, et les entrevues d’escale dans les fjords, où malheureusement les passagers ont hâte de consulter leur portable, je n’ai pas ressenti l’envie d’embarquer. A la fin du voyage, chacun reprend sa vie. Peut-être un peu trop facilement, avec, simplement la tête aérée.

Si le récit de cette aventure marine ne m’a pas fait rêver, j’ai apprécié les illustrations de Lima Lima. Ses aquarelles en camaïeu de bleu et de gris sont dépaysantes et évocatrices.