Mission Récup’ – Vinciane Okomo et Claire Le Gal

Titre : Mission Récup’
Auteur : Vinciane Okomo
Illustratrice : Claire le gal
Éditeur : Rue de l’échiquier
Nombre de pages : 40
Date de parution : 24 octobre 2019

 

L’éducation est le facteur clé de l’évolution de nos sociétés. Les enseignants et les parents ont une mission capitale à exercer. La collection Je bouge pour ma planète des Éditions Rue de l’échiquier est une aide précieuse à la sensibilisation des jeunes enfants aux enjeux écologiques.

Mission Déconnexion, Mission Préserver l’eau, Mission Zéro déchet, Mission Vélo, Mission Jardiner en ville, Mission Sauver les abeilles et Mission Récup’ sont de petits ouvrages ludiques, des guides clairs et précieux qui impliquent le jeune lecteur par des jeux, des quizz, des idées de bricolage.

Découvrons ensemble Mission Récup’ rédigé par Vinciane Okomo, éducatrice spécialisée et illustré par Claire le Gal qui enseigne aussi les arts plastiques. Tout d’abord, le texte est facilement abordable et surtout très concret. Quelques chiffres montrent l’évidence, captent l’attention. Par exemple, en évoquant le sac à dos écologique ( poids des matières premières utilisées pour la fabrication d’un objet), il est marquant d’apprendre que la fabrication d’une tablette de jeux de 400 grammes nécessite 338kg de matières premières!

Il y a un temps pour comprendre et un temps pour agir. Le livret donne aussi et surtout des conseils pour éviter le  gaspillage. Et propose des activités de bricolage pour la réutilisation de cartons, papiers, boîtes de conserve ou plastique.

Comme fabriquer une étagère avec des cartons, une mangeoire pour les oiseaux avec une boîte de conserve ou un tawashi (petite éponge) avec de vieilles chaussettes. Pas de quoi faire des chefs-d’œuvre mais sûrement une excellente méthode pour modifier les habitudes de consommation. Un quizz final permet d’ailleurs de vérifier les acquis tout en incitant à de nouvelles attitudes.

Des petits livres essentiels, abordables seuls à partir de 8 ans mais je pense toujours qu’un adulte est nécessaire pour guider le jeune lecteur vers une réflexion plus poussée.

Je remercie Babelio et les Éditions Rue de l’échiquier pour la découverte de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse Critique Jeunesse.

 

Le clou – Zhang Yueran

Titre : Le clou
Auteur : Zhang Yueran
Littérature chinoise
Traducteur : Dominique Magny-Roux
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 592
Date de parution : 22 août 2019

 

Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvent à Nanyuan, le village de leur enfance. Ils ne se sont pas vus depuis vingt-huit ans. Elle revient sur les traces du passé, au Pavillon blanc, là où agonise son grand-père, un ancien cardiologue réputé, honoré par l’Académie. Ce grand-père, elle ne l’a jamais aimé car, sans cesse il rejetait son fils, le père de Li Jiaqi. Pourquoi? Nous le découvrirons au fil des pages. Ainsi,  Li Jiaqi a développé un amour inconditionnel, pour ce père qui a épousé une paysanne défiant ainsi sa famille et n’a ensuite pensé qu’à fuir son foyer sans s’occuper ni de sa femme ni de sa fille. Adulte, sa vie sentimentale sera éternellement perturbée par le  besoin de se rapprocher d’un père idéalisé.

Cheng Gong,lui, n’a jamais quitté le village. Quand sa mère est partie, son père l’a confié à sa grand-mère, une femme autoritaire et méchante. Il a vécu entre sa tante aimante et son grand-père, réduit à l’état de légume dans une chambre de l’hôpital dont il était le directeur. C’est là qu’enfants, Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvaient.

En alternant les récits de Li Jiaqi et de Cheng Gong, aujourd’hui deux adultes en souffrance, lestés par le poids du passé de leur grand-père, Zhang Yueran nous dévoile lentement comment l’histoire du pays a brisé les relations entre ces deux familles.

«  C’était un secret, un secret d’avant nous, qui faisait obstacle entre nous. Nous vivions de la chasse comme certains animaux – la chasse au secret…Nous avancions au cœur de l’immense brume formée par le secret, nous pressions le pas en cadence dans l’ignorance, sans rien distinguer de la route devant nous ni même savoir où nous allions. »

Cette phrase illustre bien le climat de ce roman. La neige omniprésente, lourde et froide. Les chambres de mourants, la tour des morts où enfants, Li Jiaqi et ses amis venaient se faire peur en découvrant des morceaux de ces criminels exécutés, réserve de cadavres pour l’université. La violence des rapports dans les couples, l’amitié mise à mal par les non-dits. Pour Li Jiaqi ou Cheng Gong, tout amour ne peut qu’être voué à l’échec.

Avec ce récit à deux voix, Zhang Yueran tourne autour de la détresse de deux jeunes adultes en quête d’identité. Chacun devra recomposer le passé auprès de ceux qui l’ont vécu, comprendre le secret tragique qui liait leurs grand-pères. A l’image de Li Jiaqi et Cheng Gong, la jeune génération doit assumer l’histoire de leurs ancêtres dans un pays troublé afin de pouvoir avancer dans leur propre vie.

Un roman plutôt sombre et lourd malgré une écriture fluide et une excellente traduction. Une belle découverte de la littérature chinoise.

 

 

 

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Titre : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Auteur : Jean-Paul Dubois
Editeur : L’Olivier
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 août 2019

 

Paul Hansen est incarcéré au pénitencier de Montréal depuis le 4 novembre 2008 pour une peine de deux ans ferme. Il partage ses six mètres carrés avec Patrick Horton, accusé du meurtre d’un Hells Angel.

Patrick est plutôt sanguin, il est prêt à découper en deux tous ceux qui se mettent sur son passage. Mais il est aussi très humain, notamment avec son co-détenu. C’est sans aucun doute le personnage qui m’a le plus marquée.

« Il y a parfois quelque chose de noble dans la sauvagerie animale d’Horton, quelque chose qui le place au-dessus de ses juges et de ses gardiens, au-dessus de son père qui a passé sa vie à enseigner mais qui n’a rien appris. Au moment où on l’attend le moins et où la situation ne s’y prête guère, il émet un éclair, une fulgurance d’humanité. »

Paul, lui, est d’un naturel calme. Plongé dans ses souvenirs, il s’entoure mentalement de ses proches : son père, le pasteur Johanes Hansen d’origine danoise, sa femme, Winona, mi algonquine, mi irlandaise et sa chienne Nouk.

Entre les épisodes mouvementés et digestifs de Patrick, Paul nous dévoile son passé. Nous ne connaîtrons le motif de son incarcération que plus tard dans le récit. Né à Toulouse en 1955 d’une mère plutôt révolutionnaire, gérante d’un petit cinéma et d’un père pasteur danois qui a suivi sa femme en France, Paul grandit harmonieusement jusqu’à un voyage en famille dans le Jutland, province natale de son père. Johanes perd son emploi quand sa femme, plus communiste que religieuse, décide de produire des films pornographiques dans son cinéma. L’homme d’église ne peut plus supporter les fantaisies de sa femme, il trouve un poste à Thetford Mines, une petite ville du Canada entre Québec et Sherbrooke. Paul, délaissé par sa mère, ne tarde pas à l’y rejoindre.

Après quelques emplois dans une entreprise de construction, Paul est engagé comme homme à tout faire pour la résidence L’Excelsior, une copropriété regroupant des personnes d’un certain âge. Il s’y sent bien, réparant, entretenant, jardinant et aidant les locataires dans le besoin. C’est une période plutôt heureuse malgré les frasques de son père parce qu’il rencontre Winona, pilote d’hydroglisseur et recueille  la chienne Nouk. Mais le vent a tourné puisque Paul se retrouve en prison. Cette envie de savoir donne un peu de mystère à ce récit plutôt languissant.

Jean-Paul Dubois, écrivain toulousain, continue à explorer avec humanité et mélancolie les liens familiaux. Ses personnages ont souvent la nostalgie d’un lieu, d’un temps. Ils sont ici, une fois de plus très travaillés. Tout comme le style. J’ai beaucoup aimé ses phrases longues, rythmées. Tantôt lyrique quand elle touche la nature du Danemark et surtout du Canada, tantôt très précise et professionnelle lorsqu’elle évoque une activité sportive.

«  La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une conscience pâteuse, vaguement écoeurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse d’où il faut s’extraire à chaque pas, batailler pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. »

L’auteur a son univers, sa patte mais ce roman, quoique très travaillé au niveau du style, n’était peut-être pas le meilleur pour se voir attribué un Prix Goncourt.

 

 

 

 

Reflets des jours mauves – Gérald Tenenbaum

Titre : Reflets des jours mauves
Auteur : Gérald Tenenbaum
Editeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages : 208
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Le professeur Lazare, le regard désenchanté, est assis à l’écart de cette cérémonie en son honneur. Chef de service à La Pitié, salué pour ses recherches sur la thérapie génique, le vieil homme fragile éprouve fatigue et regrets.

« Explorateur du génome et inventeur de thérapeutiques d’avant-garde, il a caché pendant trente ans sa plus grande découverte

Ethan Desnoyers s’avance vers lui. Le professeur reconnaît en lui l’inconnu idéal pour se libérer du poids de ses secrets. Le jeune homme dit vouloir écrire une biographie en rapport avec « les vieilles croyances, les légendes, les superstitions, voire la Kabbale… » Il n’en fallait pas davantage pour plonger le vieil homme dans son passé.  Tous deux, à la nuit tombée, se rendent au café Le Contre-Oblique. Là, dans une salle de billard au sous-sol, bientôt rejoints par trois photographes et un couple de clients, le professeur se raconte.

Fin des années 80, au CHU de Rennes, le professeur Lazare souhaite orienter ses recherches sur le décodage génétique en vue de prévenir certaines maladies. Il recrute vingt-trois individus dont Rachel Epstein, une jeune femme aux iris mauves dont la famille fut décimée pendant le génocide juif. Pour Rachel, faire partie des cobayes est un moyen de retrouver sa famille dans ses gènes. Tout comme le fait Elena Guzman, une scientifique argentine qui travaille avec les grands-mères de la place de Mai.

Rachel, cette personne surnuméraire dans les tests, va bouleverser la vie et les recherches du jeune professeur.

« Certains êtres vous amènent spontanément à sortir du chemin que vous empruntez depuis toujours et dont vous n’avez jamais pensé dévier, ne serait-ce qu’une seule seconde. Oui, dès le premier instant, avant même d’échanger la moindre parole, Rachel l’a entraîné au-delà de ses limites

Dans ce très beau texte au langage soutenu, il est question des origines, du destin, de l’hérédité et des souffrances liées à certaines existences. C’est aussi l’histoire d’une passion amoureuse et d’une recherche scientifique crédibilisée par la postface éclairante d’Ariane  Giacobino, médecin généticienne.

Les personnages ont une réelle aura. Bien entendu, le professeur Lazare, touchant dans sa fragilité et ses regrets, émeut par sa quête inlassable de l’être aimé.
Rachel, avide de lumière et de vérité, a la force et l’empathie de celle qui connaît la douleur de ses origines.
Consolée, une amie rwandaise et Elena sont porteurs des destins tragiques et prônent la vérité pour le respect de chacun. Quant à l’assemblée, bienveillante et attentive, réunie en cette nuit de confession autour du professeur, elle témoigne de notre émotion partagée.
Ethan, silencieux, derrière ses lunettes aux verres fumés entrevoit ce qui se cache derrière la génétique.

« Croire que l’on peut commander le hasard est probablement pire que croire au hasard

Avec ce joli titre, je découvre un auteur de grand talent, au style soutenu et travaillé. La fragilité des personnages et le milieu scientifique donnent une dimension particulière à cette histoire de passion amoureuse. Le regard sur le monde et sur le destin tragique lié aux origines apportent une réflexion supplémentaire à ce roman tout en nuances.

La maison – Emma Becker

Titre : La maison
Auteur : Emma Becker
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 384
Date de parution : 21 août 2019

« Et que Calaferte me pardonne de l’avoir si mal compris en le lisant à quinze ans; ce n’est ni un caprice ni un fantasme d’écrire sur les putes, c’est une nécessité. C’est le début de tout. Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d’amour, de vie ou de survie.  »

On parle mieux de ce qu’on a vécu. Mais quel courage insensé de rejoindre pendant plusieurs années une maison close afin de parler de ce qu’y vivent les femmes. A vingt-trois ans, auteure de deux romans, Emma Becker part à Berlin où la prostitution est encore légale. Elle commence à travailler au Manège, un endroit sans âme où le client est rare et les patrons inquiétants. C’est là qu’elle initie son livre.

« si j’étais restée au Manège aux côtés de Milo et de son harem aux yeux blessés, j’aurais écrit un livre terrible, déjà lu mille fois. »

Par contre, à la Maison, elle trouve une famille et y reste deux ans. Emma Becker nous parle de ces femmes, très jeunes ou mères de famille, sensuelles, sculpturales ou généreuses. L’idée est de découvrir quelle femme se cache derrière la prostituée.

« Ce sont les filles qui me retiennent ici, leur histoire. Je reste accrochée à l’envie de les déchiffrer. »

Les hommes, les clients sont moins à l’honneur. Laid, timide, père de famille en manque, habitués, violent, amoureux, chaque homme vient expulser ses fantasmes de violence, de domination  ou vivre ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs.

« le bordel, au fond, ce n’est qu’un miroir grossissant où tous les défauts, tous les vices des hommes tempérés par le quotidien deviennent assourdissants.  »

Ce roman, sans faire l’apologie de la prostitution, reconnaît sa valeur de soupape de sécurité dans la société. Et on peut ici l’admettre tant les prostituées semblent épanouies et libres de choisir leur condition de travail. La violence et le non-choix sont largement édulcorés.

Fort heureusement, l’auteur précise bien que son roman « n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie, c’est celle de la Maison, celles des femmes qui y travaillaient, celle de la bienveillance. »

Avec quelques longueurs et un flou sur le passé amoureux d’Emma, ce roman reste un témoignage remarquable, « un livre où elles seront toutes belles, toutes héroïques, où l’ordure deviendra noblesse. »

La maison a obtenu les prix Blù Jean-Marc Roberts, Romannews Publicis drugstore 2019 et Prix du roman des Etudiants France Culture Telerama 2019.

Je reste roi de mes chagrins – Philippe Forest

Titre : Je reste roi de mes chagrins
Auteur : Philippe Forest
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 288
Date de parution : 29 août 2019

L’envie de découvrir l’univers et le style de Philippe Forest et surtout la beauté du titre m’ont poussée vers la lecture de ce roman.

Je sors conquise par la dimension théâtrale de ce texte et la force de la construction.

Nous sommes au théâtre. Un homme est assis dans son fauteuil. Un autre, plus jeune peint devant un chevalet. Un cigare, un verre de whisky, une forte stature et une voix remarquable. Même si l’auteur ne le nomme que tardivement, on reconnaît de suite Winston Churchill. Un personnage théâtral sur la grande scène politique, un acteur sir la scène d’un théâtre.

L’auteur s’est inspiré d’une scène de la série The crown, réalisé par Peter Morgan pour composer cette pièce. En 1954, à l’occasion des quatre-vingt ans du premier ministre anglais, Graham Sutherland, peintre jusqu’alors spécialisé dans le religieux est chargé de faire le portrait du grand homme.

« Il y a quelque chose d’absurde à attendre d’un tableau qu’on y trouve en même temps l’image d’un homme et le récit de sa vie. »

Mais le théâtre le permet. La confrontation des deux hommes révèle de nombreux points communs. Les deux hommes peignent, ils ont assisté aux massacres de la guerre et ils ont tous deux perdu un enfant en bas âge. Winston Churchill ne se lasse pas de peindre l’étang de Chartwell, sa résidence, son petit Versailles. Quel fantôme y cherche-t-il?

«  J’imagine que, toute sa vie, on ne peint toujours qu’un seul et même tableau

Malgré leur connivence, Winston Churchill est déçu par le portrait de Sutherland qui fige le grand homme en vieillard avachi. Et l’homme politique, toujours direct, n’hésite pas à se moquer du peintre en public.

Pourtant, voir ce tableau n’est ni plus ni moins que se regarder dans le miroir. Le travail du temps est terrible.

Rien ne prouve la véracité de la scène relatée par Peter Morgan. Le tableau original a été détruit, il n’en reste que des esquisses. Cependant, en s’appuyant sur cette fiction, Philippe Forest peint un portrait bien connu de Winston Churchill. En se plaçant dans un théâtre, les personnages sont les acteurs du monde et inversement, passant de la lumière à l’ombre. Ce récit à plusieurs niveaux, sur la scène d’un théâtre et celle du monde, propose de nombreux sujets de réflexion sur l’art, le deuil et la vieillesse.

 

Adieu fantômes – Nadia Terranova

Titre : Adieu fantômes
Auteur : Nadia Terranova
Littérature italienne
Titre original : Addio fantasmi
Traducteur: Romane Lafore
Editeur : La Table ronde
Nombre de pages :240
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Ida Laquidara a trente-six ans, elle vit à Rome avec Pietro. Cet homme a su déceler en elle le gouffre laissé par le drame de son enfance. Un drame qu’elle ressasse, qui lui procure des cauchemars : la disparition de son père dépressif quand elle avait treize ans.

« la mort est un point final; la disparition, l’absence de point, de tout signe de ponctuation à la fin des mots. »

Un matin, Sabastiano s’est habillé, n’a laissé qu’une trace de dentifrice sur le lavabo puis il est sorti. Personne ne l’a jamais revu. Le réveil s’est arrêté à 6h16, le bonheur aussi.

Par orgueil, besoin de protection, elle et sa mère ont dissimulé leur douleur, faisant bonne figure à l’extérieur. Mais chez elles, elles étaient effondrées.

Aujourd’hui, sa mère lui demande de venir à Messine pour l’aider à trier les affaires de la maison familiale avant sa mise en vente. Ida, plongée dans ses souvenirs chancelle face à ses cauchemars.

« Les objets ne sont pas fiables, les souvenirs n’existent pas, seules existent les obsessions. Nous les utilisons pour empêcher la faille de se refermer et nous nous racontons que la mémoire est importante, que nous seuls en sommes les gardiens. Nous gardons la blessure ouverte pour y loger nos maux, nos peurs, nous veillons à ce qu’elle soit assez profonde pour contenir notre douleur; il ne s’agitait pas de la laisser échapper. »

Nadia Terranova détaille avec finesse les émotions d’Ida. La jeune femme peut paraître odieuse tant elle est enfermée égoïstement dans son passé. Son couple s’enlise dans l’indifférence, sa meilleure amie la tient à distance. Les relations avec sa mère ont toujours été difficiles. Ida n’a jamais compris comment sa mère pouvait continuer à vivre sa vie alors que son père tombait dans la dépression. D’ailleurs, Ida n’a jamais regardé la douleur des autres tant elle restait bloquée sur sa propre blessure.

Dans la ville de son enfance, face aux souvenirs encore plus prégnants d’un père disparu, pourra-t-elle enfin s’ouvrir aux autres et faire son deuil?

Adieu fantômes est un roman sensible, mélancolique avec le charme de la Sicile mais le poids d’une héroïne peu empathique.

 

Ubuntu, Je suis car tu es – Mungi Ngomane

Titre : Ubuntu, Je suis car tu es
Auteur : Mungi Ngomane
Editeur : Harper et Collins
Nombre de pages : 225
Date de parution : 16 octobre 2019

 

Mungi Ngomane est la petite-fille de Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix en 1984. L’archevêque anglican sud-africain, auteur de la théologie Ubuntu , fut le président de la Commission de la vérité et de la réconciliation, chargée de faire la lumière sur les crimes et les exactions politiques commis, durant l’apartheid. Il signe ici l’avant-propos du livre de sa petite-fille.

En quatorze leçons, Mungi Ngomane développe ce que représente Ubuntu, une philosophie fondée sur le respect envers soi et les autres.

« Toute personne n’est une personne qu’à travers d’autres personnes. »

Le discours est parfaitement clair et bien construit. Pour chaque leçon illustrée par une citation ou un proverbe africain, Mungi Ngomane explique la théorie, donne des exemples concrets. En fin de leçon, elle propose des conseils pratiques pour réussir à appliquer le principe de la leçon dans notre quotidien.

Si ces leçons ont largement été mises en pratique en Afrique, suite à l’apartheid, l’auteur nous fait penser qu’elles seraient bien nécessaires au quotidien partout dans le monde. Par exemple, lorsque la leçon 13 nous rappelle que chaque petite action est importante, l’application en matière d’écologie est évidente. Comment ne pas penser aux blocages actuels de notre société par faute d’écoute de l’autre? Accepter les points de vue différents, se mettre à la place des autres, apprendre à écouter, élargir sa perspective, discuter, demander pourquoi. Bon nombre de conflits pourraient être évités. Sans oublier que « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde »

Ce style de leçons aurait toute sa place dans nos écoles. Enseigner la bienveillance, le pardon, la tolérance et le pouvoir de l’écoute est essentiel pour que chacun vive en harmonie.

J’ai aimé découvrir le travail du groupe des Elders, association d’anciens, de sages, créée par Mandela en 2007. Composé de personnalités politiques, avocats, activistes, le groupe tente de résoudre des problèmes mondiaux comme le réchauffement climatique, le sida, la pauvreté, le mariage des enfants.

« Dans chaque situatIon, ils mettent un point d’honneur à entendre d’abord l’opinion des gens de la rue avant celle de leurs dirigeants ou de leurs dignitaires. »

Chaque pays ne devrait-il pas avoir un tel groupe pour éviter certains conflits?

Ce livre est remarquable tant sur son contenu que sur sa forme. La couleur s’invite dans les écritures, les frises et les pages encadrant chaque chapitre.

Un beau livre à garder sous la main, pour y revenir de temps en temps.

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.

Ceux que je suis – Olivier Dorchamps

Titre : Ceux que je suis
Auteur : Olivier Dorchamps
Editeur : Finitude
Nombre de pages : 256
Date de parution : août 2019

 

Tarek, garagiste à Clichy, travaille sans repos pour assurer le bien-être de sa famille. Marocain arrivé en France avec sa femme, au début des années 60, il a élevé trois fils sans vraiment leur parler de son pays, ni leur inculquer sa religion. Ali est aujourd’hui avocat et son jumeau, Marwan est professeur agrégé. Foued, né plus tard, vit encore avec ses parents.

Aucun ne connaît vraiment le Maroc. Ils n’osent avouer la honte qu’ils ont parfois ressenti envers la simplicité de leurs parents. Nés en France, ils sont toujours suspectés à cause de leurs origines. Au Maroc, on leur reproche leur passeport français.

« Cette méfiance à l’égard de l’Arabe est un stigmate dont il ne se débarrasse jamais et qui le poursuit jusque dans son propre pays

Le roman commence en cette nuit où Tarek succombe d’une crise cardiaque. Les fils réunis apprennent avec surprise que le père avait tout préparé afin d’être enterré au Maroc. Seul Marwan est désigné pour accompagner le cercueil en avion. Ali, toujours jaloux de son jumeau, n’a d’autre choix que d’emmener sa mère et son frère en voiture.

Kabic, grand ami du père de Tarek, auprès duquel Marwan a passé une partie de son enfance, accompagne le jeune homme en avion. C’est l’occasion de lui confier l’histoire de Tarek.

« Les pauvres n’ont pas d’enfance, Marwan, même pas de traces. Leurs souvenirs restent vivants dans la mémoire du plus âgé d’entre eux et s’évanouissent avec lui

Dans un style mélancolique parfois teinté d’un regard ironique, Olivier Dorchamps propose un très bon premier roman sur le deuil, la recherche des origines, la double culture. Un récit chaleureux grâce aux personnages de Marwan et Kabic, une intrigue tenue par le désir de connaître le secret de Tarek, un regard sensible sur la double culture et la douleur de l’exil.