Par le vent pleuré – Ron Rash

Titre : Par le vent pleuré
Auteur : Ron Rash
Littérature américaine
Titre original : The risen
Traducteur : Isabelle Reinharez
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 208
Date de parution : 17 août 2017

Lire un roman de Ron Rash, c’est toujours quelques heures de plongée intégrale dans un univers sauvage, avec des personnages tourmentés par des souvenirs sombres.

Par le vent pleuré ne sort pas de cet univers, avec, peut-être toutefois, un environnement moins marqué et moins présent, même si là aussi coule une rivière.

Eugène Matney n’est plus qu’un ivrogne solitaire. L’alcool a foutu sa carrière, son couple, sa vie en l’air. Entre deux verres de whiskey, un article attire son attention. Le squelette de Ligeia Mosely vient d’être retrouvé au bord de la rivière Tuckaseegee.

Quarante six ans plus tôt, c’est là que lui et son frère aîné, Bill, ont rencontré cette sirène. Adolescente rebelle, sortie d’un camp hippie par sa famille et envoyée chez son oncle méthodiste à Sylva, Ligeia est prête à tout pour continuer à s’évader grâce à l’alcool et aux tranquilisants.

Eugène, qui n’est encore qu’un gamin, découvre avec Ligeia les plaisirs de l’alcool et du sexe. La belle profite de son pouvoir sur ce gosse amoureux pour assouvir ses addictions.

Ron Rash alterne les récits de deux époques. La rencontre des deux frères et de Ligeia en 1969 et leur vie d’adolescents sous la coupe d’un grand-père médecin autoritaire et la période actuelle où Eugène doit demander des comptes à Bill, devenu un grand chirurgien.

L’auteur insiste largement sur certains éléments qui réduisent un peu trop le suspense. Mais, il est suffisamment inventif pour créer des dénouements inattendus. Mais, même si cette histoire reste assez évidente, l’auteur crée une aura d’adolescent amoureux et naïf  puis d’écrivain raté autour du personnage d’Eugène en faisant un superbe portrait. Ligeia, elle aussi, reste un personnage fort qu’une enfance malheureuse à peine évoquée a transformé en adolescente sulfureuse, une sirène qui, des années après sa disparition, vient opposer deux frères face à la vérité.

Le talent narratif de l’auteur pallie à la brièveté et l’évidence d’une intrigue un peu classique.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Poche ( Points, 23 août 2018) du mois du Picabo River Book Club.

A malin malin et demi – Richard Russo

Titre : A malin malin et demi
Auteur : Richard Russo
Littérature américaine
Titre original : Everybody’s fool
Traducteur : Jean Esch
Éditeur : Éditions de la Table Ronde
Nombre de pages : 700
Date de parution : 24 août 2017

 

Venez visiter Bath, cette petite ville poisseuse qui répand sa mauvaise odeur et la folie de ses habitants jusqu’aux confins de sa voisine, la moderne et dynamique Schuyler Springs. Plus on est de fous et plus on rit!

Commençons les présentations avec Douglas Raymer, qui, comme lui disait Mrs Beryl, sa professeur d’anglais ne sait même qui il est. Et cela ne va pas en s’arrangeant puisqu’il part à la dérive depuis la mort de sa femme, vivant dans un immeuble pourri et mal famé au sud de la ville. Nous le découvrons comme un homme dépressif, torturé par la jalousie. Le jour où il découvre sa femme tant adorée, morte en bas de l’escalier, elle s’apprêtait à le quitter pour un autre homme. Mais qui est ce rival qu’il espère démasquer grâce à une télécommande de porte de garage découverte dans la voiture de sa femme?
Seule son adjointe, Charice, une belle femme noire, jumelle d’un officier de police un peu perturbé, frimant à bord d’une Mustang rouge, parvient à lui maintenir les pieds sur terre.

Entrons maintenant chez Hattie, un bar de la ville où traîne chaque matin le vieux Sully. Depuis qu’il se sait condamné à mourir prochainement d’une crise cardiaque, il aime venir regarder la serveuse, Ruth, son ancienne maîtresse. Mais leur histoire est terminée. Ruth veut se consacrer à son mari, un collectionneur d’objets insolites, à sa fille Janey, divorcée de Roy, un homme violent qui sort de prison et à sa petite-fille Tina.
Sully, soixante-dix ans, n’a qu’un seul ami, Rub Squeers, un tendre idiot bègue et un chien du même  nom qui se mord le sexe en permanence.

Dans les rues de Bath, vous pourrez aussi croiser Alice, parlant à des amis imaginaires avec son téléphone portable. Elle est la femme du maire, un idéaliste qui pensait pouvoir relever Bath et soigner Alice. Vous ne pourrez manquer de repérer Carl, un entrepreneur véreux qui ruine son entreprise par son incompétence. Et bien sûr la mémoire de Mrs Beryl, une femme qui, en son temps,  a tenté d’éduquer cette jeunesse aujourd’hui perdue dans ses désillusions.

Il y a dans tous ces personnages un côté délirant, incontrôlable et attachant. Et bien évidemment, ils créent bon nombre de situations confuses, de bagarres, de règlements de compte.
Dans le cimetière de Hilldale, les cercueils refont surface. Le mur d’un immeuble s’effondre en pleine rue sur la voiture de l’affreux Roy. Et un cobra s’échappe d’un immeuble du Morrison Arms où habite Douglas Raymer, en proie à un dédoublement de personnalité.

Richard Russo maîtrise son intrigue avec brio dans cette comédie déjantée où l’on ne s’ennuie pas une seule seconde.
Je n’avais jamais lu l’auteur, mais, j’ai de suite été amusée par ce ton caustique, captée par ces personnages haut en couleurs et immergée dans cet univers à priori loufoque mais finement humain.

 » On ne pardonne pas aux gens parce qu’ils le méritent, avait ajouté Mrs Beryl. On leur pardonne parce qu’ON le mérite. « 

Un style assez unique qui m’engage à continuer avec cet auteur. Et cela tombe bien, son dernier recueil de nouvelles, Trajectoire est dans ma pile à lire.

Ce titre était la lecture du Poche du mois d’octobre pour le Picabo River Book Club.

La vengeance du pardon – Eric-Emmanuel Schmitt

Titre : La vengeance du pardon
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 336
Date de parution : 1er septembre 2017

C’est toujours un plaisir de suivre les histoires de ce formidable conteur qu’est Eric-Emmanuel Schmitt. Un auteur qui, de sa plume limpide, de ses historiettes avec un tournant philosophique,  fait réfléchir. 

Ce livre se compose de quatre histoires, réunies sous un titre en forme d’oxymore qui interpelle. Le pardon peut-il être une forme de vengeance?

Ces quatre nouvelles s’inscrivent plus ou moins dans la sphère familiale.

A leur naissance, les jumelles Barbarin se considèrent comme une seule entité jusqu’à la révélation de l’Autre à l’âge de quatre ans. Rien de plus complexe que les sentiments entre deux jumeaux. Leur amour inconditionnel se fissure rapidement d’un brin de jalousie.
Lily la préférée réussit toujours mieux, Moïsette vit dans son ombre mais est prête à tout pour surpasser sa sœur. A quatre-vingt ans, accusée par Fabien, son premier petit ami, Lily Barbarin doit comparaître au tribunal pour la mort de sa sœur. Comment Lily, si gentille, si prompte au pardon aurait-elle pu vouloir du mal à sa jumelle?

La seconde nouvelle, ma préférée, oppose le monde de la finance au monde paysan. William, propriétaire de la banque Golden, passe sa dernière nuit avant son accusation pour mise en place d’un système de Ponzi. C’est en fait son fils qui a mené cette opération de faux placements à haut risque avec les meilleurs clients de la banque. Il faut remonter au jeu de « chiche ou pas chiche » d’un groupe d’adolescent pour comprendre ce qui a mené William à un tel désastre.
Les simples d’esprit ne sont pas toujours les moins perspicaces et le lien animal reste le meilleur des témoignages d’amour.
«  Vous, les Parisiens, vous nous méprisez parce que nous vivons avec nos bêtes. Pourtant, vous devriez les observer, les bêtes, vous en tireriez des leçons. Chez les bêtes, jamais un mâle n’a oublié de nourrir ni d’élever ses petits. »
En regardant l’opéra Madame Butterfly, William comprend bien des choses.

La troisième nouvelle, sûrement la plus perturbante oppose le pardon d’une mère à l’absence de regrets d’un tueur en série. Alors qu’il a tué sa fille, Elise vient régulièrement à la prison rendre visite à Sam Louis, un tueur sans aucun état d’âme. Elle veut lui accorder son pardon.
«  Tu ne t’aimes pas, Sam, parce que personne ne t’a aimé. »
Elise peut-elle être la confidente de cet homme qui a toujours été repoussé par ses mères?
A-t-elle besoin de pardonner pour exister ou le pardon devient-il pour elle une forme de pouvoir?
Ici aussi, l’auteur utilise souvent les oppositions entre animal et humain. Sam le tigre deviendra-t-il plus humain et cela lui apportera-t-il le salut?

Enfin, Werner von Breslau, quatre-vingt-douze ans, soupçonné par son fils d’appartenir à un groupe de néo-nazis, découvre la légèreté, la grâce avec Daphné, sa petite voisine espiègle de six ans. Ensemble, ils vont lire Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Werner va alors faire une étrange découverte qui le replonge dans ses exploits militaires d’aviateur pendant la seconde guerre mondiale. Pourra-t-il se pardonner sa faute? 

Eric-Emmanuel Schmitt nous pousse une fois de plus à nous questionner sur notre part d’humanité. Ceux qui pardonnent, comme Lily ou Mandine semblent ici plus sereins. Elise nous montre que pardonner paraît essentiel pour continuer vers l’avenir. Accorder son pardon à quelqu’un le renvoie souvent vers un questionnement personnel. C’est une manière de progresser. Ainsi William se remet en cause face au pardon naturel de Mandine, Sam Louis acquiert un peu d’humanité. Werner engage une bonne action.
Ce livre a attendu longtemps sur mes étagères. Sûrement parce que je savais à quoi m’attendre avec cet auteur. Mais c’est toujours un plaisir de le suivre dans ses histoires qui, malgré leur simplicité, posent des questions universelles et nous poussent à réfléchir sur notre conduite.
Je remercie Enna de m’avoir poussée à sortir ce recueil de mes étagères. Retrouvez son avis ici.

L’écliptique – Benjamin Wood

Titre : L’écliptique
Auteur : Benjamin Wood
Littérature anglaise
Titre original : The ecliptic
Traducteur : Renaud Morin
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 490
Date de parution : 17 août 2017

Benjamin Wood a fait une entrée fracassante en littérature avec Le complexe d’Eden Bellwether. Dans ce second roman, nous retrouvons cette même atmosphère très britannique des milieux fermés et le thème de la folie créative. Avec peut-être la volonté de surfer sur la vague d’un succès et d’en faire trop au risque de décevoir.

La première partie du roman se passe en huis-clos à Portmantle, un refuge pour artistes déprimés sur une île au large d’Istanbul. Knell, une peintre écossaise, l’écrivain Quickman, la dramaturge MacKinney et l’architecte Pettifer, quatre anciens pensionnaires amis accueillent un nouvel arrivant, le très jeune Fullerton. 

Pour entrer dans ce sanatorium, l’artiste doit être coopté et accepter de changer de nom. Là, loin des pressions extérieures, chacun doit pouvoir retrouver le calme créatif et travailler sur le projet qui les ramènera vers le succès.

Knell est troublée par le comportement de Fullerton, un jeune homme extrêmement doué sujet au somnambulisme et aux crises violentes. Personne ne sait vraiment quelle est son activité mais Fullerton fait exploser la routine paresseuse des pensionnaires.

La seconde partie nous emmène dans le passé de Knell. En 1957, Elspeth Conroy ( le vrai nom de Knell) est l’assistante pleine d’admiration du peintre Jim Culvers. Un marchand d’art, spécialiste   » des raouts de nababs et de collectionneurs toqués » découvre son travail. Si sa première exposition est un succès, Elspeth reste insatisfaite de son travail trop commercial. Et la disparition de Jim la peine plus que de raison.

« Si on n’a pas l’ambition d’être le meilleur dans ce que l’on fait, quel est l’intérêt? Si on vise la grandeur mais qu’on échoue malgré tout…très bien. On aura au moins eu le cran d’essayer. Il y a un certain honneur à échouer de cette manière. Mais il n’y a rien d’honorable à se contenter de la médiocrité. »

Avec Dulcie, directrice de la galerie, Elspeth prend le bateau pour les États-Unis. Elle a le secret espoir de retrouver Jim et le moyen d’oublier une aventure avec un journaliste. Victor Yail, un psychiatre tente de lui apporter son aide.

«  Nous avons tous besoin d’un lieu qui soit à nous et rien qu’à nous…Visualisez cet endroit dès que vous vous sentez anxieuse. »

A son retour, Elspeth peine à honorer une commande d’une peinture murale pour un nouvel observatoire. Médicaments, fatigue, pression. Lors de l’enterrement de son ancien professeur, la jeune peintre retrouve Jim. Cette histoire d’amour l’entraîne une nouvelle fois dans l’excès, la jalousie et la dépression.

C’est le moment que choisit l’auteur pour retourner à Portmantle où Knell tente de comprendre le geste de Fullerton.

L’ambiance pesante, énigmatique au sein de Portmantle est particulièrement bien rendue. L’histoire de cette jeune peintre insatisfaite est passionnante. Benjamin Wood est un excellent conteur qui envoute son lecteur avec des atmosphères prenantes et des personnages complexes flirtant avec la folie. Cette qualité de conteur l’entraîne parfois vers quelques longueurs. 

Si l’idée qui sous-tend la construction est bien amenée, donnant ainsi de la crédibilité au scénario, la fin reste un peu abrupte. Elle me semble à la fois intelligente et décevante. Peut-être un peu brouillonne.

L’écliptique reste une lecture agréable grâce au talent littéraire de l’auteur. Une bonne lecture d’été mais, désormais, j’attends de ce jeune auteur une nouvelle prise de risque.

 

Le dimanche des mères – Graham Swift

Titre : Le dimanche des mères
Auteur : Graham Swift
Littérature anglaise
Traducteur : Marie-Odile Fortier-Masek
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 142
Date de parution : 12 janvier 2017

Le dimanche des mères est le roman d’une époque, la fin de la première guerre qui a tué tant de jeunes hommes et le roman d’un monde, celui où cohabitent gens de maison et bourgeois dans la campagne anglaise.

En ce dimanche des mères 1924, les trois grandes familles de ce coin du Berkshire doivent se rencontrer pour préparer le mariage de Paul Sheringham et Emma Hobday. Les gens de maison des Sheringhan et Niven ont un jour de congé pour aller voir leur mère. Sauf Jane, la bonne des Niven puisqu’elle est orpheline. Cette belle journée de printemps, elle la passera dans le lit de Paul, son amant avant qu’il n’aille déjeuner avec sa fiancée.

Jane, presque centenaire, devenue une écrivain célèbre se souvient de cette journée mémorable. Graham Swift nous réserve de biens beaux passages, notamment celui de la petite bonne nue regardant son amant s’habiller lentement, peu enclin à rejoindre sa future femme ou celui où elle déambule toujours en tenue d’Eve dans la demeure déserte des Sheringham.

«  Elle s’avança sur le palier, pénétra dans l’ombre, pieds nus sur le tapis moelleux. Des rayons et de taches de soleil tombant d’une haute fenêtre ou d’une verrière jouaient sur la trame rouge et brun du tapis, sur la partie élimée en haut de l’escalier, ou rebondissaient sur la rampe et enluminaient la poussière qui flottait. »

Dans ce roman ancillaire, l’auteur ressent parfaitement la condition des gens de maison, conscients de tous les actes de leurs patrons mais discrets. Menant une vie difficile faite de labeur et de soumission, ils sont toutefois plus proches du bonheur que ceux qu’ils servent, oisifs ne sachant parfois pas quoi faire de leur vie, comme si la vie elle-même se résumait à un cumul de possessions.

Jane maîtrise «  l’art essentiel du domestique qui consiste à être à la fois invisible et indispensable. » Mais elle est aussi différente, peut-être grâce à cette curiosité pour la lecture.

Entre les mailles du récit de ce dimanche des mères bien particulier, le chemin de Jane Fairchild, orpheline devenue une écrivain célèbre apparaît. Elle fait émerger quatre évènements importants qui ont fait naître sa carrière. Sa condition d’enfant trouvée en premier lieu, ce dimanche de 1924, sa première machine à écrire achetée par le propriétaire de la librairie d’Oxford où elle a travaillé et la découverte des livres de Joseph Conrad. Elle, qui adorait lire des romans d’aventure pour garçons, écrira dix-neuf romans. Elle connaîtra son premier succès d’auteur à quarante-huit ans avec En imagination.

Ce roman instille beaucoup de douceur, de sensualité, de mélancolie, peut-être un sentiment de lenteur rythmée par le rappel constant des conditions de cette journée particulière dans vie de Jane. Mais l’ensemble reste illuminé par les rayons de soleil de la campagne anglaise, l’équilibre de Jane et cette remarquable analyse des conditions de gens de maison.

Un court roman, peut-être incomplet sur le fond ce qui laisse toutefois une part de suggestion au lecteur mais délectable sur la forme.

  

Romain Gary s’en va-t-en guerre – Laurent Seksik

Titre : Romain Gary s’en va-t-en guerre
Auteur : Laurent Seksik
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 228
Date de parution : 18 janvier 2017

 Dans cette biographie romancée, Laurent Seksik nous fait vivre vingt-quatre heures de la vie de Roman Kacev, celui que nous connaîtrons plus tard sous le nom de Romain Gary. Nous sommes en 1925 dans le ghetto de Wilno. Roman a onze ans et il vit un moment crucial de son enfance, pris dans la tourmente des sentiments entre l’amour étouffant d’une mère explosive et son amour inconditionnel pour Arieh, un père absent.

«  Dans mes rêves, je marche à côté de mon père. »

Roman, Nina et Arieh prennent tour à tour la parole. 

Nina, modiste, est une femme de tempérament, possessive, passant du rire aux larmes, capable de haine et d’amour. Abandonnée par Arieh, parti vivre avec une femme plus jeune, peinée par la mort du fils de son premier mariage, dévalisée par les huissiers, elle reporte son besoin d’amour éternel sur son fils et rêve de partir en France. 

Roman est un enfant calme, il voudrait simplement voir son père rentrer à la maison. 

«  On lui reprochait parfois de ne pas avoir des préoccupations de son âge. Mais quand on a connu l’exil à six mois, la séparation de ses parents et la mort d’un frère, l’enfance était une terre inconnue, un continent lointain. »

Une journée d’école buissonnière et une sortie hors du ghetto lui montrent toute la violence d’un monde où l’antisémitisme se renforce.

Arieh ne veut pas décevoir son fils mais il ne supporte plus depuis son retour de la guerre le comportement de Nina. Il se sent apaisé auprès de la douce Frida. Mais aujourd’hui, il a un secret à avouer à son fils.

Le récit est peut-être trop court pour s’attacher pleinement aux personnages. J’ai simplement eu l’impression de les croiser. Quelques passages intéressants ont retenu mon attention comme la conversation entre Roman et le rabbin Abraham Ginzburg ou celle finale des années plus tard entre Arieh et un officier allemand. C’est ce qui donne un peu de substance, de réflexion sur cette période troublée pour les juifs du ghetto et sur le sens d’une religion parfois vécue comme une contrainte.

«  Pourquoi nous hait-on? »
 » La haine peut être l’expression d’une grande souffrance, mais elle renforce nos désespoirs, nous rend prisonniers du passé, fait de nous des spectateurs impuissants de nos actes. L’amour de nos proches est fait de sentiments contradictoires qu’il faut savoir admettre. Tu as le droit de haïr même ton père. Mais cette haine doit rapidement faire partie de tes plus mauvais souvenirs. Je suis sûr que tu te reproches déjà ces mauvaises pensées. »

Romain Gary s’est ensuite inventé un père. Ceci est expliqué en quatrième de couverture mais aurait pu aussi être abordé en épilogue afin d’ancrer davantage le récit  de ces vingt-quatre heures dans la vie de Romain Gary.

Je remercie Laure de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Son avis est ici.

L’avancée de la nuit – Jakuta Alikavazovic

Titre : L’avancée de la nuit
Auteur : Jakuta Alikavazovic
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 279
Date de parution : 24 août 2017

Lorsque ce roman avait été proposé en lecture  pour le Grand Prix des Lectrices ( sixième sélection), j’ai regretté qu’il ne passe pas la présélection. Je saisis maintenant pourquoi. Nous sommes loin des critères du roman destiné à un large public.

Et pourtant, si la lecture est plus exigeante, comment ne pas remarquer la qualité de la construction et ne pas être touché par cette passion amoureuse.

Paul et Amelia se sont croisés à l’hôtel Elisse. Héritière des lieux, elle y occupait à demeure la chambre 313. D’origine modeste, il y était gardien de nuit. Ensemble, ils fréquentaient le même cours à l’université, celui d’Anton Albers, la fille d’un sympathisant nazi. Elle les passionnait sur le thème de la ville de demain. Enfin, surtout lui qui avait besoin des études pour sortir de son milieu. Amelia n’en avait rien à faire. Anton était surtout l’ultime lien avec sa mère, la poétesse, Nadia Dehr. 

Avec un père absent, Amelia a toujours souffert de la fuite de sa mère, partie œuvrer pour la paix à Sarajevo quand elle n’avait que dix ans. Et c’est pourtant le même schéma qu’elle va reproduire.

 Amelia, rousse flamboyante, jugée provocante pouvait aussi être aussi attentive et passionnée avec Paul. Etait-il si charmant qu’on pouvait lui briser le cœur?

« Elle voit l’amour qu’il a pour une fille riche, un amour fou, elle voit aussi que cette fille riche comme toutes les filles riches, trouve dans l’ordre des choses d’être aimée, est incapable de ce genre de sentiments, a d’autres problèmes. »

Amelia ne peut pas être amoureuse, ce serait une façon de ne pas vivre. Elle choisit la fuite puis revient encore plus fragile, meurtrie. La maternité la terrasse définitivement, elle, aussi ira chercher l’effondrement où il se trouve, à Sarajevo. Elle se trouve mieux « dans la guerre, qui elle au moins est franche. » 

Paul élève seul la petite Louise. Il ne lui parlera pas de sa mère, tout comme son père ne lui disait rien du pays d’où il venait.

«  C’est pire si tu ne dis rien. Mais que dire à sa fille d’une femme qui, à la maternité, ne les avait pas reconnus? »

Paul devient un père protecteur, inquiet. Peut-être à cause de cette hérédité qui éloigne les femmes de la lignée. Mais on ne tient pas les oiseaux en cage.

Jakuta Alikavazovic jalonne son récit d’idées qui reviennent harmonieusement. Il y a cette lumière bleue des cités, les drones, les cheveux courts des femmes, les matières toxiques des couvertures, les écrits des mères, les oiseaux, la chemise d’homme…Des choses parfois insignifiantes qui reviennent dans les vies des différents personnages et donnent de la lumière et de la magie à un récit qui peut parfois paraître sombre et complexe. Il faut dire que l’auteur brode autour de nombreux thèmes.
Bien sûr, la passion amoureuse. Si l’amour fou de Paul est subtilement décrit, celui d’Amelia, plus complexe est aussi touchant.
Mais l’auteur illustre aussi les relations parents/enfants sous de nombreuses facettes.
Et puis, la ville et ses peurs, le racisme, la guerre, la destruction des ressources naturelles, la différence sociale, la solitude de l’enfant unique, l’adolescence, la manipulation d’informations…chaque thème ne prend vie que le temps d’un exemple mais s’insère parfaitement dans une globalité parfaite.

L’avancée de la nuit est un roman multiple, un roman d’une grande richesse, un roman attachant qui prend toute sa mesure dans sa globalité avec une ambiance qui me restera au corps longtemps après ma lecture.

Je remercie Les librairies Dialogues pour cette découverte.