La couleur du lait – Nell Leyshon

leyshonTitre : La couleur du lait
Auteur : Nell Leyshon
Littérature anglaise
Titre original : The color of milk
Traducteur : Karine Lalechère
Éditeur : 10/18
Nombre de pages : 187
Date de parution : 3 septembre 2015 , Phebus 2014

Nell Leyshon nous rappelle avec la naïveté et l’impertinence de l’adolescence combien était tragique la destinée des femmes au XIXe siècle dans les campagnes anglaises.

 » ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main. Nous sommes en l’an de grâce mille huit cent trente et un, j’ai quinze ans et je suis assise à ma fenêtre…je vais vous raconter les choses telles qu’elles sont arrivées … »

Mary, la rédactrice, est la plus jeune des quatre filles d’un couple de paysan du Dorset. Quelle rage pour le père de n’avoir que des filles et en plus cette dernière avec une patte folle. Tant pis, il les fait travailler comme des garçons. Pas le temps de rêver sinon les coups s’abattent sur leur frêle ossature.
La mère a bien compris, elle est devenue une femme austère qui ne dit mot.
Seul le grand-père, handicapé des deux jambes, est un réconfort pour Mary. Ils se ressemblent en ayant gardé une volonté de légèreté, de la lucidité et de  bonne humeur.
Peut-être un peu grâce à lui, Mary aime sa vie de paysanne. Et le déchirement est grand quand son père la loue au révérend afin de s’occuper de sa femme malade. Là, elle y croise Ralph, le fils du pasteur qui n’hésite pas à profiter de son rang pour abuser les jeunes campagnardes. Elle le craint mais Mary est une jeune fille qui a la langue bien pendue et qui n’hésite pas à dire ce qu’elle pense. Son audace séduit toute la famille. Elle est vaillante et attentionnée.
Ses sœurs envient cette nouvelle vie qui lui procure des habits et souliers neufs mais Mary n’en a que faire. La seule chose qui l’intéresserait est d’apprendre à lire et écrire.
En quatre saisons ( les quatre chapitres de cette vie racontée), Mary voit son destin changer.
« Au commencement », était une fille gaie, libre, aimant la campagne et sa famille. La vie ne lui donnait rien, elle ne devait donc rien à personne. Réaliser le rêve d’apprendre à lire et écrire lui coûtera sa franchise. Mais quelle fierté de pouvoir écrire son histoire. Son écriture imparfaite est comme l’éclat d’une fleur sauvage qui a gardé toute son innocence.

Mary est une fille touchante par son naturel, sa franchise, sa générosité.

 » quand je peux rien faire pour changer les choses, je n’y pense pas. si je peux les arranger alors je le fais et je n’y pense plus. »

J’ai lu ce roman dans le cadre du club de lecture du Petit Pingouin vert.

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L’amie prodigieuse – Elena Ferrante

ferranteTitre : L’amie prodigieuse
Auteur : Elena Ferrante
Littérature italienne
Titre original : L’amica geniale
Traducteur : Elsa Damien
Éditeur : Folio
Nombre de pages : 430
Date de parution : 2014 chez Gallimard, Folio janvier 2016
J’ai lu tant de belles choses sur Le nouveau nom qu’il me tardait de commencer le premier épisode de cette saga romanesque. Elena Ferrante propose en quatre tomes ( deux sont déjà parus) une histoire d’amitié, une histoire de vie de l’enfance à la vieillesse qui débute dans la Naples des années 60 pour se terminer…( vous le saurez peut-être dans le quatrième opus, même si le début du premier tome nous présente la narratrice âgée de soixante-dix ans à Turin).
Avec L’amie prodigieuse, l’auteur installe l’histoire d’un village proche de Naples avec la présentation des différentes familles mais surtout la découverte de deux jeunes adolescentes, Elena et Lila.
Elena est la fille unique du portier de mairie. Assez douée à l’école, ses parents, sous l’impulsion d’une enseignante, l’aideront à poursuivre des études jusqu’au lycée. Chose assez improbable pour une fille de famille modeste.
Lila, fille du cordonnier, est un personnage magnétique, toujours sûre d’elle. Elle n’a rien d’extraordinaire physiquement et pourtant tout le monde la regarde. Sa curiosité, sa volonté d’apprendre font d’elle une enfant surdouée qui, pourtant, préfère la liberté à l’école.
« Elle rompait les équilibres simplement pour voir de quelle autre manière elle pouvait les recomposer. »
Sous un style simple et fluide, Elena Ferrante passionne avec cette histoire d’amitié en détaillant notamment les sentiments et réflexions d’Elena, la narratrice. La lecture devient très facilement addictive avec l’envie de savoir comment ces liens, ces personnages vont évoluer au regard des nombreux événements du village et au fil du temps.
Si le contexte local est présent, il ne me semble pourtant qu’un décor. Avec les interactions des différentes familles au quotidien, la violence, les rivalités sont bien marquées en opposition à Naples, ville plus bourgeoise et intellectuelle.
Progressivement, Elena en s’instruisant dans un lycée de Naples se détache de cette vie simple et violente du village de sa naissance. Lila, par contre, s’y enferme en refusant de continuer ses études.
Les personnages sont intéressants mais je regrette que l’essentiel du récit se concentre sur les tourments classiques de l’adolescence. J’aurais apprécié une empreinte plus forte du contexte historique et social.
Quelques bribes de discours, sous l’éveil de Lila, montrent toutefois l’omerta bien connue du peuple italien et les conséquences des comportements politiques d’après-guerre.
«  Le fascisme, le nazisme, la guerre, les Alliés, la monarchie et la république, elle transforme tout en rues, immeubles et visages: Don Achille et le marché noir, Peluso le communiste, le grand-père Solara qui était camorriste, le père Silvio qui était un fasciste pire encore que Marcello et Michele, son père Fernando le cordonnier, mon père -tous, tous, tous, à ses yeux, étaient rongés jusqu’à la moelle par des fautes ténébreuses, c’étaient tous des criminels endurcis ou des complices consentants, c’étaient tous des vendus. »
Même si l’auteur donne très envie de connaître la suite en distillant quelques petites informations énigmatiques ( je suis notamment curieuse de comprendre ces phénomènes de « délimitation » vécues par Lila), je ne suis pas certaine de vouloir lire trois autres tomes sur la même base. Mais peut-être qu’avec la maturité de personnages, le contexte pourrait prendre de l’ampleur.
Je remercie lecteurs.com pour la découverte de ce roman. retrouvez-y les avis d’autres lecteurs.

 

 

Un sac – Solène Bakowski

bakowskyTitre : Un sac
Auteur : Solène Bakowski
Éditeur : Auto-édition
Nombre de pages : 300
Date de parution : 2014

Auteur :
Solène Bakowski est née en 1981. Elle est actuellement enseignante dans la région parisienne

Présentation de l’éditeur :
En pleine nuit, une femme attend face au Panthéon, seule, un petit sac dans ses bras frêles qu’elle serre comme un étau. Cette femme, c’est Anna-Marie Caravelle, l’abominable, l’Affreuse Rouquine, la marginale.
Lorsque, vingt-quatre ans plus tôt, Monique Bonneuil décide de prendre en charge, en secret, à l’insu du reste du monde, l’éducation de la petite Anna-Marie, fille d’un suicidé et d’une folle à lier, elle n »imagine pas encore le monstre qu’elle abrite sous son toit et que, lentement, elle fabrique. La petite fille, poussée par ses démons, hantée par son histoire, incapable de distance, tue, un peu, beaucoup. Elle sacrifie, règle ses comptes, simplement.
Mais que fait-elle là, cette jeune femme agenouillée en plein Paris, au beau milieu de la nuit ? Et que contient ce mystérieux sac qui semble avoir tant d’importance ?
Voici l’histoire d’Anna-Marie Caravelle.

Mon avis :
Solène Bakowski m’avait emmenée en voyage avec son précédent roman, Parfois on tombe. Partir loin pour se retrouver, ce voyage m’avait réservé de beaux paysages, de belles rencontres et une émotion touchante.
Lorsque l’auteur m’a proposé son nouveau roman, Un sac, j’ai tout de suite accepté de le lire. Nous sommes ici dans un autre univers, celui d’une jeune fille marginale.
Le roman commence par une situation énigmatique. Une femme se retrouve en pleine nuit devant le Panthéon avec un sac qui laisse planer le mystère. Anna-Marie Caravelle va peu à peu nous éclairer en racontant son histoire.
Mise au monde par une mère devenue atone suite au suicide de son mari, recueillie par une vieille voisine en mal d’enfants, enfermée jusqu’à sa dixième année, Anna-Maria, jeune fille rousse avec une tâche de naissance sur la joue démarre très mal dans la vie. L’accusation de sa mère qu’elle rencontre dans un hôpital psychiatrique finit de sceller son destin.
 » J’ai dix ans et , dans cette chambre claire aux relents d’urine sèche, je suis jugée pour crime contre l’humanité. Je suis coupable d’être née. »
Lorsqu’elle se retrouve dans la rue, cette « gamine cassée » rencontre Camille, un jeune garçon homosexuel devenu SDF après le rejet de sa famille bourgeoise. Même si Anna-Maria doit mendier, vendre son corps pour subsister, elle est enfin heureuse avec ce bel et jeune artiste et son jeune husky. Jusqu’au jour où Max, ce bellâtre ténébreux entre au milieu de leur couple et suscite envie et jalousie.
Avec ce récit, je me suis retrouvée face au dilemme ressenti lors de la lecture du dernier roman de Grégoire Delacourt, On ne voyait que le bonheur. Associer certains actes démesurés avec un ton gentil voire un trait de désinvolture ou d’humour sort de mon entendement. Je comprends que l’environnement, l’éducation, la folie puissent amener des comportements agressifs mais dans ce cas j’ai besoin de ressentir la perversion de l’âme, de trouver en écho la violence dans le style et les propos.
 » Tes pulsions, tes démons, tes problèmes, y en a marre. Fais-toi soigner, merde! On ne règle pas ses soucis à coup de canif dans le bide des autres. »
Ceci est par contre une perception tout à fait personnelle car le roman de Solène Bakowski ( tout comme celui de Grégoire Delacourt) est très apprécié des lecteurs.
Je dois dire d’ailleurs que l’auteur décrit parfaitement les causes du comportement d’ Anna-Maria, déroule son histoire avec suspense et progression, nous réserve une chute digne d’une excellente nouvelliste.
J’ai apprécié les différentes facettes de la maternité avec l’indifférence totale puis la haine de la mère d’Anna-Marie, l’amour exclusif de la voisine craignant la solitude, le rejet des parents de Camille pour terminer sur l’amour viscéral d’une mère pour son enfant.
Si j’ai préféré l’univers de Parfois on tombe, ce nouveau roman est un coup de cœur pour de nombreux lecteurs comme Bookseverywhere, Yumiko, Littérature et français, Envies de livres.

Je remercie Solène Bakowski pour cette lecture.

bac2015

Meursault, contre-enquête – Kamel Daoud

DaoudTitre : Meursault, contre-enquête
Auteur : Kamel Daoud
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 160
Date de parution : mai 2014

Auteur :
Né en 1970 à Mostaganem (300 km à l’ouest d’Alger), Kamel Daoud a suivi des études de lettres françaises après un bac en mathématiques. Il est journaliste au Quotidien d’Oran – troisième quotidien national francophone d’Algérie –, où il a longtemps été rédacteur en chef et où il tient depuis douze ans la chronique quotidienne la plus lue d’Algérie. Il vit à Oran.Il est l’auteur de plusieurs récits dont certains ont été réunis dans le recueil Le Minotaure 504 (Sabine Wespieser éditeur, 2011) – initialement paru à Alger sous le titre La Préface du nègre (éditions barzakh, 2008).Meursault, contre-enquête, publié en Algérie par les éditions barzakh et en France par Actes Sud, est le premier roman de Kamel Daoud.

Présentation de l’éditeur :
Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du xxe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…
Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.
Meursault, contre-enquête figure parmi les 25 romans de l’année sélectionnés par les critiques du Point.
Prix Liste Goncourt/Le Choix de l’Orient – 2014, Prix des cinq continents de la francophonie – 2014, Prix François-Mauriac – 2014, Prix Liste Goncourt/Le Choix roumain – 2014, Prix Goncourt du premier roman – 2015

Mon avis :
Dans L’étranger, le roman d’Albert Camus, en 1942, Meursault, le héros, abasourdi par le soleil, tue un arabe sur une plage. Pourtant cité de nombreuses fois, Camus n’a pas donné de nom à cet arabe. De plus, lors du procès, on reproche davantage à Meursault le comportement à l’enterrement de sa mère que cet assassinat.
Kamel Daoud tente de redonner une identité à l’arabe de Camus lui donnant un nom, Moussa Ouled El-Assasse, une vie, un pays. C’est son frère, Haroun qui, dans un bar d’Oran, confie cette histoire à un universitaire spécialiste de Camus.
Si il donne une identité à son frère, jamais il ne prononcera le nom de Camus ni le titre de son célèbre roman. Ce sera L’autre écrit par Meursault.
L’œuvre de Camus, Kamel Daoud la connaît parfaitement, jouant à copier des situations, à construire comme en miroir des faits et sentiments. Haroun ira jusqu’à commettre un crime contre un français. Œil pour œil, dent pour dent. Et pour cela, il sera arrêté et interrogé par un colonel. Là, on lui reprochera davantage le fait de ne pas avoir pris le maquis que d’avoir tué. Encore un autre parallèle.
Si je me suis sentie mal à l’aise face à cette colère, certes justifiée d’Haroun, j’ai apprécié ce jeu de miroirs, sans peut-être n’en avoir détecté la totalité et surtout cette comparaison avec Caïn et Abel, en image de la situation de l’Algérie avant l’indépendance.
 » Tu saisiras mieux ma version des faits si tu acceptes l’idée que cette histoire ressemble à un récit des origines : Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sols et racines. Zoudj était le parent pauvre, allongé au soleil dans la pose paresseuse qu’on lui suppose, il ne possédait rien, même pas un troupeau de moutons qui puisse susciter la convoitise ou motiver le meurtre. D’une certaine manière, ton Caïn a tué mon frère pour…rien! Pas même pour lui voler son bétail. »
Derrière la haine de l’assassin entretenue par une mère inconsolable, il y a la rage contre le colon. Meursault tournant  » en rond dans un pays qui ne voulait pas de lui ni mort ni vivant. Le meurtre qu’il a commis semble celui d’un amant déçu par une terre qu’il ne peut posséder. » a tué un arabe  » comme on tue le temps« .
Haroun avait sept ans lors du meurtre. Il a passé sa vie entre les peurs et le chagrin de sa mère, la mémoire du cadavre de son frère jamais retrouvé, emporté par la mère et l’ absence du père et de figures masculines,  » un adolescent piégé entre la mère et la mort. »
«  C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance: prendre les pierres des anciennes maisons de colons et en faire une maison à moi, une langue à moi. »
Cette lecture est une continuité, une complémentarité à l’œuvre de Camus. Kamel Daoud la maîtrise et nous éclaire avec cet autre regard, cette analyse pointue, ce droit de réponse dans une langue précise, harmonieuse. Elle donne une place aux natifs de cette terre, même si ils vivent dans les quartiers pauvres, souffrent de la faim, relégués hors des habitations colonisées.
Les tourments d’Haroun m’ont toutefois paru aussi accablants que le soleil d’Alger pour Meursault. D’un adolescent brisé, il est devenu un adulte aigri, haineux, ne croyant plus ni en la religion ni en l’amour. Ainsi, les colons n’ont pas pris que la terre, ils ont aussi laissé un lourd héritage dans les cœurs et les âmes des gens du pays.

Je devais faire cette lecture en commun avec Nathalie ( voir son avis sur Le coin Lecture de Nath) mais le livre n’est pas revenu suffisamment tôt à la bibliothèque. Par contre, je rejoins aujourd’hui Ariane (son avis sur Tant qu’il y aura des livres) pour cette lecture.

 

Le royaume – Emmanuel Carrère

carrereTitre : Le royaume
Auteur : Emmanuel Carrère
Éditeur : P.O.L.
Nombre de pages : 640
Date de parution : septembre 2014

Auteur :
Né à Paris, le 9 décembre 1957. Emmanuel Carrère a reçu pour ce livre le Prix Littéraire  Le Monde et a été élu Meilleur Livre de l’année pour le magazine Lire.

Quatrième de couverture :
A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans, c’est passé.
Affaire classée alors? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir.
Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier? en historien?
Disons en enquêteur.

Mon avis :
A plusieurs titres, Le royaume était le roman que j’attendais le plus dans cette rentrée littéraire 2014. Premièrement, parce que j’aime la façon dont l’auteur conduit ses enquêtes historiques en y insérant son propre parcours et deuxièmement parce que la quatrième de couverture m’a fortement interpellée. Croire, c’est douter. Et Emmanuel Carrère me promettait ici d’éclairer par son expérience personnelle mon propre questionnement.
L’auteur confirme une fois de plus ce besoin de personnaliser son enquête par sa propre expérience, d’éclairer l’Histoire avec des perspectives actuelles. Ici certains anachronismes, certaines comparaisons avec des faits contemporains
permettent de désacraliser l’enseignement souvent ésotérique de la Bible. Emmanuel Carrère a une volonté de rendre humains des êtres qui nous paraissent souvent comme des dieux, des figures mythologiques.
Pourtant, sous cette ironie moderne, le travail d’historien ne peut nous échapper.
 » J’ai refait pour mon compte ce que font depuis bientôt deux mille ans tous les historiens du christianisme: lire les lettres de Paul  et les Actes, les croiser, recouper ce qu’on peut recouper avec de maigres sources non chrétiennes. »
Tout d’abord, l’auteur nous raconte comment en 1990, il est devenu croyant. Suite à une dépression, inspiré par une marraine chrétienne puis pas Hervé, plutôt bouddhiste, l’auteur se tourne vers la religion et la psychanalyse. Mais la religion n’est pas qu’une réponse à l’angoisse et la pratiquer de manière aussi frénétique ne  redonne pas  « la musique en soi qui fait danser la vie. » De manière aussi spontanée qu’il entre en religion comme on attrape une maladie, il en sort trois ans après. J’avoue ne pas reconnaître ici une vraie croyance mais plutôt un essai hasardeux pour retrouver un goût de vivre.
Pourtant, indéniablement, cette période l’a hanté pour qu’il revienne vingt ans plus tard sur une enquête des débuts du christianisme.
Avec de nombreuses sources ( la Bible de Jérusalem, la traduction œcuménique de la Bible, le livre Q, La vie de Jésus écrit par Renan, un historien ancien séminariste, les épîtres, les Actes des apôtres, le Nouveau testament…), Carrère reconstitue le parcours de Paul, transformé lors d’une rencontre avec Jésus sur la route de Damas, homme ambigu qui ne supporte pas que l’on écoute quelqu’un d’autre que lui, mais renié par les vrais disciples de Jérusalem. Puis la vision de Luc, médecin non juif, possédant de grands talents de romanciers, écrivant ainsi sa version à partir de son expérience avec Paul, les paroles de Jésus que lui a confiées Philippe (livre Q), le récit de Marc et le récit de Flavius Josephe, émissaire de l’empereur Titus qui a détruit Jérusalem.
Toutes ces parties sur Paul, l’enquête et Luc sont assez denses et parfois laborieuses même si elles sont activées par l’esprit ironique et moderne de Carrère. Mais, chacun y trouvera nécessairement des enseignements.
 » J’ai appris beaucoup de choses en l’écrivant, celui qui le lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir. »
Si je connaissais l’essentiel des Ecritures ( souvenirs de cathéchisme), j’ai apprécié d’en apprendre davantage sur certains points nébuleux et surtout de comprendre  l’histoire d’Israël (destruction du Temple par les Romains, la création de la Palestine…).
«  Il n’y a dans l’histoire des hommes aucun autre exemple d’un peuple qui a persévéré dans son existence de peuple, si longtemps, en étant privé de territoire et de pouvoir temporel. »
Finalement, après tout de même une lecture laborieuse, j’aime la fin qui montre qu’Emmanuel Carrère a enfin  » entrevu ce que c’est que le Royaume. » Être croyant n’est-il pas simplement  comme Jean Vanier, créateur des communautés de l’Arche, nous le propose de s’aimer les uns les autres. Tout comme Jésus aurait laver les pieds de ses apôtres pour leur montrer qu’il ne leur était pas supérieur, chacun doit pouvoir laver les pieds d’autrui et se réjouir du sourire des plus faibles enfin reconnus.
 » Affaire classée, alors? » Personnellement, il me semble qu’ Emmanuel Carrère est resté fidèle au jeune croyant qu’il était.

Merci à Nathalie et Kincaid pour cette lecture commune. Rosemonde fera paraître sa chronique un peu plus tard mais je la remercie d’ores et déjà de nous avoir accompagnées.

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Les arpenteurs – Kim Zupan

zupanTitre : Les arpenteurs
Auteur : Kim Zupan
Littérature américaine
Titre original : The Ploughmen
Traducteur : Laura Derajinski
Éditeur : Gallmeister
Nombre de pages : 280
Date de parution : 31 décembre 2014

Auteur :
Kim Zupan est originaire du Montana. Il a grandi aux alentours de Great Falls, dans la région qui tient lieu de décor à son roman.  Durant vingt-cinq ans, il a gagné sa vie grâce à son métier de charpentier et a continué d’écrire en parallèle. Il a été tour à tour fondeur, professionnel de rodéo, pêcheur de saumon en Alaska, réparateur d’avion à réaction. Il enseigne aujourd’hui la menuiserie à l’université de Missoula.

Présentation de l’éditeur :
Nuit après nuit, dans une prison du Montana, le jeune Val Millimaki s’assied face aux barreaux qui le séparent de John Gload, 77 ans, en attente de son procès. Astreint aux pires heures de garde, l’adjoint du shérif se retrouve à écouter le criminel qui, d’instinct, est prêt à lui révéler en partie son passé. Petit à petit, Millimaki se surprend à parler, lui aussi, et à chercher conseil auprès de l’assassin. En dépit des codes du devoir et de la morale, une troublante amitié commence à se tisser entre les deux hommes. Dans un subtil jeu d’échos, entre non-dits, manipulations et sombres confessions, le jeune shérif cherche des réponses à ses propres tourments et, chaque matin, il tente vainement de reprendre pied dans la réalité. Mais sa vie, comme son mariage, lui échappe chaque jour un peu plus.
Premier roman hypnotique et crépusculaire, Les Arpenteurs met en scène deux personnages poursuivis par leur conscience et hantés par la mélancolie d’un paysage qui les a faits tous deux à son image.

Mon avis :
Les voies de l’amitié ou de l’amour sont parfois impénétrables. Racines communes, imprégnation de la mort dès la jeunesse, vision d’un avenir ou rappel d’une jeunesse sont autant de facteurs qui poussent deux êtres différents l’un vers l’autre.
John Gload est à la fin de sa vie, il est derrière les barreaux d’une prison, il donne la mort de manière sauvage.
Val Millimaki est jeune, il est adjoint au shérif et il passe son temps avec son chien Tom à tenter de sauver de la mort des personnes signalées disparues.
 » Et je ne sais pas où tu es Val. Avec tous ces morts que tu retrouves dehors, j’imagine. Ils sont plus simples. Tu n’es pas obligé de leur parler. Tu ramènes à la maison leurs foutues photos comme s’ils faisaient partie de la famille, ou comme si c’était une amante secrète. »
Mais, pour l’un comme pour l’autre, la mort fait partie de leur vie depuis leur enfance. Cette obsession met en péril leur couple, ajoutant de la noirceur à une vie difficile dans un milieu aride.
 » Il se demanda ce qui pouvait susciter une telle cruauté dans un si beau paysage. Comme si le vent qui balayait les flancs depuis les escarpements gelés et mornes apportait avec lui l’appétit des loups et des ours, pareil à un microbe contaminant le sang. »
Dans cette région, il est difficile de vivre seul. Entre le vieux tueur sanguinaire isolé dans sa prison et le jeune policier abandonné par sa femme, de conversations nocturnes en confidences, des liens involontaires se resserrent.
Une amitié, qui, même si elle n’est pas avouée réciproque, me heurte face à la description des activités de John Gload, homme qui ne mérite pas la pitié.
«  Pour le reste d’entre nous, pense Millimaki, la distance entre la raison et la folie est infime, une frontière fine comme du parchemin et tout aussi fragile pour contenir le monstre. »
La vieillesse de ce monstre, l’attrait d’une terre et de ses pommiers peuvent-ils expliquer ce rapprochement? Même vieux, John Gload est un homme dangereux que l’on imagine pas sortir seul avec un policier dans la nature.
Si ces petites réserves m’empêchent de ressentir avec force la relation entre les deux hommes et de prôner l’excellence, je reconnais que Les arpenteurs est un premier roman bien maîtrisé, sensible qui fait honneur à la collection de Nature Writing.

Retrouvez l’avis de lecteurs enthousiastes : Virginie, Léa Touch Book

La maison de Schéhérazade – Hanan el-Cheikh

el-cheikhTitre : La maison de Schéhérazade
Auteur : Hanan el-Cheikh
Littérature libanaise
Traducteur : Stéphanie DUJOLS
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 384
Date de parution : septembre 2014

Auteur :
Née en 1945 dans une famille chiite du Sud-Liban, Hanan el-Cheikh vit aujourd’hui à Londres après avoir étudié au Caire et séjourné dans les pays du Golfe. Son oeuvre, traduite en plusieurs langues, est disponible en France chez Actes Sud.

Présentation de l’éditeur :
Très peu de livres ont autant que Les Mille et Une Nuits inspiré les écrivains et les artistes du monde entier. Quand, en 2009, le metteur en scène britannique Tim Supple sollicite Hanan el-Cheikh pour une adaptation théâtrale, elle relève à son tour le défi, prouvant brillamment que la source ne s’est pas tarie.
De ce volumineux corpus, elle a extrait une vingtaine de contes qu’elle a remodelés pour les faire tenir sur scène en une seule nuit. Il en résulte un texte vif, intime, plein d’humour, parfois même désopilant. Si le fantastique et l’érotisme des Nuits y sont conservés, Hanan el-Cheikh approfondit la psychologie des personnages dans une veine aussi féministe qu’humaniste, avec toujours le souci de montrer comment les femmes résistent dans un monde brutalement dominé par les hommes. Graduant habilement sa narration à l’intention du cruel roi Shahrayâr pour l’amener à comprendre que la violence détruit tant la victime que le bourreau, sa Schéhérazade lui oppose un contretype, le calife magnanime Haroun al-Rachid, et en vient peu à peu à poser des questions essentielles : Qui sommes-nous finalement, pauvres humains ? Que faisons-nous sur terre ?
De quels moyens disposons-nous pour être meilleurs ? Si Schéhérazade doit sa survie à son talent littéraire, c’est par la littérature aussi, nous dit en filigrane Hanan el-Cheikh, que les hommes deviennent plus humains.

Mon avis :
Tout commence avec l’histoire des frères Shahrayâr et Shahzamân, deux rois plutôt justes et bons, qui, confrontés à la légèreté de leur épouse, deviennent sanguinaires. Lorsque Shahrayâr, en représailles prend une vierge par soir pour la violer puis la tuer, Shéhérazade se propose et tente de le séduire par ses talents de conteuse.
 » C’est une conteuse ensorcelante : on a du mal à s’arrêter de l’écouter. »
Alors, on enchaîne les histoires où les femmes sont de vraie beautés, où les hommes n’hésitent pas à les égorger pour venger leur honneur.
C’est un plaisir des yeux et des oreilles. La ruse des femmes nous fait sourire, les histoires ensorcelantes avec les djinns ou des génies nous font rêver, l’amour des uns et des autres nous attendrit, les séparations nous font peine.
« Comme cette nuit ressemble à la vie! Passion et jalousie, tyrannie et compassion, bonheur et infortune, loyauté et trahison... »
Les histoires ne semblent jamais s’arrêter mais il faut retenir quelques leçons :
« Sache qu’il ne faut jamais agir avec précipitation, ni écouter les racontars, mais toujours réfléchir et chercher la vérité par soi-même. » Certains ou certaines y ont perdu la tête!
 » Le monde est ainsi fait, d’un coup, il peut nous arracher la gloire, la fortune et l’amour. » Calife, vizir, riches marchands ou pauvres portefaix peuvent se laisser séduire, manipuler et perdre ce qu’ils ont de plus cher. Les hommes sont si faibles devant l’insistance des autres ou devant l’appât de l’argent. Les femmes sont souvent rusées et perfides.
Beaucoup de rêves, de voyages, d’humour mais finalement, les récits s’enchaînent tellement à n’en plus finir que je me suis parfois lassée de ces mille et une histoires.

Je remercie la librairie LNO pour le prêt de ce livre.

rentrée New Pal 2015 orsec