Il pleuvait des oiseaux – Jocelyne Saucier

saucierTitre : Il pleuvait des oiseaux
Littérature québecoise

Auteur : Jocelyne Saucier
Éditeur: Folio
Nombre de pages : 220
Date de parution : Folio 8 janvier 2015, Denoël août 2013
Photographe professionnelle, elle cherche depuis des années des survivants aux Grands Feux du début du XXe siècle dans le nord de l’Ontario.
C’est une vieille dame de 102 ans, aux yeux pétillants d’une lumière rose sur un banc de High Park qui met la photographe sur les traces de Edward Boychuck, un des derniers survivants.
«  Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds. »
Dans ses recherches, la photographe atterrit dans un coin de forêt où vivent Tom et Charlie qui ont respectivement 86 et 89 ans. Ted ( ou Edward), le troisième habitant du lieu vient de mourir.
 » Boychuck avait perdu toute sa famille dans le Grand Feu de 1916, un drame qu’il a porté en lui partout où il a tenté de refaire sa vie. »
Un petit coin de paradis, au cœur de la forêt où ces vieillards fuyant soit la maladie, soit la maison de retraite retrouvent la liberté avec leur chien, leurs jeunes amis, Steve et Bruno qui profitent de ce lieu désert pour cultiver de la marijuana.
Tom et Charlie profitent des dernières années car ils savent que la mort n’est pas loin. Ils ne se laisseront pas affaiblir. La boîte de strychnine est à portée de main si les choses tournent mal.
La photographe arrive trop tard pour fixer sur pellicule le regard vide de celui qui a erré longtemps sur les lieux où le Grand Feu de Matheson a fait des centaines de morts.
Mais c’est avec l’aide de Gertrude, la vieille tante de 82 ans de Bruno, échappée de l’asile où elle était enfermée depuis l’âge de 16 ans qu’elle perce le mystère des peintures de Boychuck. Cet homme ne pouvait trouver sa rédemption que dans l’art.
Car Marie-Desneige, nouveau nom pour cette seconde vie de Gertrude, voit des choses que personne ne voit. Avec Tom, Charlie et la photographe qui devient son amie, elle s’ouvre enfin à la vie. Cette vieille dame «  avec ses cheveux mousseux et ses mains comme de la dentelle » a la fragilité d’un oisillon et communique la joie de vivre autour d’elle.
 » Elle avait vu son premier voilier d’outardes, ses premières pistes de lièvre dans la neige » et elle vit son premier amour avec Charlie.
 » Ces deux-là s’aimaient comme on s’aime à vingt ans. »
Quoi de plus touchant que ces vieilles personnes qui découvrent la vie, le bonheur, l’amour. Marie-Desneige a ce pouvoir magique de séduire par sa simplicité, sa candeur. Elle illumine un roman qui était déjà touchant avec les drames individuels autour des Grands Feux.
L’auteur donne envie de continuer et de découvrir l’exposition de la photographe qui unira les tableaux de Boychuck et ses photographies.  » Tableaux et photos qui s’interpellent. »
Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée ( et attendue pour publier sa chronique) pour cette lecture poétique, touchante qui laisse croire au bonheur quelque soit l’âge et les misères vécues.

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Les faibles et les forts – Judith Perrignon

perrignonTitre : Les faibles et les forts
Auteur : Judith Perrignon
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 160
Date de parution : 21 août 2013, Livre de Poche en août 2014

Voici pour moi une première lecture (coup de cœur) de Judith Perrignon et je n’en resterai sûrement pas là. Dés les premières lignes, j’ai ressenti une force d’écriture d’une grande cohérence avec le thème abordé, la ségrégation.
Judith Perrignon s’inspire d’un fait divers : la noyade de six adolescents dans la Red River en août 2010, pour faire comprendre la responsabilité commune de ce drame.  » Aucun ne savait nager »
La Rivière rouge, en Louisiane, c’est là que s’apprêtent à aller pique-niquer la famille de Mary Lee, une grand-mère de soixante-quatorze ans et la famille voisine, les King. Le départ est toutefois retardé par une descente de police. Marcus, le plus âgé des petits-enfants est soupçonné de trafic de drogue. La peur revient en force saisir chaque membre de la famille qui s’exprime en ce roman choral.
Dana, mère de cinq enfants de trois pères différents ploie sous ses espoirs envolés. Elle préférerait que Marcus s’engage dans l’armée. Wes est plus malicieux. Déborah découvre son corps et les plaisirs avec son jeune voisin. Jonah voue une admiration sans bornes pour Marcus. Et la petite Vickie n’a que trois ans.
Mary Lee reste toutefois le fil conducteur de cette histoire. Petite fille d’esclave, elle porte en elle toute l’histoire du peuple noir. Elle garde cette fierté, cette droiture ancestrale et n’accepte pas que la jeune génération sombre dans la délinquance.
 » Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous. »
C’est son histoire et celle de son frère Howard qui expliquent pourquoi 60% des Noirs ne savent pas nager, et même pourquoi ils sont persuadés que leur corps n’est pas fait pour l’eau.  » La peur est inscrite en eux. » Et elle se transmet de génération en génération.

Ce roman est d’une grande force encore accentuée par le témoignage du sauveteur, Peter lors d’une émission de radio suite à la noyade des adolescents. Outré par les clichés assénés par certains présentateurs et auditeurs, cet hispano-américain hurle sa rage.

 » Je vais vous raconter à quoi ça ressemble six gamins noirs au fond de la rivière, je vais leur dire aux salopards qui demandent combien ça pèse dans l’eau un Noir, qu’ils étaient légers quand on les a ramassés au fond, c’était des enfants des mômes. »

Judith Perrignon passe du roman choral à la narration classique puis au récit d’une émission radio avec ce témoignage puissant, faisant ainsi un récit complet et poignant.

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Danse noire – Nancy Huston

hustonTitre : Danse noire
Auteur : Nancy Huston
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 368
Date de parution : août 2013

Auteur :
Née à Calgary au Canada, Nancy Huston, qui vit aujourd’hui à Paris, est l’auteur de nombreux romans et essais publiés chez Actes Sud et chez Leméac, parmi lesquels Instruments des ténèbres (1996 ; prix Goncourt des lycéens et prix du Livre Inter), L’Empreinte de l’ange (1998 ; grand prix des Lectrices de Elle), Lignes de faille (2006 ; prix Femina), Infrarouge (2010), Reflets dans un œil d’homme (2012) et Danse noire (2013).

Présentation de l’éditeur :
Sur un lit d’hôpital, Milo s’éteint lentement. À son chevet, le réalisateur new-yorkais Paul Schwarz rêve d’un ultime projet commun : un film qu’ils écriraient ensemble à partir de l’incroyable parcours de Milo. Dans un grand mouvement musical pour chanter ses origines d’abord effacées puis peu à peu recomposées, ce film suivrait trois lignes de vie qui, traversant guerres et exils, invasions et résistances, nous plongeraient dans la tension insoluble entre le Vieux et le Nouveau Monde, le besoin de transmission et le rêve de recommencement.
Du début du xxe siècle à nos jours, de l’Irlande au Canada, de la chambre sordide d’une prostituée indienne aux rythmes lancinants de la capoeira brésilienne, d’un hôpital catholique québecois aux soirées prestigieuses de New York, cette histoire d’amour et de renoncement est habitée d’un bout à l’autre par le bruissement des langues et l’engagement des coeurs.
Film ou roman, roman d’un film, Danse noire est l’oeuvre totale, libre et accomplie d’une romancière au sommet de son art.

Mon avis :
Paul Schwarz, réalisateur américain est au chevet de son scénariste et amant, Milo Noirac. Ils composent leur dernier scénario en tressant les vies de trois générations des Noirac/Kerrigan.
Milo a contracté le sida à Rio dans les années 80, c’est l’ultime épreuve d’une vie mouvementée passée de foyers d’accueil en pension, où il connaît coups, enfermement dans un placard et viols.
Sa mère, Awinata, une prostituée indienne, l’a abandonné à sa naissance. Son père, Declan Noirac est un ivrogne né au Canada d’un père irlandais et d’une mère prolifique, canadienne française. Awinata s’étiole aux rythmes des passes incessantes, des grossesses non désirées, des défonces à l’héroïne.
Neil Kerrigan, le grand-père de Milo fut sûrement son seul repère lui prodiguant morale, culture et tendresse.
 » Le pire crime n’est pas de voler, Milo. Si ça l’était, tous nos chefs politiques seraient derrière les barreaux. Le pire crime c’est la trahison, car c’est un crime contre sa propre âme. »
Fils de juge, membre du Sinn Féin, Neil a participé à la rébellion de Pâques à Dublin en 1916 avec son cousin Thom mort pendant les combats. Après avoir dénoncé un leader du groupe de rebelles, Neil est exclu du barreau et du Sinn Féin. Il s’exile au Canada où il rêvera toujours de devenir un écrivain comme ses amis Yeats et Joyce.
 » Ma mère m’a gavé de la bouillie bien-pensante des prêtres, mes profs y ont ajouté l’eau-de-vie du folklore irlandais; j’ai englouti de mon propre gré Shakespeare, Milton et Browning, et là je me sens mûr, plus que mûr. »
Les trois vies composent la personnalité de Milo. Il intègre la culture de Neil, sa douleur de l’exil mais aussi les légendes indiennes, les excès de sa mère et bien évidemment les cicatrices de son propre parcours chaotique.

Nancy Huston fait participer le lecteur à l’avancée du scénario en glissant les remarques de Paul Schwartz sur sa vision des plans. La trame est rythmée par le tempo de la capoeira.
 » Faut raconter comment les esclaves noirs du Brésil ont réveillé les musiques de tout le continent africain et les ont mélangées avec les rythmes amérindiens. Pour eux, bouger comme ça, c’était une arme. Pour eux, c’était un langage. »
Le mélange des vies se fait aussi avec le mélange des langues, passant du français, à l’anglais parfois traduit en patois canadien. Toutes les traductions se lisent alors en bas de page.
La richesse du récit se fait surtout grâce aux thèmes récurrents de l’auteure : le mélange des cultures et l’exil.
 » Ce qu’il y a avec l’exil…c’est qu’il vous ramène de force à l’enfance. »
Les volontés d’indépendance contre l’emprise britannique relie ici à des décennies d’intervalle l’ Irlande et le Canada.
 » Nous autres, on a volé cette terre avant vous autres! Voilà, résumé en une phrase, le message du mouvement nationaliste des Canadiens français. Pareil en Irlande, pour peu qu’on remonte assez loin.« 

Danse noire est le symbole de la capoeira en miroir avec cette dernière danse de Milo. Cet homme, riche de sa lignée et de son expérience, allie l’histoire et les légendes des peuples, la sensualité, la force de l’ancien boxeur et du jeune délinquant.
Ce roman peut sembler difficile par l’enchevêtrement des histoires et surtout les mélanges de langues qui obligent à se référer en bas de page,mais c’est un récit d’une grande richesse rythmé par les « montagnes russes des âmes » des personnages et par les vibrations des langages.

contre-courant New Pal 2014

 

Chambre 2 – Julie Bonnie

bonnieTitre : Chambre 2
Auteur : Julie Bonnie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 192
Date de parution : août 2013

Auteur :
Julie Bonnie, née le 3 mars 1972 à Tours, est une chanteuse, violoniste, guitariste et auteure française.
Chambre 2 est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Une maternité. Chaque porte ouvre sur l’expérience singulière d’une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.
Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d’autres encore, compagnons d’une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.
Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l’hôpital.
Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu’on lui impose.
Julie Bonnie a reçu pour Chambre 2 le prix du Roman Fnac 2013

 

Mon avis :
Béatrice est auxiliaire de puériculture, un métier fatiguant où il faut savoir s’intégrer auprès des collègues et des médecins, s’occuper de ces femmes affaiblies physiquement et moralement par un accouchement.

 » L’hôpital est un lieu de grande, grande solitude. »

Mais, c’est un second métier qu’elle a choisi après le départ du père de ses enfants, Gabor. Gabor, ce violoniste de Potsdam, qui lui a fait aimer la vie et son corps. Pendant des années, elle l’a suivi dans son camion, elle a dansé nue sur son spectacle avec Paolo le batteur et Pierre et Pierre deux danseurs jumeaux et homosexuels.
La maternité et les accouchements traumatisants, elle connaît. Elle a eu trois enfants. Pour le premier, elle a accouché seule avec une gitane inconsciente dans la caravane, le second est mort né mais elle a maîtrisé seule son dernier accouchement dans une maternité.
Béatrice est une femme qui aime le corps, qui a besoin de sentir la douceur des autres sur sa peau, une mère sensuelle et aimante.

 » Ce sont les enfants vivants qui m’ont donné envie de vivre.
Comment aurais-je pu abandonner ces petits pieds, qui faisaient la nuit le trajet de leur couchette à la mienne, l’un derrière l’autre, en T-shirt trop grand? Ce petit tip-tap qui allait me donner du bonheur pur, ces petits corps chauds, tout doux, qui venaient se blottir chacun d’un côté de leur maman. Mon corps ne connaît personne aussi bien. Mon corps et leurs corps sont pareils. J’ai tellement été heureuse avec ces deux petits dans mes bras, les mollets potelés, les boucles de cheveux, les odeurs de transpiration un peu aigres qui me donnaient des montées de lait. Ils ont tété aussi longtemps qu’ils l’ont voulu, très tard. Personne ne pouvait m’enlever ça. J’étais, à ce moment parfait, la personne la plus importante du monde
. »

Et malgré cette tendresse, plus tard, Béatrice se retrouvera seule à soigner le corps et les âmes des accouchées, à câliner les bébés des autres.
 » C’est moi qui ai posé le bébé sur elle. Et elle rit et elle pleure. Je la vois tomber amoureuse…J’assiste à la naissance d’une mère. C’est presque plus émouvant que la naissance d’un enfant. »
Béatrice vit mal l’abandon de Gabor, de ses enfants. Elle regrette cette vie où elle exposait son corps jusqu’à la transparence. Même si elle aime profondément cette acte de donner la vie, elle sait que cela se traduit aussi par la douleur, le traumatisme du corps et que parfois c’est aussi donner la mort et briser l’âme d’une mère.
Béatrice oscille entre tendresse et fureur et mon impression de lecture suit un peu le mouvement.
Le style est parfois assez journalistique puis prend de belles envolées. Les moments de tendresse, de joie cohabitent avec les cicatrices, les blessures, les craintes des mères. L’auteur campe de beaux personnages avec les Pierre par exemple puis décrit des mères ou des soignants odieux.
Tout comme Béatrice, je me retrouve finalement écartelée entre le beau et le sordide avec tout de même une belle compassion pour Béatrice.

J’ai lu ce livre avec Lydie et ses livres. Retrouvez son avis ici.

contre-courant nouveaux auteurs New Pal 2014

 

Noces de neige – Gaëlle Josse

josseTitre : Noces de neige
Auteur : Gaëlle Josse
Éditeur : Autrement
Nombre de pages :158
Date de parution : mars 2013

Auteur :
Gaëlle Josse est un écrivain français née le 22 septembre 1960. Études de droit, de journalisme et de psychologie, quelques années passées en Nouvelle-Calédonie. Elle travaille actuellement comme rédactrice dans un magazine et pour un site Internet à Paris.

Présentation de l’éditeur :
« Irina sait qu’elle a menti. Un peu. Rien de très grave.
Mais menti quand même. Certes, elle a bien vingt-six ans… Mais elle n’a jamais travaillé au Grand Café Pouchkine, comme elle l’a écrit à Enzo. »
Elles sont des centaines à rêver d’une autre vie. Mais pour Irina, rêver ne suffit pas. De Moscou, le Riviera Express doit la conduire à Nice, jusqu’à Enzo. Elle est prête à saisir sa chance. N’importe quelle chance. Mais sait-on vraiment ce qui nous attend ?
Irina n’a jamais entendu parler d’Anna Alexandrovna, jeune aristocrate russe, ni de son long voyage en train, en sens inverse, de la côte d’Azur à Saint-Pétersbourg, un huis clos où
les événements tragiques se succèdent. Qui s’en souvient ?

Mon avis :
«  Notre existence est façonnée par ce que nous avons vécu, par les évènements qui nous ont portés, construits ou défaits à jamais. »
Un même train entre Nice et Saint Pétersbourg en sens inverse, deux histoires de femmes russes à 130 ans d’intervalle en quête d’amour.
Anna Alexandrovna est une jeune aristocrate russe, rejetée par sa mère trop occupée par les mondanités. Laide et désagréable, elle ne trouve de chaleur qu’auprès des chevaux. C’est d’ailleurs un succès équestre qui lui vaut un compliment du beau Dimitri, cadet du tsar. En mars 1881, dans ce train qui l’emmène de Nice en Russie avec sa famille et ses serviteurs, elle ne rêve que de revoir Dimitri.
En 2012, Irina fait le chemin inverse. Elle quitte la Russie pour rejoindre Enzo à Nice. Elle ne le connaît pas mais correspond avec lui sur Internet par le biais d’un site de rencontre. Séparée d’un ancien amoureux devenu violent, d’origine modeste, elle n’a pas d’autre solution pour changer de vie.
C’est toujours un grand plaisir de lire Gaëlle Josse. Le style est aérien, les personnages sont touchants quelque soit leur nature. L’alternance des deux histoires donne un rythme et une variété à la lecture et l’auteur nous éclaire en fin de récit sur le lien entre les deux histoires. J’ai beaucoup apprécié les réflexions sur le sentiment amoureux très rarement partagé. Tous ces gens qui ne peuvent aimer ou être aimés à cause de leur physique, des horreurs qu’ils ont vécues, ne peuvent-ils plus générer que le mal. Les rêves et les besoins d’amour entraînent les personnages vers des limites et des excès parfois préjudiciables à l’entourage.
Si j’ai une fois de plus été séduite par la plume, le fait d’imbriquer deux histoires me laisse une impression de moins grande maîtrise de la profondeur de l’intrigue. Mais, l’auteur parvient sans difficulté à me faire partager le destin des personnages et à sentir toute leurs nuances et leur fragilité.
 » Il me reste désormais chaque jour de ma vie, dans son couchant, pour me souvenir que nous poursuivons en vain un horizon qui se dérobe, et que nos songes ne sont que des châteaux de sable, inlassablement détruits par la mer et par le vent. »

Je lirai avec plaisir le prochain roman de l’auteur en septembre, Le dernier  gardien d’Ellis Island.

 

PALété  New Pal 2014 challenge-marry-me

 

Aux frontières de la soif – Kettly Mars

marsTitre : Aux frontières de la soif
Auteur : Kettly Mars
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 170
Date de parution : janvier 2013

Auteur :
Kettly Mars est née en 1958 à Port-au-Prince, Haïti, où elle vit toujours. Elle est l’auteur de cinq romans dont Saisons sauvages.

Présentation de l’éditeur :
Haïti, janvier 2011. Fito Belmar est architecte-urbaniste et écrivain. Après le succès de son premier livre, il vit aujourd’hui de ses rentes et mène une existence rythmée par les soirées bien arrosées avec ses amis… Mais il cache aussi un lourd secret : certaines nuits, il se faufile dans le camp de Canaan et approche de toutes jeunes filles que la misère vend au plus offrant. Gigantesque camp de réfugiés créé juste après le séisme de janvier 2010, Canaan est devenu depuis un immense bidonville regroupant quelque 80 000 personnes vivant dans la précarité, la violence et le dénuement.
Lorsqu’il accueille Tatsumi, une journaliste japonaise avec laquelle il n’a communiqué que par messagerie électronique, Fito doit jouer l’hôte parfait. Il n’est pas insensible au charme gracile de la Japonaise et un rapprochement amoureux semble possible… Tatsumi saura-t-elle ramener Fito vers une existence plus lumineuse ?

Mon avis :
Il faut beaucoup de détachement pour tenter de comprendre le mal qui pousse Fito, architecte et écrivain dans les entrailles de Canaan.
Canaan, ce nom biblique, est plutôt un camp de l’horreur où s’entassent les réfugiés depuis le séisme de Port au Prince en 2010.
 » C’est un autre monde, là-bas, Tatsumi, un pays perdu aux frontières de la soif. On y trouve des estropiés, des vieillards à la limite de la déshydratation, des adolescents qui tuent pour du crack, des gens qui prient à longueur de journée, des escrocs qui revendent la même terre spoliée. On vend des enfants à Canaan…le corps de petites filles…pour une bouchée de pain. »
Fito a vu périr son associé, sa femme et ses enfants lors du tremblement de terre. Marié et divorcé deux fois, il laisse tomber sa dernière amie et accueille une journaliste japonaise avec laquelle il échangeait sur Internet depuis son succès littéraire.
Quel est donc le tourment qui le fait sombrer dans l’horreur, qui le pousse à chercher une jeunesse perdue en ces corps de fillettes dont il abuse chaque vendredi. « Il avait le diable dans les reins« .
L’auteur donne aussi la parole à ces pauvres gamines contraintes d’aller sous la tente avec des papis pour sauver leur famille.
Et malgré le style très narratif de l’auteur, il m’a fallu lutter contre la répulsion que cet homme m’inspirait.
L »auteur souhaite montrer qu’au-delà des catastrophes qui tuent et meurtrissent les hommes dans leur corps et leur âme, des profiteurs s’enrichissent sur cette misère, aggravant encore et toujours le mal.
Toutefois, j’aurais aimé comprendre quel démon poussait Fito à agir de la sorte, « quel pouvait être la cause secrète et sombre du tourment qui le rongeait? ». Et je regrette que l’auteur en fasse parfois un être sensible et irresponsable.
De plus, sa rédemption passe par le corps de Tatsumi, certes majeure mais au corps trop enfantin, une alternative qui entérine les pulsions malsaines de cet écrivain en panne d’inspiration et d’amour.
L’auteur a un style agréable et un grand talent narratif qui sert son pays et dénonce des situations inacceptables. J’aurais toutefois aimé que Fito soit un peu plus diabolisé et les fillettes écoutées.

J’ai lu ce roman en tant que jurée du prixocéans

 

 

 

L’invention de nos vies – Karine Tuil

tuilTitre : L’invention de nos vies
Auteur : Karine Tuil
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 504
Date de parution : août 2013

Auteur:
Karine Tuil, née le 3 mai 1972 à Paris, est un écrivain français.Après des études de droit et un diplôme de l’Université Paris II, Karine Tuil est l’auteur de neuf romans, d’une pièce de théâtre et de plusieurs scénarios.(source Wikipédia)

Présentation de l’éditeur :
Sam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »… Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c’était à refaire ?
À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c’est la déflagration…
« Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu’illustre ce roman d’une puissance et d’une habileté hors du commun, où la petite histoire d’un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

Mon avis :
Le roman de Karine Tuil fut une très belle expérience de lecture.
Sur les soixante premières pages, j’ai senti l’agacement face à ce style syncopé, brutal qui utilise les associations de synonymes séparés par des slashs, abuse des parenthèses, qui se veut exhaustif en ajoutant des notes en bas de page pour identifier le moindre personnage rencontré, qui hurle en majuscules, précise en italiques.
Ensuite avec les 200 pages suivantes, je cerne les personnages et la problématique. Samir Tahar, né musulman d’un mariage arrangé, veut absolument réussir. Il devient avocat, est confronté à la discrimination à l’embauche et accepte une méprise d’un célèbre avocat parisien juif qui lui fait confiance. Il devient Sam ou plus exactement Samuel. S’en suivent le succès, l’installation aux États-Unis, le mariage avec Ruth Berg, la fille d’un richissime juif new-yorkais.
Face à lui, son ami Samuel Baron, vrai juif qui a pourtant renié cette appartenance suite à l’excès de son père adoptif,est éducateur social en banlieue. Il vit avec la belle et sensuelle Nina, un peu contrainte et forcée par la tentative de suicide de Samuel pour la garder suite à l’amour passionnel né entre Samir et Nina pendant qu’il était à Jérusalem pour l’enterrement de son père.
L’un vit dans le mensonge mais a le pouvoir et l’argent. L’autre n’a qu’une richesse, la beauté de Nina et il va pourtant dangereusement la pousser à revoir cet ancien ami pour vérifier qu’elle ne l’aime plus.
Et à ce moment, je me demande comment l’auteur va faire pour tenir encore 300 pages avec cette intrigue.
C’était sans compter sur le talent de Karine Tuil à jouer avec ses personnages, à disséquer les différents rapports de force entre les intervenants, à créer des histoires connexes. Elle attise ainsi le suspense mais aussi et surtout suscite la réflexion sur des sujets actuels, variés et souvent sulfureux.
Voilà comment l’auteur nous tient en haleine pendant encore trois cent pages. En traitant les sujets de la détermination à la naissance, la discrimination sociale, la vie des banlieues, l’endoctrinement, le terrorisme, les difficultés de la création littéraire, le puritanisme américain, le rôle des femmes, et j’en oublie sûrement.
Mais ne croyez pas que c’est un roman fourre-tout car tout cela est parfaitement intégré dans l’intrigue.
Et, je dois dire que Karine Tuil a su me surprendre jusqu’au dénouement avec une fin inattendue, cohérente et rédemptrice.
Un roman à ne pas manquer.

J’ai lu ce roman en tant que juré du prixocéans.

 

RL2013