L’anomalie – Hervé Le Tellier


Titre : L’anomalie
Auteur : Hervé Le Tellier
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 336
Date de parution : 20 août 2020

 

Si l’auteur commence son récit avec l’histoire d’un tueur à gages, c’est bien dans l’intention de multiplier les genres. Nous ne serons pas seulement dans un roman d’anticipation mais bien dans un monde actuel soumis au protocole improbable imaginé par des spécialistes acculés à la suite des attentats du 11 septembre.
En choisissant de mettre en avant une dizaine de personnages, l’auteur plonge d’emblée le lecteur dans une toile d’araignée mais se laisse ainsi l’opportunité de varier les thèmes et les univers. Très vite, au détour du récit de leur vie, nous comprenons que tous ces personnages ont un point commun. Ils étaient dans le vol AF006 reliant Paris à New York le 10 mars 2021. Un vol inoubliable  puisque la traversée d’un orage les a traumatisés au point d’infléchir ensuite le cours de leur vie par un engagement, une rupture, une nouvelle inspiration artistique…Mais aucun ne pouvait prévoir que leur vie serait bien plus perturbée qu’ils ne l’imaginaient.

Je peine à m’intéresser aux scénarios futuristes qui heurtent mon esprit cartésien. Chez moi, cet univers déclenche rarement la passion. Et un prix Goncourt me ferait plutôt fuir.
L’idée est originale et Hervé le Tellier use de nombreuses ficelles pour capter l’intérêt de son lecteur. Dans une première partie, seul un bref souvenir, quelques lignes, nous font penser à ce vol commun. C’est ensuite avec beaucoup de maîtrise qu’il aborde de nombreux sujets en lien avec chacun de ses personnages. L’auteur peut ainsi aborder les thèmes du cancer, de l’inceste, de l’homosexualité en Afrique, de la création littéraire, du couple.

Face à une situation de crise pilotée par deux scientifiques, Adrian et Meredith, nous abordons les sujets techniques, psychologiques, politiques et religieux. Car cet évènement remet en cause nos principes de vie.

Quelques pointes d’humour viennent aussi relever ce scénario original.

Mais tous ces artifices ne me font pas passer au-delà d’une lecture agréable, d’un bon moment de divertissement. Ce n’est déjà pas si mal!

 

Fille, femme, autre – Bernardine Evaristo

Titre : Fille, femme, autre
Auteur : Bernardine Evaristo
Littérature anglaise
Titre original : Girl, woman, other
Traducteur : Françoise Adelstain
Editeur : Globe
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Lauréate du Booker Prize en 2019, à égalité avec Margaret Atwood, Bernardine Evaristo, auteure de huit romans, est enfin traduite en français avec Fille, femme, autre.

Ce roman enchaîne le portrait de douze femmes noires de tous âges et de toutes origines. Des filles, des mères, féministes, lesbiennes ou hétérosexuelles. Toutes ont des origines africaines plus ou moins lointaines, installées en Angleterre. Leurs origines façonnent leur caractère. Courageuses, rebelles, elles tentent d’orienter leur destin malgré les difficultés.

C’est Amma qui ouvre le bal le jour de la première de sa pièce, La dernière amazone du Dahomey au National Theater. Le théâtre sera finalement le lieu de rencontre de tous ces personnages. Avec Dominique, son amie d’école, aussi rebelle qu’elle, elle avait monté une troupe de théâtre, le théâtre des femmes du Bush. Elles ont vécu en couple dans un immeuble désaffecté de King’s cross. Amma a donné naissance à Yazz grâce au don de sperme de Roland, un ami homosexuel. Puis Dominique a suivi une autre femme en Amérique. Elle vivra l’enfer auprès de cette femme violente et jalouse.

Yazz représente le pessimisme de la nouvelle génération condamnée par ses prédécesseurs dans un Royaume-Uni qui veut se débarrasser de l’Europe. Pas facile d’avoir reçu une education anti-conformiste avec une mère lesbienne polygame et un père gay narcissique. Mais elle n’a pas souffert comme les générations précédentes soumises au racisme, arrachées à leur pays et traumatisées par la perte d’êtres chers.

De la même génération qu’Amma, nous suivrons aussi Shirley, une professeure qui tente de sauver les élèves de l’inévitable spirale de le violence et de la drogue. Elle y parviendra avec Carole, une jeune fille violée à treize ans qui, après un effondrement moral, voudra s’en sortir par les études. Ce qui ne sera pas vraiment possible pour son amie Latisha. Par contre, Pénélope, professeure principale de Carole, n’apprécie pas le déferlement de progénitures d’immigrés dans son école.

J’ai beaucoup aimé le portrait d’Hattie. Enceinte à quatorze ans, son bébé lui fut enlevé par son père. Elle est très attachée à la propriété agricole de Greenfields, une ferme familiale. Mais ses enfants fuient la campagne pour Londres puis l’étranger.

« Quand Hattie regarde ses enfants, elle voit une paire d’épaves estropiées qui ont refusé de vivre à la ferme où ils seraient restés sains de corps et d’esprit. »

Seule Megan devenu Morgan reste proche d’Hattie, son arrière-grand-mère. Megan est le symbole de ceux qui ne se définissent pas dans un genre. Renonçant à changer de sexe, elle s’épanouit dans un genre neutre utilisant de nouveaux pronoms pour parler d’iel.

En remontant dans le temps avec Grace, la mère d’Hattie, nous découvrons les débuts de Greenfield.

En campant douze portraits de femmes, le roman se rapproche d’un recueil de nouvelles liées entre elles par ses personnages. Le style, en omettant point et majuscule nous éloigne aussi du récit romanesque. Il est difficile de s’attacher à tous les personnages mais on en retient aisément quelques uns. Fille, femme, autre est un portrait vivant de la vie des afro-britanniques.

 

 

 

Abraham ou la cinquième alliance – Boualem Sansal

Titre : Abraham ou la cinquième alliance
Auteur : Boualem Sansal
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 288
Date de parution : 1 octobre 2020

 

A Tell al-Muqayyar ( anciennement Ur, la célèbre ville mésopotamienne, patrie d’Abraham), en 1916, Terah voit en son fils Abram la possible réincarnation du prophète Abraham. Son destin est écrit dans la Genèse, il doit suivre la route empruntée par Abraham afin de rencontrer Dieu qui lui dira où conduire son peuple.

Mais les temps ont changé. sur la route de Tell al-Muqayyar à Canaan en passant par Harran, les pèlerins traversent des champs de ruine suite aux conflits entre Européens et Ottomans. Durant leur périple, deux guerres mondiales secouent le Moyen-Orient et les traités redessinent arbitrairement les frontières morcelant les nombreux peuples de la région.

Abraham ou la cinquième alliance est un roman ambitieux particulièrement bien mené par l’auteur qui allie les compositions. Sur fond d’odyssée biblique, avec les passages épiques que cela impose, Boualem Sansal inclut des envolées lyriques suscitées par les lieux traversés, des réflexions philosophiques donnant la parole aux sages qui accompagnent Terah puis Abram, et surtout un apport historique qui aide à comprendre la situation éternellement explosive du Moyen-Orient.

J’ai aimé suivre ce peuple de pèlerins et retrouver régulièrement les échanges entre Terah convaincu qu’il faut aveuglément suivre le récit de la Genèse, Eliezer, le génie tutélaire garant des traditions, Loth, le jeune éclairé qui doute de l’utilité de copier le passé.

« Nous cherchons la Vérité et la Vie, alors que tout autour de nous s’effondre et se reconstruit sur d’autres principes, vulgaires et insignifiants. Nous faisons peut-être fausse route en cherchant Dieu sur le chemin d’Abraham…

je crois que la religion peut attendre, inscrivons-nous dans celui de la politique. Abram vient de le souligner, tout s’effondre autour de nous et va se reconstruire différemment par la main des colonisateurs et du capitalisme mondial, qui ne connaissent que la force de la loi du profit. »

Boualem Sansal explique très clairement comment le monde entier s’est emparé de ce coin de l’univers pour ses richesses en pétrole et son accès à la route des Indes par le canal de Suez. Les Européens, voulant libérer les peuples du joug ottoman ont dépecé cet empire avec les accords de Sykes-Picot en mai 1916.  En 1923, le traité  qui définit les frontières de la Turquie implique le déplacement et l’anéantissement programmé de certains peuples. En 1948, le plan de partage de la Palestine plonge la région dans une guerre éternelle.

« Et l’Éternel dit à Abram : Sache que tes descendants seront étrangers dans un pays qui ne sera point à eux; ils y seront asservis, et on les opprimera pendant quatre cent ans. » Genèse 15,13

En revivant la Genèse, l’auteur nous offre un témoignage historique et une réflexion étayée sur l’évolution des religions. Avec un fond romanesque qui dynamise la lecture,  ce récit est un éclairage simple et précis sur les raisons des convulsions  sporadiques de ce coin du monde, berceau du judaïsme, du christianisme et de l’islam et terre de tant de peuples.

Ce roman est aussi une réflexion osée mais nécessaire sur le devenir des religions.

 « La liberté est ce qui rapproche le plus l’homme de Dieu. Un croyant qui s’enferme dans sa croyance et ses dogmes insulte son Dieu et n’a que mépris pour ses semblables qu’il cherche en vèrité à soumettre

 

Lumière d’été, puis vient la nuit – Jon Kalman Stefansson

Titre : Lumière d’été, puis vient la nuit
Auteur : Jon Kalman Stefansson
Littérature islandaise
Titre original : Sumarljós, og svo kemur nóttin
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 320
Date de parution : 26 août 2020

 

Avec poésie et humour, Jon Kalman Stefansson nous ouvre les portes de quelques maisons de ce petit village islandais de quatre-cent âmes. Un village sans particularités sauf qu’il n’y a ni église, ni cimetière. Et pourtant, les morts y sont très présents. Mais on les craint et les respecte. Il ne se passe pas grand chose dans un petit village alors chacun se connaît, se surveille. Augusta, la factrice curieuse qui ouvre toutes les lettres en est le symbole.

« Le moindre coup de fil est un événement, le passage d’une voiture venue d’ailleurs est une telle épopée que nous courons tous à nos fenêtres avec nos jumelles, c’est insupportable. »

Nous entrons dans le village avec le directeur de l’Atelier de tricot. Suite à un rêve en latin, ce trentenaire part à Reykjavik pour apprendre cette langue morte puis finance l’achat de livres anciens et rares de Galilée ou Kepler en vendant sa maison et sa voiture. Abandonné par sa femme et sa fille, celui qu’on appelle désormais l’Astronome vit dans un hangar, observe les étoiles et donne des conférences.

Lors de ces conférences, chacun prête davantage attention à la robe suggestive d’Elisabet qu’aux propos de l’Astronome! Les yeux, les formes sensuelles des habitantes font tourner les têtes. Les aventures extra-conjugales bouleversent les existences. Mais c’est le hasard qui décide de tout.

Jonas, policier malgré lui par respect pour son père, se veut artiste peintre. David et Kjartan, ouvriers à la coopérative affrontent les fantômes de l’entrepôt. Jakob, le routier heureux, regrette les nouveaux aménagements routiers qui raccourcissent ses trajets. Brandur joue aux échecs par cartes postales. Benedikt, le célibataire au long nez osera-t-il répondre aux discrètes avances de Puridur?

« Il faut se garder de trop approcher ses rêves, ils nous privent parfois de tout pouvoir en prenant la place de votre volonté, or qu’est-ce qu’un homme lorsqu’il est dénué d’énergie et de courage? »

Entre ces portraits bienveillants illustrant que la vie peut être intense malgré la petitesse des lieux, Jon Kalman Stefansson glisse ses réflexions sur le monde moderne.

«  si nous ne transformons pas notre mode de vie et notre quotidien, nous courons à notre perte. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons simplement de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie. »

Publié en 2005 en Islande, ce roman n’est peut-être pas le meilleur de l’auteur. Si le nombre de personnages disperse, leurs particularités et le ton du récit donnent une touche fort sympathique au roman.

 

Apeirogon – Colum McCann

Titre : Apeirogon
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : Apeirogon
Traducteur : Clément Baude
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 512
Date de parution : 20 août 2020

 

 

 

 

« Israël carburait au chaos. C’était un pays édifié sur des plaques tectoniques mouvantes. Les choses entraient constamment en collision. Tous les chemins menaient aux extrêmes, à la prochaine rupture, mais la vie atteignait le comble de l’intensité dans les moments de danger

Le roman de Colum McCann illustre parfaitement ce chaos. La construction est très particulière. De la mort tragique de deux enfants, de la lutte de leur père respectif pour la paix, l’auteur construit un kaléidoscope composé de mille et un fragments ( en lien avec Les mille et une nuits). Car curieusement  tout est relié comme si une bombe projetait  ses shrapnels, éparpillant les morceaux d’un tout.

Au centre de cette onde de choc, au milieu du livre, Rami, un israélien hostile à l’Occupation se présente et parle de l’attentat qui a coûté la vie à Smadar Elhanan (1983-1997), sa fille de quatorze ans et Bassam, un Palestinien étudiant l’Holocauste, fait de même. Amir Aramin (1997-2007), sa fille de dix ans a été abattue aux portes de son école par un jeune soldat israélien. Leurs témoignages résument toute la situation et sont particulièrement émouvants. Ce sont ces mêmes discours que les deux hommes vont main dans la main répéter dans tous les pays.

L’essentiel se concentre dans ces deux chapitres. Autour, avant et après, l’auteur creuse certains aspects du passé ou du présent de Bassam et d’Amir. Nous vivons au quotidien l’Occupation, l’humiliation et les risques aux checkpoints. Et surtout Colum McCann tire les fils de cette pelote, enrichissant le débat avec des anecdotes, des faits historiques ou culturels étonnants. C’est son apeirogon, cette figure au nombre dénombrablement infini de côtés. Ça fuse et ça revient toujours vers ce qui est inoubliable, Bassam et Amir.

« Qu’est-ce que tu peux faire, toi, pour empêcher que d’autres endurent cette souffrance insupportable ? »

Le sujet est capital, la construction originale. J’admire le courage de ces deux pères qui comprennent que la vengeance et l’Occupation sont le cercle vicieux qui endeuillera d’autres parents et s’allient malgré leurs origines. J’ai appris énormément grâce aux références historiques et artistiques. Mais j’ai aussi senti la redondance, la dispersion dans les propos.

Les droits d’adaptation cinématographique d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg et je suis très curieuse de voir le film qu’il en tirera.

J’ai lu ce roman en même temps que Mimi. Retrouvez sa chronique ici.

Un soupçon de liberté – Margaret Wilkerson Sexton

Titre : Un soupçon de liberté
Auteur : Margaret Wilkerson Sexton
Littérature américaine
Titre original : A kind of freedom
Traducteur : Laure Mistral
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Evelyn a vingt-deux ans en 1944. Elle vit avec ses parents et sa soeur, Ruby à La Nouvelle-Orléans. Elle est en seconde année d’école d’infirmières et fait la fierté de son père médecin. Beaucoup plus sage que sa soeur Ruby, elle se sent par contre mal aimée de sa mère.

Malgré la ségrégation qui leur interdit certains lieux, les deux soeurs s’amusent et rêvent du prince charmant. Si Ruby jette son dévolu sur Andrew, un fils de bonne famille à la peau claire, Evelyn tombe amoureuse de Renard, un étudiant en médecine orphelin et pauvre , ce qui ne ravit pas son père.

Margaret Wilkerson Sexton compose son récit en trois grandes parties et dans chacune d’elle, elle enchaîne l’histoire d’Evelyn en 1944 puis celle de sa fille, Jackie en 1986 et enfin, celle de T.C., le fils de Jackie en 2010.

Si le milieu du XXe siècle est encore marqué par la ségrégation et par la seconde guerre mondiale, le chômage et les restrictions budgétaires colorent les  années 80 et l’ouragan Katrina finit de réduire les pauvres à la misère en 2010.

Chacun avec son environnement social, avec son éducation familiale tente de diriger une vie qui est souvent malmenée par les  circonstances. Le destin d’Evelyn est perturbé par la conscription. Jackie peine à trouver un emploi et galère à élever seule son fils depuis le départ de son conjoint tombé dans l’addiction aux drogues. Son fils T.C. a souffert de cet abandon et en cette période de crise, il  tombe dans le trafic de drogue. Nous le découvrons à sa sortie de prison, prêt à se ranger pour retrouver Alicia qui porte son enfant.

« Puis la criminalité avait grimpé, des magasins avaient fermé et quelques années plus tard Katrina achevait ce que la fuit des Blancs avaient commencé. »

En abordant la ségrégation et les difficultés pour les jeunes afro-américains de s’assurer une vie confortable et sereine, Margaret Wilkerson Sexton ne se démarque pas. Mais en plaçant sa famille à La Nouvelle-Orléans, elle se distingue avec cette ville durement touchée par la crise économique et par les ouragans. Elle montre comment en soixante-dix ans, une famille respectable voit ses enfants et petits-enfants tomber dans la misère et la délinquance. Et c’est d’autant plus touchant qu’elle brosse le portrait de jeunes femmes ou jeune homme particulièrement soucieux de tout faire pour mener une vie familiale simple et heureuse.

Un très bon premier roman.

 

 

H+ – Nicolas Roberti

Titre : H+
Auteur : Nicolas Roberti
Editeur : Le Lys bleu
Nombre de pages : 265
Date de parution : 3 août 2020

 

Pythagore est surtout connu pour son théorème mais cet homme aux pouvoirs merveilleux porte bien son nom «  celui qui est annoncé par la Pythie ». Né dans l’île de Samos, c’est en Italie qu’il crée son école, l’Ordre de Pythagore. A l’image de leur chef qui se souvient de ses anciennes incarnations, les  pythagoriciens  cherchent la vie éternelle.

«  L’ordre s’est vainement divisé entre Mathématiciens, Philosophes et Physiciens. Chacun pensant avoir la juste réponse au cycle des reincarnations auquel l’homme est soumis. »

Sur cette base, Nicolas Roberti crée une fiction à suspense intégrant toutes les connaissances historiques et élargissant au transhumanisme, au pouvoir des GAFA et aux conflits politiques.

Pierre Teilhard de Chardin, maître universel de l’ordre de Pythagore, recherche la jeune fille de l’oracle, une jeune fille en deuil qui se nourrit d’énergie végétale. Il la trouve enfin dans un hôpital sur l’île de Syros. Eve est la seule rescapée d’un accident de voiture qui a coûté la vie à toute sa famille. La botaniste a un étrange pouvoir de cicatrisation. En se faisant passer pour son oncle, il la ramène à la maison de Pythagore sur l’île de Samos. La jeune fille peine à croire aux élucubrations de Pierre et de sa femme, Noor.

Cixi, pressentie par Pierre pour être la prochaine maître universel de l’Ordre, parvient à convaincre la jeune fille. C’est elle qui fera l’initiation d’Eve. Lors d’un voyage en Algérie, Eve fait la connaissance d’Addon, un journaliste dont elle tombe amoureuse.

« Plus la vie est riche d’expériences et d’énergies, plus le vieillissement est ralenti. »

Le récit, un peu complexe par les données sur la vie de Pythagore et la découverte d’une basilique souterraine à Rome dévoilant le sacrifice de Sappho, prend du rythme avec les manigances de Martine, une membre de l’Ordre briguant la tête de la maison de Pythagore.

H+ mélange les genres entre données historiques, vision dystopique d’un avenir manipulé par les plus riches rêvant d’immortalité et fiction jouant avec les codes du roman noir. J’ai beaucoup appris sur l’histoire de Pythagore et de son Ordre, précurseur du végétarisme et croyant au cycle des réincarnations.

 

Liv Maria – Julia Kerninon

Titre : Liv Maria
Auteur : Julia Kerninon
Éditeur : L’Iconoclaste
Nombre de pages : 320
Date de parution : 19 août 2020

 

Liv Maria naît au printemps 1970. Sa mère, Mado Tonnerre est native de cette île bretonne où sa famille tient depuis des années le café – restaurant – épicerie. Son père, Thure Christensen est un marin norvégien devenu menuisier.

«  Son père était lecteur, et il avait fait de sa fille une lectrice. Sa mère lui apprenait la dureté et le silence, ses oncles lui apprendraient la pêche et la conduite… »

L’enfant grandit sereinement, libre sur cette île protégée. Elle conduit bien avant l’âge, transportant gentiment les uns et les autres. Mais un jour, elle tombe sur une mauvaise personne qui tente d’abuser d’elle. Sa mère prend alors une mesure radicale, elle éloigne sa fille jusqu’à Berlin chez la soeur de Thure.

Là, la jeune fille découvre l’amour à dix-sept ans auprès de son professeur d’anglais, un étranger, marié et père de famille venu donner des cours d’été en Allemagne.

« Ce qu’on pouvait faire avec un corps – avec deux corps. Les frottant l’un contre l’autre comme des silex- longtemps, patiemment, jusqu’à faire jaillir des étincelles, puis le feu, le feu ravageant tout. »

A la fin de l’été, la séparation est difficile. La mort soudaine des parents de Liv Maria la ramène sur l’île. Puis sans nouvelles de son professeur, elle part au Chili sur les conseils de ses oncles.

Après une enfance heureuse, une adolescence blessée, un premier amour intense perdu, Liv Maria profite de sa jeunesse et de sa liberté. Maîtresse et associée d’un riche propriétaire de restaurants, elle devient une femme d’affaires, libre et aventurière. Jusqu’à sa rencontre avec Flynn, un jeune ingénieur irlandais, amoureux du bois et des arbres. Très vite, enceinte, mariée, installée en Irlande, Liv Maria tombe dans l’adulterie.

«  Liv Maria essayait de se revoir telle qu’elle avait été à peine quatre ans plus tôt, l’absolue nudité qui était la sienne alors, possédant ses seuls bracelets d’or, sa solitude et son dénuement, son corps dévêtu collé contre celui de Carrar en sueur, et la femme qu’elle était aujourd’hui, avec sa boîte à couture, sa machine à gaufres, ses moules à sablés, à tarte, à manqué, sa porcelaine du dimanche… »

Julia Kerninon dresse une fois de plus un très beau portrait de femme. Une femme multiple, évoluant aux différentes étapes de sa vie, en fonction des aléas, bonheurs et drames d’une vie. Qui peut dire à vingt ans où la vie vous emportera.

«  Parents morts, pays natal délaissé , amants perdus et quittés, mensonges enfouis dans le silence – cuisine aménagée, petits garçons jouant sur le tapis devant la cheminée, et un bel homme rentrant tous les soirs chez elle avec ses propres clés. »

Mais parfois, le destin est farceur. Julia Kerninon aime les histoires singulières et elle nous réserve ici un tour du destin qui plongera Liv Maria dans un dilemme cruel.

C’est toujours un plaisir de lire cette amoureuse des mots, de la lecture et des belles phrases. Ses héroïnes sensuelles sont magnifiées par leur souffle de liberté. Les événements qui guident le destin de Liv Maria m’ont souvent paru improbables mais je passe sur ce sentiment car ils ne sont que prétexte à montrer comment une vie peut être bousculée.

Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Titre : Un jour ce sera vide
Auteur : Hugo Lindenberg
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Le premier roman d’Hugo Lindenberg est un récit sur l’enfance, un temps où l’on se plonge dans l’attrait du réel occultant les peurs et les drames du monde des adultes. Le narrateur, un jeune garçon de dix ans, passe ses vacances chez sa grand-mère en Normandie. Quand il va jouer sur la plage, il oublie sa solitude en observant les familles « normales ». Lui s’ennuie avec cette grand-mère qu’il adore mais qui lui fait honte avec ses robes démodées et son parler yiddish.

Mais un jour, autour du cadavre d’une méduse, il rencontre Baptiste. Il devient l’ami de ce garçon auquel il voudrait ressembler, un enfant bien dans sa peau, naturel, choyé par une famille aimante. Faire partie de la famille de Baptiste est un rêve auquel il goûte. L’enfant est en extase devant la mère de Baptiste, une femme belle, douce et accueillante. Quel contraste avec son quotidien peuplé des fantômes de sa grand-mère et de la folie de sa tante.

Hugo Lindenberg, en se plaçant dans le monde de l’enfance, tient à distance les drames familiaux que l’on devine pourtant. Mais les ombres planent sur ce récit. Le sable de la plage, terrain de jeu de l’enfance, peut aussi se transformer en sable mouvant, engloutissant la joie de vivre dans les abysses de l’Histoire.

Le narrateur ne me semble pas toujours penser comme un enfant de dix ans. Cela m’a légèrement tenue à distance. Même si je conçois que les épreuves de la vie lui ont fait perdre la légèreté de l’enfance. Mais tout ce qui l’environne semble touché par le mal. La chanson de Mike Brandt évoque-t-elle cette impossibilité de retrouver le bonheur  suite à la disparition de la mère? Le silence est son héritage, le flou hante cette histoire jusqu’à la fin.

Je sors de cette lecture avec un sentiment de malaise et quelques incertitudes.

Beautiful boy – Tom Barbash

Titre : Beautiful boy
Auteur : Tom Barbash
Littérature américaine
Titre original : The Dakota Winters
Traducteur : Hélène Fournier
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 402
Date de parution : 1 octobre 2020

 

En janvier 1980, Anton Winter revient à New-York après treize mois passés au Gabon en mission humanitaire au sein de Peace Corps. Atteint de paludisme, il a failli y perdre la vie. Il s’installe avec ses parents, frère et soeur dans l’appartement familial du fameux Dakota Building.

Buddy, le père, a connu le succès en animant un show télé jusqu’en 1978, date à laquelle  il a pété les plombs en plein direct. Il est alors parti sur les routes, abandonnant quelques mois sa famille. Sa dépression laisse des marques psychologiques et financières sur l’ensemble de la famille.

« Les parents sont censés être des points  de repère fixes, pas des peintures abstraites

Depuis, Buddy espère renouer avec la popularité mais la profession ne lui fait plus confiance.
Emily, la mère, ancienne actrice, se mobilise pour la campagne à l’investiture démocrate de Ted Kennedy.
Kip, le plus jeune fils, tente de trouver sa place en se démenant sur les tournois de tennis.
Rachel, la fille , vit son amour pour un jeune policier.
Seul Anton, qui se retrouve dans la même situation, en convalescence et au chômage, peut venir en aide à son père. C’est d’ailleurs ce qu’il a toujours fait, même avant son départ en Afrique. Mais n’est-il pas temps pour lui de penser à son avenir plutôt que de soutenir son père?

« Tu te dis que c’est tout à fait toi, que tu vas passer ta vie à tenir la main de ton père et à lui torcher le derrière, et tu crains que le jour où il sera sur son lit de mort, tu sois encore en train de rire de ses blagues, de lui dire qu’il était incroyable, et de lui rappeler le jour où Orson Welles, invité sur le plateau, avait dit un truc magnifique, et ce ne sera pas faux, son émission était vraiment incroyable, mais où sera la tienne? te demanderas-tu. Quelle putain d’existence auras-tu vécue et, devenu vieux, te réveilleras-tu  un jour pour t’apercevoir que tu auras passé ta vie à cultiver le rêve défraîchi de quelqu’un d’autre

Tom Barbash construit son roman en partageant des moments familiaux, des activités culturelles et sportives des uns avec les autres. Nous rencontrons des sportifs lors des Jeux Olympiques à Lake Placid, vibrons avec John Lennon lors d’une traversée tempétueuse en voilier, suivons réflexions sur les films ou livres découverts, partageons les rencontres pour le futur projet d’émission de Teddy sur la chaîne CBS. Des moments de vie, intenses, chargés des ombres du passé qui façonnent leurs vies actuelles.

L’auteur garde en demi-teinte cette idée que la célébrité donne des avantages , des relations mais ressemble à une malédiction, vous mettant en cage tel un animal au zoo. Et pourtant, il vous est souvent impossible d’y renoncer, d’accepter de retomber dans l’anonymat.

« Les gens nous privent d’espace, nous traquent, alors un jour on cherche à s’échapper, on se risque à sortir la tête dehors et du coup, ils nous dévisagent, nous aiguillonnent, nous jugent. »

En ce sens, le Dakota building est un emblème du microcosme de stars riches et célèbres. Y vivent d’ailleurs John Lennon et Yoko Ono, voisins et amis des Winter. Là aussi s’ouvre une porte particulièrement intéressante sur la vie d’un ancien membre des Beatles avec l’ésotérique Yoko, un moment où John retrouve le goût d’écrire un nouvel et dernier album.

Tom Barbash ne mise pas sur un récit classique autour d’une relation entre un père et son fils. Ce sont plutôt des éclats de vie qui illustrent le New-York des années 80, les rêves et cauchemars de la célébrité , les liens humains d’une famille et d’une communauté. Ce n’est pas un roman dont vous sortez avec une histoire en tête mais plutôt avec des lueurs ou des points d’ombre qui font une vie, une époque. Et surtout avec une fascination pour le Dakota building et son hôte emblématique, John Lennon.