L’inconnue du 17 mars – Didier Van Cauwelaert

 

Titre : L’inconnue du 17 mars
Auteur : Didier Van Cauwelaert
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 176
Date de parution : 16 septembre 2020

 

Première lecture sur le thème du coronavirus et du confinement. Fort heureusement rien d’anxiogène ici mais plutôt un conte moral où Didier Van Cauwelaert donne libre cours à sa  passion pour les relations surnaturelles.

Après un enchaînement de déboires, licenciement et divorce, Lucas Norden se retrouve à la rue. SDF depuis un an, il vit sur la grille d’aération du métro au carrefour La Motte Picquet – Suffren. La veille de l’annonce du confinement, craignant d’être embarqué en foyer, il fuit la police et se fait renverser par une voiture.

Lorsqu’il reprend conscience, il se trouve à l’arrière d’une jaguar conduite par Audrey, sur la route du domaine du comte de Buire pour lequel travaillaient autrefois ses parents. Lucas n’était jamais revenu à La Sauvetière depuis le meurtre du comte et de ses parents. Il n’avait jamais revu Audrey, son premier amour, la fille du boulanger qui faisait le ménage au domaine.

Dans le château, Audrey lui fait une étrange proposition. Sauver le monde en reprenant les recherches du comte, en commençant par retrouver son générateur conçu pour traiter d’une mélodie toutes les infections bactériennes et virales.

Dans ce court récit, Didier Van Cauwelaert reprend tous les bonnes et mauvaises conséquences de la crise sanitaire. Entraide, amélioration de l’environnement, soutien aux soignants, retour vers certaines valeurs mais aussi délations, privations de liberté. Malheureusement il donne aussi écho aux théories de complot relayées dans les médias, comme le déploiement de la 5G.

« Une pandémie susceptible de déclencher dans vos esprits le meilleur comme le pire. Mes opposants espèrent que vous sombrerez dans le chaos et les guerres civiles. Moi j’ai parié sur vous. Sur la prise de conscience, la solidarité, le rebond d’amour, l’union sacrée face à l’ennemi. »

L’auteur nous entraîne dans tout ce qui se passe au-delà de notre état conscient. Il faut être réceptif à ce genre d’extrapolation surnaturelle. A défaut d’être réaliste, cela peut faire sourire et permet à l’auteur de dégager une fin cohérente.

Retenons cette phrase à la fin de la crise :

« Si vous vous contentez, une fois déconfinés, de réparer vos dommages de guerre contre un virus – comme se préparent déjà à le faire, sans remédier aux causes du conflit, vos marionnettes gouvernementales et leurs tireurs de ficelles brandissant la promesse du vaccin miracle-, ce sera la fin du guignol. Et l’aventure de la Terre continuera sans vous. »

 

 

 

Les lumières d’Oujda – Marc Alexandre Oho Bambe

 

Titre : Les lumières d’Oujda
Auteur : Marc Alexandre Oho Bambe
Editeur : Calman-Levy
Nombre de pages : 240
Date de parution : 19 août 2020

 

Après son arrivée à Lampedusa, il vivote à Rome. Y rencontre l’amour avant d’être arrêté, emprisonné pour trois ans puis reconduit au Cameroun, son pays d’origine. Il, est le narrateur de ce roman documentaire. Nous ne connaîtrons pas son nom.

A Douala, il retrouve sa grand-mère, un peu honteux d’avoir raté ce voyage pour lequel elle lui avait donné toutes ses économies. Mais Sita le félicite d’être en vie et de ses conseils avisés l’aide à faire face à la violence. On ne peut se construire sans l’autre. Le jeune homme s’engage dans une association. Il y prend la parole pour mettre en garde les jeunes contre les dangers de l’immigration. Pour cette mission, il se rend parfois à Oujda chez le Père Antoine, un prêtre français qui accueille de jeunes réfugiés de  Guinée, du Mali, du Sénégal…Et y rencontre Imane, une jeune marocaine aux yeux vert émeraude, qui met ses études de droit au service du Père Antoine.

C’est là que le narrateur rencontre et donne la parole à cette jeunesse meurtrie, prête à prendre la route pour trouver un peu de liberté et réaliser leurs rêves. Ils s’appellent Ibra, Yaguine et Fodé. Eux qui rêvent d’écrire, de chanter leur RAP pour réapprendre à parler. A chacun, il pose cette question lancinante : Pourquoi on part? Ce lieu de rencontres créé par le Père Antoine est une bulle d’humanité pour tous ceux qui ont vécu la violence d’un monde qui en manque cruellement.

Dans le cadre de ces associations, le narrateur et Imane vont au Liban, en Grèce et en France visiter les camps de réfugiés. Partout, des membres d’association luttent pour apporter un peu d’humanité dans ces lieux de rétention. A Calais, Imane retrouve sa sœur jumelle qui a choisi de vivre en France et qui donne des cours de français dans ce que l’on appelle la jungle. Et toujours les voix des jeunes comme Rodrigue viennent alimenter cette enquête sur ceux que nous n’appelons pas les migrants mais les fugees, les marcheurs, les rêveurs, les combattants d’espérance.

» Elles et Ils, Ulysse modernes.
Résistants, résilients magnifiques
. »

Dans ce texte de forme hybride, Marc Alexandre Oho Bambe transfigure la violence par la poésie. Sans ignorer les épreuves d’une jeunesse sacrifiée par la mal-gouvernance  de « présidents jusqu’à la mort », les traumatismes et séquelles physiques et psychiques des rescapés, l’auteur veut absolument partir en quête d’un reste d’humanité, de la beauté du monde, de la force de l’amour comme celui qui unit le narrateur et Imane. Les personnages magnifiques, transcendants, le rythme des mots, la beauté et la force des textes nous emportent, suscitent au fond de nous une intense émotion.

«  Ce texte ne changera pas grand-chose, et même rien, au désordre du monde, mais il prend parti.
Pour la beauté. La dignité. La justice.
Il invite à un autre regard, sans prétention.
Point de « question migratoire » ici ni de « migrants ou migrantes », juste un bouquet de mots.
Et, peut-être, d’émotions.
D’orage, d’amour et d’espérance.
Pour dire toute ma solidarité à des enfants, des femmes et des  hommes comme nous
. »

Je vous conseille ce très beau roman qui rend hommage au travail des associations comme celle d’Oujda qui existe réellement grâce au  Père Antoine. Espérons que les lumières d’Oujda fasse d’une utopie quelque chose qui un jour existera vraiment.

Je remercie Babelio et les Editions Calman-Lévy pour l’attribution de ce roman lors de l’opération Masse Critique spéciale Rentrée Littéraire

 

La discrétion – Faïza Guène

 

Titre : La discrétion
Auteur : Faïza Guène
Editeur : PLON
Nombre de pages : 256
Date de parution : 27 août 2020

 

 

Dès ses premiers romans, Faïza Guène m’a interpellée par son style bien particulier, une langue moderne, vive, teintée d’argot de la rue. A l’image du titre de ce dernier roman, l’auteure me semble ici plus discrète pour rendre hommage à la génération de ses parents, ceux qui ont dû faire profil bas pour s’insérer dans un milieu qui ne voulait pas essayer de les comprendre et de les intégrer. La vigueur argotique de Faïza Guène, on la retrouve peut-être ici dans le personnage d’Hannah, une des filles du couple de Yamina et Brahim Taleb. Si Yamina, aujourd’hui septuagénaire, ne voit pas ou refuse de voir la condescendance dans les propos de certains français, Hannah réagit violemment face à un agent administratif impoli.

En alternant l’histoire de cette famille en Algérie, au Maroc puis à Aubervilliers et le présent de parents résignés et d’enfants marqués par une histoire familiale fragmentée , Faïza Guène illustre ce qu’est la vie des générations d’immigrés. Yamina est née en 1949 dans un village de l’ouest de l’Algérie, alors colonisée. Fille aînée, elle sera privée d’éducations pour élever ses frères et soeurs qui, eux, auront un métier. A trente ans, son père se résout à la marier à Brahim Taleb, un immigré de quarante ans qui l’emmènera en France et lui fera quitter à grand regret sa terre natale. Si l’exil est particulièrement difficile pour cette jeune femme très attachée à son père et sa terre, elle finira par aimer Brahim, un homme bon et si amoureux de sa femme qu’il en est très touchant et que ses filles auront bien du mal à trouver un partenaire à la hauteur. Ils auront quatre enfants, trois filles de caractère bien différent et un fils, inévitablement choyé au point de perdre toute confiance en lui. « La misogynie se transmet de mère en fille » dit Amin Maalouf.

Dans le pays en guerre de Yamina, «  rester invisible était une question de survie. ». Ce sentiment, elle le gardera toute sa vie. En France, dès son arrivée et surtout après les attentats, cette phrase est toujours d’actualité. Et, elle le reste pour les enfants, nés sur le territoire français, écartelés entre deux cultures.

Sans s’appesantir sur les violences d’un passé qu’on devine et connaît, Faïza Guène décrit pourtant parfaitement les blessures de Yamina. La difficulté de l’exil est présente, nimbée de quelques bonheurs éphémères que le couple a su préserver : une famille honnête, des retours réguliers au pays, un coin de jardin où pousse un figuier emblématique.

Avec ce roman, l’auteure expose parfaitement la difficulté de cette génération qui ne trouve sa place ni en Algérie ni en France. « Raciste? Pas raciste? » pour eux, la question se pose à chaque rencontre.

« Quand on est légitimement français, on n’a pas besoin de le prouver, encore et encore! »

Une histoire maintes fois lue mais toujours nécessaire à rappeler pour qu’enfin chacun puisse vivre ensemble. La douceur et la discrétion de Faïza Guène servent particulièrement bien cette histoire qui devient un hommage à tous ces parents sacrifiés mais si aimants et soucieux de livrer une bonne éducation et à ces héritiers d’une histoire en fragments avides de pouvoir vivre sans honte et sans violence.

 

Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs – Mathias Enard

Titre : Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs
Auteur : Mathias Enard
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 432
Date de parution : octobre 2020

 

 

 

 

Avec son personnage principal, David Mazon, étudiant parisien venu enrichir une thèse pour lancer sa carrière universitaire, Mathias Enard nous plonge dans la France profonde, La Pierre-Saint-Christophe, village des Deux-Sèvres de 649 habitants.

Confiant, David s’installe à La pensée sauvage, pièce louée par Mathilde et Gary, un couple d’agriculteurs. Mathilde sera la première personne interviewée pour les besoins de sa thèse «  ce que signifie vivre à la campagne aujourd’hui. »

Et cela, David va vite s’en rendre compte. Confort sommaire, besoin d’un moyen de locomotion pour aller faire les courses, comprendre le patois local, fréquenter locaux étranges et exilés farfelus.

En côtoyant le café-pêche de Thomas où l’étudiant se laisse vite enivrer par le blanc-cassis local, la vie sociale du jeune homme avance plus vite que sa thèse. Il faut bien se divertir, se réchauffer hors de la chambre où escargots et vers rouges pullulent, où ses seuls divertissements sont la lecture de Victor Hugo, de Malinovski, le Tetris, les deux chats de la maison et les visios coquines avec sa copine Lara, restée à Paris pour bûcher sur ses concours administratifs.

Après des débuts difficiles, l’apprenti ethnologue se plonge de plus en plus dans son milieu d’étude. En lisant son journal, nous suivons son attachement pour les habitants de ce lieu baigné d’une nature généreuse.

Après le soutien de ses logeurs, David s’attache particulièrement à Arnaud, un benêt trentenaire capable de citer tous les grands évènements historiques quand on lui donne une date, à son grand-père lubrique et incompréhensible et surtout à sa cousine Lucie, une divorcée impliquée dans la défense de l’environnement. Mais il ne faut pas oublier Martial, le maire et fossoyeur du village qui nous fera participer au banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, deux jours où la mort s’arrête pour céder la place à une table pantagruélique où nos papilles se réveillent sous le flot des mets et des vins de la région et nos esprits se réjouissent à l’évocation des histoires racontées par les convives.

David nous entraîne dans l’histoire mouvementée des familles du village et celle des parents du grand-père de Lucie est particulièrement tragique. Mais il nous parle aussi des étrangers au village comme Max, un ancien professeur des Beaux-arts installé depuis une dizaine d’années pour développer son art pornographique ou un couple d’anglais, représentant cette nouvelle population venue réveiller un lieu déserté par les enfants des paysans locaux.

Ce roman imposant, foisonnant, tout à fait dans l’esprit de Mathias Enard, nous plonge dans une multitude d’histoires sous une multiplicité de formes. L’auteur sait particulièrement bien enchâsser les trames narratives ( je constate toujours un rapprochement fort entre Mathias Enard et Jaume Cabré en lisant chacun de ces deux auteurs).

Le fil conducteur utilisé ici est une réflexion sur la mort, mais de façon assez burlesque. Dans ce pays rural, on croit facilement aux réincarnations des âmes en toute espèce vivante selon le chemin parcouru. « La Roue » fait son travail, projetant les âmes dès la mort du corps dans le passé ou le futur.

« On ne sort pas facilement des plus horribles réincarnations, quand on y a été conduit par des vies entières de crimes et de bassesses. »

Ces réincarnations sont aussi un moyen de nous plonger dans l’Histoire de la région en convoquant Clovis, Agrippa d’Aubigné, Napoléon où François Villon.

« Cette région regorge vraiment de grands hommes oubliés

Avec ce roman rural, Mathias Enard nous rappelle aussi la beauté de la nature en nous emmenant sur les canaux des marais, à la chasse ou sur les terres agricoles. En écrivain engagé, il sait nous alerter sur les incohérences des décisions politiques comme la PAC ou la guerre des bassines. « La réélection, le grand drame de la démocratie. »

« L’idée complètement délirante au XXIe siècle de l’absence de conséquence des activités humaines sur la nature est tout à fait frappante. »

Sous une langue imagée, travaillée, Mathias Enard livre une fois de plus un roman d’une grande richesse. Hommage à Rabelais, Hugo et Villon, cette lecture est drôle, enrichissante, gourmande . Partant d’une vision ironique largement partagée du monde rural, l’auteur sait nous faire entrevoir toute sa richesse, son engagement, son passé, sa présence dans les chansons du patrimoine.

« J’ai changé depuis que je suis à la campagne, je perçois mieux les choses importantes, la planète, le climat, la nature, la mort, alors qu’elle, elle reste ( pardon Lara, excuse-moi) une Parisienne engoncée dans son confort, sans comprendre ce à quoi l’humanité doit faire face aujourd’hui. Désolé, mais oui, nous avons plus besoin d’agriculteurs engagés pour affronter les défis du contemporain que de diplomates en liquettes dans des salons

Belle conclusion! Un livre qui, en vous amusant, changera peut-être aussi, si besoin est, votre avis sur la campagne.

Tomber du ciel – Caroline Tiné

Titre : Tomber du ciel
Auteur : Caroline Tiné
Éditeur : Les Presses de la Cité
Nombre de pages : 192
Date de parution : 17 septembre 2020

 

Lorsqu’enfant Talitha devait prendre régulièrement l’avion pour rejoindre son père aux États-Unis après le divorce de ses parents, elle rêvait d’un crash pour ne plus avoir à entendre les disputes des adultes. Là-haut, elle était dans sa bulle, près du ciel.

L’avion, une passion qui ne l’a jamais quittée. A vingt-trois ans, elle devient hôtesse de l’air.  Les longs-courriers sont sa famille. Aujourd’hui, elle est pigiste pour un magazine spécialisé dans les voyages et elle prend l’avion pour Singapour. Dans cet Airbus 380, elle se sent chez elle et retrouve ses anciens collègues. Mais elle y rencontre aussi d’autres voyageurs.

Dans ce huis-clos, chacun traîne ses peurs, ses particularités.

La rencontre aussi est un risque. Le vase clos atténue la méfiance, décuple l’attirance.

Saul Melmoth, le co-pilote très professionnel, est en proie à une dépression. Depuis la mort de son père,  il entend des voix. Son couple bat de l’aile, il est sous anti-dépresseurs. Lors des tests de pilotage, il a caché sa maladie. Il ne peut rater un dernier vol sur cet avion qu’il adore, un avion en fin de vie lui-aussi. Il a toujours aimé travailler avec Talitha.
Leïla, fille de diplomate, est atteinte du syndrome d’Asperger. Stressée en avion, elle n’en perd pas ses capacités étonnantes liées à une intelligence hors du commun. En professionnelle, Talitha la rassure et peut lui apporter beaucoup de connaissances.
Marie-Ange voyage avec son chien, un chihuahua sur lequel elle a reporté tout l’amour qu’un homme pathétique lui refuse. Talitha, qui elle aussi, sort d’une déception amoureuse, la comprend.
Anil Shankar , un bel homme sans âge, énigmatique , attire leurs regards. Atteint d’un cancer incurable, il se rend à Singapour pour solder ses affaires avant de se retirer dans un ashram.

Dans ce milieu clos et anxiogène, où le cockpit reflète sa définition littérale anglaise ( arène pour combat de coqs), où les zones de turbulence mettent à cran les passagers déjà en proie à leurs problèmes personnels, Caroline Tiné met en mouvement ses personnages plutôt bien ancrés. En journaliste, elle s’est particulièrement bien documentée sur le travail des pilotes et hôtesses de l’air. Sans lourdeur, elle commente les détails techniques dans le poste de pilotage.

Avec un style simple et fluide, un lieu anxiogène, des personnages psychologiquement fragiles, l’auteure compose un roman rythmé, angoissant. Si personnellement, je ne me suis pas suffisamment attaché aux personnages, je ressors de ce récit avec une angoisse accrue à prendre l’avion.

Apprendre à parler avec les plantes – Marta Orriols

Titre  : Apprendre à parler avec les plantes
Auteur : Marta Orriols
Littérature catalane
Titre original : Aprendre a parlar amb les plantes
Traducteur : Eric Reyes Roher
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 256
Date de parution : 1 octobre 2020

 

L’année de la pensée magique , superbe récit sans pathos de Joan Didion, inspire de nombreux auteurs. Mais nous ne sommes pas ici sur une fade version catalane, même si nous suivons Paula Cid, médecin en néonatologie de quarante-deux ans, pendant une année après le deuil de Mauro, son compagnon.

L’originalité de ce récit tient en la dualité de la perte. Quelques heures avant sa mort dans un accident de la route, Mauro déjeunait avec Paula pour lui annoncer qu’il la  quittait pour une autre femme. « La douleur d’une épouse est différente de celle d’une femme que l’on vient de quitter. »

Deux balles coup sur coup : la mort et le mensonge.

La mort, Paula l’a côtoyée dans son enfance. Sa mère est morte d’un cancer quand elle avait sept ans. Elle en garde une blessure, un refus de s’engager dans le mariage et de faire des enfants, au grand regret de Mauro. Les enfants, ce sont ceux de  son métier, ces prématurés qu’elle arrache à la mort.

Son père, ses collègues, la famille et les amis de Mauro la plaignent d’un deuil qu’elle ne ressent pas comme eux. L’abandon de Mauro, elle n’en parlera à personne, sauf à sa meilleure amie Lidia.

«  Je suis tellement repliée sur moi-même, ressassant mes plaidoyers intimes, que j’en perds de vue le monde. »

Au travail , elle devient agressive envers des collègues. Elle ne supporte plus la présence affective de son père. Elle même lutte contre son besoin de rester en vie, d’être désirée. Si elle prend un amant, est-ce par amour ou pour se prouver qu’elle peut encore plaire, pour se venger de Mauro?

Elle sait que la solution n’est pas de trouver l’amour mais de se reconstruire. Et cela ne peut se faire qu’en affrontant la trahison de Mauro.

J’ai lu de nombreux livres sur le deuil avec chaque fois une appréhension. En lisant la chronique de Mumu, je craignais de lire une énième histoire de deuil et de reconstruction. Mais je me suis sentie proche de Paula. J’ai compris sa souffrance devant la trahison et sa frustration face à un dialogue devenu impossible.
Le roman commence avec l’accident de Mauro et le sauvetage de Mahavir, un prématuré que Paula tire du néant à force de caresses et de mots doux. En miroir, après un an de deuil, Paula doit laisser partir un prématuré de vingt-sept semaines. J’ai aimé cette image qui illustre le parcours de Paula, l’acceptation du deuil.
Le parcours est long et difficile mais en un an les plantes du balcon, celles que Mauro entretenaient avec amour, peuvent enfin refleurir.

Sans un réconfort tactile, il ne peut y avoir de développement physique et émotionnel complet.

Marta Orriols analyse avec précision les sentiments de son personnage. L’écriture est belle et le style très fluide. L’auteur soigne son environnement avec de belles descriptions de lieux, de souvenirs et des personnages secondaires peu présents mais rayonnants. Une lecture qui a  su me toucher.

 

Le souffleur de nuages – Nadine Monfils

Titre : Le souffleur de nuages
Auteur : Nadine Monfils
Éditeur : Fleuve éditions
Nombre de pages : 180
Date de parution : 24 septembre 2020

 

 

 

Il faut croire aux anges, pensait-elle, pour délier les rubans noirs et laisser quelques plumes sur le trottoir des songes.

Avec beaucoup de poésie, les romans de Nadine Monfils nous rappelle la simplicité du bonheur. Il faut savoir casser les barrières, se défaire de la routine du  quotidien pour profiter des belles choses.
Franck est chauffeur de taxi. Il vient de perdre son seul ami, le chat de sa grand-mère décédée cinq ans plus tôt. Cet homosexuel solitaire se renferme sur lui-même depuis sa dernière déception amoureuse.
Un matin, il prend en charge à la Butte-aux-cailles, Hélène, une vieille dame , prompte à laisser sa maison ouverte aux nécessiteux pour embarquer vers le souvenir de sa jeunesse. Première étape, Enghien, la ville de son enfance puis Senlis, lieu de sa première et inoubliable histoire d’amour.

Une vraie histoire d’amour ne vous quitte jamais.

Lorsqu’elle était enseignante à Senlis, Hélène rencontra un peintre franco-mexicain passionné de lecture. Louis, marié et père d’une fille handicapée, ne pouvait pas quitter son foyer pour vivre sa passion avec Hélène.

Hélène est un véritable cadeau, elle nous ramène à l’essentiel. Veuve, sans famille, la vieille dame un peu capricieuse emmène Franck dans sa folie. Et le jeune homme aime et comprend particulièrement bien les personnes âgées.

Franck se disait qu’après toute une vie de responsabilités, de contraintes, de batailles…à la fin, on est fatigué et on se réfugie dans l’enfance. Juste pour retrouver cette insouciance qui est la seule à pouvoir adoucir l’idée de la mort.

Lire Nadine Monfils est toujours un merveilleux moment de douceur, de poésie et de sourire. Elle nous entraîne ici vers une merveilleuse histoire d’amour, de celle qui ne vous quitte jamais. En chemin, naît une tendre amitié entre la vieille dame et le chauffeur de taxi. A l’image du livre de Louis-Ferdinand Céline, qu’Hélène avait offert à Louis, Nadine Monfils nous emmène dans un voyage au bout de la vie. Mais rien de désespéré ici. La lumière et l’amour sont au bout de ce dernier voyage.

Les évasions particulières – Véronique Olmi

 

Titre : les évasions particulières
Auteur : Véronique Olmi
Éditeur : Albin Michel
nombre de pages : 512
Date de parution : 19 août 2020

 

 

 

En présentant son nouveau roman, La famille Martin, David Foenkinos prétend que l’on peut faire un roman de toute vie. Mais suffit-il de mettre en scène  quelques petits malheurs, des incertitudes, de tourner autour d’états d’âme, de dresser en arrière-plan une radioscopie de l’époque pour capter l’intérêt du lecteur?

Véronique Olmi a su me passionner avec La promenade des Russes ou Bakitha. Pour ce nouveau roman, je ne retiendrais que le souffle, le silence, la présence éthérée de Mariette, la petite dernière de la famille Malivieri.

« Elle aimait les églises vides, la cabine de Joël avant la musique, les pages blanches de son cahier, et toujours le vent dans les arbres, quand elle était couchée dessous.»

Pendant plus de cinq cents pages, on vit avec cette famille d’Aix en Provence. Agnès et Bruno, les parents, sont les derniers de familles nombreuses. Croyants, formatés par les principes de l’époque, ils sont la base d’une famille honnête et modeste. Après un fils décédé à la naissance, ils ont trois filles, Sabine, Hélène et Mariette.

Gracieuse, Hélène est prise en charge par la soeur d’Agnès, une première née qui a fait des études et épousé le riche David Tavel. Elle passe dans leur appartement de Neuilly ou leur résidence secondaire toutes les vacances scolaires, jonglant entre les codes de la bourgeoisie et la modestie de son foyer principal.

Nous suivrons chaque membre de cette famille de la fin de l’été 1970 jusqu’à l’élection de François Mitterrand en 1981, promesse d’un nouveau monde. Tandis que Sabine tente de devenir actrice à Paris, qu’Hélène y fait des études de biologie et milite pour la cause animale, la petite Mariette cherche sa place dans une famille bousculée par la montée du féminisme.

J’ai ressenti beaucoup de longueurs dans ce texte parlant de tout et de rien.

« On est marquées par notre éducation, dit Sabine, on le sait pas mais elle est là, toujours elle pèse, elle nous recouvre comme une peau, et regarde comme on est sages. On va en crever. »

Peut-être est-ce là le sujet principal ? Comment vivre avec le poids de son éducation, ses désirs et son environnement politique et social?  Un sujet bien vaste!  Mais sur le temps passé avec les Malavieri, rien de bien original. A peine, un petit souffle de nostalgie pour les contemporains de cette époque.

Là d’où je viens a disparu – Guillaume Poix

 

Titre : Là d’où je viens a disparu
Auteur : Guillaume Poix
Éditeur : Verticales
Nombre de pages : 288
Date de parution :3 septembre 2020

 

Dans un autre monde, comment je serais? Une fille de quinze ans, ça ressemble à quoi quand elle n’est pas d’ici? est-ce qu’elle brûle? Est-ce qu’elle court, trace, est-ce qu’elle tombe? Écouteurs enfoncés dans les oreilles, trop profondément, à toucher les tympans, presque le cerveau, les idées s’y fracassent comme une bombe, volume maximal, ça fait mal,basses vibrant le long des cartilages, irradiant la mâchoire, mes dents grésillent, zips et courbes, accélérations et hurlements de vampires, voiture qui saute, coups de fouet ça pardonne pas, bruit de lance-flammes résonnant dans le bas-ventre, fauchée, lacérée, électrocutée par l’intro – j’ai lancé Run the world.

Partir parce qu’ici,en Somalie ou au Salvador, il n’y a pas d’espoir, pas de liberté, pas d’avenir. c’est le vœu de la somalienne Angie, de la libyenne Giantou de Luis qui veut sauver de la violence du Salvador sa femme et sa fille. Ils ont tous une connaissance qui a réussi à passer aux Etats-Unis comme Litzy, mère clandestine d’un enfant né sur le sol américain ou Sahra, celle que l’on croit professeur mais qui doit se contenter de faire le ménage chez les riches américains. Ils représentent l’espoir mais il y a aussi la peur de cette aventure dangereuse. Les images choc d’un bébé échoué sur une plage, les listes d’anonymes morts en exil le prouvent.

Avec ce roman choral, Guillaume Poix part avec beaucoup de personnages dont on sait peu de choses, si ce n’est leurs peurs, leur indignation. Puis, au fil de l’eau, les personnages prennent de l’étoffe, les liens se font entre ces étrangers de tous pays. Tous unis dans l’espoir et la désillusion. Les liens familiaux se précisent. On vibre avec les mères inquiètes pour la sécurité, la  survie de leurs enfants. Quels qu’ils soient!
Pascal et Hélène, couple lyonnais, pourront-ils comprendre leur fils Jérémy enrôlé par une association qui lutte activement contre l’immigration?

Si des scènes de ce genre ne nous font pas réfléchir – si elles n’émeuvent pas nos dirigeants – alors notre société ne va pas bien.

Derrière les listes de noms inlassablement répertoriés par Hélène, derrière les images qui choquent, de manière trop éphémère,  la communauté internationale, Guillaume Poix concrétise des vies. Toutes les familles sont égales devant la douleur, la perte ou la dérive d’un enfant. Ce roman va crescendo, partant d’un regard multiple, rapide sur des personnages de tous pays pour petit à petit entrer dans leur intimité.
Un roman superbement écrit qui ne peut laisser indifférent.
Une très belle découverte de cette rentrée littéraire en lice pour le Prix Landerneau 2020.

La capture – Mary Costello

Titre : La capture
Auteur : Mary Costello
Littérature irlandaise
Titre original : The river capture
Traducteur : Madeleine Nasalik
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Luke O’Brien, enseignant de trente-quatre ans, prend un congé longue durée pour écrire un livre sur son auteur préféré, James Joyce. Il s’installe dans la demeure familiale, Ardboe house, dans le comté de Waterford. Quelques années auparavant, il y était déjà revenu pour accompagner Josie, sa tante préférée dans ses derniers combats contre le cancer. Josie, épileptique, traumatisée dans l’enfance par la mort de sa sœur puis par celle de son père, était un personnage un peu fou qui voyait le monde à travers un prisme différent des autres. Luke lui ressemble un peu, avec son refus de se plier aux normes comme Léopold Bloom, l’anti-héros du roman Ulysse de James Joyce.

Aujourd’hui, Luke n’ plus que sa tante Ellen, une vieille fille qui a travaillé toute sa vie aux États-Unis comme gouvernante d’une riche famille. Mais il rencontre Ruth Mulvey, une jeune divorcée, fille du pays travaillant désormais à Dublin comme assistante sociale. Ils ont la même passion pour les animaux. Le récit comporte de belles pages sur la sensibilisation à la cause animale.

Ruth, quelque peu désemparée par la bisexualité de Luke, s’attache tout de même à cet homme anticonformiste.

Je n’aime pas cataloguer les genres, ni faire rentrer le désir dans des cases.

Il y a une ambiance très particulière dans ce roman, un mystère très irlandais autour de secrets de famille. Luke est un personnage assez entier, insaisissable. Proche de son environnement, de sa famille, hanté par l’univers de James Joyce et les secrets de ses tantes, il est un curieux mélange de modernité et de tradition.

J’ai retrouvé dans ce texte, comme dans le roman de Camille Laurens, Fille, une très belle affirmation de l’homosexualité.

On aime une personne, pas une chose, pas un sexe.

La capture est un roman multiple qui mêle plusieurs histoires d’amour, actuelles et anciennes, et une réflexion sur les thèmes de l’œuvre de James Joyce. Tout cela dans l’ambiance mystérieuse des paysages irlandais.