Trois fois la fin du monde – Sophie Divry

Titre : Trois fois la fin du monde
Auteur : Sophie Divry
Éditeur : Noir sur Blanc
Nombre de pages : 240
Date de parution : 23 août 2018

 

 

Ravie de retrouver l’auteure avec davantage d’intensité. J’étais restée un peu en marge à la lecture de La condition pavillonnaire. Trois fois la fin du monde  marque un tournant dans l’écriture de Sophie Divry.

Joseph Kamal a subi bien des revers dans la vie, trois fois la fin du monde. Il a grandi sans la présence d’un père, sa mère vient de mourir. Il ne lui reste que Tonio, son grand frère, son modèle qu’il suit par affection dans le braquage d’une bijouterie. Tonio est abattu par la police sans sommations, Joseph est arrêté.
Son entrée en prison est la fin de son monde d’adolescent sensible. Humiliation, chantage, coups, manipulations, Joseph se heurte à la loi de la jungle dans ce monde carcéral violent, hostile et bruyant.
 » Dans cette cellule s’enterre le gosse que je suis, celui qui faisait encore confiance aux autres, ce en quoi il croyait. »

Changement de décor. Nous retrouvons Joseph, seul dans une épicerie. La moitié de la France a été irradiée par un accident nucléaire. Pour se défendre, Jo utilise le langage et les postures appris en prison. Mais très vite, installé dans une petite ferme, seul avec un mouton et une chatte, il prend conscience de la nature. Il apprécie le silence après le bruit de la prison. Si les restes de la société lui font encore peur, il brise les barrières, coupe les grillages pour encore et toujours davantage de  liberté.
En hiver, la solitude et l’immobilisation le poussent vers la déprime. Heureusement, se sentir responsable des animaux le tient en vie.
 » Depuis son arrivée sur le causse, la solitude ne l’a jamais quitté. D’une paranoïa, elle a pris la forme d’un soulagement, du repos du vacancier, d’une agitation laborieuse, puis d’un chagrin insidieux que Chocolat, Fine et même le feu avaient chacun à son heure, adouci, voire dissimulé en mélancolie. elle se mue à la fin de l’hiver en une douleur physique. »

Le calme de la nature s’installe paisiblement en regard de la violence brutale de la prison. C’est cette opposition que je retiendrais après ma lecture. J’aime cette idée de coucher côte à côte la sauvagerie du monde des humains et la douceur de la nature sauvage. Dommage que la seconde partie soit beaucoup plus longue que la première.

 

Eldorado – Damien Cuvillier et Hélène Ferrarini

Titre : Eldorado
Illustrateur : Damien Cuvillier
Textes : Hélène Ferrarini
Éditeur : Futuropolis
Nombre de pages : 176
Date de parution : 23 août 2018

 

La couverture de cette bande dessinée est évocatrice de l’ampleur romanesque de cette histoire et de la qualité graphique de l’album.

Marcello est le porte-parole des grévistes de l’aciérie Wandel. Deux semaines de grève, le mouvement s’essoufle mais Marcello est un idéaliste tenace. Et un romantique qui écrit des poèmes à Louisa, son amour caché puisque les parents de la jeune fille veulent la marier à un autre homme.

Les deux amoureux veulent s’enfuir. Mais le soir précédent l’envol, le frère de Louisa fait boire Marcello et le fait embarquer sur le bateau emmenant des ouvriers naïfs vers l’Eldorado. Les américains construisent sur ce territoire indien un canal n’hésitant pas à polluer les lieux, à immerger des villages et à saccager la faune et la flore.

De ce coin perdu où Marcello travaille comme un forcené, il envoie des lettres sans retour à Louisa. Elle seule lui donne le courage de survivre.

«  Qui a pris le contrôle de nos vies, de ma vie? Moi qui ai toujours clamé qu’il fallait prendre la liberté pour qu’on veuille bien nous la donner, me voila bien enchaîné. »

Marcello ignore qu’en cet enfer, une autre personne souffrant de solitude retrouve goût à la vie en interceptant et lisant ses lettres.

Les auteurs donnent une grande puissance à cette histoire romanesque bien campée dans les rêves et les désillusions de l’Amérique du XXe siècle.

La précision des dessins, la palette de couleurs  plongent le lecteur dans l’ambiance. L’alternance des formats des illustrations donnent du rythme au récit. Des gros plans pour fixer les émotions, des plans larges pour prendre conscience de l’environnement.

Damien Cuvillier utilise tous les outils pour immerger le lecteur dans cette histoire.

Hélène Ferrarini ajoute encore de la précision et du romanesque grâce à un ancrage social, l’usage de dialectes indiens et la dimension poétique et mélancolique des personnages .

Dès les premières pages, je me suis passionnée pour cette histoire et les auteurs sont parvenu à fixer mon attention et garder mon intérêt jusqu’ à la fin.

 

La fille hérisson – Jonas T.Bengtsson

Titre : La fille hérisson
Auteur : Jonas T. Bengtsson
Littérature danoise
Titre original : Suz
Traducteur : Alex Fouillet
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 176
Date de parution : 4 octobre 2018

 » Je ne suis pas petite, je suis juste très loin. »

Si loin parfois qu’elle ne se dévoile réellement à personne. Suz  dix-neuf ans mais elle en paraît douze. Elle vit seule dans l’appartement familial d’un immeuble considéré par la police comme zone à risque.
Chaque jour, Suz se lance un défi. Elle teste la peur, la douleur, l’endurance, la force de caractère. Monter sur le toit de l’immeuble, faire des pompes, voler dans un supermarché, allumer des jeunes voyous, s’enfoncer des aiguilles dans les doigts. Que cherche-t-elle à faire? S’occuper, s’endurcir, se prouver qu’elle existe?
Elle se force à manger des aliments caloriques pour grossir mais elle est surtout accroc au hash.
Lorsque son dealer disparaît, elle rencontre son successeur, un handicapé atteint de myopathie. Elle travaille pour lui, investissant le marché des collégiens.

La fille hérisson, on ne pouvait mieux la qualifier. Si elle sort souvent ses épines, ses sentiments profonds fendillent parfois la carapace. Un brin d’attendrissement face à un chaton qu’elle adopte ( certes pour de mauvaises raisons), quelques larmes en présence d’un jeune danois aux dreadlocks rencontré à la bibliothèque. Au fil des pages, la personnalité de Suz se dessine en même temps que son passé se dévoile. Jamais franchement mais le lecteur peut facilement combler les non-dits.

Je rejoins l’avis de Sofi Oksanen imprimé sur la couverture dont la photo est d’ailleurs superbe et fort bien appropriée :
 » C’est l’histoire sans concessions d’une Lisbeth Salander en culottes courtes.Il y a une tendresse et une empathie singulières dans la façon dont Bengtsson parle d’enfants qu’on a forcés à grandir trop vite. »
J’ai ressenti pour Suz une grande tendresse. Quelque peu mise à mal par son acte final.
Inutile de revenir deSuz (ça aussi je m’en serais bien passée!)

Je, tu , elle – Adeline Fleury

Titre : Je, tu, elle
Auteur : Adeline Fleury
Éditeur : François Bourin
Nombre de pages : 272
Date de parution : 30 août 2018

Je, tu, elle, un « trio amoureux », trois parties d’un roman, trois regards sur un amour absolu, une liaison fatale.
Je, c’est cette femme qui souffre d’une rupture. Elle raconte à la première personne cet amour pour Lui ( Tu), celui qu’elle a dans la peau.
Elle s’échappe sur les plages de Normandie pour se laver de cet amour trop grand qui l’a détruite.
 » J’ai aimé, et j’ai souffert, j’ai aimé souffrir, j’ai souffert d’aimer. »
Avec un penchant masochiste, elle ressasse son passé, s’en prend à elle-même. Et, un peu aussi, à l’Autre, l’Actrice, celle qui sera « Elle« , la femme, la mère des enfants.

Lui, l’intermittent du spectacle, est un homme séducteur, tiraillé entre deux aspects de son être. Formaté par une éducation rigide, il est un homme passionné. Mais, cette fois, il craint la folie de son amante.

L’Actrice a ce regard externe.Elle voit en l’amante et son mari une gémellité. Elle pousse vers son mari vers elle mais n’est-ce-pas parce qu’elle est aussi sous le charme destructeur de cette amante vénéneuse?

Adeline Fleury met dans son récit toute sa féminité, sa vision de la passion. C’est un texte très fort qui bouscule, qui vous emporte dans la spirale de l’amour fou.
L’auteur soigne aussi sa construction. Le côté impersonnel du « Je, tu, elle » crée le mystère. Les différents points de vue enrichissent le récit de cette passion qui, sinon, aurait pu paraître insensée, abusive. J’aime particulièrement chez Adeline Fleury son art de la chute.
Un roman à fleur de peau, sensuel et précis.

Le chemisier – Bastien Vivès

Titre : Le chemisier
Auteur : Bastien Vivès
Éditeur : Casterman
Nombre de pages : 208
Date de parution : 12 septembre 2018

Bastien Vivès…Deux fois récompensé au Festival d’Angoulême, il me tardait de découvrir ce petit génie de la bande dessinée. Son talent, me semble-t-il, est de mettre en dessins à la fois rapides et travaillés dans le mouvement un monde moderne aux personnages féminins un peu désenchantés. L’auteur attire par la sensualité, voire provoque par sa limite avec la pornographie. Dans Le chemisier, Séverine m’a quelque peu désarçonnée par son comportement.

Étudiante en Lettres modernes assez banale, effacée, Séverine vit à Paris avec son petit ami plus attiré par les écrans et ses sorties entre copains que par sa vie de couple. Alors qu’elle faisait du baby-sitting, la petite fille qu’elle gardait est malade et salit son tee-shirt. Le père lui prête un chemisier en soie de sa femme. Ce vêtement va la transformer. 

D’une jeune fille éteinte, repliée sur elle-même…

Elle devient, avec le chemisier, une pin-up à la taille fine et à la poitrine opulente.

Quand elle le porte, elle sent le regard des hommes. Elle se sent en confiance, ose et réussit. Elle qui paraissait si effacée reçoit des déclarations d’amour, monte dans la voiture d’inconnus, fait l’amour avec le premier venu. 

Comme elle n’a aucune réponse du propriétaire du chemisier, elle le porte en permanence jusqu’à le salir, l’arracher.

J’avoue avoir eu beaucoup de mal à comprendre cette fille. Certes, de beaux vêtements, inhabituels peuvent vous faire sentir plus sensuelle, différente. Mais de là à bousculer tous les tabous. Enfin, inutile d’essayer de comprendre cette métamorphose si spectaculaire. L’essentiel est d’apprécier comment Bastien Vivès met Séverine en scène. Et là, c’est particulièrement remarquable. Ce petit air triste, mélancolique est particulièrement bien mis en dessins. Sans de longs discours, le désœuvrement de cette jeune fille est évident. Insatisfaite de sa vie de couple, le chemisier de soie lui ouvre des portes.

J’aime aussi le regard de l’artiste sur une société très actuelle, envahie par les écrans, soumise à la violence urbaine et au terrorisme. Une société qui déroute certains idéalistes. Et il faut parfois bouleverser les codes pour trouver le chemin du bonheur. 

Où vivre – Carole Zalberg

Titre : Où vivre
Auteur : Carole Zalberg
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 144
Date de parution : 3 octobre 2018

 

Quelque soit l’endroit où l’on vit, on reste profondément attaché à ses racines. Bien sûr, la distance géographique, l’environnement font percevoir les choses différemment, peut-être avec un semblant d’indifférence parfois. Mais, au fond de nous, les liens familiaux subsistent, les engagements des uns et des autres nous touchent. 

Ils ont tous « une seule et même vie, enracinée dans la perte et tendue vers l’embellie. »

Lors de l’accident à Tel Aviv de son cousin Noam, Marie, parisienne, née en France se souvient de sa famille éloignée . C’est par ce corps fracassé sur un lit d’hôpital que la mémoire de Marie se fixe sur l’histoire de la famille de sa tante partie en Israël après la seconde guerre mondiale. Elle se rappelle vaguement ce cousin un peu grassouillet, plus jeune fils de Lena, la sœur de sa mère. Donnant la parole à chaque membre de la famille, avançant dans le temps de 1949 à nos jours, l’auteur reconstitue l’histoire de la famille, l’histoire d’un peuple.

Nées dans les années 30 en Pologne, Lena et Anna ont migré en France avec leurs parents. A la fin de la guerre, Lena est partie en Israël. Elle faisait partie des premiers couples, bâtisseurs d’un nouveau monde. Aussitôt divorcée, elle tombe amoureuse de Joachim, un des leaders du kibboutz.

«  La question est d’être maître de son sort. Si je suis chez moi, si j’invente en cultivant, bâtissant, commerçant, le pays qui n’existait pas. Et ainsi devient mien, personne, jamais ne viendra un matin m’arrêter, personne ne nous emmènera, avec nos parents. »

Ils auront trois fils. Chacun nous parlera de son parcours par rapport au pays.  Elie, l’aîné peine à admettre le traitement réservé aux Arabes avec lesquels il jouait enfant. Dov est le plus attaché à sa terre. Noam est le plus sensible, peu enclin à accepter le service armé pendant trois ans. 

«  Rien de glorieux, selon moi, dans cette guerre interminable que nous menons pour pouvoir rester ici. »

Anna, cachée par des fermiers pendant la guerre, était trop jeune pour partir au kibboutz. Elle fera des études et s’installera ensuite avec son mari à Paris. Elle qui, au départ, enviait sa sœur, à son insu, verra ensuite l’admiration s’inverser.

Dans ce roman choral, l’auteur montre l’enthousiasme et l’espoir des habitants du kibboutz puis tout ce que cette implantation implique. Chaque personnalité exprime sa perception, ses choix. Le récit reprend les espoirs de la poignée de mains entre Rabin et Arafat puis le chaos suite l’assassinat de Yitzhak Rabin. 

Ce roman est sûrement le plus intime de l’auteur. Carole Zalberg est proche de Marie, la française qui cherche ses racines, tente de comprendre un pays difficile à appréhender. Dans cette fiction, sans aucun jugement, l’auteur évoque les étapes clé de la construction d’Israël, les espoirs, les rebondissements, les doutes. Et ce, toujours, dans une langue claire, mélodieuse et agréable à lire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles – Mick Kitson

Titre : Manuel de survie à l’usage des jeunes filles
Auteur :Mick Kitson
Littérature écossaise
Titre original : Sal
Traducteur : Céline Schwaller
Éditeur :  Métailié
Nombre de pages : 256
Date de parution : 30 août 2018

Sal, jeune fille de treize ans, restera longtemps dans ma mémoire. Bien trop jeune pour prendre en charge le bien-être de sa jeune sœur, pour sauver sa mère, pour se défendre contre la noirceur d’un homme sans scrupules ou la rudesse de la nature sauvage. Et pourtant, intelligente et pragmatique,  instruite par des vidéos YouTube, elle prend le destin de sa famille en main, oubliant son propre épanouissement.

Sal vit avec Claire, sa mère alcoolique, sa sœur Peppa âgée de dix ans et robert, le dernier copain de sa mère. claire a eu son premier enfant très tôt, le père de Sal est mort dans un accident de voiture. Elle a ensuite rencontré un jeune étudiant nigérien qui sera le père de Peppa. Puis elle s’est perdue dans l’alcool et la drogue, entraînée par Robert, un homme violent et malsain.
 » Boire vous fait accepter l’inacceptable »
Claire ne voit pas la souffrance de ses filles

Sal subit la violence de Robert, sans rien dire pour ne pas être séparée de sa sœur. Mais le jour où il menace de s’en prendre à Peppa, elle décide de le tuer et de fuir avec sa sœur dans la forêt de Galloway.
Ce qui ressemble à un jeu pour la drôle et pétillante Peppa, est pourtant une aventure dangereuse. Elles construisent une hutte dans les bois et tentent de survivre en appliquant les conseils du guide de survie des forces spéciales et des vidéos YouTube mémorisées avant le départ.
 » Je panique seulement quand je n’arrive pas à me rappeler des choses que j’ai besoin de savoir… »

Heureusement, les filles font une belle rencontre. Si Ingrid, femme médecin allemande ressemble plutôt à une sorcière aux foulards de soie colorée, elle est riche d’une vie mouvementée qui l’ a aussi propulsée vers le recueillement de la nature. Pour Sal, Ingrid est peut-être la première personne qui l’écoute et l’aime tout simplement. De quoi faire le chemin vers la rédemption et accepter de vivre enfin comme une adolescente de treize ans?

C’est une premier roman tendre et touchant dans un style simple et fluide puisque c’est Sal qui raconte son histoire. Cette innocence vaut parfois quelques répétitions mais l’ensemble est particulièrement équilibré avec la richesse de la nature, l’histoire personnelle d’Ingrid, le sérieux de Sal et le naturel joyeux et bavard de Peppa. Une très belle histoire malgré la noirceur de la situation de départ.

 

Le calame noir – Yasmine Ghata

Titre : Le calame noir
Auteur : Yasmine Ghata
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 186
Date de parution : 16 août 2018

 

 

 

Lors de sa visite au Royal Academy de Londres pour une exposition sur l’art turc, Suzanne perçoit la voix d’une femme devant une peinture de Siyah Qalam, appelé Le calame noir.
C’est la voix de la fille du peintre et seule une autre fille sans père pouvait la percevoir.

«  L’enfance chevillée au corps, elles cherchent toute leur vie l’impossible présence, cet habitant impalpable à l’écart des terres, sans domicile ni adresse.« 

Aygül, la fille de ce peintre nomade, descendant d’une tribu ouïghour, raconte la vie de son père au XVe siècle. Malgré son attachement au nomadisme, Siyah Qalam travaille au palais de Uzun Hasan à Tabriz, sur la route de la soie.
Sous la protection de Ya’qub ( 1478-1492) , le peintre peut exprimer son art non conventionnel et sortir du palais chaque printemps pour vivre dans une tribu nomade et ramener des peintures de scènes locales tant appréciées du souverain.

Pendant ce temps, sa fille reste au palais.  Mais lors de ses treize ans, elle demande à son père de l’emmener avec lui. Là, elle découvre une autre vie, une solidarité, des spectacles grandioses et mystérieux. Elle quitte à regret ces citoyens du désert. Son père emmène une peinture mystérieuse, le parchemin du Bien et du Mal qui vire au noir en cas de malheur. Et elle ne tardera pas à s’assombrir. Sur le chemin du retour et à l’arrivée au palais, de grands drames se nouent.
Le fils de Ya’qub, âgé de neuf ans succède à son père. L’enfant aime les histoires que racontent le calame noir. Mais, forcé à la guerre, sa courte vie n’est qu’un bref répit pour le peintre. Siyah Qalam sera ensuite renié par Rustan Mirza, le successeur adepte de débauche et d’orgies. Le calame noir, adepte du manichéisme, est un peintre qui cherche l’expression plus que la perfection. Il ne peut répondre aux commandes officielles du nouveau souverain.

 » Seuls les morts peuvent nous aider à faire notre deuil de cette part foudroyée,  déchirée en lambeaux que nous portons en nous.« 

Yasmine Ghata aime mettre en scène des personnages qui deviennent le réceptacle de voix anciennes. Par l’intermédiaire de la fille du calame noir qui parle de son père au travers de Suzanne, cette dernière donne une image à son propre père disparu alors qu’elle avait six ans. elle donne ainsi vie à son existence.

«  Un père vous ouvre le monde, construit votre être loin des peurs archaïques et vous donne de l’amour pour toute une vie.« 

En plus d’être un hommage au père, ce récit est d’une grande richesse sur l’histoire de l’Asie centrale au XVe siècle. Une histoire vue par l’intermédiaire de l’Art mais aussi un regard important sur la vie des tribus nomades et l’esprit guerrier des souverains turcs. Une lecture à la fois belle et enrichissante.

 

 

Oublier mon père – Manu Causse

Titre : Oublier mon père
Auteur : Manu Causse
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 304
Date de parution : 23 août 2018

Alex est en Suède, là où son père rêvait de participer à la plus célèbre course de ski de fond du monde, la Vasaloppet. Il passe son temps à trier trente-trois ans de clichés dans l’atelier de son père, photographe amateur. Quelques unes le replongent dans sa jeunesse.

Alex était un petit garçon fragile ce qui indignait sa mère. Elle ne supportait pas de l’entendre « chialotter », le remuait à coup de gifle et ne croyait nullement à ses maux permanents. Elle redoutait qu’il devienne « une tapette » comme son père. 

A huit ans, certains mots entendus par erreur marquent l’esprit de manière indélébile. Alex finit par avoir honte de la gentillesse de son père. Lorsque ce dernier part pour la Suède, il souhaite même ne jamais le revoir. Et un accident tragique exauce ses prières.

Élevé par sa mère, de plus en plus exigeante et colérique, Alex souffre de boulimie. Vomissements, syncopes, migraines, tremblements lui gâchent sa vie d’adolescent rejeté par toute son école. Plus tard, on met enfin un nom sur son mal : migraines ophtalmiques.

Mais cette peur de la lumière n’est-elle pas simplement la peur de la vérité?

«  trente ans à me faire vomir, à vouloir disparaître et à subir la vie que m’imposait les autres. »

Car après le joug de sa mère, Alex, toujours très soumis, vit des mariages compliqués. Seule Anne lui a appris à parler de lui. Avec elle, il a vécu un semblant de bonheur. Jusqu’à ce qu’il gâche tout, emprisonné dans sa maladie.

Ce roman, fort bien écrit se lit aisément avec un soupçon de suspense. Comment et pourquoi Alex a-t-il trouvé la force d’aller en Suède? Osera-t-il enfin voir ce père qu’il a renié suite aux mensonges abominables de sa mère? Pourra-t-il un jour être comblé et ne plus avoir peur de se sentir bien?

Même si parfois, je regrettais de suivre encore et toujours la descente aux enfers d’Alex qui s’efforce de ne jamais croire en lui, de se laisser manipuler par les autres, j’ai aimé cette façon de traiter un sujet délicat, les souffrances psycho-somatiques d’un enfant devenu adulte détruit par la folie de sa mère.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu – Zora Neale Hurston

Titre : Mais leurs yeux dardaient sur Dieu
Auteur : Zora Neal Hurston
Littérature américaine
Titre original : Their eyes were watching God
Traducteur : Sika Fakambi
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 320
Date de parution : 13 septembre 2018

 

 

Tout le village est là pour se moquer de Janie vêtue de sa vieille salopette quand elle revient des années plus tard, seule, sans son jeune amant. Pheoby, sa meilleure amie est envoyée en messagère pour recueillir son histoire.

Janie a été élevée par sa grand-mère, ancienne esclave, dans une maison de Blancs. Elle n’a jamais connu son père et sa mère a disparu. Grand-Ma, pour lui épargner les souffrances de sa condition, avait ratatiné son horizon en la mariant à Logan, un petit propriétaire terrien. Mais elle ne pouvait aimer cet homme. A seize ans, elle veut briller de sa propre lumière, rêver du grand amour en regardant les bourgeons et les fleurs.

«  Le mariage ne faisait pas l’amour…Ainsi mourut le premier rêve de Janie. »

Mais elle ne baisse pas les bras et suit Joe Starcks, un beau parleur qui lui conte fleurette. Il l’emmène à Eatonville, la ville des gens de couleur. Joe est ambitieux et débrouillard. Très vite, il s’impose maire de la ville, crée une Poste, un magasin et règne avec Janie sur son empire. La belle et jeune Janie devient la femme la plus convoitée du village.

« Pouvait pas être plus belle à voir et plus majestale que si elle soye reine d’Angleterre »

Pourtant, Janie se sent enfermée dans cette prison dorée. Son seul amusement est d’écouter les parleries des gens du village sur la véranda, de ceux qui pensent parfois être les esclaves de Joe.

« Y voulait juste que je reste m’asseoir là avec mes mains croisées. »

Joe devient vite jaloux, dévalorise sa femme et devient violent.

A sa mort, Janie a presque quatante ans. Et elle se laisse finalement séduire par Tea Cake, jeune homme de vingt-cinq ans.

«  Il ressemblait aux pensées d’amour des femmes. »

Malgré les ragots et la mise en garde de son amie, elle quitte tout pour suivre son jeune amant dans les Everglades.

 « Fut un temps moi j’ai jamais compté d’arriver à rien, Tea Cake, sauf à étre morte de toujours rester tranquille à ma place et me forcer de rire. Mais toi t’es venu et t’as fait quèque chose de moi. Alors moi chuis bien heureuse de n’importe quelle chose qu’on traverse ensemble. »

L’auteur donne la parole à ses personnages dans leur langage commun ( je n’ose imaginer la complexité du travail de la traductrice). Ce style est particulièrement déstabilisant. Il faut une à deux pages d’adaptation à chaque reprise de lecture. Mais une fois le rythme pris, l’histoire prend le pas sur le langage. Elle en est même subblimée en lui donnant un accent d’authenticité.

Ne vous arrêtez pas à cette originalité car l’histoire de Janie est palpitante. Du romanesque, bien sûr, mais aussi un regard sur le racisme. Celui à l’égard des gens de couleur, bien évidemment de la part des Blancs mais aussi parfois de certains Noirs.

Et surtout une belle héroïne qui ne perd pas de vue cette lueur, cette pierre précieuse qu’il y a en elle et qui souhaite par dessus tout vivre SA vie.