Il pleuvait des oiseaux – Jocelyne Saucier

saucierTitre : Il pleuvait des oiseaux
Littérature québecoise

Auteur : Jocelyne Saucier
Éditeur: Folio
Nombre de pages : 220
Date de parution : Folio 8 janvier 2015, Denoël août 2013
Photographe professionnelle, elle cherche depuis des années des survivants aux Grands Feux du début du XXe siècle dans le nord de l’Ontario.
C’est une vieille dame de 102 ans, aux yeux pétillants d’une lumière rose sur un banc de High Park qui met la photographe sur les traces de Edward Boychuck, un des derniers survivants.
«  Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds. »
Dans ses recherches, la photographe atterrit dans un coin de forêt où vivent Tom et Charlie qui ont respectivement 86 et 89 ans. Ted ( ou Edward), le troisième habitant du lieu vient de mourir.
 » Boychuck avait perdu toute sa famille dans le Grand Feu de 1916, un drame qu’il a porté en lui partout où il a tenté de refaire sa vie. »
Un petit coin de paradis, au cœur de la forêt où ces vieillards fuyant soit la maladie, soit la maison de retraite retrouvent la liberté avec leur chien, leurs jeunes amis, Steve et Bruno qui profitent de ce lieu désert pour cultiver de la marijuana.
Tom et Charlie profitent des dernières années car ils savent que la mort n’est pas loin. Ils ne se laisseront pas affaiblir. La boîte de strychnine est à portée de main si les choses tournent mal.
La photographe arrive trop tard pour fixer sur pellicule le regard vide de celui qui a erré longtemps sur les lieux où le Grand Feu de Matheson a fait des centaines de morts.
Mais c’est avec l’aide de Gertrude, la vieille tante de 82 ans de Bruno, échappée de l’asile où elle était enfermée depuis l’âge de 16 ans qu’elle perce le mystère des peintures de Boychuck. Cet homme ne pouvait trouver sa rédemption que dans l’art.
Car Marie-Desneige, nouveau nom pour cette seconde vie de Gertrude, voit des choses que personne ne voit. Avec Tom, Charlie et la photographe qui devient son amie, elle s’ouvre enfin à la vie. Cette vieille dame «  avec ses cheveux mousseux et ses mains comme de la dentelle » a la fragilité d’un oisillon et communique la joie de vivre autour d’elle.
 » Elle avait vu son premier voilier d’outardes, ses premières pistes de lièvre dans la neige » et elle vit son premier amour avec Charlie.
 » Ces deux-là s’aimaient comme on s’aime à vingt ans. »
Quoi de plus touchant que ces vieilles personnes qui découvrent la vie, le bonheur, l’amour. Marie-Desneige a ce pouvoir magique de séduire par sa simplicité, sa candeur. Elle illumine un roman qui était déjà touchant avec les drames individuels autour des Grands Feux.
L’auteur donne envie de continuer et de découvrir l’exposition de la photographe qui unira les tableaux de Boychuck et ses photographies.  » Tableaux et photos qui s’interpellent. »
Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée ( et attendue pour publier sa chronique) pour cette lecture poétique, touchante qui laisse croire au bonheur quelque soit l’âge et les misères vécues.

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Les faibles et les forts – Judith Perrignon

perrignonTitre : Les faibles et les forts
Auteur : Judith Perrignon
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 160
Date de parution : 21 août 2013, Livre de Poche en août 2014

Voici pour moi une première lecture (coup de cœur) de Judith Perrignon et je n’en resterai sûrement pas là. Dés les premières lignes, j’ai ressenti une force d’écriture d’une grande cohérence avec le thème abordé, la ségrégation.
Judith Perrignon s’inspire d’un fait divers : la noyade de six adolescents dans la Red River en août 2010, pour faire comprendre la responsabilité commune de ce drame.  » Aucun ne savait nager »
La Rivière rouge, en Louisiane, c’est là que s’apprêtent à aller pique-niquer la famille de Mary Lee, une grand-mère de soixante-quatorze ans et la famille voisine, les King. Le départ est toutefois retardé par une descente de police. Marcus, le plus âgé des petits-enfants est soupçonné de trafic de drogue. La peur revient en force saisir chaque membre de la famille qui s’exprime en ce roman choral.
Dana, mère de cinq enfants de trois pères différents ploie sous ses espoirs envolés. Elle préférerait que Marcus s’engage dans l’armée. Wes est plus malicieux. Déborah découvre son corps et les plaisirs avec son jeune voisin. Jonah voue une admiration sans bornes pour Marcus. Et la petite Vickie n’a que trois ans.
Mary Lee reste toutefois le fil conducteur de cette histoire. Petite fille d’esclave, elle porte en elle toute l’histoire du peuple noir. Elle garde cette fierté, cette droiture ancestrale et n’accepte pas que la jeune génération sombre dans la délinquance.
 » Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous. »
C’est son histoire et celle de son frère Howard qui expliquent pourquoi 60% des Noirs ne savent pas nager, et même pourquoi ils sont persuadés que leur corps n’est pas fait pour l’eau.  » La peur est inscrite en eux. » Et elle se transmet de génération en génération.

Ce roman est d’une grande force encore accentuée par le témoignage du sauveteur, Peter lors d’une émission de radio suite à la noyade des adolescents. Outré par les clichés assénés par certains présentateurs et auditeurs, cet hispano-américain hurle sa rage.

 » Je vais vous raconter à quoi ça ressemble six gamins noirs au fond de la rivière, je vais leur dire aux salopards qui demandent combien ça pèse dans l’eau un Noir, qu’ils étaient légers quand on les a ramassés au fond, c’était des enfants des mômes. »

Judith Perrignon passe du roman choral à la narration classique puis au récit d’une émission radio avec ce témoignage puissant, faisant ainsi un récit complet et poignant.

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Danse noire – Nancy Huston

hustonTitre : Danse noire
Auteur : Nancy Huston
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 368
Date de parution : août 2013

Auteur :
Née à Calgary au Canada, Nancy Huston, qui vit aujourd’hui à Paris, est l’auteur de nombreux romans et essais publiés chez Actes Sud et chez Leméac, parmi lesquels Instruments des ténèbres (1996 ; prix Goncourt des lycéens et prix du Livre Inter), L’Empreinte de l’ange (1998 ; grand prix des Lectrices de Elle), Lignes de faille (2006 ; prix Femina), Infrarouge (2010), Reflets dans un œil d’homme (2012) et Danse noire (2013).

Présentation de l’éditeur :
Sur un lit d’hôpital, Milo s’éteint lentement. À son chevet, le réalisateur new-yorkais Paul Schwarz rêve d’un ultime projet commun : un film qu’ils écriraient ensemble à partir de l’incroyable parcours de Milo. Dans un grand mouvement musical pour chanter ses origines d’abord effacées puis peu à peu recomposées, ce film suivrait trois lignes de vie qui, traversant guerres et exils, invasions et résistances, nous plongeraient dans la tension insoluble entre le Vieux et le Nouveau Monde, le besoin de transmission et le rêve de recommencement.
Du début du xxe siècle à nos jours, de l’Irlande au Canada, de la chambre sordide d’une prostituée indienne aux rythmes lancinants de la capoeira brésilienne, d’un hôpital catholique québecois aux soirées prestigieuses de New York, cette histoire d’amour et de renoncement est habitée d’un bout à l’autre par le bruissement des langues et l’engagement des coeurs.
Film ou roman, roman d’un film, Danse noire est l’oeuvre totale, libre et accomplie d’une romancière au sommet de son art.

Mon avis :
Paul Schwarz, réalisateur américain est au chevet de son scénariste et amant, Milo Noirac. Ils composent leur dernier scénario en tressant les vies de trois générations des Noirac/Kerrigan.
Milo a contracté le sida à Rio dans les années 80, c’est l’ultime épreuve d’une vie mouvementée passée de foyers d’accueil en pension, où il connaît coups, enfermement dans un placard et viols.
Sa mère, Awinata, une prostituée indienne, l’a abandonné à sa naissance. Son père, Declan Noirac est un ivrogne né au Canada d’un père irlandais et d’une mère prolifique, canadienne française. Awinata s’étiole aux rythmes des passes incessantes, des grossesses non désirées, des défonces à l’héroïne.
Neil Kerrigan, le grand-père de Milo fut sûrement son seul repère lui prodiguant morale, culture et tendresse.
 » Le pire crime n’est pas de voler, Milo. Si ça l’était, tous nos chefs politiques seraient derrière les barreaux. Le pire crime c’est la trahison, car c’est un crime contre sa propre âme. »
Fils de juge, membre du Sinn Féin, Neil a participé à la rébellion de Pâques à Dublin en 1916 avec son cousin Thom mort pendant les combats. Après avoir dénoncé un leader du groupe de rebelles, Neil est exclu du barreau et du Sinn Féin. Il s’exile au Canada où il rêvera toujours de devenir un écrivain comme ses amis Yeats et Joyce.
 » Ma mère m’a gavé de la bouillie bien-pensante des prêtres, mes profs y ont ajouté l’eau-de-vie du folklore irlandais; j’ai englouti de mon propre gré Shakespeare, Milton et Browning, et là je me sens mûr, plus que mûr. »
Les trois vies composent la personnalité de Milo. Il intègre la culture de Neil, sa douleur de l’exil mais aussi les légendes indiennes, les excès de sa mère et bien évidemment les cicatrices de son propre parcours chaotique.

Nancy Huston fait participer le lecteur à l’avancée du scénario en glissant les remarques de Paul Schwartz sur sa vision des plans. La trame est rythmée par le tempo de la capoeira.
 » Faut raconter comment les esclaves noirs du Brésil ont réveillé les musiques de tout le continent africain et les ont mélangées avec les rythmes amérindiens. Pour eux, bouger comme ça, c’était une arme. Pour eux, c’était un langage. »
Le mélange des vies se fait aussi avec le mélange des langues, passant du français, à l’anglais parfois traduit en patois canadien. Toutes les traductions se lisent alors en bas de page.
La richesse du récit se fait surtout grâce aux thèmes récurrents de l’auteure : le mélange des cultures et l’exil.
 » Ce qu’il y a avec l’exil…c’est qu’il vous ramène de force à l’enfance. »
Les volontés d’indépendance contre l’emprise britannique relie ici à des décennies d’intervalle l’ Irlande et le Canada.
 » Nous autres, on a volé cette terre avant vous autres! Voilà, résumé en une phrase, le message du mouvement nationaliste des Canadiens français. Pareil en Irlande, pour peu qu’on remonte assez loin.« 

Danse noire est le symbole de la capoeira en miroir avec cette dernière danse de Milo. Cet homme, riche de sa lignée et de son expérience, allie l’histoire et les légendes des peuples, la sensualité, la force de l’ancien boxeur et du jeune délinquant.
Ce roman peut sembler difficile par l’enchevêtrement des histoires et surtout les mélanges de langues qui obligent à se référer en bas de page,mais c’est un récit d’une grande richesse rythmé par les « montagnes russes des âmes » des personnages et par les vibrations des langages.

contre-courant New Pal 2014

 

Chambre 2 – Julie Bonnie

bonnieTitre : Chambre 2
Auteur : Julie Bonnie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 192
Date de parution : août 2013

Auteur :
Julie Bonnie, née le 3 mars 1972 à Tours, est une chanteuse, violoniste, guitariste et auteure française.
Chambre 2 est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Une maternité. Chaque porte ouvre sur l’expérience singulière d’une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.
Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d’autres encore, compagnons d’une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.
Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l’hôpital.
Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu’on lui impose.
Julie Bonnie a reçu pour Chambre 2 le prix du Roman Fnac 2013

 

Mon avis :
Béatrice est auxiliaire de puériculture, un métier fatiguant où il faut savoir s’intégrer auprès des collègues et des médecins, s’occuper de ces femmes affaiblies physiquement et moralement par un accouchement.

 » L’hôpital est un lieu de grande, grande solitude. »

Mais, c’est un second métier qu’elle a choisi après le départ du père de ses enfants, Gabor. Gabor, ce violoniste de Potsdam, qui lui a fait aimer la vie et son corps. Pendant des années, elle l’a suivi dans son camion, elle a dansé nue sur son spectacle avec Paolo le batteur et Pierre et Pierre deux danseurs jumeaux et homosexuels.
La maternité et les accouchements traumatisants, elle connaît. Elle a eu trois enfants. Pour le premier, elle a accouché seule avec une gitane inconsciente dans la caravane, le second est mort né mais elle a maîtrisé seule son dernier accouchement dans une maternité.
Béatrice est une femme qui aime le corps, qui a besoin de sentir la douceur des autres sur sa peau, une mère sensuelle et aimante.

 » Ce sont les enfants vivants qui m’ont donné envie de vivre.
Comment aurais-je pu abandonner ces petits pieds, qui faisaient la nuit le trajet de leur couchette à la mienne, l’un derrière l’autre, en T-shirt trop grand? Ce petit tip-tap qui allait me donner du bonheur pur, ces petits corps chauds, tout doux, qui venaient se blottir chacun d’un côté de leur maman. Mon corps ne connaît personne aussi bien. Mon corps et leurs corps sont pareils. J’ai tellement été heureuse avec ces deux petits dans mes bras, les mollets potelés, les boucles de cheveux, les odeurs de transpiration un peu aigres qui me donnaient des montées de lait. Ils ont tété aussi longtemps qu’ils l’ont voulu, très tard. Personne ne pouvait m’enlever ça. J’étais, à ce moment parfait, la personne la plus importante du monde
. »

Et malgré cette tendresse, plus tard, Béatrice se retrouvera seule à soigner le corps et les âmes des accouchées, à câliner les bébés des autres.
 » C’est moi qui ai posé le bébé sur elle. Et elle rit et elle pleure. Je la vois tomber amoureuse…J’assiste à la naissance d’une mère. C’est presque plus émouvant que la naissance d’un enfant. »
Béatrice vit mal l’abandon de Gabor, de ses enfants. Elle regrette cette vie où elle exposait son corps jusqu’à la transparence. Même si elle aime profondément cette acte de donner la vie, elle sait que cela se traduit aussi par la douleur, le traumatisme du corps et que parfois c’est aussi donner la mort et briser l’âme d’une mère.
Béatrice oscille entre tendresse et fureur et mon impression de lecture suit un peu le mouvement.
Le style est parfois assez journalistique puis prend de belles envolées. Les moments de tendresse, de joie cohabitent avec les cicatrices, les blessures, les craintes des mères. L’auteur campe de beaux personnages avec les Pierre par exemple puis décrit des mères ou des soignants odieux.
Tout comme Béatrice, je me retrouve finalement écartelée entre le beau et le sordide avec tout de même une belle compassion pour Béatrice.

J’ai lu ce livre avec Lydie et ses livres. Retrouvez son avis ici.

contre-courant nouveaux auteurs New Pal 2014

 

Il faut beaucoup aimer les hommes – Marie Darrieussecq

darrieusecqTitre : Il faut beaucoup aimer les hommes
Auteur : Marie Darrieussecq
Éditeur : P.O.L.
Nombre de pages : 312
Date de parution : septembre 2013

Auteur :
Marie Darrieussecq est née le 3 janvier 1969 au Pays Basque. Elle est écrivain et psychanalyste. Elle vit plutôt à Paris.

Présentation de l’éditeur :
Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. Il se trouve que l’homme est noir. « C’est quoi, un Noir ? Et d’abord, c’est de quelle couleur ? » La question que pose Jean Genet dans Les Nègres, cette femme va y être confrontée comme par surprise. Et c’est quoi, l’Afrique ? Elle essaie de se renseigner. Elle lit, elle pose des questions. C’est la Solange du précédent roman de Marie Darrieussecq, Clèves, elle a fait du chemin depuis son village natal, dans sa « tribu » à elle, où tout le monde était blanc.
L’homme qu’elle aime est habité par une grande idée : il veut tourner un film…

Mon avis :
Dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Marie Darrieussecq traite avec grâce et ferveur de la passion amoureuse. Solange, une actrice française travaillant à Hollywood rencontre Kouhouesso Nwokam lors d’une soirée chez George (Clooney évidemment).
Parce qu’il est différent ( ou trop semblable à de nombreux hommes), lorsqu’il disparaît après une nuit d’amour, elle attend fébrilement son appel, son message, son retour.
 » ce que j’éprouve j’y tiens si fort que je peux bien attendre, je peux bien attendre un peu. Même l’attente c’est bon. Et puis il n’est pas comme les autres, comme d’aitres auxquels tu penses, on n’est pas dans la répétition. »
 » Et les heures jusqu’au matin, crucifiantes, furent comme un condensé de ce qu’elle vivait avec lui, à attendre encore un autre jour, à attendre insoutenablement. »
Mais sur cette passion amoureuse se greffe une particularité qui semble une difficulté pour Solange. Kouhouesso est noir, né au Cameroun. Son physique d’homme fort avec des dreadlocks et un long manteau, son passé d’enfant démon, son caractère différent, son attachement à l’Afrique en font un être à la fois remarquable, passionné mais parfois incompréhensible et fuyant.
Acteur de second rôle, il rêve d’adapter au cinéma une œuvre de Conrad, Cœur des Ténèbres. Pendant une année, il sera entièrement occupé par le casting, la recherche de producteurs, de lieux de tournage puis par la réalisation difficile dans ce milieu hostile africain.
Le thème principal de la passion amoureuse se retrouve ainsi associé aux problématiques des unions mixtes, de la situation en Afrique et du monde si léger du cinéma hollywoodien.
Toutefois, si je comprends la difficulté d’unir deux cultures très différentes, l’attitude de Solange dans le fait d’aimer un homme noir paraît souvent étrange.
 » ce que tu réclames, c’est un certificat. Un certificat de non-racisme. Aussi bien tu ne couches avec moi que pour l’obtenir. »
Mais j’ai toujours beaucoup de difficulté à appréhender le monde du cinéma hollywoodien. Cette légèreté, cette façon de vivre dans le luxe et le plaisir, ces jalousies d’acteur paraissent encore plus agaçantes face à la misère de la vie africaine.
Le tournage du film en pleine jungle africaine est d’une sauvage beauté, d’un extrémisme qui aide à comprendre la vraie nature de Kouhouesso.
Ce roman avait tout pour me plaire avec un contexte intéressant sur l’Afrique ( beaucoup moins sur le monde du cinéma), le thème de la passion amoureuse et un style travaillé qui mêle narration et analyse. Mais l’alchimie ne s’est pas faite parce que je n’ai pas réussi à comprendre et à m’intéresser au personnage de Solange.
Est-ce sa légèreté d’actrice, le manque d’information sur son passé, sa réticence à assumer cette passion à cause de la différence de couleur de peau? Peut-être aurais-je dû lire Clèves avant?

Je pense qu’il m’a manqué une compréhension plus poussée des deux protagonistes pour vraiment apprécier ce roman.

J’ai lu ce livre en tant que juré du prixocéans.

Cette article clôt les lectures de la sélection 2014. Le lauréat sera connu et récompensé le 10 juin prochain.

bac2014  RL2013

 

L’invention de nos vies – Karine Tuil

tuilTitre : L’invention de nos vies
Auteur : Karine Tuil
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 504
Date de parution : août 2013

Auteur:
Karine Tuil, née le 3 mai 1972 à Paris, est un écrivain français.Après des études de droit et un diplôme de l’Université Paris II, Karine Tuil est l’auteur de neuf romans, d’une pièce de théâtre et de plusieurs scénarios.(source Wikipédia)

Présentation de l’éditeur :
Sam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »… Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c’était à refaire ?
À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c’est la déflagration…
« Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu’illustre ce roman d’une puissance et d’une habileté hors du commun, où la petite histoire d’un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

Mon avis :
Le roman de Karine Tuil fut une très belle expérience de lecture.
Sur les soixante premières pages, j’ai senti l’agacement face à ce style syncopé, brutal qui utilise les associations de synonymes séparés par des slashs, abuse des parenthèses, qui se veut exhaustif en ajoutant des notes en bas de page pour identifier le moindre personnage rencontré, qui hurle en majuscules, précise en italiques.
Ensuite avec les 200 pages suivantes, je cerne les personnages et la problématique. Samir Tahar, né musulman d’un mariage arrangé, veut absolument réussir. Il devient avocat, est confronté à la discrimination à l’embauche et accepte une méprise d’un célèbre avocat parisien juif qui lui fait confiance. Il devient Sam ou plus exactement Samuel. S’en suivent le succès, l’installation aux États-Unis, le mariage avec Ruth Berg, la fille d’un richissime juif new-yorkais.
Face à lui, son ami Samuel Baron, vrai juif qui a pourtant renié cette appartenance suite à l’excès de son père adoptif,est éducateur social en banlieue. Il vit avec la belle et sensuelle Nina, un peu contrainte et forcée par la tentative de suicide de Samuel pour la garder suite à l’amour passionnel né entre Samir et Nina pendant qu’il était à Jérusalem pour l’enterrement de son père.
L’un vit dans le mensonge mais a le pouvoir et l’argent. L’autre n’a qu’une richesse, la beauté de Nina et il va pourtant dangereusement la pousser à revoir cet ancien ami pour vérifier qu’elle ne l’aime plus.
Et à ce moment, je me demande comment l’auteur va faire pour tenir encore 300 pages avec cette intrigue.
C’était sans compter sur le talent de Karine Tuil à jouer avec ses personnages, à disséquer les différents rapports de force entre les intervenants, à créer des histoires connexes. Elle attise ainsi le suspense mais aussi et surtout suscite la réflexion sur des sujets actuels, variés et souvent sulfureux.
Voilà comment l’auteur nous tient en haleine pendant encore trois cent pages. En traitant les sujets de la détermination à la naissance, la discrimination sociale, la vie des banlieues, l’endoctrinement, le terrorisme, les difficultés de la création littéraire, le puritanisme américain, le rôle des femmes, et j’en oublie sûrement.
Mais ne croyez pas que c’est un roman fourre-tout car tout cela est parfaitement intégré dans l’intrigue.
Et, je dois dire que Karine Tuil a su me surprendre jusqu’au dénouement avec une fin inattendue, cohérente et rédemptrice.
Un roman à ne pas manquer.

J’ai lu ce roman en tant que juré du prixocéans.

 

RL2013

Le bataillon créole – Raphaël Confiant

confiantTitre : Le bataillon créole ( Guerre de 1914-1918)
Auteur : Raphaël Confiant
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 320
Date de parution : 26 septembre 2013

Auteur :
Né en 1951 à la Martinique, auteur de nombreux romans, essais ou poèmes, Raphaël Confiant est l’un des chefs de file du mouvement littéraire de la créolité.

Présentation de l’éditeur :
Parle-moi de « Là-bas » ! Parle-moi surtout-surtout de La Marne, grand vent qui voyage sans répit de par le monde ! On dit que Théodore est mort dans une tranchée. Je ne comprends pas. Pourquoi l’armée de « Là-bas » se cachait-elle dans des trous au lieu de monter au front ? Pourquoi y attendait-elle que le Teuton fonde sur elle ?
Man Hortense a perdu son fils Théodore, coupeur de canne émérite, à la bataille de la Marne, pendant la guerre de 14-18. Mais elle ne comprend pas ce qui s’est réellement passé sur ce front si loin de la Martinique… Théodore faisait partie du « bataillon créole » dans lequel des milliers de jeunes soldats s’enrôlèrent pour aller combattre dans la Somme, la Marne, à Verdun et sur le front d’Orient, dans la presqu’île de Galipoli et aux Dardanelles.
C’est du point de vue martiniquais, celui des parents des soldats, que Raphaël Confiant a choisi de nous faire vivre cette guerre. Il y a donc Man Hortense ; mais aussi Lucianise, qui tente d’imaginer son frère jumeau Lucien à Verdun ; Euphrasie, la couturière, qui attend les lettres de son mari, Rémilien, prisonnier dans un camp allemand. Et à leurs côtés, ceux qui sont revenus du front : rescapés, mutilés et gueules cassées créoles…
Éloge de la mémoire brisée et sans cesse recousue, Le bataillon créole donne la parole à ces hommes et ces femmes qui, à mille lieues des véritables enjeux de la Grande Guerre, y ont vu un moyen d’affirmer leur attachement indéfectible à ce qu’ils nommaient la « mère-patrie ».

Mon avis :
Nous sommes à Grand-Anse au début de la première guerre mondiale. Tous, à part peut-être Le bougre fou, vénèrent la mère patrie, le Là-bas qui a mis fin à l’esclavage des grands-parents. Aussi, lorsque les jeunes sont appelés à la guerre, c’est avec fierté qu’eux mêmes et leur famille acceptent cet « impôt du sang« . Plus tard, quelques uns s’étonneront que les fils du maire, de l’ancien instituteur ou des riches commerçants en furent exempts, mais beaucoup sont prêts, un peu naïvement à envoyer leurs enfants.
Raphaël Confiant nous fait ainsi suivre les actes de bravoure de ces enfants du pays partis en France et les attentes des mères, sœurs ou épouses à Grand-Anse.
Théodore, Lucien, Rémilien, Ferjule et Ti Mano vont trouver en France le froid, les maladies, le racisme. Ils vont croiser des blancs qui, souvent, ne savent ni lire ni parler français. Certains mourront à Verdun, dans la bataille de la Marne, seront gravement blessés dans les Dardanelles ou faits prisonniers, d’autres auront la chance de rentrer presque indemnes.
Au pays, les mères, sœurs, femmes racontent l’attente, la vie au quotidien. C’est l’occasion de rappeler l’éruption de la montagne pelée au début du siècle, les différences entre Blancs, mulâtres, noirs et indiens-koulis, la contribution de l’île à l’effort de guerre qui  provoque le rationnement pour les plus pauvres, la condition des femmes, les croyances du pays.
L’auteur choisit un récit non linéaire mais circulaire ( les différentes parties sont appelées Cercle) ce qui ne rend pas la lecture très fluide mais, par contre, montre bien que toute la problématique tourne autour de cette vénération pour la mère patrie un peu floue qui ne leur est pas vraiment rendue.

 » De ce jour, un sentiment diffus qui avait commencé à germer au cœur des plus farouches partisans de la mère patrie ( car une poignée s’en foutait pas mal) finit par se répandre à travers la commune de Grand-Anse et ses campagnes. Le sentiment que ce Là-bas pour lequel on avait offert les jeunes hommes les plus vaillants, ce Là-bas pour lequel on était déterminé à payer l’impôt du sang quitte à pleurer le restant de sa vie un fils ou un mari, ce Là-bas pour lequel on acceptait de se serrer la ceinture plus que de raison, eh bien qu’il n’en avait que cure! »

Ce roman est l’occasion d’aborder le rôle des bataillons créoles dans la première guerre mondiale, un aspect peu souvent évoqué. Et ceci avec la belleté du parler créole.

J’ai lu ce roman en tant que juré du prixocéans

RL2013