Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Titre : Un jour ce sera vide
Auteur : Hugo Lindenberg
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Le premier roman d’Hugo Lindenberg est un récit sur l’enfance, un temps où l’on se plonge dans l’attrait du réel occultant les peurs et les drames du monde des adultes. Le narrateur, un jeune garçon de dix ans, passe ses vacances chez sa grand-mère en Normandie. Quand il va jouer sur la plage, il oublie sa solitude en observant les familles « normales ». Lui s’ennuie avec cette grand-mère qu’il adore mais qui lui fait honte avec ses robes démodées et son parler yiddish.

Mais un jour, autour du cadavre d’une méduse, il rencontre Baptiste. Il devient l’ami de ce garçon auquel il voudrait ressembler, un enfant bien dans sa peau, naturel, choyé par une famille aimante. Faire partie de la famille de Baptiste est un rêve auquel il goûte. L’enfant est en extase devant la mère de Baptiste, une femme belle, douce et accueillante. Quel contraste avec son quotidien peuplé des fantômes de sa grand-mère et de la folie de sa tante.

Hugo Lindenberg, en se plaçant dans le monde de l’enfance, tient à distance les drames familiaux que l’on devine pourtant. Mais les ombres planent sur ce récit. Le sable de la plage, terrain de jeu de l’enfance, peut aussi se transformer en sable mouvant, engloutissant la joie de vivre dans les abysses de l’Histoire.

Le narrateur ne me semble pas toujours penser comme un enfant de dix ans. Cela m’a légèrement tenue à distance. Même si je conçois que les épreuves de la vie lui ont fait perdre la légèreté de l’enfance. Mais tout ce qui l’environne semble touché par le mal. La chanson de Mike Brandt évoque-t-elle cette impossibilité de retrouver le bonheur  suite à la disparition de la mère? Le silence est son héritage, le flou hante cette histoire jusqu’à la fin.

Je sors de cette lecture avec un sentiment de malaise et quelques incertitudes.

Ensemble, on aboie en silence – Gringe

 

Titre : Ensemble, on aboie en silence
Auteur : Gringe
Editeur : Harper Collins
Nombre de pages : 176
Date de parution : 9 septembre 2020

 

 

Dès les premières lignes, le ton de ce récit est donné.

D’une part, avec la citation d’ouverture de Jiddu Krishnamurti

Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade.

D’autre part, avec l’aveu de cupidité en acceptant une proposition financière d’un éditeur pour écrire un récit émouvant avec son frère Thibault atteint de schizophrénie.

Mais si Guillaume ( Gringe) convainc son frère de livrer ses visions, ses voyages réels et imaginaires, ses folles histoires dans ce livre, il ne joue pas la carte de l’émotion gratuite. Bien loin de là. Guillaume Tranchant fait partie de ces jeunes artistes anti-conformistes, sans complaisance, sans filtres.

Bien évidemment on y trouve cet amour fraternel du grand frère qui a toujours été protecteur, notamment lors des premières expériences scolaires. Mais aussi les périodes plus agressives de l’adolescence.

L’auteur se confie un peu sur le milieu familial avec plusieurs déménagements. Il ne fait pas l’impasse sur la douleur et les méthodes des hôpitaux psychiatriques. Il évoque la culpabilité familiale un peu adoucie par la mise en évidence d’éventuels facteurs génétiques.

Mais, en alternant sa voix et celle de son frère, il montre la grande liberté et humanité de Thibault, toujours en quête d’aventures. Et il se découvre en miroir, montrant comment lui aussi a perdu l’équilibre. Avec une célébrité grandissante, il a quelque peu peu oublié son frère, se sabotant lui-même.

Finalement, ce récit, plus qu’un gain facile, n’est-il pas une merveilleuse façon de retrouver ce frère hors du commun et terriblement humain. Une confession libératrice des sentiments de culpabilité qui peut enfin permettre aux deux frères de se projeter en avant.

Si le sujet de la schizophrénie et de son impact sur le milieu familial est assez courant dans la littérature actuelle, Gringe en parle à sa manière. Elle peut déplaire par sa franchise, son style plutôt brut chez Gringe en opposition aux variations oniriques de Thibault. Mais c’est aussi pour cela qu’elle se démarque des autres confessions. Alors peut-être vous laisserez-vous  convaincre par la frimousse des deux frères enfants en couverture!

Rosa Dolorosa – Caroline Dorka-Fenech

Titre : Rosa dolorosa
Auteur : Caroline Dorka-Fenech
Éditeur : La martinière
Nombre de pages : 288
Date de parution : 27 août 2020

 

Comment être une mère? Jusqu’où l’amour fusionnel d’une mère pour son fils peut-il aller?

Rosa a quarante-deux ans. Divorcée depuis une dizaine d’années d’un mari violent, elle a élevé seule, son fils Lino. Restauratrice, elle souhaite ouvrir avec lui un hôtel trois étoiles à Nice où elle vit depuis trente ans. Lino en a conçu les plans, a trouvé les investisseurs.

Passionné de plongée, il installera dans le hall de l’hôtel un aquarium empli de méduses. Pour Rosa qui souffre d’insuffisance veineuse, s’occuper d’un hôtel sera plus reposant. Elle pourra aussi davantage profiter de sa relation avec Marc, patron d’une discothèque et enfin la révéler à son fils.

Lorsque Martin Sopak, le fils d’une dizaine d’années de la serveuse du restaurant de Rosa, est retrouvé mort, l’avenir radieux de Rosa et Lino s’effondre. Lino est le dernier à avoir vu l’enfant lors d’un cours de plongée. Les soupçons se portent de suite sur lui. L’enfant, violé et tué, connaissait son agresseur. Il l’a suivi de son plein gré!

Malgré les preuves à charge, Rosa, effondrée, défend son fils comme une lionne. Même si elle sait qu’il est rentré tard et ivre ce soir-là, même si elle connaît sa nature violente, elle le sait incapable de faire du mal à un enfant.

Si le style et l’histoire sont assez classiques, j’ai aimé la façon progressive dont l’auteur nous plonge au cœur du dilemme qui cisaille cette mère. C’est sans aucun doute l’aspect le plus réussi de ce premier roman.

 

Ohio – Stephen Markley

Titre : Ohio
Auteur : Stephen Markley
Littérature américaine
Titre original : Ohio
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 560
Date de parution : 19 août 2020

 

Le personnage principal du premier roman de Stephen Markley est sans aucun doute New Canaan, cette petite ville de l’Ohio. Dans le quart nord-est de cet état vivent surtout des Blancs de niveau social différent. La ville a changé à la fin des années quatre-vingt avec le départ des gros employeurs et l’arrivée de l’immigration. Lorsque Bill Ashcraft revient dans sa ville natale en 2013, il ne voit que des activités abandonnées, des portails rouillés et des maisons à vendre.

De ses jeunes années, il  ne lui reste qu’une photo prise en 2002 lors du bal du lycée avec tous ses amis, Rick Brinklan, Ben Harrington, Kaylyn, Lisa, Stacey Moore, Dan Eaton et Hailey Kowalczyk. C’était la période de l’insouciance, des amours, des sorties entre amis avec parfois quelques ragots douteux comme la circulation d’une cassette pornographique ou l’idée d’un meurtre qui n’a jamais existé. Les attentats du 11 septembre ont commencé à diviser cette petite bande, notamment Rick et Bill. Depuis, Rick Brinklan, engagé dans la guerre en Irak est mort au combat en 2007. Ben Harrington, chanteur, est  mort d’une overdose. Lisa a disparu.

Stephen Markley construit son roman en cinq parties. Chacune donne la parole à un ancien de la bande revenu à New Canaan un fameux soir de 2013, un soir où les ombres du passé vont refaire surface.
Nous commençons avec le retour de Bill Ashcraft, activiste et toxicomane, porteur d’un objet mystère interdit qu’il doit livrer à une personne de New Canaan. Pendant le déroulement de cette soirée où il rencontrera KayLyn, Bill nous fait part de faits du passé. Notamment sa divergence de vue avec Rick Brinklan.

« Rick était parti se battre dans une guerre inutile, une arnaque impérialiste bénéficiant à une petite élite, et il en avait payé le  prix.  »

Ce même soir, Stacey Moore revient à New Canaan à la demande de Bethany, la mère de Lisa. Elle redoute de rencontrer cette femme qui l’avait chassée en apprenant sa liaison avec sa fille. Aujourd’hui Bethany  n’a plus que Stacey pour tenter de retrouver Lisa qui envoie parfois des messages d’Asie. Elle en profite aussi pour déposer une lettre à son frère, un aumônier qui n’a jamais accepté l’homosexualité de sa sœur.

«  Ce sont les autres qui doivent se défaire de leurs peurs et de leurs préjugés. »

Dan Eaton revient voir Hailey ce même soir. Elle était l’amour de sa vie mais il a préféré s’engager pour une troisième mission en Irak plutôt que de la suivre. C’est à la guerre qu’il découvre la valeur de l’amitié. Si il perd un œil au combat, beaucoup y perdront la vie. Dans un livre sur l’Ohio pendant la guerre de sécession, il comprend cette phrase d’un général de l’Union.

«  A la vue de ces hommes morts tués par d’autres hommes, quelque chose l’avait quitté, une habitude de toujours qui n’était jamais revenue : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire. »

Nous parcourons ensuite les rues de New Canaan avec Tina Ross. Aujourd’hui vendeuse dans un Walmart de Van Wert, elle est mariée à un homme gentil qui la rend heureuse même si elle n’aime pas son physique. C’est peut-être grâce à lui que ce soir, elle est prête à affronter son passé. Adolescente, sa passion pour Todd Beaufort l’a poussée à accepter l’inacceptable.

«  Elle avait appris à concevoir tout cela comme la normalité. »

Larguée par cet être infâme, elle s’était vengée sur son corps en l’affamant et le scarifiant.

La dernière partie fait le lien entre tous les évènements, avec l’attentat d’une mosquée. Le roman est particulièrement bien construit, alternant présent et passé et cheminant astucieusement pour explorer tous les liens entre les personnages. Des personnages complexes, des jeunes qui rêvaient de prouesses sportives pour intégrer la meilleure université, qui vivaient l’insouciance de leurs amours avant que la réalité ne vienne exploser leurs vies.

Stephen Markley utilise tous les codes pour ferrer son lecteur. La réalité sociale et politique se niche sous les destins contrariés de jeunes américains. L’intrigue se cache sous les récits du passé de trentenaires désabusés. De l’âge insouciant où l’amour et l’amitié font loi à cette soirée de 2013, nous avons le temps de connaître toutes les facettes des personnages, comprenant ainsi aisément leur personnalité et leurs désillusions.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa pour la lecture de ce grand premier roman dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

 

 

Les cormorans – Edouard Jousselin

Titre : Les cormorans
Auteur : Édouard Jousselin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 304
Date de parution : mai 2020

 

Premier roman d’un auteur né à Montargis, pas très loin de chez moi. Et ce n’est pas la raison qui me fera dire qu’Edouard Jousselin est un auteur à suivre. J’ai retrouvé dans Les cormorans le souffle épique d’un Miguel Bonnefoy ( Le voyage d’Octavio, Jungle, Sucre noir).

Nous sommes fin XIXe siècle au large du Chili dans un univers brumeux entre des îles couvertes de guano, la fiente des cormorans et le continent où deux villes, Libertad et Agousto se partagent ce butin livré par des vraquiers dont celui du capitaine Moustache.

Le roman s’ouvre sur la fuite de deux hommes à bord d’un bateau puant de l’odeur du guano mais aussi d’un corps retrouvé enfermé dans la cale. Ces trois hommes, Vald, Joseph et Moustache, nous allons les découvrir. Les deux premiers sur l’île et Moustache sur le continent, magouillant avec les maires de Libertad et d’Agousto et Riffi, le chef véreux de la société minière. Car, où il y a une ressource négociable, une manne d’argent, tous les coups sont permis.

Les îles, autrefois peuplées d’indiens et de pêcheurs ont été repérées par le baron Alexander Von Humboldt qui utilisa le guano comme fertilisant, faisant de cette ressource la richesse de trois familles, les Mandfield, les Lantchester et les Sherrighan.  Chacun possédait une des principaux villages de l’île. Chaque année, un village recevait les deux autres et affichait sa fortune dans de somptueuses fêtes du guano.

 » à force de ne pas mener la même existence, l’île avait scindé les hommes en deux espèces disjointes. Les uns remuaient de la fiente sans se plaindre, les autres s’apitoyaient du mauvais temps en préparant des soirées fastueuses. Combien d’années faudrait-il encore à la nature pour séparer définitivement leurs deux races? Pour qu’elles ne soient plus en mesure de se reproduire ensemble, pour que l’une devienne le prédateur de l’autre? »

Aujourd’hui, déjà, Joseph travaillant pour les Sherrigan , ne peut épouser la femme qu’il aime, Catalina, au service des Mandfield. Les carriers n’osent se rebeller, ils se souviennent de leurs aînés morts lors des mutineries.
Autrefois, Moustache et ceux qui sont aujourd’hui les maires de Libertad et Agousto, se sont battus ensemble contre les Anglais. Désormais, ils conspirent les uns contre les autres pour avoir le meilleur profit.

Edouard Jousselin navigue entre les histoires de Joseph sur l’île et de Moustache sur le continent, campant ses personnages en remontant dans le passé. Le fil narratif n’est pas toujours évident à suivre. Mais l’auteur sait créer une atmosphère avec cette odeur de guano et ce brouillard ( le camanchaca) qui , selon Moustache, vient sûrement de l’âme des habitants d’une région clivée entre profiteurs et exploités. Moustache et Lady Sue, chanteuse vénérée à la belle époque des fastueuses fêtes du guano mais aujourd’hui reléguée dans les bas fond de la capitale, sont des personnages épiques et remarquables.

Ce premier roman manque peut-être un peu d’unité mais le style, l’univers, l’atmosphère, la force des personnages sont remarquables. Édouard Jousselin est un auteur à suivre.

Souad – Christelle Courau-Poignant

Titre : Souad
Auteur : Christelle Courau-Poignant
Edition : L’Harmattan
Nombre de pages : 288
Date de parution : 21 novembre 2019

Souad, jeune tunisienne, accoste les dames sur les trottoirs parisiens. Yeux baissés, à voix basse, de manière peu compréhensible, elle leur propose de faire le ménage chez elles. Pas un regard sauf, un jour, celui de Francine, quatre-vingt-huit ans. Elle s’arrête et l’emmène chez elle à Vincennes.

En Tunisie, Souad n’avait que seize ans quand on la maria à Hassine, un jeune homme de dix-sept que son père voulait remettre sur la bonne voie. Le père du jeune homme les expédie en France. Peut-être, là-bas, pourra-t-on soigner ce problème au cerveau qui empêche Souad d’apprendre. Mais, une fois la dot épuisée, Hassine oblige Souad à travailler pour rapporter de l’argent

Francine, issue d’un milieu pauvre de pêcheurs bretons, a connu cette période difficile où il fallait travailler pour des patrons. Sa mère, elle-même ne savait pas lire. Mais, courageuse et volontaire, Francine finit par trouver une bonne place dans le milieu bancaire. En observant Souad, elle reconnaît  sa détresse. La vieille dame comprend vite que Souad est illettrée, que son mari est violent. Avec beaucoup de tact, elle aide celle qui deviendra sa protégée.

Mais il n’est pas simple d’aider quelqu’un qui cache ses problèmes. L’éducation de Souad la contraint à une soumission innée à son mari, aux femmes voilées qui lui serinent les obligations d’une épouse. Malgré les remarques de sa fille, Souad peine à s’habiller, se comporter comme une européenne. Mais Francine sera un peu la marraine, la bonne fée de cette jeune femme, la guidant sur la voie de l’indépendance.

Avec ce roman un peu facile sur l’intégration, Christelle Courau-Poignant montre toute la difficulté de s’affranchir du carcan d’une éducation, de s’intégrer dans un autre milieu. Souad est émouvante dans sa simplicité, Francine est drôle et attachante dans son rôle de vieille dame bienfaitrice. Inspiré par des aventures vécues, le récit reste toutefois un peu  stéréotypé et romancé.

La seconde vie de Rachel Baker – Lucie Brémeault

Titre : La seconde vie de Rachel Baker
Auteur : Lucie Brémeault
Editeur : PLON
Nombre de pages : 275
Date de parution : 6 février 2020

Rachel Baker est serveuse dans un diner en Alabama. Sa vie bascule le jour où trois hommes débarquent et fusillent dix-sept personnes dont son fiancé, son amie serveuse et six enfants. Rachel est l’unique rescapée.

« De la chance? C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de pire. Maintenant, elle devra vivre avec ça jusqu’à la fin de sa vie

Très rapidement, Sam Forrest, un suprémaciste blanc est arrêté avec ses deux associés.

Malgré sa psychologue et la bienveillance de l’enquêteur Nick Follers, Rachel, vingt-neuf ans, ne pense qu’à se venger. Elle trouve une arme chez son voisin et abat Sam Forrest le jour où il doit comparaître au tribunal.

Rachel, paralysée suite à un accident de voiture lors de sa fuite, est incarcérée pour sept ans à la prison de Monk.

Commence alors le récit de sa vie en prison, rythmée par les visites de Nick Follers, ténébreux et amoureux. Nous apprenons à connaître les co-détenues, des femmes de tous âges, tombées parce que la vie n’a pas toujours été tendre avec elles.

« On aurait pu penser que la taule n’accueillait que des filles tatouées, la gueule en biais, les muscles saillants et un air de bouledogue affamé, mais la plupart d’entre elles étaient juste des femmes comme on en voit tous les jours dans les rues et les restaurants. »

Sauf, peut-être, celles qu’on appelle « les putes à Poutine », des russes qui viennent mettre un peu de violence dans ce milieu plutôt fraternel.

Il y a quelques belles rencontres mais elles sont assez convenues et bienveillantes. Rachel, petite blondinette sympathique, s’endurcit tout de même un peu. Depuis un an, elle ne voit plus Nick Follers, intégré à la DEA et en mission d’infiltration dans les milieux de la drogue.

A sa sortie, Rachel hante le bar où il lui écrivait ses petits mots d’amour. Un bar, lieu qui lui rappelle aussi la violence du passé. Y trouvera-t-elle un peu de sérénité et de bonheur?

J’ai choisi ce premier roman d’une jeune bretonne pour son sujet, étrangement installé en  Alabama. Lucie Brémeault a une écriture fluide, facile et agréable à lire. Ses personnages sont sympathiques et attachants. Peut-être trop pour ce milieu, trop lisses. Pour moi, un tel sujet demande de la force, de la profondeur. Je regrette de rester ici dans la demi-teinte, frôlant parfois le sentimentalisme ou le pathos.

L’auteur propose une playlist Spotify pour rythmer la lecture. J’y ai fait de belles découvertes musicales.

Je remercie Babelio et les Éditions PLON pour la réception de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse critique.

 

 

Riposte – David Albertyn

Titre : Riposte
Auteur : David Albertyn
Littérature canadienne
Titre original : Undercard
Traducteur : Karine Lalechère
Editeur : Harper Collins
Nombre de pages : 288
Date de parution : 11 mars 2020

Las Vegas, il est 12 heures 34 minutes, Antoine Deco, boxeur latino classé dans le top 15 mondial, se concentre. Ce soir, il va affronter Kolya Konystin, un joueur particulièrement brutal classé parmi les cinq meilleurs mondiaux. Qu’est-ce qui lui donne le courage d’affronter cette brute que tout boxeur évite?

Quelques instants plus tard, Tyron Shaw, retrouve sa tante Trudy et sa fille Tara. Ex-marine, il vient de quitter l’armée, la tête toujours hantée de ses combats en Irak. Chacun lui donne les nouvelles de ses amis, Antoine, Keenan et Naomi.

Keenan, policier comme son père connaît une mauvaise passe. Traduit en justice pour avoir tué un jeune noir lors d’une interpellation, il travaille désormais pour le service de sécurité du Reef, salle de casino où aura lieu le match de boxe. La police, la  communauté noire et même sa femme, Naomi le rejettent et l’accusent.

Quinze ans plus tôt, Tyron, Keenan, Antoine et Naomi, la seule fille du groupe dont chacun était amoureux s’entraînaient ensemble. Seul Antoine a continué la boxe. La mort violente de son père, un assassinat dont il fut témoin,  lui donne la rage de se battre. Une rage exacerbée lorsque les parents de Tyron, deux activistes noirs qui l’avaient recueilli meurent à leur tour de manière brutale. Si les parents de Keenan hébergent Tyron, ils ne veulent pas s’occuper d’Antoine, adolescent rebelle. Livré à lui-même, Antoine vit dans la rue, s’associe à un gang et fera même de la prison. Aujourd’hui, c’est l’heure de la vengeance.

Pendant ces vingt-quatre heures sous haute tension, David Albertyn ménage son suspense en nous dévoilant au fil de l’eau mais chrono en main ce qui s’est réellement passé autour des morts du père d’Antoine et des parents de Tyron. Naomi, Keenan et Tyron se retrouvent involontairement au coeur de la vengeance d’Antoine dans ce milieu des casinos où milliardaires s’octroient tous les droits, protégés par des flics corrompus.

Riposte est une lecture distrayante grâce à un scénario plutôt bien ficelé et des personnages sympathiques. Mon seul bémol serait peut-être sur le style qui laisse une place importante aux dialogues parfois un peu primaires.

Un premier roman sportif et prometteur pour cet écrivain né à Durban, en 1983. A suivre

 

Kim Jiyoung, née en 1982 – Cho Nam-joo

Titre : Kim Jiyoung, née en 1982
Auteur : Cho Nam-joo
Littérature sud-coréenne
Titre original : Palsip yi nyeon saeng Kim Jiyeong
Traducteurs : Kyungran Choi et Pierre Bisiou
Editeur : Nil
Nombre de pages : 206
Date de parution : 2 janvier 2020

Mariée depuis trois ans à Jeong Daehyeon, Kim Jiyoung, trente-cinq ans, a une petite fille d’un an. Depuis quelques jours, elle semble perdre la raison.

Cho Nam-joo balaie les différentes étapes de la vie de Kim Jiyoung de sa naissance en 1982 à ces jours de 2015 afin de comprendre la genèse de son mal-être. La maternité n’est que le déclencheur du poids que la société coréenne fait peser sur les femmes depuis des décennies.

Pour une femme, mener de front vie professionnelle et vie familiale s’avère parfois compliqué. Et peut-être davantage en Corée du Sud, pays où dans les années 80, les mères enceintes de filles avortaient en masse. Ce fut le cas de la mère de Kim Jiyoung. Mère de deux filles, elle avorta pendant sa troisième grossesse avant de donner naissance au fils tant désiré. Et pourtant, elle-même a souffert de cette domination masculine, contrainte de travailler en usine pour payer les études de son frère.

Si le pays évolue rapidement ( loi contre la discrimination hommes/femmes en 1999, création du ministère de l’égalité des sexes en 2001, abolition du système patriarcal en février 2002 avec mise en application en 2008), les mentalités peinent à suivre.

« Comment les filles sont-elles devenues ainsi, cette part de l’humanité qui se charge de toutes ces choses sans qu’on ait besoin de leur expliquer quoi que ce soit? »

Kim Jiyoung, diplômée, est refusée dans les grandes entreprises. En 2005, année où la narratrice se retrouve sur le marché du travail, le taux de femmes embauchées dans celles-ci était de 29,6%.

« Pour l’entreprise, une femme trop intelligente est un problème. »

Beaucoup d’employées n’imaginent même pas penser à un potentiel congé de maternité, privant ainsi de tout espoir les futures générations.

Lorsque les parents peuvent choisir le nom de famille à donner à leurs enfants, les barrières mentales restent fortes. Mais n’est-ce pas la même situation dans d’autres pays? En 2014, Kim Jiyoung, sur le point d’accoucher, est contrainte de quitter son travail. Débute alors pour elle, tous les schémas classiques et universels de la femme au foyer.

Le roman de Cho Nam-joo nous offre une vision plutôt inédite et intéressante de la vie quotidienne en Corée du Sud. Phénomène dans ce pays, ce premier roman expose sans tabous les conditions de vie de la femme dans un pays traditionaliste. Si, au travers de ce récit, le pays me semble évoluer rapidement, les barrières mentales sont fortes et les femmes se contraignent à un rôle primaire. Mais, dans une moindre mesure, n’est-ce-pas aussi le cas dans de nombreux pays?

 

A l’ombre des loups – Alvydas Slepikas

Titre : A l’ombre des loups
Auteur : Alvydas Slepikas
Littérature lituanienne
Titre original : Mano vardas – Maryté
Traducteur : Marija-Elena Baceviciute
Nombre de pages : 238
Date de parution : 8 janvier 2020

 

En 1946, la Prusse d’après-guerre est écrasée, dévastée par l’avancée des soldats russes. Des familles allemandes, il ne reste que les femmes et les enfants. Les hommes ne sont pas revenus de la guerre. Les soldats russes occupent les maisons reléguant dans le meilleur des cas les habitants dans les remises sans chauffage ni confort. Eva ramasse les restes de la cantine militaire jetés à même le sol pour nourrir ses cinq enfants et sa belle-soeur. En ces jours de malheur, elle peut compter sur le rire de son amie Marta. Un rire qui ne résonnera pas longtemps, tant les conditions de vie sont atroces.

« La faim et le froid viennent à bout des gens, les brisent. Ils deviennent tels des mécanismes métalliques vides et n’espèrent plus rien, n’ont peur de rien et ne s’étonnent plus de rien

Chaque virée est dangereuse, les soldats russes n’hésitent pas à battre et violer ces femmes prêtes à risquer leur vie pour ramener quelques épluchures à leurs enfants. Heinz, le fils le plus âgé passe en fraude vers la Lituanie, de l’autre côté du fleuve Niemen, pour quémander un peu de pain, de pomme de terre et de lard. Mais ils ne sont que des gamins d’une dizaine d’années sur lesquels les soldats n’hésitent pas à tirer.

Toujours plus acculés vers la famine, chacun des enfants essaie de tenter sa chance pour ramener quelque chose. Ils bravent les forêts sombres, se vendent à qui pourra les emmener et les nourrir.

Nous les suivons sur les chemins hostiles jusqu’à s’attarder sur la petite Renate, six ans. Elle aussi, a voulu s’éloigner de la famille agonisante pour trouver à manger. Son petit minois attire les sympathies, certains prennent des risques pour lui venir en aide. Mais, là aussi, la peur, celle d’être dénoncé pour aide à une enfant allemande, suscite méchanceté et delation.

Alvydas Slepikas traite ici d’un sujet peu connu, l’histoire des enfants-loups, ces petits allemands arrivés en Lituanie après la guerre pour mendier. C’est en s’inspirant du témoignage de deux survivantes qu’est né le personnage de Renate.

L’auteur compose une fiction sombre mais poignante surtout lorsque se détache le personnage de la petite Renate. Une petite fille en danger que l’on voudrait protéger de ces hordes de loups.

Un bon premier roman qui lève le voile sur un volet moins connu de la fin de la seconde guerre mondiale.