Les voies parallèles – Alexis Le Rossignol


Titre : Les voies parallèles
Auteur : Alexis Le Rossignol
Editeur : PLON
Nombre de pages : 177
Date de parution : 14 janvier 2021

 

Antonin, fils unique d’un couple sans tendresse traîne sa jeunesse timide dans le village de Saint Savin, frappé par la crise avec la fermeture des usines.

Son père, ancien ouvrier chez Deulié, aujourd’hui fermé, est conducteur de bus. Antonin préfère dire qu’il travaille dans le tourisme et que sa mère au foyer ne travaille pas pour le moment. Sans amour ni regard de ses parents, il est difficile pour un adolescent de se construire. Surtout dans un village où beaucoup sont désoeuvrés.

Gilles, le patron du bar s’ennuie dans une vie qu’il n’a pas choisie. Johan, ancien espoir du basket traîne son corps blessé tentant en vain de se faire des amis. Son frère s’est suicidé quelques années plus tôt. Et c’est maintenant Maxime, un ami de lycée d’Antonin qui vient de se tuer en sortant d’une discothèque.

Cet accident marque un tournant dans la vie d’Antonin. L’adolescent en pleine évolution quitte la docilité de l’enfance pour entrer dans la peau d’un jeune rebelle.

Contrairement à la décision du lycée et sans prévenir ses parents, Antonin va à l’enterrement de Maxime avec son amie Lisa et sa mère. Il découvre la vie différente d’une famille aisée, tolérante et aimante. Il est prêt à tout pour que Lisa s’intéresse à lui.

Ce premier roman d’Alexis Le Rossignol est une peinture un peu sombre mais réelle de la France rurale où les familles gardent leur dignité face à la crise. Véronique, divorcée avec deux enfants en est un bel exemple, tout comme le père d’Antonin. C’est aussi un roman d’apprentissage très sensible avec un jeune garçon qui tente de sortir d’une ambiance familiale morose, attiré par la lumière de la vie bourgeoise de Lisa pour vivre autre chose.

La fin du roman ressemble à une fin de nouvelle, inattendue, sous-entendue, d’une belle délicatesse qui rend hommage à la dignité des modestes.

 

Un soupçon de liberté – Margaret Wilkerson Sexton

Titre : Un soupçon de liberté
Auteur : Margaret Wilkerson Sexton
Littérature américaine
Titre original : A kind of freedom
Traducteur : Laure Mistral
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Evelyn a vingt-deux ans en 1944. Elle vit avec ses parents et sa soeur, Ruby à La Nouvelle-Orléans. Elle est en seconde année d’école d’infirmières et fait la fierté de son père médecin. Beaucoup plus sage que sa soeur Ruby, elle se sent par contre mal aimée de sa mère.

Malgré la ségrégation qui leur interdit certains lieux, les deux soeurs s’amusent et rêvent du prince charmant. Si Ruby jette son dévolu sur Andrew, un fils de bonne famille à la peau claire, Evelyn tombe amoureuse de Renard, un étudiant en médecine orphelin et pauvre , ce qui ne ravit pas son père.

Margaret Wilkerson Sexton compose son récit en trois grandes parties et dans chacune d’elle, elle enchaîne l’histoire d’Evelyn en 1944 puis celle de sa fille, Jackie en 1986 et enfin, celle de T.C., le fils de Jackie en 2010.

Si le milieu du XXe siècle est encore marqué par la ségrégation et par la seconde guerre mondiale, le chômage et les restrictions budgétaires colorent les  années 80 et l’ouragan Katrina finit de réduire les pauvres à la misère en 2010.

Chacun avec son environnement social, avec son éducation familiale tente de diriger une vie qui est souvent malmenée par les  circonstances. Le destin d’Evelyn est perturbé par la conscription. Jackie peine à trouver un emploi et galère à élever seule son fils depuis le départ de son conjoint tombé dans l’addiction aux drogues. Son fils T.C. a souffert de cet abandon et en cette période de crise, il  tombe dans le trafic de drogue. Nous le découvrons à sa sortie de prison, prêt à se ranger pour retrouver Alicia qui porte son enfant.

« Puis la criminalité avait grimpé, des magasins avaient fermé et quelques années plus tard Katrina achevait ce que la fuit des Blancs avaient commencé. »

En abordant la ségrégation et les difficultés pour les jeunes afro-américains de s’assurer une vie confortable et sereine, Margaret Wilkerson Sexton ne se démarque pas. Mais en plaçant sa famille à La Nouvelle-Orléans, elle se distingue avec cette ville durement touchée par la crise économique et par les ouragans. Elle montre comment en soixante-dix ans, une famille respectable voit ses enfants et petits-enfants tomber dans la misère et la délinquance. Et c’est d’autant plus touchant qu’elle brosse le portrait de jeunes femmes ou jeune homme particulièrement soucieux de tout faire pour mener une vie familiale simple et heureuse.

Un très bon premier roman.

 

 

Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Titre : Un jour ce sera vide
Auteur : Hugo Lindenberg
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Le premier roman d’Hugo Lindenberg est un récit sur l’enfance, un temps où l’on se plonge dans l’attrait du réel occultant les peurs et les drames du monde des adultes. Le narrateur, un jeune garçon de dix ans, passe ses vacances chez sa grand-mère en Normandie. Quand il va jouer sur la plage, il oublie sa solitude en observant les familles « normales ». Lui s’ennuie avec cette grand-mère qu’il adore mais qui lui fait honte avec ses robes démodées et son parler yiddish.

Mais un jour, autour du cadavre d’une méduse, il rencontre Baptiste. Il devient l’ami de ce garçon auquel il voudrait ressembler, un enfant bien dans sa peau, naturel, choyé par une famille aimante. Faire partie de la famille de Baptiste est un rêve auquel il goûte. L’enfant est en extase devant la mère de Baptiste, une femme belle, douce et accueillante. Quel contraste avec son quotidien peuplé des fantômes de sa grand-mère et de la folie de sa tante.

Hugo Lindenberg, en se plaçant dans le monde de l’enfance, tient à distance les drames familiaux que l’on devine pourtant. Mais les ombres planent sur ce récit. Le sable de la plage, terrain de jeu de l’enfance, peut aussi se transformer en sable mouvant, engloutissant la joie de vivre dans les abysses de l’Histoire.

Le narrateur ne me semble pas toujours penser comme un enfant de dix ans. Cela m’a légèrement tenue à distance. Même si je conçois que les épreuves de la vie lui ont fait perdre la légèreté de l’enfance. Mais tout ce qui l’environne semble touché par le mal. La chanson de Mike Brandt évoque-t-elle cette impossibilité de retrouver le bonheur  suite à la disparition de la mère? Le silence est son héritage, le flou hante cette histoire jusqu’à la fin.

Je sors de cette lecture avec un sentiment de malaise et quelques incertitudes.

Ensemble, on aboie en silence – Gringe

 

Titre : Ensemble, on aboie en silence
Auteur : Gringe
Editeur : Harper Collins
Nombre de pages : 176
Date de parution : 9 septembre 2020

 

 

Dès les premières lignes, le ton de ce récit est donné.

D’une part, avec la citation d’ouverture de Jiddu Krishnamurti

Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade.

D’autre part, avec l’aveu de cupidité en acceptant une proposition financière d’un éditeur pour écrire un récit émouvant avec son frère Thibault atteint de schizophrénie.

Mais si Guillaume ( Gringe) convainc son frère de livrer ses visions, ses voyages réels et imaginaires, ses folles histoires dans ce livre, il ne joue pas la carte de l’émotion gratuite. Bien loin de là. Guillaume Tranchant fait partie de ces jeunes artistes anti-conformistes, sans complaisance, sans filtres.

Bien évidemment on y trouve cet amour fraternel du grand frère qui a toujours été protecteur, notamment lors des premières expériences scolaires. Mais aussi les périodes plus agressives de l’adolescence.

L’auteur se confie un peu sur le milieu familial avec plusieurs déménagements. Il ne fait pas l’impasse sur la douleur et les méthodes des hôpitaux psychiatriques. Il évoque la culpabilité familiale un peu adoucie par la mise en évidence d’éventuels facteurs génétiques.

Mais, en alternant sa voix et celle de son frère, il montre la grande liberté et humanité de Thibault, toujours en quête d’aventures. Et il se découvre en miroir, montrant comment lui aussi a perdu l’équilibre. Avec une célébrité grandissante, il a quelque peu peu oublié son frère, se sabotant lui-même.

Finalement, ce récit, plus qu’un gain facile, n’est-il pas une merveilleuse façon de retrouver ce frère hors du commun et terriblement humain. Une confession libératrice des sentiments de culpabilité qui peut enfin permettre aux deux frères de se projeter en avant.

Si le sujet de la schizophrénie et de son impact sur le milieu familial est assez courant dans la littérature actuelle, Gringe en parle à sa manière. Elle peut déplaire par sa franchise, son style plutôt brut chez Gringe en opposition aux variations oniriques de Thibault. Mais c’est aussi pour cela qu’elle se démarque des autres confessions. Alors peut-être vous laisserez-vous  convaincre par la frimousse des deux frères enfants en couverture!

Rosa Dolorosa – Caroline Dorka-Fenech

Titre : Rosa dolorosa
Auteur : Caroline Dorka-Fenech
Éditeur : La martinière
Nombre de pages : 288
Date de parution : 27 août 2020

 

Comment être une mère? Jusqu’où l’amour fusionnel d’une mère pour son fils peut-il aller?

Rosa a quarante-deux ans. Divorcée depuis une dizaine d’années d’un mari violent, elle a élevé seule, son fils Lino. Restauratrice, elle souhaite ouvrir avec lui un hôtel trois étoiles à Nice où elle vit depuis trente ans. Lino en a conçu les plans, a trouvé les investisseurs.

Passionné de plongée, il installera dans le hall de l’hôtel un aquarium empli de méduses. Pour Rosa qui souffre d’insuffisance veineuse, s’occuper d’un hôtel sera plus reposant. Elle pourra aussi davantage profiter de sa relation avec Marc, patron d’une discothèque et enfin la révéler à son fils.

Lorsque Martin Sopak, le fils d’une dizaine d’années de la serveuse du restaurant de Rosa, est retrouvé mort, l’avenir radieux de Rosa et Lino s’effondre. Lino est le dernier à avoir vu l’enfant lors d’un cours de plongée. Les soupçons se portent de suite sur lui. L’enfant, violé et tué, connaissait son agresseur. Il l’a suivi de son plein gré!

Malgré les preuves à charge, Rosa, effondrée, défend son fils comme une lionne. Même si elle sait qu’il est rentré tard et ivre ce soir-là, même si elle connaît sa nature violente, elle le sait incapable de faire du mal à un enfant.

Si le style et l’histoire sont assez classiques, j’ai aimé la façon progressive dont l’auteur nous plonge au cœur du dilemme qui cisaille cette mère. C’est sans aucun doute l’aspect le plus réussi de ce premier roman.

 

Ohio – Stephen Markley

Titre : Ohio
Auteur : Stephen Markley
Littérature américaine
Titre original : Ohio
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 560
Date de parution : 19 août 2020

 

Le personnage principal du premier roman de Stephen Markley est sans aucun doute New Canaan, cette petite ville de l’Ohio. Dans le quart nord-est de cet état vivent surtout des Blancs de niveau social différent. La ville a changé à la fin des années quatre-vingt avec le départ des gros employeurs et l’arrivée de l’immigration. Lorsque Bill Ashcraft revient dans sa ville natale en 2013, il ne voit que des activités abandonnées, des portails rouillés et des maisons à vendre.

De ses jeunes années, il  ne lui reste qu’une photo prise en 2002 lors du bal du lycée avec tous ses amis, Rick Brinklan, Ben Harrington, Kaylyn, Lisa, Stacey Moore, Dan Eaton et Hailey Kowalczyk. C’était la période de l’insouciance, des amours, des sorties entre amis avec parfois quelques ragots douteux comme la circulation d’une cassette pornographique ou l’idée d’un meurtre qui n’a jamais existé. Les attentats du 11 septembre ont commencé à diviser cette petite bande, notamment Rick et Bill. Depuis, Rick Brinklan, engagé dans la guerre en Irak est mort au combat en 2007. Ben Harrington, chanteur, est  mort d’une overdose. Lisa a disparu.

Stephen Markley construit son roman en cinq parties. Chacune donne la parole à un ancien de la bande revenu à New Canaan un fameux soir de 2013, un soir où les ombres du passé vont refaire surface.
Nous commençons avec le retour de Bill Ashcraft, activiste et toxicomane, porteur d’un objet mystère interdit qu’il doit livrer à une personne de New Canaan. Pendant le déroulement de cette soirée où il rencontrera KayLyn, Bill nous fait part de faits du passé. Notamment sa divergence de vue avec Rick Brinklan.

« Rick était parti se battre dans une guerre inutile, une arnaque impérialiste bénéficiant à une petite élite, et il en avait payé le  prix.  »

Ce même soir, Stacey Moore revient à New Canaan à la demande de Bethany, la mère de Lisa. Elle redoute de rencontrer cette femme qui l’avait chassée en apprenant sa liaison avec sa fille. Aujourd’hui Bethany  n’a plus que Stacey pour tenter de retrouver Lisa qui envoie parfois des messages d’Asie. Elle en profite aussi pour déposer une lettre à son frère, un aumônier qui n’a jamais accepté l’homosexualité de sa sœur.

«  Ce sont les autres qui doivent se défaire de leurs peurs et de leurs préjugés. »

Dan Eaton revient voir Hailey ce même soir. Elle était l’amour de sa vie mais il a préféré s’engager pour une troisième mission en Irak plutôt que de la suivre. C’est à la guerre qu’il découvre la valeur de l’amitié. Si il perd un œil au combat, beaucoup y perdront la vie. Dans un livre sur l’Ohio pendant la guerre de sécession, il comprend cette phrase d’un général de l’Union.

«  A la vue de ces hommes morts tués par d’autres hommes, quelque chose l’avait quitté, une habitude de toujours qui n’était jamais revenue : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire. »

Nous parcourons ensuite les rues de New Canaan avec Tina Ross. Aujourd’hui vendeuse dans un Walmart de Van Wert, elle est mariée à un homme gentil qui la rend heureuse même si elle n’aime pas son physique. C’est peut-être grâce à lui que ce soir, elle est prête à affronter son passé. Adolescente, sa passion pour Todd Beaufort l’a poussée à accepter l’inacceptable.

«  Elle avait appris à concevoir tout cela comme la normalité. »

Larguée par cet être infâme, elle s’était vengée sur son corps en l’affamant et le scarifiant.

La dernière partie fait le lien entre tous les évènements, avec l’attentat d’une mosquée. Le roman est particulièrement bien construit, alternant présent et passé et cheminant astucieusement pour explorer tous les liens entre les personnages. Des personnages complexes, des jeunes qui rêvaient de prouesses sportives pour intégrer la meilleure université, qui vivaient l’insouciance de leurs amours avant que la réalité ne vienne exploser leurs vies.

Stephen Markley utilise tous les codes pour ferrer son lecteur. La réalité sociale et politique se niche sous les destins contrariés de jeunes américains. L’intrigue se cache sous les récits du passé de trentenaires désabusés. De l’âge insouciant où l’amour et l’amitié font loi à cette soirée de 2013, nous avons le temps de connaître toutes les facettes des personnages, comprenant ainsi aisément leur personnalité et leurs désillusions.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa pour la lecture de ce grand premier roman dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

 

 

Les cormorans – Edouard Jousselin

Titre : Les cormorans
Auteur : Édouard Jousselin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 304
Date de parution : mai 2020

 

Premier roman d’un auteur né à Montargis, pas très loin de chez moi. Et ce n’est pas la raison qui me fera dire qu’Edouard Jousselin est un auteur à suivre. J’ai retrouvé dans Les cormorans le souffle épique d’un Miguel Bonnefoy ( Le voyage d’Octavio, Jungle, Sucre noir).

Nous sommes fin XIXe siècle au large du Chili dans un univers brumeux entre des îles couvertes de guano, la fiente des cormorans et le continent où deux villes, Libertad et Agousto se partagent ce butin livré par des vraquiers dont celui du capitaine Moustache.

Le roman s’ouvre sur la fuite de deux hommes à bord d’un bateau puant de l’odeur du guano mais aussi d’un corps retrouvé enfermé dans la cale. Ces trois hommes, Vald, Joseph et Moustache, nous allons les découvrir. Les deux premiers sur l’île et Moustache sur le continent, magouillant avec les maires de Libertad et d’Agousto et Riffi, le chef véreux de la société minière. Car, où il y a une ressource négociable, une manne d’argent, tous les coups sont permis.

Les îles, autrefois peuplées d’indiens et de pêcheurs ont été repérées par le baron Alexander Von Humboldt qui utilisa le guano comme fertilisant, faisant de cette ressource la richesse de trois familles, les Mandfield, les Lantchester et les Sherrighan.  Chacun possédait une des principaux villages de l’île. Chaque année, un village recevait les deux autres et affichait sa fortune dans de somptueuses fêtes du guano.

 » à force de ne pas mener la même existence, l’île avait scindé les hommes en deux espèces disjointes. Les uns remuaient de la fiente sans se plaindre, les autres s’apitoyaient du mauvais temps en préparant des soirées fastueuses. Combien d’années faudrait-il encore à la nature pour séparer définitivement leurs deux races? Pour qu’elles ne soient plus en mesure de se reproduire ensemble, pour que l’une devienne le prédateur de l’autre? »

Aujourd’hui, déjà, Joseph travaillant pour les Sherrigan , ne peut épouser la femme qu’il aime, Catalina, au service des Mandfield. Les carriers n’osent se rebeller, ils se souviennent de leurs aînés morts lors des mutineries.
Autrefois, Moustache et ceux qui sont aujourd’hui les maires de Libertad et Agousto, se sont battus ensemble contre les Anglais. Désormais, ils conspirent les uns contre les autres pour avoir le meilleur profit.

Edouard Jousselin navigue entre les histoires de Joseph sur l’île et de Moustache sur le continent, campant ses personnages en remontant dans le passé. Le fil narratif n’est pas toujours évident à suivre. Mais l’auteur sait créer une atmosphère avec cette odeur de guano et ce brouillard ( le camanchaca) qui , selon Moustache, vient sûrement de l’âme des habitants d’une région clivée entre profiteurs et exploités. Moustache et Lady Sue, chanteuse vénérée à la belle époque des fastueuses fêtes du guano mais aujourd’hui reléguée dans les bas fond de la capitale, sont des personnages épiques et remarquables.

Ce premier roman manque peut-être un peu d’unité mais le style, l’univers, l’atmosphère, la force des personnages sont remarquables. Édouard Jousselin est un auteur à suivre.

Souad – Christelle Courau-Poignant

Titre : Souad
Auteur : Christelle Courau-Poignant
Edition : L’Harmattan
Nombre de pages : 288
Date de parution : 21 novembre 2019

Souad, jeune tunisienne, accoste les dames sur les trottoirs parisiens. Yeux baissés, à voix basse, de manière peu compréhensible, elle leur propose de faire le ménage chez elles. Pas un regard sauf, un jour, celui de Francine, quatre-vingt-huit ans. Elle s’arrête et l’emmène chez elle à Vincennes.

En Tunisie, Souad n’avait que seize ans quand on la maria à Hassine, un jeune homme de dix-sept que son père voulait remettre sur la bonne voie. Le père du jeune homme les expédie en France. Peut-être, là-bas, pourra-t-on soigner ce problème au cerveau qui empêche Souad d’apprendre. Mais, une fois la dot épuisée, Hassine oblige Souad à travailler pour rapporter de l’argent

Francine, issue d’un milieu pauvre de pêcheurs bretons, a connu cette période difficile où il fallait travailler pour des patrons. Sa mère, elle-même ne savait pas lire. Mais, courageuse et volontaire, Francine finit par trouver une bonne place dans le milieu bancaire. En observant Souad, elle reconnaît  sa détresse. La vieille dame comprend vite que Souad est illettrée, que son mari est violent. Avec beaucoup de tact, elle aide celle qui deviendra sa protégée.

Mais il n’est pas simple d’aider quelqu’un qui cache ses problèmes. L’éducation de Souad la contraint à une soumission innée à son mari, aux femmes voilées qui lui serinent les obligations d’une épouse. Malgré les remarques de sa fille, Souad peine à s’habiller, se comporter comme une européenne. Mais Francine sera un peu la marraine, la bonne fée de cette jeune femme, la guidant sur la voie de l’indépendance.

Avec ce roman un peu facile sur l’intégration, Christelle Courau-Poignant montre toute la difficulté de s’affranchir du carcan d’une éducation, de s’intégrer dans un autre milieu. Souad est émouvante dans sa simplicité, Francine est drôle et attachante dans son rôle de vieille dame bienfaitrice. Inspiré par des aventures vécues, le récit reste toutefois un peu  stéréotypé et romancé.

La seconde vie de Rachel Baker – Lucie Brémeault

Titre : La seconde vie de Rachel Baker
Auteur : Lucie Brémeault
Editeur : PLON
Nombre de pages : 275
Date de parution : 6 février 2020

Rachel Baker est serveuse dans un diner en Alabama. Sa vie bascule le jour où trois hommes débarquent et fusillent dix-sept personnes dont son fiancé, son amie serveuse et six enfants. Rachel est l’unique rescapée.

« De la chance? C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de pire. Maintenant, elle devra vivre avec ça jusqu’à la fin de sa vie

Très rapidement, Sam Forrest, un suprémaciste blanc est arrêté avec ses deux associés.

Malgré sa psychologue et la bienveillance de l’enquêteur Nick Follers, Rachel, vingt-neuf ans, ne pense qu’à se venger. Elle trouve une arme chez son voisin et abat Sam Forrest le jour où il doit comparaître au tribunal.

Rachel, paralysée suite à un accident de voiture lors de sa fuite, est incarcérée pour sept ans à la prison de Monk.

Commence alors le récit de sa vie en prison, rythmée par les visites de Nick Follers, ténébreux et amoureux. Nous apprenons à connaître les co-détenues, des femmes de tous âges, tombées parce que la vie n’a pas toujours été tendre avec elles.

« On aurait pu penser que la taule n’accueillait que des filles tatouées, la gueule en biais, les muscles saillants et un air de bouledogue affamé, mais la plupart d’entre elles étaient juste des femmes comme on en voit tous les jours dans les rues et les restaurants. »

Sauf, peut-être, celles qu’on appelle « les putes à Poutine », des russes qui viennent mettre un peu de violence dans ce milieu plutôt fraternel.

Il y a quelques belles rencontres mais elles sont assez convenues et bienveillantes. Rachel, petite blondinette sympathique, s’endurcit tout de même un peu. Depuis un an, elle ne voit plus Nick Follers, intégré à la DEA et en mission d’infiltration dans les milieux de la drogue.

A sa sortie, Rachel hante le bar où il lui écrivait ses petits mots d’amour. Un bar, lieu qui lui rappelle aussi la violence du passé. Y trouvera-t-elle un peu de sérénité et de bonheur?

J’ai choisi ce premier roman d’une jeune bretonne pour son sujet, étrangement installé en  Alabama. Lucie Brémeault a une écriture fluide, facile et agréable à lire. Ses personnages sont sympathiques et attachants. Peut-être trop pour ce milieu, trop lisses. Pour moi, un tel sujet demande de la force, de la profondeur. Je regrette de rester ici dans la demi-teinte, frôlant parfois le sentimentalisme ou le pathos.

L’auteur propose une playlist Spotify pour rythmer la lecture. J’y ai fait de belles découvertes musicales.

Je remercie Babelio et les Éditions PLON pour la réception de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse critique.

 

 

Riposte – David Albertyn

Titre : Riposte
Auteur : David Albertyn
Littérature canadienne
Titre original : Undercard
Traducteur : Karine Lalechère
Editeur : Harper Collins
Nombre de pages : 288
Date de parution : 11 mars 2020

Las Vegas, il est 12 heures 34 minutes, Antoine Deco, boxeur latino classé dans le top 15 mondial, se concentre. Ce soir, il va affronter Kolya Konystin, un joueur particulièrement brutal classé parmi les cinq meilleurs mondiaux. Qu’est-ce qui lui donne le courage d’affronter cette brute que tout boxeur évite?

Quelques instants plus tard, Tyron Shaw, retrouve sa tante Trudy et sa fille Tara. Ex-marine, il vient de quitter l’armée, la tête toujours hantée de ses combats en Irak. Chacun lui donne les nouvelles de ses amis, Antoine, Keenan et Naomi.

Keenan, policier comme son père connaît une mauvaise passe. Traduit en justice pour avoir tué un jeune noir lors d’une interpellation, il travaille désormais pour le service de sécurité du Reef, salle de casino où aura lieu le match de boxe. La police, la  communauté noire et même sa femme, Naomi le rejettent et l’accusent.

Quinze ans plus tôt, Tyron, Keenan, Antoine et Naomi, la seule fille du groupe dont chacun était amoureux s’entraînaient ensemble. Seul Antoine a continué la boxe. La mort violente de son père, un assassinat dont il fut témoin,  lui donne la rage de se battre. Une rage exacerbée lorsque les parents de Tyron, deux activistes noirs qui l’avaient recueilli meurent à leur tour de manière brutale. Si les parents de Keenan hébergent Tyron, ils ne veulent pas s’occuper d’Antoine, adolescent rebelle. Livré à lui-même, Antoine vit dans la rue, s’associe à un gang et fera même de la prison. Aujourd’hui, c’est l’heure de la vengeance.

Pendant ces vingt-quatre heures sous haute tension, David Albertyn ménage son suspense en nous dévoilant au fil de l’eau mais chrono en main ce qui s’est réellement passé autour des morts du père d’Antoine et des parents de Tyron. Naomi, Keenan et Tyron se retrouvent involontairement au coeur de la vengeance d’Antoine dans ce milieu des casinos où milliardaires s’octroient tous les droits, protégés par des flics corrompus.

Riposte est une lecture distrayante grâce à un scénario plutôt bien ficelé et des personnages sympathiques. Mon seul bémol serait peut-être sur le style qui laisse une place importante aux dialogues parfois un peu primaires.

Un premier roman sportif et prometteur pour cet écrivain né à Durban, en 1983. A suivre