Ville émeraude et autres nouvelles – Jennifer Egan

Titre : Ville émeraude et autres nouvelles
Auteur : Jennifer Egan
Littérature américaine
Titre original : Emerald city and other stories
Traducteur : Aline Weill
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 252
Date de parution : 5 mars 2020

Jennifer Egan a obtenu le prix Pulitzer de la fiction en 2011avec Qu’avons-nous fait de nos rêves? (Stock).  En 2018, elle est aussi remarquée pour Manhattan beach (Robert Laffont). Ses romans me tentent depuis toutes ces années mais je n’avais pas encore eu l’occasion de la lire. Quoi de mieux qu’un recueil de nouvelles pour découvrir le style et l’univers d’un auteur. Ce recueil de onze nouvelles a amorcé la célébrité de Jennifer Egan aux États-Unis en 1993. Robert Laffont vient d’en publier la traduction.

Avec ce recueil, Jennifer Egan nous emmène vers des lieux lointains, exotiques, en Chine, en Espagne, au Kenya ou à Bora bora mais aussi à  New-York ou San Francisco. Mais plus que le cadre, je fus surtout séduite par les personnages nostalgiques. J’ai aimé cette façon de guider le lecteur vers le point de bascule du personnage.

Les deux premières nouvelles campent des adolescentes en opposition au milieu familial. La première, habituée au luxe d’un milieu aisé, snobe son père. Immergée dans la rusticité de la campagne chinoise, portée loin de ses repères, elle amorce un changement d’attitude.
Dans la seconde nouvelle, Sarah se lie avec une camarade de classe perturbée. Elle aura besoin de s’identifier à elle, de la suivre dans son malaise pour finalement ressentir le soutien des proches qu’elle reniait.

L’auteur pointe les regrets de ses personnages, les amène à réfléchir en observant ce qui se passe autour d’eux et en analysant le souvenir d’une jeunesse dorée et insouciante  jusqu’au déclic qui permet de franchir une étape, d’aller jusqu’au point de renoncement pour mieux repartir.

Vie de milliardaire comme pour Lucy et Parker ou vie de junkie dans les bas-fond de San Francisco, il y a toujours un moment où il faut passer à autre chose.Se comprendre pour avancer.

Au-delà du style particulièrement agréable à lire,  j’ai beaucoup aimé cette ambiance nostalgique, la douceur des personnages et leur capacité à trouver une manière positive d’avancer.

Un recueil de nouvelles qui me donne envie de lire les romans de cette auteure américaine.

L’intemporalité perdue et autres nouvelles – Anaïs Nin

Titre : L’intemporalité perdue et autres nouvelles
Auteur : Anaïs Nin
Littérature américaine
Titre original : Waste of timelessness and other early story
Traducteur : Agnès Desarthe
Editeur : Nil
Nombre de pages : 233
Date de parution : 6 février 2020

Anaïs Nin fait partie des grandes figures de la littérature féminine, axant son oeuvre sur l’analyse de ses moindres émotions. Elle est notamment célèbre pour la publication de son Journal, commencé à l’âge de douze ans quand son père a quitté le domicile conjugal et comprenant sept tomes, soit plus de quinze milles pages.

Avec ce recueil de nouvelles écrit entre 1929 et 1931, nous découvrons l’éveil de l’auteur à ce qui emplira son oeuvre : l’art, le couple, la vie. Personnage inclassable, féministe et sulfureux, elle a encore ici la candeur de sa jeunesse malgré un sens réel de la sensualité et de la complexité des relations amoureuses.

L’art tient une place importante dans ce recueil. La danse, la musique, la peinture permettent l’expression du corps et des sentiments. Les origines cubaines de l’auteur se traduisent par les danses sensuelles, l’expression corporelle. La création littéraire a largement sa place. La littérature dévoile un autre monde, des gens plus colorés, plus intéressants.

A cet âge, Anaïs a déjà compris qu’elle placerait l’art avant tout. Dans la préface, Capucine Motte nous livre son analyse pertinente.

« L’art est une pratique solitaire qui la place en compétition avec les hommes qui la convoitent. A l’époque, elle a déjà éprouvé son pouvoir castrateur sur le sexe fort et pressent que ce pouvoir sera la malédiction de son existence, elle qui aile tant l’amour, le sexe, l’échange. Son intelligence, sa beauté, son talent, rendent impuissants ceux qui la convoitent, à commencer par son mari. »

Plusieurs nouvelles montrent l’inadéquation entre amour intellectuel et charnel. Notamment, Fiancés par l’esprit, l’une des plus longues nouvelles du recueil, est un long dialogue très détaillé sur la complexité à désirer une femme qui séduit intellectuellement.

Certaines nouvelles sont plus énigmatiques. La première nouvelle, L’intemporalité perdue, campe une femme qui, cherchant autre chose, s’enfuit de la vie dans un bateau fictif. Les plumes de paon ou Tishnar avec son bus pour un autre monde laissent une impression mystique. L’art est aussi une fuite et permet plus de liberté.

Les femmes sont les personnages principaux de ces nouvelles. Ce femmes multiples, artistes, intellectuelles sont autant de facettes de l’auteur. Artiste narcissique, Anaïs Nin aime se mettre en scène.

Ce recueil de seize nouvelles traduites par Agnès Desarthe dévoile avec la candeur d’une jeune femme ce que seront les thèmes récurrents de l’oeuvre de cette célèbre femme de lettres du XXe siècle.

Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse – Agata Tomazic

Titre : Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse
Auteur : Agata Tomazic
Littérature slovène
Titre original : Cesar ne mores povedati frizerki
Traducteur : Stéphane Baldeck
Editeur : Belleville
nombre de pages : 216
Date de parution : 6 mars 2020

 

L’enfance d’Agata Tomazic a été marquée par l’effondrement de la Yougoslavie. Elle en gardera une méfiance pour toute forme d’autorité. Féministe et engagée, elle est aujourd’hui une des voix littéraires de la Slovénie.

«  Dans la vie, il ne faut jamais faire ou subir des choses que l’on ne peut confier à sa coiffeuse. »

Mais, à nous lecteurs, Agata Tomazic va nous les confier.

Avec ce recueil de treize nouvelles, elle campe d’étranges personnages, à la fois très ordinaires et étonnants. Un homme d’affaires ou de spectacle, des hommes ou femmes mariés, infidèles ou insatisfaits, une veuve, une fillette, un photographe, un génie des mathématiques, des anciens amis d’enfance, une grand-mère acariâtre. Des êtres normaux plongés dans les péripéties du quotidien qui finalement révèlent leur côté sombre ou prennent parfois un détour fantastique. Le bon père de famille ou la veuve éplorée se font assassins. La vieille grand-mère égoïste malade pousse le vice jusqu’à compromettre son sauveur.

Toute forme d’autorité, pouvoir, argent, parents, mari est ici bousculée. La première nouvelle commence avec l’arrogance d’un financier et le recueil se termine avec l’égoïsme incurable d’un mari. Même ces parents aimants briment leur progéniture comme ce génie des mathématiques ou cette jeune femme qui a l’impression qu’elle ne peut qu’échouer face au bonheur de ses parents.

Seuls le ton, quelques noms de lieux et de brèves allusions à la rancoeur de familles bourgeoises ayant perdu leur statut à la fin de la seconde guerre mondiale teintent ce recueil de couleurs slovènes. C’est bien là mon seul regret.

Les nouvelles sont particulièrement bien rédigées ménageant rebondissements et parfois une chute astucieuse, notamment pour la nouvelle intitulée La pièce manquante. L’auteur capte l’intérêt de son lecteur avec des personnages remarquables, une touche d’ironie, d’humour ou d’illusion.

 

 

 

Quand arrive la pénombre – Jaume Cabré

Titre : Quand arrive la pénombre
Auteur : Jaume Cabré
Littérature catalane
Titre original : Quan arriba la penombra
Traducteur : Edmond Raillard
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 269
Date de parution : janvier 2020

 

Avant de m’attaquer à Confiteor, le chef d’oeuvre de Jaume Cabré, je rentre dans l’univers de cet auteur avec un recueil de nouvelles.

Ecrites à différentes périodes, peaufinées au fil du temps ou composées spécialement pour ce recueil, ces treize nouvelles ont été choisies pour illustrer un thème, l’univers mental des assassins. Convaincu par le point de vue de Riera Llorca, Jaume Cabré établit une thématique, une atmosphère pour lier ces nouvelles. Et même parfois davantage, en ramenant un personnage ou un tableau de Millet.

Quelle différence y-a-t-il à tuer de sang-froid ou en tant que soldat? Le remords, sûrement. A part dans la dernière nouvelle où un vieil homme ressasse sa culpabilité pour avoir causé la mort de deux hommes pendant la guerre d’Espagne, les autres personnages, assassins par vengeance, métier, nuisance, peur ou instinct n’éprouvent aucune culpabilité, aucun remords. Ils parlent de leurs actes avec le plus grand naturel.

L’enfant délaissé par son père dans une institution catholique, violenté par un surveillant n’aura de cesse de se venger de ceux qui lui ont gâché son avenir. La vengeance et la mort sont pour lui des évidences.

« Je reconnais que j’ai tué cinq fois, mais je ne suis pas violent

Tout comme ce tueur à gages qui exécute ses contrats sans état d’âme ni compassion. Ou ces époux qui souhaitent mettre un terme à leur vie commune. Certains tuent froidement pour se protéger des autres. L’assassin est un berger rancunier, un Prix Nobel inquiet, un père qui n’a plus rien à perdre, une doublure d’un dictateur sénile, un écrivain raté ou un tueur en série.

Le lecteur entre dans un tableau, dans la tête d’un assassin à la recherche du vrai visage, de la lumière. Il en ressort transformé en gardant en tête l’effroyable naturel du criminel.

Jaume Cabré s’amuse à lier ses nouvelles avec un personnage qui passe de l’une à l’autre et surtout avec un tableau, La fermière de Millet. On y aperçoit une paysanne de dos qui marche vers la lumière. Comment ne pas avoir envie de voir son visage et de cheminer avec elle vers la colline de Puig dels Ases?

Malgré le sujet sombre du meurtre, il n’y a aucune noirceur dans ces textes. L’auteur joue des mises en abyme pour intensifier encore l’ambiance mystérieuse, tout en maniant aussi l’humour noir. Jaume Cabré fait de la littérature un art.

« Un étudiant imprudent a dit mais c’est de la littérature, pas de l’art, non? Granell lui a souri et nous a dit à tous, en le regardant lui, si le miracle se produit à travers des mots, nous l’appelons littérature ; s’il se produit de manière éthérée, dans un laps de temps déterminé, nous l’appelons musique; et si le miracle se produit dans un espace matériel déterminé, nous l’appelons peinture, fresque, retable, sculpture. Et si le miracle, c’est l’espace que tu crées, nous l’appelons architecture. L’important, c’est qu’il y ait miracle.  »

Même si le miracle fut pour moi relatif (il est toujours plus difficile de s’immerger dans un recueil de nouvelles), l’originalité du sujet, la construction et surtout l’ambiance créée par le talent littéraire de l’auteur sont remarquables.

Je remercie Babelio et Actes Sud pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse critique.

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L’extase du selfie – Philippe Delerm

Titre : L’extase du selfie et autres gestes qui nous disent
Auteur : Philippe Delerm
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 108
Date de parution : 12 septembre 2019

Ensemble loin, « la main sur l’épaule », Philippe Delerm nous accompagne une fois de plus dans ce pays nouveau et si familier de l’observation de nos gestes quotidiens qui en disent si long sur notre personnalité.

«  Le temps a beau passer, c’est toujours neuf » avec cet auteur si observateur.

Quelques rencontres éphémères donnent vie à ces quarante-sept nouvelles.

J’imagine Philippe Delerm à la terrasse d’un café observant les clients. Il remarque la posture ramassée presque honteuse de celui qui vapote. 

Ici, un homme en costume. Il a posé la veste. Sa cheville droite repose sur son genou gauche, un doigt dans la chaussette. En face de lui, une femme, celle qui écoute ou plutôt se regarde l’écouter. Elle affiche un bien-être physique dans ce partage intellectuel. La tête penchée un quart de seconde. Les femmes ont cette sensualité particulière dans leurs gestes intemporels quand elle repositionne la bretelle d’un caraco ou dénoue leur chignon.

Dans la rue, un homme au volant, main à plat sur le volant, exécute un créneau, façon James Bond.
«  Pourtant, curieusement, cette volonté d’effleurement recèle une violence à la fois arrogante et légèrement bestiale. »
Plus loin, un vieil homme marche les mains croisées dans le dos marquant l’immobile dans le spectacle de la rue. Un père accompagne son fils à l’école. Un peu courbé vers l’enfant, il témoigne de sa complicité en ce moment de partage du quotidien.

Je vois l’auteur observer les clients dans les boutiques. Peut-être me croise-t-il dans une librairie et reconnaît-il la lectrice passionnée qui ne peut s’empêcher de passer la main sur la couverture d’un livre.
« C’est froid et chaud à la fois, lisse comme la perfection d’un autre monde. »
Plus loin, il observe cette femme qui, de manière viscérale palpe l’ourlet d’une robe pour juger de sa texture. 

Puis, comme l’homme à la montre à gousset, il faut savoir prendre son temps comme dans une autre époque. Celle où sa grand-mère et sa mère passaient les groseilles à l’étamine. Couleur rouge sur tissu blanc, une histoire de femmes. Prendre le temps de sculpter une branche de noisetier, de sentir la tourbe dans un verre de whisky ou de mimer l’élégance d’un geste faussement discret, un verre de vin à la main. 

L’auteur nous emmène pour quelques nouvelles en Italie ou au pays de l’enfance. Une danse ou davantage pour plier un drap. Se rappeler comment faire des ricochets, en phase avec la nature. Se souvenir de la posture devant le flipper, symbole de l’atmosphère des cafés dans les films seventies.

Les postures du pointeur de pétanque bien plus modeste que le tireur, du joueur de tennis ramassant sa balle avec le pied, du pêcheur à la ligne: des petits airs acquis qui doivent paraître naturels. 

Philippe Delerm analyse aussi les codes vestimentaires, les mouvements de hanche imperceptibles, cette façon de passer le pouce et l’index sous les lunettes pour se masser les paupières. Et bien sûr, évolution des mœurs oblige, nos attitudes face aux écrans. Cette manière de faire défiler les photos sur une tablette, de téléphoner, téléphone plat sur une main plate. Jusqu’à l’analyse de ce bras qui se tend au maximum pour l’extase du selfie.

Quand vous regardez la Joconde, vous voyez son sourire? Philippe Delerm regarde ses mains, inoccupées sapant le mystère de sa beauté. C’est par ce regard attentif, inhabituel que l’auteur met en évidence nos  plus intimes sentiments derrière nos gestes universels et quotidiens.

Je vais passer pour un vieux con – Philippe Delerm

Titre : Je vais passer pour un vieux con
Auteur : Philippe Delerm
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 144
Date de parution : 13 septembre 2012

 

Partir de petites choses de la vie courante, celles que l’on ne remarque parfois plus et en tirer une ou deux pages de fine analyse de nos comportements. Il en a fait sa marque de fabrique, nous sommes désormais bien habitués aux contenus des petits recueils de Philippe Delerm

« Je vais passer pour un vieux con. » Ce sont ici des petites phrases, que l’on prononce ou prononçait au mot près, souvent avec la même intonation. Des phrases qui survivent au fil des générations, plutôt utilisées au cours de conversations entre amis comme « Il y a longtemps que vous attendez? »

L’auteur les décortique au mot près pour mettre en évidence les pensées cachées qu’elles suscitent chez celui qui les prononce ou celui qui les reçoit. Les adverbes sont particulièrement significatifs, cachant la fausseté ou le mensonge.

J’aimerais beaucoup entendre ces textes lus par des acteurs comme Fabrice Luchini ou Edouard Baer. Ces petits recueils doivent gagner en sagacité en version audio.

C’est drôle, perspicace. Ça vous embarque en titillant vos habitudes.

« C’est vraiment par gourmandise. »

Certaines phrases, un peu dépassées sont aussi l’occasion de voir l’évolution de la société avec l’ère du numérique ou la disparition de l’esprit de village.

D’autres sont comme des petites madeleines de Proust. «  Joli chapeau madame » replonge les plus anciens au coeur des dimanches après-midi, derrière la télé, écoutant les commentaires sportifs de Michel Dhrey à Roland-Garros.

Toutefois, la plupart de ces expressions sont intemporelles. Chacun se sentira concerné.

Si vous aimez l’univers de Philippe Delerm, rendez-vous le 12 septembre 2019 pour la parution de son dernier recueil, L’extase du selfie.

Trois gouttes de sang – Sadeq Hedâyat

Titre : Trois gouttes de sang
Auteur : Sadeq Hedâyat
Littérature persane
Traducteur : Gilbert Lazard et Farrokh Gaffary
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 192
Date de parution : 2 mai 2019 pour ce format Poche

Les dix nouvelles de ce petit recueil, écrites dans les années 30 nous plongent dans les délices des contes des mille et une nuits. Un peu de fantastique avec une momie qui reprend vie, de folie que trois gouttes de sang emportent vers la poésie, d’animalité qui souvent nous rapproche tant de l’humain. Des petites histoires, empreintes de la culture persane avec la religion et la vision du mariage, qui d’un détail nous plonge dans l’intimité d’une vie, d’un couple.

J’ai particulièrement aimé la construction de la première nouvelle qui donne son titre au recueil. Elle illustre tout le talent de l’écrivain.

Le chien errant, est une nouvelle touchante. De l’errance et la souffrance d’un chien, de ses sentiments si humains, nous sentons le parallèle évident avec l’homme abandonné à la rue.

La troisième nouvelle nous plonge dans les croyances et le surnaturel. Ne faut-il pas croire aux miracles? Nos vies en sont remplies mais nous n’y faisons pas souvent attention.

«  Je suis convaincu au contraire que tout évènement, si étrange soit-il, n’est jamais qu’un fait naturel, matériel, commandé par des lois que la science n’a pas forcément découvertes. »

Les nouvelles suivantes explorent davantage, non sans ironie, le fonctionnement du couple, le rapport à la religion.

«  Le pèlerin, dès l’instant où il fait son voeu et se met en route, même si ses péchés sont aussi nombreux que les feuilles d’un arbre, devient pur et satisfait. »

Le couple, souvent composé par les lois ancestrales, réunit homme mûr et jeune enfant qui quitte la violence des parents pour trouver les coups d’un mari. Mais derrière cela, il y a la détresse de femmes si habituées à la violence qu’elle la recherche, des filles laides qui ne peuvent prétendre au mariage si recherché  mais aussi la déchéance des hommes qui, parfois, se laisse prendre au jeu de l’amour.

«  Quel dommage que l’expérience vienne toujours trop tard pour qu’on ait le temps de s’en servir! »

Trois gouttes de sang est une lecture qui emporte vers les charmes de l’orient. Poésie, fantaisie, ironie composent des récits enchanteurs qui n’en illustrent pas moins la dure réalité des vies.

Confession téméraire – Anita Pittoni

Titre : Confession téméraire
Auteur : Anita Pittoni
Littérature italienne
Titre original : Passeggiata armata
Traducteur : Marie Périer et Valérie Barranger
Edition : La Baconnière
Nombre de pages : 216
Date de parution : 10 mai 2019

 

Confession téméraire est un recueil de plusieurs ouvrages d’Anita Pittoni, figure du monde artistique et littéraire italien du XXe siècle. Il comprend un recueil de dix nouvelles qui donne son nom au livre, un recueil de prose poétique intitulé Les saisons, un texte fondateur qui explique le lien entre quotidien et création et enfin deux hommages, Cher Saba et La cité de Bobi.

Une préface de Simone Volpato, libraire-éditeur, permet de connaître un peu Anita Pittoni ( 1901-1982), sorte de Peggy Guggenheim de Trieste. Tout d’abord, chef d’un atelier d’art décoratif, elle devient éditrice d’un magazine féminin puis fonde une maison d’édition, Zibaldone en 1949.

La lecture des dix nouvelles m’a laissée perplexe. J’ai eu beaucoup de difficulté à entrer dans l’univers de l’auteure. Il y a toujours une part d’irréel assez déstabilisante. La nouvelle qui donne son titre au recueil ne fait que deux pages mais elle définit l’écrivaine.

« Je suis une femme dénuée de toute raison, incapable de sentiments. »

Tout en gardant cette part de mystère, Les saisons est un récit plus suivi et concret qui dévoile un peu la complexité de cette femme, sensible aux «  mouvements d’âmes antiques » qui l’animent.

Anita est une artiste sensuelle qui ressent les évènements avant de les connaître. Elle oscille fréquemment entre des moments de lourde tristesse et des instants de bonheur sans vraiment en comprendre les mécanismes.

«  Ma façon d’appréhender les événements est singulière, je sens une grande difference entre moi et les autres, je ne sais pas en quoi consiste cette différence, je sais seulement, de façon sensible et presque irrémédiable, qu’elle existe, c’est sûrement de là que me vient ce sentiment profond de solitude, dont je m’aperçois à peine. »

Dans La visite, l’auteur nous laisse enfin comprendre sa démarche créative. Des faits banals du quotidien comme un bouquet de cyclamens, déclenchent les souvenirs et la création poétique. C’est souvent un détail qui la fait accoucher d’un magma incandescent.

Sa personnalité continue de se dévoiler avec Cher Saba et La cité de Bobi. Le premier texte évoque une rencontre avec Saba, un auteur qu’elle a eu la chance de publier. Là aussi, elle commence par une scène assez énigmatique et spectaculaire pour ensuite expliquer la genèse de l’histoire.

Le second texte est un hommage à Robert Bazlen, critique littéraire et écrivain italien originaire de Trieste qui a pourtant passer toute sa vie à fuir cette ville si chère à son coeur.

 

Cet autoportrait sensible où les instants de dévoilement se cachent dans la fuite imaginaire ne m’a pas suffisamment permis de connaître Anita Pittoni. J’ai toutefois découvert un style, une démarche créative. Les récits sont souvent insaisissables, à l’image de cette artiste, pétrie de doutes et en proie à d’éternels questionnements. Mais il éveille la curiosité et l’envie de connaître davantage cette figure triestine du XXe siècle car elle a sans aucun doute une personnalité hors du commun.

Tour d’horizon – Kathleen Jamie

Titre : Tour d’horizon
Auteur : Kathleen Jamie
Littérature écossaise
Titre original : Sightlines
Traducteur : Ghislain Bareau
Éditeur : La Baconnière
Nombre de pages : 214
Date de parution : 11 janvier 2019

 

Tour d’horizon est un recueil de treize nouvelles évoquant les rencontres de l’auteur avec la nature sauvage.
Avec sa narratrice, Kathleen Jamie nous entraîne vers les aurores boréales, les squelettes de baleines, les colonies de fous de Bassan, les déplacements des groupes d’orques.
Du gigantisme des baleines à l’infiniment petit des cellules, nous la suivons dans les musées, les laboratoires, les sites archéologiques et surtout sur les îles désertées ( Noss, Saint-Kilda, Rona, Ile de Lewis, les Orcades…) où la nature prend toute sa place.

 » Tout se passe sous nos yeux, et tout ce que tu as à faire, ma grande, c’est ouvrir tes mirettes. »

La défense de l’environnement et les inquiétudes du monde moderne sont présents en filigranes dans les récits de cette mère de deux adolescents.

«  Si nous sommes en crise,c’est parce que nous avons perdu notre capacité à voir le monde naturel,ou à lui trouver du sens. »

Comme dans le musée de Bergen où la narratrice observe des squelettes de baleines, il y a dans ce recueil « une atmosphère métaphysique, si vous voulez, qui invite à la méditation, sur le rapport qu’entretient l’humanité avec les autres créatures, leur souffrance et notre rapacité, et l’étrange beauté de leurs formes. »

Contrairement au récit d’Amy Liptrot, L’écart, ce recueil se concente sur  la contemplation et à la mise en évidence des conséquences des actions humaines.C’est un très beau voyage et une réflexion sur l’environnement, mais il manque peut-être un peu d’ancrage personnel et romanesque pour capter entièrement l’intérêt du lecteur.

Un recueil à lire tranquillement, à reposer et à reprendre pour bénéficier des bienfaits de ses voyages apaisants et vivifiants.

Histoires de mers – Hubert Delahaye

Titre : Histoires de mers
Auteur : Hubert Delahaye
Éditeur : L’Asiathèque
Nombre de pages : 160
Date de parution : 14 novembre 2018

J’avais beaucoup aimé la poésie et l’exotisme de Lettres d’Ogura. Je n’ai pas hésité à renouer avec l’univers d’Hubert Delahaye. Et je ne suis pas déçue! J’aime sa façon de conter de belles histoires et surtout sa capacité à partager sa connaissance et son amour pour l’Asie.

Et je suis particulièrement satisfaite avec les seconde ( Hommage à George O.), cinquième ( Un visa pour Singapour) et sixième nouvelles ( Histoire de Tsurumi). 

Birmanie, Chine ou Japon, l’auteur nous immerge dans les paysages mais surtout dans la culture de ces pays.

George O. , soixante et onze ans est retrouvé mort dans un bordel de Rangoon. Crise cardiaque ou assassinat? Cet anglais, en couple avec une femme khmère a combattu contre les Japonais. Depuis, il s’est parfaitement intégré à la vie locale. «  Un Blanc qui ne faisait plus partie du monde des Blancs. »

Zhou est originaire de Chengdu. Lorsque toute sa famille se fait ensevelir sous une coulée de boue, il abandonne ses études de droit pour partir à Hong Kong. Là il vend des nouilles cuisinées comme au Sichuan dans une roulotte au pied de la Citadelle. Ce qui attire un banquier, quinquagénaire élégant. Lui aussi originaire de Chengdu, il se prend d’amitié pour le jeune Zhou. 

Tsurumi est une « ama », une femme plongeuse dans la baie d’Osai, un paysage magnifique que l’auteur décrit avec beaucoup de poésie.

«  Ce ne sont pas des îles perdues au milieu des eaux : elles préfèrent longer les côtes, les précéder, comme pour annoncer à la mer qu’elle ne pourra pas aller beaucoup plus loin, qu’elle devra faire un compromis. Elles sont l’avant-garde des terres et les hésitations des océans. »

Tsurumi plonge pour nourrir sa famille, pas pour trouver des perles comme le dit la légende. Son mari est pêcheur. Son sourire est parti depuis que son fils Tôru les a quittés. Quand aura-t-elle de ses nouvelles?

Si l’eau est présente sur ces trois nouvelles, avec les quatre autres nous embarquons vraiment sur des navires. Dans les îles du Pacifique Sud avec une description ironique d’un héros de feuilleton télévisé. Dans une île de l’océan indien avec l’histoire de Chevillon embarqué sur un navire, sur « cette eau qui porte et qui tue ». En Corse avec des pécheurs prêts à risquer leur vie pour ramener une belle prise. Et enfin, à bord d’un pétrolier avec un écrivain qui y cherche la solitude pour coucher sur le papier  sa tragique histoire d’amour ou pour l’ensevelir sous une vague comme celle d’Hokusai.

Histoires de mers est un excellent recueil de nouvelles pour ceux qui aiment les belles histoires bien ancrées dans un décor subtilement mis en valeur par la connaissance intime d’un auteur.