Arc atlantique – Denis Brillet

Titre : Arc atlantique
Auteur : Denis Brillet
Éditeur : La Rémanence
Nombre de pages : 151
Date de parution : 9 janvier 2017

Fiche éditeur

 

Cap à l’Ouest pour ces quinze nouvelles! Là où l’océan écoute les confidences des êtres un peu perdus, là où l’on noie ses soucis dans les vagues, là où le vent du large éloigne les tourments.
Enfants, adultes ou retraités, chacun y trouve un refuge à ses peines.
 » Elle en confia tous les détails à l’océan avec l’impression de se dépouiller de son histoire ainsi que d’une mue. »
Ce sont des étrangers repoussés par les villageois, des enfants troublés par un divorce ou la perte d’un être cher, des hommes qui ne se sentent plus à leur place, des femmes dépassées par la maladie d’une enfant ou la médiocrité de leur vie, un vieil irlandais sur une île qui se dépeuple, une fermière veuve qui peut enfin prendre le temps de vivre.
Nous sommes la plupart du temps dans les campagnes fidèles aux traditions et aux rituels familiaux, sur des îles ou des villages désertés, des bords de mer calmes après la ruée des vacanciers. Des endroits en perte de vitesse où vivent des gens simples. Des gens qui s’émeuvent davantage d’un beau paysage sauvage que d’une culture étalée pour impressionner un public.

Denis Brillet est sans aucun doute un amoureux de la nature. Ses descriptions de paysages ( » cathédrale de verdure », la couleur glas de la mer d’Irlande) laissent voir de superbes tableaux. Il y excelle notamment dans une nouvelle sur Emily Brontë. Les promenades d’Emily dans la lande, courant avec son chien vers une maison déserte où elle lit des histoires aux âmes errantes nous laissent un goût de cette littérature de l’époque victorienne. Mais l’auteur s’adapte à ses personnages pour lesquels, on le perçoit, il a une infinie tendresse.
Les dénouements, plus que des chutes, des premières nouvelles sont plutôt sombres, puis parfois se glisse une note d’humour ou d’espoir.
Et quel plus bel espoir que ce clin d’œil final sur la rencontre du personnage de la dernière nouvelle avec celui d’une précédente histoire. Deux êtres libérés de leur carcan, prêts à saisir la simplicité d’une vie pleine de promesses.

 

 

 

 

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Le magicien sur la passerelle – Wu Ming-Yi

Titre : Le magicien sur la passerelle
Auteur : Wu Ming-yi
Littérature taïwannaise
Traducteur: Gwennaël Gaffric
Titre original : Tianqiao shang de moshushi
Éditeur: L’Asiathèque
Nombre de pages : 272
Date de parution : 15 février 2017

 » Dans ce monde, il y a des choses que personne ne saura jamais. Les choses qu’on voit avec les yeux ne sont pas les seules qui existent. »

Lorsqu’il était enfant, le narrateur vivait dans le quartier de Taipei. Pour ses parents, il vendait des lacets et de semelles sur la passerelle qui reliait les différents bâtiments. Si à cet âge l’imagination est fertile, un magicien à l’œil de verre entretenait les penchants naturels des enfants pour l’illusion.
Devenu adulte, le narrateur rencontre ses anciens camarades de jeu et leur demande de lui raconter une histoire sur le magicien de la passerelle, ce qui devient surtout une histoire de leur enfance. Ce sont ainsi quelques nouvelles sur le souvenir d’un quartier mémorable aujourd’hui disparu que collectionne dans ce livre Wu Ming-yi.
Ce quartier est composé de plusieurs petites boutiques tenues principalement par des taïwanais de souche venus de la campagne lors du développement du commerce.
 » Les compagnons de jeu de mon enfance représentent pour le romancier que je suis une caverne remplie de trésors étranges, un sac de billes étincelantes venues mystérieusement rouler jusqu’au coin de ma maison. »

Comme dans l’imaginaire des enfants, les nouvelles souvent concrètes et marquées par les difficultés familiales laissent une part à la fantaisie. Le dessin d’une plaque d’ascenseur sur le mur des toilettes envoie dans un monde irréel, un zèbre sort des toilettes, un chat se cache dans le plafond, un lion de pierre se venge sur un enfant, des néons explosent en une ribambelle de couleurs, une silhouette découpée dans du papier noir danse seule sur la passerelle. Car, ce que le magicien veut inculquer aux enfants, c’est que tout arrive si l’on y croit vraiment très fort.

En évoquant ces souvenirs, les lieux de l’enfance, l’auteur redonne de la vie à ce quartier détruit en 1992 et déterre en même temps la nostalgie et la magie de l’enfance.

 » Les portes du marché regorgeait de rumeurs et de récits extraordinaires, d’ordre plus ou moins intime, on y entendait les habitants raconter comme si c’étaient des feuilletons des histoires publiques et privées concernant leurs voisins. »

Un recueil de nouvelles sur Taipei, un labyrinthe où se sont côtoyés de jeunes enfants devenus aujourd’hui des taïwanais citadins nostalgiques d’un lieu particulier empreint d’humanité et de fantastique qui les ont façonnés.
Si la construction en forme de nouvelles, le fantastique mêlé aux souvenirs, les changements de narrateur ne donnent pas toujours une impression d’unité et de fluidité, la postface, signée de l’excellent traducteur, Gwenaël Gaffric, très éclairante permet de bien comprendre la finalité de l’auteur.

Voici une belle occasion de découvrir la littérature taïwanaise et cet auteur, Wu Ming-Yi,  » un des écrivains taïwanais majeurs de la génération actuelle »

Les vrais héros ne portent pas de slip rouge – Axel Sénéquier

SenequierTitre : Les vrais héros ne portent pas de slip rouge
Auteur : Axel Sénéquier
Editeur : Quadrature
Nombre de pages : 130
Date de parution : septembre 2014

Pas de superman dans ce recueil de nouvelles mais des gens ordinaires qui entrevoient leurs rêves et finissent par les réaliser ou par les confronter avec leur part d’humanité.
L’écriture fluide et chaleureuse sert la richesse des personnages en faisant des êtres lumineux et attachants.
Un vigile de supermarché fan de cinéma, une actrice débutante paralysée par le trac devant une star qui lui donne la réplique, un fils qui n’ose révéler la mort de la salle de cinema de son père, une jeune femme brillante attirée par les marins tatoués, un héritage inespéré, un coureur olympique en proie avec ses origines, un ouvrier fidèle face à la délocalisation de son usine, un auteur perdu suite à une psychothérapie, un homme bon qui plonge dans la déchéance, un acteur qui galère depuis vingt à trouver un rôle, une merveilleuse histoire d’enfants et la rencontre avec un vendeur Ikea ancien chanteur de boys band.

Des histoires simples mais beaucoup d’humanité et surtout une grande maîtrise de l’art de la chute. Axel Sénéquier possède les éléments essentiels de l’art de la nouvelle.

Douze nouvelles qui ont agréablement accompagné la fin de l’année 2016 avec de l’humour, de la tendresse, du doute et de l’espoir.

 

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Comme une respiration – Jean Teulé

teuleTitre : Comme une respiration
Auteur : Jean Teulé
Éditeur: Julliard
Nombre de pages : 153
Date de parution : 1 octobre 2016

Quand les actualités nous enferment dans un monde sombre, violent, égoïste, Jean Teulé prend sa plume et nous conte une quarantaine de petites histoires, des histoires vraies qui donnent une bouffée d’air pur. Comme sa dernière héroïne, il faut savoir trouver le petit triangle de ciel bleu dans le monde gris et contraignant.
L’auteur a voyagé partout en France et ailleurs pour trouver ces gens qui, comme cette vieille dame danse dans la rue sur Petite Fleur, comme cette troupe de musiciens s’entraide pour porter un excédent de bagages, comme cette éducatrice d’un centre de loisirs s’intéresse à un enfant de la DDASS qui ne connaît même pas son prénom à force d’être ignoré.

Ce sont des sauvetages d’une biche, d’une jeune fille moche, des moments de solidarité, d’entraide, de regard sur les autres, de têtes qui se tournent vers le bon côté de la vie, de conneries qui parfois ont du bon.
Là ou on s’attend à de la violence, le monde n’est pas toujours celui qu’on nous raconte, et des jeunes gens tonitruants peuvent aussi faire preuve de gentillesse.
Là où on parle de mort, un couple de personnes âgées peut en sourire en s’offrant pour Noël des urnes funéraires solubles et entrevoir un moment de poésie et d’humour.
«  Du train de la vie, penser à des cendres en décembre… »
Bien entendu, on retrouve la verve de Jean Teulé qui nous fait sourire, nous interpelle.

Même si la nouvelle très courte n’est pas ce que je préfère, ces quelques respirations sont des petites bouffées d’air pur, d’optimisme. Et la respiration est essentielle.

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Flora et les sept garçons – Dominique Dussidour

DussidourTitre : Flora et les sept garçons
Auteur : Dominique Dussidour
Éditeur: Éditions de la Table Ronde
Nombre de pages : 173
Date de parution : 1 avril 2016

C’est avec beaucoup d’élégance et de naturel que Dominique Dussidour, poétesse avant tout, nous conte les moments de vie de ces jeunes femmes, adolescentes ou fillettes.
En partant d’un conte, de la mythologie ou d’une rencontre, l’auteur extrait un instant de basculement qui défie le temps et dépasse les frontières.
Dominique Dussidour saisit l’événement qui renvoie les jeunes femmes comme Anna, Sarah ou Antoinette à la douceur de la jeunesse, qui leur fait retrouver la voix de l’adolescence.
Pour échapper à l’instant, certaines construisent un monde parallèle comme Lynne qui refuse la disparition de Mathilde, Fatima qui cesse de rêver pour retourner à sa vie de mère et d’épouse, l’enfant aux yeux rouges ( un des plus beaux textes de ce recueil) qui s’éloigne des bombes ou cette jeune enfant qui occulte le visage de sa mère malade pour garder celui de la mère aimante.
Même si Cronos et Rhéa se déjouent du temps en vivant dans un monde moderne, pour d’autres  » jamais le temps ne revient en arrière. »
Certaines nouvelles ouvrent aussi les frontières, celles qui amènent de jeunes enfants ou jeunes filles dans les rues d’un pays qui ne les accueillent pas vraiment. Noujoud et Lucy, deux jeunes migrantes venues d’Aden, errent dans les rues de la capitale avec ce tragique vers de Rimbaud  » Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. »

Avec beaucoup de retenue, Dominique Dussidour parvient avec Louise à faire de la poésie avec le vulgaire, à nous ouvrir les yeux sur la maturité et la lucidité des enfants perdus, à capter notre regard sur la violence conjugale, la guerre, la mort, l’exil sans jamais tomber dans le sordide.
Conteuse et poétesse, l’auteur use des mots et des pensées, s’adresse à notre âme d’enfant pour nous sortir de l’affairement et de la bousculade et percevoir enfin les regards de ceux qui souffrent dans l’indifférence.
Pour ces dix-neuf nouvelles, pas de chutes inattendues mais un voile pudique et quelques images délicates qui font réfléchir sur des faits de société de notre monde moderne.

 

Ce qui désirait arriver – Leonardo Padura

PaduraTitre : Ce qui désirait arriver
Auteur : Leonardo Padura
Littérature cubaine
Titre original : Aquello estaba deseando ocurrir
Traducteur : Elena Zayas
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240
Date de parution : 6 mai 2016

Dans ce recueil d’une belle homogénéité, Leonardo Padura nous fait vivre treize moments de vie de personnages fragiles pour lesquels une rencontre si imprévue qu’elle en paraît parfois irréelle pourrait remettre en cause leur destin.
Souvent, la rencontre semble plutôt être la vision de ce que le personnage désirerait qu’il arrive comme cet homme qui parle à un enfant joueur de base-ball ou Mauricio qui croise à Madrid un ancien ami de collège. Une manière de revivre un point de son enfance ou de savourer le bonheur inspiré par une toile de Velasquez.
Des rêves avortés comme Rafaela, joueuse de piano dans un restaurant. Des objectifs ultimes avec Adelaïda, touchante écrivain amateur de soixante-deux ans qui, en écrivant l’histoire de sa fille veut se faire remarquer par le nouveau conseiller littéraire. Des rêves de paradis sans restrictions alimentaires. Des destins qui tournent mal. Des dilemmes entre femme à Cuba et maîtresse en Angola. Des passions torrides qu’il faut parfois mieux oublier. Des amours impossibles.
Ce sont ces échos de moments lointains, ces impossibles retours en arrière, ces sentiments de trahison, ces cruels moments de décision qui donnent aux personnages cette mélancolie nostalgique et cette émotion.
«  Les souvenirs doivent rester des souvenirs et toute tentative pour les faire sortir de leur refuge s’avère généralement dévastatrice. »
Bien évidemment, La Havane reste le regret et l’envie de chaque personnage. Les restrictions, les obligations ( en 1968, obligation pour les artistes de participer à la récolte de canne à sucre), les sanctions ( participation à la guerre civile en Angola, années 80) poussent à la quitter mais loin d’elle ils rêvent d’y revenir.
 » on est tous contents quand on est sur le point de rentrer à Cuba. »
Qui mieux que Leonardo Padura peut nous faire sentir l’ambiance cubaine avec les chanteuses de boléros, le rhum Carta Blanca, la Rampa, le glacier Coppelia, le Prado.
Même si l’on part en Angola, à Madrid, à Padoue ou à Miami, l’auteur donne à la chaude et sensuelle ville cubaine une force unique de séduction.
Avec Leonardo Padura, les personnages sont pétris d’humanité et de sensualité. La scène de maquillage du jeune homme de la dernière nouvelle est remarquable et les scènes de sexe allient étrangement réalité crue et poésie.
Le contenu de ce recueil est aussi beau que son titre et sa couverture.

Leonardo Padura est invité au Festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo ( 14-16 mai 2016).

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Treize façons de voir – Colum McCann

McCannTitre : Treize façons de voir
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : Thirteen ways of looking
Traducteur : Jean-Luc Piningre
Éditeur : Belfond
Nombre de pages : 320
Date de parution: 4 mai 2016

Ce recueil de nouvelles comprend cinq textes. Cinq nouvelles qui, en  tournant autour de moments tragiques de l’existence éclairent le  comportement du personnage principal. La première nouvelle, la plus longue (175 pages), proche d’un court roman donne le titre à ce recueil.  La seconde histoire, en parlant de la rédaction d’une nouvelle, est une intéressante leçon de création littéraire. Elle montre comment l’auteur nous accroche en donnant de l’épaisseur à son personnage principal. Les descriptions doivent faire ressentir le décor au lecteur, la narration laisse une part de suspense et la chute est une réussite. C’est cette écriture poétique et lyrique qui place le lecteur au plus près des émotions du personnage. En ce sens, Colum McCann est un artiste.

Treize façons de voir nous éclaire sur les derniers jours de Monsieur Mendelssohn, un vieil homme acariâtre à cause de la décadence de son corps qui, pourtant tient encore à assumer seul sa sortie au restaurant avec son fils, Elliot  » l‘homme des hedge-funds, politicien en herbe, coureur bien connu« . A part Sally, son infirmière, Elliot est la seule présence qui lui reste depuis la mort de sa chère et tendre épouse et le départ de sa fille pour une mission diplomatique en Israël. C’est en sortant de ce déjeuner exécrable avec Elliot que le vieil homme se fait agresser dans la rue. Avec beaucoup d’humour, la vieillesse donne certains privilèges, nous suivons le parcours du vieil homme, instants filmés par des caméras de surveillance et observons quelques bribes de son passé. Ce qui est un autre point évoqué par le personnage auteur de la seconde nouvelle : «  Ce qu’il sait, en revanche, c’est que le froid et l’isolement seront importants : parce que ce récit traite de la Saint-Sylvestre, parce que Sandi sera prisonnière dans son cube de solitude humaine, comme la plupart d’entre nous à l’aube d’une nouvelle année, quand nous regardons à la fois derrière et devant nous. » Le passé éclaire souvent les comportements présents.

Sh’khol, la troisième nouvelle traite de la peur de perdre un enfant. Ce mot hébreu qui nomme le parent endeuillé ne se traduit pas en français. Rebecca craint la noyade d’un fils adopté dans un orphelinat russe. Si ce n’est la douleur de la mère, tout reste relativement flou. Peut-être comme le monde vu par cet enfant sourd et sujet aux crises de convulsion.

Être dans la peau de Beverley, une religieuse de soixante-seize ans qui, malgré sa mémoire fragile, reconnaît à la télé en la personne d’un diplomate l’homme qui l’a torturée lors d’un enlèvement cinquante plus tôt dans la jungle est assez aisé tant ce personnage fait vivre ses émotions.  » Suis-je censée accorder mon pardon tout de suite, Seigneur? Dois-je me réconcilier avec le mal? » C’est sans doute ma nouvelle préférée de ce recueil.

Et enfin, Comme s’il y avait des arbres, montre la complexité d’un acte de violence d’un homme poussé à bout. Jamie, sur son cheval avec son enfant de trois ans agresse un ouvrier roumain employé sur le chantier dont il s’est fait viré. Je ne me prononcerai pas sur la morale de cette histoire. Les revers de la vie pousse parfois vers des actes injustes.

C’est toutefois ces comportements (un tantinet racistes) des personnages de la première et dernière nouvelle qui m’ont laissée perplexe et je n’ai pas vraiment adhéré au flux narratif de ce court roman qu’est Treize façons de voir.

Par contre, ce fut un réel plaisir de lecture pour les seconde et quatrième nouvelles.

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