Fantômes – Christian Kiefer

Titre : Fantômes

Auteur : Christian Kiefer

Littérature américaine

Titre original : Phantoms

Traducteur : Marina Boraso

Editeur : Albin Michel

Nombre de pages : 288

Date de parution : 3 mars 2021

Hiroshima, le lieu où s’est amorcé le désastre est le point d’ancrage du roman de Christian Kiefer. Cet événement fut la cause de l’ostracisme de la population japonaise installée depuis des décennies à Placer County, petite ville de Virginie et sûrement le départ de conflits répétés entre les Etats-Unis et l’Asie, et notamment l’engagement du narrateur, John Frazier, au Vietnam.

Le récit commence par le retour de Ray Takahashi à Placer County. Il vient de passer plusieurs années en Europe dans les forces alliées pendant la seconde guerre mondiale. En frappant à la porte des Wilson, les amis de ses parents, il se fait rejeter et maltraiter.

Ce premier chapitre est raconté par John, un écrivain en herbe et fut publié en tant que nouvelle dans l’Esquire en 1969. Après son retour du Vietnam, hanté par les horreurs de la guerre qu’il tente d’enfouir sous l’alcool et la drogue, cette histoire refait surface quand sa tante, Evelyn Wilson apparaît à la station-service où il a trouvé un emploi. Evelyn lui demande de l’accompagner à San José chez Kim Takahashi, la mère de Ray qu’elle n’a pas vue depuis vingt-sept ans.

Toute l’histoire de Ray, de ses parents venus du Japon, de leur amitié avec les Wilson, de la déportation des familles japonaises au comp de Tule Lake va alors se dévoiler au fil des rencontres de John avec les fantômes du passé. Tant ceux de Placer County que de la guerre du Vietnam.

Supporter ce que l’on ne peut maîtriser

Dans cette devise, appelée  » gaman » au Japon et évoquée par Kim Takahashi, John se reconnaît. Tout comme elle, forcée à quitter le Japon pour un mariage arrangé, à s’accommoder de la misère du camp, John et son ami Chiggers n’ont-ils pas eux aussi souffert avec patience dans l’enfer vietnamien.

Les drames couvent sous ce récit. Les cauchemars hantent les anciens soldats mais aussi les habitants de Placer County, victimes collatérales des combats entre deux peuples .

C’est sous une très belle narration tout en rondeur et fluidité que Christian Kiefer aborde cet aspect peu connu de l’histoire des immigrés japonais parqués dans des camps suite à l’attaque d’Hiroshima. La peur des américains a supplanté l’amitié entre familles voisines et la reconnaissance de l’engagement des jeunes japonais pendant la seconde guerre mondiale. Mais l’auteur donne aussi davantage d’envergure à son sujet en installant une intrigue romanesque avec un drame familial poignant et en élargissant aux conséquences psychologiques de toute guerre sur les soldats comme John ou Chiggers.

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – Stefan Zweig

Titre : Vingt-quatre de la vie d’une femme

Auteur : Stefan Zweig

Littérature autrichienne

Titre original : Vierundzwanzig stunden aus dem leben einer fra

Traducteur : Françoise Wuilmart

Editeur : Pavillons poche Robert Laffont

Nombre de pages : 144

Date de parution : 21 janvier2021

Les romans de Stefan Zweig sont généralement assez courts, proches de la longue nouvelle mais ils sont toujours particulièrement intenses. Notamment parce que ses personnages sont des passionnés. Sous la plume de Stefan Zweig, nous vivons leur flamme dans les moindres expressions.

Dans une pension de famille de Monte Carlo, au début du XXe siècle, plusieurs pensionnaires se gaussent du comportement d’Henriette, une femme mûre, mariée, partie sur un coup de tête avec son amant, un jeune homme français. Seul le narrateur défend Henriette. Mrs C., une anglaise de soixante-sept ans s’en étonne.

Si je vous ai bien compris, vous croyez donc que Mme Henriette, qu’une femme puisse être précipitée innocemment dans une aventure inopinée, autrement dit qu’il y a donc des actes qu’une femme aurait jugés impossibles une heure auparavant, et dont elle ne saurait être tenue responsable?

Mrs C. Voit alors en ce jeune homme le confident qui pourra entendre sa confession sans la juger et comprendre ces vingt-quatre heures de sa vie qui la hantent depuis vingt-cinq ans.

Mrs C., anglicane de riche famille, a fait un beau mariage. Malheureusement elle fut veuve à quarante ans. Ses enfants devenus grands n’avaient plus besoin d’elle. Pour rompre son ennui, elle s’accordait quelque fois un séjour à Monte Carlo pour le plaisir d’observer les joueurs des casinos, lieux appréciés de son défunt mari. Passionné de chiromancie, il lui avait appris à observer les mains des joueurs. C’est ainsi qu’elle s’est laissée prendre au charme d’un jeune homme en train de perdre tout son argent. Des mains qui tremblent, se soulèvent et se cabrent. La description de cette rencontre visuelle sur plusieurs pages est absolument remarquable.

Ruiné, le jeune joueur s’enfuit. Mrs C. devine qu’il est prêt à commettre l’irréparable. Elle le suit, hésite à l’aborder mais sait qu’elle doit le sauver. En quelques instants, sous le masque expressif de ce beau jeune homme, cette femme respectable oublie tous ses principes.

Si la veille, quelqu’un avait insinué que moi, femme au passé irréprochable, imposant à son entourage le strict et digne respect de valeurs conventionnelles, j’aurais cette entrevue familière avec un jeune homme totalement inconnu, à peine plus âgé que mon fils et qui avait volé des pendentifs de perles…je l’aurais pris pour un fou. Or pas un instant je ne fus choquée de son récit car il racontait tout cela avec un tel naturel et une telle passion que ses agissements semblaient être l’effet plutôt d’une fièvre, d’une maladie, que d’une offense à la morale.

Mais peut-on sauver un addict aux jeux?

Anglicane, Mrs C. n’a jamais pu confesser ces vingt-quatre heures à quiconque. Seule la vieillesse peut aider à avoir moins peur de son passé et une oreille attentive, indulgente, compréhensive est le meilleur moyen de se délester du poids de ce que l’on vit comme une faute.

Stefan Zweig a l’art de faire des ses personnages ordinaires des figures inoubliables tant il parvient à nous faire ressentir leurs passions, leurs sentiments. Quelle précision, quelle force dans le style. C’est toujours un grand plaisir de lire ou relire cet auteur.

Frères d’âme – Edgar Morin et Pierre Rabhi

Titre : Frères d’âme

Auteurs : Edgar Morin, Pierre Rabhi, Denis Lafay

Editeur : L’aube

Nombre de pages : 176

Date de parution : 21 janvier 2021

A l’issue du premier confinement, Denis Lafay organise une rencontre entre Edgar Morin, 99 ans, sociologue et Pierre Rabhi, 82 ans, agro-écologiste. Suivre l’entretien de ces deux sages qui défendent ce que nous avons de plus précieux sur terre est à la fois angoissant parce que je me demande si nous ne sommes pas allés trop loin et si le progrès est réversible et rassurant parce qu’il nous laisse croire à la force de la solidarité, de la jeunesse et de l’amour.

Leur constat de la situation actuelle, gouvernée par le profit, la mondialisation, le capitalisme numérique avec l’enrichissement des GAFAM est assez sombre. La pandémie n’est que l’amplificateur des symptômes de l’époque moderne.

Cette épreuve pandémique, c’est nous qui l’avons provoquée. Elle nous remet à notre place : celle de la responsabilité et même de la culpabilité. 

Elle démontre notre vulnérabilité mais elle n’est pas la seule démonstration de l’échec de nos comportements.

Toutes les onze secondes un enfant de moins de cinq ans meurt de faim. 

Peut-elle être un évènement déclencheur pour l’évolution de nos mentalités ?

Certes nous assistons à des démonstrations de solidarité et les gouvernements n’ont-ils pas fait le choix de la survie des plus fragiles aux dépens de l’économie?

Mais on constate aussi que la PDG de Pfizer en profite pour surfer sur le cours de son action, que la Turquie tente d’étendre son hégémonie sur la Méditerranée ou que Bolsonaro soutient les ravageurs de forêts.

Edgar Morin et Pierre Rabhi dressent un constat sombre de notre époque. Mais ils proposent aussi des pistes optimistes grâce au renouveau des valeurs. Premièrement réapprendre le beau pour respecter la nature.

La Terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la Terre. 

Il faut apprendre aux enfants à admirer, à avoir le regard poétique.

Nous perdons notre capacité à contempler, à admirer, et ce dépérissement nous détourne de nos responsabilités, de nos devoirs à l’égard de la nature. 

Eduquons nos enfants avec moins d’écrans et davantage de nature. Inscrivons l’écologie au programme scolaire. Aménageons des jardins, des espaces avec des animaux dans les écoles.

Toutefois, reporter les actions à la génération future risque d’être trop tardif. Il faut aussi conscientiser les adultes. L’acheteur a un pouvoir à exercer.

30 à 40% de la production des sociétés dites avancées n’est composé que de superflu. 

Bien évidemment, il faut aussi introduire davantage d’éthique dans la politique, l’économie. Stopper la cacophonie des valeurs et revisiter la démocratie.

Amour, solidarité, intelligence, responsabilité, juste équilibre du « je » et du « nous ». Des évidences qui ne peuvent fonctionner qu’avec l’engagement de tous.

Douce utopie?

On ne peut pas concevoir l’avenir sans envisager l’utopie. dit Albert Jacquard, biologiste généticien, ingénieur et essayiste français ( 1925-2013)

Un livre à mettre entre toutes les mains de nos politiques. Mais sans attendre leur mouvement, rappelons-nous que notre bien commun qu’est la Terre est l’affaire de tous.

Le sûr n’est jamais certain, l’improbable n’est jamais impossible. 

Je remercie Babelio et les Editions de l’aube pour cette lecture particulièrement éclairante.

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Du nouveau dans ma bibliothèque ( 13/21)

Cette semaine, je sors des sentiers battus pour découvrir deux maisons d’édition avec une bande dessinée et le premier roman d’un blogueur dont j’aime suivre les chroniques.

Le roseau de Pascal, les poires d’Augustin, le garçon de café de Sartre…et autres concepts philosophiques expliqués en BD. N’est-ce pas un excellent moyen d’initier les plus jeunes à la philosophie ?

Franck Chanloup est le rédacteur du blog Francksbooks. Il publie son premier roman chez l’éditeur Au vent des îles. Si le roman est de la même qualité que ses chroniques, je devrais apprécier cette lecture.

Je requiers votre indulgence sur la mise en page des mes articles. Mon WordPress vient de prendre une nouvelle forme de gestion. Je ne sais pas encore si c’est général ou dû à une mauvaise manipulation de ma part mais je galère à comprendre cette nouvelle version.

Bonne semaine et bonnes lectures

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.