Les chemins de la haine – Eva Dolan

Titre : Les chemins de la haine
Auteur : Eva Dolan
Littérature anglaise
Traducteur : Lise Garond
Éditeur : Liana Levi
Nombre de pages : 445
Date de parution : 4 janvier  2018

Après tant de romans policiers qui cherchent à en mettre plein la vue, c’était presque un plaisir de lire une enquête policière menée par un inspecteur humain flanqué d’une adjointe un tantinet cynique.

L’inspecteur Zigic et son adjointe, le sergent Ferreira de la section des crimes de haine sont appelés à Highbury Street, dans la ville de Peterborough proche de Londres. Le bungalow des Barlow, squatté depuis quelques temps par un clandestin kosovar vient d’être incendié. A l’intérieur se trouve le corps partiellement calciné d’un homme. Si les Barlow, particulièrement importunés par le squatteur, sont les premiers suspects, l’enquête se poursuit aussi dans les milieux des clandestins. Londres est depuis longtemps une destination privilégiée pour les exilés, Zigic d’origine polonaise et Ferraira portugaise sont les premiers concernés. 

«  Les ouvriers immigrés étaient maltraités, méprisés et se faisaient régulièrement escroquer, mais la plupart d’entre eux s’y résignaient, faute de pouvoir y changer quelque chose. »

Toutefois, en commençant l’enquête, Zigic ne s’attendait pas à tomber sur un véritable réseau esclavagiste. Loueur de chambres, gérant de bar, entreprises du bâtiments ou exploitants agricoles, chacun tire bénéfice de cette afflux d’immigrés qui voyaient en l’Angleterre leur eldorado.

Plutôt bien menée, cette enquête s’inscrit au cœur d’un sujet de société toujours brûlant depuis des décennies. Le sergent Ferreira parvient à mettre un peu de relief dans un récit qui m’a tout de même paru assez lent. Mais ce roman est le premier d’une série mettant en scène l’équipe d’enquêteurs. Nul doute qu’en devenant plus familier, ils gagneront en sympathie.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Jury des Grands Prix des Lectrices Elle 2018.

Dîner avec Edward – Isabel Vincent

Titre : Dîner avec Edward
Auteur : Isabel Vincent
Littérature américaine
Traducteur : Anouk Neuhoff
Editeur : Presses de la Cité
Nombre de pages : 190
Date de parution : 5 avril 2018

Deux solitudes se croisent, puisant chacune en l’autre une force nécessaire à la poursuite de leur existence.

Edward a quatre-vingt-quinze ans. Il vient de perdre Paula, sa femme, l’amour de sa vie, celle avec qui il a connu tant de bonheur. Ses deux filles sont loin, l’une en Grèce et l’autre au Canada.

Isabel, amie d’une des filles promet de passer voir Edward de temps en temps. Elle habite tout près dans cet immeuble du quartier Roosevelt Island, un ancien asile d’aliénés. Isabel était correspondante de guerre. C’est dans l’ex-Yougoslavie qu’elle a rencontré son mari, photographe de guerre. Ce dernier, plutôt instable, ne se plaît pas à New York. Le couple est au bord de la rupture.

A chaque visite, Edward prépare à Isabel un menu très élaboré. Cet épicurien a le goût du détail quand il prépare ses recettes. Et le résultat semble toujours savoureux. Ces rencontres sont des moments de délectation et de quiétude.

«  Il m’enseignait l’art de la patience, le luxe de savoir procéder doucement et de prendre le temps de réfléchir à tout ce que je faisais. »

Tout le contraire de la vie trépidante d’un quartier d’affaires.

Edward, le vieux sage comble les papilles et apaise le coeur. C’est un homme qui sait raconter et pousser les autres à la confidence en créant une intimité exclusive. 

«  J’avais toujours vécu avec l’idée que le paradis se trouvait ailleurs. Mais Edward n’était pas dupe. Il savait que le paradis n’est pas un lieu, mais les personnes qui peuplent votre existence. »

Les dîners d’Edward sont une thérapie collective, centrés autour de l’essentiel. Donner pour recevoir, aller vers l’autre pour se trouver soi-même. 

Le texte d’Isabel Vincent traduit parfaitement le raffinement, la dignité d’un vieil homme qui s’intéresse aux autres pour éloigner la peine et la vieillesse. Elle rend ici un bel hommage au père de son amie, à un homme qui voulait suivre sa femme dans la mort mais a finalement consacré ses dernières années à donner du bonheur aux autres.

Ce document n’a pas de caractère informatif, il s’apparente davantage à un récit romanesque sur l’art de vivre, la force de l’amitié lors des épreuves de la vie. Si le texte est agréable à lire, il ne restera pas dans les mémoires .

J’ai lu ce document dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018.

Les rêveurs – Isabelle Carré

Titre : Les rêveurs
Auteur : Isabelle Carré
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 304
Date de parution : 10 janvier 2018

Premier roman d’une actrice que l’on ne peut qu’aimer tant elle semble délicate, «  discrète et lumineuse ». Ce doux sourire cache des blessures d’enfance que le théâtre et l’écriture ont pu légèrement adoucir en permettant que « ça déborde ».
Isabelle est née dans une « famille bordélique », fruit de « la rencontre de deux malentendus ». A la fin des années 60, sa mère, enceinte d’un homme qui ne veut plus d’elle, quitte le pensionnat. Ses parents de grande lignée l’isolent dans un appartement de Pantin, cachant une grossesse qui ruine les apparences. Elle rencontre un étudiant des Beaux-Arts, issu d’une famille de cheminots, futur styliste chez Pierre Cardin et designer qui l’épouse et reconnaît son fils. Ce n’est qu’une manière de fuir des penchants homosexuels qu’il admettra plus tard en vivant avec Paul.

En attendant, Isabelle et ses frères vivent dans un appartement kitch avec une « mère qui se désagrège » et un « père bizarre ». Une première tentative de suicide conduira la jeune fille de quatorze ans en hôpital psychiatrique. « La vie est brutale » alors tous se consolent en rêvant.
«  J’ai quatorze ans et je vais au cinéma tous les deux jours. »
A quinze ans, elle vit seule dans un appartement.

Avec une belle nostalgie des années passées où l’on rembobinait les bandes magnétiques avec un crayon, avec une bande son qui prête à l’actrice des mots reflétant ses états d’âme, Isabelle Carré raconte sa jeunesse, dévoilant un peu la partie immergée de l’iceberg qui aurait pu la faire couler.
« Mon récit manque d’unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l’image de nos vies, en tout cas de la mienne. »
Isabelle Carré est une bonne actrice. Faut-il être blessé pour être un bon écrivain? J’ai senti trop de rondeurs, une légère tentation de vouloir émouvoir, une forte volonté d’être comprise. Sa douceur naturelle l’empêche de s’indigner, de donner du relief au récit.

A force de jouer la vie des autres, l’actrice avait besoin de lever le voile sur son passé. Un atelier d’écriture avec Philippe Djian lui en a donné le potentiel. Cette pseudo thérapie lui était nécessaire. Mais, comme bien souvent dans ce genre d’exercice, la lectrice que je suis, à part mieux connaître l’actrice, n’y a pas trouvé sa part.

J’ai lu ce roman dans le cadre du jury pour le Grand Prix des Lectrices Elle 2018. N’avait-il pas davantage sa place dans la catégorie Document?

Isabelle Carré a obtenu le Grand Prix RTL-LIRE 2018 pour ce premier roman.

   

Grand Prix des Lectrices Elle, huitième et dernière sélection

Notre aventure littéraire touche bientôt à sa fin. Voici déjà notre dernier mois de lecture.

Un mois qui s’annonce bien puisque le roman retenu vient d’obtenir le Prix RTL/LIRE 2018.

 

Les rêveurs, premier roman d’Isabelle Carré se sélectionne devant :
Une vie comme les autres  de Hanya Yanagihara Editions Buchet Chastel
Fugitive parce que reine  de Violaine Huisman Editions Gallimard, un autre premier roman que je lirais aussi.
 

 

Côté Documents, ce sera un Dîner avec Edouard d’Isabel Vincent. Il a devancé Salinger intime  de Denis Demonpion

Quant à la catégorie POLICIERS qui, cette année, nous réserve beaucoup de déceptions, nos espoirs se portent vers  Les chemins de la haine d’Eva Dolan au détriment de Pleasantville d’Attica Locke paru aux Editions Gallimard.

 

A l’issue de ces dernières notations, les organisatrices pourront mouliner toutes les données pour annoncer fin mai le lauréat de chaque catégorie.

 

 

Dans les angles morts – Elizabeth Brundage

Titre : Dans les angles morts
Auteur : Elizabeth Brundage
Littérature américaine
Titre original : All things cease to appear
Traducteur : Cécile Arnaud
Éditeur : Quai Voltaire
Nombre de pages : 528
Date de parution : 11 janvier 2018

Certains lieux sont maudits ou sont-ce les âmes des épouses trompées et frustrées qui y habitent qui attirent le malheur?
Cal et Ella Hale vivotaient dans leur ferme avec leur trois fils, Eddy, Wade et Cole. La vie n’était pas facile pour Ella et les trois garçons sous la violence et les interdits de Cal. Quand les fils retrouvent leurs parents allongés côte à côte dans leur lit, asphyxiés par les gaz d’échappement de la voiture, ils ne croient pas au suicide de leur mère. Sous la pression des huissiers, la ferme est mise en vente et les trois garçons sont accueillis à proximité chez leur oncle.
Catherine, étudiante en arts rencontre George qui effectue une thèse sur George Innes, peintre influencé par le philosophe et théologien suédois Swedenborg. Elle tombe amoureuse mais George reste fuyant.
«  Il rejetait la religion alors qu’elle était dévote. »
Lorsque Catherine tombe enceinte, il se résout toutefois à l’épouser. George obtient un poste à l’université de Chosen, il achète pour une bouchée de pain la ferme des Hale dont personne ne veut.
« La maison avait quelque chose d’étrange. »

Quelques temps plus tard, en rentrant du travail, George découvre sa femme assassinée, le crâne fendu par une hache. Leur fille, Franny, dormait dans la chambre à côté.

Maîtrise de la construction. Elizabeth Brundage va alors reprendre les quelques mois de vie commune du couple dans la ferme des Hale accordant la voix à tous les protagonistes. Chosen est une petite ville, tout se sait mais se tait. Nous suivons bien entendu le ressenti de Catherine, les faits et gestes de George mais aussi ceux des frères Hale, notamment Cole qui garde souvent la jeune Franny. Au risque de longueurs, l’auteur nous invite à connaître les Sokolov, un couple de bohèmes dont la femme, Justine, travaille avec George puis le couple du shérif Lawton et de sa femme agent immobilière et de la jeune Willis, adolescente un peu paumée amoureuse d’Eddy Hale mais incapable de résister au « genre d’amour pervers qu’elle croyait mériter. »
L’auteur entre peut-être un peu trop précisément dans la vie de chacun mais cela donne immanquablement de la substance à chaque personnage.
Que de personnages fracturés, prisonniers de leurs actes, de leur éducation, de leur ambition, de leurs souvenirs!

«  La beauté dépend de ce qu’on ne voit pas, le visible de l’invisible. »
Le chemin sera long pour que les âmes errantes puissent dormir en paix et que les enfants prennent en main leur destin. La vengeance est un plat qui se mange froid, très froid pour Elizabeth Brundage.

Roman bien construit, addictif, proche du roman noir psychologique. Pour l’élire au premier plan dans la catégorie Romans, il m’aurait fallu une composante supplémentaire, le contexte instructif qui le démarquerait d’une bonne histoire.

Lu dans le cadre du Jury du Grand Prix des lectrices Elle 2018.

 

En camping-car – Ivan Jablonka

Titre : En camping car
Auteur : Ivan Jablonka
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 192
Date de parution : 4 janvier 2018

«  Je propose une autre façon de parler de soi-même. Débusquer ce qui, en nous, n’est pas à nous. Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social. »

Avec cette volonté d’approche, je pensais que l’analyse primerait sur les souvenirs de vacances. Certes, Ivan Jablonka identifie le besoin du père, enfant de la Shoah, orphelin élevé dans des institutions privées, à rendre heureux et libres ses enfants.
L’auteur cerne aussi rapidement la société de consommation qui impose les faits et gestes des acheteurs. Le combi Wolkswagen mène les vacanciers sur la route de la liberté tout comme la parution du guide du routard en 1973.
Quelle aubaine pour une société post soixante-huitarde qui rêve de liberté et de l’accomplissement de soi!
«  De six à seize ans, j’ai passé les vacances d’été en camping-car avec mon frère, mes parents, des amis à eux et leurs enfants. En quelques années, à bord de notre combi Wolkswagen, nous avons sillonné les Etats-Unis et une bonne partie du bassin méditerranéen, du Portugal à la Turquie et de la Grèce au Maroc. »
Pour ce couple de bourgeois ( le père est ingénieur et la mère professeur de français-grec-latin),le nomadisme est une source de culture et de sociabilité. Pour les « bobo-ecolo », la simplicité devient un luxe.
Ce récit se révèle être un bel hommage au père, une reconnaissance d’un type d’éducation.
«  Le Combi fut la victoire et l’orgueil de mon père, le retournement de sa condition d’enfant paumé en père prodigue, pourvoyeur de bonheur, sauveur sauvé par ses enfants, capable de les guérir comme il l’avait été après la guerre. »
L’enfance construit l’homme en devenir. Ivan Jablonka semble avoir eu une enfance heureuse.

Les souvenirs de vacances représentent tout de même l’essentiel du récit et ils n’avaient pour moi que peu d’intérêt. Dommage, les bribes d’analyse étaient intéressantes.

 

Défaillances – B.A. Paris

Titre : Défaillances
Auteur : B.A. Paris
Littérature anglaise
Titre original: The breakdown
Traducteur : Vincent Guilluy
Editeur : Hugo&Cie
Nombre de pages : 398
Date de parution : 4 janvier 2018

 

 

 

En rentrant d’une soirée, sous un orage fracassant, Cass croise une voiture stationnée dans la forêt, sur la route de Blackwater Lane. Une femme seule est au volant. A-t-elle besoin d’aide? Mais cet endroit est isolé, dangereux pour Cass de s’arrêter. Surtout que Matthew, son mari lui avait interdit de passer par cette route. Elle ralentit, attend. La conductrice ne bouge pas. Cass poursuit son chemin.
Le lendemain, elle apprend qu’une femme a été retrouvée égorgée, au volant de sa voiture.
Culpabilité et peur s’emparent de Cass qui ne peut avouer à personne, ni à son mari ni à Rachel , sa meilleure amie qu’elle considère comme sa demi-soeur, son manque de courage.
Son esprit s’embrouille. Elle oublie un rendez-vous, des détails du passé récent, reçoit des articles qu’elle ne se souvient pas avoir commandés, elle perd sa voiture. Se pourrait-il qu’elle soit comme sa mère atteinte de démence?
Et puis, il y a sans cesse ces appels téléphoniques silencieux, anonymes…Est-ce l’assassin qui la harcèle?
« Le regret que j’ai de ma vie d’avant est comme une douleur physique. Mais ce n’est pas la démence qui m’a privée de mon indépendance, même si ce jour finira par arriver. »

Le médecin lui prescrit des anti-dépresseurs qui lui font perdre toute énergie et notion de temps.
La descente aux enfers de Cass est plutôt bien menée.
Par contre, trop de petites phrases donnent des indices dès le début du récit. Reste à savoir comment Cass va se sortir de ce cercle infernal.

L’élément déclencheur est malheureusement assez improbable. Quand vous prenez un téléphone portable pour communiquer de manière secrète, racontez-vous les moindres détails par sms? Quelle aubaine pour résoudre rapidement une enquête?

Défaillances est une lecture facile, bien menée sur l’aspect psychologique du personnage de Cass. Dommage que l’auteur divulgue trop facilement et rapidement les informations guidant les soupçons et que certaines scènes soient un peu grossières.

J’ai lu ce roman dans le cadre du jury du Grand Prix des Lectrices Elle 2018.